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François Denord, Antoine Schwartz, L’Europe sociale n’aura pas lieu

denordschwartzFrançois Denord et Antoine Schwartz se sont associés pour publier à la veille des élections européennes chez Raisons d’agir Éditions (Paris, 2009), un petit livre incisif,  L’Europe sociale n’aura pas lieu. Il est vrai que les résultats électoraux  de la gauche socialiste  aux élections européennes en France et ailleurs semblent devoir légitimer a posteriori leur jugement aussi péremptoire que définitif.

Ces deux auteurs y proposent en effet une thèse forte, exprimée en peu de pages (138 pages de livre de poche, notes comprises)  mais argumentée : selon eux, dès les années 1950, dans l’ADN de la construction européenne,  un programme néo-libéral  a été inclus qui ne demandait qu’à croitre et embellir. L’orientation « néo-libérale », qu’on date souvent à tort  selon eux des années 1980, avec l’adoption du traité de l’Acte Unique et le « Grand Marché »  dont il cherche à faciliter la réalisation, et qu’on relie au « Grand tournant » de ces années Thatcher-Reagan, serait présente dès le début, aussi bien dans le Traité de la CECA que dans le Traité de Rome. C’est en un sens une évidence, le projet européen n’a-t-il pas d’abord été connu sous le nom même de « Marché commun » qui en indique bien l’orientation première? Les partis  communistes n’en ont-ils pas été les plus fervents et constants détracteurs?  Les Etats-Unis d’Amérique et leurs entreprises majeures ne l’ont-ils pas soutenu avec constance? Les universitaires américains (non-marxistes!) n’en ont-ils pas fait les premiers la théorie? Les auteurs rappellent, pour expliquer cette erreur de perspective, que les Etats européens ne se sont certes  pas privés dans les années 1960-1970 de faire quelques grosses entorses à l’esprit libéral du Traité de Rome, en protégeant par exemple leurs « champions nationaux » respectifs. Cette période, parfois appelée d' »euro-sclérose »,  explique donc l’impression de changement de cap dans les années 1980 vers une approche plus libérale de l’unification européenne. Le « tournant néo-libéral »  est donc sans doute vrai en pratique (avec la décision de 1979 sur le « Cassis de Dijon » de la CJCE qui apparait comme le coup d’envoi du bal libéral qui va suivre), mais, pour les auteurs, les années 1980 n’apportent rien  à un projet « néo-libéral » présent en fait dès l’exorde de l’aventure : « (…)l’Union européenne actuelle ne réalise pas les idéaux de solidarité  et de fraternité dont elle se réclame parfois. On ne saurait pour autant affirmer  que son inclination libérale constitue un dévoiement du projet des « pères fondateurs » conservateurs et libéraux: elle marque, au contraire, son aboutissement. L’Acte Unique a levé les obstacles à l’épanouissement des principes du marché commun (…) » (p. 122).

Qu’est-ce alors selon les auteurs que le « néo-libéralisme »  dans lequel le projet européen serait encastré? Pour eux, c’est l’idéologie selon laquelle on ne peut atteindre un optimum économique et social qu’à travers le fonctionnement libre des marchés pourvu que ces derniers soient soumis à une régulation publique qui en évite les dysfonctionnements.  Ceux-ci sont pour résumer de deux ordres : les uns inhérents à la dynamique « naturelle » du marché, les autres inhérents à la mobilisation politique des masses face aux conséquences  de cette dynamique « naturelle » du marché. Selon la thèse de François Denord, Néo-libéralisme. Version française. Histoire d’une idéologie politique (Paris: Demopolis, 2007) dont des éléments sont repris dans l’Europe sociale n’aura pas lieu, cette version 2.0 du libéralisme  résulterait de la reconnaissance par les libéraux eux-mêmes des échecs du libéralisme « manchestérien » du XIXème siècle. Le « laissez-faire » de ce dernier aurait ainsi échoué lors de la  crise des années 1930, et le célèbre Colloque Lippman de 1938 serait le point de départ réel du « néo-libéralisme » contemporain, qui entend sauver le libéralisme de lui-même. Cette reconnaissance de l’échec de la version 1.0 du libéralisme s’opère aussi bien sur le plan économique que sur le plan politique (avec la montée simultanée du dirigisme en économie et des « partis-Etats » en politique). D’une part, les tenants de cette approche « néo-libérale » considèrent que le marché, sans surveillance adéquate, de la part d’un garant en dernier ressort de son bon fonctionnement – l’État de droit -, voit disparaitre la concurrence au profit d’oligopoles ou de monopoles (les « trusts » comme on dit à l’époque). D’autre part, ils voient l’action politique des masses en réaction à ces dysfonctionnements du marché comme aboutissant nécessairement à des choix sous-optimaux car passant par un dirigisme (de droite : fascisme, ou de gauche : communisme). Ainsi, que ce soit avec l’action des syndicats ouvriers ou avec  les mobilisations partisanes des extrémismes de droite ou de gauche, on aboutit nécessairement à des règles anti-concurrentielles ou même à une étatisation de l’économie, toutes deux foncièrement nocives pour le bonheur public. On aura reconnu bien sûr la vision d’un F. von Hayek de l’ordre politique, économique et social. Tous les monopoles ou oligopoles (du côté des entreprises ou du côté des travailleurs) sont donc à proscrire, et la politique des masses  a tendance à tourner à l’aigre, il faut donc s’en méfier tout en ne l’abolissant pas toutefois comme l’auraient fait des réactionnaires de 1848. Les auteurs tendent ainsi à faire du projet européen un complot (public) de la bourgeoisie d’affaires – incarné en Jean Monnet (p. 32-34) –  qui y aurait vu  l’occasion de protéger définitivement le marché de lui-même et des aventurismes nationaux, étatiques, syndicaux et partisans.

