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Hollande (un peu) impopulaire, non pas possible?

Apparemment, selon un sondage d’opinion de la société BVA, François Hollande serait en train de crever le plancher d’impopularité : moins de 30% de popularité, ce qui dans cette mesure-là ne serait jamais arrivé à un Président depuis les 32 ans qu’elle existe. Il me semble pourtant qu’il ne s’agit guère d’un scoop dans la mesure où d’autres instituts de sondage aboutissaient depuis le printemps au même résultat d’une popularité présidentielle historiquement basse. Les données compilées par le site Délits d’opinion sur la popularité de l’exécutif actuel selon les divers instituts  confirment mon souvenir. C’est en fait depuis le printemps 2013 que la popularité de l’exécutif passe en dessous des 30% dans certains sondages. Je m’interroge du coup sur la dignité particulière que la presse (hormis celle qui a commandité le dit sondage qui est en droit de le faire pour l’avoir payé) a entendu conférer à ce sondage de la société BVA. A ma connaissance, dans l’univers du sondage politique, cette dernière entreprise n’est ni  meilleure, ni  pire d’ailleurs, qu’une autre. J’en suis réduit à supposer que c’est le moment de publication du sondage, juste après l’affaire Leonarda, qui a été saisi par BVA pour faire parler de son produit, mais il resterait à savoir pourquoi l’ensemble de la presse lui a accordé tant de crédit sans trop se poser de questions.

Quoi qu’il en soit, il ne fait aucun doute en tout cas que la popularité présidentielle telle que mesurée par les sondages les plus courants est en berne, et chute à grande vitesse depuis mai 2012. Les paris semblent désormais ouverts : où se situe le taquet? 20%? 15%, 10%%? Selon la compilation de Délits d’opinion, certains sondages sont déjà d’ailleurs vers 20%.

Doit-on s’en étonner? Pas vraiment. C’est le contraire qui serait étonnant. En effet, quand, en mai 2012, une majorité de Français élit ce nouveau Président, ils sont déjà très préoccupés, par le chômage en particulier. Or ce dernier n’a cessé d’augmenter depuis lors – sans d’ailleurs que les médias n’en fassent grand cas à vrai dire à la mesure de ce que cela représente pour les personnes concernées et leurs proches. Ce n’est que lorsqu’une chômeuse crève l’écran en s’adressant au Président ou à un leader de parti d’opposition que les médias semblent se rendre compte de l’importance du problème. Ah le côté humain au delà des chiffres… Misère de la société émotionnelle. Donc, sur la mission principale qu’ils se sont eux-mêmes assignés ce Président et cette majorité sont donc pour l’instant en échec : toutes les mesures de politiques publiques prises depuis juin 2012 préparent peut-être à une reprise de l’emploi dans les années à venir, mais, en octobre 2013, la population ne voit rien venir, et, en plus, vu à travers les grands médias, les restructurations de l’économie français continuent de plus belle avec leur lot de licenciements collectifs et font évidemment grand bruit.

F. Hollande savait sans nul doute que sa popularité allait pâtir de son choix d’un « socialisme de l’offre ». De fait, comme le rappelle l’économiste Philippe Askenazy dans sa chronique (« François Hollande est-il de gauche? », Le Monde, 28/10/2013), ce dernier n’est pas vraiment dans ses différentes composantes une nouveauté conceptuelle, tout au moins au centre-droit. Ce « socialisme de l’offre » suppose de faire à peu près comme le camarade Schröder avec les lois Hartz, en tenant compte toutefois des contraintes politiques françaises (cf. la très prudente réforme des retraites de cet automne). Il semble constituer la seule option possible pour un gouvernement socialiste français voulant rester dans les clous européens, à la fois du point de vue financier et du point de vue de la vision de l’économie (plutôt néo-libérale) en vigueur à Bruxelles. Dès que la fenêtre d’opportunité du tout début du mandat (qui aurait consisté à contester à la base le policy mix européen en refusant de ratifier le TSCG en lui opposant « la volonté souveraine du peuple français » incarnée dans l’élection présidentielle) s’est refermée, il ne restait plus qu’à faire ce qui est en train de se faire, c’est-à-dire une bonne vieille politique « barriste » si j’ose dire. Un doctorant de vingt-cinq ans me disait qu’il avait une impression de déjà vu face à cette politique économique, et à sa performance médiocre, que devrais-je dire moi-même à près de cinquante ans? Aucun problème évoqué depuis que je suis en âge de comprendre quelque chose à la vie publique ne semble avoir été résolu à ce jour … (ce qui est d’ailleurs une remarque plus générale : de plus en plus de gens n’ont comme moi connu que « la crise », cf. V. Tiberj, « Un nouveau citoyen? », in V. Tiberj (dir.), Des votes et des voix. De Mitterrand à Hollande, Nîmes, Champ social, 2013, p. 58-65, en particulier p. 64).

Probablement, F. Hollande n’avait pas bien compris que son propre slogan de campagne, « Le changement c’est maintenant », cernait très bien l’impatiente d’une bonne part de la société française face au problème du chômage, du pouvoir d’achat, de la justice fiscale, etc.. Selon Adrien Degeorges (« Les Français et le rôle de l’État dans la mondialisation », in V. Tiberj (dir), idem, p. 32-40),  les sondages de l’équipe Triélec tendaient à indiquer, comme rarement depuis un quart de siècle qu’une majorité d’électeurs était plutôt favorable à l’intervention de l’État (cf. p.33).  Dans son récent entretien pour Médiapart, Vincent Tiberj le dit aussi très explicitement (dans ses premières phrases) : début 2012, les Français n’avaient jamais eu des idées sur l’économie aussi à gauche depuis 1981 (sic). Si F. Hollande fait un tabac lors du meeting du Bourget en janvier 2012, en proclamant que « son ennemi, c’est la finance« , ce n’est pas totalement un hasard; s’il propose de taxer les « riches » à 75% sur leurs revenus au delà de 1 million d’euros – sans bien préciser vraiment la mesure -, cela fait donc fortement sens remis dans son contexte.  Il est alors peu étonnant qu’au bout d’un an et demi de pouvoir socialiste, les Français, qui avaient il y a près de deux ans de telles opinions, n’ayant pas vu venir grand chose de positif de ce point de vue dans leur vie quotidienne, expriment comme une légère déception (euphémisme). Pour une bonne part d’entre eux, ils attendaient un Mitterrand version mai 1981 (en dépit d’ailleurs que, dans le programme présidentiel, rien de bien révolutionnaire ne leur avait été  promis), ils se sont trouvés encore une fois devant un Delors. Comme le remarquait avec raison le journaliste du Monde, Thomas Wieder, dans son article du mardi 23 octobre 2013 (« François Hollande, chantre d’un idéal qu’il savait illusoire », p. 11), il suffisait de lire les ouvrages de M. Valls, P. Moscovici et F. Hollande pour savoir à quoi s’en tenir sur les options fondamentales de la future Présidence socialiste: « Là encore seuls ceux qui avaient la mémoire courte [n.b. utilisation plutôt malheureuse par  T. W. d’un syntagme miné] avaient des raisons de tiquer. Dans son livre Le Rêve français (Privat, 2011), celui qui n’était alors que candidat à la primaire socialiste [Hollande] se posait déjà en promoteur de l »esprit d’entreprise’, expliquant que celle-ci devait être ‘respectée, comprise et encouragée’ « . T. Wieder en concluait d’ailleurs : « Que ceux-ci [les électeurs de F. Hollande] se sentent trompés est naturel. Mais qu’ils aient été naïfs est indéniable. » Il resterait bien sûr à expliquer les mécanismes de cette « naïveté » : il avait fallu près d’une décennie de travail politique pour transformer le très modéré F. Mitterrand des années 1960 en héraut du « changement » en 1981. (Et, encore, à l’extrême-droite, on savait  à l’époque qu’il avait eu en son temps « la Francisque » le bougre…) Dans le cas de F. Hollande & Cie, personne qui avait suivi la politique française depuis 20 ans ne pouvait ignorer leurs biographies. Si une bonne partie des électeurs, et d’abord ceux des primaires socialistes, s’y sont laissés prendre, n’est-ce pas que les médias et les autres politiciens n’ont pas bien fait leur travail d’information à ce sujet? Est-ce F. Hollande aurait pu se faire élire si les médias et ses adversaires politiques avaient rappelé en détail son passé de la même manière que pour tout candidat à la Présidence aux États-Unis?  En tout cas, à en croire les sondages, ce sont désormais les Français qui ont cru F. Hollande de gauche au sens interventionniste du terme (de la bonne vieille « politique de classe ») qui désertent désormais le camp majoritaire. Comme dès le départ l’électeur de N. Sarkozy de mai 2012 n’était guère disposé à faire crédit au « socialiste » F. Hollande et que cela ne s’est vraiment pas arrangé depuis lors (les électeurs proches de l’UMP seraient en octobre 2013 97%[!?!] à avoir une mauvaise opinion de F. Hollande selon BVA), il ne devrait bientôt plus rester comme soutien à la majorité présidentielle que le noyau dur de gens qui se reconnaissent dans ce « socialisme de l’offre ». Au final ça va sans doute pas faire bézef.

