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Communiquer en macroniste.

Et voilà, cela se confirme, en ce début d’été 2018, la (dé)cote de popularité, telle que mesurée par les sondages, d’Emmanuel Macron rejoint les bas scores des deux Présidents de la République à la même époque de leur mandat respectif.

La raison de fond est, comme pour les deux mandats présidentiels précédents, l’écart entre un mode d’élection qui oblige à jouer le « roi thaumaturge » pour se faire élire et une réalité de la mise en œuvre des politiques publiques et de leurs effets concrets sur l’économie et la société  françaises qui n’ont pas la même évidence et la même célérité. La raison subsidiaire est que, sous prétexte de « Révolution » et de dépassement du vieux clivage gauche/droite, Emmanuel Macron, appuyé par une part de la très haute fonction publique, joue à plein le même grand jeu du néo-libéralisme qui a tant nui dans l’opinion publique à ses prédécesseurs, alors même qu’une majorité d’électeurs ne demandait sans doute pas en 2017 du « Thatchérisme » à la française. E. Macron et les « premiers de cordée » qui l’inspirent voudraient pousser notre pays vers un triomphe de la « lèpre populiste » de ce côté-ci des Alpes, qu’ils ne s’y prendraient pas autrement. Ils continuent à mettre en œuvre exactement les politiques publiques que les analystes, attentifs au désarroi de nombreuses personnes face au changement – voient à la source de la poussée populiste – en particulier l’immense dédain qui les inspire à l’égard des classes populaires et moyennes, de « ceux qui ne sont rien ». Le sort de Matteo Renzi, mutatis mutandis l’équivalent transalpin de notre disciple de P. Ricoeur, devrait pourtant faire réfléchir à l’Élysée.

Plus accessoirement, il y a enfin la communication à la mode macroniste. Il y a ce « pognon de dingue » lancé à propos des aides sociales qui confirme à qui veut le croire qu’E. Macron est bel et bien le « Président des très riches », comme dirait dans son aigreur, F. Hollande. Il y a cette tendance à tout euphémiser qui a été bien notée par les collègues spécialistes du sujet. Mais il y aussi, me semble-t-il, une tendance systématique à mentir sur les faits eux-mêmes lorsque cela arrange le récit proposé. L’épisode le plus récent d’un tel mensonge sur les faits (une fake news?) a pu être entendu dans la bouche de tous les ministres interrogés à ce sujet au moment de l’affaire de l’Aquarius. Interrogés sur la raison pour laquelle ce navire affrété par une ONG SOS Méditerranée, chargé de plus de 600 migrants sauvés en mer et refusé dans les ports italiens (et maltais), devait aller jusqu’à Valence en Espagne, les ministres ont menti dans un chœur parfait sur la géographie : rejoindre ce port espagnol était plus rapide qu’atteindre un port français. Un exercice fait avec des élèves de 4ème par un professeur de géographie  montre que l’Aquarius serait en réalité passé par les bouches de Bonifacio, entre la Corse et la Sardaigne – cet  exercice dont il faut saluer l’intelligence montre d’ailleurs à quel point le mensonge deviendra de plus en plus difficile à l’avenir  avec des jeunes ainsi formés. Il est vrai qu’E. Macron ne pouvait décemment pas donner aux autorités corses, autonomistes ou indépendantistes, l’honneur de sauver notre honneur.

Il me semble que c’est là une méthode systématique de la communication macroniste : parier toujours sur l’ignorance du grand public par rapport aux connaissances des personnes directement concernées par la politique publique. Par exemple, sur l’introduction de la sélection à l’Université par la Loi ORE et Parcoursup, le mantra répété aura été de prétendre qu’avant (avec APB), l’entrée dans le supérieur se faisait sur tirage au sort, alors qu’il ne s’agissait en fait que du cas que de quelques rares filières dites « en tension » (dont, en particulier, STAPS). Bien sûr, l’ensemble du monde universitaire (y compris les partisans de la loi ORE) repère le mensonge, mais le grand public non. Il est vrai que les médias actuels  rendent possible  aux responsables  politiques de proférer impunément des mensonges pourvu d’en avoir l’aplomb – ce qui en dit long sur leur personnalité. En effet, d’une part, la dé-spécialisation (forcée) de la plupart des (jeunes et moins jeunes) journalistes fait que ces derniers sont souvent comme le grand public et qu’ils ne disposent pas d’autres données de base que celles diffusées sur le moment par les autorités qu’ils interrogent, et, d’autre part, lorsqu’ils savent, les journalistes se contentent le plus souvent de signifier leur désaccord par des signes, verbaux ou non-verbaux, dont le sens peut échapper au public. Ils ne disent jamais clairement : « Monsieur ou Madame le ou la Ministre, comment osez-vous mentir ainsi à tant de gens? ». Leur neutralité les oblige à laisser à un opposant officiel du menteur la tâche de dénoncer le mensonge, et, du coup, cette dénonciation devient une simple opinion. C’est le  principe bien connu des critiques des médias contemporains, « Une minute pour Hitler, une minute pour les Juifs ».

Évidemment, savoir lire un atlas reste à la portée de tout le monde, et, à l’époque d’internet, il y a des mensonges plus gros que d’autres. De même, l’euphémisation trouve quelque limite quand on dit plus ou moins, toujours à propos des migrants, « non, les centres contrôlés, ce ne sont pas des centres fermés, mais des centres dans lesquels les migrants devront rester ». (Il existe aussi une version allemande de la même parfaite contradiction… )

Bref, chers macronistes, que vous ayez décidé de mentir à propos de tout et n’importe quoi pour vous sortir d’affaire en pariant sur l’ignorance du public, commence à se voir un peu trop tout de même. Les Français sont des veaux, c’est bien connu, mais il ne faut pas exagérer tout de même dans l’usage des maximes de comptoir. Il faudrait arrêter de donner l’impression à des gens comme moi que vous avez été tous stagiaires en propagande pour les nuls à Bucarest ou Moscou en 1970.

Par ailleurs, comme vous reprenez tous en chœur ces mensonges, demi-vérités, omissions, euphémisations, etc. vous apparaissez de plus en plus comme des employés du mois. Qu’un aussi gros mensonge sur la géographie la plus élémentaire ait pu être reprise par des gens éduqués comme vous traduit votre totale domination dans les mécanismes de pouvoir de ce quinquennat. Cela s’explique aisément par le fait que la plupart d’entre vous, Députés et Ministres y compris, n’ont aucun capital politique à faire valoir ni à protéger. Vous êtes arrivé là où vous êtes par la seule grâce du Prince, vous lui devez tout, et vous n’avez pas besoin de préparer votre avenir politique en visant un poste électif à l’avenir, vous pouvez donc mentir même sur la géographie la plus élémentaire. On pourra vous le ressortir plus tard, mais, plus tard, vous ne serez plus dans l’espace public – ou alors dans quelque émission de divertissements, avide de personnalités à la moralité chancelante, prêtes à se repentir ou à assumer au choix . En gros, vous n’avez rien à faire de ce que nous, politistes à l’ancienne mode démocratique, appelons l’accountability. Je le comprends fort bien, c’est pour le plus grand Bien de la France (et de l’Europe) que vous œuvrez, mais à la fin, il y a encore en démocratie des élections pour tirer le bilan. (Pas le bilan comptable!)

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Expliquer E. Macron= W. Streeck + A. Thiers?

Puisque tout le monde y va ces jours-ci de son bilan d’un an du macronisme au pouvoir, je me lance moi aussi dans cette figure obligée, au risque de ne rien apporter de bien original à mes lecteurs.