Les auteurs rappellent aussi à quel point le Traité de Rome s’inspire de l’ordo-libéralisme allemand (p. 57-61), et relient l’expression « économie sociale de marché » actuellement en usage dans les affaires européennes à cette source en n’y voyant qu’un aimable faux-semblant selon lequel le mot « social » ne désigne ici que le modelage de la société sur les impératifs du marché (cf. l’interview des auteurs au journal l’Humanité) . Or l’ordo-libéralisme tient bien compte des conséquences sociales et politiques des échecs du marché:   la crainte de l’hyperinflation, qui détermine l’action de la Bundesbank puis celle de la BCE, tient compte du retour d’expérience (allemande) des auteurs de la doctrine.  Plus généralement, les auteurs pris dans leur (légitime) fougue anti-« néo-libérale » oublient que, pour tous les auteurs travaillant dans cette mouvance, l’économie néo-libérale fondée sur une « concurrence libre et non faussée » aboutit en principe à une satisfaction maximum de tous, en particulier de tout un chacun comme consommateur. Cette croyance dans les effets bénéfiques des marchés à la fois libéralisés et surveillés par l’État a eu d’autant plus de chances de s’enraciner dans les esprits qu’elle correspond au « miracle économique allemand ». Celui-ci voit effectivement une élévation extraordinaire du niveau de vie des masses, et donc l’éloignement de l’angoisse de la révolution qui étreignait ces mêmes élites depuis les années 1920. On peut donc comprendre leur attachement au modèle proposé. Plus généralement, les tenants libéraux ou conservateurs de l »économie sociale de marché » comme doctrine officielle de l’Union européenne insistent toujours sur les conséquences  heureuses pour tout un chacun de l’application de celle-ci. C’est sans doute là une lapalissade, mais ils évoluent, surtout s’il s’agit d’acteurs partisans (les partis membres du PPE ou de l’ELDR), dans le cadre d’une société de masse et ils ne peuvent prétendre vouloir faire autre chose que le bonheur de tous. On peut bien sûr discuter de la validité empirique de telles promesses…, mais les auteurs ont tendance à faire comme si tous les néo-libéraux européanistes ne voulaient faire que leur propre bonheur.

Selon les auteurs Denord et Schwartz, le Traité de Rome et toute la suite des Traités ne sont donc que la réalisation de cette vision néo-libérale des années 1930, dans un contexte par ailleurs marqué par l’intervention géopolitique des Etats-Unis d’Amérique en faveur de cette mise en commun des marchés européens.  L’intégration des pays occidentaux de l’Europe dans un « marché commun »  doit aux yeux des européanistes néo-libéraux créer des interdépendances qui, de fait, interdiront à l’un de ces pays de jouer la carte du « socialisme dans un seul pays » ou de tenter l »autre politique » pour utiliser le terme français des années 1980. Ils citent d’ailleurs des acteurs politiques de la gauche modérée des années 1950 qui se rendent bien compte de la contrainte ainsi posée sur toute action future au niveau national dans un sens socialiste (cf. p. 20-23 le rappel bienvenu de la position bien connue des travaillistes britanniques face au Marché commun ).