De fait, je soupçonne fort que n’importe quel Président de gauche élu en 2012 – un DSK ou une Martine Aubry pour citer deux possibilités -, qui aurait mené une telle politique de reconstitution de l’offre, aurait subi une telle érosion de sa popularité. Par définition, cette politique de l’offre, sans cesse remise sur le métier depuis les années 1970, en usant de slogans différents selon les époques, constitue une politique de moyen/long terme. Elle tend à court terme à déprimer l’activité et à accepter, comme disait notre bon docteur R. Barre, la disparition des canards boiteux.  Cette politique de l’offre repose par exemple sur l’élévation du niveau général de formation de la population, une politique qui, par définition, n’aura des effets que dans un futur plus ou moins lointain. Certes, le gouvernement actuel pourrait être accusé en prenant le point de vue de ce « socialisme de l’offre » de ne pas en faire assez et surtout pas assez vite : la réforme de la formation professionnelle par exemple traine en longueur, alors même qu’en bonne logique d' »offre », elle aurait dû faire partie des priorités absolues de l’été 2012. Il y a donc sans doute une très mauvaise gestion du temps par cette majorité, mais il reste que le « socialisme de l’offre » ne pouvait que déprimer la popularité présidentielle. Il n’est pas d’évidence ce qu’attendait une bonne part du « peuple de gauche » en 2012.

Y avait-il alors dans le cadre européen un autre choix que cet éternel retour du chabanisme (cf. la citation, un brin perfide, du discours d’investiture de Chaban, Premier Ministre, par P. Askenazy dans l’article cité)/barrisme/delorisme? On aurait pu imaginer théoriquement deux options.

Première option : le  big bang néo-libéral (si on croit que cela peut fonctionner pour en finir avec la chômage …), en faisant ce que la droite s’est (prudemment) refusé à faire depuis 2002: augmentation de la durée du travail au maximum possible européen (c’est-à-dire bien au delà des 35 heures légales actuelles), suppression de deux ou trois semaines de congés payés (pour en venir à la norme américaine en la matière) et de la plupart des jours fériés, baisse drastique du « coin socio-fiscal » à tous les niveaux de salaire avec en contrepartie fin de tout paritarisme dans la gestion de la « Sécu » afin de faire de « vraies » économies, etc. (Je connais mes gammes néo-libérales.)  Difficile évidemment… à envisager pour une majorité et un gouvernement de gauche, sauf à innover complètement en créant un revenu minimum significatif pour tout le monde. Cette option aurait supposée de faire la campagne présidentielle dessus, et sans doute de la faire approuver par référendum ensuite. Je doute qu’elle ait eu beaucoup d’écho auprès de l’électorat…  Cette option d’une thérapie de choc aurait eu l’avantage de faire baisser drastiquement le coût du travail en France, et, si j’ose dire, de rendre à l’Allemagne la monnaie de sa pièce…  Vous voulez jouer aux cons, chers camarades allemands, jouons aux cons… et maintenant discutons franchement de l’avenir de l’Europe.

Deuxième option: le  retour à une vision de plus long terme du temps de travail et de la croissance potentielle attendue par un pays comme la France, c’est-à-dire tenir compte par exemple des propositions du « collectif Roosevelt », en particulier de leur point 13 sur le temps de travail. On remarquera toutefois que pas une fois au cours de la campagne des « primaires » du PS, puis du candidat Hollande, il n’a été question de réduction générale du temps de travail. D’évidence, les dirigeants actuels du PS considèrent avoir fait une erreur avec les 35 heures en 1997-2002, et ils n’entendent pas, eux vivants, la répéter.

Comme ces options qui supposeraient une autre histoire lors de l’élection de 2012 sont exclues, que va-t-il se passer désormais?

Une remarque inspirée par l’histoire : toutes les expériences de la gauche française au pouvoir (Cartel des gauches, Front populaire, « 1944-1947 », « 1956 », « 1981 », « 1997 ») ont commencé par annoncer beaucoup de changements dans l’ordre capitaliste en vigueur, à les faire parfois, pour ensuite se dé-radicaliser au fil du temps et finir parfois dans la capitulation totale au regard des glorieux objectifs affichés au départ. Dans le cas présent, on observe le même phénomène en partant d’options au départ bien moins radicales que pour les expériences précédentes. L’éco-taxe, qui vient, semble-t-il, de tomber au champ d’honneur hier (qu’elle repose en paix!), n’est pas vraiment une mesure de socialisation de l’économie telle qu’on pouvait l’envisager en 1980, cela correspond plutôt à du libéralisme écologiquement correct – et, bien même cela, le gouvernement Ayrault n’a pas été capable de le vendre! Il me parait donc vraiment très peu probable qu’au cours du quinquennat, le Président Hollande mette tout d’un coup la barre à gauche toute, cela serait d’ailleurs d’autant plus difficile désormais que l’électorat de droite et d’extrême droite se sent déjà fort maltraité par ces « socialistes » et qu’il réagirait sans doute très vivement. Plus généralement, l’opinion publique n’est d’ailleurs plus autant prête à entendre parler d’intervention de l’État qu’au début de l’année 2012. Elle se déclare, surtout à droite certes, affolée par les impôts et taxes. Le balancier est reparti dans l’autre sens. En somme, c’est trop tard pour une option de gauche.

