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Darmanin-Johnson: deux vieilles démocraties, une même irresponsabilité au pouvoir.

L’affaire de la finale au Stade de France est lue par la plupart des médias et des commentateurs comme une autre démonstration de l’incurie du Préfet de police de Paris et de l’irresponsabilité du Ministre de l’Intérieur. La droite et l’extrême-droite soulignent que les supporters de Liverpool ont été attaqués autour du Stade de France par des « sauvages », à savoir les suspects habituels en pareil cas, « jeunes de banlieue » et « mineurs étrangers isolés », sans que la police, pourtant présente en masse, ne réagisse. La gauche s’indigne plutôt de la n-ième démonstration d’un maintien de l’ordre « à la française » contre ces mêmes supporters, à grands renforts de gazeuses et de gaz lacrymogène. Au regard des témoignages des dits supporters de Liverpool, les deux camps hexagonaux ont d’ailleurs sans doute raison tous les deux – ce qui bien sûr ne les excite que plus l’un contre l’autre (« Racistes! » vs. « Laxistes! Islamo-gauchistes! »). L’affaire est cependant vue comme essentiellement française.

On peut aussi y voir une concordance des temps franco-britannique. En effet, l’actualité britannique est actuellement occupée par les suites de ce que la presse appelle le « Partygate », à savoir le scandale lié à toutes ces fêtes organisées par les personnes travaillant pour Boris Johnson dans les locaux mêmes de l’administration de Westminster au moment des confinements décrétés pour lutter contre le CCVID-19 en 2020 et 2021. Malgré l’évidence d’une responsabilité de B. Johnson dans le fait d’avoir (au minimum) laissé faire ces fêtes et d’y avoir participé lui-même, ne serait qu’à l’insu de son plein gré, ce dernier se refuse de son côté à démissionner, de manière tout aussi résolue qu’un Darmanin de ce côté de la Manche. Ils s’excusent, reconnaissent certes quelque manquement, mais ne démissionnent point.

Dans les deux vieilles démocraties, on se trouve donc rendu au même point. Selon les éléments rassemblés par la presse, les réseaux sociaux, et éventuellement des enquêtes policières ou administratives, un responsable politique ment effrontément, ou,si l’on veut y voir le côté comique, galéje tel un personnage de Pagnol. Les déclarations de notre Ministre de l’Intérieur sur les dizaines de milliers de billets d’entrée contrefaits ne correspondent ainsi visiblement pas à grand chose. Les photos de B. Johnson verre en main dans l’une ou l’autre fête en principe interdite ne sont même pas dénoncées par lui comme des deep fake produites par les services secrets russes. De notre côté, des soutiens de la majorité présidentielle ont été jusqu’à voir dans la situation autour du Stade de France l’intervention de la mafia russe. (C’est Poutine qui a dû bien rire si l’information lui est parvenue.) Les réactions de B. Johnson à toutes les preuves accumulées qu’il était au courant de ces fêtes ont surtout consisté à virer des lampistes, et il semble que, du côté français, on s’oriente dans la même direction.

Il est difficile de ne pas voir dans ces deux situations une évolution très inquiétante pour les deux vieilles démocraties. Certes le mensonge fait partie depuis toujours de la vie politique des États, de la raison d’État, mais, dans les deux cas, on se trouve face à deux personnages qui sont pris, comme on dit en italien, les mains dans le pot de confiture, et, malgré l’évidence de leurs manquements respectifs, ils ne démissionnent pas de leur poste. C’est cet affichage du mensonge – ne serait-ce que parce qu’on n’en tire pas la seule conséquence morale possible, démissionner – qui me parait grave. Comment maintenir ensuite une norme minimale de comportement chez tout un chacun? Mentir suppose de ne pas se faire prendre en train de mentir. C’est une norme de la vie sociale, que les enfants apprennent assez tôt je crois, et la vie politique ne peut guère s’en abstraire. Ou alors on passe vraiment à autre chose… (Et, dans le cadre de la raison d’État, il ne saurait être question d’être pris sur le fait, ou alors il faut assumer ce manquement à la morale au nom d’une valeur politique supérieure, tel un Mussolini assumant le meurtre de Matteoti par ses partisans.)

En même temps, rassurons-nous tout de même : dans les deux pays, le droit reste préservé de dire publiquement que les deux personnages arrangent la vérité à leur manière. C’est déjà cela. Et comme dirait notre bon Président, Emmanuel Macron, qui s’y connait en vie démocratique, ce n’est pas la dictature, pas la Corée du nord tout de même. Juste le triomphe de l’irresponsabilité des deux côtés de la Manche, une belle « Entente cordiale » en somme.

Et, du coup, comment prétendre éduquer la jeunesse après ça? Il ne vaut mieux pas y penser.

PS (en date du 11 juillet 2022) : Lueur d’espoir. Boris Johnson a tout de même fini par démissionner suite à la révolte de près de la moitié de son Cabinet ministériel. Mais il reste pour expédier les affaires courantes jusqu’au choix de son successeur par le Parti conservateur. Il n’est pas complètement certain qu’il soit vraiment parti pour de bon. Visiblement, sa tendance à mentir sur tout et n’importe quoi, y compris à ses plus proches alliés, a fini par le couler.

Jusqu’ici tout va bien…

Voilà, les résultats du premier tour de la présidentielle sont là depuis une semaine. Il n’y a, comme prévu, pas eu de miracle pour la gauche. Jean-Luc Mélenchon a certes fait un bon score, mais cela ne lui a pas suffi pour se qualifier au second tour.

Maintenant, nous voilà donc face au match retour de 2017 : Macron/Le Pen.

D’après les sondages disponibles, l’avantage resterait au sortant. Il faut dire que, du point de vue des soutiens de toute nature (politiques, associatifs, religieux, etc.), les appels au vote en faveur de ce dernier l’emportent de très loin. Ces appels ne convainquent sans doute personne, mais au moins permettent-ils d’objectiver les rapports de force dans la société française. La « société civile » d’extrême-droite reste tout de même singulièrement pauvre (ou discrète?), même si la « société politique » (organisations, médias, influenceurs, etc.) de cette dernière est elle foisonnante.

Cependant, tout cela ne me rassure qu’à moitié. Comme l’a souligné Dominique de Villepin, un événement au sens historique du terme peut encore se produire: si Marine Le Pen était élue ce 24 avril, en dehors des conséquences pour la France et ses habitants, c’est tout l’ordre international d’après 1945 qui vacillerait sur ses bases. Poutine aurait gagné une alliée et serait en mesure de semer la discorde chez l’ennemi.

Les raisons qui me font douter de la victoire d’Emmanuel Macron dimanche prochain sont à la fois liées à sa campagne et au déroulement de son quinquennat.

D’une part, comme à beaucoup d’observateurs, sa campagne me parait affreusement mauvaise. On le retrouve ces derniers jours tel que l’éternité le change. Plus il prétend avoir changé, moins, par expérience, on se trouve porté à le croire. La mise en scène de sa volte-face sur l’écologie constitue l’un des éléments les plus risibles de ce point de vue quand on a suivi les péripéties du quinquennat. Cinq années de greenwashing acharné, une Convention citoyenne humiliée et un soutien sans faille du grand chef des chasseurs à la veille du premier tour pour en arriver à cette ode in extremis à la Nature que Macron veut désormais fêter (comme la Musique). Les interventions de tous les médiocres qu’il a promu depuis 2017 font peine à voir, et surtout à entendre, et donnent furieusement envie d’avoir piscine le 24 avril. Pour ajouter au tableau, au lendemain même du premier tour, Macron n’a rien trouvé mieux que de nier l’existence d’un « front républicain » en 2017. Effectivement, dans sa pratique de gouvernant, Macron a fait pendant cinq (longues) années comme si cela n’avait pas présidé à son élection, fort de sa majorité parlementaire de Playmobils, il n’en a certes fait qu’à sa tête. Il officialise ainsi en 2022 ce qu’on a vu à l’œuvre depuis 2017, mais, sauf à diffuser une vraie fake news pour le coup, c’est bel et bien grâce à la volonté de barrage face à Marine Le Pen de beaucoup d’électeurs (de gauche et de droite) qu’il a été élu en 2017. Bref, pour un électeur de gauche, le seul argument qui justifie que l’on vote pour lui reste « le front républicain », la volonté de faire barrage à Marine Le Pen. Il n’y a de ce côté-là aucun autre argument recevable.

D’autre part, toute l’action de son quinquennat constitue une somme de désastres, grands ou petits, dans toutes les politiques publiques. Éducation, santé, logement, université, recherche, police, grand âge, immigration, travail, environnement, etc., c’est à un florilège de manquements auquel on a assisté, que ce soit en matière de financement ou surtout de stratégie. Il n’y a pas un problème d’intérêt public qu’on puisse dire avoir été (un peu) réglé depuis 2017. Il n’y a guère que la (lente) remontée en gamme de nos forces armées dont on pourrait le créditer (même si l’enlisement de ces dernières au Mali constitue un autre point noir du quinquennat). Surtout, comme l’a montré l’enquête d’une commission sénatoriale sur l’usage des cabinets de conseil, c’est à un évidement de l’État auquel on assiste, à une éviscération, dont le dernier épisode en date n’est autre que le sabordage en règle de notre corps diplomatique, qui vient d’être acté par un décret publié entre les deux tours. La haute fonction publique « à la française » ne sera bientôt plus qu’un pieux souvenir. L’avenir est désormais aux illusionnistes aux bonnes recommandations, à des clones de Macron par milliers. La réélection de Macron acterait de fait le triomphe de la compétence feinte à tous les niveaux. Ou serait-ce plutôt que, pour une partie des électeurs, compte seulement en matière d’action publique le fait de ne pas payer trop d’impôts? C’est certes le seul vrai grand succès d’Emmanuel Macron (suppression de l’ISF, mise en place du PFU sur les revenus du capital mobilier, suppression de la taxe d’habitation, etc.) qui lui a permis de phagocyter au premier tour de cette élection presque tout l’électorat de droite (celui non raciste en tout cas).

Du coup, même si une part de moi-même comprend bien le gain électoral qu’apporte à Emmanuel Macron son positionnement central, une autre part n’arrive pas encore à croire qu’un tel dysfonctionnement de toutes les politiques publiques ne finisse pas par se payer cash au final. De fait, en dépit des sondages, je me demande si un vote venu de l’abstention au premier tour ne va pas lui jouer un bien mauvais tour, et à nous avec. Tous ces gens dont il s’est fait haïr (« Gilets jaunes », « No-vax », etc.) ne vont-ils pas dimanche prochain se ruer vers le vote Le Pen au second tour dans un « Tout sauf Macron » vengeur? Et tous les gens qu’il a blessé, au propre ou au figuré, ne vont-ils pas s’abstenir (ou voter blanc ou nul) et donner ainsi la victoire à Le Pen? Pour ces derniers, personne ne saurait par ailleurs leur faire grief de quelque manière que ce soit de leur choix: nul ne doit être en effet sommé de voter pour son bourreau (et chacun reste seul juge de ses propres souffrances). Si une partie des électeurs, par ailleurs parfaitement démocrates, ne peuvent que s’abstenir au second tour, même face à la menace Le Pen, c’est bien en effet à cause de l’action d’Emmanuel Macron pendant son mandat. Le vote pour Jacques Chirac en 2002, pourtant créateur du RPR, Premier Ministre au moment de l’affaire d’Ouvéa (1988), entouré d’affaires « abracadabrantesques », etc., avait posé moins de dilemme à beaucoup, parce que, malgré tout, la somme de ses manquements à la common decency apparaissait au final moins lourde, moins évidente, moins revendiquée, que celle d’Emmanuel Macron, le petit prince du mensonge ou de la demi-vérité. J’ose cette formule qui pourra paraitre excessive, car j’ai eu le malheur de lire récemment Le Traitre et le Néant des journalistes Gérard Davet et Fabrice Lhomme (Paris : Fayard, 2021). Je n’y ai pas appris grand chose, mais cela m’a remis en mémoire à quel point ce quinquennat n’a été qu’une succession de faux-semblants, de demi-vérités, de n’importe quoi du point de vue de la morale la plus élémentaire de la vie publique. Nous aurions été sous la IIIème ou la IVème République (ou chez l’un de nos voisins nordiques actuellement), Macron Président du Conseil aurait été viré du pouvoir cent fois depuis 2017.

En conclusion de ce post, j’ose espérer du coup qu’en cas d’événement, nul commentateur n’aura l’outrecuidance et la mauvaise foi d’en attribuer la responsabilité à un autre qu’à Emmanuel Macron lui-même et à la belle équipe de seconds, troisièmes et quatrièmes couteaux qu’il a soudé derrière lui depuis 2017. L’élection de Marine Le Pen serait le couronnement de toute leur œuvre.

Puisse ce post être sans objet le 25 avril prochain au matin.

2022 : Il faudrait un miracle…

Pour qu’un candidat de gauche gagne la présidentielle l’année prochaine en France. A ce stade de la précampagne de l’élection présidentielle 2022, ma rationalité de politiste me dit en effet qu’il n’y a aucune chance de voir un candidat de gauche (écologiste compris) gagner la présidentielle. Il ne me reste que ma fréquentation de l’histoire où, parfois, les événements déjouent les attentes les plus solidement ancrées pour me donner quelque espoir de me tromper.

Les choses se précisent en effet sérieusement.

D’une part, tous les partis de gauche en présence font mine de s’organiser de leur côté pour aller à la présidentielle : le PS autour d’Anne Hidalgo (même si Stéphane Le Foll ne va sans doute pas se laisser faire – vas-y Stéphane t’es le meilleur!); EELV et ses petits alliés autour du candidat ou de la candidate qui sera choisi par les (trop rares) personnes qui auront bien voulu participer à leur primaire ouverte; FI autour du son grand leader, toujours le même, charismatique en diable encore en cette année 2021; le PCF lui-même, ce centenaire, autour de son chef, presque aussi charismatique que le précédent; et pour corser le tout, quelques sans-parti, comme Arnaud Montebourg, prêt à tenter leur (dernière) chance au grand loto de la présidentielle. Chacun revendique donc son droit à exister pleinement en plaidant bien évidemment l’union naturelle et indispensable des forces de progrès autour de sa modeste personne. (Il devrait bien sûr y avoir aussi une candidature LO et peut-être une NPA pour achever de mobiliser les masses prolétariennes.) A ce stade, il faudrait donc vraiment un miracle pour que tout ce beau monde se mette d’accord sur une candidature unique au printemps 2022, la seule en l’état de l’opinion publique susceptible de passer la barre du premier tour. Le suivi des sondages d’intention de vote pour la présidentielle, mis en place par le collègue Emiliano Grossman, s’avère pour l’instant totalement déprimant de ce point de vue. Au 20 août 2021, selon la moyenne sur 7 jours calculée par ce dernier en prenant les résultats de tous les sondages publiquement disponibles, aucun des trois candidats testés actuellement (Jadot, Mélenchon, Hidalgo) ne dépasse même la barre des 10% d’intention de votes. Par contre, en additionnant les scores de tous les candidats marqués à gauche (Roussel, Jadot, Mélenchon, Hildalgo), tous les sondages récents amènent ce camp à 25-30% des intentions de vote, donc au niveau permettant d’espérer une qualification au second tour.