Cette présentation prend bien sûr dans l’esprit des auteurs un sens politique fort : les socialistes, qui accompagnent le projet européen depuis les années 1950, sont en conséquence les « idiots utiles » du projet néo-libéral, eux qui consentent à faire crédit aux « néo-libéraux » au nom d’un  illusoire espoir de rédemption fédérale des péchés capitaux du marché européen; les auteurs rappellent ainsi l’ère Delors (p. 98-104) pour bien montrer qu’aux avancées bien réelles du projet « néo-libéral » ne répondent que des miroirs aux alouettes sociales. Qui se rappelle en effet de la « Charte sociale » de 1989 qui avait occasionné tant de furieux débats à l’époque? J’aurais donc bien du mal à leur donner tort, dans la mesure où personne, en dehors d’un ultra-libéral jouant les exaltés à la Vaclav Klaus, ne peut prétendre que l’Union européenne possède aujourd’hui une forte politique sociale. Même si les auteurs tendent à présenter une vision qui se veut radicale, force est de constater que les savoirs acquis sur l’Union européenne permettraient difficilement de nier complètement leur approche.

Ce petit livre se veut donc un démenti à la stratégie socialiste et social-démocrate,  poursuivie avec plus ou moins de constance depuis les années 1950 par tout ou partie de cette famille politique. Celle-ci consiste à jouer le niveau européen afin de pouvoir à terme contrecarrer les pouvoirs réactionnaires nationaux. La thèse d’Altiero Spinelli, qui a théorisé dès 1941 dans le « Manifesto di Ventotene » cette manœuvre de contournement et qui a cru la rendre opérationelle  en 1984-1986 en cherchant à renforcer les pouvoirs du Parlement européen (supposé « naturellement » socialisant), serait donc caduque, tout comme la stratégie d’un Mitterand, d’un Delors ou d’un Jospin affirmant faire du « donnant-donnant » dans les années 1980-1990 avec la droite libérale et conservatrice. Sur les court et moyen termes, surtout si on regarde les éléments centraux et historiques du « social » (salaire minimum ou niveau de la protection sociale par exemple), les auteurs me semblent avoir entièrement raison; en revanche, il ne me parait pas aller de soi, sub specie aeternitatis, que l’Union européenne n’a aucune potentialité « socialiste » à son échelle. L’expérience de la Confédération helvétique ou celle des Etats-Unis d’Amérique ne plaident certes  guère pour faire d’une fédération  le lieu privilégié d’une expérience socialiste, mais une telle évolution n’est pas exclue sauf à croire en une essence libérale de toute vraie fédération : les auteurs font, me semble-t-il, un peu bon marché du changement de camp des Conservateurs britanniques depuis les années 1980. Celui-ci devrait être formalisé au sein du Parlement européen lors de cette nouvelle Législature 2009-2014. L’Union européenne actuelle correspond effectivement à une situation optimale pour les « néo-libéraux » de stricte obédience; il n’empêche que cet optimum pourrait être dérangé par des décisions « sociales ». Rien dans les Traités n’interdit par exemple un choix à l’unanimité des pays pour une politique fiscale commune qui permettrait de refinancer les Etats Providence : un libéral « historique » comme Mario Monti, ancien Commissaire européen en charge de la concurrence, le suggérait d’ailleurs récemment. Certes, on semble ne guère en prendre le chemin tant le camp défavorable à toute avancée sociale au niveau de l’Union européenne, surtout celle élargie à 27 membres, a tendu à se renforcer lors de ces élections européennes, tant on a donné des garanties dans le Traité de Lisbonne à ceux qui voudraient ne rien faire de tel (y compris les « garanties » réaffirmées en matière fiscale à l’Irlande après le premier rejet du Traité de Lisbonne), et tant le camp adverse (socialistes et sociaux-démocrates) tend dans la Grande Europe à  se réduire à une minorité permanente et divisée.

