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Le Batave plie, mais ne rompt pas.

Les élections anticipées du 12 septembre 2012 qui ont eu lieu au Pays-Bas ont donné lieu à des commentaires de la première heure soulignant la surprise que représentait la victoire des forces « pro-européennes », soit essentiellement le parti libéral du Premier Ministre sortant, Mark Rutte, le VVD, et le parti travailliste, le PvdA (membre du Parti socialiste européen), dirigé par Diederick Samsom, alors que les médias se seraient plutôt attendu à un succès des forces eurosceptiques (aux extrêmes droite et gauche du spectre politique). (Pour les résultats en français, voir l’excellent site de Laurent de Boissieu. ) Il est vrai que les sondages avaient évolué en ce sens dans les dernières semaines précédant le scrutin et que les médias avaient déjà rendu compte de ce retournement de situation, mais les articles un peu fouillés que les journalistes avaient produit sur la situation batave soulignaient tous que les électeurs néerlandais semblaient franchement exaspérés pour une raison ou pour une autre à l’égard de l’Europe.

Or il me semble que, contrairement à cette impression de surprise attendue puis déniée par les faits, cette élection aux Pays-Bas s’inscrit assez bien dans des logiques habituelles des élections contemporaines en Europe.

Premièrement, on se trouvait devant un cas typique de conflit entre partenaires de gouvernement. Le « Parti de la Liberté » (PVV) de Geert Wilders a retiré son soutien au gouvernement de coalition, dirigé par le libéral Marc Rutte au printemps dernier, à propos du financement d’un nouveau plan d’austérité, – gouvernement qu’il soutenait au Parlement sans y participer. Cette épreuve de force s’est mal terminée pour lui puisqu’il a perdu presque la moitié de ses députés (passant de 24 à 15 sur 150 dans la Chambre basse), en faisant passer son pourcentage d’électeurs de 15,4% à 10,1%. Le parti le plus extrémiste d’une coalition s’expose en effet à subir ce genre de déconvenues lorsqu’il prend l’initiative de rompre l’alliance : en effet, d’une part, ses électeurs les plus extrémistes auront déjà été troublés au moment de la signature de cette dernière de le voir transiger avec le diable, ils auront eu en plus le sentiment au fil des mois que le programme du parti n’était pas  complètement mis en œuvre dans les politiques publiques de la coalition gouvernementale, et, d’autre part, ses électeurs les plus modérés seront ensuite déçus de cette « irresponsabilité » et rejoindront sans doute le parti dominant de la coalition lors de l’élection anticipée. Ce genre d’écroulement du parti extrémiste de droite allié à la droite classique au gouvernement s’est déjà observé en Autriche de manière encore plus nette avec le FPÖ de J. Haider au début des années 2000. G. Wilders a sans doute cru se prémunir contre cet effet en n’entrant pas dans le gouvernement Rutte, mais en le soutenant seulement de l’extérieur (comme l’a fait avec un succès certain le DFP au Danemark avec les gouvernements conservateurs pendant la dernière décennie). Il reste qu’il aurait dû en tant que leader populiste à la base électorale fragile suivre la vieille leçon de Mussolini ou Hitler : la Présidence du gouvernement ou rien! Il serait resté dans l’opposition à la suite des élections de 2010 qui avaient été un triomphe pour lui, il serait sans doute aujourd’hui prêt à prendre le pouvoir… ou, en train d’attendre, que la coalition alternative explose…  Un grand bravo en tout cas à Marc Rutte pour sa tactique!

Deuxièmement, bien que l’Europe semble avoir été au centre des débats, cette élection batave semble témoigner de la capacité d’absorption du clivage européen par le plus classique clivage gauche/droite entre partis traditionnels. La métabolisation des affaires européennes semble avoir été d’autant plus grande que, d’après ce que j’ai pu en lire sous la plume des correspondants étrangers aux Pays-Bas, le chef du gouvernement sortant et son principal opposant travailliste ne se sont pas pour une fois privés de parler d’Europe. Le libéral M. Rutte a tenu une position « tchatchérienne », en soutenant le cours « austéritaire » tout en récusant le saut vers le fédéralisme qui se profile  et surtout des transferts financiers ultérieurs vers les fainéants de Grecs. Le travailliste D. Samsom s’est lui obligé à sauver le soldat hellène, et a appuyé (comme F. Hollande avant mai 2012…) sur la nécessité de la croissance en Europe et pas seulement de l’austérité. Bien que les commentateurs en aient beaucoup moins parlé, cette élection de 2012 voit aussi la suite de l’écroulement électoral du CDA, les chrétiens démocrates néerlandais : le grand parti du centre-droit est en train de devenir au fil des élections un petit parti du centre-droit : avec seulement 8,5% des voix, il passe en dessous du PVV qui, malgré son échec, reste à 10,1% des voix, surtout, c’est de loin le plus mauvais score du CDA.

