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Et nous voilà en guerre, parait-il.

Suite aux attentats du vendredi 13 novembre 2015, la France, agressée, serait entrée en guerre contre le terrorisme (djihadiste), voilà le récit qui a envahi les médias depuis une semaine. Il  a reçu le saut de l’officialité à travers le discours de François Hollande devant les parlementaires réunis en Congrès à Versailles ce lundi. Les deux Chambres se sont empressés de voter dans la foulée une loi étendant l’état d’urgence pour trois mois, et on votera sous peu une rallonge budgétaire pour faire face aux premières dépenses de cette guerre dans le budget 2016 du pays.

J’ai pourtant comme une difficulté avec cette prétendue césure. Sauf à ne rien vouloir entendre des discours les plus officiels des autorités françaises depuis au moins 2001 et à tenir pour rien par exemple l’engagement de l’armée française en Afghanistan et plus récemment au Mali, il me parait totalement illusoire de voir dans ce vendredi 13 une entrée en guerre. L’armée française mène depuis un moment déjà des « Opex »(opérations extérieures), qui visent tout de même assez souvent par l’usage raisonné de la coercition armée des adversaires se référant d’une manière ou d’une autre à l’islamisme radical. Qu’une des branches de cet islamisme radical, désormais protéiforme, celle de Daesh, ait réussi à frapper des civils jusqu’au cœur de Paris constitue certes un très grave échec pour nos capacités de renseignement, mais il ne faut pas en faire en soi un début. Ce n’est dans le fond que le énième épisode d’un très long conflit.

Par contre, ce qui me parait faire césure, c’est le glissement de F. Hollande sur des positions de droite, voire d’extrême droite, à cette occasion.

La droite et encore plus l’extrême droite critiquaient la mauvaise querelle avec la Russie de Vladimir Poutine qui empêchait d’impliquer plus avant cette dernière dans le règlement de la question syrienne. Du jour au lendemain, droite et extrême droite reçurent satisfaction. Nous allions désormais bombarder Daesh de concert avec nos amis russes. Les chefs d’état-major français et russe se parlent  officiellement de nouveau. Si on le pouvait, on leur rendrait leurs navires Mistral avec nos plus plates excuses.

La droite et l’extrême droite s’en prenaient, plus ou moins fortement certes, à l’espace de libre circulation Schengen. On se rappellera qu’il s’agissait d’un des thèmes de la campagne de N. Sarkozy en 2012 avec sa promesse de « renégocier Schengen ». Le FN ne cesse d’appeler au rétablissement des frontières. Au lendemain des attentats, voici nos bons socialistes europhiles qui exigent de leurs partenaires européens et de la Commission européenne une réforme en urgence de l’espace Schengen, dans un sens bien sûr restrictif.

La droite et l’extrême droite font de la sécurité leur fond de commerce depuis au moins les années 1970. Comme l’a montré le discours de F. Hollande devant le Congrès, tout comme la discussion sur la loi prolongeant l’état d’urgence pour trois mois, seul l’aspect sécuritaire semble devenu  prioritaire pour l’exécutif socialiste et sa majorité parlementaire. Il est même officiellement question de réviser la Constitution pour permettre un meilleur état d’urgence que celui permis par la loi ordinaire de 1955. Ironiquement, le dixième anniversaire des émeutes de 2005 avait pourtant donné lieu quelques jours auparavant à un début de réflexion dans l’opinion publique sur la faible prise en compte des difficultés sociales, économiques et territoriales qui étaient apparues alors. Avec F. Hollande en ce mois de novembre 2015, toute réflexion sur l’arrière-plan social, économique et territorial des événements semble perdue de vue – au moins quand il s’adresse solennellement aux députés et sénateurs. Pourtant, cela saute aux yeux : les victimes  à en juger par les courtes biographies qu’ont rassemblées les médias font tous partie de la France intégrée dans sa vaste diversité, et leurs assassins de tout le contraire, toujours d’après les éléments rassemblés par les médias. C’est vraiment le lumpen-prolétariat de notre temps. On aurait pu attendre d’un Président socialiste un minimum de prise en cause de cet aspect social, économique et territorial. Cela viendra peut-être plus tard, mais le contraste sur ce point avec les réactions suite aux attentats du mois de janvier 2015, qui avaient donné lieu à une réflexion sur les tâches de l’éducation nationale par exemple, n’est guère encourageant.