Il est logique alors que les auteurs placent leurs espoirs dans une « grève » de l’Union européenne de la part d’un État (la France sans doute) qui referait le coup de la « Chaise vide » pour faire avancer des revendications en la matière. L’hypothèse me parait d’une crédibilité toute douteuse : un seul gouvernement de gauche n’aurait guère de poids dans une Europe à 27, 28 ou plus encore, pour bloquer vraiment les mécanismes européens (comme la France du Général De Gaulle dans l’Europe des Six). Il serait à tout prendre plus simple de profiter de la clause de sortie de l’Union prévue par le Traité de Lisbonne. Je suppose quant à moi qu’il vaut mieux que la gauche française, puisque c’est d’elle qu’il s’agit ici, fasse pour un temps qui peut durer longtemps le deuil de toute sortie par l’Europe de ses difficultés françaises. Le slogan « Et maintenant l’Europe sociale » du PS aux élections européennes de 2004 (cité avec mordant par les auteurs dans leur conclusion) a fait naufrage en 2009 pour n’avoir mené à rien de bien concret aux yeux des électeurs français.  Puisque l’Union européenne  impose de fait la mise en concurrence des modèles économiques et sociaux, rien n’interdit de chercher à en jouer avec intelligence. C’est, au moins dans leurs discours, ce que ne se privent pas de faire au sein de l’Hexagone toutes les collectivités locales à gestion socialiste (communes, départements, régions). Pourquoi s’interdire de mener le même genre de raisonnement au niveau national? Certes, cela supposerait d’avoir quelques idées nouvelles sur l’art et la manière de gouverner  – mais c’est là un tout autre problème. Oserais-je citer, cruellement, l’appel d’un certain F. H. à la réflexion?

Jean-Claude Barbier, »La longue marche vers l’Europe sociale »

file00141La longue marche vers l’Europe sociale (Paris : PUF,  Collection ‘le Lien social’, 2008) est le dernier ouvrage en date du sociologue Jean-Claude Barbier. C’est un ouvrage dont la thèse ne devrait pas laisser indifférent toute personne s’intéressant à l’avenir de notre continent et de ses habitants. L’auteur cherche en effet à faire le point sur les avancées vers une « Europe sociale », et le moins que l’on puisse dire, c’est que son diagnostic apparait comme moyennement encourageant pour ceux qui souhaitent une telle évolution.

En effet, pour l’auteur, le comparatisme ordinaire, les approches en vigueur au sein des administrations européennes et nationales à ce sujet, et celles propres aux dirigeants  quand ils défendent publiquement leurs décisions en la matière, font l’impasse sur l’aspect  culturel de la protection sociale.  L’auteur entend en effet défendre une vision culturaliste de la situation en Europe. Instruit sur les vingt dernières années par sa propre  expérience de comparaison  de quelques systèmes de protection sociale (France, Royaume-Uni, Allemagne, Danemark, Italie), l’auteur de l’ouvrage s’est en effet rendu compte que, vue de prés et dans sa langue d’origine, une protection sociale apparait d’abord comme un système sémantique propre à chaque pays, avec ses nécessités et ses interdits. Nulle part les mots ne veulent dire exactement la même chose; nulle part ils ne font appel aux mêmes résonances ancrées par l’histoire longue chez les acteurs, chaque pays définit ainsi ce qui fait justice et solidarité avec ses propres mots, mais surtout avec son propre agencement conceptuel, avec, pourrait-on dire, sa propre philosophie politique implicite. Conclusion (même si les philosophies politiques de chacun sont proches vue de Sirius ou simplement des Etats-Unis et même si elles influent les unes les autres ): « Les règles de la justice sociale sont spécifiques à chaque société, et elles sont déposées dans la langue, qui est un réceptacle des pratiques et des valeurs du moment. Une question pareille ne saurait être traitée au niveau communautaire, en anglais international. » (p. 213) En fait, dans ce domaine là comme dans bien d’autres, « traduire, c’est trahir ». Du coup, si l’on ne s’intéresse pas d’assez prés à chaque système national avant toute comparaison, on va croire comparer, et, sur le plan pratique, on va s’illusionner dans une équipe internationale de recherche sur le fait de s’être mis d’accord sur les concepts qui permettent la comparaison à travers une langue de travail, l’anglais internationalisé, mais, en réalité, tout va fonctionner sur des malentendus, sur des traductions au fond mal maitrisées, sur une grande tolérance à l’approximation. Présentée ainsi, la thèse pourrait paraitre banale, et, de fait, l’auteur revisite un peu longuement ce que sait tout comparatiste  depuis Giovanni Sartori au moins, mais elle s’appuie tout au long du texte sur des exemples tirés de la pratique de recherche de l’auteur, exemples qu’il faudrait exposer longuement pour en retrouver toute la pertinence.  Il fait ainsi justice de la notion de « flexisécurité » à la danoise en ayant fait, dit-il, l’effort d’aller voir en danois ce qu’il en est vraiment des pratiques que cela recouvre et du sens qu’elles ont pour les acteurs danois concernés (p. 173 pour sa conclusion, p. 216-218 pour l’importation en France et en Europe du concept). L’auteur adopte de plus une version socio-historique de la culture politique, à la fois enracinée dans les logiques du passé et aussi modifiable à la marge par le présent et dans ce présent par les apports d’autres pays (y compris par la voie de malentendus créateurs). Il reconnait qu’en un sens, tout le monde se copie, mais ajoute que tout le monde le fait dans sa langue et dans son monde propre.

