Archives de Tag: F. Hollande

E. Macron: plouto-populisme, stato-populisme, centrisme?

Et voilà, c’est fait : François Bayrou et ce qu’il reste du Modem autour de lui vient de rejoindre la candidature présidentielle d’Emmanuel Macron. Il ne sera pas apparemment le dernier des anciens UDF à le rejoindre, déjà le pourtant très grincheux Jean-Louis Bourlanges vient, semble-t-il, de se rendre malgré ses grommellements euro-républicains dans Slate. Cette alliance au nom du centrisme bon teint est d’autant plus piquante à observer qu’à l’automne dernier encore, le même F. Bayrou prétendait – à en croire quelques tweets que des fâcheux ressortent à propos – se méfier du dit E. Macron et des grands intérêts économiques qui le soutenaient, et il me semble même bien d’ailleurs me souvenir que toujours le même F. Bayrou a tenu des propos peu amènes sur le dit E.  Macron lors d’une Matinale de France-Inter il n’y a pas si longtemps. Souvent centriste varie, bien fol qui s’y fie. Quoi qu’il en soit, ce ralliement, comme les autres soutiens engrangés parmi les élites du « cercle de la raison » (A. Minc & Cie) témoigne de la crédibilité qu’a atteint la candidature d’E. Macron à ce stade de la campagne électorale pour le premier tour de cette présidentielle 2017.

Mon jeune collègue Fabien Escalona a donné pour Médiapart l’analyse la plus acérée à ce jour du phénomène, en rappelant qu’E. Macron et son mouvement En Marche! n’étaient pas sans évoquer des entreprises similaires de conquête de l’électorat dans l’histoire européenne récente. Il rappelle fort à propos que cela a  été théorisé en science politique sous le nom de « business firm party » dès la fin des années 1990 – sans que toutefois l’expression soit beaucoup reprise par la suite. La montée en généralité conceptuelle a été en effet difficile à imposer en raison de la dépendance presque totale de ces « partis-fonctionnant-à-la-manière-d’une-firme-privée » à leur fondateur et leader et au destin de ce dernier dans chaque contexte national particulier. En effet, il s’agit toujours d’une organisation, créée ex nihilo autour d’un leader charismatique auto-proclamé et ayant le plus souvent le mérite de ne pas être un homme politique de longue date. Comme ce parti challenger se veut la voix du peuple tout entier, son leader critique toutes les élites politiques en place, sauf bien sûr celles qui se rallient opportunément à lui. Laissez venir à moi les petits enfants. Son orientation la plus visible prend soin de se couler dans les grands courants de l’opinion tels que les lui dévoilent les sondages d’opinion. Je vous ai compris! Son leader invoque un nécessaire renouveau du pays au delà des clivages habituels et un rassemblement des hommes et femmes de bonne volonté autour de sa personne. La rhétorique du mouvement que ce type de leader entend créer est donc clairement populiste. (Je n’aime certes guère ce terme qui finit par être un obstacle sérieux à l’analyse de la réalité politique à force d’être employé pour des forces politiques aux orientations idéologiques et aux histoires opposées, mais, en l’occurrence, il correspond bien à la rhétorique d’ E. Macron du coup de balai et de la nouveauté qu’il prétend représenter, opposés à tous les autres candidats, rhétorique qu’on appelle de fait dans le langage courant populisme.)   Surtout dans le cas de ces business firm party, contrairement à d’autres partis émergents tenant  au nom du peuple un discours similaire de rupture avec tous les partis déjà là – ce qui ne peut que être le point commun à tout parti nouvellement créé -, aucune base militante du parti ou milieu partisan (pour paraphraser mon collègue F. Sawicki) ne préexiste  au leader qui tient ce discours. La base militante ne provient donc pas d’une mobilisation sociale ou pré-politique préalable d’une partie de la population. Elle est recrutée à la va-vite par ce dernier et ses proches au fil de la campagne électorale comme des supporters d’une équipe qui va nécessairement gagner.

En effet,  l’organisation du mouvement part du sommet. De fait, elle ne peut exister et se déployer rapidement que parce que le leader dispose lui-même de moyens économiques importants – ou bien parce que des personnes qui en disposent lui en procurent. (En l’occurrence, E. Macron bénéficie d’évidence de la manne de dons de personnes pouvant donner dans les limites imposées par la loi française, soit 7500 euros par an, et il peut de ce fait selon ce qui est paru dans la presse salarier actuellement 50 personnes.) Par ailleurs, le programme de ce genre de partis challengers, souvent promus par un milliardaire, comme la Team Stronach en Autriche il y a quelques années ou l’ANO 2011 de Andres Babis en République tchèque au même moment, ou attirant l’argent des groupes les plus aisés de la société comme Scelta Civica de Mario Monti en Italie en 2013 , se trouve être de manière plus ou moins avouée, néo-libéral.(L’orientation vis-à-vis de l’Union européenne varie par contre beaucoup.) Bien que le terme n’existe pas en science politique, il me semble donc qu’on pourrait inscrire E. Macron dans cette famille du « plouto-populisme », soit d’une entreprise de conquête de l’opinion sous des oripeaux populistes qui ne peut toutefois exister que parce qu’elle est portée par des groupes fortunés pour faire une fois au pouvoir ce qu’ils croient être – à tort ou à raison d’ailleurs – leurs intérêts. L’un des premiers exemples de ce genre de stratégie de rupture de l’ordre électoral par le haut remonte en fait à la candidature du milliardaire Ross Perot lors des élections américaines de 1992.

Bien sûr, comme le remarque F. Escalona à juste titre, l’exemple le plus patent d’une telle entreprise de conquête de l’électorat par une puissance économique n’est autre que celle de Silvio Berlusconi en 1993-94 en Italie. Constatant l’écroulement du camp électoral modéré (DC-PSI-PSDI-PRI-PLI) suite aux scandales dits de « Mains propres » (et voulant aussi sauver sa peau d’entrepreneur très lié à une partie de ce même camp électoral qui se trouve en train de s’écrouler), S. Berlusconi, cet ancien client ou allié du Parti socialiste italien (PSI), crée donc un parti ex nihilo, Forza Italia, autour de sa personne. Ce parti n’est au départ littéralement qu’une filiale de son conglomérat économique. Or ce dernier, spécialisé dans les médias télévisuels et la publicité grand public, se trouve alors à la pointe de ce qui se fait de mieux en Italie en matière de marketing et de communication. Comme le montre le reportage de Mediapart sur les dessous organisationnels de la « start-up » Macron, on observe mutatis mutandis la même avance des « macronistes » dans l’usage des instruments de connaissance et de manipulation de l’opinion publique.  Le parallélisme entre  le « berlusconisme » et le « macronisme » me parait d’autant plus troublant qu’il existe aussi une parenté idéologique entre les deux. En effet, comme ce dernier incarne au mieux le devenir néo-libéral d’une bonne partie du PS, le « berlusconisme » s’était constitué en continuité avec l’involution néo-libérale du PSI des années 1980 que S. Berlusconi avait accompagné culturellement à travers le contenu pour le moins débilitant de ses trois chaînes de télévisions depuis les années 1970. C’est donc dans les deux cas le socialisme partidaire qui, à travers sa défense de l’individu et de ses droits, de son émancipation, finit par muter  en défense d’un individualisme acquisitif, soutenu concrètement comme entreprise électorale nouvelle par une ou des grandes entreprises ou les milieux d’affaires. Il faut cependant ajouter que E. Macron réussit pour l’instant un miracle dont S. Berlusconi n’avait eu pas besoin de réaliser : malgré son passé très récent auprès du très impopulaire Président F. Hollande, il réussit en effet à se présenter comme un homme nouveau aux idées neuves. Au moins, quand S. Berlusconi propose son « parti libéral de masse » pour reprendre une expression de l’époque à l’attention des électeurs italiens, il a quelques preuves à faire valoir de ses intentions en ce sens – ne serait-ce que parce qu’il a imposé la présence de ses télévisions privées contre la législation étatique en vigueur. Pour E. Macron, c’est l’illusion parfaite, ou la « lettre volée » comme dans la célèbre nouvelle d’E. A. Poe.