Par ailleurs, pour aller plus à droite (comme les expériences précédentes de la gauche au pouvoir le laisseraient deviner), un nouveau gouvernement après celui de J. M. Ayrault aurait peut-être du mal à trouver une majorité, sauf à supposer que les centristes UDI veuillent bien réitérer l’opération Rocard 1988 – mais je ne vois pas ce qui les pousserait à venir au secours d’une Présidence Hollande en perdition qui aurait perdu sa majorité parlementaire.

Bref, je sens qu’on va se trainer quelque temps encore dans cet état… et que d’autres records seront battus.

Italie, fevrier 2013, Allemagne, septembre 2013.

Tout se passe donc prévu. Les élections fédérales allemandes du 22 septembre 2013 ont donc confirmé et au delà toutes les attentes de la veille. Angela Merkel triomphe. Son heure de gloire est arrivé.

Comme spécialiste de l’Italie, je ne peux qu’apprécier l’exploit à sa juste mesure. Le jour et la nuit en somme.

En effet, la comparaison entre le résultat des élections italiennes de fin février 2013 et celui des élections allemandes de septembre 2013 est cruelle, même si, au final, le résultat en terme de gouvernements nationaux sera probablement le même, une grande coalition entre les partis du PPE et du PSE – comme au niveau européen depuis toujours.

En résumé,

Italie     (février    2013) Allemagne (septembre 2013)
Participation électorale En forte baisse (-5%) En légère hausse (+0,7%)
Résultats des partis au pouvoir. Écroulement en % et en voix du PDL, PD, UDC, FLI.Résultat médiocre de SC (Monti). Progression de la CDU-CSU (+7,7%), mais écroulement du FDP (-9,8%).
Résultats des oppositions traditionnelles de droite et de gauche. Médiocre ou en forte baisse (LN, SEL, cartel « RC »). Progression limitée du SPD (+2,7%)En baisse (die Linke, die Grünen).
Résultat des extrémistes de droite et de gauche façon XXe siècle. Anecdotique (néo-fascistes, communistes ultra-orthodoxes). Anecdotique (néo-nazis).
Résultats des émergents. Extraordinaire : M5S (B. Grillo), 24% des voix.Thématique : « les partis et l’Euro m’a tuer ». Décevant : PP, 2,2%Remarquable : AfD, 4,7%

Thématique : « les partis et l’Euro nous coûtent trop cher. »

Résultat gouvernemental. Grande coalition (gouvernement E. Letta)(PD, PDL, SC). Grande coalition?(gouverment Merkel III?)(CDU/CSU, SPD)

Il sera difficile de nier que ces situations pour le moins contrastées résultent de la place respective de l’Allemagne et de l’Italie dans la crise de zone Euro. Il y a décidément en Europe des pays des « winners » et il y a des pays des « losers », mais, au total,  pour cette fois, les électeurs du pays des gagnants n’ont pas voté pour se débarrasser des perdants (l’AfD ne fait que 4,7% des voix), et ceux du pays des perdants avaient malgré tout encore voté majoritairement cet hiver pour des partis leur promettant de rester dans le jeu européen.

Dans les deux pays, les forces anciennes ou émergentes qui contestent radicalement les choix actuels des élites dirigeantes de l’Europe se trouvent donc encore fort loin de pouvoir espérer gouverner leur pays avant que la crise européenne actuelle n’ait trouvée sa solution dans la droite ligne de ce qui a été fait jusqu’ici.

Donc, n’en déplaise à certains économistes, l’Euro va continuer à exister dans son périmètre actuel, les maux sociaux de toute nature continuer à s’accumuler dans certaines régions de la zone Euro, et les réussites économiques dans d’autres. Vae victis.

Donc, tout va vraiment très bien.

Quelques réflexions en vrac sur la crise syrienne.

Difficile pour quelqu’un de ma génération de ne pas avoir un horrible sentiment de déjà vu dans toute cette affaire syrienne – ce qui perturbe sans doute le regard. Comme le disait F. Mitterrand en son temps, « nous sommes entrés dans une logique de guerre ».

Difficile de ne pas trouver d’un humour aussi féroce qu’involontaire un Président des États-Unis, Prix Nobel de la Paix, s’agiter comme un perdu pour précipiter son pays dans un nouveau conflit au Moyen-Orient contre la majorité de l’opinion publique de son pays.

Difficile de ne pas remarquer le poids qu’aura encore une fois la manipulation des émotions dans toute cette affaire. L’usage de vidéos par l’administration Obama pour convaincre les représentants du peuple américain d’aller au charbon  s’inscrit dans une vieille tradition qui a marqué tout le siècle dernier. Décrire les horreurs inhumaines qu’inflige l’adversaire aux populations civiles fut déjà un bon moyen de motiver les troupes et l’arrière lors de la guerre de 1914-18. Déjà ce fut la « Guerre du droit » contre les « Barbares ». Que les horreurs perpétrées soient réelles ou imaginaires compte peu ici. Il me suffit de remarquer qu’on retrouve toujours ce même mécanisme de mobilisation de l’opinion publique et des représentants du peuple faisant appel d’abord à l’émotion.

Difficile de ne pas avoir la pénible impression que, du point de vue des va-t-en guerre américains, B. Obama & Cie eux-mêmes, la question humanitaire syrienne se trouve en réalité, annexe, instrumentale. Ils le disent d’ailleurs en mettant en avant un enjeu de « sécurité nationale » pour les États-Unis – ce qui, à tout prendre, serait en soi ridicule si l’on ne considérait que la menace que représentent  le régime d’Assad et ses armes chimiques en eux-mêmes. (A tout prendre, la Corée du Nord est bien plus menaçante avec ses quelques missiles et bombes atomiques.) Derrière, se profile la question iranienne comme de nombreux commentateurs le remarquent à longueur de journée.  Il est  aussi possible qu’il s’agisse de montrer aux autorités russes qui exerce l’hégémonie dans cette région du monde. Ce serait là un jeu particulièrement dangereux.

Difficile de ne pas remarquer que tout le déroulement de la crise  a été retardé du simple fait qu’un seul Parlement s’est contre toute attente rebiffé aux attentes de son exécutif, entrainant toute une chronologie des événements à sa suite. Une autre histoire aurait été possible si le Parlement britannique avait dit oui, et nous serions déjà dans les suites de l’action engagée.

Ps. Pour ce qui est de F. Hollande, allez lire, si ce n’est déjà fait, ce magnifique morceau de bravoure de notre collègue John Gaffney, il y est rhabillé pour l’hiver… et l’espoir que ce dernier exprime en conclusion de voir la France jouer un rôle positif  en revenant à son indépendance de vue traditionnelle vaut sans doute pour la prochaine crise. Je vois mal en effet comment F. Hollande va pouvoir gérer le virage proposé, sauf à nous hypnotiser tous pour nous faire oublier les derniers jours.