Tout le livre apparait alors comme le développement de cette idée majeure et presque unique : si cela n’avance pas (comme on le voudrait, pour autant qu’on le veuille…), c’est que le travail d’intercompréhension entre personnes – chercheurs, fonctionnaires nationaux et européens,  décideurs nationaux, simples citoyens – parlant les différentes langues européennes n’a pas été en réalité poussé assez à fond. On se veut universaliste, on n’est en réalité  que schématique. On se contente trop de cet anglais de Bruxelles qui permet certes de travailler en commun, de faire des Traités européens, des Directives et des Jugements de la CJCE, mais qui ne permet pas d’échanger vraiment et d’hybrider réellement les cultures politiques nationales . « Ainsi, relancer l’Europe sociale, aller dans le sens de ce qui apparait aujourd’hui comme l’utopie d’une communauté ‘post-nationale’, exige  de s’occuper d’abord du partage des langues et des cultures. Les obstacles pour y parvenir sont immenses. Les résultats seront lents à acquérir, mais pas plus décevants (sic) que ceux de la construction de l’Europe sociale des dernières cinquante années. Il n’y a pas d’autre moyen pour renverser cette tendance. » (p. 251)

Toute la démonstration, parfois redondante et trop appuyée (comme dans le chapitre 6 où l’on revisite un peu trop ses classiques sociologiques), converge vers cette conclusion implacable. Le plan de l’ouvrage consiste dès lors dans les deux premiers chapitres à rappeler à quel point la légitimité des États nationaux contemporains réside dans leur capacité à assurer la protection sociale de leurs citoyens, dans le troisième chapitre à faire le point sur les avancées (difficiles) de l’Europe sociale, dans les quatrième, cinquième et sixième chapitre à énoncer les règles de toute comparaison possible contre un universalisme rapide et fallacieux (typique des économistes néo-classiques), dans le septième et le huitième chapitres à développer sa thèse proprement dite, sur l’importance des langues pour dénouer les impasses actuelles.

L’auteur rejette en effet toute autre solution (un revenu minimum universel européen par exemple comme le propose le philosophe Jean-Marc Ferry), et s’inquiète du risque croissant d’illégitimité de l’Union européenne à la suite de décisions contre-productives de la CJCE (p. 235-240)  qui insistent sur la défense du libre marché.  Il est alors pour le moins étonnant de voir sous la plume d’Anne Rodier dans le Monde du 9 décembre 2008 dans son compte-rendu de l’ouvrage (Droits en chantier. Petit à petit les Etats membres harmonisent les règles qui protègent leurs citoyens), la phrase suivante : « Les droits sociaux au niveau communautaire ne sont abordés que dans leur relation au marché, mais ils se renforcent, explique-t-il (J.C. Barbier), à l’aide d’institutions comme la Cour de justice des communautés européennes (…). Au nom du respect des libertés économiques, les droits sociaux progressent littéralement par ‘contagion' ». Il n’est pas étonnant alors que, quelques lignes plus haut , A. Rodier affirme après avoir résumé la thèse de l’ouvrage tel que nous venons de le faire plus haut, que « Pourtant l’ouvrage reste optimiste, en actant (sic) une réelle construction de l’Europe sociale en devenir. » La confusion d’A. Rodier est intéressante : en effet, à première vue, si l’on attend que les populations européennes comprennent bien les langues des voisins (ce qu’elle a compris et qualifie d’« assez osé »), on risque d’attendre si longtemps que la conclusion de l’ouvrage sera alors fort pessimiste, il vaut donc mieux  faire semblant de croire que l’auteur voit dans la CJCE le Deux ex machina de l’Europe sociale, alors même qu’il dit exactement le contraire en précisant que cette dernière ne valide les droits sociaux  que pour autant qu’ils n’entravent pas la liberté du marché communautaire (p. 235-240, en citant les arrêts Laval et Viking, en ajoutant la BCE au rang des mauvais génies ). J. C. Barbier a dû du coup être bien étonné en lisant ce commentaire, et , pour ma part, je suis bien marri de devoir ainsi démontrer par  A plus B que le Monde a publié un article aussi manifestement erroné ou simplement orienté (fin d’un amour d’un quart de siècle….).