En effet, à mesure que les mois passent, le cas Macron semble bien devenir clair. Le récent sondage demandant de positionner LREM sur l’échelle droite-gauche et la comparaison qu’il opère avec la perception de 2017 montrent s’il en était besoin que le caractère droitier de la Présidence Macron n’échappe plus à grand monde. Ainsi, rendant compte de ces sondages effectués par IPSOS, Gérard Courtois écrivait le 5 avril dans le Monde:

« La perception par les Français de LRM après une dizaine de mois d’exercice du pouvoir a sensiblement évolué. En mars 2017, 12 % jugeaient ce parti très à gauche ou à gauche ; ils ne sont plus que 5 % ; 9 % le situaient au centre gauche, ce pourcentage n’a pas varié. En revanche, 33 % classaient LRM au centre ; ils ne sont plus que 21 %. De même, 13 % situaient le parti présidentiel au centre droit et 15 % à droite en mars 2017 ; désormais, ils sont respectivement 25 % et 20 %, tandis que 5 % le jugent, comme hier, très à droite. (…) : un tiers des Français le [LREM] classaient à droite il y a un an ; ils sont désormais 50 %. »

 

Du fond de sa mort politique, Jean-François Copé déclare qu’à en juger par ses actes, E. Macron est bel et bien « le Président de droite qu’on n’attendait pas ».  Il n’aurait pas en un an pris une seule mesure de gauche. (Il me semblait bien aussi…) Et, de fait, selon un autre sondage plus récent, l’électorat se disant de droite semble de plus en plus séduit par un E. Macron dont le présent gouvernement sait en direct sur BFM mater cheminots, étudiants, personnels hospitaliers, crasseux, punks à chiens et autre zadistes prenant en otage les braves gens ou des hectares d’honnête bocage bien français. De fait, notre Président ne cache plus du tout son orientation des plus market friendly, pour ne pas dire capital friendly, particulièrement dans la presse étrangère. Et puis, au delà des choix économiques et sociaux, il faut bien constater aussi ce thatchérisme de style, sinon de référence, avec cette mise à l’écart des syndicats, et plus généralement de tous les corps intermédiaires, de tout ce qui peut faire société. Pour E. Macron, il ne semble bien exister que des individus. No such thing as society. Dans tous les secteurs de politique publique, sur lesquels on peut avoir quelque information dans les médias, les avis des syndicats ou des associations prétendant y représenter la base de la société française sont  négligés. Les plus réformistes de ces corps intermédiaires (la CFDT dans le champ syndical, les associations proches du monde catholique dans le champ des politiques sociales, etc.) sont eux-mêmes tenus pour quantité négligeable. (Il est d’ailleurs assez piquant de voir E. Macron aller flatter les évêques d’un côté, et négliger tout l’apport du monde social catholique de l’autre, en matière d’accueil des migrants ou de lutte contre la pauvreté par exemple.) On se trouve désormais à l’exact inverse de la longue période d’après guerre où tout le jeu politique et administratif consistait justement à associer les corps intermédiaires à la décision publique. Le Michel Crozier de « On ne change pas une société par décret » semble bien faire partie de ces temps révolus: place au nouveau triomphe de la volonté du bon sens (des élites). Une partie de la haute fonction publique semble en effet avoir reçu carte blanche pour n’en faire qu’à sa tête (bien faite). Il ne reste de fait d’associé à la décision publique qu’un seul groupe d’instances, celles qui représentent les intérêts des (grandes) entreprises. Un pluralisme réduit à celui du CAC40 en somme.

La théorie qui me semble le mieux rendre compte de cette situation est celle du sociologue allemand Wolgang Streeck dans son livre essentiel, Du temps acheté. La crise sans cesse ajournée du capitalisme démocratique (Paris: Gallimard, 2014, rééd. poche 2018, 1ère éd. all. 2013). Ce dernier explique que, dans le stade actuel du capitalisme, le pouvoir politique comme agent est pris en étau entre deux principaux aux exigences très difficilement compatibles vu la faible croissance: d’une part, les électeurs ou plus largement les populations qui expriment des besoins sociaux ou qui prétendent voir honorées des promesses de protection et de bien-être faites par le passé et, d’autre part, les détenteurs de la dette publique, alias les marchés, qui entendent que leurs créances financières soient honorées à leur valeur anticipée lors de leur souscription (sans inflation donc). Selon W. Streeck, les États européens sont entrés au cours des années 2010 dans la phase de ce qu’il appelle « l’État de consolidation », appuyé sur un régime régional (l’Union européenne) qui contraint toute évolution contraire. Pour rassurer les marchés auxquels toute priorité est donnée, les dirigeants de l’État considèrent en effet qu’ils n’ont pas d’autre choix que de diminuer la dépense publique et surtout de remettre en cause tout ou partie des promesses faites aux populations, en particulier aux retraités, actuels ou futurs. En relisant les pages du livre de W. Sreeck consacré à cet « Etat de consolidation » (p. 141 et sq.), son analyse me semble terriblement bien s’appliquer à la dernière année: d’une part, on augmente la CSG sur les revenus des retraités, on baisse les APL, on supprime les emplois aidés, et on se prépare à s’en prendre aux privilèges des futurs retraités; d’autre part, on reste sourd à l’ensemble des plaintes qui montent des divers secteurs de l’action publique qui sont mis en crise par l’absence durable de ressources publiques adéquates aux tâches que le législateur (imprévoyant, dispendieux, clientéliste, démagogue, etc.) leur a confiées par le passé (hôpitaux, EPHAD, prisons, écoles, universités, etc. ). (C’est sûr qu’aujourd’hui, si l’enseignement supérieur public, les EPHAD ou l’hôpital public n’existaient pas, ce ne sont pas ces dirigeants-là qui iraient les inventer! Bien trop cher!) En même temps, cet « État de consolidation » ne peut pourtant pas s’officialiser dans toute sa dure et cynique réalité aux yeux du grand public. Si tu es pas rentier, et si tu ne payais pas l’ISF avant sa suppression, tu peux crever mon brave dans ton EPHAD mouroir! Et vite si possible! Certes, le gouvernement répète à longueur d’interviews qu’il ne faut pas augmenter les impôts, mais baisser les dépenses publiques pour maîtriser la dette publique. Il lui reste cependant quelques pudeurs de maquerelle, quelques pieux mensonges de dame patronnesse, répétés sans grande conviction d’ailleurs : non, non, la loi ORE n’introduit pas la sélection à l’Université, n’évite pas d’avoir à inscrire plus de jeunes nés en 2000 dans le supérieur et ne présage pas la hausse ultérieure des droits d’inscription, non, non, la loi sur la réforme ferroviaire ne prépare pas la fin de tout maillage fin du territoire par le rail et la privatisation de la SNCF, non, non, la suppression de la taxe d’habitation ne signifie pas l’augmentation d’autres impôts locaux ou la suppression de nombreux services publics locaux, non, non, la réforme des institutions n’est pas le moyen d’achever de faire du Parlement une chambre d’enregistrement (express) de sacrifices réformes, certes bien pénibles (pour vous, chers électeurs) mais indispensables, non, non, la réforme des retraites ne réduira pas les droits acquis et n’introduira pas des fonds de pension pour ceux qui voudront éviter la soupe populaire dans leurs vieux jours, etc. Tout cela est certes cousu de fil blanc, mais cela traduit le fait que cet « État de consolidation » ne peut guère espérer de légitimité démocratique tant il se heurte à une autre tendance de nos sociétés, celle qui insiste sur la socialisation des risques de la vie dans une société d’individus. Comme me l’a dit et répété un collègue optimiste, le socialisme pris en ce sens est inscrit dans l’évolution historique de nos sociétés.