Certes, des militants associatifs et des intellectuels de gauche engagés essayent d’organiser une « primaire populaire » via un site internet dédié pour dégager par un vote des sympathisants de gauche un ou une candidate qui soit jugée le ou la plus consensuelle. Le processus en est au stade des parrainages (un peu plus de 75000 à ce jour), avant la sélection proprement dite. Elle aurait lieu avec un mode de scrutin dit au « jugement majoritaire ». Chaque candidat/e serait noté/e par les électeurs de cette primaire, et le/la mieux noté/e serait retenu/e. Ce mode de scrutin, qui revient à choisir un ou une prétendante très appréciée dans son camp, n’est peut-être pas sans risque, puisqu’il est possible d’apparaitre bien sympathique au cœur de cible de son camp, tout en étant guère présidentiable par ailleurs (ce qu’on pourrait appeler perfidemment « l’effet Hamon »). Il y a seize candidats parrainés actuellement. Le cinq premiers en termes de parrainages citoyens sont dans l’ordre: Taubira, Rousseau, Autain, Hidalgo, Batho, côté femmes, et Ruffin, Larrouturou, Giraud, Piolle, Mélenchon, côté hommes. Cette initiative tend à inventer un parti unique de la gauche, des écologistes et des sans-partis, que les promoteurs de la primaire populaire appellent « Bloc des justices« . Fort habilement, elle vise à tenir compte de la réalité du rapport de force dans l’électorat qui suppose de regrouper toute la gauche et quelques électeurs sans orientation précise pour espérer qualifier un candidat de gauche au second tour. Cependant, je vois mal tous les partis et tous les candidats accepter son résultat, comme le font les démocrates ou les républicains aux États-Unis pour leurs primaires respectives, même si, selon les organisateurs de cette primaire populaire, la plupart d’entre les partis de gauche (EELV, PS, PCF, FI) ont accepté la plate-forme programmatique en dix points issue du travail de synthèse de ces associatifs à partir de diverses plate-forme associatives. Il faudrait donc un premier miracle démocratique, à savoir que plusieurs millions d’électeurs inscrits participent à la phase de sélection, dont la date ne semble pas fixée par ailleurs à ce jour. De fait, si les promoteurs de cette initiative réussissaient à amener autour de 5 millions d’électeurs à s’exprimer lors de cette primaire populaire, cela changerait la donne, surtout si le résultat était suffisamment tranché. Cela ne va évidemment pas de soi, car il faudrait déjà que tous les partis concernés prennent eux-mêmes l’initiative au sérieux et appellent leurs soutiens à y participer. Or on ne dirait pas que cela doive être tellement le cas à juger de leurs comportements actuels en cette fin d’été 2021, ou alors, ils cachent vraiment bien leur jeu.

Chacun d’entre eux semble en effet prisonnier de son histoire, au delà même des ambitions de leurs présidentiables respectifs. Les partis de gauche ont évolué en effet depuis des décennies dans un contexte où il leur était loisible au niveau local et au niveau national de se concurrencer entre eux sans oblitérer leurs chances de victoire au second tour. La concurrence entre PS et PCF a représenté la forme canonique de cette situation. Les municipales, les régionales et les départementales de 2020 et de 2021 leur ont permis de rejouer cette vieille partition. Il n’est que de voir à quel point les dirigeants du PS se croient redevenus tout d’un coup des cadors. De fait, tout se passe comme si tous les dirigeants des partis de gauche étaient incapables d’accepter leur niveau réel dans l’électorat, très bas selon tous les sondages disponibles concernant l’élection présidentielle, l’orientation de l’électorat national sur l’axe droite/gauche ou bien pour la proximité avec l’un ou l’autre parti. A cette considération générale, il faut ajouter la tendance de plus en plus nette à la multiplication des scissions, et à la mise en place de petites organisations partisanes, totalement à contre-courant de la réalité implacable du caractère très majoritaire de l’élection présidentielle. Le PS a ainsi essaimé au fil des ans toute une série de scissions, faisant à l’envers le chemin parcouru en 1969-1971, scissions elles-mêmes incapables de se regrouper vraiment en un seul nouveau parti à gauche du PS même si, au fond, elles tiennent des positions très proches. (Même si j’ai suivi la politique française depuis quelques décennies, j’ai toujours l’impression de découvrir une nouvelle de ces organisations à l’occasion).

Probablement, il faut plusieurs défaites de suite pour faire comprendre à un camp ou à un parti qu’il faut modifier sa stratégie perdante. (Sans compter qu’il y a aussi des partis qui choisissent de continuer à persister dans l’insignifiance électorale au nom de la pureté de leur cause.) Cela risque donc de durer encore. On se consolera en constatant que la droite classique n’est guère plus vaillante en matière d’unité partisane.

D’autre part, il faut bien constater que la gauche et les écologistes partent en cette fin d’été 2021 avec un très sérieux handicap en terme de médiatisation des enjeux dont ils sont propriétaires. Les grands médias donnent en effet un écho aux enjeux de la droite et de l’extrême-droite : immigration, insécurité, Islam, cela tourne en boucle. Le retour au pouvoir des Talibans à Kaboul constitue sans doute un événement de plus de nature à renforcer encore ce tropisme des grands médias. Certes, les feux de forêts et autres catastrophes, liés désormais clairement dans les grands médias au réchauffement climatique, sont traitées, mais, pour l’instant, il n’existe pas une armée d’éditorialistes pour vitupérer, dans la foulée de ces nouvelles et du dernier rapport du GIEC et ce à longueur de journée, le laxisme coupable des autorités envers… Total, Airbus et autres carbo-capitalistes. Nous sommes tous dûment sermonnés par ces bons apôtres hostiles à la bien-pensance islamo-woke que, de ce train-là, nous finirons « soumis », mais pas « grillés » ou « noyés ». De ce point de vue, il faudrait que la gauche et les écologistes s’interrogent sur la stratégie poursuivie par un certain industriel breton. Ce dernier en (extrême-)droitisant deux médias de sa propriété (C-News et maintenant Europe 1), qui semblent entrainer derrière eux tout le champ médiatique, vise-t-il simplement à s’assurer que jamais la gauche ne pourra revenir au pouvoir en lui savonnant la planche du point de vue de l’opinion publique (tout Président de droite, de Macron à Bertrand en passant par Pécresse ou Barnier lui allant bien), ou bien vise-t-il à porter l’extrême-droite (que cela soit sous sa forme Le Pen ou sous forme Zemmour) directement au pouvoir? Dans le second cas, la prise de conscience d’une telle stratégie – pour la première fois depuis des décennies, un industriel militerait pour un tel développement, risqué par ailleurs pour le capitalisme français en général – pourrait peut-être pousser à l’union de toutes les gauches pour empêcher une telle victoire. En effet, ce que semble montrer la poursuite de leur routine par tous les dirigeants des partis de gauche en cette rentrée 2021, c’est qu’aucun ne croit vraiment à la victoire de l’extrême-droite en 2022. Les élections régionales de cette année semblent avoir fait pour eux la preuve définitive de la non-compétitivité du RN de Marine Le Pen au second tour. Paradoxalement, les dirigeants de gauche semblent donc d’accord sur ce point avec Zemmour et ses soutiens : cette femme est nulle, aucun risque de ce côté-là. Il n’y a donc pas lieu de s’inquiéter. On se résigne à l’inévitable réélection d’Emmanuel Macron, un homme sans convictions certes comme dirait François Hollande, mais on n’envisage pas sérieusement l’idée que ce dernier puisse être battu au second tour par un candidat d’extrême-droite.

En outre, pour vaincre le biais des grands médias à l’encontre de leurs thématiques de prédilection, il faut constater qu’à ce stade, aucun parti de gauche n’a su développer ou mettre en valeur une ou des propositions qui soient compréhensibles par la masse des électeurs. Du côté droit de l’échiquier politique, c’est un florilège de propositions toutes plus liberticides, racistes, xénophobes, ou inconstitutionnelles les unes que les autres qui sont énoncées pour faire nouvelle, pour faire jaser au café du commerce. Par exemple, Michel Barnier, sans doute pour casser son image de modéré, propose d’arrêter toute immigration pendant cinq ans. Infaisable, inconstitutionnel, contraire aux engagements internationaux de la France, mais ça claque. Valérie Pécresse se la joue comme Tchatcher en proposant d’en finir avec ces hordes de fonctionnaires surpayés qui encombrent … euh nos écoles, nos hôpitaux, nos commissariats. Ils y vont tous de leurs propositions choc ayant bien compris qu’il faut augmenter la dose de c… pour se faire remarquer. La proposition de rétablissement du bagne de la part de l’un d’entre eux ne saurait donc trop tarder. Et, à gauche, pas grand chose pour attirer le chaland. Cela peut encore venir (la semaine de quatre jours?), mais, à ce stade, cela reste trop peu concret. Toutes les grandes victoires électorales de la gauche au XXème siècle (1936, 1981, 1997) ont été associées à la promesse d’une ou plusieurs réformes sociales clairement compréhensibles et visualisables dans leurs conséquences par l’électorat dans sa vie quotidienne. Pour l’instant, force est de constater qu’on ne voit rien venir de tel. Sans compter que ces victoires furent précédées de mobilisations sociales autour des dites réformes sociales, or, aujourd’hui, on serait bien en peine de discerner un équivalent en ce sens. Depuis 2017, on s’est mobilisé contre, et bien trop peu pour. Certes, il y a des mobilisations, essentiellement juvéniles, autour du climat, mais leurs demandes restent trop générales pour atteindre le grand public, et elles n’apportent guère un avantage individualisable à l’électeur. (Ne pas mourir de canicule en 2033 ou en 2037, cela reste un peu abstrait tout de même pour la plupart des gens.)

Cette atonie programmatique et partisane de la gauche, tout au moins dans ce que le grand public peut en percevoir, parait d’autant plus dommageable que, par ailleurs, l’évolution des valeurs des Français au fil des générations ne lui est pas entièrement défavorable. Tout n’est pas perdu de ce point de vue. Notre jeune collègue Antoine Bristielle fait ainsi remarquer, dans une courte note pour la Fondation Jean Jaurès, que les idées de gauche ne sont pas mortes, elles sont souvent majoritaires dans l’électorat: aspiration à la justice sociale, laïcité, défense de l’environnement, soutien à plus de démocratie. (Certes, des interprétations de droite de ces idées peuvent aussi exister.) Les travaux de Vincent Tiberj sur le renouvellement générationnel du rapport à la politique pointent aussi cette aspiration à plus de démocratie du côté des jeunes générations. Cela se traduit certes par un rapport distant à la politique politicienne (dont je parle dans le présent billet de blog) et intermittent au vote, ce qui induit un cercle vicieux d’éloignement entre leurs aspirations et les choix du pouvoir politique de l’heure pour lesquels trop nombreux parmi eux ont négligé de voter. Pour l’instant, les partis de gauche et leurs candidats à la présidentielle ne semblent pas réussir à profiter de cette réalité, à en faire une force. Il est possible que la déception de 2022, avec ce qui s’en suivra pendant cinq ans d’avanies diverses et variées, donne à ces générations montantes la force de renverser la table en 2027.

Comme la gauche ne gagnera sans doute pas en 2022, force est alors de s’inquiéter pour la suite. Un Macron réélu sera encore plus méprisant que le Macron actuel. Il aura en effet réalisé ce que les Présidents précédents n’ont pas réussi à faire : se faire réélire. On ne mesure sans doute pas assez ce que cela voudra dire en terme de valeurs morales dans notre pays. Que le grand bonimenteur, le grand greenwasheur, le grand saboteur du modèle social français, le digne successeur d’Adolphe Thiers, soit réélu, risque de renforcer encore la désaffection pour la politique chez la plupart de nos compatriotes. Par ailleurs, inévitablement, vu son âge, il voudra assurer la suite, et il ne manquera pas d’évoluer façon Orban vers une volonté de ne plus jamais quitter le pouvoir. Un ou une Présidente d’extrême-droite nous promet des temps troublés. Et c’est là un euphémisme. Un ou une Présidente de droite (hors Macron of course) aurait au moins le mérite d’éviter ces deux écueils. Sa majorité présidentielle serait par ailleurs plus ancrée dans les territoires, et le ou la nouveau/nouvelle Président/e devrait un peu plus respecter cette part-là au moins du pays. Face à des gens n’ayant rien appris, rien compris, dépassés par le cours des événements, voulant surtout parler à leur électorat vieillissant, la gauche et les écologistes seraient sans doute à même de briller dans l’opposition. Mais bon, Bertrand, Pécresse, Barnier, cela ne fait vraiment pas rêver. Pour l’instant, c’est pourtant là à mes yeux de politiste pessimiste l’issue rationnellement la moins défavorable de cette élection 2022.

Puissé-je me tromper complètement, et ce post être cité un jour comme un exemple d’aveuglement sur les lendemains radieux qui étaient à portée de mains. Le printemps 2022 sera ainsi le nouveau jour de gloire de la gauche française, et je me serai fait du mouron pour rien. Sur ce, je m’en retourne préparer ma trente-deuxième rentrée d’enseignant.

« Vous n’avez pas le monopole de la haine. »

Là visiblement, avec la discussion de la loi dite sur le « séparatisme » (pour utiliser la pratique journalistique qui s’est imposée), nous venons d’entrer dans une nouvelle dimension des bouleversements politiques français.

A quoi assiste-t-on sinon en effet à un magnifique exercice d’union de toutes les droites? Qui peut encore douter qu’en cas de victoire à la Présidentielle de 2022, Marine Le Pen n’aura aucun mal à constituer une majorité parlementaire entre ses troupes, l’immense majorité des LR et même sans doute quelques LREM ayant su trahir au bon moment? Il leur suffira juste de se répartir le butin. Le débat entre le Ministre de l’Intérieur actuel, Gérard Darmanin, et la cheffe du RN, Marine Le Pen, aura constitué une illustration parfaite de cette concurrence pour occuper cet espace très à droite où chacun croit déceler la clé de la victoire à la Présidentielle.

La loi est proposée par la majorité LREM/MODEM, mais aussi bien la plupart des élus LR que les rares élus RN de l’AN sont prêts à l’amender pour qu’elle aille encore plus loin dans ses aspects répressifs. Or cette loi, de l’aveu même de ses promoteurs, ne combat qu’un seul ennemi : les islamismes, bien distingués d’ailleurs pour l’occasion du terrorisme proprement dit. C’est tellement cousu de fil tricolore que personne ne fait plus vraiment semblant. La loi n’est pas officiellement une loi exclusivement contre les islamismes, uniquement pour ne pas donner prise à une accusation de cibler explicitement une religion et certains de ses pratiquants (puisqu’il n’est guère possible de nier que, pour être islamiste, il faut se revendiquer de son appartenance à une forme ou l’autre de l’Islam), ce qui peut-être pourrait choquer le Conseil constitutionnel, voire la Cour européenne des Droits de l’Homme.

Cette hypocrisie ne trompe donc personne. Mais cette manière de procéder en généralisant à tout le monde des restrictions, contrôles, surveillances, etc. au nom du renforcement des « principes républicains » constitue une porte grande ouverte à tous les usages liberticides qu’ une future majorité voudra faire de cette loi contre n’importe quelle forme d’expression de la société civile, religieuse ou autre, qui ne soit pas compatible avec ce que le pouvoir du moment entendra alors sous le terme de « valeurs de la République ». Les autorités des différents cultes ne se s’y sont pas trompés. Les protestants en particulier ont été les premiers à comprendre le piège dans lequel les libertés religieuses sont en passe de tomber. Il est vrai qu’ils y ont été fortement aidés par le fait que le Ministre de l’intérieur s’en est pris aux protestants évangéliques pour essayer de faire croire que la loi ne viserait pas seulement certains musulmans.