Enfin, il y a cette reprise d’une proposition de l’extrême droite qui vise à priver de leur nationalité française les condamnés pour terrorisme. Certes, pour F. Hollande, restant légaliste sur ce point, il ne saurait être question de faire ainsi des apatrides, ce que le droit international interdit, puisque cette mesure ne viserait que les condamnés ayant la possibilité de se prévaloir d’une autre nationalité (par naissance). L’efficacité dissuasive de la mesure pour contrer les velléités djihadistes de certains me parait vraiment nulle. L’aspect démagogique de la proposition saute aux yeux: d’après un sondage, c’est une mesure qui serait soutenue par une immense majorité des sondés (plus de 90%). Elle me parait toutefois particulièrement liée à une pensée typique de l’extrême droite. En effet, ce n’est pas tant qu’elle créerait deux catégories de Français comme le disent les critiques (de gauche d’avant le 13 novembre), mais qu’elle implique l’idée que le mal s’explique par le fait de ne pas être français. Un vrai Français ne peut commettre un tel mal, donc il s’agit en fait d’un étranger. Ce genre de pensée coupe court à toute réflexion un peu approfondie sur les parcours qui mènent au djihadisme certaines personnes indéniablement socialisées sur le territoire français depuis leur naissance. L’hégémonie culturelle de la droite et de l’extrême droite parait ainsi validée : il n’est même pas question de s’autoriser à comprendre pourquoi quelqu’un socialisé en France devient djihadiste, c’est simplement un faux Français. L’étranger est mauvais, le Français est bon. Comme cela, le monde devient plus simple, c’est sûr.

Probablement, vu son état préalable de faiblesse dans l’opinion (juste avant les attentats sa popularité baissait encore), F. Hollande n’a pas entrevu – au moins à très court terme – d’autre choix que de s’aligner sur les positions de la droite et de l’extrême droite. A relire son discours devant le Congrès, je me demande d’ailleurs encore quelle phrase n’aurait pas pu être prononcée par un Sarkozy en de semblables circonstances. La folie qui sembla s’emparer de la droite parlementaire au lendemain de son discours au Congrès tient d’ailleurs sans doute à l’irritation de celle-ci face à l’immense plagiat qu’avait opéré la veille F. Hollande à son détriment. Il reste que ce plagiat revient tout de même à dire, y compris à l’extrême droite : vous aviez raison sur des nombreux points.

De fait, lorsqu’un Président socialiste commence à reprendre dans un discours devant le Congrès au moins une proposition qui fut l’apanage de l’extrême droite – celle sur la déchéance de nationalité des condamnés pour terrorisme -, il ne peut que légitimer cette extrême droite, qu’il prétend par ailleurs combattre. Cela va quand même être compliqué de mobiliser l’électeur aux régionales pour faire barrage à l’extrême droite, dont on reprend certaines idées clé.

Bref, nous sommes en guerre, pardon en « Opex », cela n’est malheureusement pas nouveau, mais  l’extrême droite ne l’est plus tant que cela, extrême, et cela c’est nouveau. Vraiment une très mauvaise semaine.

Ps. Peu après avoir écrit ces lignes, j’ai eu confirmation de mon impression : Marine Le Pen elle-même reconnait que les mesures prises et annoncées ressemblent fort à ses propres idées. Et quelques députés socialistes, selon le Monde, s’interrogeraient tout de même…

Du triomphe de la droite pamphlétaire, et de l’échec du PS.