Troisièmement, quand on conclut de la victoire des libéraux et des sociaux-démocrates, que les électeurs bataves ne sont pas majoritairement eurosceptiques, et qu’ils ont récusé les options extrémistes de Geert Wilders et du parti « socialiste » local (qui n’est pas membre du Parti socialiste européen), dirigé par Emile Roemer (SP), on va un peu vite en besogne. De fait, pratiquement tous les électeurs des Pays-Bas ont voté pour des partis soulignant que telle qu’elle fonctionne ou pourrait évoluer l’Union européenne n’est pas à la hauteur. Les électeurs n’ont sans doute pas voté pour le statu quo, en ce sens qu’ils ont été séduits par des discours eurosceptiques de droite ou de gauche, et, que, de ce fait, leurs choix sont allés dans des directions opposées.

Le vocabulaire en usage est en effet de plus en plus trompeur : si par « eurosceptique », on désigne le programme d’un parti qui veut remettre en cause l’existence même de l’Union européenne ou la présence de son pays au sein de l’Union, on trouvera peu de partis « eurosceptiques » ayant quelque poids électoral en Europe. Même vouloir sortir de la zone Euro ne peut être considéré comme eurosceptique en ce sens, puisqu’il est possible d’être membre de l’Union européenne sans être membre de la zone Euro, et qu’une discussion existe sur les conséquences qu’aurait la sortie d’un pays de la zone Euro pour ce dernier et l’UE et/ou sur celles de la fin de la zone Euro sur l’existence même de l’Union. Si par « eurosceptique », on désigne un parti ayant à son programme et en faisant état devant l’électorat des réticences sur l’orientation générale présente de l’Union européenne, on risque fort de se retrouver avec tous les partis un peu généralistes dans leur discours sur les bras. Dans le cas néerlandais, cela semble patent : la droite néerlandaise (VVD) veut une politique de droite en Europe, la gauche néerlandaise (PvdA) veut une politique de gauche en Europe. Lutter contre l’inflation ou lutter contre le chômage, telle est la (vieille) question opposant la droite et la gauche, n’est-elle pas en train de se transposer au niveau européen? Lutte-t-on contre le chômage en revenant aux saines logiques du marché libre ou bien par une utilisation des découvertes keynésiennes?

Enfin, ce qu’il faut encore souligner, c’est que le gouvernement, probablement dirigé à ce stade par le vainqueur Mark Rutte, qui a promis de ne pas payer un euro de plus pour la Grèce, sera obligé de suivre le mouvement si l’Allemagne et la France décident qu’il est impossible de laisser tomber le soldat hellène. Les Pays-Bas paieront leur écot comme les autres! Idem pour le fédéralisme au sein de la zone Euro si France et Allemagne trouvent un accord sur ce point. Les Pays-Bas y adhéreront volens nolens! Le leader travailliste, s’il participe au gouvernement, devra quant à lui accepter la ligne « austéritaire » en cours, comme notre cher FH le fait. Au total, les électeurs néerlandais auront donc entendu bien des paroles critiques contre le cours actuel de l’Union européenne lors de la campagne électorale, mais ils seront confrontés à un futur gouvernement qui sera bien obligé de suivre le mouvement général européen. Cela aussi n’est pas vraiment nouveau. C’est à la fois une chance et un problème récurrents pour l’intégration européenne : les grands partis historiques qui ont fait l’Europe gardent la main lors des dernières élections, mais ils sont systématiquement obligés de trahir leurs électeurs pour pouvoir continuer de faire fonctionner la machine. Tout cela tiendra tant qu’un électorat national ne basculera pas d’un coup pour un parti eurosceptique, et ne quittera pas sous sa direction le navire européen. A ce stade, c’est bien peu probable. Geert Wilders a peut-être cru que son heure était arrivé en réorientant son parti dans cette direction, mais il n’a pas été de taille à entraîner les Néerlandais vers ce qui apparaît de fait comme une « sécession » avec tous les risques que cela suppose.

Amiens, août 2012, premières émeutes de la législature.

Il fallait que cela arrive.  Août 2012, premières émeutes de la législature, dans les quartiers nord d’Amiens, ville gérée par un maire socialiste en plus. Enchaînement banal d’hostilité entre « forces de l’ordre »  et « jeunes »  à la suite d’un incident a priori mineur qui dégénère en une émeute bien médiatisée/médiatique. Ce n’est pas parce que le gouvernement est depuis peu « de gauche » que les mécanismes  qui mènent à ce genre de situation, fort bien étudiés par les sociologues, doivent se mettre en sommeil. Visite un peu chahutée en plus sur place du « premier flic de France », le très républicain Ministre de l’Intérieur, Manuel Valls.  Du coup, comme la réponse sécuritaire paraît un peu courte tout de même pour un gouvernement « de gauche », l’on reparle de la « politique de la ville ».