Avec la discussion de cette loi, nous assistons de fait à une union profane des droites par l’affaiblissement de trois traditions politiques de ces mêmes droites : l’anti-républicanisme, la référence au catholicisme et le libéralisme politique, et par l’affirmation de deux tendances au sein de ces mêmes droites : l’adoption du matérialisme vulgaire comme référence et le déni de réalité (sociale) comme doctrine.

Un premier point à constater est en effet qu’en 2020, toutes les droites, y compris le Rassemblement National (RN), tissent des louanges à longueur de temps à « la République ». Elle fut pourtant pour une partie de leurs ancêtres politiques, « la Gueuse ». Surtout la dernière expérience de gouvernement très à droite qu’a connu notre pays se fit au nom d’un « État français », qui ne se revendiquait pas vraiment des acquis républicains et libéraux des années 1870-1940, et qui avait changé la devise du régime en « Travail, famille, patrie » à défaut de pouvoir statuer sur la nature exacte de ce dernier. De fait, il ne devrait pas échapper à grand monde à ce stade que le même mot de République a été utilisé il y a deux siècles par les partisans des libertés (publiques, syndicales, religieuses, etc.) et du pluralisme (politique, religieux, social, etc.) et qu’il est maintenant monopolisé dans le débat public par des politiciens qui veulent diminuer en son nom les libertés et le pluralisme au nom d’une menace existentielle « à la Houellebecq » pesant sur le pays des Droits de l’Homme. La « Soumission » menace dans nos quartiers, donc supprimons des libertés à foison, telle est en résumé la doctrine actuelle de nos politiciens. Je ne suis pas sûr que le mot en sorte grandit. Personnellement, j’ai comme une petite nausée à entendre ce beau mot de République, si chargé d’histoire, ainsi employé à contre-emploi. Mais sans doute suis-je dans le fond un conservateur dans l’âme, qui n’aime guère voir ainsi le sens des mots changer. OK, I am a Boomer, I am so vintage now.

Le second point à constater, c’est l‘effacement de la référence catholique. En effet, avec toutes ces propositions visant à mieux contrôler la pratique religieuse de certains croyants (les musulmans, what else?), nous voilà dans une situation où toutes les religions, y compris le catholicisme, pourraient tomber sous le coup de la loi. Qui peut-on trouver en effet de plus critique des « valeurs de la République » que les catholiques de la « Manif pour tous »? En effet, à leurs yeux, comment les législateurs républicains ont-ils pu oser aller à l’encontre de la loi divine et de la loi naturelle qui veut que le mariage soit l’union d’un homme et d’une femme? De fait, c’est l’idée même de liberté religieuse, voire de liberté de conscience, qui semble désormais complètement échapper à tous ces députés des droites, qui, avec tous leurs amendements, font parler leur (absence de) cœur. La France Insoumise (FI) l’a bien compris d’ailleurs. Pour mettre les partisans de cette loi devant leurs contradictions, elle multiplie de son côté les amendements « bouffeurs de curé », en proposant par exemple de supprimer le régime concordataire en Alsace-Moselle ou de défaire les compromis passés autour de la « Question scolaire » au cours des deux derniers siècles au profit d’une vision étatisée de l’enseignement. Cette porte ainsi grande ouverte à une répression de toutes les religions et croyances devrait faire réagir. Or, visiblement, ce genre de considérations ne fait plus désormais ni chaud ni froid aux quatre partis de droite (RN, LR, LREM et MODEM) qui sont d’accord désormais sur l’essentiel, à savoir sur l’objectif d’éradication de l’islamisme – sans compter le PS, le PCF et la FI qui ne sont guère sur une ligne si différente au nom de leur vieux fond laïcard commun. Ce dernier doit primer sur toute autre considération, même si tous ces partis de droite et d’extrême-droite s’accusent mutuellement, soit d’impéritie, soit d’extrémisme, dans les moyens choisis pour y parvenir. Il est vrai que tous légifèrent en partant du principe que ces restrictions de liberté concerneront en pratique d’autres personnes que leurs propres électeurs, et qu’en fait pour ce qui reste de la religion majoritaire traditionnelle du pays (le catholicisme) rien ne changera.

Le troisième point à constater, c’est l’écroulement en cours de la référence au libéralisme (politique). Cette majorité issue d’une confrontation au second tour entre la candidate de l’extrême-droite et celui de l’extrême-centre montre à mesure que les mois et les années passent son profond mépris pour les libertés telles que pensées et mises en œuvre par la tradition libérale du XIXe siècle. La censure presque intégrale de la « loi Avia » par le Conseil constitutionnel et l’absence totale de remise en cause au sein de LREM à la suite de cette dernière resteront comme le symbole de ce changement d’époque. Cette loi contre « le séparatisme » vise certes d’abord les pratiquants trop zélés d’une religion, mais elle s’inscrit bien sûr dans un cadre plus vaste de restrictions des libertés. La lutte contre le terrorisme avait déjà ouvert les vannes, mais toute contestation de l’ordre social en vigueur semble devoir être à terme, criminalisée, censurée. Les partisans de ces restrictions des libertés de tous au nom des « valeurs de la République » le font sans aucune retenue, car ils sont bien persuadés qu’ils ne seront jamais eux-mêmes dans l’opposition, et qu’ils n’auront jamais eux-mêmes à subir les effets de leurs propres lois liberticides. Ils n’ont certes pas tort du point de ce que l’on peut savoir en ce début de 2021 des rapport de force électoraux dans le cadre de cette longue agonie de la Ve République comme démocratie libérale. Autant une arrivée au pouvoir de l’extrême-droite, qui ne gênera guère le reste des droites (comme le débat entre le Ministre de l’Intérieur et Marine Le Pen l’a montré), est désormais de l’ordre du pensable et du probable, autant celle d’une (vraie) gauche ou des (vrais) écologistes apparait de plus en plus comme une possibilité, toujours légale certes, mais rendu impossible en pratique par les divisions de ce camp et l’absence d’un leader reconnu en son sein. En tout cas, malgré tout le discours des LREM ou des LR qui fait de Mélenchon un Chavez en puissance, assoifé du sang de la bourgeoisie, les droites ne craignent pas de mettre dans la législation du pays tout ce qui permettrait à un Mélenchon ou quelque autre gauchiste/écologiste devenu Président de la République et appuyé par une majorité parlementaire d’installer une République sociale/écologique en réprimant durement les forces réactionnaires qui auraient l’outrecuidance de s’opposer à « la République » (encore!). Cette asymétrie est sans doute à tenir à l’esprit pour comprendre cette débauche de restrictions. Nos droites ont visiblement oublié cet aspect constitutif de tout régime libéral. Parfois, il y existe des alternances, et l’on peut y occuper chacun à son tour la place d’opposant, donc méfiance, méfiance, sur ce que le pouvoir du moment est autorisé à faire aux opposants. De fait, dans notre République, tout ce qui restera bientôt comme droit d’opposition au simple citoyen, ce sera son droit de vote – car, pour l’heure, sans vote, personne ne sait légitimer une dictature dans une ancienne démocratie. Tout le reste sera criminalisé, ou simplement ignoré. Et l’on se gaussera pourtant de ce qui se passe en Hongrie et en Pologne. La convergence en cours devrait pourtant nous alerter.

Cet affaiblissement des vieilles références des droites laisse place à deux tendances, certes visibles depuis des décennies, mais désormais exprimées crûment.

D’une part, l’affirmation d’un matérialisme au sens le plus vulgaire du terme. Certains à propos de la discussion de la loi sur le séparatisme ont pu parler d’athéisme d’État. C’est à mon avis plus grave encore : le vieil athéisme d’État (communiste ou rationaliste) était fondé sur une idée du destin de l’Humanité et de son émancipation par la Science des ténèbres de la religion ou de la superstition. Il y avait en quelque sorte un côté fort religieux dans cet athéisme, une spiritualité chassait l’autre. Comme nos députés, tout particulièrement les députés LREM issus du secteur privé, sont pour la plupart des gens qui sont mus par le carriérisme le plus élémentaire et ont, comme l’ont montré les débats sur la loi de réforme de la recherche, autant d’amour de la Science (désintéressée) qu’il est possible d’en avoir quand on pense 100% business plan, mon pari est qu’en réalité, ces élus ne peuvent même pas comprendre que des personnes aient des valeurs, convictions, indignations, etc. qui aillent au delà du simple prendre et avoir. Ces boutiquiers pourtant diplômés des meilleures écoles, ces hommes et femmes unidimensionnels au sens le plus fort du terme, ignorent toute référence morale ou philosophique allant au delà de l’utilité immédiate du profit, et surtout de leur profit propre. Ce n’est pas exactement ce que des libéraux comme Benjamin Constant entendaient promouvoir par l’octroi de libertés individuelles et politiques. Vu les circonstances sanitaires, on pourrait appeler cela le « théorème Sanofi » qui domine nos élites actuelles. Il n’est alors pas étonnant que ces gens ne comprennent pas l’importance de la spiritualité dans la vie humaine – sauf, éventuellement, comme escroquerie rémunératrice qu’ils croient déceler chez autrui. Des fins dernières en somme, ils ne sauraient même comprendre que, pour certains êtres humains, elles existent comme préoccupation. Les quelques extraits de la rencontre entre des jeunes issus d’une fédération de centres sociaux et de la secrétaire d’État à la jeunesse, qui ont été diffusés par les médias, resteront ainsi comme le témoignage de cette incompréhension profonde: ces jeunes, visiblement issus des banlieues populaires, admettaient les différences religieuses ou philosophiques entre eux, et leur donnaient un sens positif à travers le terme de « respect ». Pire encore, certains d’entre eux soulignaient les aspects pacifistes des messages religieux, à l’encontre de notre hymne national (qui, comme ils l’ont appris dans leurs cours d’histoire, est effectivement au départ un hymne guerrier). Face à cette réalité, la secrétaire d’État donnait l’impression, pour le coup, d’avoir vu le Diable en personne. Pourtant, ce n’est pas là une information très nouvelle : même si la population française apparait comme l’une des plus détachées des religions qui soit au monde (d’après les sondages), le phénomène de la religiosité n’a pas disparu complètement, y compris chez les jeunes. (Il faudra aussi l’avertir à l’occasion qu’il existe encore des scouts de diverses obédiences religieuses. J’en ai croisé récemment dans ma rue. Il me semble qu’ils avaient ce qui ressemblait fort à une croix sur leur uniforme. ) Du coup, face à tant d’incompréhension du phénomène religieux, il est fort à parier que les islamistes les plus clairvoyants et surtout les plus radicaux se réjouissent de toutes ces restrictions qui vont faire en France de leur forme toute particulière d’Islam un martyre pour le coup bienvenu. Toutes ces difficultés que la nouvelle loi entend mettre à leur pratique, prosélytisme, organisation, sociabilité, etc. va sans doute leur donner l’aura du martyre pour la vrai foi. Ils pourront donc se présenter en victimes d’un État français « islamophobe ». Et, probablement, l’obligation de discrétion qu’on leur fait ainsi, en pouvant dissoudre toutes les associations proches des plus radicaux d’entre eux, ne va pas faciliter la tâche des services de police dans leur surveillance. (Pour mémoire, à ma connaissance, aucune politique anti-religieuse n’a jamais vraiment réussi à éradiquer une religion dans une population donnée, sauf à recourir comme ultima ratio à des pratiques aux tendances quelque peu génocidaires, ce qui évidemment résout le problème. C’est sûr que les Dragonnades de notre cher Louis le Quatorzième ont eu quelque efficacité sur les parpaillots, tout au moins pendant un siècle. Par ailleurs, ce sont souvent les politiques de conversion à une autre religion qui s’avèrent les plus efficaces à long terme, comme pour les Tchèques re-convertis manu militari au catholicisme par les missionnaires jésuites après la défaite de la Montagne Blanche.) La vraie question que nos élus auraient dû se poser est: non pas comment les islamistes attirent à eux les fidélités (en pénétrant la vie associative ou les associations sportives par exemple), mais pourquoi ont-ils du succès? A quelle demande de la part des personnes qu’ils mobilisent répondent-ils? J’ai bien peur que nos gouvernants y donnent au mieux une réponse matérialiste, en luttant contre les discriminations, pour permettre à chacun (dans les populations discriminées) de devenir un producteur/consommateur satisfait, sans voir que le fait religieux n’est pas réductible à une simple frustration que l’achat d’une télévision grand écran ou un voyage all inclusive en Thaïlande dissiperait.

D’autre part, la discussion de cette loi sur le séparatisme me semble témoigner d’un refus des droites de voir la réalité sociologique du pays. Désolé, chers gens de toutes les droites, la France a connu des nombreuses vagues d’immigration depuis des décennies, et il se trouve qu’une partie de cette dernière n’a pas hérité de l’une ou l’autre religion chrétienne ou que l’autre partie n’a pas hérité de la même couleur de peau que les habitants de la France métropolitaine avant 1900, ou même les deux. C’est un fait. Sous la référence à la « République », s’opère une vaste opération de déni. Les victimes collatérales de ce déni sont, comme le lecteur le sait sans doute, les universitaires pratiquant les sciences sociales accusés d’être infiltrés par une horde d’« islamo-gauchistes », de« racialistes », d’« indigénistes », de « décolonialistes », de se livrer aux joies perverses de l’« intersectionnalité », et j’en oublie sans doute. Ah oui, j’oubliais, très important, nous sommes infiltrés par la pensée américaine. (L’anti-américanisme français, ce long récit interminable.) Sous ce florilège d’accusations, que diffusent d’ailleurs certains universitaires se sentant submergés par cette vague de nouveautés, le refus de voir la nouvelle complexité de la société française actuelle me parait tristement évident. Le plus étrange à mes yeux est de voir ces dénonciations se contredire largement elles-mêmes: en effet, les mêmes qui alertent sur le danger de l’islamisme sur notre sol et le lient à la présence d’une immigration venue de pays majoritairement musulmans ont tendance à refuser que le fait musulman soit pris en compte par la sociologie de la France contemporaine. Le musulman les intéresse dans les potentialités islamistes ou terroristes qu’il porte (naturellement?) en lui, beaucoup moins en tant que citoyen français ou résident légal se sentant éventuellement discriminé pour son accès à l’emploi ou au logement. Des Gilles Kepel, Hugo Micheron ou Bernard Rougier, autant de chercheurs alertant sur la pénétration des formes les plus extrêmes de l’islamisme sur le territoire français, que font-ils sinon de l’intersectionnalité à l’insu de leur plein gré, et certes en lui donnant un sens politique complètement différent de celui que lui donnent certains partisans affichés de cette approche? Pas en parlant de victimes, mais en repérant des subversifs. Quand j’entends l’un d’entre eux lors d’une émission de France-Inter à laquelle il était invité proposer de relancer les études d’arabe à l’Université pour mieux saisir le phénomène islamiste, ne bat-il pas en brèche les « valeurs de la République » en soulignant que, en France, tout ce qui peut importer pour comprendre la société telle qu’elle est ne se passe pas nécessairement exclusivement en français? Pour habiter un quartier où cette même langue arabe est souvent pratiquée par des passants, je ne saurais entièrement lui donner tort. Au fond, les fanatiques de l’universalisme républicain, qui refusent de voir toute la complexité du social contemporain, nous renvoient à un homme abstrait dont toute la sociologie – qu’elle soit progressiste ou conservatrice dans son orientation politique – a démenti l’existence depuis plus de deux siècles.