Depuis quelques semaines, si ce n’est quelques mois, la presse écrite qui se présente encore elle-même comme progressiste (Le Monde, Libération, le Nouvel Obs. Mediapart) se fait écho du triomphe  éditorial de tous les pamphlétaires qui se situent selon elle  dans le camp de la Réaction et donc, selon la formule consacrée, « font le jeu du FN ». Elle s’interroge d’un même mouvement sur le silence des « intellectuels de gauche ». Tout le monde y va de son explication ou de son incitation à la contre-propagande auprès du bon peuple (à ramener dans le « cercle de la raison », dans sa version de gauche si possible). Tout d’abord, comment ne pas remarquer que les formes de médiatisation de la pensée ont changé avec les transformations des médias? Il faut faire le « buzz » à coup de phrases « décomplexées », « sans tabous », mais pas trop quand même sinon, c’est le « dérapage ». Pour l’instant, sur ce terrain, il n’est que trop évident que la droite pamphlétaire dispose de l’avantage – justement parce que notre pays a été refondé en 1944-46 sur le refus même des valeurs de la droite d’avant 1940, et que, depuis les années 1970, le valeurs des citoyens et la législation y ont évolué en un sens libertaire. L’adultère n’est plus une faute légale, et les couples de même sexe peuvent se marier civilement. Les récents propos sur « la France pays de race blanche » d’une Nadine Morano n’ont d’impact dans les médias que parce justement le droit national et le droit européen ne raisonnent plus dans de tels termes. Ils les rejettent au contraire avec vigueur. D’autres font recours à l’histoire pour expliquer cet éternel retour de la Réaction dans le pays de la Révolution de 1789 – non sans aller chercher des causalités quelque peu étranges à mes yeux : comme ce journaliste du Monde, attribuant à l’heideggerisme de nos philosophes, le poids de la Réaction dans le monde intellectuel. Enfin, comment ne pas faire remarquer, comme l’ont fait divers représentants auto-institués de la corporation en question (de la jeune ou de la vieille garde!), que les « intellectuels de gauche »  continuent cependant à penser le monde, et même  à s’exprimer publiquement? Le magnifique article d’Alain Supiot, Pour un droit du travail digne de ce nom, dans le Monde du 16 octobre 2015 suffirait d’ailleurs à prouver qu’il existe encore des savants capables de penser l’avenir à partir d’une position de gauche.

Bien que non sans intérêt, ces débats entrelacés me semblent toutefois tronqués de quelques éléments de cadrage. En parlant de la situation française, la plupart du temps, nos commentateurs oublient le cadre européen plus général, voire occidental, dans lequel tout cela s’inscrit.

Tout d’abord, lorsque les commentateurs remarquent le succès en France de pamphlétaires comme Eric Zemmour ou de philosophes réactionnaires comme Alain Finkielkraut, ils isolent sans même s’en rendre compte notre pays de tendances plus larges qui opèrent en Europe. Dire du mal de l’Islam et voir  dans cette religion la menace ultime contre notre bien-être et nos libertés assure dans bien des pays européens un très solide succès de librairie. Et cela ne date pas désormais vraiment d’hier. Je pense par exemple au livre d’Oriana Fallaci, La Rabbia e l’Orgoglio (La rage et l’orgueil) publié en Italie au lendemain des attentats du 11 septembre 2001 à New York. Ce fut un succès de vente extraordinaire dans la Péninsule, et, jusqu’à sa mort, en 2006, cette journaliste, de fait déjà fort célèbre bien avant ce livre (elle était née dans les années 1920), ne cessa de s’attirer des polémiques autour de ce sujet. Dans le même genre, on pourrait signaler le succès du livre de ce responsable socialiste (ouest-)berlinois, Thilo Sarrazin, Deutschland schafft sich ab (L’Allemagne se défait), publié en 2010 en Allemagne. Et comment ne pas rappeler que le néerlandais Pim Fortyun, l’un des premiers politiciens européens mettant clairement l’Islam à l’index à partir de positions libertaires (ce qui est en soi une formule paradoxale!), était, avant de devenir un politicien à succès, un sociologue confirmé? De fait, chaque Européen dispose sans doute désormais dans sa propre langue de pamphlets anti-islam correspondant à sa propre culture nationale, même si aucun de ces pamphlets n’a atteint un statut d’œuvre commune pour les Européens se sentant concernés par cette menace. Ce qui se passe sur la scène intellectuelle française ne doit donc surtout pas être séparé d’un contexte européen plus général de montée en puissance en Europe (et même plus largement dans le monde occidental) d’une rhétorique dirigée contre l’immigration en général et/ou l’Islam en particulier. Comme le montre la « crise des migrants » des derniers mois, les opinions publiques se polarisent en Europe sur la nature de l’accueil à accorder aux réfugiés,  parce que certains ne veulent les voir que comme des concurrents fort malvenus sur le marché du travail, ou encore comme des populations de religion musulmane, ou que, pire, ils les fantasment comme une « cinquième colonne » djihadiste. Un sondage paneuropéen (IFOP sur 7 pays européens, dont le Monde du 28 octobre 2015 rend compte sous le titre, Migrants : les réticences françaises) montre d’ailleurs que cette crainte se trouve fort loin de n’être le fait que de petites minorités paranoïaques (comme je le croyais d’ailleurs). Ce sont en effet de nettes majorités (64 à 85%) de répondants qui répondent aux sondeurs être d’accord avec l’affirmation selon laquelle « parmi les migrants qui arrivent actuellement en Europe se trouvent également des terroristes potentiels. » 69% des répondants français sont dans ce cas. No comment.