Cédric Durand (dir.), En finir avec l’Europe.

durandJ’avais manqué ce printemps le livre dirigé par Cédric Durand, En finir avec l’Europe (Paris : La Fabrique, 2013, 150 p.), largement parce qu’il ne s’est presque pas trouvé dans les librairies lyonnaises où je m’entête à m’approvisionner. Fabien Escalona (un ancien de Science Po Grenoble) en a donné une fort bonne recension pour Non Fiction. Comme il le signale, le livre a donné lieu à une polémique entre Cédric Durand et Jacques Sapir. Ce dernier dans sa recension du livre sur son blog Russeurope reproche en effet à C. Durand dans sa conclusion (« Epilogue: face à la crise, face à l’Europe », p. 133-149) de vouloir se situer dans une approche qui ignorerait tout simplement l’Europe pour aller de l’avant dans les luttes sociales et politiques au niveau national en se donnant des objectifs forts et mobilisateurs (genre plein emploi assuré par l’État comme employeur de dernier ressort). Pour J. Sapir, il n’est pas possible de faire ainsi l’impasse sur la lutte pour la souveraineté nationale, qui ne doit pas être laissé aux forces réactionnaires si j’ose dire et surtout qui « commande » désormais au sens stratégique du terme toute possibilité d’une refonte des équilibres économiques et sociaux en vigueur. Cédric Durand lui a répondu, et J. Sapir a repris cette réponse dans son blog, en y ajoutant évidemment son commentaire.

Dans cette polémique, je pencherais plutôt pour la position de J. Sapir. En effet, toutes les contributions de l’ouvrage dirigé par Cédric Durand tendent à démontrer que l’Union européenne est par sa genèse, par ses institutions, par l’intention de ceux qui la dominent aujourd’hui, un organisme tout entier orienté en faveur des élites économiques, politiques et sociales,  au détriment de toute influence et participation de l’ordinaire des populations qu’elle assujettit. Cédric Durand et Razmig Keucheyan intitulent même leur propre contribution, « Un césarisme bureaucratique » (p. 89-113). Ils s’y inspirent de Gramsci pour affirmer que, dans la crise actuelle, « L’émergence d’un césarisme bureaucratique est la seule stratégie dont disposent les élites du continent  pour maintenir leur domination » (p.99). Comme les élites sont un peu dépassées tout de même par les événements en cours, qu’elles n’arrivent plus à justifier leurs choix face aux populations, et ne sont plus capables de leur apporter le bien-être promis, elles tendent de plus en plus à s’appuyer  sur les seules institutions imperméables aux protestations populaires, en particulier sur la Banque centrale européenne, pour préserver le statu quo, ou éventuellement forcer leur avantage. « Depuis son origine, le projet européen s’inscrit dans ce mouvement de mise à distance des peuples. Mais l’accélération brutale opérée depuis 2009 a radicalisé le processus : l’Union économique et monétaire est devenue un instrument de gestion autoritaire des contradictions économiques et sociales générées par la crise. » (p.111). Les deux auteurs pointent par ailleurs du doigt, non sans se contredire ainsi puisqu’ils soulignent le rôle des « pays créditeurs » (qui sont des démocraties), quelques lignes plus loin, le rôle du nouvel hégémon (national), l’Allemagne, au sein de cette crise. Avec de telles considérations, qui se retrouvent avec certes des variantes dans l’ensemble des contributions de l’ouvrage, on ne peut que s’étonner que le cri de ralliement proposé ne soit pas : « Indépendance, indépendance, liberté, liberté! », puisque c’est là un véritable esclavage bureaucratique qu’on nous décrit. On remarquera en passant que, dans ce même texte, Jurgen Habermas est exécuté (p.105) comme un zélote de l’Europe du grand capital et des puissants, alors même que le concept de « fédéralisme exécutif » que ce dernier a développé (cf. ses derniers textes parus en français) pour décrire l’évolution récente de l’Union européenne vont en substance dans le même sens que ce que dénoncent les deux auteurs, à savoir un éloignement à la faveur de la  crise de la décision européenne  des processus démocratiques ordinaires. (Idée qui est d’ailleurs généralement admise, voire parfois revendiquée par les acteurs concernés au nom de l’urgence à sauver le soldat Euro.)

Bref, on ne voit vraiment pas pourquoi un citoyen français qui lirait ce livre et qui croirait à ses analyses ne devrait pas en conclure que la première urgence  politique est de sortir de cet enfer anti-démocratique au plus vite. Si on m’explique qu’une structure auquel j’appartiens tend à négliger totalement mon avis, j’aurais tendance à vouloir en sortir au plus vite, mais bon… je dois être un peu un mauvais coucheur.

D’un point de vue plus immédiat, la critique de gauche que porte ce livre me semble désormais caduque dans ses perspectives. En effet, pour les prochaines années, dans la mesure où c’est « la Gauche » (tout au moins aux yeux de la majorité de l’opinion) avec le PS et ses alliés qui se trouve au pouvoir en France (depuis mai 2012), toute opposition radicale à l’Union européenne telle qu’elle est (ou plus généralement à la situation courante du pays) ne pourra sans doute avoir du succès (électoral) que sur le flanc droit de l’échiquier politique. Jacques Sapir a entièrement raison de ne pas vouloir laisser le souverainisme à la droite de la droite, mais, malheureusement, avec F. Hollande Président de la République et son plein engagement dans les logiques européennes depuis le lendemain de son élection (non-renégociation du TSCG), la critique ne peut désormais réussir (éventuellement) qu’à droite. Si la situation économique européenne devait finalement aboutir avant 2017 à la fin de la zone Euro, je prends le pari que la France redevenue ainsi « souveraine » se donnera dans la foulée à des forces de droite et d’extrême-droite qui auront su se rassembler autour de la Nation en danger (en faisant oublier tout engagement européiste précédent bien sûr…). Qui se souvient des derniers meetings de la campagne présidentielle de N. Sarkozy en 2012 avec leur mer de drapeaux tricolores peut avoir un avant-goût de ce qui nous attendrait dans cette éventualité : l’union de toutes les droites sur le dos de l’Europe serait du plus bel effet, avec la gauche « apatride » toute entière dans le rôle de bouc-émissaire. J’en ris jaune d’avance.

Pour en revenir à l’ouvrage dirigé par C. Durand, signalons comme F. Escalona, et surtout J. Sapir, qu’il a le mérite de donner accès en français à des analyses critiques de l’Union européenne publiées dans d’autres langues européennes. Les contributions de Stathis Kouvelakis, « La fin de l’européisme » (p. 49-58), et Costas Lapavitsas, « L’euro en crise ou la logique perverse de la monnaie unique » (p. 71-87) reprennent des analyses parues en anglais dans le livre collectif, Costas Lapavitsas et al., Crisis in the Eurozone (Londres : Verso, 2012). On trouvera aussi ici traduit un texte de Wolgang Streeck, « Les marchés et les peuples : capitalisme démocratique et intégration européenne » (p. 59-70), déjà paru lui aussi en anglais. Ce dernier se trouve en train de développer une théorie générale du capitalisme tardif (ou de la phase actuelle du capitalisme), dont il me parait intéressant que le lecteur français prenne connaissance. En effet, ce qui me parait le grand mérite de ce livre en général, en dehors même de son contenu et des ambitions politiques, c’est la volonté qui porte tous ces auteurs à vouloir penser les choses en grand, de se donner une image générale de la situation dans laquelle nous nous trouvons, de ne pas reculer devant l’idée d’une théorisation un peu générale de la situation. En ce sens, il faut grandement féliciter C. Durand, un économiste, de son initiative.