A cette caractéristique de downsizing de l’État social pour cause de dette publique à honorer, largement partagée par les dirigeants des autres États européens, Emmanuel Macron ajoute pourtant comme un supplément d’âme inscrit dans l’histoire de France, dans cet « absolu » qu’il déclare tant chérir. On avait déjà remarqué quelques propos bien sentis de ce dernier sur les classes populaires, que ce soit directement (« les illettrées », « ceux qui sont rien ») ou indirectement (« les premiers de cordée »). La vision d’une France qui n’existerait que par ses bourgeoisies privées et publiques en vient même à créer un écart élitiste avec le discours (public) habituel de la droite ou de l’extrême droite. Le « travailler plus pour gagner plus » de N. Sarkozy, émis principalement alors en direction des ouvriers, en parait par contraste bien respectueux du populo, et pour tout dire désuet. On n’est plus du temps d’un libéral comme VGE qui se piquait de jouer de l’accordéon pour faire peuple. Il ne s’agit pas en effet avec le macronisme de gagner (un peu) plus, mais infiniment plus, par l’innovation, la disruption, la transgression des règles! C’est là le très vieux slogan orléaniste : « Enrichissez-vous par le travail et par l’épargne! », mais dans sa version révisée par Schumpeter et la Silicon Valley. Enfin notre Président – tout surmoi effacé? – y va même désormais de ses saillies  sur la République qui, dans les temps difficiles, se réfugia à Versailles. L’identification à l’orléaniste Adolphe Thiers, certes « le libérateur du territoire national » (contre la puissance germanique…), mais tout de même « bourreau de la Commune de Paris » (contre ces proto-Zadistes…), affleure donc, et, à prendre E. Macron au mot, il n’y aurait donc pour notre Président de bonne République que conservatrice et bourgeoise, à défaut d’une monarchie qu’on ne saurait certes rétablir, mais qui a tant fait pour créer la nation française. Cela réchauffera le cœur de l’électeur de gauche qui s’est dévoué pour aller sauver cette même République  du fascisme l’an dernier.

Cela étant dit, cet État de consolidation à relents orléanistes qui semble bien devoir s’installer au fil de ce quinquennat pose quelques questions.

Premièrement, il n’aura échappé à personne qu’E. Macron a plutôt bénéficié d’une image centriste pour se faire élire (voir les sondages cités plus haut). Il fut même un temps où Macron se voulait l’incarnation de la bienveillance. (J’en ris encore!) De ce fait, une part de l’électorat attaché à la justice sociale, ou simplement à une vision humaniste de la société, peut encore une fois se sentir floué par un candidat venant (eh oui!) de la gauche (tout au moins officiellement par les postes qu’il a occupés avant son élection). En 2012, un certain François Hollande se fait élire en proclamant bien haut que « son ennemi, c’est la finance ». On sait ce qu’il en advint (avec dans les coulisses de l’Élysée un certain Emmanuel M.), et ce qu’en pensa au final l’électorat en général et le peuple de gauche en particulier. De fait, le présent quinquennat réitère le même mécanisme en pire. On croyait élire un centriste social-libéral, on a élu un lointain héritier de l’orléaniste Adolphe Thiers. On croyait voter pour défendre la République menacée par une Marine Le Pen, on a finalement élu à l’insu de notre plein gré une Margaret Thatcher aussi libérale et autoritaire que sa version originale – certes l’euroscepticisme en moins. On a voté pour une France ouverte au monde, on se retrouve avec une loi Asile et Immigration dont le contenu révulse l’ensemble du monde associatif concerné par ces questions, loi qui a fini en plus par avoir l’aval de députés du Front national sur quelques uns de ses aspects. Il ne faudra pas s’étonner ensuite si une partie de l’électorat, en particulier  populaire, ne montre pas dans l’avenir une grande confiance dans les mécanismes de la démocratie électorale. Pourquoi voter si les étiquettes ne correspondent décidément pas aux produits vendus? Et comment ne pas voir, avec W. Streeck toujours, que, de ce pas allègre, en marchant gaiement, l’on va tout droit vers la suspension de la démocratie réelle parce qu’elle contredit vraiment trop les nécessités de l’État de consolidation?

Deuxièmement, jusqu’où Emmanuel Macron compte-t-il pousser son avantage? Jusqu’ici, les résistances ont été pour le moins éparses. En effet, le plus souvent, il a eu la tâche facile, parce qu’il tend à achever ou à compléter un processus engagé bien avant lui. Contrairement à l’image de prétendue nouveauté qu’il a entendu se donner, il s’appuie en effet toujours sur une nécessité de la réforme qui a été rabâchée par qui de droit à l’opinion publique depuis des lustres. Il incarne donc bien  la double continuité des sommets de l’État et celle des éditorialistes si j’ose dire – de François de Closets à Élie Cohen ou Christophe Barbier. Depuis des décennies, avec leur tournant néo-libéral repéré par des collègues politistes dès le début des années 1980, une bonne part des élites étatiques n’ont eu en effet de cesse de se débarrasser des compromis d’après-guerre. Donc il y aura bien sûr la fonction publique, il y aura bien sûr les retraites, et ensuite? La conséquence probable cependant de toutes ces réformes, contrairement à ce que prétendent – hypocritement ou bêtement? – ceux qui les promeuvent, est qu’elles rendront encore plus angoissés les Français pour leur avenir. La précarité généralisée et l’individualisation de tout, c’est bien sympathique vu du haut, mais un peu moins vu du bas. Il ne faudra pas s’étonner ensuite des radicalisations observées dans l’électorat.

Troisièmement, qu’est-ce qui peut enrayer cette machine qui  détruit consciencieusement la société en refusant de répondre à ses besoins?  Quel mécanisme à la Polanyi peut finir par se déclencher? En tout cas, ce n’est pas une analyse sur un blog tel que celui-ci, ou n’importe quel autre commentaire plus ou moins savant ou objectif, qui va enrayer quoi que ce soit. Quelles mobilisations établissant un rapport de force avec le pouvoir peuvent ralentir tout cela? Pour l’instant, il y a surtout ce long rappel de 1968 dans les médias qui souligne tristement à quel point les mouvements sociaux en général se sont étiolés depuis. Il ne reste plus qu’à espérer qu’un secteur de la société nous surprenne par la vivacité de sa protestation, sinon il faudra attendre les élections de 2022 pour tirer le bilan du macronisme. Malheureusement, j’ai quelque doute sur la capacité des gauches à profiter de son probable échec auprès des classes populaires et moyennes. La gauche reste en effet trop divisée sur la question européenne, alors que toutes les droites non macronisées n’auront guère de difficultés idéologiques à s’unir un délire nationaliste-identitaire.

Désolé, voilà, c’était mon bilan d’un an de macronisme, et, comme d’habitude, je n’ai guère été optimiste.

 

On a vraiment les héros qu’on mérite?

Les décès presque concomitants de l’écrivain Jean D’Ormesson et du chanteur de variété Johnny Hallyday ont donné lieu à un double emballement médiatique bien révélateur de ce qui domine notre présent.

Les enterrements en très grand apparat républicain de ces deux personnalités, indéniablement de droite, gratifiés chacune d’un propos présidentiel de circonstance, m’ont donné d’abord l’impression d’assister à une apothéose de la droitisation de la société française – mais en y repensant surtout à une droitisation par le bas. De fait, ce semblant d’unité nationale m’apparait plutôt tragi-comique. Les deux disparus ne furent en effet que de bien habiles artisans de leur art respectif. Je doute fort qu’on puisse leur y attribuer une seule invention – qui aurait d’ailleurs l’idée saugrenue de les citer dans une histoire un peu sérieuse de la littérature ou du rock’n’roll? Par contre, il faut leur reconnaitre une capacité à se constituer un public fidèle dans l’hexagone. Ils avaient aussi réussi avec l’aide des médias dominants à y devenir des « mythologies » au sens de Roland Barthes – la longévité en plus, mythologie donc à épisodes, que le dit Barthes n’avait guère eu à envisager lors de la parution de son ouvrage.