Par ailleurs, à cette proximité entre le « berlusconisme » et le « macronisme », il faut ajouter la même capacité à exister – dans un premier temps tout au moins – uniquement par les sondages. S. Berlusconi avait en effet réussi à faire croire à la poussée de  Forza Italia d’abord grâce au fait que les sondages lui ont été immédiatement favorables (y compris ceux faits par des sondeurs proches de son propre groupe économique), ce qui a incité aux ralliements de certains politiciens modérés et permis la constitution d’une double alliance Nord/Sud de toutes les droites autour de lui. De même, pour l’instant, c’est la croyance collective – y compris la mienne! – dans la validité des sondages qui fait exister le « macronisme » – avant même qu’aucun vote réel n’ait jamais été exprimé pour E. Macron. On notera aussi dans le registre des parallélismes cette récente  promesse d’E. Macron d’exempter la masse du bon peuple de France de la taxe d’habitation. Or il se trouve que S. Berlusconi a fait son miel d’une promesse similaire lors de ses dernières campagnes électorales en date (2006, 2008 et 2013), non sans d’ailleurs s’embrouiller à ce sujet, d’une part, avec les autorités européennes à raison de la perte de revenus que cela représentait pour l’État italien et, d’autre part, avec les collectivités locales italiennes privées de ce revenu essentiel. Cette promesse d’E. Macron semble en tout cas montrer qu’il a compris comme S. Berlusconi qu’il faut prendre l’électorat modéré par les grands sentiments du porte-monnaie.

Au delà de ces parallélismes (et peut-être de l’inspiration que trouve E. Macron dans le cas Berlusconi? ), il ne faut pas toutefois nier les différences. S. Berlusconi, quand il entre en politique en 1993-94, se situe sur une ligne plutôt nationaliste. Il tend à critiquer l’Union européenne. (Il changera ensuite, pour revenir ensuite à ses débuts.) Les élites économiques et universitaires italiennes les plus légitimes sont généralement très réticentes à son égard, et les grands médias (enfin ceux qu’il ne possède pas…) ne le voient guère d’un bon œil. De fait, le modéré S. Berlusconi a surtout réussi à coaliser toutes les droites italiennes autour de lui, jusqu’ici exclues de toutes coalitions possibles avant 1994, en s’alliant avec les régionalistes nordistes de la Ligue du Nord d’U. Bossi au nord du pays et avec les néo-fascistes du Mouvement Social Italien de G. Fini au sud et au centre du pays, tout en se ralliant les démocrates-chrétiens les plus à droite. Le « macronisme » est constitué à ce stade de la campagne comme une entreprise résolument et limitativement centriste. C’est le grand bal mondain de tous les coalisables et coalisés. C’est le retour surprenant de la « Troisième force » d’avant 1958 dans une Vème République guère favorable pourtant à cette formule (malgré les « ouvertures » de 1988 ou de 2007). On verra bien ce qu’il en advient s’il arrive à passer le premier tour. Toutefois, il va de soi que E. Macron ne ralliera pas à son panache blanc ni les droites et extrêmes-droites considérant la colonisation comme un fait positif de l’histoire de France ni les gauches et extrêmes-gauches opposées à son œuvre législative comme Ministre de l’économie de F. Hollande. Il vivra du centre, et il y vaincra ou périra.

Par ailleurs, même si les liens entre E. Macron et certains milieux d’affaire paraissent difficilement niables, son aventure m’évoque aussi la théorie du « parti-cartel » de R. Katz et P. Mair énoncée dès 1995. En effet, cette théorie énonce que, dans les vieilles démocraties, les partis politiques ne portent plus les demandes des populations en direction de l’État, mais qu’ils sont devenus à l’inverse des instruments à travers lesquels les élites qui gèrent les États recrutent des électeurs pour légitimer ce que ces dernières avaient de toute façon l’intention de faire. De ce point de vue, certains ralliements d’économistes néo-libéraux depuis longtemps bien en cour au sommet de l’État au « macronisme » (comme son responsable de son programme, Jean Pisani-Ferry), tout comme la défense de l’ordre européen actuel par E. Macron, me ferait plutôt évoquer à son sujet un « stato-populisme ». Ces élites d’État rêvent, semble-t-il, de toujours plus de réformes structurelles. E. Macron leur promet de faire enfin le nécessaire et d’amener le bon peuple à accepter de bonne grâce la potion proposée – ce qui faut bien le dire tient presque de la magie tant la proximité de ce que notre bon apôtre propose est grande avec ce même « socialisme de l’offre » qui a tout de même réussi à rendre F. Hollande le Président de la République le plus impopulaire de la Vème République au point de le mettre en incapacité de se présenter à sa réélection.

Bien sûr, on dira sans doute que ma distinction « plouto-populisme » ou « stato-populisme » est des plus spécieuse. En effet, ce qui se profile derrière E. Macron, c’est l’intrication entre la très haute fonction publique qui croit dur comme fer au néo-libéralisme et à l’Union européenne, le monde des grandes entreprises du CAC 40, et celui des économistes les plus dominants qui ne savent que penser au fil des décennies l’avenir néo-libéral du pays.Après tout, il ne s’agit dans le fond que de « centrisme » dans toute sa beauté conservatrice de l’ordre économique et social existant. « Tout changer pour que rien ne change », l’habituel transformisme comme le souligne à juste titre F. Escalona..

Il reste toutefois qu’une anomalie demeure. Pourquoi une partie de ces élites centristes sont-elles en train de se rallier à E. Macron au lieu de soutenir béatement le candidat de la droite républicaine dans la recherche d’une tranquille alternance?  Certes, il y a le scandale autour des présumés emplois fictifs de la famille Fillon, mais la candidature d’E. Macron précède de quelques bons mois ce rebondissement. Tout de même,  après tout, F. Fillon a proposé à l’automne 2016 un programme de « réformes structurelles » tout à fait alléchant, validé par des millions de braves électeurs et non simplement par des sondages. Au delà de la personne de F. Fillon et de ses embrouillaminis judiciaires, qu’est-ce qui explique le manque de confiance dans cette droite républicaine? Pourtant, elle a donné des gages à travers les projets qu’elle a voté au Sénat depuis qu’elle en a repris le contrôle.

Ma première hypothèse pour expliquer ce doublon Macron/Fillon pourrait bien être l’absence de confiance dans la loyauté européenne de F. Fillon. Après tout, ce dernier a été un proche de P. Séguin, il pourrait donc  bien se souvenir en cas de difficultés de cette proximité, et privilégier les intérêts de ses électeurs à ceux de l’Union européenne. Il a aussi, semble-t-il, tissé des liens personnels avec V. Poutine. De ce point de vue, E. Macron parait un élément bien plus sûr.

Ma seconde hypothèse pour expliquer ce doublon serait le fait que justement le « macronisme » n’étant pas du tout à ce stade tout au moins  un parti au sens ordinaire du terme ne pourrait pas une fois arrivé au pouvoir être redevable de quoi ce soit à une base électorale organisée. La droite républicaine au contraire doit quand même se préoccuper au choix du sort des médecins, notaires, Écoles libres, cathos, familles, agriculteurs, PME, personnes âgées, et autres corporations dont il est bien évident pour un économiste néo-libéral bon teint qu’il faut en faire tabula rasa au plus vite. La droite républicaine est aussi par ailleurs un réseau d’élus locaux, présents partout, même dans la France supposée inutile des campagnes et des petites villes, qui ne sont pas prêts à tous les sacrifices au nom de l’Union européenne et de la nécessaire compétitivité. Que G. Collomb, le grand féodal lyonnais « social-barriste », soit le premier soutien d’E. Macron correspond bien à cet égoïsme territorial des métropoles qui se débarrasseraient bien du fardeau de la France profonde.

Ma troisième hypothèse serait enfin que la droite républicaine apparaitrait trop proche des thèses du FN en matière de traitement des minorités visibles, et que cela finirait par nuire aux affaires. Il est vrai que pour l’Islam de France pour lequel plaide l’Institut Montaigne, avec un F. Fillon à la Présidence de la République (malgré son évidente proximité avec un responsable de ce même institut), cela parait mal parti.

Ce ne sont là que des hypothèses. Et après tout tout le monde sait bien que tout ce beau monde se rassemblera au second tour contre la candidate du FN pour que tout continue comme avant dans le meilleur des mondes possibles. Le reste n’est dans le fond  que détail. Et vive le populisme centriste ou le centrisme populiste du cercle de la raison!

PS. Je précise qu’en écrivant ces quelques lignes, j’ai conscience: a) de bien sûr « faire le jeu du FN » – puisque la continuité de fond du « macronisme » fera éventuellement sens à la veille du second tour –; b) d’être manipulé à l’insu de mon plein gré par les services de désinformation soviétique russe; c) d’être aigri de ne pas avoir été recruté pour conseiller louanger le grand leader – ceci d’ailleurs comme tous les journalistes ou universitaires  qui tentent de garder leur sang-froid face au « macronisme ». Tous des idiots utiles, des traitres ou des aigris.

Publicités

Des salauds en casquette… aux salauds en T-shirt.