Il n’y a sans doute pas une politique publique qui soit plus emblématique de la capacité de l’État français contemporain de persister dans son action, alors même que, jugé à l’aune des objectifs qu’il s’est donnés (le rétablissement d’une égalité républicaine des territoires), il échoue aussi imperturbablement au fil des trois dernières décennies. Tout montre que l’actuel gouvernement va continuer sur le fil des précédents, avec peut-être moins d’enflure rhétorique cependant.

Or la raison essentielle  des difficultés sociales, allant jusqu’à mettre en cause de temps à autre l’ordre public, que rencontrent certains quartiers périphériques des villes réside  prioritairement dans l’état du marché du travail, ou plutôt dans les transformations de ce dernier depuis une trentaine d’années : d’une part, globalement, le marché du travail n’offre pas autant de postes de travail que le désirerait la population en âge de travailler; d’autre part, dans ce cadre général de chômage de masse,  le travail manuel non qualifié se trouve particulièrement peu demandé par les entreprises, et, souvent, les travailleurs les moins qualifiés se trouvent concurrencés pour les rares postes auxquels ils pourraient prétendre par des travailleurs plus qualifiés qu’eux, ou encore bien moins protégés par le droit du travail qu’eux. Force est en tout cas de constater que l’économie française fonctionne bien, voire même très bien si l’on est cynique, depuis les années 1980,  en se passant purement et simplement de toute une partie de la main d’œuvre possible. Or, comme on le sait sans doute, cette main d’œuvre désœuvrée, ce que pourrait appeler le non-prolétariat,  se concentre en particulier dans ces fameux quartiers à récurrence émeutière. Elle existe aussi ailleurs (dans les campagnes par exemple comme l’on montré d’autres sociologues ou géographes), mais elle n’atteint la visibilité que dans ces derniers par un effet de concentration spatiale de personnes en difficulté, souvent issues en plus des vagues récentes d’immigration.

Il ne faut donc pas espérer résoudre le « problème des quartiers » ciblés par la politique de la ville, avant d’avoir atteint le plein emploi de la main d’œuvre. A bientôt 10% de taux de chômage officiel et avec un belle récession qui se profile, on s’en trouve fort loin. On remarquera d’ailleurs, que, même lors des épisodes d’embellies relatives du marché du travail qui ont eu lieu depuis 1980, les difficultés sociales n’ont pas complètement disparu de ces quartiers, loin de là.  Je parle  donc ici d’un vrai plein emploi de la main d’œuvre (1 ou 2% de chômage), qu’on n’a plus connu en France depuis le début des années 1970, de quelque chose à ce stade de l’évolution économique totalement utopique. J’ai honte de me montrer ici si peu réaliste…

Quelque politique publique que l’on mène dans ces quartiers – plus ou moins avisée dans ses modalités, plus ou moins bien financée -, on retombera finalement sur cette impasse, ce fait structurel lié au fonctionnement de l’économie contemporaine. Parmi les articles convenus qui ont été publiés à la suite de l’émeute d’Amiens, j’ai ainsi beaucoup apprécié celui de Philippe Labbé  dans le Monde  du 17 août 2012. Même si le titrage de la rédaction du Monde lui fait insister sur l’importance du »travail social », il parle lui aussi de l’importance centrale du travail : « En effet, le non-droit est le statut permanent de ces quartiers… à commencer par l’exclusion du travail, donc de la consommation, donc de la vie sociale. » CQFD. Sa conclusion m’a semblé d’autant plus forte qu’elle repose sur un récent travail d’enquête dans ces mêmes quartiers d’Amiens qui ont été le lieu des troubles. Cela ne constitue sans doute pas une grande découverte scientifique, mais il semble se confirmer que, de l’avis des habitants eux-mêmes, cela irait mieux si les gens avaient du travail… Quelle grande et belle surprise!

Comme bien sûr, la mise au travail de toute la population en âge de travailler n’est pas envisageable dans le cadre économique actuel  – quoi qu’elle fasse partie des objectifs officiels de la politique économique avec l’augmentation du taux d’emploi de la population depuis l’adoption de la stratégie de Lisbonne en 1999… -, on n’a pas fini d’entendre parler de quartiers, de jeunes, d’émeutes, de mesures d’urgence pour les quartiers, etc. …  Cela aura au moins le mérite de créer de l’emploi pour ceux qui s’occupent de la mise en œuvre  de ces politiques publiques… des jeunes et moins jeunes diplômés de Science-Po par exemple.

Europe in our times? (II)

Les résultats du sommet européen des 28/29 juin ont été présenté par une partie de la presse française comme une victoire du « club Med » contre l’Allemagne, de F. Hollande et ses alliés italien et espagnol contre A. Merkel.