De fait, au regard de l’histoire culturelle de la France (pour ne pas parler de celle du monde), ce sont des  personnages qui ne valent donc que par le contexte de leur réception.  Et, là il faut bien dire que leur enterrement fut le parachèvement de leur œuvre.

La célébration de ces deux personnages comme des héros nationaux témoigne ainsi de notre  ringardise collective. Bourgeois et prolos confondus. Non seulement, ni l’un ni l’autre ne sont des innovateurs dans leur art, mais, en plus, quel peut bien être leur apport pour l’avenir de la nation?   En caricaturant à peine, le culte des vieux châteaux de famille d’un côté, et des grosses motos des familles de l’autre, Carpe diem et l’amouuurrrr...  Cela ne va pas nous mener bien loin comme collectivité nationale dans ce XXIème siècle qui s’annonce un peu agité tout de même. Et puis, en dehors de leur art, quelle grande cause ont-ils défendu? Je sèche. Le droit des divorcés plusieurs fois remariés d’être enterrés en grand apparat par notre Sainte Mère l’Église?  Le droit des personnes âgées à se moquer des jeunes?

Certes, d’un point de vue républicain, il faut de tout pour faire une nation, il faut respecter les émotions du grand public, mais, à force de ne plus vouloir ou pouvoir distinguer en haut lieu des personnages vraiment dignes d’hommage, ne court-on pas collectivement le risque du ridicule? Moi y compris, en se sentant obligé de  réagir comme d’autres, à ce grand moment de n’importe quoi national.

(Bon, les Amerloques ont élu ‘Trump le dingo’ comme Président, on peut bien enterrer not’Johnny comme un Hugo de notre temps et notre Jean d’O comme un nouveau Malraux! Fuck  les pisse-froids! Vive la France!)

Macron, déjà la Némésis? Non pas tout de suite, qu’on s’amuse un peu d’abord.

Et, voilà l’été est presque passé. Déjà l’ordinaire de notre vie politique semble reprendre ses droits. La popularité de notre nouveau Président de la République est, parait-il,  en chute libre. Il s’agirait même selon certain d’un record. C’est terrible, terrible, terrible, un si brave garçon pourtant. Le pauvre, à en croire la rumeur relaté par un quotidien du soir, il en serait même réduit à faire appel à un journaliste sportif et éditorialiste tous terrains, qui le pourrissait il y a encore un an, pour assurer sa promotion comme porte-parole. Moche tout de même.

img20170831_14083454En même temps, tout cela semble tellement écrit d’avance que j’en baille déjà d’ennui. Le livre d’Emiliano Grossman et Nicolas Sauger, Pourquoi détestons-nous autant les politiques? (Paris : FNSP, 2017), paru avant l’élection présidentielle (janvier 2017), permet en effet de décrypter la situation, en particulier à travers son chapitre 5, « Notre système politique est-il une machine à décevoir? » (p. 123-154). Après avoir écarté d’autres sources de défiance des Français envers leurs politiciens dans les chapitres précédents (qualité des politiques publiques, caractéristiques des élites, « pessimisme français »),  ils y expliquent comment l’ordre institutionnel de la Vème République se trouve à la source des chutes de popularité de plus en plus rapides et prononcées des Présidents successifs depuis les années 1980 (cf. graphique 20, p. 131). En effet, ce régime,  aux effets sans doute positifs dans les années suivant son instauration en 1958 (par exemple, la décolonisation),  est  devenu au fil du temps contradictoire avec le changement du contexte dans lequel le pouvoir d’État opère : d’une part, son présidentialisme,  réaffirmé tous les cinq ans désormais par la grande affaire que constitue pour ses protagonistes et pour les citoyens ordinaires l’élection présidentielle, revient à se trouver à chaque fois un « sauveur », chargé de ce fait de toute la responsabilité perçue par le citoyen ordinaire de la marche des affaires du pays – et cela d’autant plus qu’en absence de cohabitation, le pouvoir législatif n’est plus depuis des décennies déjà qu’un bel ensemble de godillots; d’autre part, les conditions réelles d’exercice du pouvoir d’État en France, comme dans tout pays inséré dans la globalisation, font la part belle aux contraintes européennes et internationales, et plus généralement à tout ce que l’étude de n’importe quelle politique publique révèle de complexité. Bref, il est bien loin désormais le temps  de (l’illusion de) la prééminence du chef visionnaire, garant de « l’intérêt supérieur de la Nation », où « l’intendance suivait » et où « la politique de la France ne se faisait pas à la corbeille ». Aujourd’hui, de fait, c’est plutôt l’inverse. Il faut en tout cas « rassurer les marchés », et se faire aimer avant tout du lectorat du FT (Financial Times) bien avant que de « la veuve de Carpentras » – sans doute d’ailleurs morte entre temps.

Par ailleurs, l’élection présidentielle à deux tours oblige tout vainqueur à une sorte de pas de deux pour le moins étrange entre un premier tour où il faut donner des gages à son camp et un second tour, quinze jours plus tard, où il faut rassembler largement. De fait, il faut promettre beaucoup et de manière visible pour être élu Président. Pour les deux auteurs, le Président de la République, ce monarque, ce Jupiter, est donc condamné par les conditions mêmes de son élection et la réalité du pouvoir qui lui est dévolu à décevoir – de plus en plus rapidement- les attentes diverses qu’il a soulevé lors de sa campagne pour se faire élire. Lève-toi et marche, dit-il à Lazare. Et bien zut alors, Lazare ne se leva point. Car il était pris dans deux cent ans au moins de politiques publiques multi-niveaux  dans le cadre du capitalisme globalisé d’aujourd’hui. 

(Il est incidemment étonnant qu’après un tel diagnostic  les deux auteurs se contentent en conclusion de proposer des réformes bien fades dans leur Conclusion [p. 154-166]. Pourtant, si l’on suit leur raisonnement, le minimum paraîtrait de ne plus élire de Président au suffrage universel et donc de revenir à la norme commune des autres États de l’Union européenne – un Président-potiche ou un Président-arbitre [qui est souvent  un Monarque dans les pays restés des monarchies]. Bref, à les lire: au moins revenons-en à un régime parlementaire   – mais peut-être est-ce là trop ambitieux pour l’état présent des esprits. Peut-on vivre sans l’illusion d’un De Gaulle pour nous sauver? )

Ceci étant, en approuvant comme on l’aura compris l’analyse de nos deux collègues, il faut ajouter ou préciser quelques facteurs aggravants à la chute présente de notre bon Jupiter.

Premièrement, se proclamant « ni de droite ni de gauche », il perd l’appui de tous ceux qui, à droite et à gauche, ne le voient pas quelque peu irrationnellement comme  un des leurs, et donc à défendre contre vents et marées. Les vieux partis de gouvernement, l’UMP/LR et le PS, avaient au moins cet avantage : leurs partisans de droite et de gauche acceptaient, souvent pendant un temps très long, de s’illusionner sur la réalité des politiques menées  par leur propre camp une fois arrivé au pouvoir. Combien de temps aura-t-il fallu en effet aux gouvernements de F. Hollande pour dégouter les électeurs socialistes? Il en est même resté quelques-uns à la fin.  Right or wrong, my country party. Il n’est pas sûr que le « macronisme » bénéficie d’une telle prime à l’identité partisane.