J. C. Barbier vise certes bel et bien à présenter la vision la plus équilibrée possible de la situation en matière d’Europe sociale et de perspectives de cette dernière, mais  son diagnostic ne porte pas à l’optimisme. Il décrit par exemple dans le chapitre 3 la période 1986-2003 comme un « âge d’or » des progrès vers l’Europe sociale, et s’interroge pour les années 2004 et suivantes sur un « effondrement » (sic). Je ne savais pas qu’il y ait eu un « âge d’or » en la matière, mais, si tel est le cas, qu’il me soit permis de remarquer ici que presque aucun citoyen de l’Union européenne – en dehors des spécialistes du sujet – ne s’en est alors aperçu. L’auteur conclut d’ailleurs : « (…) la situation n’apparait pas favorable, pour les partisans de plus d’intégration ou plus de ‘social’  au niveau communautaire. Les réalisations positives, si elles ne sont pas négligeables, sont cependant modestes. » (p. 103) Tout l’enjeu intellectuel de l’ouvrage est alors d’essayer de rendre compte des raisons profondes de ces avancées à toute petite vitesse, en dépit des divers processus institutionnels qui les favoriseraient. La réponse pour J. C. Barbier réside, comme je l’ai dit plus haut,  toute entière dans cette incompréhension ou mal-compréhension, à tous les niveaux, qui ne permet pas de partager des principes de justice et solidarité faisant sens pour tous les protagonistes.

La thèse de l’auteur n’est pas sans me séduire, malgré le caractère parfois lourdement démonstratif et souvent donneur de leçons du texte lui-même. On sent souvent comme une rancœur de l’auteur face à tant de comparatisme mal fait selon lui et pourtant si bien accueilli. par l’académie et les instances européennes.  Ma propre expérience sur le cas italien m’a souvent montré qu’il fallait une longue explication de texte à chaque terme traduit pour rendre compte de son sens devant des étudiants ou des collègues, alors même que la proximité des deux langues néo-latines tend pourtant à minimiser les différences du strict point de vue langagier. Contrairement à ce que laisse entendre l’auteur en conclusion, cette thèse revient par contre à mon sens à porter un diagnostic d’un extrême pessimisme sur la possibilité même d’une « Europe sociale » : à 27 pays et plus, ne partageant en plus même pas des racines linguistiques communes, ayant des histoires politiques pour le moins contrastées, si le blocage de l’Europe sociale réside effectivement dans les cultures politiques des uns et des autres, la situation est parfaitement sans espoir, car, si le processus doit prendre 90 ans ou un siècle, il va de soi qu’il nous importe peu. J. C. Barbier souligne  qu’il faudrait que les Européens connaissent autre chose que l’anglais international pour se comprendre, qu’il faudrait apprendre les langues et donc les cultures d’autrui, et tend finalement à valoriser les expériences approfondies d’intercompréhension seulement bilatérales; or, si l’on observe le système éducatif français, nous n’en prenons pas le chemin : l’apprentissage de l’allemand et de l’italien s’écroulent littéralement dans les dernières années au profit du seul et banal couple anglais-espagnol, toutes les autres langues européennes ayant quelques  millions de locuteurs (polonais, roumain, serbo-croate, néerlandais, suédois, danois, etc.) sont inexistantes dans notre système scolaire ou presque. Parmi les langues « rares », seul le chinois semble correspondre en France à un marché scolaire en expansion rapide. (Sans compter que, sous prétexte de favoriser  l’ascension de la « diversité » dans les élites de la société française , un Patrick Weil tout bien intentionné soit-il propose de diminuer le rôle sélectif des langues étrangères dans le système éducatif…) On a récemment exalté le tout nouveau responsable des affaires européennes au gouvernement parce qu’il savait… l’allemand!