Cette vision me semble un peu courte tout de même, surtout si l’on va voir les textes officiels qui rendent compte du sommet, disponible comme il se doit sur le site du Conseil européen.

Premièrement, qu’est-ce que contient ce fameux « Pacte pour la croissance et l’emploi » adopté lors du sommet, mis en annexe de la déclaration finale?

En dehors du fait que ce texte représente en soi plus des bonnes intentions à mettre en œuvre par les pays membres et les institutions européennes qu’un texte à valeur juridique contraignante, tout lecteur devrait être frappé du fait qu’on y retrouve toute la rhétorique habituelle depuis quelques années de la part de l’Union européenne. Rien de neuf en réalité. Pour le dire simplement, c’est 75% de « politique de l’offre » traditionnelle et 25% de « croissance endogène » fondée sur l’innovation. La faible croissance n’est selon ce schéma due  qu’à des marchés pas assez européens et concurrentiels, trop régulés, qu’à de la main d’œuvre pas assez formée et mobile, qu’à des infrastructures déficientes, qu’à des PME qui n’ont pas accès facilement au crédit et souffrent de l’impôt-paperasse, et surtout qu’à des innovations techno-scientifiques pas assez nombreuses.

Le gros des mesures préconisées se trouvaient déjà dans l’arsenal des recommandations européennes depuis au moins l’Agenda de Lisbonne (1999-2000) et dans sa version révisée pour 2020 : concurrence et innovation nous mèneront au Paradis sur terre, saints Adam Smith et J.A. Schumpeter, priez pour nous, pauvres humains! Surtout, ce Pacte correspond à la demande émise il y a quelques mois par les douze gouvernement les plus néo-libéraux d’orientation de relancer l’économie de l’Union européenne par un approfondissement du grand marché européen et par des « réformes structurelles ». Nous y sommes. CQFD.

La seule contre-tendance (keynésienne d’apparence), qui se soucierait de quelque façon de la demande effective adressée à toutes ces belles capacités productives qu’on se propose ainsi de développer, se trouve dans l’alinéa h). Ce dernier détaille les divers sources de financement européen pour aider à la mise en place d’« infrastructures essentielles dans les domaines des transports, de l’énergie, et du haut débit », ou d’aides et prêts aux PME. Or ces 130 milliards d’euros (dont le texte officiel du Pacte indique qu’ils [ne] représentent [que] 1% du RNB de l’UE) apparaissent par le contenu même que leur donne le texte officiel bien peu keynésiens en réalité. Ne serait-ce en effet que parce qu’il s’agit ici simplement d’aider au financement des infrastructures et au développement des PME. Or, en particulier, ces infrastructures seront mises en place avec des moyens techniques modernes, par définition très capitalistiques: ces financements ne créeront donc sans doute, au moins par leur effet direct, que très peu d’emplois. Il faudra bien admettre que construire une autoroute, même de l’information, crée bien moins d’emplois que dans les années 1930… De fait, de manière réaliste, le texte souligne qu’on attend  de ces financements, surtout une amélioration de l’offre compétitive dans l’Union européenne.

Il faut bien dire que la simultanéité entre l’adoption de ce « Pacte pour la croissance et l’emploi » et l’annonce que jamais le chômage n’a été aussi élevé dans la zone Euro est un fait d’époque. Au mieux, si l’on croit que ce qui est contenu dans ce Pacte sera effectivement mis intégralement en place et aura un effet positif sur le niveau de l’emploi en Europe, cela ne se verra que dans quelques (très) longues années. Cette Europe-là ne semble donc rien à faire du sort des actuels chômeurs, précaires et autres inutiles au monde.

Pour le dire dans les termes mêmes du paragraphe introductif des Conclusions du Conseil européen des 28/29 juin 2012 :

« Une croissance forte, intelligente, durable et inclusive, reposant sur des finances publiques saines, des réformes structurelles et des investissements destinés à stimuler la compétitivité, demeure notre principale priorité. »

Bref, à en juger du texte même, cela serait quelque peu abusif de voir dans ce Pacte un tournant vers une politique économique européenne qui prendrait en compte de quelque façon que ce soit le problème de la demande et de l’activité économique à court terme. Cela correspond aussi plus généralement à la réaffirmation de la nécessité de l’assainissement budgétaire.

Si l’on regarde l’autre texte adopté lors de ce sommet, la « Déclaration du sommet de la zone Euro », du 29 juin 2012 (dont le lecteur remarquera qu’il est très court), on constatera aisément qu’il ne concerne en fait que le secteur financier de l’économie. Il est bien précisé que les mesures qui permettraient une aide directe du FESF/MES aux banques en difficulté d’un pays donné et/ou l’intervention de ce dernier sur le marché de la dette publique d’un État ne vaudront que si cet État respecte les engagements de son programme d’ajustement. Pour le dire simplement, ne seront aidés que ceux qui s’appliqueront la rigueur financière  et les réformes structurelles.