Deuxièmement, notre Jupiter a manqué de sens du timing s’il voulait demeurer populaire. Nicolas Sarkozy avait su marquer les premières semaines de son quinquennat avec sa loi TEPA. Cette dernière mettait en œuvre certaines de ses promesses de campagne les plus médiatisées – sur les heures supplémentaires défiscalisées en particulier. C’était concret, comptable, totalement injuste par bien des côtés comme l’a dénoncé la gauche à l’époque, mais, au moins, it was hard money. Pour ce qui est d’Emmanuel Macron, rien de tel – sinon, à l’inverse, des annonces  de coupes budgétaires. La majorité « macroniste » a en plus perdu son temps à voter une loi sur la moralisation de la vie politique. What the fuck. Est-ce que cela améliore mon quotidien à moi, vulgaire travailleur, contribuable, fonctionnaire, allocataire, usager d’un service public? Que nenni. (En plus, vu l’état d’esprit des Français à propos de leurs politiciens dont rendent compte mes deux collègues dans leur livre, la seule moralisation de la députation possible serait sans doute l’absence de toute rémunération lorsqu’on est député, et, pour faire bonne mesure, le port obligatoire de la robe de bure après avoir donné tous ses biens à la Nation… C’est donc un désir de moralisation sans satisfaction raisonnable! Il parait   donc bien naïf de perdre son temps à légiférer à ce sujet. ) Jean-Luc Mélenchon a par ailleurs sans doute eu raison de dire qu’une partie des électeurs croyaient de bonne foi que la taxe d’habitation allait disparaître dès cette année 2017. Effectivement, s’il avait voulu se concilier les bonnes grâces de l’électorat, Emmanuel Macron aurait dû la supprimer dès cet automne 2017 – en ajoutant à chaque appel d’impôt annulé une belle lettre de sa part expliquant que toutes les collectivités locales toucheraient toutefois l’équivalent à l’euro près. Et encore mieux, il aurait dû dégrever tous les contribuables – à la manière d’un Berlusconi qui lui a compris comment se concilier par ce moyen les esprits. En effet, en ne visant que les 80% des moins biens lotis, il va énerver les 20% restants, qui ignorent presque tous qu’ils font partie de ces 20% de bienheureux. (En effet, les citoyens sous-estiment le plus souvent leur place réelle dans la hiérarchie économique du pays.) En plus, en dégrevant pas à pas d’année en année à partir de 2018, il ne restera rien d’autre de toute cette dépense fiscale dans l’opinion publique qu’une immense frustration. Au lieu de cela, notre génie d’inspecteur des finances arrivé au sommet de l’État trouve bon de laisser sucrer 5 euros sur les APL par son gouvernement quelque soit la situation de l’allocataire. Une bourde grandiose, qui va rester dans les esprits. L’inverse exacte du « travailler plus pour gagner plus » de N. Sarkozy.

Troisièmement, toutes les réformes qu’il a proposées depuis son entrée en fonction possèdent leurs petits et grands côtés austéritaires (sacrificiels comme dirait un F. Hollande cherchant à bon droit sa vengeance) au nom de la confiance des marchés et des règles européennes à respecter, elles valorisent toujours le marché, l’innovation et la concurrence, et elles ne voient d’évidence la chose publique que via une économie à la J. A. Schumpeter, Jean Tirole & Cie. (Ah ces emplois aidés qui ne servent à rien… sinon à employer fictivement des gens qui ne sont rien quand ils passent dans les gares.) C’est once again le néolibéralisme technicien à l’œuvre – dont on ne peut pas dire qu’il est mené ce pays au bonheur depuis le temps où Raymond Barre lui donna sa première expression politique. Pourquoi d’ailleurs Emmanuel Macron comme Président de la République ferait-il autre chose que ce qu’il écrivait dans le rapport Attali (2007) ou qu’il mettait en œuvre comme conseiller de F. Hollande (2012-2014), puis comme Ministre de ce dernier (2014-2016)? Ne vient-il pas de réaffirmer ses intentions dans son entretien donné récemment au magazine Le Point – un organe de presse gauchiste au lectorat populaire s’il en est? Et que dire de la réforme du marché du travail?  Les mêmes causes ne sauraient produire que les mêmes effets.  Tout changer pour que rien ne change, en somme c’est bien (la) Révolution, mais il ne faut pas que cela se voit trop tout de même. E. Macron réussira peut-être à nous faire aimer à terme les « réformes » comme il le prétend, mais là j’ai comme un doute.

Quatrièmement,  la bande d’arrivistes issus des classes moyennes supérieures qui constituent d’évidence le gros des troupes de la députation de LREM fait peine à entendre et à voir. Cela confine par moments à la pathologie et n’aide guère sans doute à rendre le Président populaire. En tout cas, le voilà vraiment seul maitre (apparent) à bord, comme le théorisent déjà mes collègues pour les présidences passées. (Il se trouve que je me rappelle de  l’arrivée en force des « berlusconiens » au Parlement italien en 1994. Et, par comparaison, je m’effraie de constater que les députés et sénateurs de Forza Italia étaient tout de même plus  intellectuellement structurés que nos joyeux drilles de LREM. Pour ne pas parler des députés et sénateurs néofascistes, démocrate-chrétiens et léguistes, de l’époque, qui me paraissent, avec le recul, comme des monstres d’idéologie et de cohérence. Bon, c’était encore le XXème siècle… Je radote.)

Bref, avec un tel début, on risque de s’amuser. On peut même se laisser aller à rêver que la thèse de mes deux collègues devienne d’utilité publique et qu’elle ait au bout de la route des conséquences heureuses sur nos institutions politiques. Mais, pour cela, il faudra sans nul doute un désastre. Rions donc d’abord, on pleurera ensuite.

 

L’illusion du bloc bourgeois? Plus pour très longtemps: il sera là sous peu, et sans doute pour longtemps.

Quelques semaines avant l’élection présidentielle de 2017, les économistes Bruno Amable et Stefano Palombarini faisaient paraitre un petit ouvrage intitulé L’illusion du bloc bourgeois. Alliances sociales et avenir du modèle français (Paris : Raisons d’agir, mars 2017). A travers une approche d’économie politique d’inspiration « régulationniste », ils entendaient montrer que la vie politique française était scandée depuis des décennies maintenant par la recherche d’un nouveau compromis entre groupes socio-économiques, avec la définition, d’une part, d’une alliance de gagnants des politiques publiques, et, d’autre part, d’un résidu de perdants de ces dernières. De fait, la France depuis le début des années 1980 a multiplié les alternances entre la droite et la gauche sans que jamais l’un des camps traditionnels n’arrive à se stabiliser durablement au pouvoir. Mon jeune collègue Fabien Escalona a déjà rendu compte début avril de la thèse de l’ouvrage dans un très bel article publié sur Mediapart, et il me parait inutile d’y revenir ici tant la présentation me parait juste.

Une fois l’élection passée et à la veille d’élections législatives dont tous les sondages font un triomphe pour « La République En Marche »(LREM), force est de constater que les deux auteurs avaient à la fois très bien et très mal prévu  ce qui allait se passer. Il n’avaient pas prévu l’élection d’Emmanuel Macron, et le chamboule-tout qui s’en suit actuellement. Ils le voyaient pourtant bien venir avec ses gros sabots néo-libéraux et modernisateurs : ils avaient bien vu que le futur « Jupiter » était très exactement dans la ligne de cette longue dérive d’une majorité du PS vers le centre au nom de l’Europe et au nom de la « modernisation » (aspect effectivement important de l’ouvrage bien repéré par F. Escalona). Ils en font la généalogie, et ils montrent que c’est bien plus cette majorité du PS qui a abandonné les classes populaires de gauche à leur triste sort que l’inverse. Comme le montre la tonalité de leur conclusion, ils croyaient cependant, comme tout le monde avant le scandale qui l’a frappé, à une victoire, si j’ose dire banale, de François Fillon. Ce dernier, quoique ayant lui aussi abandonné à leur sort les classes populaires orientées à droite avec son programme très néo-libéral, aurait gagné certes, mais il se serait heurté rapidement au caractère minoritaire de son assise sociale. Et les deux auteurs de prévoir bien des manifestations et autres rues qui ne gouvernent pas.