J’ai du coup le soupçon que cet immense déballage de haine contre une grande partie des sciences sociales, et particulièrement de la sociologie, tient au fait que, du côté du « Parti de l’ordre », dé-catholicisé, il existe désormais un manque en matière de légitimation de l’ordre social existant. Il a dû abandonner le principe de hiérarchie naturelle entre les êtres humains (qui faisait partie du bagage conservateur), et il a dû se rallier au principe égalitaire et au principe méritocratique. On peut s’en féliciter. Mais la contrepartie de cette acceptation, c’est que, lorsqu’il reste dans la société française des inégalités difficiles à justifier en bonne raison, il faudrait en principe les réduire. Or que font la plupart des sociologues, ces gêneurs, ces empêcheurs de dominer en rond? Sinon démontrer par a+b qu’il reste des inégalités non fondées en raison, sinon expliquer les mécanismes, parfois tout simples, parfois fort complexes, qui, malgré (voire grâce à) l’égalité formelle et la méritocratie, recréent sans cesse de l’inégalité? Cette contradiction n’est pas nouvelle (Marx en parlait déjà) entre égalité formelle et égalité réelle, mais elle devient sans doute de plus en plus violente, difficile à assumer, à mesure que la référence (surnaturelle) à une priorité des uns sur les autres devient moins crédible, moins légitimée par un grand récit (religieux, civilisationnel, ou national) et qu’il n’y a donc plus de raison vraiment dicible pour que le « mâle blanc hétérosexuel » (pour causer à la manière de Zemmour ou de nos collègues partis en croisade contre le décolonialisme) soit en haut de la hiérarchie des êtres humains. Le mot de République et l’appel à l’universalisme républicain semblent alors devenir le totem ultime qui permet de justifier sans trop argumenter vraiment cette supériorité. (Cette attitude tranche d’ailleurs avec la filiation fasciste du XXe siècle, pour laquelle la supériorité des uns sur les autres allait de soi et pouvait se dire clairement. Rome ou Germanie éternelles. Il y avait une hiérarchie naturelle entre les individus, les sexes, les groupes sociaux, les nations, les civilisations. )

Pour finir une question se pose, pourquoi en 2021 les partis de droite et d’extrême-droite se battent-ils pour s’attribuer avec tant de hargne ce « monopole de la haine »? Comment est-on passé de la bataille pour le « monopole du cœur » qui opposait le droite et la gauche dans les années 1970 à ce débat politique où tout l’espace politique semble rempli par cette « Question musulmane »? Fait d’autant plus frappant que nous sommes en plein pandémie, et que, pour le coup, le lien entre Islam, islamisme et pandémie parait fort difficile à construire, même pour l’esprit le plus chafouin. Pourquoi ne semble-t-on plus se battre que pour les faveurs des électeurs qui ne pensent qu’à « écraser l’infâme »? Sont-ils donc tous persuadés qu’en 2022 n’iront voter à la Présidentielle que des électeurs majoritairement satisfaits de toute ce barouf fait autour d’une République qui se défend contre la Soumission?

Il est vrai que, pour l’instant, faute d’une gauche unie et face à des LR confits dans le néo-libéralisme austéritaire à la Larcher, les électeurs qui rêvent de discuter d’autre chose que de s’offusquer de l’évitement des cours de natation par les trop pudiques jeunes filles des quartiers risquent bien de devoir se contenter de ce spectacle-là.

Tout va très bien, Madame la Marquise, il faut que je vous dise…

Le lecteur de ce blog aura facilement constaté que mes interventions s’y font bien rare. Désolé pour celles et ceux qui en apprécient le contenu. Il se trouve que le semestre dernier, presque entièrement « en distanciel », fut plutôt épuisant . J’en suis sorti bien rincé, étonné moi-même d’être rincé à ce point, et je me remets à peine que, déjà, il faut ré-attaquer pour un autre semestre tout aussi folklorique visiblement. Le « démerdentiel«  (inspiré par le bon vieux « système D » à la française) va continuer de plus belle.

De fait, les annonces en date du 21 janvier du Président de la République sur la réouverture des universités « à 20% de la jauge » et « un jour par semaine pour tous les étudiants » m’ont mis en rogne. Dans une rogne noire. Je n’attends certes bien sûr plus rien, et cela depuis fort longtemps, de cette équipe de gouvernants à l’amateurisme hautement revendiqué, mais leur capacité à se montrer en dessous de tout me parait de plus en plus hors concours – enfin passons… Boris Johnson n’est évidemment pas mal non plus dans le genre.

J’avais déjà trouvé que la mauvaise préparation de l’arrivée des vaccins – pourtant attendue par eux comme l’arme fatale contre la pandémie – était presque incroyable, hallucinante, bien digne d’une blague à la Gorafi. Comment peut-on ne pas avoir réfléchi, dès la fin du printemps dernier, à cette vaccination de masse, ne pas l’avoir organisée dès l’automne dans les moindres détails, et arriver au pied du mur apparemment bien peu préparé à ce qu’on annonce soi-même depuis des mois comme la solution? Il est vrai qu’on a payé à cet effet des consultants pour réfléchir sur le dit sujet, avec le beau résultat que l’on sait. Cela mériterait remboursement des sommes payées, tant les conseils de ces derniers ont dû être visiblement d’une bien haute tenue. On n’a pas non plus pensé à la production du dit vaccin qui a été laissée aux bons soins de braves capitalistes à l’efficience évidente, et nous voilà d’un bout à l’autre de l’Europe face à des pénuries de doses de vaccins.

Mais, là, annoncer une mesure aussi vague et prometteuse aux étudiants qu’un droit pour tous les étudiants à avoir partout un jour de cours « en présentiel » par semaine, sans dépasser toutefois la jauge de 20% de présence globale dans les locaux par rapport aux effectifs normaux des établissements concernés, et cela à la toute dernière minute, au moment même de la rentrée scolaire du second semestre universitaire, c’est vraiment le pompon. Le tout bien sûr, noblesse oblige (« Nous sommes la France! »), sans annoncer le moindre début de commencement de moyens conséquents de quelque nature que ce soit (locaux, enseignants, administratifs, matériel informatique, etc.) pour faire face à cette nouvelle contrainte de toute dernière minute (déjà l’organisation des TD en demi-jauge pour les premières années, annoncé in extremis le 19 décembre, n’était pas des plus facile à mettre en place).

A ce stade, je me demande si Emmanuel Macron ne veut pas simplement tester la servilité des dirigeants des universités et s’assurer de leur loyauté jusqu’au bout à sa personne. On leur demande quelque chose qui s’annonce comme du grand n’importe quoi pédagogique, et on observe ensuite avec le plaisir sadique d’un dirigeant nord-coréen s’ils obtempèrent. On vérifie ainsi sur pièces jusqu’à quel point ils feront preuve de courtisanerie pour ne pas dire plus, prêts à faire bon marché de cette piétaille que représentent les responsables de diplômes et autres enseignants de base – dont il est vrai que bien peu se reconnaissent encore dans le macronisme en l’an 2021. (Un universitaire de base qui serait encore macroniste en 2021 après la loi scélérate sur l’avenir de la recherche votée en pleine pandémie, c’est en effet devenu une rareté à sortir seulement un jour de visite ministérielle dans les locaux, une fois éloignés tous les autres à grand renfort de forces de l’ordre.) Il semble que, déjà, à l’heure où j’écris, certains présidents d’Université parmi les plus obséquieux ont signifié à sa Majesté qu’ils étaient prêts à travailler en direction du Roi Ubu jusqu’à ce que mort des universitaires (consciencieux) de tous rangs et conditions s’en suive par épuisement, exaspération ou Covid-19 au choix.

Je ne nie certes pas que les étudiants souffrent (comme leurs enseignants d’ailleurs, moi y compris) de la situation d’un enseignement dégradé à distance, qu’ils se sentent bien isolés, etc., mais j’aimerais constater aussi un peu de cohérence dans la stratégie du pouvoir face à la pandémie.

D’une part, l’ensemble de la population française est actuellement soumise en métropole à un « couvre-feu » à 18h00, les discothèques, bars, restaurants, lieux de spectacle, salles de sport, etc. sont fermés sine die depuis quelques mois, les stations de ski sont priées de ne pas ouvrir leurs remontées mécaniques pour la meilleure partie de la saison hivernale, les conseils sur les masques à porter se font plus contraignants, les frontières sont de plus en plus fermées, etc., et, d’autre part, on en vient par ce genre de mesure de dernière minute à permettre à tous les étudiants de revenir en cours au moins une fois par semaine. Du point de vue de la maîtrise de l’épidémie par limitation des contacts sociaux, le gouvernement appuie donc en même temps sur le frein et l’accélérateur. C’est parfaitement incohérent. C’est surtout destiné à rendre fous les gens comme moi qui suivent d’un peu de près l’actualité de l’épidémie sans avoir basculé du côté complotiste – c’est sûr que, face à tant d’incohérence, d’absence de stratégie, il serait vraiment plus simple, plus rassurant pour sa propre santé mentale, d’interpréter tout cela comme un complot.

Pour un habitant de la région Auvergne-Rhône-Alpes comme je le suis, je doute fort qu’il y ait du coup plus de risques de contagion ajoutée dans la fréquentation des pistes d’une station de ski alpin avec application de protocoles sanitaires que dans la multiplication de possibilités pour les étudiants de revenir en cours en intérieur, avec application de nos bien médiocres protocoles sanitaires. Qui peut croire par ailleurs que les étudiants ne vont pas en profiter pour socialiser de nouveau en dehors des locaux universitaires (sur le trajet par exemple) si l’on rouvre tout, ne serait-ce qu’un jour par semaine pour tout le monde par roulement? J’ai bien vu en octobre, lorsque nous avons maintenu les conférences de méthode et certains cours à faibles effectifs dans mon établissement, que les étudiants ne rentraient pas mécaniquement chez eux en rang par deux après mes enseignements, ils socialisaient, fumaient une cigarette ensemble, voire mangeaient leur déjeuner tiré de leur sac les uns à côté des autres en parlant sur un banc de fortune. C’est humain, ordinaire, inévitable, sauf à mettre un robocop ou un drone derrière chaque étudiant.

Certes c’est toute l’Europe qui souffre de son incohérence stratégique face à la pandémie, mais, avec cette décision venue de Jupiter (ou de Héra?), pour se concilier la jeunesse étudiante, la France semble vouloir battre des records d’incohérence. En effet, pour l’instant, à l’échelle mondiale, face à la pandémie, la seule stratégie gagnante, c’est celle de la « suppression ». Elle suppose des mesures drastiques, très liberticides certes, mais pour un temps court. Ensuite, pour maintenir le gain obtenu, il faut filtrer avec soin les entrées dans le territoire ainsi « libéré » du virus (quarantaines longues et réelles). Cette stratégie est bien sûr plus facile à mettre en place pour un État autoritaire bien organisé (République populaire de Chine, Vietnam) ou pour une démocratie insulaire (Nouvelle-Zélande, Australie, Taïwan) ou quasi-insulaire (Corée du sud). Aucun pays européen n’a osé pour l’instant se lancer dans cette stratégie-là. On préfère donc vivre avec le virus, ou plutôt mourir avec.

Pourtant, avec la preuve montante de semaines en semaines du fait que, plus ce virus du Covid-19 circule dans la population humaine, plus il trouve des occasions de muter pour devenir plus contagieux et/ou dangereux, toute stratégie visant à vivre avec le virus devient elle-même de plus en plus illusoire. On peut certes espérer que la vaccination de la plus grande partie de la population française permettra à terme de limiter le poids de cette infection nouvelle sur notre système de santé, mais, en cette fin du mois de janvier, nous n’en sommes pas là. Sauf à croire à un miracle sauvant du pire les zélés défenseurs d’une République laïque, la France, pas plus que l’Irlande ou le Portugal, ne pourra pas éviter une troisième (grosse) vague, liée à la conjonction de l’arrivée de plusieurs variants (anglais, sud-africains, brésiliens) sur son territoire. Alors pourquoi charger encore la barque des contagions en se mettant totalement à contre-temps à rouvrir les universités? Et pourquoi pas alors les bars, les restaurants, les musées, les théâtres, les salles de sport, etc.? Veut-on se retrouver à devoir annuler aussi toute la vie sociale de cet été 2021?

Au contraire, vu les preuves de plus en plus nombreuses qu’il est impossible de cohabiter avec ce virus (Manaus docet) , il faudrait plutôt commencer à penser à une vraie stratégie de suppression. Or, pour l’instant, aucun pays n’a réussi cette stratégie sans bloquer toute la vie sociale de manière drastique, au moins en certains points du territoire national concerné. Je comprends fort bien que Macron et son gouvernement ne disposent plus guère de la légitimité pour se lancer dans un confinement renforcé au point d’annihiler la circulation du virus, et, ensuite, pour rendre ensuite le territoire ainsi libéré du virus étanche à toute nouvelle introduction de ce dernier (ce qui supposerait de renoncer, pour un temps au moins, à toute circulation entre pays en Europe), mais, avec un virus qui change aussi vite, peut-être faudra-t-il finalement se résoudre à cette solution, le plus tôt ne sera-t-il pas le mieux.

Ou alors, si l’on considère en haut lieu que la suppression du virus est devenue désormais impossible, ne faut-il pas créer d’ores et déjà les conditions d’une nouvelle normalité, celle où la mortalité serait beaucoup plus élevée qu’elle ne l’était en moyenne jusqu’à l’arrivée du Covid-19, et de tout rouvrir alors au plus vite en prévenant tout le monde de ce que cela signifie. Cela supposerait alors de dimensionner bien autrement les services hospitaliers, et surtout de redéfinir tout le parcours qui précède et suit le décès d’une personne humaine dans notre société. C’est théoriquement possible, même si, en pratique, cela ne sera pas facile de changer les mœurs des soignants trop habitués à sauver des vies par les progrès de la médecine depuis des décennie : après tout, le Covid-19 ne tue pas tant que cela, diront les Corona-sceptiques, surtout des vieux (plus de 65 ans) en plus . Il faudrait donc ajuster l’organisation sanitaire du pays à une jauge de mortalité durablement (définitivement?) plus élevée. Cela résoudrait d’ailleurs en passant le problème de l’allongement de l’espérance de vie qui met en danger nos systèmes de retraite. Cela aurait même un aspect plutôt féministe, puisque ce sont surtout des hommes âgés (à partir de 50/55 ans) qui meurent – ironie suprême de ce discours des Corona-sceptiques quand on constate que la plupart de ceux d’entre eux qui le tiennent dans les médias ou sur les réseaux sociaux sont des vieux mâles de plus de 60 ans (avec peu de femmes parmi eux, étrange non?). Après tout, pourrait-on dire, nos sociétés humaines ont bien vécu avec la syphilis et la tuberculose, elles vivent depuis les années 1980 avec le VIH, et certaines vivent encore avec le paludisme et autres maladies endémiques. Tout cette nouvelle mort qui rôde nous redonnera goût à la vie, ajouteront les plus festifs, et les plus cyniques y verront même une occasion d’épurer la population de tous ces éléments dégénérés qui s’y sont accumulés depuis des siècles. (Après « la guerre, hygiène du monde », la pandémie? )

On remarquera que, pour l’instant, aucun gouvernement, sauf peut-être celui de Bolsonaro au Brésil, n’a sciemment choisi cette option souvent qualifiée de « libertarienne ». Trump a visiblement été tenté par cette option. Cela ne lui a pas trop réussi.