Ensuite, en dehors de cette grande vague anti-immigration (ou nativiste si l’on veut) observable dans la plupart des pays européens (et occidentaux),  il me parait logique, que sous un gouvernement de gauche (enfin officiellement de gauche, voir plus loin), la critique vienne surtout de la droite, et que Valeurs actuelles et Causeur se portent mieux que Libération et Alternatives économiques. Une bonne part des lecteurs ne paient pas pour lire des louanges du gouvernement en place et de sa politique, il préfèrent acheter des argumentaires pour entretenir leur bile. Des collègues politistes ont adapté à la France le « modèle thermostatique de l’opinion publique » inventé aux États-Unis : quand la droite est au pouvoir, l’opinion publique vire petit à petit à gauche à force de subir des mesures de droite, et inversement. Après trois ans de « hollandisme », il me parait du coup sans grande surprise que les succès publics de librairie aillent du côté de la droite. En effet, ce n’est pas que des livres de gauche ne soient pas publiés ces temps-ci, bien au contraire, mais le contexte de leur réception est rendu défavorable auprès du plus large public par la présence de la gauche au pouvoir. Plus généralement, quand on souligne le silence des « intellectuels de gauche », on suppose que seul l’émetteur et aussi les médiateurs se trouvent en cause, or les récepteurs ne doivent pas être négligés dans l’équation.