Le conflit autour de la « Loi travail » suit imperturbablement son cours depuis des mois, et comme tout conflit d’une certaine ampleur, il permet de clarifier les positions des uns et des autres.

La récente sortie d’Emmanuel Macron face à deux syndicalistes sur leurs t-shirts qui ne lui font pas peur et les costumes qu’on doit s’acheter grâce à son travail n’a été que l’un de ces mots doux qui traduisent la réalité des luttes (de classe) dans la France (apaisée) d’aujourd’hui.

Bien sûr les grévistes de la CGT sont des sortes de « voyous » ou de « terroristes » pour le responsable du MEDEF. Of course, le chômage de masse, c’est la faute de ce même syndicat, selon ce même homme qui parle d’or. Bien sûr une grève qui gêne quelque usager ou une personne qui veut travailler, c’est « une prise d’otage » pour la Ministre (socialiste!) du travail. Et naturellement, pour la même Ministre, la « majorité silencieuse » est du côté de sa réforme – nonobstant les sondages indiquant le contraire, mais il est vrai que, pour répondre à un sondage, il ne faut pas par définition rester silencieux, CQFD. (Quand on connait un peu l’histoire de ce terme de « majorité silencieuse », on se dit que soit la Ministre en question n’a aucune culture politique et utilise les mots du sens commun conservateur sans réfléchir à l’énormité ainsi proférée pour une personne s’inscrivant à gauche, soit que, décidément, elle se situe en réalité très à droite et sait très bien manier la rhétorique conservatrice.)

Et puis ceux qui, à gauche, soutiennent les grévistes et autres protestataires  ne font, selon un autre Ministre, rien moins que « le jeu du Front National », et sans doute nous promettent le retour des heures les plus sombres de notre Histoire. Il faut que la gauche reste unie (derrière F. Hollande)… sinon cela sera… Hitler Marine Le Pen.

Un chouïa de violences policières, un peu excessives tout de même, pour donner un peu de corps  à ce brouet. Un Président de la Commission européenne qui vient ajouter son grain de sel en précisant que cette « Loi travail » est certes  bien sympathique, mais qu’elle ne va pas assez loin. Du coup, avec tout cela, il semble même aux dernières nouvelles qu’un Alain Touraine en soit sorti de la tombe où il s’apprêtait à entrer  pour se plaindre du sort fait aux acquis du mouvement ouvrier. Réussir à faire en sorte de reclasser A. Touraine à gauche de la gauche, il fallait le faire tout de même.

On en passe et des meilleures. Et le tout agrémenté du mot de « progrès » répété inlassablement pour justifier le tout.

Si F. Hollande compte vraiment sur cet épisode pour passer le premier tour de l’élection présidentielle à venir, c’est  vraiment là un pari fort intéressant. Il me semble surtout en bonne voie de réussir la « Pasokisation » ou la « PvdAisation » du PS. C’est la touche (finale?) à la grande œuvre commencée à l’été 2012 avec le refus d’aller à l’affrontement politique avec l’Allemagne conservatrice d’A. Merkel. Quelle meilleure démonstration pouvait-il offrir en effet pour finir son quinquennat aux électeurs encore de gauche  qu’en réalité la majorité du PS (qui le suit tout de même dans cette aventure) n’a rien rien d’autre à proposer qu’une version hypocrite de l’ajustement (néo-libéral) aux contraintes de la zone Euro? La régression nommée progrès.

Les électeurs de gauche n’avaient pas voté pour cela, et ils risquent de s’en souvenir, comme d’autres électeurs ailleurs en Europe..

Les vertiges du succès.

François Hollande a réussi un exploit avec son émission télévisée de hier soir. Il a réussi en effet à se faire traiter de nul par Bernard Guetta le lendemain matin sur France-Inter. Le géopoliticien maison a certes cru bon de nuancer son propos en soulignant que tous les exécutifs du monde étaient nuls en ce moment et largement dépassés par les événements, mais, tout de même, de la part d’un très légitimiste Bernard Guetta qui vient juste de se rendre compte que le « démocrate-musulman » Erdogan est un tyran en devenir, cela m’a fait tout drôle au petit déjeuner. Les Gorafistes auraient-ils pris le contrôle des ondes de service public?

Et, puis ensuite sur les mêmes ondes, il y eu le plus accommodant sondeur Jérôme Jaffré qui, tout en soulignant prudemment que cet entretien télévisé posait des jalons pour la possible reconquête de l’opinion publique par F. Hollande, a qualifié d’« anti-communication » la déclaration du Président  affirmant que « la France va mieux », tellement en effet les Français eux n’ont pas du tout cette impression.

Ce n’est pas très étonnant d’ailleurs. Il faut rappeler en effet que, si certains indicateurs s’améliorent (un peu) comme l’a dit F. Hollande (celui du déficit public par exemple pour l’année 2015), celui qui concerne la principale préoccupation des Français selon les sondages – le chômage – vient encore de battre un record le mois dernier. Le matin même, l’économiste Eric Heyer de l’OFCE affirmait sur une chaîne de télévision que, sauf événement économique contraire inattendu, le chômage allait baisser désormais lentement, mais qu’il faudrait 7 à 8 ans (sic) pour retrouver le niveau de chômage d’avant le crise de 2007-8. Autrement dit, vu du monde du travail, les perspectives de ce côté-là restent noires, et elles risquent bien de le rester encore longtemps – pour un temps tellement long, me suis-je dit, que quelque chose (de très désagréable) risque bien de se passer en France d’ici là.

Dans l’immédiat, je suis comme bien des gens persuadé que F. Hollande va au désastre s’il se présente à l’élection présidentielle. Il sera battu. Il faut dire que la « Belle Alliance populaire » , nom de scène du groupe de politicard(e)s rassemblés cette semaine par J. C. Cambadélis au nom du PS pour le soutenir, fait immédiatement penser au nom de la ferme de « Belle Alliance » qui fut longtemps le nom de la bataille de Waterloo en allemand (« Belle-Alliance Sieg »). Je serais un fanatique d’occultisme, j’y verrais d’ailleurs l’évident présage que F. Hollande et ses derniers grognards vont être écrasés par la mâchoire des exigences britanniques et allemandes sur l’Europe.

De fait, la question qu’on devrait se poser désormais, c’est quelle excuse F. Hollande peut trouver pour ne pas se représenter.

En effet, tous ceux qui appellent F. Hollande à ne pas briguer un second mandat sous-estiment le poids d’opprobre qu’une telle décision ferait porter sur le personnage. Sous la Vème République, tous les Présidents de la République se sont représentés s’ils en avaient la possibilité. De Gaulle, VGE, Mitterrand, Chirac, Sarkozy l’ont fait. Il n’y a bien que G. Pompidou qui ne l’ait pas fait pour cause de décès prématuré. Ne pas se représenter se serait admettre aux yeux des Français et du monde entier que l’on n’était pas, comme s’est lâché à le dire ce matin B. Guetta, « fait pour le job ». C’est donc perdre complètement la face, et rester pour quelques années ensuite le Président le plus mauvais que la Vème République ait connu. Un exemple définitif du célèbre « Principe de Peter ».

Il vaut donc mieux pour F. Hollande aller bravement au désastre électoral qu’il pourra toujours attribuer ensuite à la conjoncture économique, à la crise européenne, à la désunion de la gauche, aux écologistes, aux jeunes, aux vieux, à Bolloré, à BFM, à Marianne, au MEDEF, aux syndicats, aux intellectuels, aux blogueurs, etc.. La seule façon d’échapper à ce désastre serait de trouver une bonne excuse pour ne pas se représenter qui ne soit pas liée à son échec à mener une politique qui satisfasse une majorité de Français. Le plus simple serait de se déclarer malade (et de l’être vraiment), par exemple d’un cancer – cela ferait certes mitterrandien ou pompidolien, mais cela permettrait aux éditorialistes de gloser ensuite sur l’époque nouvelle où la transparence est reine. F. Hollande en sortirait grandi. Les malades ne nous gouverneront plus. Une maladie neurodégénérative, point trop invalidante tout de même,  serait aussi très bien vue. Des problèmes cardiaques me paraitraient un peu limite – faisant croire à une excuse foireuse du genre : « Désolé, j’ai piscine. » – sauf à faire un grave malaise en une circonstance publique, à l’étranger si possible pour prouver que c’est vraiment du sérieux. Avec une maladie déclarée, l’obligation d’exprimer de la compassion pour l’homme l’emportera dans l’espace public. J’entends déjà Marine Le Pen ou Nicolas Sarkozy souhaiter un bon rétablissement au Président et l’assurer de leur plus vif soutien dans cette terrible épreuve. Si la maladie est incapacitante, il faudra démissionner et le jeunot qui préside le Sénat se fera un plaisir d’assurer l’intérim.