En fait, cette option de l’acceptation d’une mortalité plus élevée de manière permanente à cause de la pandémie de Covid-19 apparait comme bien peu crédible. Je vois mal en tout cas les Français accepter cette nouvelle norme éventuelle. Un petit rhume, et hop hop, trois ou quatre semaines après le cimetière avec parcours express dûment organisé par les autorités, cela risque de pourrir quelque peu l’ambiance. Surtout, plus sérieusement, pour un pays touristique comme la France (première destination touristique mondiale avant la pandémie de Covid-19), cela voudrait donc renoncer à l’être pour les ressortissants de tous les pays qui auraient choisi de leur côté la « suppression » du virus sur leur sol. Adieu donc définitif aux touristes chinois, néo-zélandais, ou autres à haut pouvoir d’achat. Impossible. Donc, logiquement, il ne reste donc que la « suppression ». Or, Madame la Marquise, cela suppose de sortir de la routine dans laquelle le gouvernement semble désormais installée avec sa gestion de l’épidémie qui consiste simplement à « écraser la courbe des hospitalisations », en le faisant juste au tout dernier moment bien sûr. Sans compter qu’en plus, il n’aura échappé à personne qu’avec leur répétition depuis l’an dernier, les mesures dites de confinement sont de moins en moins respectées, et que la courbe redescend de plus en plus lentement. Le télétravail, supposément privilégié par exemple, est devenu d’après les échos que je peux en avoir et d’après ce que je peux constater dans les rues de Lyon une vaste fumisterie. Mais je le répète, je comprends bien aussi qu’une équipe de dirigeants qui ont été aussi souvent pris en faute depuis le début de la pandémie se trouve sans doute très mal placée pour changer totalement de braquet. Puisque c’est une guerre, il faudrait déjà changer les généraux en chef pour la gagner. Mais là il n’en est pas question. Le général en chef ne va pas se limoger lui-même.

En tout cas, comme universitaire, je n’ai guère envie de donner de faux espoirs aux étudiants. Une reprise d’un ou deux semaines suivie d’un retour à un confinement, ou suivi d’une explosion des clusters dans les Universités que les ARS devront cacher sous le tapis à la façon soviétique, serait la pire des choses. Mais, grâce au sens de la situation de notre excellent Président de la République, ce si grand stratège, nous fonçons droit vers cela. Iceberg en vue. En avant toute. Hourra, hourra, hourra, vive la France!

Oui, je suis en rogne. (Et que le lecteur sache que j’ai fait tous mes efforts pour rester poli.)

Palinodie à la Castaner.

Les dernières heures ont fait apparaitre dans mon esprit chagrin le beau mot de « palinodie » à propos des revirements incessants de notre Ministre de l’Intérieur.

Je m’étais étonné qu’au début de la semaine, à la suite d’une mobilisation inédite des « classes dangereuses »  profitant de la vague d’indignation venue d’outre-Atlantique, et  sur l’impulsion de son saint patron élyséen, notre bon Ministre se décide à aborder dans une conférence de presse la question de… ce qui n’existe pas selon toutes les droites de ce pays, à savoir les « violences policières » et le « racisme » dans cette belle institution républicaine qu’est la Police nationale.

Il avait annoncé des mesures au contenu en forme d’oxymore (« soupçons avérés » qui restera) ou de jeu de bonneteau (« OK, je t’enlève l’étranglement, mais, en échange, tu gagnes un taser pour tous en open bar, content? »).

Au delà du contenu des annonces, les syndicats des premiers concernés n’ont pas apprécié cette validation de fait des thèses portées par la mobilisation des « classes dangereuses », et ils ont pris la mouche. Ils sont intervenus en masse dans les médias, et ils ont organisé quelques démonstrations symboliques, comme un dépôt de menottes complaisamment filmé. ( Copiant d’ailleurs par ce geste, le lancer de robe des avocats quelques mois auparavant.)

La semaine n’est même pas finie, que voilà notre Ministre obligé de préciser que rien ne changera vraiment. On étranglera autrement, mais on étranglera.

Le pouvoir est donc pris dans la nasse de ce que j’ai appelé dans un autre texte publié sur ce bloc la « prétorianisation ».

Depuis 2017, face aux divers mouvements sociaux qui ont mis en cause ses réformes, le pouvoir n’a eu de cesse que de s’appuyer sur la répression policière, plutôt que de reculer ou que de simplement de dialoguer vraiment avec les protestataires. Déjà, au moment des mobilisations contre la réforme des retraites, il avait suffi d’une petite journée de mobilisation aux syndicats de policiers pour que leur « corporation » soit épargnée par cette réforme, si « progressiste » par ailleurs. C’était là le prix à payer pour leur loyauté sans faille.

Maintenant, ce sont des pratiques de certains policiers qui sont mises en cause. Or la stratégie de mobilisation des principaux syndicats dans ce secteur semble bien être de nier mordicus leur existence. Au regard des résultats des élections professionnelles, ils sont suivis – ou précédés? – par l’immense majorité des policiers en poste. Du coup, fort logiquement, les syndicats de policiers, tels des prétoriens, rappellent au pouvoir ce que ce dernier leur doit, à savoir sa pérennité depuis 2018. Et ce dernier n’a d’autre choix que de céder piteusement – alors qu’il devrait, pour réaffirmer son autorité, indiquer que les syndicats de policiers sortent de leur rôle.

Et, bien sûr, au tour suivant, les « classes dangereuses » continuent de leur côté de se mobiliser, encouragés par cette première victoire symbolique, et risquent bien de se heurter lors des prochaines manifestations aux dits policiers.

Bref, le grand génie qui siège à l’Élysée, celui-là même qui considère désormais les universitaires comme coupables des divisions dans ce pays (!) , va devoir choisir, sa police ou les « classes dangereuses ». Le « en même temps » ne pourra pas durer bien longtemps. Il choisira sans doute sa police. Mais, là, il n’a en fait guère le choix.

Que la fête répressive continue!

 

 

Un autre Macron est-il possible? (Spoiler : Non)

Depuis quelques semaines,  sous le choc de l’épidémie et de ses diverses conséquences, Emmanuel Macron prétend vouloir se réinventer en modifiant sa ligne politique en la rendant plus sociale et plus écologique d’une part, et plus protectionniste d’autre part. Il a été question par exemple, dans une allocution présidentielle, des « jours heureux », allusion transparente au titre du programme du Conseil National de la Résistance (CNR), ou du rapatriement désormais jugé nécessaire de certaines productions dites essentielles sur le sol français. Fidèle interprète du nouveau discours présidentiel, Bruno Le Maire, jamais en reste d’une flagornerie, a lui aussi prétendu avoir eu depuis peu la révélation que les délocalisations à tout crin de la production industrielle n’étaient pas une bonne chose pour la France. Divine surprise, le paladin du néo-libéralisme tardif, le chantre autoproclamé du progressisme, le rapporteur du Rapport Attali de 2007, semble donc vouloir s’amender.

Je ne sais pas s’il existe vraiment un seul idiot dans notre pays pour se laisser prendre vraiment à tel virage ainsi annoncé, en dehors de quelques éditorialistes  prompts à nous revendre leurs analyses avariées depuis des lustres, et de l’entourage présidentiel cherchant à sauver l’insauvable, mais, sait-on jamais, faisons donc de la pédagogie – terme fort macroniste! –  à l’intention de cet idiot (fictif) pour bien lui rappeler que ce genre de changement de cap radical n’arrive en fait presque jamais en politique, et qu’il ne saurait pas en tout cas concerner un Emmanuel Macron à ce stade de sa Présidence. En effet, presque personne ne se réinvente jamais vraiment en politique à ce point, au mieux on apprend de ses erreurs, on évolue légèrement, on se plie aux réalités, et, à cette transformation éventuelle, il faut du temps, celui déjà de faire oublier au plus grand nombre ce qu’on était encore quelques années auparavant. Dans les deux années et demie qui lui restent de mandat présidentiel, notre Rastignac de la Somme ne saurait se transformer en un nouveau Mitterrand faisant son deuil du « changer la vie » de 1981 lors du « tournant de la rigueur », se faisant pourtant battre en 1986 par la droite, parvenant à se faire réélire en 1988 au nom de la France unie, pour tout reperdre dès 1993. Surtout le chemin de Damas en politique, cela se voit bien plus rarement qu’en matière de croyance religieuse, et cela demande tout de même bien de l’habileté et de la réflexion. Et, après ses étranges déclarations télévisées digne du debriefing d’un candidat malheureux dans une émission de télé-réalité, sur le fait qu’il n’y a jamais eu de pénurie de masques en France lors de cette pandémie, il parait certain qu’Emmanuel Macron n’a sans doute pas les ressources (intellectuelles) d’un Mitterrand pour (paraître) se réinventer vraiment.

Faisons toutefois de la pédagogie, enfonçons donc les portes ouvertes, rappelons malgré tout les évidences.

D’une part, il suffit d’observer les différentes décisions prises par les membres du gouvernement actuel à la faveur de l’open bar législatif et réglementaire ouvert par l’état d’urgence sanitaire depuis la mi-mars 2020 pour se rendre compte que, sous couvert de propos bienveillants annonçant un tournant social, écologique et protectionniste, c’est la même politique menée depuis 2017 qu’il s’agit d’approfondir encore et encore. Nous sommes à y regarder de près plus proche de la « stratégie du choc », telle que théorisée en son temps par l’essayiste « altermondialiste » Naomi Klein, que d’autre chose de plus sympathique et porteur d’avenir, surtout pas de ce pauvre CNR dont les membres seraient bien étonnés de voir leurs mânes ici évoquées. En terme plus neutres, nos dirigeants actuels semblent bien décider à utiliser la « fenêtre d’opportunité » qu’ouvre la crise économique et sociale qui se profile pour nous refourguer tous leurs vieux invendus, dont bien sûr l’inévitable remise en cause de tout ou partie du droit social, cet éternel empêcheur d’exploiter en rond le bon peuple. Ah cette magnifique allusion du Ministre de la Santé à la nécessité de repenser les 35 heures à l’hôpital, comme ce fut beau et clair comme du Sarkozy.  Pour ne prendre que le seul exemple qui me concerne directement, notre Ministre de l’Enseignement supérieur, Madame Vidal, dans sa gentille lettre envoyée ces jours derniers pour remercier ces braves demeurés d’universitaires que nous sommes de nos efforts pour assurer la continuité pédagogique nous annonce benoitement au détour d’une phrase, fort bien tournée il est vrai,  la poursuite et l’approfondissement de tout ce qui était en cours en terme de réformes de la recherche et de l’université avant le confinement décidé à la mi-mars. Nous avons tout de même eu de la chance par rapport aux soignants : nous avons évité la médaille que quelque inconsidéré présent en haut lieu a eu l’idée de leur promettre pour solde de tout compte pour leurs bons soins lors de la pandémie.  Médaille qu’ils pourront certes refuser ces ingrats, comme l’a dit d’un ton sec Emmanuel Macron à un fâcheux qui l’interpellait à ce sujet.   Nos dirigeants auraient en effet tort de se gêner de continuer à persister dans leur être néo-libéral en diable, puisque l’état d’urgence sanitaire leur a donné l’occasion d’interdire toute manifestation de rue, et encore plus tout meeting en intérieur, jusqu’à ce qu’il soit levé par lui-même (en fait par sa majorité parlementaire de « playmobils », soit au plus tôt désormais fin juillet 2020), le tout avec l’aval du Conseil d’État et du Conseil constitutionnel qui se sont révélés à cette occasion de bien médiocres gardiens de nos libertés fondamentales. Les quelques Gilets jaunes, aussi résiduels que téméraires, qui ont eu l’outrecuidance de vouloir manifester ce premier samedi d’après le confinement dans quelques villes de France, l’ont appris à leur dépens. La police française veille toujours avec autant de zèle  à faire avorter tout mouvement social d’envergure. Nous ne sommes pas en Allemagne tout de même, cette démocratie mâture qui tolère des manifestations d’extrémistes de tout poil en pleine pandémie… Et n’oublions pas la « loi Avia » contre la « haine en ligne », votée définitivement en plein confinement, qui permettra une fois entrée en vigueur de censurer à coup sûr des propos « haineux » tels ceux que je profère sans doute ici aux yeux de nos bienveillants dirigeants. Ce n’est pas parce que ce pouvoir se sait impopulaire, comme le lui répètent pourtant les sondages à longueur de temps, qu’il va renoncer à réformer le pays à son idée. Je dirais même que ce qui est fascinant, c’est cette capacité à en rajouter encore et encore tout en disant avoir changé. Cela ferait presque penser au vieux sketch de Bourvil sur l’eau ferrugineuse. (Là, je sais, seuls les plus de 60 ans comprendront l’allusion.)

D’autre part, sur un plan plus général, il faut rappeler que les grandes et fortes inflexions de politiques publiques, celles qui restent dans l’histoire des deux derniers siècles, n’ont pu se faire le plus souvent qu’à travers un changement de dirigeants et d’équipes pour les mettre en œuvre. Faut-il reparcourir ici pas à pas deux siècles d’histoire de France pour s’en convaincre? Sommes-nous devenus assez bêtes nous-mêmes pour croire un instant que Laval ou Blum, Daladier ou Raynaud, Pétain ou De Gaulle, c’est la même chose? Mitterrand passant du bleu pâle puis au rose pâle, devenu ensuite rouge vif, pour redevenir  rose pâle en quelques décennies de carrière politique, ou De Gaulle donnant finalement son indépendance à l’Algérie, c’est du grand art politique qui n’est pas permis à tout le monde. De fait, pourquoi, dans la plupart des cas, changerait-on alors les dirigeants dans une entreprise en difficulté ou dans un club sportif en perdition pour « redresser la barre »? Pourquoi cette considération toute pragmatique ne vaudrait-elle pas aussi en politique? Même s’il ne faut pas fétichiser le rôle du décideur, la réorientation des buts ou des méthodes de toute organisation, surtout si elle se veut nette et profonde, demande au moins, comme condition nécessaire, un changement d’homme à sa tête.