Par ailleurs, à cette situation si j’ose dire fort ordinaire, il s’ajoute la grande trahison que représente le « hollandisme » pour une bonne partie des électeurs de gauche. En effet, ce dernier est constitué par une rhétorique se situant bien à gauche lors du discours du Bourget de février 2012 pour gagner l’élection présidentielle en mobilisant les espoirs de ce camp (« Mon ennemi c’est la finance »), mais il adopte un fois arrivé aux affaires une politique qui se qualifie elle-même de « socialisme de l’offre » en 2013-14. Pour finir, le Président de la République « socialiste » finit par nommer un ex-haut responsable de la BNP comme Gouverneur de la Banque de France en 2015. Cette situation ouvre de fait un second front d’opposition, celui des gens de gauche bien énervés par cette situation – même si F. Hollande se défend de ne pas avoir affiché ses options par avance. Le choix du « socialisme de l’offre » revient de fait à sacrifier le sort présent de millions de gens au nom d’une reprise future de la compétitivité du pays. L’explosion du chômage de longue durée et surtout de celui des plus de 50 ans constituent deux illustrations de ce sacrifice consenti au nom de la compétitivité à retrouver. La palinodie autour du conflit social à Air France, où un jour le Premier Ministre Manuel Valls traite lors d’un interview martial en anglais les protestataires de personnes stupides, où, peu après, François Hollande, patelin lors d’une visite dans un chantier naval, finit par reconnaitre que licencier ce n’est pas très bien, et où enfin Michel Sapin, doctoral, fait bien comprendre que les pilotes d’Air France doivent accepter de travailler plus parce que la survie de l’entreprise l’exige vu les salaires pratiqués par les concurrents, ne peut qu’énerver encore plus toute cette gauche qui s’est sentie trahie dès l’automne 2012 pour les plus attentifs (dont les ouvriers à en croire les sondages) et en 2014 pour les autres (avec l’annonce du « Pacte de responsabilité »  en janvier et l’arrivée du gouvernement Valls-Macron à la fin de l’été). Ces derniers temps, ce sont en plus les écologistes qui semblent en prendre particulièrement pour leur grade, comme avec le projet de relance des travaux de l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes à compter de 2016. En même temps, cette gauche des déçus ne devrait pas l’être, car les gens un peu informés savaient bien qu’il n’y avait rien d’autre à attendre d’un François Hollande. Un journaliste a même fait récemment un ouvrage pour établir à nouveaux frais ce fait: F. Hollande a toujours été un penseur de l’aile droite du PS. Cependant, cette situation de déception à gauche complique les choses. Un Michel Onfray, pourtant un libertaire qui n’aurait jamais rien dû attendre en principe du PS,  s’est indigné récemment que ce gouvernement néglige le (petit) peuple de France, « son peuple » dit-il emphatiquement, au profit des migrants ou d’autres minorités. Il s’attire du coup une longue réponse de Laurent Joffrin dans Libération. Cette dernière est d’ailleurs fort significative : le PS depuis 1983 a essayé de gérer au mieux de ce qu’il croyait être les intérêts populaires. Et il n’est pas responsable du chômage… Or il se trouve que toutes les campagnes du PS depuis 1981 ont prétendu qu’une solution au chômage pouvait être trouvée si les électeurs portaient ce parti au pouvoir. F. Hollande ne fait pas exception à la règle. Il a même promis de ne pas se représenter si ce dernier ne baisse pas avant 2017. De fait, à moins d’être totalement aveugle à toutes les données de l’appareil statistique de notre pays, il est évident que les classes populaires, dans toutes leurs composantes, natives ou immigrées, souffrent particulièrement de la crise économique ouverte en 2008. La France n’est certes pas la Grèce, mais le pouvoir actuel aura beaucoup de mal à prétendre qu’il défend tout particulièrement les classes populaires. Ou alors, s’il le fait avec sincérité comme le prétend son avocat, Laurent Joffrin, il est tout de même très maladroit. Euphémisme.

De fait, au delà du silence des intellectuels de gauche, les perspectives de la gauche, qu’elle soit politique ou intellectuelle d’ailleurs, sont plombées à court terme par une politique économique et sociale de F. Hollande qui n’apparait aucunement comme protectrice des salariés ordinaires – en dépit de toutes ces prétentions en ce sens. Le possible basculement de la nouvelle Région Nord-Picardie au profit du FN serait alors surtout une illustration de cette incapacité de la gauche (socialiste) à apparaître comme le parti de la protection contre les aléas du marché, ce qui pourtant avait fait son succès sur la longue durée (dès avant 1914). Mais, là encore, comme le montrent les évolutions plus générales en Europe, la France ne constitue pas un cas si particulier que cela : le socialisme traditionnel parait aux électeurs de moins en moins comme porteur de protections pour l’ensemble de la population des salariés réels et/ou potentiels. Les récentes élections polonaises confirment la confiscation par le PiS, conservateur, nationaliste et catholique, de ce thème de la protection au détriment de la gauche de ce pays, qui, même après des années d’opposition aux gouvernements libéraux de PO, n’arrive décidément pas à se relever de ses compromissions néo-libérales des années 1990-2000 (et de son arrière-plan communiste des années 1945-1989).

En résumé, j’aurais tendance à appeler chacun dans la vraie gauche à prendre son mal en patience. Les pamphlétaires de droite vivent effectivement leur grand moment. Une fois la droite revenue au pouvoir après 2017, il sera bien temps de faire revivre la figure de l’« intellectuel de gauche », qu’il soit d’ailleurs individuel ou collectif comme le préconisait Pierre Bourdieu à la fin de sa vie – en espérant en plus que le PS actuel ait sombré entre temps avec F. Hollande & Cie. En effet, même si les intentions du PS étaient bonnes comme le dit Laurent Joffrin, son échec ouvrira sans doute la voie à un nouveau parti de la gauche qui devra redéfinir complètement la stratégie de défense des classes populaires et des classes moyennes qu’il entend défendre. C’est à ce moment-là que les intellectuels, plus généralement les novateurs à gauche (pas ceux qui rabâchent le catalogue de la « réforme » façon années 1980 et qui aboutissent à un Emmanuel Macron, ministre de l’Économie), pourront se faire entendre des élus de gauche, parce que le PS des Hollande, Royal, Fabius, Cambadélis & Cie sera allé jusqu’au bout de sa logique politique et économique. Un vrai bilan de l’action de la gauche de gouvernement depuis 1981  s’imposera sans doute d’autant plus facilement que la défaite de 2017 sera cuisante et sans appel pour le « hollandisme », ce qui n’est pas sûr évidemment, mais tout de même fort probable.