En passant par quelques librairies britanniques

Croyant échapper à la canicule française, je suis allé il y a quelques jours chercher la fraicheur au Royaume-Uni, ce fut à moitié raté, puisque, là aussi, tout au moins au sud du pays, la chaleur régnait. J’en ai profité du coup pour aller voir dans la fraîcheur de la climatisation ce qui se vendait dans les librairies britanniques. En effet, il est toujours significatif des préoccupations de l’opinion publique d’un pays que de voir ce qui se vend vraiment (ou qui cherche à se vendre…) dans les librairies du coin de la rue. Dans le cas britannique, j’ai surtout musardé dans les librairies de la chaîne Waterstone’s qu’on trouve un peu partout.

Conclusion rapide de cette étude au jugé : le lecteur britannique semble beaucoup plus préoccupé d’enjeux globaux que nous ne le sommes. Certes, à Glasgow et à Édimbourg, on peut trouver pas mal de livres liés au futur référendum sur la souveraineté de l’Écosse (avec d’ailleurs une conscience du contexte global : que veut dire être « souverain » aujourd’hui?), et, plus généralement, on trouve bien sûr des livres sur le (triste) sort présent de la Grande-Bretagne (par exemple sur le NHS ou sur les transports ferroviaires), mais ce qui m’a frappé, c’est le côté « globaliste » des préoccupations supposées des lecteurs, avec par exemple de nombreux livres sur l’avenir du capitalisme mondial. Il y a sans doute effectivement de quoi être préoccupé par le devenir de ce dernier quand on sait que Londres a été l’une des capitales, sinon la capitale, de la phase financiarisée du capitalisme depuis une quarantaine d’années. Un autre capitalisme supposerait que la Grande-Bretagne se trouve une autre source de revenus. J’ai  été particulièrement frappé par une table de livres à la librairie Foyle’s de la gare londonienne de King’s Cross/San Pancrass, entièrement consacrée au changement climatique, cela à la fois du point  de vue scientifique et fictionnel (c’est-à-dire forcément dystopique). Il y avait d’ailleurs parmi la trentaine de livres rassemblés ainsi par le choix du libraire un petit livre à la couverture orange, que j’ai vu partout, entièrement consacré à l’explosion démographique dans le cadre du changement climatique (Stefen Emmot, 10 Billion), autant dire à l’apocalypse! En le feuilletant, on s’aperçoit en fait qu’il s’agit plus d’un tract amélioré que d’un livre proprement dit, mais son existence même au milieu d’autres ouvrages du même type signale bien une préoccupation. En France, parler de démographie mondiale explosive et insoutenable vous expose immédiatement à l’accusation de malthusianisme, d’éco-fascisme, etc., et personne ne se risque à trop parler de ces sujets, et encore moins à en faire un livre cherchant le succès grand public dans les gares.

En dehors de ce « globalisme », j’ai été aussi frappé par l’absence presque totale de l’Europe. Sauf à aller fouiller dans le fond des rayons, on ne peut rien trouver cet été sur la crise européenne en cours dans une librairie britannique. Je n’ai vu en fait qu’un seul livre bien en vue, celui de Gavin Hewitt, The Lost Continent. Il s’agit du livre, assez rapide m’a-t-il semblé, du correspondant Europe de la BBC, et le moins que l’on puisse dire, c’est que l’Europe n’y pas présentée comme allant pour le mieux… (en couverture, on a droit au Radeau de la Méduse…).

Bref, ce rapide passage dans des librairies britanniques ordinaires (pas des librairies spécialisées pour les universitaires) m’a confirmé l’éloignement mental de l’opinion publique par rapport à l’Europe et son insertion dans une vision globale (ou post-impériale?).

A part ça, la bière anglaise (quand on sait s’éloigner des grandes marques) est toujours aussi excellente, et cela a suffi à me faire oublier l’apocalypse qui vient et l’Europe qui sombre. Ce furent donc d’excellentes vacances.

Michel Aglietta, Thomas Brand, Un New Deal pour l’Europe.

agliettabrandMichel Aglietta s’est associé avec Thomas Brand pour produire un nouveau livre sur la crise européenne (Un New Deal pour l’Europe. Croissance, euro, compétitivité, Paris : Odile Jacob, 2013). Comme son titre l’indique, il s’agit pour les auteurs de présenter (encore une fois) une solution à la crise de la zone Euro. Bien sûr, ce n’est pas celle qui se trouve mise en œuvre actuellement. En effet, les auteurs appellent à une vaste reconversion de toute l’Union européenne vers le high tech, « le durable », « l’environnemental », ce qui représenterait une phase ultérieure de la croissance séculaire de l’Occident (cf. chapitre 6, « Quelle croissance sur l’Europe? », p. 233-289, cf. tableau 6.1, « Innovation séculaire »). A dire vrai, ce blabla mi-écolo/mi-schumpétérien m’a paru d’une insigne banalité. Oui, oui, il faut innover, oui, oui, il faut tenir compte du changement climatique qui vient, oui, oui, il faudrait peut-être penser en terme d’épuisement des ressources naturelles, oui, oui, chers docteurs Pangloss, il faudrait faire mieux qu’actuellement en terme de satisfaction des besoins humains. En effet, le moins que l’on puisse dire, c’est que les conditions politiques (minimales) d’une telle conversion « écolo-scientiste » de tous les pays de l’Union européenne ne semblent pas prêtes d’être réunies. Malgré toutes les dénégations du présent gouvernement, le récent limogeage de Delphine Batho est là pour rappeler à tout le monde que « l’écologie, cela commence (décidément) à bien faire », et qu’il vaudrait mieux revenir aux dures réalités de la compétition internationale comme dirait le nouveau président du MEDEF. Drill, drill, baby, drill! Mais aussi qu’en dehors de l’austérité (qui bien sûr ne concerne toujours pas la France), point de salut pour les braves!

En revanche, le livre est digne d’intérêt en ce qu’il présente un essai d’explication de la crise européenne en insistant fortement sur les interactions entre la sphère réelle et la sphère financière lié à l’existence même de l’Euro.

En effet, pour M. Aglietta et T. Brand, c’est bel et bien l’Euro tel qu’il a été conçu et géré de ses origines jusqu’à nos jours qui se trouve la cause unique (ou presque) de tous nos malheurs actuels – ce qui ne les empêche pas bien sûr de vouloir que l’aventure de l’Euro continue, et donc d’être publié en conséquence chez Odile Jacob.