Malheureusement pour F. Hollande, une maladie ne se décrète pas. Il faudra donc y aller bon gré mal gré, et composer avec les « vertiges du succès » dont nous avons eu un avant-goût hier soir. A ce train-là, on arrivera probablement quatrième au premier tour, mais l’honneur sera sauf.

Et, puis, avouons-le dans une bouffée de Schadenfreude : si F. Hollande se représente comme il semble s’y préparer, cela sera l’occasion de liquider électoralement tout ce beau monde qui se sera mis dans l’obligation de le suivre. Un magnifique nettoyage de printemps 2017. Patience donc. Et merci d’avance cher François.

Déchéance de l’Union européenne.

Désolé d’abuser de titres similaires, mais l’accord entre l’Union européenne et la Turquie sur la gestion des réfugiés à la frontière entre la Grèce et la Turquie me parait d’une telle hypocrisie et d’une telle absence de vision géopolitique que je n’en ai pas trouvé d’autre à ce post. (Comme le lecteur peut le constater, j’ai du mal à continuer ce blog, tant les temps me paraissent s’assombrir. A quoi bon perdre son temps à analyser le malheur qui vient? Pourquoi ne pas profiter de ces derniers temps un peu heureux qui nous restent?)

L’accord de la fin de la semaine dernière qui consiste à renvoyer tous les réfugiés arrivés illégalement en Grèce de Turquie vers ce pays à partir d’une certaine date constitue en effet un summum de l’hypocrisie. Les dirigeants européens prétendent en effet respecter le droit international de l’asile et son examen individualisé des cas, tout en cherchant à organiser dans les îles grecques concernées un mécanisme massif de renvoi automatique des réfugiés vers la Turquie – ce qui est déjà en soi une idée contradictoire, un oxymoron. Si l’on considère que toute personne arrivée illégalement sur le sol européen n’a pas droit à l’asile, il vaudrait mieux le dire tout de suite, plutôt que de faire semblant de respecter les anciennes règles. Si l’on considère que l’Union européenne ne veut plus accorder l’asile à qui que ce soit, autant supprimer ce droit, cela serait plus simple et plus honnête.

De même, les dirigeants européens pour prix payé à la Turquie de gardien de nos frontières (en dehors de 3, puis 6 milliards d’euros promis) sont prêts à rouvrir les négociations d’adhésion de ce pays sur un « chapitre », un seul il est vrai alors que les Turcs en voulaient cinq, chapitre peu décisif en plus. Cette réouverture parait cependant d’autant plus risible que, s’il existe un motif  à la crise des réfugiés, c’est bien l’angoisse montante dans l’opinion publique européenne à l’égard des musulmans. Tous ces damnés de la terre qui se pressent aux portes de l’Union ont en effet un défaut en dehors même de leur détresse : ils sont musulmans pour la plupart, et c’est pour cela que le refus de leur arrivée est aussi marquée chez certains Européens – dont un chef de gouvernement comme V. Orban ou R. Fico. Quelle bonne idée du coup de rouvrir les négociations d’adhésion avec un pays de 80 millions d’âmes, dont il semble bien aux dernières nouvelles que la plupart d’entre elles soient promises au paradis (ou à l’enfer?) d’Allah. Laisser ouverte la promesse d’adhésion à l’Union européenne à un pays  comme la Turquie est de fait une hypocrisie qui n’honore personne. Cela n’aura jamais lieu – sauf si l’on suspend sine die la démocratie dans la plupart des pays européens.  En effet, avant même cette crise, il était déjà  évident que, dans l’opinion publique de quelques pays clés, comme la France par exemple, l’adhésion de la Turquie ne passait décidément pas. La perspective d’adhésion pouvait certes se concevoir il y a quelques années avec une Turquie encore largement kémaliste  en voie de démocratisation. Elle tient désormais du théâtre de l’absurde avec un personnage tel que le « sultan » Erdogan  au pouvoir.  En effet,  l’actuel Président turc se trouve sans doute à peu près dans la situation de Mussolini en 1925-26 en Italie, c’est-à-dire au moment où la mise au pas de toute l’opposition est en marche. On est avec lui ou contre lui. La démocratie turque se meurt en effet depuis 2013 et la répression des manifestations du Parc Gezi. La concomitance entre les négociations  sur les réfugiés et la répression en Turquie contre la presse et les universitaires dissidents est une manière pour Erdogan d’humilier les dirigeants européens, de se moquer ouvertement des valeurs libérales dont l’Union européenne se prétend(ait) le défenseur universel.  La mesure consistant à lever l’obligation de visas pour les citoyens turcs que le même Erdogan a obtenu pour le mois de juin 2016 doit être d’ailleurs considérée à cette aune de la mise en place d’un pouvoir dictatorial en Turquie. Quelle meilleure façon de se débarrasser de tous ces jeunes et moins jeunes empêcheurs de sultaner en rond que de leur permettre de partir tous vers cette belle Union européenne dont ils partagent les valeurs libérales et occidentales? Une nouvelle version de « la valise ou le cercueil » en somme. (Mais, sur ce point, je crois bien que les dirigeants européens, dont F. Hollande en premier, ont tout de même compris la manœuvre, puisqu’ils ont exigé des complications bureaucratiques qui devraient empêcher ces opposants de partir en masse à la faveur de la libéralisation du régime des visas.) La situation risque en effet d’être fort peu réjouissante sous peu. D’un côté, les Européens vont renvoyer par milliers vers la Turquie, « pays sûr » selon la nouvelle terminologie en vigueur, des Syriens, des Irakiens, des Afghans, etc., et, de l’autre, ils vont commencer à voir affluer des milliers de Turcs « démocrates » et « laïcs », dont nos collègues universitaires, fuyant le régime d’Erdogan – pour ne pas parler de ces autres malheureux que sont les Turcs « kurdes ». A terme, pour échapper à quelques centaines de milliers de réfugiés syriens, irakiens, afghans, etc., supplémentaires, les pays de l’Union européenne risquent bien d’avoir à gérer la demande d’asile de quelques dizaines millions de Turcs devenus étrangers dans leur propre pays.

Ce choix de l’Union européenne de sous-traiter la défense de ses frontières à des régimes dictatoriaux n’est certes pas nouveau.  Après tout, le régime libyen sur sa fin servait bien à cela – et on le regrette d’ailleurs de ce côté-ci de la Méditerranée essentiellement pour ce beau motif. La différence était cependant que personne à ma connaissance n’a alors proposé à ce pays dictatorial  l’adhésion à terme à l’Union européenne.  Par ailleurs, lorsque l’on négociait avec Kadhafi, il était déjà de longue date un dictateur, il n’était pas en train de le devenir, et il n’y avait nulle chance alors de l’en empêcher de le devenir.  La situation turque est tout autre: Erdogan est dans sa poussée finale vers le pouvoir personnel, pourquoi l’aider?

Quoiqu’il en soit, en l’espèce, la déchéance de l’Union européenne tient  aussi au fait que tous les dirigeants européens ont préféré faire un accord avec Erdogan, plutôt que d’affronter leurs opinions publiques sur la question des réfugiés et plutôt que d’arriver à définir une politique européenne de l’asile.

A. Merkel a lancé un processus de révision de la politique européenne d’asile,  elle a certes été incapable de le maîtriser, mais personne n’est venue à son secours, surtout pas la France. Du coup, elle a fini par aller négocier avec Erdogan la solution qui évitait aux Européens d’avoir à trouver entre eux une solution.

Mais une fois arrivé à ce point, aucun dirigeant européen n’a eu le courage de ne pas céder au racket d’Erdogan, aucun n’a apparemment eu l’idée de faire comprendre aux dirigeants turcs que leur pays avait vraiment besoin du marché européen pour ne pas être confronté à un écroulement économique (d’autant plus que des sanctions russes sont en place), qu’il fallait peut-être du coup en tenir compte aussi dans le rapport de force et qu’il était donc  hors de question que l’Union européenne cautionne de facto le tournant dictatorial en cours ou la répression à l’égard des Kurdes. (Cette dernière contredit en plus les nécessités de la lutte contre le djihadisme en Syrie et en Irak en affaiblissant le camp kurde. Le pire de ce  point de vue géopolitique est de surcroît de devoir constater que V. Poutine de son côté semble avoir trouvé les mots pour se faire respecter de la Turquie d’Erdogan, puisqu’elle a renoncé pour l’heure à toute incursion en Syrie.)