Bilan (personnel) des départementales 2015 : la routine (éternelle?) de la Ve République.

Dans la métropole de Lyon, nous n’étions pas invité à voter pour les départementales de mars 2015, puisque ici les compétences du département et de l’intercommunalité ont été dévolues depuis le 1er janvier 2015 à l’assemblée intercommunale élue l’année dernière à travers les municipales. Je n’ai donc pas pu suivre en direct une campagne départementale, et je n’ai eu finalement accès qu’aux résultats de ces départementales tels qu’ils ont été diffusés par les médias nationaux.

Contrairement aux commentateurs qui en ont souligné les nouveautés (parité, percée du Front national au premier tour, implantation nationale de ce dernier, effondrement de la gauche en général, etc.), je reste frappé par la normalité des résultats si on les examine dans la perspective longue de la Vème République.

Premièrement, comment ne pas voir qu’il s’agit d‘élections intermédiaires classiques désormais pour une Vème République complètement incapable depuis la fin des « Trente Glorieuses » de mener des politiques publiques qui satisfassent des majorités durables d’électeurs ? Comme d’habitude, en particulier avec le chômage de masse qui persiste et embellit depuis des lustres,  le camp gouvernemental se prend une rouste (méritée), et l’opposition classique (en l’occurrence la droite républicaine) l’emporte (sans grand effort). L’alliance partisane UMP-UDI-Modem gagne en effet très largement l’élection en voix (33,3% des suffrages exprimés selon les calculs des collègues de Slowpolitix). La droite (y compris les divers droite) l’emporte largement en terme de sièges de conseillers départementaux (plus de 2400), et en terme de présidences de départements (67 sur 98). Le rapport de force droite/gauche à ce niveau est ainsi complètement inversé.  C’est d’autant plus remarquable qu’il y a quelques années, dans une conjoncture similaire pour les forces soutenant le gouvernement en place, des commentateurs de droite pleuraient dans le pages du Monde sur l’implantation locale perdue de la droite et du centre, et n’y voyaient pas de remède. Il suffisait pourtant d’attendre le retour du balancier. Quod demostrandum erat. Du coup, attribuer à l’action de Nicolas Sarkozy himself cette victoire constitue une affirmation bien héroïque à tous les sens du terme, elle résulte surtout du traditionalisme de l’électorat français -en fait du traditionalisme de la (toute petite) majorité de votants parmi les inscrits!  N’importe quel leader de la droite aurait sans doute gagné cette élection départementale. Ceux des électeurs qui se déplacent pour voter ne sont de toute façon pas prêts dans leur majorité pour essayer des nouveautés. Pas d’aventurisme surtout.