Premièrement, la dérive des compétitivités entre pays de la zone Euro possède une cause au départ financière (cf. p. 54-59, p. 72-75, p. 83-93). En effet, ce sont les transferts mal avisés de capitaux du centre vers la périphérie (via les banques et les marchés financiers) qui vont y entraîner une explosion de l’endettement des acteurs économiques privés et/ou publics, avec au choix des bulles immobilières et/ou des augmentations de la consommation des ménages ou de l’État. Au lieu de financer  des investissements productifs qui auraient augmenté la productivité du travail dans la périphérie (et donc sa richesse par habitant) (cf. graphique 2.4, p.74), les investisseurs sont en effet allés y placer leur argent dans l’immobilier, ou dans les banques locales qui ont permis l’augmentation du niveau de vie des ménages et de l’État par le biais de l’endettement devenu d’un coup (trop) facile (cf. graphique 2.5, p. 75). De fait, les auteurs font remarquer après bien d’autres qu’un seul taux d’intérêt directeur dans une zone économique qui comprend des pays à inflation différente implique des taux d’intérêts réels différents selon les pays (p. 175) – avec, dans certains cas, une incitation irrésistible à s’endetter. « Le coût du capital a été le plus bas lors des années 1999-2008 dans les pays où l’endettement a été le plus élevé et où la crise financière a été la plus forte » (p. 84-85) Cet afflux d’argent prêté à la périphérie implique par suite des déficits de la balance commerciale de ces pays, une inflation qui s’y accélère, et enfin une augmentation des coûts salariaux. Ces derniers, qui augmentent à la périphérie depuis 2002 alors qu’en Allemagne, Autriche et Finlande ils stagnent, finissent par mettre en danger l’existence même de l’industrie dans les pays périphériques (France, Italie, Espagne, Portugal, Grèce) de la zone Euro. On retrouve là les considérations sur le coût du travail dans la périphérie de la zone Euro (qui y justifient la « dévaluation interne » en cours), mais la raison de cette augmentation du coût du travail à la périphérie est ici explicitée par une mauvaise orientation des flux financiers au départ de la séquence. Bien que les auteurs n’évoquent pas le cas des pays en dehors de la zone Euro, situé dans l’ex-Europe soviétisée, ils pourraient l’ajouter à leur tableau sans changer le sens de leur récit.

Deuxièmement, toute la difficulté à sortir de la crise en Europe tient justement au fait que les dirigeants européens, surtout à partir de 2010, ont défini la crise comme une crise de la dette publique des Etats (en prenant la Grèce comme cas standard), et non comme une crise du système financier européen dans son ensemble. LÉtat follement dépensier a été déclaré coupable, forcément coupable, et l’échec massif de certaines banques à orienter leurs attributions de crédit de façon à générer de la croissance durable a été minimisé, voire oublié. De fait, pour sortir vraiment de la crise, il aurait fallu d’abord apurer les énormes erreurs d’investissement faites par les banques européennes au cours des années 2000 (cf. p.133-152, p.199-216). Le projet d’« Union bancaire » a bien sûr les faveurs des auteurs, justement en ce qu’il permettrait d’apurer vraiment les erreurs du passé et d’éventuellement éviter la répétition du même scénario à l’avenir. Pour les auteurs, il ne fait guère de doute que c’est à la fois le poids politique (ou relationnel) des banquiers privés  et la complexité institutionnelle d’un système bancaire transfrontalier sans superviseur unique et sans mécanismes juridiques unifiés qui ont empêché une salutaire « euthanasie des banquiers » (c’est ma propre expression). A en juger par la nouvelle loi bancaire française, on peut craindre que le poids politique du lobby bancaire reste suffisant pour empêcher des évolutions défavorables aux banques actuelles et à leurs dirigeants. De fait,  puisque nous sommes en 2013 et que tout cela a commencé à être révélé en 2007 (lorsque la BNP déclare que deux de ses filiales aux États-Unis ont des difficultés), il n’est pas très difficile d’affirmer que les pays européens ont quelque peu traîné à faire le ménage  dans leurs banques – même s’il ne faut pas oublier tout de même que quelques banques européennes, particulièrement imprudentes dans leurs choix, ont été restructurées à la hache au début de la crise (ce qui est la solution préconisée par les auteurs au vu de l’expérience de crises bancaires antérieures).

Troisièmement – mais là, il ne s’agit pas principalement d’aspects financiers -, la construction intellectuelle qui fonde la zone Euro ignore superbement les acquis de la « nouvelle géographie économique » (Krugman, début des années 1990) (p. 94-101). Dans un espace monétaire unifié, l’industrie tend à se renforcer et à se concentrer là où elle était déjà la plus forte, et là où les conditions institutionnelles se trouvent réunies pour avoir des rendements croissants et de l’innovation. Pour lutter contre cette polarisation, les auteurs rêvent du coup, comme je l’ai dit d’entrée, d’une Union européenne qui se mettrait à investir partout sur son vaste territoire dans le high tech, la R&D, etc., au nom d’un nouveau capitalisme verdi, en particulier dans sa périphérie.  Cet argument de la polarisation industrielle de longue période sur certaines zones se trouve ici renforcé par l’idée très « régulationniste » d’arrangements « capital/travail  » plus ou moins favorable à l’industrie (en particulier en Allemagne) qui parcourt tout l’ouvrage. Cette façon de raisonner insiste  donc sur la « dépendance au sentier ». Elle devrait plutôt inciter les pays les plus faibles à chercher à dissoudre la zone Euro, puisque, sous de telles conditions où le passé détermine largement l’avenir, ils ne rattraperont probablement pas plus à moyen terme le centre industrialisé de l’Union que l’Italie du sud n’a rattrapé l’Italie du nord en 150 ans. Ou alors, il faudrait un miracle économique et politique… Après tout, on peut certes imaginer que, après avoir assimilé les  « réformes  structurelles » façon « Troïka », la Grèce devienne à grands coups de politique industrielle européenne façon Aglietta/Brand le premier État développé à zéro émission carbone, la « Silicon Valley » du XXIème siècle, le nouveau phare des Nations, mais bon… j’ai le vague sentiment que cela va être compliqué…

Comme on l’aura compris, l’Euro pour les auteurs est une monnaie mal construite (ce n’est pas un scoop!) (cf. chapitre 1, « Les antécédents de l’euro », p. 15-49, chapitre 5, « Quelle union politique pour la zone Euro? », p. 171-232), et, dans le fond, les ingénieurs du Traité de Maastricht ont conçu quelque chose d’encore plus dysfonctionnel que ce que le rapport Werner de 1970 envisageait (p.40-41). En effet, ce dernier avait bien vu qu’il fallait pour assurer durablement la stabilité des changes entre monnaies européennes aligner les politiques budgétaires des Etats, harmoniser la fiscalité du capital  entre ces derniers, ainsi que les coûts et prestations des différents Etats-Providence, bref qu’il fallait beaucoup de transferts de souveraineté dans des domaines essentiels pour réussir le challenge de la stabilité des changes.  Néanmoins, même si décidément, on est parti du mauvais pied (pour des raisons idéologiques selon les auteurs), rassurez-vous, bonnes gens, tout n’est pas perdu, un peu de volonté politique et de technique institutionnelle va nous sauver. Il suffit de créer un « Trésor européen », de coordonner les politiques économiques nationales en sortant de l’austérité budgétaire à marche forcée, de donner tout son rôle à une politique industrielle ragaillardie et verdie, et nous serons sauvés. Amen.