Inversement, l’inertie observée des politiques publiques réside souvent dans le fait que, si les dirigeants politiques changent effectivement à la faveur d’une élection décisive, ou d’un changement de régime, et s’ils se donnent alors de nouveaux objectifs de politique publique et prévoient pour ce faire des moyens nouveaux,  les administratifs de tout rang qui les servent demeurent le plus souvent (sauf épuration radicale) comme un legs difficile à gérer. Ces derniers ralentissent les changements voulus par les dirigeants politiques, ou les rendent parfois simplement impossibles. Pour donner l’exemple de l’Italie que je connais bien, le personnel politique « antifasciste » de la « Première République », arrivé au pouvoir en 1946-48 à la suite du ventennio fasciste (1922-1943)  et du régime monarchique des Savoie (1861-1922), dut composer avec le personnel administratif, judiciaire, militaire, éducatif, légué par les deux régimes précédents, et il se trouva ainsi entravé dans son action jusqu’au seuil des années 1970 par ce dernier lorsque, enfin, il prit sa retraite. Même remarque pour la R.F.A d’après 1949. En France, de nombreuses études sectorielles de politiques publiques rappellent ce poids des générations de gestionnaires, petits et grands, dans l’inertie observée, ou inversement d’ailleurs, dans les innovations.

Or, actuellement, ce qu’il faudrait à notre pays, c’est effectivement une rupture franche et nette avec 40 ans de politiques publiques, où la facilité intellectuelle de la réduction de la dépense à tout prix et du contrôle bureaucratique fondé sur l’absence de confiance envers les exécutants l’a presque toujours emporté sur toutes les réflexions sectorielles de fond – donc avec 40 ans de haute fonction publique au rabais menant les dites politiques publiques. Emmanuel Macron venait sous couvert de Révolution (pour reprendre le titre de son livre programme de 2016) parachever, accélérer, parfaire cette évolution néo-libérale et néo-managériale de nos politiques publiques, fortement encouragée par les secteurs les plus dominants de la haute fonction publique (dont il est lui-même issu comme Inspecteur des Finances) et en lien bien sûr avec les secteurs économiques pensant, à tort ou à raison, en profiter . Comme il fallait ainsi faire toujours mieux avec toujours moins et ne pas faire confiance aux exécutants, cette contradiction dans les termes a fini par porter ses fruits inévitables: le résultat à l’hôpital, et plus généralement dans tout le secteur médical, s’est bien vu à l’occasion de cette épidémie. Nous n’avons échappé au pire – pour l’instant – que grâce à la volonté tenace des soignants de faire tout de même leur métier jusqu’au bout. (Rien n’est moins sûr d’ailleurs que leur capacité à encaisser là dessus, après tant d’efforts, une éventuelle deuxième vague épidémique.)

Depuis 2017, Emmanuel Macron s’en est donné à cœur joie dans cette ligne du néo-libéralisme réduit à l’usage d’un tableur. Il en aura fallu de très peu qu’il ne réussisse à faire passer une réforme des retraites, dont le caractère néo-libéral (et étatiste dans ce sens-là) consistant à faire prétendûment plus juste pour tous les retraités futurs avec cependant moins de ressources économiques dédiés à ce secteur de l’action publique ne pouvait échapper à personne d’un peu informé. Il ne peut pas en venant de ce monde-là en devenir tout un coup l’inverse. Il lui est donc particulièrement difficile d’opérer ce virage social, écologique, protectionniste, qu’il faudrait opérer et de liquider toute cette classe de bureaucrates d’État au service du Marché (ou plutôt de certaines grandes entreprises) dont il représente la quintessence. L’hypocrisie et les rôles de composition ont tout de même leurs limites. Il a d’ailleurs fort singulièrement avoué lors de la visite faite dans un hôpital parisien que ses différents plans de remise à plat du secteur de la santé et de l’hôpital depuis 2017 n’avaient pas été dimensionnés à la hauteur des problèmes réels. Mais à qui revient la faute de ce sous-dimensionnement, sinon à cette même haute fonction publique auquel il appartient qui s’enorgueillit depuis des années de ne pas écouter les revendications des divers secteurs mobilisés? Ce membre éminent de la corporation des spécialistes surdiplômés de la non-écoute et du mépris des revendications « corporatistes » des différents métiers du secteur public ou du pays profond en général  s’étonne tout d’un coup de son erreur grossière, et des conséquences pratiques de cette dernière.

Le plus simple à ce compte-là ne serait-il pas d’en tirer toutes les conséquences? En laissant à un autre ce poste de Président de la République qui le dépasse. Il ne le fera pas bien sûr. Cela serait là un choc que notre Narcisse se prenant pour le nouveau De Gaulle ne peut pour le coup assumer.  Aucune aide psychologique ne lui permettrait de surmonter le choc. Il n’a pas cette résilience-là. Il va donc s’accrocher, arranger les faits à sa façon, comme nous venons d’en avoir un avant-goût avec cette déclaration sur les masques qui n’ont jamais manqué, et probablement tenter de séduire encore le bon peuple par quelques formules alambiquées dont il croit avoir le secret, tout en exaspérant au passage toute personne un peu informée de la réalité de la situation.

Sa démission, pour souhaitable qu’elle soit, aurait d’ailleurs le triste effet de propulser au moins temporairement à la tête de l’État, l’actuel Président du Sénat, un Gérard Larcher, dont le poids dans le maintien du premier tour des municipales le 15 mars semble désormais bien établi, et dont le sens des réalités d’une épidémie, telle que celle que nous affrontons, semble donc quelque peu affaibli par le poids de l’âge. De fait, cette présence de Larcher à la tête du Sénat peut constituer l’une des bonnes raisons qui tendrait à faire réclamer une organisation du second tour des municipales dès le mois de juin. En effet, c’est à cette seule condition que tous les conseils municipaux seront enfin élus, et que, donc, les élections sénatoriales pourront se dérouler ensuite cet automne. Il faut espérer que la Seconde Chambre saura alors se doter d’un autre Président, nécessairement de droite certes, mais plus adapté aux circonstances, nécessairement troublées, d’une éventuelle démission d’Emmanuelle Macron.

Écartée (à mon grand regret!)  l’hypothèse de la divine surprise de la démission de l’acteur Macron, ayant enfin admis qu’il est mauvais à tous points de vue, il faut donc bien se mettre dans la tête que, pour le futur immédiat, nous sommes pris au piège de la Ve République : normalement, pour marquer une inflexion en matière de politique publique, c’est le Premier Ministre qui est remercié ou qui part, comme ce fut le cas par exemple en 1976 lors du départ de J. Chirac remplacé par R. Barre, ou lors du remplacement de P. Mauroy par L. Fabius en 1984. Dans le cas présent, c’est le Président lui-même qui incarne toute la ligne suivie depuis 2017. C’est lui et lui seul qui a décidé de transformer une victoire par défaut contre Marine Le Pen en un supposé blanc-seing enthousiaste de la majorité du peuple français pour son programme – comme ses partisans l’ont rappelé ad nauseam de manière mécanique à chaque protestation rencontrée depuis 2017.  C’est lui seul qui a décidé d’en profiter pour faire sa prétendue « Révolution » avec une base sociale et politique des plus réduite (au mieux 20% de l’électorat) pour l’approuver. Un départ du Premier Ministre ne changerait donc pas grand chose.

Et, puis, quel serait alors le nouveau Premier Ministre qui pourrait mettre sous tutelle ce Président obsolète avant l’âge, tout en changeant (un peu) de ligne en allant vers le social, l’écologie, le protectionnisme ? Rions un peu : Nicolas Hulot (faisant comme première mesure expulser le lobbyiste des chasseurs des couloirs des  palais de la République)?  Manuel Valls (lui pardonnant d’avoir trahi Hollande plus vite que lui)? Ségolène Royal (revenant sur ses déclarations assassines des derniers mois, car « Souvent femme varie… « )? Laurent Berger (encore une fois prêt à tout avaliser en faisant mine de s’opposer)? François Bayrou (lui pardonnant le coup de pied de l’âne de la probité de l’été 2017)? Stanislas Guérini (le charisme incarné)? Qui d’autre? F. De Rugy (la revanche de l’amateur de homard)? F. Hollande (l’hypothèse la plus drôle sans doute que j’ai trouvée)?   Je préfère encore garder Édouard Philippe. Une vraie droite vaut mille fois mieux qu’une simili-gauche.

Et j’ajoute pour l’éventuel idiot qui m’aurait lu jusqu’ici – désolé des banalités ici énoncées – : ce qui veut dire au final que, si l’on veut changer vraiment de politiques publiques, il ne suffira pas de protester, agir, manifester, contre ce pouvoir – utile bien sûr! indispensable même!-, mais qu’il faudra se débarrasser du personnage Macron et de ce qu’il synthétise. Rien de vraiment concret en matière de réorientation radicale des politiques publiques ne se fera en effet avant son départ du pouvoir. De ce point de vue, tous les manifestes d’intellectuels qui ne se donnent pas les moyens d’une action concrète pour mettre Macron dehors en 2022 me paraissent parfaitement inutiles. Imaginer le monde d’après, c’est bien, le faire advenir, c’est mieux. Dans un pays de démocratie représentative, cela passe par la voie électorale, par l’horizon 2022 donc. Sauf surprise.

Finalement Larcher…

 

 

 

 

 

 

Finalement Macron sera notre Gamelin.

En ce matin du jeudi 12 mars 2020, les autorités françaises restent toujours dans le discours lénifiant sur l’épidémie, pardon la pandémie, de coronavirus. Le Ministre de l’Éducation nationale vient en effet d’affirmer qu’il serait « contreproductif » (sic) de fermer toutes les écoles et autres établissements d’enseignement sur tout le territoire de la République. Il est vrai que fermer la grande garderie nationale pourrait inquiéter le bon peuple des travailleurs, si bête qu’il ne pourrait comprendre la nécessité de cette mesure. Et, hier, la visite dans une école du Ministre de la Santé et du Ministre de l’Éducation nationale a été tout de même du dernier ridicule, en prétendant qu’il suffirait que les petits enfants se lavent les mains régulièrement pour que tout aille pour le mieux. Ce moment va rester dans les annales de la bêtise universelle. Traduisant sans doute l’ambiance au sommet de l’État,  la porte-parole du gouvernement a affirmé hier que les mesures prises en Italie au début de l’épidémie ont été inutiles et non scientifiquement fondées. Voilà qui va aider à l’apaisement des relations franco-italiennes… C’était bien la peine de faire un sommet franco-italien à Naples il y a quelques semaines pour en arriver à ce degré de mépris.

La réaction des autorités françaises me fait surtout horriblement penser à la description par Marc Bloch dans l’Etrange défaite de la réaction de l’État-major français dirigé par Gamelin face à l’invasion allemande du 10 mai 1940. Selon l’historien, toute cette défaite  correspondit à l’incapacité de nos chefs militaires à comprendre le rythme, la vitesse, qu’imposait désormais l’adversaire. L’armée française tentait toujours de redresser la situation sur une ligne de front déjà dépassée de fait par l’avancée ennemie. Ce dernier allait en effet beaucoup plus vite que dans tout ce qui était pensable alors par nos chefs. Face à de l’inédit, il faut réagir de manière inédite. Visiblement la start-up nation n’est pas si prête à innover qu’elle ne le prétend.

Ayant consacré le gros de mon activité scientifique depuis 30 ans à l’étude de la vie politique italienne, et ayant quelque affection pour l’Italie, je dois dire que je suis plus qu’affligé par ces réactions.

De fait, j’y vois la confirmation de ce que j’ai toujours su, et qui explique le peu d’intérêt pour mon sujet de prédilection en France. Il y a au sein des élites politiques et administratives françaises un discret mais profond mépris pour les Italiens, largement en raison de la supposé impéritie de leur système politique encore accommodé à la sauce IVème République française. Or les tous derniers jours ont montré au contraire une capacité extraordinaire de ce système politique, supposément dysfonctionnel par nature, à prendre des décisions pour le moins radicales. Le gouvernement italien dispose en effet d’une arme sans appel en cas d’urgence, le décret-loi. Les décisions prises par le gouvernement Conte l’ont été sous cette forme. Ces derniers sont d’application immédiate. Ils doivent juste être validés par le Parlement dans les 60 jours. Ils entrent en plus assez dans les détails pour que chacun puisse savoir immédiatement à peu prés à quoi s’en tenir. La présomption française se voit aussi dans la conviction des autorités que notre système de santé saura mieux réagir que le système de santé italien. Or il est évident que les mêmes causes produiront les mêmes effets. N’en déplaise aux fantasmes de supériorité entretenue par nos élites politiques et administratives, l’Italie n’est pas un pays lointain ni un pays sous-développé. Visiblement les Danois, ces affreux nordiques à la xénophobie bien connue, qui ont pris des mesures drastiques ces dernières heures, l’ont bien compris. Pas nos beaux esprits progressistes dans leurs ministères.

En outre, il faut souligner que ces décisions des derniers jours sont le fruit d’une réaction à la fois transpartisane et corporative. L’opposition externe à la majorité gouvernementale, la Ligue de Matteo Salvini, poussait de son côté à des mesures fortes. L’opposition interne à la majorité elle-même, Matteo Renzi, allait dans le même sens. (Il a d’ailleurs fait un entretien en anglais avec les médias internationaux pour pousser tous les pays à faire de même, et à ne pas connaitre le même sort que l’Italie qui a trop procrastiné au début.) La majorité Mouvement 5 Étoiles/ Parti démocrate, a rallié cette position. Celle-ci s’explique surtout largement par la nature encore discrètement corporative du système politique italien. En effet, l’impulsion est venue largement de Lombardie: la région Lombardie, gouvernée par la Ligue, a consulté l’Assolombarda (le patronat organisé) de la région, qui constitue le cœur de la Confindustria (le Medef italien). Cette discussion a sans doute calibré les mesures à prendre, finalement adoptées et étendues à tout le territoire national.  De fait, en ces circonstances tragiques, l’Italie démontre qu’il existe encore en son sein des réseaux corporatifs (dont les partis politiques qui ne sont pas complètement des coquilles vides, contrairement à LREM) qui permettent de faire circuler rapidement l’information de la base au sommet. Je suppose aussi, vu l’alignement du Vatican, sur les mesures prises par le gouvernement italien, que les réseaux catholiques sont aussi impliquées dans cette réaction radicale.

Maintenant, nous sommes jeudi matin. Peut-être ce soir même notre Président aura-t-il à cœur de me démentir, et de montrer une véritable capacité de disruption. J’en doute. On annonce qu’il veut rassurer. « Nous nous replions sur des positions prévues à l’avance. »

Post-scriptum (matin du vendredi 13 mars 2020):

Fort heureusement, le Président s’est laissé convaincre par les scientifiques consultés hier de prendre la décision drastique qui paraissait déjà en retard: la fermeture « jusqu’à nouvel ordre » de tous les lieux scolarisant des enfants et des jeunes. C’est déjà cela. Il y aura sans doute d’autres mesures, et cela ne va pas être très facile dans les prochaines semaines de vivre normalement, surtout en ville. J’ose espérer que la suite des événements continuera à invalider mon post, et que, malgré tout, Emmanuel Macron ne restera pas dans l’histoire comme le Président nous ayant mené dans le mur d’une épidémie hors de tout contrôle.

Pour ce qui est de ma réaction, j’ai vu ensuite la publication en fin d’après-midi de ce même jeudi sur le site de Libération d’un appel des correspondants de presse français en Italie à prendre au sérieux la situation italienne et à ne pas répliquer les erreurs commises au début par ce pays. Il est évident que mon énervement du matin, proche de la panique si je suis honnête, tenait à la lecture de la presse italienne ces temps-ci.

La personne qui tient lieu de porte-parole du gouvernement a dû s’excuser pour ses propos sur l’Italie. J’ose espérer que nous en serons débarrassés dès le prochain remaniement gouvernemental. Tant de nullité satisfaite d’elle-même n’est plus acceptable dans de telles circonstances.