Deuxièmement, dans le camp de la gauche, si l’on observe le nombre de conseillers départementaux élus et encore plus les présidences des départements conservés (ou gagné), comment ne pas être frappé par la prééminence maintenue du PS? Même à cet étiage bas, le PS dispose encore selon les calculs des Décodeurs du Monde d’un peu plus de 1000 conseillers départementaux, alors qu’EELV plafonne à 48,  le PRG à 65 et le FG (PCF et PG) à 156.  Selon les collègues de Slowpolitix,  la proportion de voix obtenus par les partis situés à la gauche du PS au premier tour serait de 10,1% des suffrages exprimés, alors que le PS serait lui à 24,7%.  Les candidats du PS auraient donc réussi à mobiliser en leur faveur un électorat près de deux fois et demi plus important que celui de ses alliés (habituels) à gauche. Il reste en fait le seul parti de gauche à avoir un maillage territorial important (même s’il y a désormais des conseils départementaux d’où il est absent ou marginalisé), et presque le seul à conserver des présidences de conseils départementaux. Selon les calculs des décodeurs du Monde, le PS serait même le parti de gauche où le taux de survie des sortants se représentant serait le meilleur! 61% des sortants socialistes se représentant auraient retrouvé leur siège, contre seulement 46% des anciens élus divers gauche, 56% des élus communistes et 55% des radicaux de gauche. Les élus EELV qui se représentaient n’auraient été que 6 sur 22 à revenir siéger dans l’arène départementale, et les élus FG (non-PCF) seulement 4 sur 12. De fait, la modération du PS, autrement dit le fait de se situer à la droite de la gauche, lui permet de continuer à dominer de très loin les autres partis de gauche en terme d’élus départementaux. Dans la perspective de la « reconstruction de la gauche » après sa (à ce stade très probable) éviction (probablement fort méritée) du pouvoir national en 2017 (si le quinquennat va à son terme naturel), cette donnée – la prééminence de la gauche (très) modérée au niveau des élus locaux –  continuera à jouer à plein. Les autres partis de gauche connaissent eux, soit la poursuite de leur interminable déclin  (comme pour le PCF qui ne préside plus qu’un département), soit une implantation locale toujours très limitée et le plus souvent dépendante du bon vouloir du PS lui-même (EELV en particulier, qui lui ne préside toujours aucun département à ce jour).

Troisièmement, contrairement à l’image qu’en ont donnée les médias, il faut souligner que, envisagé du point de vue stratégique, le FN s’est pris lui aussi une rouste lors de ces départementales. Certes, il fait au premier tour de l’élection départementale son meilleur score pour ce qui concerne une élection locale (25,7% des suffrages exprimés toujours selon les collègues de Slowpolitix), mais, au second tour, c’est globalement la branlée. Il réussit certes à obtenir beaucoup plus d’élus qu’auparavant (68, il n’en avait que deux), mais il se fait battre dans la plupart des cas quand il s’avère présent au second tour. La logique du scrutin majoritaire à deux tours – au premier tour, on choisit, au second tour, on élimine – fonctionne donc encore à plein à son détriment. Et cela vaut aussi en cas de triangulaire : toujours selon les décodeurs du Monde, les binômes FN ne remportent que 5 triangulaires sur les 273 auxquels ils ont participé, soit un taux de succès (misérable) de 1,8%.  Cette logique, qui vaudrait d’ailleurs pour tout parti se situant à une extrême du système politique se retrouvant dans la même situation, est renforcée, d’une part, par l’absence totale de parti allié du FN qui soit de quelque importance (les autres partis d’extrême droite aurait recueilli, 0,1% des suffrages exprimés, et encore je parie que le gros de ces voix concernent le rival de la « Ligue du sud » de Bompard & Cie),  d’autre part, par la médiocre éligibilité des binômes proposés par le FN à l’attention des électeurs. Le Monde a publié un article cruel sur une candidate FN dans l’Aisne, soulignant à quel point le FN manque d’éligibles même là où il dispose a priori d’électeurs. Certes, il semble qu’une partie des électeurs de la droite le rejoignent en cas de duel FN/gauche, mais ce transfert de voix n’est pas appuyé par une consigne partisane en ce sens, encore moins par une alliance en bonne et due forme. Le FN peut bien se glorifier d’être (en suffrages exprimés) le « premier parti de France » (aux européennes de 2014), il reste le vilain petit canard de la politique française avec lequel personne ne veut patauger. Ce constat n’est sans doute pas étranger à la crise  au sein du FN autour des déclarations de J.M. Le Pen dans les jours qui ont suivi ces résultats. De fait, si aucun parti ne veut s’allier dans le futur avec le FN, ce reniement du fondateur par la direction actuelle du FN, dont sa propre fille,  ne servira pas à grand chose. En effet, s’il veut l’emporter, s’il reste sans allié, le FN doit nécessairement  être majoritaire à lui tout seul. Or, dans un scrutin majoritaire à deux tours comme les départementales, ce seuil lui est en l’état présent des rapports de force la plupart du temps inaccessible. En principe, les régionales lui sont un peu plus favorables, puisqu’au second tour, une majorité relative suffit pour emporter une région. Cela reste toutefois à vérifier, et ce mode de scrutin des régionales pourra toujours être modifié par les autres partis largement majoritaires à l’AN et au Sénat si besoin est s’il permettait trop souvent au FN d’accéder seul aux responsabilités régionales (ce qui a été déjà fait en 2004 suite aux élections régionales de 1998). En somme, le seul espoir pour le FN solitaire d’accéder au pouvoir  demeure l’élection présidentielle – et en imaginant que des (r)alliés viennent ensuite à la soupe une fois la victoire présidentielle acquise pour assurer une majorité parlementaire permettant de gouverner ensuite. Les départementales de 2015 tendraient pourtant à indiquer qu’il s’agit d’un espoir bien ténu. Le FN reste un tiers exclu de la politique française – tant que personne ne lui ouvre la porte.