Bref, au moins pour les aspects à mettre en œuvre immédiatement, ce sommet européen est resté dans la ligne de l’austérité et des réformes structurelles comme remède. De fait, le Parlement allemand a avalisé dans la foulée immédiate du sommet les traités instituant le M.E.S. et le Pacte budgétaire (« Traité Merkozy »).

Pour François Hollande, il me semble donc qu’il est bien excessif de parler de « victoire ». Certes, le Rapport sur l’UEM (« Vers une véritable Union économique et monétaire ») a été adopté comme base de discussion, mais c’est tout. Le modèle de politique économique, prôné par l’Union européenne, reste celui d’une austérité accrue (hausse des recettes publiques et baisse des dépenses pour ajuster le solde public) dans un contexte économique de croissance très faible, si ce n’est de récession, et de chômage élevé. Bref, la politique budgétaire va continuer à être fortement procyclique. L’économiste Jacques Sapir pense de même et ajoute qu’en plus, du point de vue strictement financier,  l’impasse se profile dès l’automne.

Pour ma part, je ne voudrais pas avec bien d’autres et sans grande originalité être prophète de malheur, mais à voir les premières annonces du gouvernement Ayrault sur l’ajustement budgétaire qu’il souhaite réaliser – alors même qu’il révise lui-même les prévisions de croissance à la baisse pour 2012 et 2013 , il y a désormais fort à parier que la France s’engage elle aussi dans un cycle à l’italienne.

Dans le fond, la vraie question à se poser désormais ne serait-elle pas de se demander pourquoi les dirigeants européens s’enferrent ainsi?

Première hypothèse : ce sont les institutions européennes qui produisent constamment du compromis et du plus petit dénominateur commun. Les mouvements ne peuvent être que millimétriques, par accrétion lente d’idées nouvelles qui ne suppose pas  d’abandonner les anciennes. En plus, l’usage d’un anglais simplifié dans les discussions n’arrange sans doute rien (voir pour un simple exemple, le petit bout de texte que je cite, pas très français, n’est-il pas?). Ce serait ici appliquer comme outil d’analyse la très vieille idée des anciens Romains : pour décider vite et bien, il faut un « dictateur » et non un Sénat, des Consuls, des Tribuns, de la « gouvernance ». Seule une personne peut avoir et mettre en place des idées nouvelles pour surmonter une situation inédite, pas un collectif d’institutions qui discutent sans fin et défendent leurs intérêts particuliers ou leur vision de l’intérêt général. L’Union européenne représente sans doute l’un des ensembles institutionnels créés par l’homme au cours de l’histoire le plus compliqué qui soit, il n’est guère alors étonnant que cela se passe ainsi.

Deuxième hypothèse : ces choix faits collectivement au niveau européen correspondent à une négligence de fait totale envers les intérêts de ceux qui peuvent être négligés parce qu’ils ont peu de poids politique. Par exemple, d’évidence, les jeunes, et surtout les jeunes  sans qualification, sont sacrifiés. Les 15-24 ans, qui sont actifs au sens des nomenclatures économiques, sont, comme chacun sait, parmi les catégories les plus touchées par le chômage en Italie, en Espagne, ou en France, mais, dans le fond, quel est leur poids politique, quel est le poids politique des parents de ces jeunes-là même pas capables d’étudier jusqu’à 25 ans, de devenir du capital humain? De ce second point de vue, loin d’être l’effet d’une aboulie de la décision, c’est bien une nouvelle économie politique européenne que ces accords européens mettent en place, où une grande partie de la population européenne  compte pour rien. On peut négliger certains – les aspirants travailleurs non-qualifiés par exemple -, pas d’autres – les épargnants -, et s’occuper (vaguement) de la masse des salariés.

Pipolisation aggravée de la presse française… la nécrose gagne…

Il aura suffi d’un tweet… pour que la presse française s’élance d’un seul grand élan vers le néant qui la menace!

Témoin, la une de Libération de ce jour (13/6/2012).(Ajout: Mais aussi le contenu, ainsi que celui du journal Le Monde, et toutes les déclarations demandés aux uns et aux autres à ce propos par des journalistes ayant perdu le sens des proportions. La nouveauté n’excuse pas tout.)

C’est sûr, le vaudeville, tous les lecteurs peuvent comprendre, et, normalement, cela amuse, cela devrait faire vendre. Et puis, comme nous sommes en monarchie républicaine, il y aura toujours aux yeux du peuple une intrigante Marie-Antoinette pour pervertir notre normal débonnaire roi Louis XVI! Et, dans les temps anciens, la précédente favorite était envoyée au couvent pour méditer sur les hauts et bas de la destinée.