Cet écroulement géopolitique  résulte du fait que tous les dirigeants européens semblent obéir  à la considération suivante, qui l’emporte sur toute autre considération : « J’ai peur de la montée de l’extrême droite dans mon pays, l’arrivée de réfugiés fait monter l’extrême droite, donc je dois tout faire pour éviter l’arrivée de réfugiés, y compris faire fi de toute considération morale ou juridique, de toute crédibilité de la parole européenne,  ou de toute visée géopolitique de long terme ».

Cela correspond au fait qu’aucun de ces dirigeants – les Français encore moins que les autres – n’a eu l’idée de donner une version rassurante de l’avenir des réfugiés en Europe. En réalité, tous font comme si l’hégémonie de l’extrême droite sur les esprits était totale et irréversible. Du coup, ils sont  incapables de contre-argumenter, découragés d’avance qu’ils semblent être de convaincre qui ce soit avec un discours raisonnable sur les migrations. Il ne s’agirait pas seulement d’expliquer qu’accueillir des réfugiés est une obligation de droit international, mais aussi par exemple que ces gens qui fuient n’ont que le désir d’une vie tranquille et  que leur accueil ne signifie pas un changement de civilisation en cours.

En même temps, que pouvait-on espérer de tous ces dirigeants européens qui proviennent de traditions politiques démocrates-chrétiennes, socialistes, libérales dont les raisons d’être sont mortes depuis bien longtemps ou qui sont des convertis aux raisons de l’extrême droite, même s’ils n’en portent pas officiellement l’étiquette partisane (comme un Orban ou un Fico)? Tous ne sont au mieux  que de bons stratèges électoraux cherchant à se maintenir au pouvoir dans leur pays, mais aucun ne propose par ailleurs de vision cohérente de l’avenir de l’Union européenne. La crise des réfugiés n’est dans le fond que l’indice plus général d’une perte d’orientation des dirigeants européens – sur laquelle par ailleurs toutes les réformes institutionnelles de l’Union n’ont eu aucun effet, comme on peut le voir avec le rôle tenu par D. Tusk ou de F. Mogherini dans la pantalonnade actuelle.

En tout cas, pour ma part, face à tant d’hypocrisie et d’impéritie, je propose que, désormais, toute célébration du « devoir de mémoire » et autres billevesées du même tonneau sur les valeurs européennes soient interdites. Assumons au moins nos actes.

Bernard Lahire, Pour la sociologie. Et pour en finir avec une prétendue « culture de l’excuse ».

img20160127_11410803 (2)Les temps sont durs pour les universitaires (ces salauds de gauchistes! comme il sera démontré sous peu dans ce même blog), et tout particulièrement pour les sociologues. Le Premier Ministre Manuel Valls n’a cessé de le répéter solennellement depuis les attentats du 13 novembre 2015: « expliquer, c’est excuser ». Ceux qui expliquent, et donc excusent, les actes par nature inexcusables des criminels, ce sont d’évidence dans son esprit ces bonnes âmes de sociologues. Telles les sirènes pour Ulysse, il n’y a rien de plus urgent pour un politique ayant le sens de l’État et de la République que de fermer ses oreilles, son esprit et son cœur à leurs propos aussi séduisants que fallacieux qui, si l’on n’y prenait garde, seraient bien prêts de faire se fracasser le navire France. On ne les fait pas encore passer en Haute Cour, mais cela ne saurait trop tarder.

Il se trouve que les sociologues, par la voix de leurs associations professionnelles, ne l’entendent guère ainsi. Ils se plaignent par voie de lettre ouverte, en rappelant la différence entre une explication du réel qui propose un jugement de fait et une excuse (ou une absence d’excuse) qui relève d’un jugement de valeur. Ce n’est pas du tout la même chose de dire qu’une bagarre a éclaté dans un bar parce que, entre autres motifs, les participants à cette dernière étaient sous l’emprise de l’alcool – simple constat empirique au regard de leur alcoolémie mesurée objectivement après coup(s) – , que de dire que ces personnes doivent être excusés de leur conduite pour cette raison même (ils n’étaient plus eux-mêmes), ou, au contraire, particulièrement stigmatisés ou condamnés justement parce qu’ils ont sciemment abusé de cette drogue légale dont ils ne pouvaient raisonnablement ignorer les effets de perte de contrôle sur soi-même (ils ont pris en toute responsabilité ce risque). En fait, la différence entre les deux ordres de propos, ainsi rappelée, me parait tellement basique au demeurant que la nécessité où deux associations professionnelles (l’AFS et l’ASES) se trouvent de la rappeler par voix de presse signale surtout le degré d’ignorance pour la logique la plus élémentaire de la langue qui peut exister dans une part de l’opinion publique et sur lequel certains de nos gouvernants comptent bien s’appuyer . L’expliquer, c’est excuser n’est pas loin en effet de ces slogans insultants la logique ordinaire des mots inventés par Orwell dans son roman dystopique, 1984.

Les déclarations de M. Valls ne constituent en fait que le point culminant à ce jour d’une tendance bien plus ancienne à faire porter à la sociologie tous les maux de notre société. Il se trouve que l’un des sociologues français les plus connus, Bernard Lahire, enseignant-chercheur à l’ENS de Lyon, avait en fait préparé une riposte à ces propos du Premier Ministre avant même qu’ils ne soient prononcés. Il en est sorti un livre, Pour la sociologie. Et pour en finir avec une prétendue « culture de l’excuse » (Paris : La Découverte, janvier 2016, 183 p.). L’écriture de ce livre résulte très probablement du coup de sang qu’a du avoir B. Lahire, comme des centaines d’autres sociologues ou spécialistes d’autres sciences sociales aussi visées par cet expliquer, c’est excuser, face au battage médiatique favorable autour du livre de Philippe Val, Malaise dans l’inculture (Paris : Grasset, 2015). Paru au printemps 2015, comme réaction aux attentats de janvier 2015, ce livre entendait faire du « sociologisme », et plus précisément de la sociologie inspirée de prés ou de loin par l’œuvre de Pierre Bourdieu, la cause principale de tous les risques encourus par notre pays. La charge était digne d’un pamphlet des années 1930, et les propos tenus publiquement lors de la promotion de l’ouvrage allaient parfois encore plus loin, comme cette assimilation de toute critique sociale à de l’antisémitisme à venir sur les ondes de France-Inter.

J’en avais un peu rendu compte sur le présent blog, mais je m’en étais épargné l’achat et la lecture complète. B. Lahire lui a bien plus de courage que je n’en ai, et il l’a lu in extenso. Il en livre en appendice de son propre ouvrage une critique raisonnée (Supplément.  Le monde selon Val : une variante de la version conservatrice, p. 129-168).  Celle-ci accepte d’anoblir son sujet d’étude en le prenant au sérieux, et le résultat est au final plutôt intéressant. Le fond de l’affaire semble en effet que P. Val plaide pour une vision monadique de l’individu. Ce dernier se crée à lui-même son destin quelle que soient les circonstances (avec, comme le dit B. Lahire, p.150, une « idéologie du coup de reins »[sic], expression dûment empruntée à P. Val), il ne doit donc rien à personne sinon à lui-même. Quant à la société (occidentale), elle est parfaite pourvu que le libre marché y fonctionne sans entraves. L’enseignant de théorie politique que je suis y reconnait une version pour les nuls de la pensée libertarienne la plus radicale. C’est sûr que P. Val n’est pas ni A. Rand, ni R. Nozick, ni Rothbard, mais l’inspiration me parait clairement la même. L’individu s’auto-crée, et il est responsable de tout ce qui lui arrive de bien et de mal. Personne n’est en droit de se plaindre, puisque le marché est juste. Il serait intéressant de savoir par quels biais P. Val a eu connaissance de ces arguments libertariens, mais, sur point, B. Lahire ne dispose d’aucune information particulière.

L’intérêt de l’ouvrage de B. Lahire va cependant bien au delà de l’analyse des propos réactionnaires en diable d’un P. Val. Il montre tout d’abord que ces propos s’inscrivent dans une longue suite de propos similaires (cf. chap. 1, Accusée d’excuser : la sociologie mise en examen, p.15-31). Le refus de l’explication sociologique vue comme une excuse à des comportements déviants a d’abord été l’apanage de la droite américaine, pour devenir de fil en aiguille un lieu commun de l’actuelle classe dirigeante du Parti socialiste français.