Malgré cette erreur de prévision, partagée par tout le monde (moi compris), leur analyse reste cependant fort intéressante. Les auteurs proposaient en effet – en discernant deux axes de conflit (p. 141) : un axe « pro-UE/souverainistes » et un axe « droite/gauche » – une combinatoire d’alliances possibles entre groupes socio-politiques entre deux des quatre camps minoritaires ainsi distingués (droite européiste, gauche européiste, droite souverainiste, gauche souverainiste). Ils envisageaient dans ce cadre la possibilité du « bloc bourgeois » : « Le premier projet d’alliance est celui du bloc bourgeois (A+B). Il se fonde sur le ‘dépassement’ (ou plutôt l’abolition) du clivage droite/gauche, et fait du soutien à l’Union européenne la dimension dominante de son offre politique. (…) ce projet est le produit d’une longue élaboration idéologique, et il est cohérent du point de vue des politiques publiques qui le fondent (les prétendues ‘réformes nécessaires’ d’empreinte néolibérale) et du point de vue de sa base sociale dans laquelle seraient réunies les catégories moyennes et hautes, auparavant ralliés aussi bien au bloc de droite qu’au bloc de gauche. Le bloc bourgeois est socialement minoritaire, mais il peut compter sur la dispersion et sur l’abstentionnisme des classes populaires pour s’imposer. » (p. 142). Bien sûr, les deux auteurs voient la candidature d’Emmanuel Macron comme la vérité enfin révélée du PS « deloro-hollandiste » dont ils décrivent les basses œuvres antisociales au fil des décennies, mais, malgré tout, ils croyaient à la force de la réactivation du clivage gauche/droite encore en 2017. Ils envisagaient donc en conclusion, comme je l’ai déjà indiqué, les probables difficultés du Président Fillon à faire passer ses réformes néo-libérales, y compris auprès d’une partie de la base traditionnelle de la droite.

De fait, entre un Édouard Philippe nommé Premier Ministre, un élu clairement de droite jusque là, une campagne électorale nationale de Les Républicains (LR), menée par un François Baroin apparemment guère convaincu et convainquant, campagne aussi atone qu’il est possible de l’être sans se rallier purement et simplement d’ores et déjà au Président Macron, et une classe politique, qu’elle soit émergente ou ralliée, de LREM qui semble pour le coup bien représenter la caricature de la France d’en haut qui gagne et qui ose (tout et même le pire), on ne saurait rêver mieux pour appuyer leur thèse. Le MEDEF semble en lévitation, et l’Institut Montaigne dicte l’agenda. Il ne manque même pas au tableau l’aspect autoritaire que laissent prévoir les intentions en matière de pérennisation des dispositions de l’état d’urgence dans le droit commun. C’est vraiment du néo-libéralisme à poigne qui s’annonce, un État fort pour des marchés d’individus libres, et pas du libéralisme quelque peu mollasson,  enclin au pluralisme et à la médiation des intérêts. Bonnes gens, cela va cogner dur.

La probabilité forte de la victoire de ce « bloc bourgeois » constitué par LREM & Cie aux législatives tient à  la combinaison de l’abstentionnisme différentiel selon les groupes sociaux et selon les orientations politiques, du mode de scrutin majoritaire à deux tours et de la dynamique en faveur du nouveau pouvoir liée au calendrier électoral. Selon tous les sondages publiés, ces trois éléments devraient permettre à LREM et à son allié du Modem de remporter une « majorité introuvable » à la Chambre des députés. Les deux auteurs notent de fait fort bien que les classes populaires comptent bien moins dans l’électorat actif que leur poids numérique réel dans la population française (pour ne pas parler de la population résidente). Les législatives devraient constituer une belle démonstration de cet état de fait si l’abstention y est aussi élevée que le prédisent les sondages.

Les auteurs supposaient toutefois que le « bloc bourgeois » se révélerait instable, car socialement minoritaire. Il l’est certes, il suffit de regarder déjà les chiffres du premier tour de la présidentielle en comptant en pourcentage du nombre d’inscrits. Cependant, cette instabilité apparait  à mon sens peu probable, tout au moins sur le plan de la politique partisane stricto sensu. Il est ainsi possible que cette « illusion du bloc bourgeois » dure un temps qui paraitra très, très long à ceux qui auraient la velléité de s’y opposer.

D’une part, les deux grands partis de gouvernement, LR et le PS, vont avoir besoin de temps pour se reprendre et se créer des identités d’opposants crédibles. Logiquement, cela devrait certes être plus facile à gauche dans la mesure où les mesures prises par la majorité « macroniste » vont sans doute braquer le monde du travail et nombre de syndicats ouvriers.  Il est possible aussi que le paravent Hulot ne tienne pas très longtemps pour cacher le productivisme d’E. Macron et que les électeurs de sensibilité écologique constituent l’une des bases politiques de la nouvelle opposition de gauche. Par contre, sauf miracle bien improbable, « l’unité sera un combat », et l’on peut se demander combien de défaites successives il faudra à la nouvelle gauche pour retrouver une unité d’action. A court terme, il sera en tout cas intéressant de voir ce que devient la marque « PS » et tout ce qui va avec (Fondation Jean Jaurès par exemple). A droite, cela sera plus compliqué encore. Il y a certes la ligne Wauquiez du libéral-identitaire à tout crin, mais  la remarque de « Jupiter » sur des bateaux qui amènent guère du poisson mais « du Comorien » aura rappelé à tout le monde que notre nouveau Président demeure un bon bourgeois français comme les autres et qu’il sait mépriser les êtres inférieurs qui ne sont pas encore rentrés dans l’Histoire dans son for intérieur. Pour un électeur de droite guère enclin aux sympathies vis-à-vis des étrangers, qu’y a-t-il du coup à redire?

D’autre part, l’électorat populaire va sans doute encore se réduire dans les années qui viennent en proportion de son poids réel dans la population.  En effet, si les réformes néo-libérales annoncées sont véritablement mises en œuvre par la « majorité présidentielle », une partie grandissante des classes populaires sera déstabilisée dans sa vie quotidienne, et, vu leurs difficultés à vivre au quotidien, elles auront d’autant moins la possibilité de s’intéresser (même minimalement) à la vie politique. Les deux auteurs ne mettent pas beaucoup l’accent sur cet effet de rétroaction des réformes libérales sur les possibilités de mobilisation politique, mais il me parait essentiel. L’oubli devenu possible des classes populaires (de gauche comme de droite) dans le compromis bourgeois qui se bâtit tient aussi au fait que celles-ci sont et seront de plus en plus constitués d’individus déstabilisés et isolés. Les travaux sur les précaires, sur le rôle de l’âge dans la participation politique ou sur la différenciation du rapport à la politique selon le statut professionnel dans les classes populaires (C. Peugny en particulier) vont tous dans ce sens: une vie quotidienne difficile amène beaucoup de gens à abandonner de facto leur statut d’électeur. C’est tout bénéfice pour les autres. Un disenfranchisement volontaire comme disent les anglophones pour désigner ce phénomène. Et quel parti/association se trouve aujourd’hui en mesure de les mobiliser durablement en leur offrant des services sociaux/conviviaux parallèles, ou en faisant un usage à cette fin des ressources des collectivités locales qu’il contrôle? Le FN s’y essaye, le PCF a quelque reste en ce sens, mais cela restera limité par la faible implantation locale de ces partis. Une France du travail encore plus précarisée sera sans doute politiquement plus atone encore qu’aujourd’hui.  Par ailleurs, comme les deux auteurs le notent, les classes populaires sont divisées entre leur droite et leur gauche. Il est de fait impossible qu’un parti ou un groupe de partis puisse les rassembler en tant que telles. Comme le notait F. Escalona dans son compte-rendu de l’ouvrage déjà cité, la question immigrée clive les classes populaires contemporaines. A l’inverse, le « macronisme », cet orléanisme adapté à notre temps, témoigne sans doute comme son prédécesseur qui unissait finalement (presque) tous les aristocrates et bourgeois, de l’affaiblissement (temporaire?)  des oppositions doctrinales au sein des élites, et plus généralement au sein des classes moyennes et supérieures. C’est en quelque sorte le fruit, certes tardif, de l’affaiblissement du clivage religieux à ce niveau.