Tout cela porterait à sourire, si, dans le même temps, la crise européenne ne s’aggravait de jours en jours. Hier, il y avait un éditorial dans le journal du patronat italien (la Confindustria), il Sole 24 Ore, très très alarmiste. Sous la plume de son directeur Roberto Napoletano, le journal fait paraitre un appel intitulé : « Schnell, Frau Merkel », paru en première page. Ce dernier constitue un appel pressant à faire maintenant et pas après-demain un saut fédéral en Europe pour sauver l’Euro. Il se comprend au regard a) de la difficulté croissante du gouvernement de Mario Monti dans l’arène parlementaire (avec un Silvio Berlusconi qui s’agite en semi-coulisse), b) des contre-performances de l’économie italienne, et c) enfin du maintien d’un spread élevé entre dette publique italienne et dette publique allemande. Le texte se termine même sur une formule qui, pour le lecteur (politisé) italien, est extrêmement forte par l’univers de références qu’elle mobilise :

« Batta non uno, ma almeno due o tre colpi, e li batta subito, perché a tutti sia chiaro che gli Stati Uniti d’Europa sono una realtà e l’euro non è più attaccabile. Schnell, Frau Merkel. Faccia presto, signora Merkel. » [Frappez non pas un, mais au moins  deux ou trois  coups, et faites-le tout de suite, pour qu’il soit clair pour tout le monde que les États-Unis d’Europe sont une réalité, et que l’Euro est indestructible. Schnell, Madame Merkel. Faites au plus vite, Madame Merkel.](ma traduction)

Il se trouve que le journaliste a choisi d’utiliser l’expression (« battere un colpo », frapper un coup) qui correspond aux séances de spiritisme (sic) quand on attend en faisant tourner les tables que l’esprit que l’on évoque ainsi se manifeste par des coups. C’est une allusion à la même expression, employée à l’été 1944, lors de la République sociale italienne (RSI, 1943-45) par un éditorialiste de la presse fasciste du nord (donc sous domination nazie) à l’encontre de Benito Mussolini, trop absent à son goût de la vie politique de la RSI, et donc réduit à l’état d’un pur esprit dont il fallait attendre un signe. L’expression de l’éditorial de l’été 1944 (« Se si sei, batti un colpo » [Si tu es là, frappe un coup.]) est rentrée depuis lors dans le jargon politique italien pour indiquer à quelqu’un qu’il faudrait qu’il fasse acte de présence (minimale?) dans une situation le concernant. Si j’étais un eurosceptique britannique ou français, je me gausserais de la coïncidence (… les derniers fanatiques de l’Euro dans leur bunker font un appel désespéré à leur chef… la fin est proche…), mais j’y vois surtout l’énervement de ceux qui parlent au nom du capitalisme italien, tout aussi perceptible d’ailleurs depuis quelques jours dans les pages du Corriere della Sera. Cette crise de l’Euro, cela commence à bien faire…

Le journal italien a souhaité donner le plus grand retentissement possible à sa prise de position. L’article du Sole 24 Ore a en effet été publié sur le site du journal en allemand et en anglaismais pas en français!!! Il est vrai que, comme ici on se préoccupe d’un tweet à la mode crêpage de chignon, ces graves affaires européennes ne nous concernent  pas!

Il est intéressant de noter par ailleurs que il Sole 24 Ore traduit en italien des réactions de lecteurs allemands du Handelblatt à l’appel (au secours) de son éditorialiste. Par la fin de non-recevoir qu’elle représentent, elles ne sont pas bien étonnantes (pour qui a suivi les réactions allemandes à la crise), mais on peut saluer le travail de cet organe de la presse italienne pour faire vivre un espace public européen.

Enfin, hommage à George  Feydeau qui a si bien saisi ce qui nous importe! Si j’ai le temps ce week-end, j’irais déposer une rose sur sa tombe.

Rally around the flag effect? Ou simple réactivation des positions politiques déjà là?

Au delà de leur caractère d’évidence infiniment tragique pour les victimes et leurs proches, les événements de la semaine dernière, à Montauban et Toulouse, constituent pour le moins un test des théories disponibles sur le choix électoral.