 

 

 

Macron, notre Thatcher, notre Brüning ou notre Laval?

Nous voilà donc arrivé fin février 2020, bientôt trois ans de « macronime ». Que ce fut long, et que cela reste long encore. Une nouvelle décennie a (mal) commencé. L’Australie a brûlé. Le coronavirus de cette année nous plonge tous dans un film catastrophe de série B, dont l’issue semble pour le moins incertaine. Et, en France, le conflit social sur la réforme des retraites, commencé tout de même le 5 décembre 2019, continue. Les avocats en particulier restent mobilisés, démontrant ainsi chaque jour qui passe le mépris du « macronisme » pour toute une profession au cœur de notre vieux libéralisme venu du XIXème siècle républicain.  Le conflit s’est désormais déplacé à l’Assemblée nationale, où il ne fait plus mystère pour personne que tout cela finira en 49.3, soit disant à cause de  députés  stalino-vénézuéliens qui empêchent un débat serein avec leurs amendements sans intérêt et leurs questions désagréables. Tout cela était si prévisible qu’il n’y a même plus lieu de commenter.

Sur le fond, à mesure que le temps passe, l’état du conflit sur cette réforme des retraites me parait en effet désormais d’une clarté aveuglante.

Premièrement, tout le déroulement des négociations, parfois brèves, avec les divers syndicats montre que le sens général de la reforme des retraites (dite « réforme universelle par points ») constitue en une baisse des droits (financiers) à la retraite et à un recul dans le temps du moment où les personnes concernées peuvent faire valoir leurs droits acquis à la retraite. On dispose désormais d’une belle collection de secteurs (policiers, militaires, pilotes de ligne, etc.) où la négociation a consisté à ne rien changer, ou à changer assez lentement les choses pour que les personnes concernées puissent se préparer. Cette réalité est bien sûr aussi générationnelle: en effet, depuis les annonces du 1er ministre le mercredi 11 décembre, chacun sait que, pour ce qui concerne le calcul des droits, rien ne changera avant les générations nées en 1975. Autrement dit,  cette réforme, comme toutes les réformes des retraites depuis les années 1990, vise à diminuer le montant des retraites servies et la durée du temps de retraite (ou au moins à le maintenir constant, si l’on suppose que l’espérance de vie se trouve bien en augmentation). Le site ad hoc du gouvernement destiné à rassurer  s’avère  lui-même très clair sur ce point, avec son titre « Système universel des retraites :Suis-je concerné(e)? ».  Le quidam y arrive vite à une information essentielle: « Pensez-vous pouvoir prendre votre retraite avant le 1er janvier 2037 (dans 16 ans) ? » (Notez la double précision pour les mal comprenant ). Et si oui, le site vous indique gentiment que rien ne change pour vous. Il précise depuis janvier 2020: « La possibilité du départ à la retraite à partir de 62 ans est maintenue. ». Bien évidemment, cette possibilité est assortie de toutes les conditions financières déjà présentes, et peut-être d’autres qui se rajouteront d’ici l’été à travers le travail de la Conférence de financement.  Tout cela est évidemment cousu de fil blanc: les retraites du futur seront bel et bien pires que celles d’aujourd’hui, et il s’agit d’indiquer que seuls les jeunes trinqueront donc vraiment. (Cela leur apprendra encore une fois à ne pas voter!) Il ne restera plus aux personnes nées à partir de 1975 – à celles qui en auront les moyens – qu’à se précipiter chez leur banquier ou leur assureur pour se doter d’une retraite par capitalisation.  Toute la rhétorique enchantée des porte-parole de la majorité se brise sur ce simple fait:  le combat de tous les syndicats sectoriels (comme ceux des policiers ou des avocats par exemple) et de la majorité des confédérations syndicales (CGT, FO, FSU, CFE-CGC) vise à conserver l’ancien système. Personne parmi eux n’a jamais proposé d’appliquer dès aujourd’hui les prétendus bons aspects du nouveau système (la fameuse meilleure prise en compte du caractère discontinu des carrières, le meilleur sort fait aux femmes…). Le gouvernement aurait proposé  que, dès l’an prochain, l’on calcule pour chaque futur nouveau retraité sa retraite selon l’ancien système et selon le nouveau système et que l’on lui attribue comme montant de retraite le meilleur résultat obtenu, il aurait été possible qu’un esprit logique ait été séduit. Au contraire, on ne fait actuellement que comparer l’ancien système et le nouveau système dans un futur lointain, et les résultats, surtout si l’on s’interroge un peu sur les nombreux détails omis par le gouvernement, ne sont pas des plus probants pour la générosité du nouveau système. Pour les enseignants nés après 1975 les seuls concernés désormais, le caractère en est apparu tellement désastreux que le gouvernement a dû accourir pour leur promettre de tout faire pour ne pas en arriver là.

Deuxièmement, la manière qu’a le gouvernement de faire des concessions aux diverses forces mobilisées contre sa réforme semble totalement liée à des considérations de rapports de force, et aucunement à la justice intrinsèque qu’aurait un départ à la retraite à tel âge et avec tel montant pour telle ou telle profession, comme pour les égoutiers, ou bien à l’existence d’un système de retraite bien (auto-)géré par une profession, comme pour les avocats. La corporation policière a donc été particulièrement bien servie, et n’a eu à montrer que sur une seule journée son caractère décidément indispensable à ce pouvoir ne tenant que par sa capacité à contrer par la force policière les mobilisations sociales. Plus anecdotique, les danseurs de l’Opéra ont obtenu pour eux-mêmes la « clause du grand-père » (qui veut dire que toutes les personnes en poste garderaient leur ancien système avec retraite à 42 ans, seuls les nouveaux recrutés seraient concernés), ils l’ont dignement refusé pour l’instant. Il est vrai qu’il reste compliqué, même pour un gouvernement comme celui d’Emmanuel Macron, d’expliquer qu’on peut danser à un haut niveau jusqu’à 62 ans, et dangereux de rentrer dans une discussion un peu sérieuse sur l’usure du corps et de l’esprit au travail. N’est-il pas vrai pour le Président que le travail n’est jamais « pénible »? Les députés de la majorité  lors du débat parlementaire semblent être frappés de la même cécité – liée à leur propre condition sociale de CSP+ – vis-à-vis du caractère pénible, usant et aliénant du travail. On aura rarement eu l’occasion de voir aussi clairement dans un tel forum à quel point les classes sociales existent. On comprend d’ailleurs qu’il soit du coup de la plus grande urgence pour un tel pouvoir de ne plus financer du tout les sciences sociales dans les universités et au CNRS.

Où cela nous mène-t-il politiquement? Aux yeux de Macron lui-même et de ses proches, il y a et il y aura sans doute le sentiment d’avoir enfin réformé la France, non sans mal certes – avec le fameux mandat de l’élection présidentielle de 2017, répété désormais comme un mantra. Le récit néo-libéral triompherait enfin. Finalement, ce qui ne fut pas fait en 1995 l’aurait été en 2019-20: le mouvement social aura été vaincu en jouant la durée et la répression policière, sans prendre en compte l’opinion publique restée obstinément du côté des protestataires. A ce stade, qui se soucie d’ailleurs  encore des sondages? En faisant cette réforme de plus, après celle du marché du travail et de l’indemnisation du chômage, en attendant celle de l’assistance (RSA en particulier), E. Macron croit sans doute ne faire que son devoir, à savoir démanteler le « modèle social français » pour aller vers un modèle d’État social résiduel low cost à l’anglo-saxonne. Le premier problème de cette vision pour tout dire thatchérienne des choses, qui finirait par être apprécié par une bonne part de l’électorat, est que toutes les réformes depuis 2017, dont celle présente des retraites en 2019-20, s’accompagnent d’une énorme dose d’hypocrisie, d’une présentation fallacieuse où, prétendûment, les personnes concernés doivent s’en trouver mieux. Cela ne trompe certes pas grand monde, mais cela ne peut qu’irriter encore plus les gens hostiles à ces transformations. Personnellement, je préférerais par exemple entendre un discours clair sur la disparition à terme de la fonction publique pour tout ce qui n’est pas les quelques fonctions régaliennes plutôt que l’enfumage actuel sur la rénovation de la fonction publique, je préférerais aussi qu’on dise franchement que la retraite par répartition deviendra résiduelle à terme et qu’il faudra se tourner vers la capitalisation, je préférerais qu’on assume la fin de l’hôpital public, etc. Le minimum serait au moins de prévenir tout un chacun de la situation future pour que chacun puisse s’y préparer. Cette hypocrisie permanente est donc particulièrement pénible. Le mensonge pur et simple, comme celui de la porte-parole du gouvernement sur la nécessité de faire 65 référendums si l’on voulait approuver par voie directe la loi de réforme du système de retraite,  finit aussi par exaspérer. E. Macron se fait donc ainsi plus d’ennemis que nécessaire.

Plus généralement, comme l’ont montré tous les sondages, la majorité des actifs est hostile à cette réforme. Il est probable à ce stade qu’en raison des pouvoirs dont dispose un Président doté d’une majorité à la Chambre des députés et de la loyauté sans faille de la police, elle finisse par être adopté. Il reste seulement à voir si la CFDT ira jusqu’à lui donner son blanc-seing, reconnaissant ce monstre pour son enfant, ou si elle aura enfin le courage de se dire manipulée et instrumentalisée. Quoi qu’il en soit, l’épisode laissera sans doute dans le monde du travail un sentiment de mépris profond. Encore une fois, les droits des actifs sont revus à la baisse.  L’horizon long de la plupart d’entre nous s’obscurcit.  Les mobilisations de 1995 contre les réformes Juppé sont souvent interprétées comme l’une des explications de la victoire surprise deux ans plus tard de la « gauche plurielle » dirigé par Lionel Jospin. On peut donc s’interroger sur les effets électoraux des mobilisations de cette année.

Il n’aura échappé à personne que le Rassemblement national (RN) de Marine Le Pen s’est positionné contre cette réforme, tout comme d’ailleurs son allié du second tour de l’élection présidentielle de 2017, Debout la France (DLF) de Nicolas Dupont-Aignan. Pour des raisons évidentes, soutenir même indirectement un combat de la CGT ne va pas de soi pour ces deux partis. Mais il reste qu’ils ont habilement pris cette position-là. Ils prennent date comme on dit. De fait, en réformant à coup de flash-ball et de 49.3 la France, Emmanuel Macron prend tout de même un risque pour 2022, d’être notre Brüning, ce réformateur obtus qui constitue à l’insu de son plein gré les conditions économiques et sociales propices par la somme des désespoirs engendrés à l’arrivée de l’extrême-droite au pouvoir. Soit exactement l’inverse de ce qu’il prétendait vouloir faire en se présentant à la Présidence de la République en 2016-17. Le risque n’est pas tant que toutes les personnes mobilisées contre ses différentes réformes anti-sociales  depuis 2017 votent contre lui au second tour de l’élection présidentielle en donnant leur suffrage à une Marine Le Pen de nouveau arrivée au second tour, mais que beaucoup d’entre elles s’abstiennent tout simplement. Cela vaut pour toute cette France ne se sentant pas proche d’un parti, mais qui se mobilise cependant comme « Gilets jaunes », comme « membres d’un collectif » ou comme « syndiqués ». Il est même probable qu’à force de combler sa droite en matière économique et sociale et d’en rajouter en plus dans les mesures liberticides et/ou xénophobes d’ici 2022,  il devienne presque impossible aux différents dirigeants d’une gauche éclatée façon puzzle d’appeler à voter pour Emmanuel Macron « pour faire barrage » au second tour.

Après ce scénario d’un Macron ouvrant la voie à l’extrême-droite (y compris aussi en normalisant complètement le discours de cette dernière sur l’immigration ou sur l’islamisme), on peut encore rêver d’une gauche unie qui lui oppose d’ici 2022 un nouveau Front populaire. En effet, à la fois par toutes ses réformes et par tous ses manquements en matière de politiques publiques (par exemple, le sous-financement chronique de l’hôpital ou de l’université), le « macronisme » dessine en creux un programme minimal pour la gauche, écologistes compris. Les revendications des divers secteurs mobilisés (santé, social, éducation, université, etc.), qui n’aboutiront sans doute pas sous le « macronisme », pourraient  être totalisées pour bâtir un programme ayant quelque chance d’être populaire.  Il est aussi intéressant d’ailleurs de voir que la réforme des retraites semble enfin, tout au moins au niveau parlementaire, creuser un vrai fossé entre LREM et le PS.  Certes, à ce stade, si l’on regarde les choses au niveau national, cette reconstitution d’un camp de la gauche, comprenant aussi les écologistes et les insoumis, semble pourtant bien mal engagée. L’absence de leadership un peu partagé en son sein est patent. L’attitude de Yannick Jadot, à la tête d’EELV, ne présage en particulier rien de bon. Il reste toutefois que, dans un mois, les municipales vont peut-être éclaircir l’horizon. En effet, en dehors de la défaite fort prévisible de la majorité présidentielle, sauf là où elle se sera habilement réfugiée dans le giron de la droite, il faudra voir si les listes de gauche (socialistes, communistes, écologistes, insoumis, etc.) arrivent à s’unir, au premier ou au second tour, comme un camp opposé à l’extrême-droite, à la droite, mais aussi à LREM.  Et, si possible, à l’emporter parfois.

Cette césure locale entre LREM et la gauche (y compris ce qui reste du PS) me parait essentielle pour la suite: en effet, LREM, comme le montre sa nomenklatura d’ex-strauss-kahniens à la Benjamin Griveaux, est essentiellement une scission de la droite arriviste du PS. Cela correspond bien à une gestion « apolitique » des affaires locales, souvent via l’influence « dépolitisante » des intercommunalités (où droite, centre et gauche doivent travailler ensemble). Il faut donc voir si ce qui reste de PS au niveau local continue majoritairement son alliance de fait avec sa propre scission LREM ou si les élections municipales clarifient les choses en constituant une césure nette entre PS et LREM.  De ce point de vue, la situation grenobloise pourrait bien être le symbole national d’un échec: un candidat PS, Olivier Noblecourt, semble bien s’orienter vers une alliance de second tour avec la candidate LREM, Emilie Chalas, pour contrer la reconduction à la mairie d’une alliance « rouge-verte ». Que la direction du PS accepte une telle situation en ayant investi un tel candidat ayant travaillé depuis 2017 pour la « macronie » ne présage vraiment rien de bon pour l’avenir.

Quoiqu’il en soit, s’il n’y a pas de réveil électoral et quelques victoires pour la gauche dans cette élection municipale, le scénario du nouveau Front populaire risque bien de rester des plus chimériques, et il faudra se préparer à l’un des deux autres, ou à leur combinaison. Et, en plus, avec le coranavirus qui va tous nous tuer, on n’est même plus sûr connaître la fin de la parabole d’Emmanuel Macron dans la politique française. Dommage.