Dans le reste de l’ouvrage, B. Lahire plaide la cause de la sociologie comme science.  Comme cela n’étonnera sans doute aucun lecteur du présent blog, une telle activité humaine vise à établir méthodiquement des faits et des liaisons entre les faits concernant la vie humaine en société. Elle doit être distinguée de l’activité qui consiste à juger, au sens de la justice ou de la morale, des comportements humains qui constituent ces faits. En réalité, la différence paraissait tellement évidente il y a encore quelques années qu’il faut l’abnégation d’un B. Lahire pour redire ainsi ce qui devrait aller de soi. La visée de l’ouvrage est en effet d’expliciter pour le profane ce qui va largement de soi pour qui sait déjà ce qu’est la sociologie. N’étant pas un profane en la matière, j’ai du mal à juger de la réussite de l’exercice que B. Lahire s’est imposé, mais il me semble qu’il dit et redit l’essentiel. Une fois que l’on a bien compris la différence entre le verbe « être » et le verbe « devoir », il me semble d’ailleurs que l’on a compris l’essentiel. Le texte de B.Lahire m’a paru en plus parfois fort bien tourné, et plein d’humour vache.

Cependant, d’un point de vue plus professionnel, il ne m’a pas paru sans défauts, à la fois sur le plan épistémologique et sur le plan polémique.

D’une part, il affirme à plusieurs reprises l’étanchéité entre la sociologie qui établit des faits à propos de la vie humaine en société et les jugements moraux, ou politiques, qu’on peut avoir de ces mêmes faits, en revendiquant pour le sociologue le même rapport distancié que pourrait avoir par exemple un astronome face aux étoiles qu’il étudie. Or, sur ce point, notre sociologue se fait souvent prendre en défaut, en montrant bien qu’en réalité, il attend quelque chose en matière d’avancée de l’humanité de la science même qu’il établit. En effet, de très nombreux exemples de savoirs sociologiques qu’il donne en exemple ont trait à la mise en lumière des inégalités entre les groupes sociaux, et plus généralement aux conditions sociales qui expliquent telle ou telle destinée d’un individu. Or B. Lahire, en même temps qu’il affirme l’objectivité des résultats ainsi obtenus, ne cesse de rappeler  que cet établissement objectif des inégalités peut avoir un effet en lui-même sur le devenir même de la société. Pour lui, il va de soi que la mise en lumière d’une inégalité (par exemple que les enfants d’ouvriers réussissent moins bien à l’école que les enfants de cadres supérieurs) doit inciter à terme à corriger cette inégalité. Or une telle vision défavorable de l’inégalité ne va pas elle-même de soi. C’est aussi un fait social, comme l’avait bien expliqué en son temps Louis Dumont dans ses travaux comparatif entre l’Inde et l’Occident. L’égalité est effectivement la valeur cardinale de notre société, mais, comme le montre d’ailleurs, l’analyse du pamphlet de P. Val, certains y prônent aussi l’acceptation de l’inégalité et ne voient dans la revendication égalitaire que de l’envie dissimulée en morale.

Certes, B. Lahire anticipe largement cette critique en usant de la distinction wébérienne entre rapports au valeur et jugements de valeur sans trop l’expliciter d’ailleurs (p. 36-39), mais il reste qu’il sera facile à un lecteur d’orientation libertarienne, ou considérant la hiérarchie naturelle entre les hommes comme une fort bonne chose, qu’il ne faut pas perturber, de souligner qu’ainsi présentée, la sociologie n’a absolument rien de neutre dans les jugements implicites qu’elle porte par les objets d’étude même qu’elle se donne. Ce n’est d’ailleurs pas un scoop. Je ne connais pas en effet une œuvre récente de sociologie où l’auteur, face à une inégalité qu’il décrit, proposerait de la maintenir, voir de l’accentuer. W. Pareto et G. Mosca sont bien des astres morts. Imagine-t-on par exemple les études de genre qui prôneraient l’accentuation des inégalités de genre? Des études sur les Rroms proposant de  les rendre encore plus misérables? Des spécialistes de l’éducation proposant de faire pire encore en matière d’inégalités par établissements? etc. De fait, la haine que suscite la sociologie chez les partisans de l’inégalité, de la hiérarchie,  d’une conception individualiste du destin (comme l’explique très bien B. Lahire dans son chapitre 3, La fiction de l’Homo clausus et du libre arbitre, p. 51-65), me parait parfaitement explicable, parce que la sociologie décrit justement les promesses encore imparfaitement tenues d’une société qui se veut égalitaire et que ses praticiens proposent souvent les moyens d’aller encore plus loin dans la réalisation de ces mêmes promesses, alors même qu’un P. Val, un Zemmour, etc. souffrent déjà d’un trop plein d’égalités de tout acabit. B. Lahire a peur qu’on lui accole l’étiquette de « gauchiste » (p.38), il devrait plutôt admettre que certains haïssent les sociologues, parce qu’ils ont pour boussole l’égalité – ce qui devient effectivement gauchiste dans un monde occidental qui dérive à grande vitesse vers l’extrême droite.

D’autre part, si l’on prend un point de vue encore plus en recul, on remarquera que la sociologie telle que B. Lahire la présente adopte un point de vue utilitariste sur la vie humaine. La sociologie ne fait pas que décrire, elle vise aussi à éviter ainsi des drames, de la souffrance dans ce monde-ci. Comme le dit B. Lahire, « Les logiques qui ont contribué à rendre possibles les crimes, les incivilités, la délinquance ou les attentats, poursuivent tranquillement leur déploiement. Comprendre sereinement ces logiques, c’est se donner la possibilité d’agir, et, à terme, d’éviter de nouveaux drames ». (p. 46) C’est là le programme classique des sciences depuis Bacon : en expliquant la nature, je peux agir sur elle, pour le plus grand bien de l’humanité. Ce programme est probablement partagé par l’immense majorité des scientifiques en général, et des sociologues en particulier, et, de fait, il est difficilement critiquable aujourd’hui. Cependant, là encore, il serait de bonne méthode de reconnaître qu’il constitue un axiome du raisonnement de la sociologie, telle que la pratique B. Lahire dans la filiation d’un Durkheim ou d’un Weber. Après tout, un raisonnement gnostique ou apocalyptique pourrait très bien se passer de cette considération. Un idéologue djihadiste ne peut d’ailleurs que se féliciter hautement que l’expliquer, c’est excuser se répande jusqu’au sommet de l’État, puisque cela le rapproche du chaos final qu’il recherche à établir pour sauver l’humanité souffrante.

Pour conclure ce trop long post, le livre de B. Lahire me parait encore trop sur la défensive. Il tend à se cacher derrière l’objectivité par crainte d’être stigmatisé comme gauchiste, alors qu’en réalité  la sociologie contemporaine ne prend sens qu’à travers les valeurs d’égalité et d’eudémonisme qu’elle défend indirectement – un peu comme la médecine défend la santé humaine contre la maladie, la souffrance et la mort. Cette opposition philosophique ressort pourtant fort bien des meilleurs passages de  l’ouvrage et de son analyse du livre de P. Val.

Enfin, comment ne pas admettre qu’un politicien qui prône l’expliquer, c’est excuser n’est rien d’autre qu’un partisan des bonnes vieilles hiérarchies naturelles, encore un peu honteux tout de même? Il est socialiste, n’est-ce pas? Continuons donc à lui faire honte! Mais préparons-nous à bien pire encore.

Ps. Pour les lecteurs intéressés, les compte-rendus du livre de B. Lahire ne manquent pas.

Il faut d’abord aller voir celui, très bien fait, intitulé « La sociologie sans excuses », d’Arnaud Saint-Martin sur le site la Vie des idées. L’intertitre choisi pour la dernière partie du compte-rendu (La sociologie produit des résultats et elle émancipe. Excusez du peu!) illustre bien à mon sens ce que je voudrais rendre plus évident dans la pratique majoritaire contemporaine de la sociologie, même si le contenu des lignes qui suivent cet intertitre ne vont pas aussi clairement dans ce sens. Pourquoi en effet devrait-on se féliciter à propos d’une science du fait qu’elle « émancipe »? (Je ne suis pas contre l’idée d’émancipation, mais je sais bien par ailleurs que ce n’est pas un but partagé par tous dans l’humanité que la dite émancipation. J’ai même le vague sentiment que cela dérange bien des gens plutôt puissants et mal lunés.)