Première hypothèse. Nicolas Sarkozy arrive largement en tête au premier tour le 22 avril et gagne (même de très peu) l’élection le 6 mai 2012.  Au vu de son bilan économique et social plutôt médiocre (avec un niveau de chômage record par exemple), au vu surtout des sondages de popularité encore plus médiocres qui l’auront accompagné pendant presque tout son mandat, et au vu enfin des défaites successives de son camp lors des élections intermédiaires, il sera très difficile de ne pas attribuer cette victoire, au moins en partie, à ces événements de Montauban et Toulouse. En effet, aussi bien par la personnalité du tueur que par la nature de ses victimes, c’est l’illustration parfaite des raisons qui justifient dans nos sociétés pour ceux qui y sont favorables des politiques toujours renforcées de law & order. Or, sur cet enjeu de la sécurité, la droite a, depuis les années 1970, la prééminence. Peut-être, la situation pourrait se retourner contre la majorité en place, si démonstration était faite clairement des carences de l’action policière en matière de prévention de ce crime.  En tout cas, dans cette première hypothèse d’une victoire de N. Sarkozy, les chercheurs discuteront obligatoirement de l’impact de cet événement. S’il se trouve que les équilibres de l’opinion en auront été totalement bouleversés, avec par exemple une très nette avance inattendue de N. Sarkozy au premier tour par exemple sur son concurrent socialiste et un résultat médiocre de la candidate du FN, il faudra bien se rendre à l’évidence qu’il y aura eu comme un « rally around the flag effect ». Comme au début d’une guerre, le pouvoir en place aura bénéficié d’un large appui de l’opinion publique.  En revanche, si, finalement, le résultat du premier tour n’a pas bougé pas tellement par rapport à ses équilibres antérieurs (mal?) mesurés par les sondages, on supposera plutôt que cet événement n’aura fait que réactiver des positions politiques déjà présentes chez les électeurs. Il comprend en lui-même en effet tout pour réveiller les convictions des uns et des autres. Le criminel dont je ne citerais pas le nom ici pour éviter de participer à sa gloire posthume nullement méritée représente sans doute la quintessence de ce que peut craindre un électeur de droite ou du centre-droit! – et, encore plus,d’extrême-droite! Or, rappelons-le, les intentions de vote pour les candidats des partis de gauche et d’extrême gauche (PS, EE- les Verts, Front de gauche, NPA, LO)  au premier tour sont minoritaires. Il suffirait donc à N. Sarkozy de rassembler tout le reste (y compris en particulier les électeurs du Modem) pour gagner, en transformant l’élection en un référendum sur la loi et l’ordre, et, implicitement, sur l’immigration et l’Islam. Au second tour, une majorité d’électeurs décideraient non pas d’éliminer N. Sarkozy comme les sondages le prédisaient avec constance depuis des mois, mais d’éliminer le candidat d’en face supposé être trop tendre, angélique, laxiste avec la menace terroriste, migratoire, islamiste.

Deuxième hypothèse. Nicolas Sarkozy fait un score médiocre au premier tour pour un Président sortant qui reste le seul représentant de la droite, et se fait battre par François Hollande au second tour. Dans cette configuration, plus conforme à tous les sondages antérieurs, les événements de Montauban et de Toulouse seront ramenés à un événement qui, finalement, n’aura pas changé grand chose : les électeurs ont une mémoire un peu plus grande que celle des « poissons rouges » (pour reprendre l’expression d’un collègue), et, de fait, les explications à la défaite de N.Sarkozy ne manqueront pas!

Vendre la peau de l’ours… avant de l’avoir tué.

Je n’ai pas écrit sur ce blog à propos de la situation en Libye depuis plusieurs mois, n’ayant rien à dire qui me paraisse mériter l’attention de quiconque. Les événements des trois derniers jours me paraissent par contre témoigner d’un dysfonctionnement extraordinaire de la politique et du journalisme. Les insurgés libyens ont certes surpris par leur avancée soudaine sur Tripoli, mais, de là, à faire comme si, désormais, tout était du coup fini dans ce long et âpre conflit, cela me parait manquer de la plus élémentaire prudence dans la présentation des faits, et, pour tout dire, du minimum de sens commun qu’on devrait exiger des journalistes et des politiques. Si l’on suit le fil des événements libyens depuis six mois, il est pourtant facile de se rendre compte que la situation sur le terrain a été marquée jusque là par une résistance acharnée des khadafistes (qu’il faudrait d’ailleurs expliquer!), pourquoi en serait-il à tout d’un coup autrement? Tous ces médias, et plus grave à mon sens, tous ces hommes politiques occidentaux (comme Alain Juppé qu’on a connu plus prudent), qui font comme si tout était déjà fini et dissertent déjà de l’avenir radieux de la Libye libérée, me désolent.

Décidément, notre époque est marquée par ce que j’appelle, avec bien d’autres, l’emballement médiatique. Il suffit qu’un fait paraisse vaguement réel à un moment donné, pour que tous les commentateurs et maintenant les politiques se mettent à délirer sur les conséquences de ce fait. Je me demande même parfois si les khadafistes n’ont pas joué de cette faiblesse actuelle des démocraties en pratiquant empiriquement par des reculs temporaires la politique de la douche écossaise pour affaiblir la cause de leurs adversaires auprès de l’opinion occidentale.

Tuez donc l’ours d’abord, et vantez-vous en ensuite!