Romaric Godin, La guerre sociale en France. Aux sources économiques de la démocratie autoritaire

Il reste encore en France des journalistes qui travaillent à fond leur sujet et qui entendent en faire la démonstration aux yeux du monde par des livres bien conçus. Romaric Godin (actuellement à Mediapart, et auparavant à la Tribune) est de ceux-là – un anti-« éditorialiste »  en quelque sorte, un journaliste à l’ancienne. Son ouvrage, La guerre sociale en France. Aux sources économiques de la démocratie autoritaire (Paris : La Découverte, 2019)  constitue en effet une belle présentation et analyse de ce qui a produit le « macronisme » et sa dérive de plus en plus nette vers une vision pour le moins autoritaire de la démocratie française. Le livre s’ouvre d’ailleurs sur la perquisition ordonnée au siège de Mediapart le 4 février 2019 faisant suite aux révélations de ce média sur les dessous de l’affaire Benalla (p.7-8). L’auteur sait donc de quoi il parle en matière de dérive autoritaire en cours.

Pour Romaric Godin, le « macronisme » n’est au fond que la revanche ultime sur les concessions faites par le Capital au Travail en 1945, le néo-libéralisme fait homme dans la personne d’Emmanuel Macron. C’est l’État – au sens de sa force répressive, légale et physique –  qui bascule de nouveau complètement dans le camp du Capital. L’équilibre ou la neutralité entre ces deux camps, Travail et Capital, que l’État avait adopté après les deux guerres mondiales et les mobilisations populaires depuis la fin du XIXème siècle, n’est donc plus d’actualité, et il est significatif que, pour l’auteur, le néo-libéralisme d’aujourd’hui revient de fait mutatis mutandis à la situation du XIXème, ce siècle de la bourgeoise triomphante, au libéralisme d’avant 1914. « Le capitalisme français du XIXème siècle n’est pas très éloigné d’un idéal néolibéral où la puissance publique vient garantir la protection des profits. »(p. 92) R. Godin rappelle en effet contre la propre auto-définition du néo-libéralisme par lui-même, reprise par la plupart des commentateurs dont moi-même quand je fais cours à mes étudiants (l’État régulateur au service de l’instauration de marchés libres et concurrentiels, vs. le pur laissez-faire déstabilisant du libéralisme classique) que l’histoire de France ne manque pas au XIXème siècle d’épisodes où l’État (impérial, royal, républicain) se met manu militari au service de la bourgeoisie pour préserver les marchés libres et permettre le profit des capitalistes.  En somme, on n’a pas attendu dans la douce France Margaret Thatcher et Ronald Reagan pour briser les reins des syndicats et des mobilisations populaires, un Adolphe Thiers savait très bien le faire en son temps. Ce grand bond en arrière que diagnostique Romaric Godin justifie largement la radicalité du titre choisi pour son ouvrage, et l’allusion au Marx des Luttes de classe en France et de la Guerre civile en France est transparente. (Voir aussi les citations de K. Marx, K. Polanyi, et J. Garnault, mises en exergue de l’ouvrage, p. 5)

Romaric Godin retrace donc la genèse et le développement des idées néo-libérales dans la France contemporaine. Pour qui connait le sujet, la démonstration est plutôt classique et nourrie de bonnes sources, en montrant par exemple que ces idées ne sont pas importées, mais s’enracinent profondément dans les élites françaises. Au delà de ce récit qui informera le lecteur sur les sources du « macronisme », il insiste, à juste titre, sur trois points.

Le premier qui revient à plusieurs reprises dans l’ouvrage est que le néo-libéralisme se présente comme l’absolue vérité de l’économie, comme la science définitive de la société, la seule description possible du réel. Comme il s’agit de la vérité, comme le réel ne se discute pas, toute personne qui n’y croit pas doit être soumis à de la « pédagogie », et aucune discussion rationnelle n’est possible pour amender la doctrine. Ce côté inflexible de la doctrine – appuyé sur son scientisme – se présente lui-même de manière quelque peu trompeuse comme du « pragmatisme », parce qu’il s’agit simplement de s’adapter au réel. Selon Romaric Godin – textes et déclarations à l’appui -, Emmanuel Macron, tout comme son actuel Premier Ministre ou son Ministre de l’économie,  croient donc s’inspirer d’une science – ce qui se voit aussi bien dans leurs actes et leur insistance à persévérer en toute chose. Ce n’est bien sûr par la moindre ironie de l’ouvrage qu’un journaliste ose se référer à Marx en parlant de Travail et de Capital, tout en décrivant la dérive scientiste du néo-libéralisme, aboutissant à la même rigidité doctrinale que le défunt marxisme scientifique.

Le second est que le néo-libéralisme se vend comme une promesse d’amélioration de la justice entre individus et d’augmentation du niveau de vie de tous. Le marché, désormais libéré des rentes et autres entraves à une saine émulation par l’action résolue de l’État, permettra à chacun d’y être valorisé et reconnu à sa juste valeur. La libération des forces de la concurrence permettra par ailleurs l’innovation, et donc l’augmentation du niveau de vie. « L’individu néolibéral par essence est le consommateur, à qui on promet, par la libre concurrence et le jeu du marché, le meilleur prix. » (p. 48)  La promesse de « progrès social », associé au néo-libéralisme, est donc dûment rappelée par R. Godin (p.46-54), avec l’obligation qu’y ont toutefois les travailleurs de se plier à toutes les volontés des entrepreneurs, car eux seuls créent de la valeur. Dans ce discours, il y a de fait un horizon de sens offert par le néo-libéralisme aux sociétés qu’il entend régir. C’est là l’une des clés de son succès, et de sa capacité à séduire y compris à gauche, cette gauche néo-libéralisée qui passe de Fabius et Rocard en Hollande, dont finalement Emmanuel Macron, par son parcours, n’est que le dernier avatar en date. Comme de nombreux auteurs avant lui, R. Godin souligne que cette promesse d’amélioration du sort de tous par le néo-libéralisme n’est guère tenue en pratique si l’on regarde l’augmentation des inégalités dans les sociétés occidentales contemporaines depuis les années 1970 (p.55-60). Il ajoute qu’au delà du succès économique proprement dit, les dirigeants néo-libéraux, dont Emmanuel Macron, visent aussi à convertir la grande majorité de la population à leur doctrine, et, que, malgré les déboires évidents que le néo-libéralisme connait, en particulier depuis 2007-08, ils attendent encore et toujours une conversion de la grande masse des individus à leurs idées. « Parvenu au pouvoir grâce à une alliance de circonstance, avec une partie des opposants au néo-libéralisme pour empêcher l’extrême-droite d’accéder au pouvoir, Emmanuel Macron a estimé que son élection valait adhésion à ses idées. Mais, pour transformer cette illusion légale en réalité et réalisé son rêve de ‘transformation néo-libérale’, il lui faut d’avantage que gagner des élections : il lui faut mener un combat culturel et faire accepter aux Français une marchandisation et une individualisation croissantes de la vie sociale, ainsi que l’abandon progressif des systèmes de solidarité et de protection mis en place depuis 1945. » (p. 236) « Macron tente de gagner du temps, persuadé qu’une fois les réformes établies, le combat culturel sera gagné et qu’il pourra aller encore plus loin » (p. 237). Cet aspect culturel du néo-libéralisme mérite en effet d’être souligné.

Le troisième point est le long conflit qui oppose depuis les années 1970 des élites économiques et administratives converties au néo-libéralisme et la majorité de la population française qui s’y montre décidément réticente, avec les politiciens de droite ou de gauche en médiateurs entre ces deux volontés. En effet, Romaric Godin montre, après d’autres auteurs, que le modèle économique et social français bascule à petite vitesse dans le néo-libéralisme depuis les années 1970 – d’où l’idée d’un « modèle mixte ». Cette lenteur à tout privatiser, flexibiliser, à se débarrasser des compromis d’après guerre, etc. dure dans le fond jusqu’à la Présidence Hollande, où les choses commencent vraiment à s’accélérer, pour devenir ensuite frénétiques sous la Présidence Macron. Elle s’explique par le fait que chaque camp partisan qui détient le pouvoir depuis les années 1970 le perd systématiquement lorsqu’il va trop loin sur le chemin du néo-libéralisme. Nos politiques sont donc prudents, ne voulant pas perdre les élections, alors même que les élites néo-libérales, non-élues, ne cessent de les presser d’agir pour le bien suprême du pays. Il se trouve que j’ai participé au jury d’une thèse en science politique portant sur le destin du néo-libéralisme dans la France contemporaine, celle de Kevin Brookes, lui-même un militant libéral, qui ne dit pas dans le fond autre chose. Il insiste en particulier sur l’échec de Jacques Chirac en 1988 après les deux années de cohabitation où la droite RPR-UDF avait adopté publiquement le néolibéralisme comme doctrine de gouvernement. Cet échec aurait vacciné les dirigeants de la droite de rejouer pleinement cette partition, jusqu’à la campagne de N. Sarkozy de 2007 (marqué aussi comme le rappelle R. Godin par une bonne dose de law and order et de xénophobie pour retenir l’électeur de droite de voter FN) et celle de F. Fillon en 2017. De fait, selon les divers indicateurs développés par K. Brookes, le néo-libéralisme s’impose en France depuis les années 1970 dans les politiques publiques, mais plus lentement qu’ailleurs et à un coût budgétaire plus élevé. Il n’observe d’ailleurs pas de différence notable entre les gouvernements de droite (RPR-UDF) et de gauche (dominés par le PS) sur ce point (après 1988). Les « gilets jaunes » ont donc rationnellement raison de se méfier aussi bien des politiciens de gauche que de droite.

Pour ce qui est du présent, ce long conflit n’est pas résolu, la guerre sociale va faire rage: il n’existe pas en effet de majorité populaire pour adopter des politiques néo-libérales. Emmanuel Macron a réussi à être élu par la vertu d’une configuration bien particulière, sans avoir l’appui d’une majorité réelle de la population pour faire ses réformes, mais nul n’ignore qu’il les fait quand même à marche forcée, d’où l’inévitable tentation autoritaire pour les faire passer. Même si Christophe Barbier et tous les autres éditorialistes de sa classe font des efforts presque surhumains pour faire la pédagogie de la réforme, et si nos forces de l’ordre ont été mobilisés depuis 2016 au moins pour faire de la propagande par le fait auprès des manifestants récalcitrants aux promesses du néo-libéralisme, nos concitoyens ne sont en effet décidément pas convaincus. Romaric Godin se pose d’ailleurs la question de la raison de cette réticence au néo-libéralisme de la part de la masse des Français. Il les voit dans l’histoire de France, justement dans ce XIXème siècle libéral qui aurait laissé de forts mauvais souvenirs à la population française (p. 90-101). Il aurait pu aussi citer à l’appui de sa thèse les travaux de l’historien Gérard Noiriel montrant que les paysans français ont tout fait au XIXème siècle pour rester paysans et pour ne pas devenir eux-mêmes prolétaires laissant souvent cette triste condition aux premiers immigrés sur le sol de la Grande Nation. Il se trouve aussi que, lors de la soutenance de thèse de Kevin Brookes, certains membres du jury lui ont reproché de simplement constater, grâce aux sondages d’opinion, la réticence des citoyens français face aux propositions néo-libérales comme facteur de blocage ou de ralentissement des réformes néo-libérales, mais de ne pas être en mesure de l’expliquer. Dans le même ordre d’idée, il faudrait aussi se demander pourquoi, comparativement, les Français valorisent tellement le travail, et surtout le travail bien fait, ce qui constitue un point d’achoppement majeur avec la vision néo-libérale de la vie qui néglige complètement cet aspect.

Par contre, Romaric Godin, s’il se pose la question de la source des réticences populaires envers le néo-libéralisme, n’ouvre pas  complètement le dossier des raisons profondes qui poussent nos élites à s’en tenir à ce néo-libéralisme. Il reconstruit cependant très bien le cheminement de ces idées (du Rapport Armand-Rueff du début des années 1960 au Rapport Attali de 2007), il rappelle quelques grand noms de cette saga (M. Pébereau, A. Minc, etc.), il explique aussi très bien les intérêts économiques derrière cette re-marchandisation de divers champs d’activité. L’intérêt de classe de la bourgeoisie pourrait certes suffire  à expliquer cette belle ténacité de la part de ses représentants éclairés à imposer au fil des décennies des politiques publiques dont le grand public ne veut pas. Cependant, je crois qu’il manque quelques pièces du puzzle. Tout d’abord, pourquoi les politiciens, constatant que le néo-libéralisme est bien peu populaire et mène  à coup sûr en France à la défaite électorale, n’ont-il pas été chercher d’autres idées? Quand J. Chirac utilise l’idée de « fracture sociale » en 1995 pour s’imposer face à Balladur, pourquoi se retrouve-t-on ensuite avec un Juppé à Matignon? Est-ce parce que, de toute façon, les élites politiques et administratives ne savent plus mettre en œuvre que du néo-libéralisme horizon indépassable de leur temps? Ou est-ce parce que, derrière le mot de « fracture sociale », il n’existe pas alors de doctrine économique et sociale permettant vraiment de faire autre chose? C’est sans doute ce que dirait R. Godin puisqu’il souligne qu’il n’existe pas, même aujourd’hui, de paradigme économique et social alternatif au néo-libéralisme (p. 240). Ensuite, s’il est vrai que les plus dominants parmi les membres de l’élite économique et administrative du pays sont des néo-libéraux convaincus, pourquoi n’a-t-on jamais vu jusqu’ici une élite alternative de challengers frustrés mettre en danger cette prééminence? Est-ce lié au fait que, dans nos grandes écoles (dont bien sûr l’ENA), le recrutement est de plus en plus bourgeois de fait, et qu’il n’y existe plus que des futurs clients des dominants déjà en place? Ou que, globalement, l’enseignement qui y est professé y a été tellement néo-libéral dans son esprit depuis des décennies – merci Raymond!- que personne ne pense autrement? Et puis est-ce que le néo-libéralisme ne se maintient pas dans nos élites parce qu’il constitue un credo simple, voire simpliste, pas bien coûteux à retenir et à resservir ensuite en toute circonstance?

Pour ce qui est de l’avenir, Romaric Godin est plutôt d’un optimisme mesuré, et c’est là un euphémisme. Il constate que, si le néo-libéralisme d’Emmanuel Macron ne dispose d’aucune majorité dans le pays, il est soutenu par une solide minorité d’électeurs et par la plupart des élites étatiques et économiques. Ses opposants sont eux aussi en mauvaise posture: le Rassemblement National (RN) reste honni par une majorité d’électeurs pour sa xénophobie, la droite n’a plus de doctrine distincte du néo-libéralisme, et les gauches sont plus désunies que jamais. En outre, R. Godin souligne que le RN et les gauches ne peuvent se coaliser contre E. Macron.  Comme les mécanismes institutionnels de la Vème République semblent incapables de médiatiser cette tension à l’œuvre entre le projet des élites néo-libérales incarné par E. Macron et les refus populaires de ce dernier, il ne reste du coup que l’inédit, comme le mouvement des Gilets jaunes, ou la tentation autoritaire d’un pouvoir « au service d’une seule classe » bien servi par l’armature d’une République présidentielle sans contrepouvoirs institutionnels forts. Pour ne pas désespérer son lecteur, R. Godin finit par le souhait qu’une alternative crédible à la fois sociale et écologique se construise (p. 240-243) pour éviter le néo-libéralisme au forceps, le lepénisme par désespoir ou la glissade dans la violence entre classes sociales . Ces trois dernières pages ne sont pas les plus convaincantes de cet ouvrage, par ailleurs si bien vu, mais avait-il le droit de laisser son lecteur sans espérance aucune? Sans doute non.