Certes, probablement, le macronisme, dont le caractère orléaniste ne fera guère de doute au fil des mesures adoptées, va se heurter rapidement à la rue. Mais, cela aussi, c’est visiblement prévu. Il n’y aura pas de « février 1848 ».  Tout sera bouclé pour la rentrée de septembre, et, pour le reste, il suffira de continuer les pratiques de répression en vigueur.

Sur ce, braves lecteurs, je m’en vais pour ma part réfléchir à la création de ma start-up.

Post-scriptum (matin du 12 juin 2017) :

Vae victis.

Le géographe Jacques Lévy a fait une remarque tout à fait juste lors de son intervention à France-Inter ce matin: l’électeur des partis tribuniciens (FN ou FI) n’est plus celui d’hier (PCF jadis) en ce sens qu’une fois une première défaite confirmée (en l’occurrence la non-qualification de son/sa candidate au second tour ou sa défaite au second tour), il se décourage, il se désintéresse, et donc il s’abstient. J. Lévy citait pour expliquer ce fait la différence des rapports à l’avenir: les lendemains qui chantent pouvaient encore attendre un peu et le découragement n’était pas de mise. J’ajouterai à cette analyse idéologique le bien moindre encadrement social /partisans de ces mêmes électeurs tribuniciens : où sont désormais les structures collatérales (syndicats, associations d’éducation populaires, etc.) et où sont les militants qui encadrent les moins mobilisés? Tous ces protestataires sont aujourd’hui bien plus des individus isolés que leurs prédécesseurs ne le furent hier.

Le collègue directeur du CEVIPOF, Martial Foucault, m’a bien énervé par contre sur France-Info. Lorsqu’un journaliste a évoqué devant lui, l’hypothèse de l’introduction d’un scrutin proportionnel en France pour éviter le hiatus qui est en train de se produire entre le pays légal et le pays réel (si j’ose dire en prenant une expression marquée),  il s’est contenté de reprendre le laïus convenu sur la IVème République aux gouvernements et majorités instables, en ignorant (sciemment?) que de grandes démocraties fonctionnent avec un tel scrutin proportionnel depuis des lustres. (Une autre de ses réponses montrait qu’il le sait très bien, puisqu’il indiquait que ce mode de scrutin ne renforçait pas la participation électorale, en Allemagne par exemple.) Et puis, en citant le projet d’E. Macron, de réduction du nombre de parlementaires et d’introduction d’une dose de proportionnelle, il n’a pas été en mesure de souligner pour les auditeurs que de telles réformes s’avèrent typiques de la part de ceux qui veulent encore accentuer la prééminence de l’exécutif. C’est ce que voulait faire en Italie le Silvio Berlusconi de la grande époque, ou plus récemment Matteo Renzi. Avoir un minimum de députés, et, pour la galerie, deux ou trois opposant folkloriques parmi eux pour donner l’impression qu’il existe encore un Parlement pour voter légitimement la loi (dans un simulacre post-démocratique), voilà bien un projet pour notre temps de radicalisation autoritaire et plébiscitaire du néo-libéralisme. Tant qu’à être cohérent, la suppression pure et simple des deux chambres du Parlement me paraitrait plus économe des deniers publics. Venons-en directement à l’autocratie élective. Une Douma n’est même pas nécessaire, votre Excellence!

Principe pollueur-râleur ou les vaisseaux brûlés?

L’abandon de l' »Ecotaxe » sur la circulation des poids lourds au nom du refus de « l’écologie punitive » par la Ministre  en charge du dossier, Ségolène Royal, n’a même pas fait la une de la presse plus d’une journée. Il est vrai que la raison de l’abandon de cette mesure, pourtant inscrite dans la loi de la République et prévue par le « Grenelle de l’environnement », parait tellement caricaturale – la pression de groupes patronaux censés pouvoir paralyser le pays en quelques jours – qu’il n’y a guère besoin d’expliciter plus avant la situation. Vu l’état actuel d’immense popularité du pouvoir en place, il n’était sans doute pas envisageable de se lancer dans un conflit avec les routiers pollueurs et râleurs. Ils sont certes bien « sympas », mais ils ont pris tout de même de bien mauvaises habitudes ces dernières décennies. Or leur apprendre avec humanité et avec cœur le respect de l’ordre républicain aurait pu se révéler tout de même fort compliqué. Il est vrai qu’avec leurs grosses machines, ils sont moins malléables au CRS ou gendarme mobile que le bénéficiaire de quelque « rente » (au sens contemporain du terme : fonctionnaires, allocataires des minima sociaux, chômeurs indemnisés, etc.) ayant l’envie déplacée de protester contre une « réforme structurelle », et bien sûr que l’universitaire en colère qui lui se déplace à vélo dans le même temps vers la capitale pour protester contre des budgets en peau de chagrin. Le refus de la Ministre de même se battre pour faire appliquer la loi votée par les représentants du peuple (dont ceux appartenant au parti de la Ministre) tient aussi sans doute au fait que la dite « Ecotaxe » n’était pas exempte de graves vices de conception, ne serait-ce que par la mise en place d’un affermage de sa collecte, à la société Ecomouv. Il sentait certes bon son Ancien Régime par bien des côtés. On comprend fort bien que la Ministre n’ait pas eu envie d’une longue explication de texte sur le sujet devant le peuple français. Le bougre aurait bien pu prendre parti pour les sympathiques routiers. Le « principe pollueur-râleur » semble donc suffire à expliquer cette capitulation.

En même temps, au delà de cette explication simple,  je finis par me demander si il n’y a pas autre chose. En effet, si on regarde le contexte de ce choix (début octobre 2014), on ne peut qu’être frappé par son absurdité du point de vue des finances de l’État (quoiqu’on pense, par ailleurs, de la manière de faire entrer de l’argent dans une des caisses de l’État dédiée au financement des infrastructures de transport par une société ad hoc comme Ecomouv, et sans prendre en compte les aspects écologiques de la décision). Comme chacun devrait le savoir désormais, l’État français est censé se trouver « en faillite », « dépensier », « ruiné », etc. Nous vivons au dessus de nos moyens, c’est bien connu. On ne pourra bientôt plus chauffer les prisons et les hospices, et, après-demain, les crèches. Du coup, abandonner sine die l’Ecotaxe, alors même que cela va coûter d’évidence à l’État français des centaines de millions d’euros en indemnités à Ecomouv et en taxes non perçues, c’est totalement illogique, presque criminel si on se place de ce point de vue. Du coup, n’est-ce pas alors en fait un moyen de brûler ses vaisseaux, de signaler à Bruxelles et aux partenaires européens, que ce gouvernement ne peut vraiment pas aller plus vite que la musique en matière d’austérité? De signaler qu’il voudrait  certes bien aller plus loin – ses intentions néo-libérales sont certes pures! (cf. les déclarations sur le marché du travail de Rebsamen et de Macron) -, mais qu’il se trouve pour l’instant au taquet et que sa popularité ne lui permet pas de risquer quelque conflit majeur que ce soit avec un groupe un tant soit peu menaçant?  Cette capitulation, tout de même un peu trop rapide pour être honnête, n’est-ce pas une façon de montrer sa faiblesse, pour ne pas dire sa débilité, pour négocier ensuite avec la Commission européenne et les autres Européens le fait de ne pas aller plus loin dans l’austérité budgétaire en 2015? Cela cadrerait assez avec les déclarations martiales d’un Manuel Valls (qui a approuvé S. Royal) assurant ce week-end que l’Europe ne saurait dire à cette grande Nation qu’est la France et qu’il faut « respecter » ce qu’elle doit faire en matière budgétaire.