Il faut aussi aller voir celui de Denis Colombi, sur son blog, « Une heure de peine… », « La sociologie est politique, mais pas normative ».  Il y explique, partant en particulier de l’exemple de la prostitution, que la sociologie « nous interroge, mais ne nous donne pas les solutions. C’est à nous de les inventer ». Il continue : « Cette idée implique notamment que la sociologie est d’autant plus pertinente politiquement qu’elle assure correctement son rôle scientifique, qu’elle s’obstine, très précisément, à rechercher le savoir pour lui-même. Si Durkheim disait de la sociologie qu’elle ne vaudrait pas une heure de peine s’il ne devait avoir qu’un intérêt spéculatif, il ajoutait aussitôt « Si nous séparons avec soin les problèmes théoriques des problèmes pratiques, ce n’est pas pour négliger ces derniers : c’est, au contraire, pour nous mettre en état de les mieux résoudre ». C’est bien ce dernier point sur lequel il y a de ma part désaccord. Au moins, implicitement, ne serait-ce que par son choix d’objets, la sociologie dit qu’il y a « problème pratique » pour reprendre les termes de Durkheim- ce qui ne va pas de soi. Tout problème ou absence de problème doit lui-même être interrogé. Par ailleurs, dans l’état actuel de la discipline, il n’est que trop transparent de voir de quel côté penchent la plupart des sociologues. Certes, la sociologie comme connaissance objective permettrait a priori de faire des choix politiques éclairés par cette dernière dont la nature normative n’est pas fixée par avance – mais, dans l’immense majorité des cas, le sociologue participe d’une norme égalitaire, ou eudémoniste. La discussion sur la prostitution, proposée par B. Lahire et reprise par D. Colombi, est en ce sens éclairante : personne  n’étudiera (sauf erreur de ma part) la prostitution dans le cadre de valeurs inégalitaires qui se disent prêtes à sacrifier ces femmes ou ces hommes au bon plaisir d’autrui, y compris si l’on prouve par a+b qu’elles/ils sont littéralement forcé/e/s de se livrer à cette pratique bien au delà de tout prétention à exercer une quelconque liberté. Selon D. Colombi,  « le fait que les prostituées soient dominées doit être pris en compte dans toute réflexion politique sur cette question, mais ne commande pas a priori et de façon définitive le choix d’une politique. » Je suis très dubitatif, pour ne pas dire plus, sur cette absence de lien dans ce cas précis en particulier.

Plus généralement, il n’est pas très difficile de constater que la presse de gauche encense B. Lahire et la présentation qu’il fait de la sociologie (cf. Maud Vergnol, « Qui a peur des sciences sociales? », L’Humanité par exemple) et qu’il ne semble pas avoir vu passer un papier de même nature sur ce dernier dans celle de droite. Pour l’instant – il faut arrêter de se cacher derrière son petit doigt-, la majorité de la réflexion sociologique française se trouve avoir partie liée avec la gauche et ses valeurs d’égalité (enfin, plus exactement avec la gauche historique pré-Val[ls]-ique), et elle ne peut que se faire logiquement haïr pour cela. Voir aussi l’entretien fort éclairant de B. Lahire sur son livre pour le site SES-ENS. Les gens qui vont traduire la sociologie en politiques publiques ne sont probablement pas dans l’esprit de B. Lahire les proches collaborateurs de la présidente du FN… ou alors je me trompe complètement.

 

 

Déchéance du hollandisme.

Il n’est sans doute rien de pire pour un homme ou une femme politique de laisser entrevoir ses motivations profondes aux électeurs, surtout quand celles-ci correspondent d’évidence à la simple recherche du pouvoir pour le pouvoir. Tout le monde en est du coup dessillé, et ce n’est pas beau à voir. La pornographie n’est décidément pas l’érotisme.

Avec le maintien au soir des fêtes de Noël de sa proposition de rendre possible par la voie d’une réforme constitutionnelle la déchéance de nationalité des terroristes définitivement condamnés disposant d’une autre nationalité,  notre cher François Hollande s’est fait flasher par le radar  à 250 à l’heure sur l’autoroute de sa bien improbable réélection. Pour A. Schumpeter et A. Downs, c’est donc « Jeu, set et match! » C’est en effet encore une fois bel et bien confirmé: l’homme politique ordinaire, normal, ne veut aucune politique publique en particulier, il n’a aucune valeur morale à défendre, les politiques publiques ne sont que des outils pour arriver au pouvoir et s’y maintenir,  le politicien normal ne veut que son élection et sa réélection pour jouir du pouvoir comme pouvoir. Quod demostrandum erat.

Et le pire, c’est que tout le monde l’a vu, et que toutes les personnes (y compris à droite) qui ont un minimum d’attachement aux valeurs républicaines sur ce point et qui ont un minimum de compréhension du « symbole », comme dit quelque peu naïvement M. Valls que cela constitue, l’ont reçu comme un coup de poing à l’estomac. L’écart s’avère tellement abyssal entre les déclarations d’avant 2012 de Hollande, Valls & Cie sur cette fameuse déchéance de nationalité des binationaux et la position affirmée lors de son discours devant le Congrès en novembre 2015 et réaffirmé en décembre 2015 qu’il n’est que bien trop facile de comprendre le caractère  opportuniste de la mesure. Le sel que le FN par la voix de son vice-Président se fait un plaisir de rajouter à la plaie (« c’est un bon début…« ) ne peut que rendre la chose plus haïssable encore.

Mais rester à l’Élysée pour cinq ans de plus vaut bien une messe (noire), n’est-ce pas?  Et que sont les valeurs n’est-ce pas au regard des carrières à poursuivre jusqu’au bout de la longue  nuit qui s’annonce, n’est-ce pas Madame Taubira, n’est-ce pas Mesdames et Messieurs  les député(e)s socialistes? Pauvres croyants  du socialisme humaniste, méritiez-vous cependant cette déconvenue finale? L’opinion publique a la haine (comme l’ont montré les sondages), elle veut donc du sang, et bien on va lui en donner, au moins symboliquement. Faute de pouvoir rétablir la peine de mort, le supplice de la roue, les galères, ou le bagne, on se contentera – bel adoucissement des mœurs à la N. Elias  – de la déchéance de nationalité, c’est juste pour apaiser les passions du brave peuple de France, si inquiet, si meurtri, si stupide aussi! Si cela peut lui faire plaisir… certes, cela ne sert à rien dans la lutte contre le djihadisme, mais cela soulage les bas instincts de vengeance de la populace, c’est déjà ça. Et tant pis, si cela revient à donner un argument de plus à la propagande djihadiste qui n’avait sans doute pas rêvé de réussir une aussi grosse manipulation de notre société si facilement. Deux attentats, certes bien sanglants, et hop, on tombe dans le panneau comme les braves couillons de Gaulois semi-barbares que nous sommes.

 Je m’épuiserai à citer tous ceux qui se sont indignés de cette mesure qui va dans le sens des aspirations du Front national, et qui justifie l’idée qu’il ne saurait y avoir dans notre beau pays de criminels et de délinquants que parmi les étrangers ou parmi ces Français de papier (et non de bonne race gauloise) qui en usurpent le titre. Une très éminente collègue, Virginie Guiraudon, a bien montré à quel point cette proposition symbolise pour le coup une France assez prompte à rejeter  tous ses ennuis internes sur autrui.

Enfin, il y a cependant une espérance. Si notre cher F. Hollande persiste sur cette voie, il va peut-être enfin réussir quelque chose de grand: donner enfin du courage à ses camarades socialistes de rompre avec ce qu’il représente et d’en finir avec cette Présidence ratée. Enfin, le hollandisme révolutionnaire, mais comme révolution contre Hollande! Une fin chaotique de la Présidence Hollande permettrait peut-être  à la gauche de sortir de son effondrement politique liée à son aplatissement sur les nécessités du présidentialisme de la Vème République. Si la gauche se rendait compte que de son sein même, le  politicien le plus normal s’est hissé au pouvoir, peut-être entreprendrait-elle une réflexion active sur la manière de ne plus jamais en arriver là. Il est vrai que le cas Mitterrand aurait déjà dû réveiller quelques consciences. Mais qui sait?

Et, à mes lectrices et lecteurs, « Bonne année 2016 » quand même!

 

 

Il ne faut pas chercher des explications (S. Royal)

Cette formule péremptoire, selon laquelle « Il ne faut pas chercher des explications » aux attentats du 13 novembre 2015, explications qui amèneraient à « culpabiliser », a été utilisée par Madame la Ministre de l’Environnement, Ségolène Royal, lors de son entretien avec Europe 1, Le Monde et I-télé du dimanche 29 novembre 2015 (tel que retranscrit dans Le Monde du mardi 1er décembre 2015, p. 17, sous le titre « Ségolène Royal: ‘Pas question de culpabiliser la République' »). Elle précise d’ailleurs sa pensée en ajoutant : « Je me refuse à entrer dans ces logiques culpabilisantes dans un pays qui donne à tous ces enfants le droit à l’accès à l’école, même si des inégalités demeurent. (…) La France est un grand pays démocratique qui fait de l’éducation sa priorité, où tous les enfants vont à l’école gratuitement, où il y a un modèle social très protecteur, l’accès à la santé. Il n’est pas question en plus de culpabiliser les Français et de culpabiliser la République. »  Ces déclarations ne sont qu’un exemple du discours tenu par les autorités en place depuis les attentats du vendredi 13 novembre 2015 : l’idée générale reste la même, à savoir un refus radical de même penser les causalités qui sont à l’œuvre dans ces attentats. 