Harro sur le baudet!

Bon, décidément, ce n’est pas vraiment la semaine de notre collègue Luc Ferry. Après les « révélations » du Canard enchaîné de la semaine dernière, il est destiné à rester pour quelque temps dans l’univers médiatique (qui, toutefois, oubliera bientôt cette affaire si les humoristes n’y mettent pas du leur), celui-qui-n’a-pas-assuré-ses-cours-à-l’Université-pendant-l’année-2010-2011. Ô le vil personnage! Et, si cela se trouve, il ne paye pas ses notes de coiffeur!

Halte au feu. Je n’ai guère de sympathie pour ce collègue, mais, contrairement à la journaliste de Libération, Véronique Soulé, je ne crois pas pourtant que la situation administrative de L. Ferry doive être l’objet d’un tel scandale. A ce compte-là, en effet, toutes les façons d’élever un fonctionnaire dans les sphères du pouvoir politico-administratif (en le prélevant sur l’effectif de son administration d’origine) peuvent être qualifiées de « faveurs », puisque, par définition, il s’agit d’une prérogative propre des pouvoirs présidentiel et gouvernemental. Ces mécanismes (détachements, mises à disposition, etc.), plus ou moins  encadrés par le droit administratif, correspondent au fait que, dans un régime comme le nôtre, chaque majorité politique a besoin pour mettre en œuvre ses politiques publiques de disposer d’hommes (ou des femmes) en qui elle met sa confiance. Or il se trouve qu’en France, les gens dont chaque majorité politique successive réclame la loyauté se trouvent très  souvent être des fonctionnaires (ou l’être devenus par la vertu de leur engagement politique, comme avec les nominations au « tour extérieur » des grands corps de l’État). Il est du coup tout de même navrant de voir des candidats à la primaire socialiste, Manuel Valls et Ségolène Royal,  se voyant déjà Président/e de la République, s’offusquer de la situation de Luc Ferry. Qu’ils prennent donc alors l’engagement de se priver de ces diverses formules de mise à disposition de fonctionnaires pour former leur futur cabinet présidentiel ou les futurs cabinets de leur ministres, et on en reparle sérieusement!  Pourquoi ne pas nommer alors préfets, recteurs, et autres hauts responsables administratifs sur la foi d’un concours ou même de l’ancienneté?

De même, on peut penser ce qu’on veut du « Conseil d’Analyse de la la Société » que préside Luc Ferry, mais l’existence de cet organisme correspond à une orientation politique précise, celle de la majorité en place. Cette dernière a jugé – libre à elle! – qu’il lui fallait d’autres sources d’inspiration à ses politiques publiques que celles que procurent déjà de nombreux organismes publics et parapublics (l’ex-Commissariat au Plan par exemple). On peut y voir aussi sans doute, vu sa composition, la preuve d’une certaine défiance vis-à-vis des résultats des sciences sociales académiques, défiance qui, personnellement, ne me fait pas plaisir. Que L. Ferry dirige contre une rémunération (à deux niveaux apparemment: son traitement statutaire de professeur d’Université, plus un supplément ad hoc) ce comité dont certains penseront certes  qu’il tient du célèbre « comité théodule » demeure entièrement l’affaire des libres choix gouvernementaux.  Sous la Vème République,  toute majorité a fait ou fera la même chose, car la sphère de l’Administration n’y est guère séparée de celle de la Politique. Les politiques publiques regorgent en effet de ce genre de comités, commissions, autorités, etc. , et que le parti ayant déjà gouverné le pays qui n’a jamais créé un tel « machin » à l’utilité peut-être contestable jette donc la première pierre à  Luc Ferry.

Et qu’on ne me parle pas, par ailleurs, de la multiplication des activités de Luc Ferry, impressionnante il est vrai : qui, dans le monde politique et médiatique français, se contente d’une seule activité? La domination, c’est justement d’y être multi-activités. Ou, alors, critiquons toutes les formes de domination – ce qui serait souhaitable, mais ce qui va bien au delà du cas Luc Ferry.

Plus amusant tout de même:  les difficultés de la situation administrative de notre collègue, qui ont permis au Canard enchaîné de le « poisser » (pour user du terme rare que Luc Ferry a remis au premier rang de la langue française), semblent bien être une conséquence de l’autonomie universitaire qu’a encouragé cette même majorité dont il est proche. C’est du coup un peu l’arroseur arrosé : eh oui, comme les budgets universitaires (fort serrés) ne doivent désormais plus subventionner via des personnels hors les murs d’autres activités que l’enseignement et la recherche, et que les conseils d’administration des universités autonomes ont reçu cette prérogative de surveiller les sorties des rangs, ils en usent.

Moins amusant : que cette affaire fasse tant de bruit témoigne sans doute du sentiment d’injustice montant dans la société française.