En fait, J. C. Barbier voit sans doute très bien les impasses, ce qui est pudiquement rendu dans le titre de l’ouvrage par l’idée de « Longue marche »…., mais je doute que sa solution, pour logique qu’elle soit, soit moins utopique que celle qu’il écarte. Ne vaudrait-il pas alors mieux raisonner à l’inverse? Étant entendu qu’il ne peut y avoir d’Europe sociale, que faire alors? La question de fait n’a pas beaucoup de sens dans la mesure où les partis socialistes et sociaux-démocrates ne peuvent se passer de cette croyance en la venue du Godot de l’Europe sociale. S’ils n’y croyaient plus, qu’auraient-ils à proposer? Pourquoi seraient-ils alors pour l’Europe du seul grand marché libre? Il est donc à parier que, malgré le diagnostic de J.C. Barbier, lors des prochaines élections européennes, tous les partis socialistes ou socio-démocrates feront semblant d’offrir cette fameuse Europe sociale pour demain.

Et puis, pour aller dans le sens de l’optimisme, est-ce que la thèse de J. C. Barbier n’est pas fausse? La diversité culturelle est-elle la vraie raison de cette lenteur d’avènement de l’Europe sociale? Faisons un rêve (ou un cauchemar). Imaginons que le Parti socialiste européen présidé d’une main de fer par un Lionel Jospin revanchard, ayant été épuré de ses éléments déviationnistes droitiers comme on disait jadis, contrôle à la fois une trés solide majorité dans le Conseil et au Parlement européens, que cela dure un moment, disons une vingtaine d’années, qu’aucun Etat libéral ne soit autorisé à s’exempter des nouvelles régles, à faire sécession, ou à bloquer le processus de construction du socialisme sur un seul continent, n’y aurait-il pas in fine une ‘Europe sociale’? Aprés tout, pour aller pleinement dans le rêve-cauchemar, l’occupation soviétique dans la partie est de l’Europe n’a-t-elle pas permis l’édification d’un socialisme en dépit des cultures politiques un peu différentes tout de même entre les pays du « Camp du Progrès et de la Paix »? (Avec le « socialisme du goulash » par exemple). Et inversement, aprés 1989, la « construction du capitalisme » n’y a-t-elle pas été assez réussie, toujours avec des différences nationales notables? Les eurosceptiques libéraux à la Vaclav Klaus craignent (ou plutôt font semblant de craindre) un tel scénario d’Europe social(iste) où Bruxelles deviendrait la « Nouvelle Moscou » (ils parleraient même déjà de « Bruscou » par concaténation).  Suivant les fantasmes de V. Klaus & Cie, il suffirait donc d’assez de force politique pour imposer ce « projet de société » à tous les Européens. Aprés tout, la conversion au « néo-libéralisme » depuis les années 1980 a bien été un point commun à toute l’Europe de la Suède au Portugal et de la France à la Lettonie. Chacun y a mis son grain de sel, mais une « ligne générale » s’est dessiné et personne n’en fut exempt (surtout pas la France). Pourquoi n’irait-on pas alors dans le sens de l’Europe sociale le jour où les forces qui soutiennent cet option deviennent largement dominantes en Europe? La thèse de J. C. Barbier pour être validée demanderait qu’une asymétrie fondamentale existe alors : même en présence d’une domination partisane et idéologique de la gauche socialiste au sens de Jean Jaurès et de Léon Blum bien décidée à faire l’Europe sociale à tous les niveaux, on n’y arriverait pas en l’absence d’une bien meilleure compréhension linguistique et culturelle entre Européens, alors qu’on a réussi (me semble-t-il) à faire un « Grand marché » et une monnaie commune. Le langage du commerce et de la monnaie seraient facilement universels, alors que la justice sociale resterait prisonnière d’une langue. Ce genre de questions larges sur le processus historique en cours ne peut en fait pas recevoir de réponse univoque : s’il n’y a pas de réels progrès vers l' »Europe sociale’ dans les années qui viennent (ce qui est plutôt probable), on pourra à la fois en imputer la cause à la faible intercompréhension linguistique et culturelle des peuples européens et à la faiblesse électorale et politique des partis nationaux et européens souhaitant vraiment un tel développement. En tant que politiste j’ai quelque sympathie pour la seconde possibilité.

Dans ce cas,  il faut dire à  Monsieur V. Klaus, oui, « ils » arrivent, mais lentement.