J’attends du coup avec curiosité la suite du jeu avec les partenaires européens de la France. Si, finalement, la France obtient des accommodements, l’abandon de l' »Ecotaxe » aura été un bon investissement, puisqu’elle aura dûment signalé que le gouvernement ne peut plus rien faire en terme d’ajustement fiscal, et que le budget 2015 devait être pris tel quel.  Par contre, si le gouvernement Valls se trouve obligé d’annoncer dans quelques jours ou semaines, non seulement d’autres « réformes structurelles » (cela me parait inévitable), mais aussi quelques nouvelles hausses de recettes et diminution de dépenses dès 2015 (entre 8 et 28 milliards d’euros selon les sources d’ajustement supplémentaire), on dira simplement que le principe pollueur-râleur l’a encore une fois emporté, y compris dans ce contexte. Retour à la normale. Cela montrera donc que, même avec une contrainte budgétaire présentée comme très forte, certains sont bien plus égaux que d’autres – et que, bien sûr, « l’écologie ça commence à bien faire », mais cela on le savait déjà. Nos universitaires à vélo sauront sans doute apprécier l’ironie de la situation.

Les illettrées, le brillant ministre, le géographe et le canard éviscéré

Mercredi 17 septembre 2014 fut une journée particulière pour qui, comme moi, s’avère sensible aux simultanéités qui font une époque. Le journal Libération faisait son titre et consacrait son dossier d’ouverture au nouveau livre du géographe Christophe Guilluy (La France périphérique, comment on a sacrifié les classes populaires). Libération usait même d’un titre de une se voulant accrocheur, Classes populaires. Le livre qui accuse la gauche, accompagné d’un sous-titre, Dans la ‘France périphérique’, le géographe Christophe Guilluy reproche aux partis d’avoir délaissé les populations éloignées des centres urbains. Polémique.  De fait les cinq pages consacrées à l’ouvrage en question – que je n’ai pas lu pour l’instant et dont je ne peux donc commenter ici – donnent surtout la parole aux universitaires ou chercheurs critiques, plus ou moins acerbes, du dit Guilluy, soulignant au choix, en termes polis certes, son incompétence sur les sujets dont il prétend traiter et/ou son orientation (pour caricaturer la critique) crypto-FN. La journaliste Cécile Daumas en page 3 écrit en outre un portrait intitulé : Guilluy, le Onfray de la géographie. Titre qui, à n’en point douter, aura bien fait plaisir aussi bien à Guilluy qu’à Onfray lui-même devenu ainsi, si j’ai bien compris, le symbole contemporain de l’intellectuel  fort présent dans les médias et scientifiquement fort contestable par ailleurs. Le plus troublant dans ce dossier globalement à charge m’a-t-il semblé, c’est que l’éditorial de Laurent Joffrin, actuel directeur de Libération, intitulé Oeillères, lui, semble plutôt favorable à une vaste réception de l’ouvrage. Allez donc comprendre la ligne de ce canard, finalement, il faut  le lire Guilluy ou pas le lire? Et, du coup, pourquoi en faire son titre de une?

Ce même jour, un nouveau Ministre de l’économie, encore tout brillant, commet une boulette de débutant en matière de communication politique : au détour d’un entretien radiophonique plaidant pour le meilleur accès au permis de conduire comme condition de retour à l’emploi, il prend l’exemple d’ouvriers d’un abattoir breton en grande difficulté économique, ouvriers qui seraient majoritairement des femmes, illettrées et peu convaincues en plus de devoir bouger pour retrouver un travail. Les « Bécassines » en question, ni sourdes ni aveugles pour le coup, qui se sentent ainsi méprisées, réagissent plus qu’outrées à ces propos, dont le Ministre devra ensuite s’excuser devant la représentation nationale. Cela m’a fait un peu bizarre de constater par cet exemple opportun et caricatural à souhait que, sans doute, Guilluy ne rêve pas quand il croit devoir constater qu’une bonne part des élites françaises (y compris de gauche affirmée) n’ont guère le soucis d’une bonne partie de la population, sinon que comme des personnes qui ne suivent pas le rythme. « Ces gens-là » pour reprendre l’expression du Ministre ne savent même pas lire, c’est vous dire… Le sociologue Bernard Lahire, dont je peux soupçonner qu’il n’est pas exactement de la même école de pensée que Christophe Guilluy, donne aux Inrockuptibles une très intéressante interview sur le thème de l’illettrisme en France comme explication commode pour les élites d’une partie du chômage de masse. Les chômeurs de la « France périphérique », tous des illettré(e)s sans permis de conduire, peut-être même alcooliques, et vaguement pédophiles pour faire bonne mesure? Comment voulez-vous être compétitifs dans ces conditions? Il va falloir des « réformes structurelles »  pour les motiver.

A cette troublante coïncidence s’ajoute qu’au début de cette même semaine, les actionnaires de Libération ont annoncé au personnel de ce canard historique de la gauche que tout ce qui reste de son gras allait passer à la casserole. Après quelques autres pertes de substance éditoriale (on ne les compte plus, toute la presse française se voulant un peu à gauche est désormais remplie d’anciens de Libé), le grand dégraissage final parait en effet arrivé : en effet, plus de 90 postes sur un peu plus de 250 devraient être supprimés, et tous les salariés restants verraient leur contrat de travail revu et corrigé Margaret Thatcher style faute de quoi se serait Ciao les petits amis et bon vent. Les salariés restants se verraient même conviés par un avenant à leur contrat de travail à ne plus dénigrer publiquement leur entreprise. Il ne manque plus que le serment de fidélité au futur chef de ce média Libération libéré de ces derniers reliquats libertaires. Du coup, cela m’a fait étrange aussi de voir le dernier carré des journalistes de Libération pester à l’encre (rouge?) contre le géographe (crypto-FN?) Guilluy, qui se demande en fait benoîtement  ce que vont bien pouvoir devenir les classes populaires dans le cadre d’une mondialisation qui peut se passer d’eux (cf. son entretien avec le Point), alors même qu’eux-mêmes sont sur le point – en particulier pour tous ceux qui sont trop âgés, trop payés, trop peu pisseurs d’encre, trop indépendants d’esprit d’être envoyés tester l’indéniable mais tout de même pas assez médiatisée amélioration des services de Pôle Emploi pendant la crise actuelle. Bref, ce journal Libération, dont les limites fort réduites désormais du lectorat en peau de chagrin se conforment largement à l’image géographique que C. Guilluy se fait de « la France qui gagne » (les seules métropoles, en particulier la métropole parisienne), n’a pas su saisir l’ironie de la situation, étant lui-même constitué de personnels en sursis. Une sorte d’ironie de l’histoire qui me laisse songeur. Si j’ose dire, la crise économique et sociale est partout : elle se trouve  au centre et à la périphérie.

Enfin, espérons que les coïncidences ne continuent pas ainsi.