Il n’y a aucune réflexion, du moins publiquement, sur la stratégie répressive à mettre en œuvre. Il n’y a même pas de commission d’enquête parlementaire, contrairement à ce qu’avaient fait les États-Unis en 2001 pour comprendre la faillite de leur communauté du renseignement (et aussi pour contrer la vision complotiste du « 9/11 »). Avec l’état d’urgence, on se contente de continuer sur la même voie,  sans apparemment aucune réflexion sur les raisons de l’échec enregistré en novembre, alors même qu’un attentat majeur avait eu lieu en janvier. A ma connaissance, aucun responsable n’a d’ailleurs démissionné ou n’a été démis de ses fonctions.

Il n’y a aucune réflexion sur notre politique étrangère dans le « Grand Moyen Orient » pour reprendre un terme néo-conservateur. Avons-nous  vraiment la bonne stratégie pour contrer les divers groupes djihadistes que nous affrontons en Afrique et au Moyen-Orient? Avons-nous les moyens et les alliés de nos ambitions? Mystère.

Il n’y surtout aucune réflexion sur les causes qui peuvent amener des jeunes gens, indéniablement socialisés sur le territoire français, à se radicaliser au point de devenir des terroristes visant à faire un vendredi soir le maximum de victimes parmi une foule d’anonymes fêtards parisiens. Les spécialistes français ne manquent pourtant pas.  Le Président du CNRS Alain Fuchs a encouragé le 18 novembre 2015 les chercheurs à amplifier cet effort de compréhension du terrorisme afin de mieux le combattre. De fait, pour nos dirigeants politiques, comme l’a très bien expliqué  le journaliste scientifique Xavier Molénat dans un article d’Alter Eco+, intitulé « La sociologie excuse-t-elle les terroristes? », il n’y a là que la reprise en France d’un thème typique des conservateurs américains pour lesquels toute explication sociologique, psychologique, économique, etc. d’un comportement délictueux revient à excuser ce comportement. Si l’on fait des sciences sociales, on ne peut qu’être littéralement révulsé par de telles affirmations.  Je ne vais pas me lancer moi aussi dans la démonstration, pour tout dire triviale, que comprendre et expliquer ne veut pas dire excuser.

Le lecteur intéressé par ce genre de discours de négation des sciences sociales pourra d’ailleurs se reporter au texte de Paul Berman, « Il n’y a pas de causes sociales au djihadisme »(publié dans le Monde du 1er décembre, p. 16), pour en juger sur pièce, et encore faut-il préciser que l’auteur, s’il réfute les « causes profondes » mises en avant par toutes les sciences sociales (sociologie, économie, géographie, etc.), met lui-même en avant  deux causes, la rage qui s’empare de certaines êtres humains depuis la nuit des temps – rage qu’avaient bien décrit selon lui les poètes de l’Antiquité – , et les discours haineux de l’islamisme. P. Berman semble ignorer qu’en désignant le discours de l’Islam radical comme cause de la violence, il contredit sa propre idée archaïque d’une rage meurtrière sans cause! Ce texte, quoique qu’il soit d’une nullité intellectuelle bien digne de servir d’illustration dans un cours d’introduction à la logique scientifique pour les étudiants de première année de sociologie,  témoigne  cependant  de la volonté maintenue de chercher un motif au terrorisme contemporain. Nos dirigeants semblent eux vouloir aller plus loin dans le refus de même envisager des causes, et, comme je fais partie de ces égarés qui passent leur temps à tenter d’expliquer ou de comprendre le comportement d’autrui aux frais de la République, je tenterais ici quelques hypothèses explicatives au refus des gouvernants actuels de rechercher quelque explication que ce soit.

Premièrement, il y a d’évidence, comme l’a bien vu X. Molénat, un repli des dirigeants socialistes actuels sur une vision complétement réactionnaire de la déviance, sur ce qu’on appelle souvent le « populisme pénal », dont ils escomptent quelque profit électoral. On n’en est même plus au célèbre slogan de Tony Blair, « Tough on crime and tough on the causes of crime », des années 1990, on en est désormais carrément revenu à une vision victorienne de la déviance, il ne nous manque bientôt plus que le bagne et le gibet comme solutions. Ce discours cherche à s’appuyer sur les lacunes intellectuelles du grand public. Qu’il faille rappeler en 2015 que comprendre et expliquer un comportement humain ne veut pas dire l’excuser ni avoir un jugement, moral ou politique,  positif sur ce dernier souligne surtout l’incompréhension d’une majorité de la population face à une démarche de sciences sociales. On peut regretter que les socialistes de 2015 appuient cette régression intellectuelle qui aurait fait honte à ceux qui firent jadis la grandeur du socialisme européen, mais c’est ainsi que le socialisme se meurt. J’attends de fait avec une joie mauvaise l’annonce par F. Hollande lors  d’un prochain attentat qu’il serait bon de penser à rétablir la peine de mort pour crime terroriste. Ce qu’un socialiste fit, il est en effet bon qu’un socialiste le défit.

Deuxièmement, il y a, comme le montrent avec une belle candeur les propos de S. Royal, un déni de ses propres responsabilités. En effet, si l’on admet à titre d’hypothèse de travail vraiment intellectuellement audacieuse que « l’on ne nait pas terroriste, mais qu’on le devient », il est impossible de ne pas étudier les conditions de la socialisation qui favorisent ce genre de grave déviance. Or ces conditions sont au moins pour partie liées aux politiques publiques menées sur le territoire où est socialisé le futur terroriste – sauf à supposer que les politiques publiques n’existent pas et que seule la société existe. Ainsi, bizarrement, peu de terroristes contemporains semblent avoir été socialisés en Suisse, mais je peux me tromper. Le laïus de S. Royal sur les politiques publiques d’éducation, de redistribution et de santé, qui sont à l’écouter presque excellentes en France, souligne bien sans le vouloir la difficulté : il ne faut surtout pas chercher d’explications, car cette recherche d’explications mènerait directement aux responsabilités des partis qui ont gouverné la France depuis des décennies. Il faut toute la candeur politique d’un Emmanuel Macron pour oser – d’un point de vue néo-libéral –  pointer quelques problèmes dans la société française qui pourraient bien expliquer ces événements. Il faut surtout toute la jeunesse politique d’Emmanuel Macron qui ne le rend pas comptable de tout ce qui a été fait depuis les années 1980 par le PS lorsque ce parti fut au pouvoir (1981-86, 1993-2002, 2012-..). Au contraire, F. Hollande, S. Royal, et quelques autres rescapés des années 1980 portent tout le poids de la responsabilité d’avoir été le Parti socialiste au niveau national tout au long de ces années. Ils peuvent voir les fruits de leurs décisions d’antan. Pour être un peu polémique, c’est ainsi le Parti socialiste qui a inventé et fait prospérer la « politique de la ville » depuis les années 1980 comme réponse aussi privilégiée que fallacieuse aux mutations du marché du travail dans le cadre de la mondialisation. L’ancienne « Ministre des mamans » comme les enseignants la moquaient pour son populisme (déjà!) quand elle était en charge de l’éducation au début des années 1990 a peut-être quelque part de responsabilité dans le (dys)fonctionnement actuel de cette République.

Ouvrir la porte à une discussion sur les explications ne manquerait donc pas de donner raison à tous les opposants de ces socialistes-là. L’extrême droite bien sûr, qui validerait ses thèmes privilégiés : l’immigration, le laxisme, et, bien sûr, la tolérance face à l’Islam. Les néo-libéraux à la Macron, Attali, Tirole, etc., qui mettraient en accusation tous les blocages maintenus de la société française excluant trop de gens du monde du travail. Et aussi bien sûr tous les gens de la gauche de gauche, qui sont sans doute atterrés  de voir une S. Royal présenter désormais la France comme un véritable pays de Cocagne. On comprend donc qu’il soit vraiment très urgent pour les dirigeants socialistes de ne pas se demander comment on en est arrivé là et de se replier sur une vision aussi monadique que possible du terroriste, ce pur agent du Mal, qui, si possible, devrait s’auto-engendrer. Et cela ne s’explique pas.

Nous en sommes donc là en ce 2 décembre 2015.