Face à tant de candeur de la part d’économistes distingués, je ne peux qu’exprimer mon désarroi. En effet, les auteurs semblent sincèrement croire que les choix politiques européens et nationaux résultent d’une fonction de « choix social ». Ils parlent pompeusement de  nouveau « contrat social » européen à instaurer (cf. Conclusion, p. 291-294) : « Il ne saurait y avoir d’avancée institutionnelle capable de sauver la zone Euro sans un nouveau contrat social. (…) Il s’agit de refonder un contrat social qui ne peut être le retour à  un contrat de redistribution. C’est un contrat de participation des citoyens à une transformation des modes de vie qui fait reculer l’inégalité en unissant étroitement l’emploi à la conservation de l’environnement dans les territoires » (p. 293). Ils font comme si la situation des années 1945-1975, d’équilibre capital/travail (« compromis fordiste »), si bien décrite par les « régulationnistes », devait se reproduire sous une forme nouvelle et participative à l’échelle continentale. Or, aujourd’hui, il n’existe plus une Union soviétique aux portes de l’Occident pour obliger à des compromis ceux qui mènent actuellement si visiblement le jeu. Pour l’instant, ce qu’on observe à la mi-2013, c’est plutôt un approfondissement des gains des gagnants de la période antérieure: le dernier Traité européen en date, les « réformes structurelles », les « dévaluations internes », le sauvetage des grandes banques systémiques par les Etats, etc., tout s’oriente vers une solution simple et élégante à la crise : les gagnants (Etats créditeurs, banques, consommateurs, épargnants, habitants du centre industriel, etc.) continueront à gagner, les perdants (Etats débiteurs, contribuables, salariés, habitants de la périphérie désindustrialisée) continueront à perdre. Et pour l’heure, les perdants ont la politesse de souffrir le plus souvent en silence, ou de ne pas trouver les moyens d’un renversement politique de la situation. That’s all folks. Circulez il n’y a rien à voir. La victoire probable d’Angela Merkel aux élections allemandes de septembre 2013 devrait constituer comme le dernier sceau de cette simple et élégante solution.

En effet, si l’approche d’Aglietta et Brand est sans doute correcte du point de vue économique, elle me parait particulièrement limitée du point de vue politique. Les auteurs se plaignent par exemple de la jurisprudence de la Cour constitutionnelle allemande qui a mis de fait dans les mains du Bundestag de nombreuses décisions d’envergure européenne (p. 185-188). Il faut rappeler que la Cour ne fait que défendre dans ses décisions l’idée que le peuple allemand par ses représentants n’a pas signé pour une « union de transferts » (qu’Aglietta et Brand appellent de leurs vœux, cf. p. 173), qu’il reste maître, via ses représentants, de son budget national, et qu’en pratique, la Cour constitutionnelle allemande n’a en fait rien bloqué du tout depuis 2010. (Cela m’étonnerait ainsi qu’elle donne entièrement raison dans son prochain jugement à la Bundesbank contre la BCE, là on rirait cinq minutes, mais bon ce sont des gentils garçons à Karlsruhe.) La Cour n’interdit pas d’aller au delà en terme d’intégration européenne, mais elle souligne qu’il faudra demander l’avis du peuple allemand si l’on veut aller vraiment plus loin. C’est tout. Cela me parait une attitude éminemment respectueuse du « contrat social » allemand, et dans le fond d’un sain réalisme.

Plus généralement, il me semble que le lecteur pourrait se demander quel sens peut avoir un tel livre, tout au moins dans ses propositions, qui cherche à proposer rien moins qu’un « New Deal pour l’Europe« , alors même qu’il n’est visiblement pas le fruit d’une concertation européenne.  Par exemple, vu les difficultés à établir une politique européenne de l’énergie (pourtant déjà prévue dans le Traité de Rome et dans le Traité Euratom), je me demande si partir sur la piste environnementale n’est déjà pas en soi une erreur. L’Allemagne a fait le choix d’abandonner le nucléaire, et son partenaire principal dans l’Eurozone, la France, n’est même pas capable de fermer une vieille centrale nucléaire comme Fessenheim. Si l’on devait se lancer dans une forte politique industrielle européenne d’appui à l’investissement et à l’innovation, il faudrait peut-être déjà choisir de partir dans une ou plusieurs  directions  unanimement partagées.

Et Hollande fit du Sarkozy sur l’Europe…

Les réalités structurelles de la politique française ont la vie dure. Sur le rapport à l’Union européenne tout particulièrement : quand on se trouve au pouvoir, comme dirait Flaubert, toujours  attribuer aux technocrates apatrides de Bruxelles la faute de ce qui ne va pas dans le pays et toujours s’attribuer en revanche le mérite de ce qui y va bien; se présenter toujours comme le brave gars, plein de bon sens, qui défend le peuple français et son bonheur contre ces fous dangereux, utopistes, incompétents, ou les deux, de Bruxelles; et surtout ne jamais admettre la réalité des transferts de souveraineté qu’on a soi-même accepté à ces mêmes fous. Selon l’historien Laurent Warlouzet au vu des archives (cf. Le choix de la CEE par la France. L’Europe économique en débat de Mendès France à de Gaulle[1955-1969], Paris : Comité pour l’histoire économique et financière de la France, 2010, en particulier les dernières lignes de la conclusion p. 507-508), ce double jeu a commencé sous le Général de Gaulle lui-même en 1958-69. Il continue toujours en 2013.

Ainsi, comme prévu par les nombreuses dispositions adoptées depuis 2010 à la suite de ce qui a été conceptualisé par les pays dominants (dont la France), la Commission européenne et la Banque centrale européenne comme la « crise des dettes publiques » des pays européens, la Commission européenne a rendu hier publique ses recommandations aux différents pays afin d’améliorer leur sort économique et social et de faire progresser ainsi l’ensemble européen vers ce bonheur terrestre et matériel que l’Europe  promet depuis si longtemps  à ses ressortissants.  On ne peut pas dire que le Parti socialiste français n’ait pas été partie prenante de cette montée en puissance d‘un devoir d’injonction attribué à la Commission européenne à propos des politiques économiques nationales. On ne sache pas que ses députés au Parlement européen aient occupé l’hémicycle bruxellois ou strasbourgeois en hurlant que c’est la souveraineté du peuple français qu’on assassinait ainsi; on ne sache pas non plus que la majorité parlementaire de gauche, élue en juin 2012, essentiellement socialiste, ait fait obstacle à la ratification du nouveau Traité européen signé au départ par un certain Nicolas Sarkozy.  Et voilà que François Hollande, dans une posture toute gaullienne, une fois reçues les recommandations de la Commission européenne, déclare tout de go que la France n’a pas à recevoir d’ordres sur les réformes à faire et que seul le solde budgétaire compte. En tout cas, c’est ce qu’en rapporte l’estimé quotidien parisien, le Monde, dont il serait malicieux de douter de la compétence en matière de transmission des propos présidentiels à la population.

La manœuvre politicienne au sens le plus ordinaire du terme est évidente : il ne faudrait pas que le bon peuple de France se rende compte que, désormais, les grandes lignes de l’ensemble des politiques économiques sont prises à Bruxelles, et que ces lignes sont parfaitement alignées sur l’habituel « consensus de Bruxelles ». De fait, le « gouvernement économique de l’Union européenne » (ou de la seule zone Euro) que le Président Hollande appelle de ses vœux pour l’avenir existe en fait déjà, et il a lui-même fait ratifier par la France un Traité qui l’entérine (sans compter la loi organique sur les finances publiques qui met en œuvre les dispositions de ce Traité).  Il se trouve que je suis l’actualité italienne, j’ai donc pu lire à peu prés les mêmes recommandations de la part de la Commission européenne pour l’Italie. Le Corriere della Sera, journal  qui incarne pourtant le sel de la bourgeoisie italienne la plus traditionnellement capitaliste et libérale, commentait d’ailleurs non sans une légère pointe d’ironie les mesures ainsi préconisées par Bruxelles. Ce sont en effet toujours les mêmes : libéralisation du marché du travail, réforme des retraites, maîtrise du déficit public, diminution des dépenses publiques inutiles, mais investissement public dans les secteurs d’avenir, tout en diminuant les impôts et les charges sociales, ouverture de nombreux secteurs protégés à la concurrence.  Il faut bien dire que, vu d’Italie, même un journal bourgeois peut commencer à se demander si tout cela sert vraiment à quelque chose… Où s’arrête d’ailleurs la libéralisation du marché du travail souhaitée par la Commission européenne? Sans doute à la précarité de l’emploi pour 100% de la main d’œuvre, mais, alors, comme le montre déjà l’exemple italien, qui va faire des projets d’avenir dans de telles conditions, qui va acheter son logement, qui va s’installer dans la vie, qui va renouveler les générations, qui va renouveler son abonnement annuel au Corriere?

La sortie de François Hollande m’a d’autant plus paru s’inscrire dans une vieille tradition de double langage sur l’Europe – dont N. Sarkozy n’avait pas été avare non plus – qu’en réalité le gouvernement français a obtenu de ne pas respecter tout de suite (en 2013 et en 2014)  ses engagements en terme de solde des dépenses publiques, et qu’en contrepartie, il s’est engagé à aller plus loin dans les « réformes structurelles » que la Commission européenne juge nécessaires. Il est certes certain que ce n’est pas dans les bureaux de la Commission que les détails de la future réforme des retraites vont être écrits, mais, pour ce qui concerne sa conception générale et sa nécessité même, il ne fait pas non plus de doute que la France s’aligne ainsi sur le « consensus de Bruxelles ».

On peut se demander pourquoi le Président Hollande, donnant par ailleurs des gages de fidélité à la ligne européenne « néo-libérale » de sortie de crise (comme avec son discours de Leipzig pour le centenaire du SPD), refuse d’informer les Français de la situation réelle du pays en la matière. Qui croit-il donc tromper? C’est à dire vrai une question montante en science politique : avec l’élévation générale du niveau d’éducation de la population, avec la transmission d’informations entre les différentes arènes dans lesquelles un politicien s’exprime, y compris entre pays différents, pourquoi s’entêter à nier l’évidence?

Sans doute, y a-t-il là une simple et banale raison électoraliste. On sait depuis 2005 que les groupes populaires de ce pays sont majoritairement hostiles à l’Europe  – tout au moins quand ils expriment une opinion à ce propos. Si je ne me trompe pas, la part la plus populaire de l’électorat du futur Président Hollande en avril 2012 se déclare déjà majoritairement hostile à l’Europe. Le Président socialiste ne peut donc pas officialiser devant le grand public français qu’il suit en fait la ligne définie en commun à Bruxelles, cela serait faire un trait sur cet électorat, ou du moins, donner à ses adversaires sur ce segment de l’électorat populaire un argument pour le (re-)détacher du PS (comme en 2002). En même temps, comme le montrent les sondages quand on dispose des répartitions socio-démographiques, c’est déjà fait! Les ouvriers et employés ont déjà compris que c’était « European business as usual », et qu’en tout cas, le changement promis en 2012 ne serait pas dans le sens espéré par eux.

Malheureusement, en essayant de s’en tirer par le double langage, par l’ambiguïté des propos, F. Hollande passe par pertes et profits la possibilité d’un choix éclairé de l’électorat. Comme par une heureuse communication des bons esprits, Bernard Guetta fit de même ce matin sur France-Inter tout un sermon sur le même thème : la France ne doit pas se laisser imposer les mauvaises réformes libérales par des Commissaires européens irresponsables car non élus, cela risque de désespérer Billancourt et Maubeuge. D’évidence, la couleuvre néo-libérale que propose Bruxelles à l’attention du gouvernement français et à la gauche pro-européenne dont B. Guetta représente le porte-voix journalistique sur France-Inter est un peu trop grosse à avaler, mais ne serait-ce pas plus sain pour l’avenir d’y aller franco de port?

En effet, le résultat de tout cela sera que, lorsqu’il faudra changer les Traités européens – ce qui ne manquera pas d’arriver du train où vont les choses, si on donne raison à nos partenaires allemands – pour sauver la zone Euro, le Président Hollande n’aura pas d’autre choix que de passer par la seule voie parlementaire de révision constitutionnelle, et ne pourra pas faire appel à un référendum pour légitimer ces transferts de souveraineté. Ce n’est pas en effet en faisant croire aux citoyens – qu’on suppose là bien niais tout de même – que la France a encore seule la main sur ses grands choix de politique économique qu’on pourra éviter à terme une mobilisation massive en sens inverse.

Ps. La prise de position idiote (au sens antique et nouveau du terme) de F. Hollande a fait la une du Monde le vendredi 31 mai 2013 : Hollande brandit la souveraineté de la France face aux demandes de Bruxelles. Le chef de l’État craint d’apparaître assujetti à la Commission européenne en ces temps d’euroscepticisme titre le journal du soir. Pour une fois, je suis entièrement d’accord avec le sous-titre analytique. (Cela me coûte.) Les prises de position de membres de l’UMP et du Modem, relatées par le journal,  ne sont pas glorieuses non plus.  Je ne suis bien sûr pas le seul à m’être rendu compte de la « grosse ficelle » bien usée utilisée par F. Hollande, cf. l’interview croisé dans Atlantico de Nicolas Goetzmann et Sylvie Goulard.  On appréciera toutefois la chute de l’interview où l’eurodéputé Modem,fédéraliste, bras droit de R. Prodi en son temps, S. Goulard, prend position contre un futur référendum sur le traité qui en finira avec les atermoiements actuels pour aller vers le fédéralisme de la zone Euro. Une question trop compliquée… mais, bien sûr, ma bonne dame, ils sont trop bêtes pour comprendre ces veaux de Français…  (Je blague, mais cela ne me fait pas beaucoup rire moi-même.) On retombe toujours sur le même problème : rationnellement, les élites pro-européennes (que ce soient S. Goulard ou F. Hollande) croient savoir – qu’il est impossible désormais, du moins à court/moyen terme, de convaincre la majorité du peuple français dans un débat ouvert que la « fin de la France souveraine » (à l’image de ce que connaît le canton de Genève dans la Confédération helvétique… pour être positif) au profit de l’Europe souveraine serait au final une bonne chose pour eux. Chacun à son poste réagit donc en conséquence.