Quatrièmement, au total, est-ce qu’on ne doit pas constater surtout l’inertie du système politique français? Nous sommes pourtant dans une crise économique majeure, le chômage est au plus haut, les sondages d’opinion montrent une insatisfaction massive de l’opinion envers les politiques, l’abstention persiste et signe, mais, finalement, pas grand chose de nouveau ne se passe. L’alternance régulière entre la droite républicaine et la gauche continue à s’effectuer, sans que le FN – qui occupe pourtant tant les médias  aux deux sens du terme – perturbe le jeu politique tant que cela. Il n’a même pas réussi à conquérir une présidence de département, et il n’a même pas réussi à bloquer par sa présence même le moindre conseil départemental. E la nave va.

Par ailleurs, aucune autre force politique alternative que le FN n’émerge au niveau national, en particulier à gauche, comme le note plus généralement le collègue Fabien Escalona, spécialiste des gauches européennes, sur Slate.  On reste toujours dans cette atonie de la gauche de gauche observable en France par comparaison depuis 2010 au moins – en dehors du feu de paille Mélenchon aux présidentielles de 2012. En effet, je veux bien que la situation grenobloise soit un signal important avec la victoire dans deux cantons de binômes du « Rassemblement citoyen » soutenant l’actuel maire de Grenoble, mais cet événement ancré déjà dans une longue histoire de la ville des Alpes  ne correspond pas à un bouleversement des rapports de force nationaux au sein de la gauche. Ce phénomène général d’inertie s’est trouvé sans doute renforcé par la caractéristique même de ces élections départementales. En effet, malgré leur nationalisation due à leur organisation en une seule fois sur la France entière, ces départementales restent destinées à désigner des élus locaux, dont les compétences (un peu floues en plus ces temps-ci…) ne sont susceptibles de mobiliser sur le fond des politiques publiques concernées qu’une part limitée des électeurs. La part de notabilité locale dans chaque élection n’est sans doute pas non plus à négliger – contrairement d’ailleurs à ce qu’avait pu faire penser le redécoupage des cantons et l’introduction des binômes paritaires. Surtout, dans ce résultat finalement si banal (en particulier si l’on observe « qui gagne à la fin »),  j’ai du mal à ne pas voir  le rôle central du mode de scrutin majoritaire à deux tours. En effet, ce scrutin oblige un parti nouveau qui veut avoir des élus, soit à attendre d’être à soi seul  majoritaire – ce qui n’a jamais pris qu’une bonne quarantaine d’années à un FN fondé tout de même en 1972… et encore le compte n’y est pas encore -, soit à s’allier avec plus centriste que soi, et donc à risquer de ne pas apparaître « nouveau » très longtemps aux yeux des électeurs. Pour prendre un exemple (facile, trop facile), avec ce que synthétise un personnage comme le sénateur Jean-Vincent Placé,  un parti comme EELV réussit à sembler aussi vieillot que le radicalisme de gauche, de droite ou du centre réunis, sans même en avoir l’histoire sénescente pour excuse.

Si les départementales avaient été organisées sur un autre mode de scrutin, proportionnel par exemple, les dynamiques observées auraient été sans doute différentes. Des partis comme DLF (Debout la France) ou Nouvelle Donne auraient eu leur (petite) chance. Pour l’heure, malgré les bruits qui courent d’un coup à la Mitterrand de F. Hollande en ce sens,  il faudra nous en passer sauf sous forme d’ersatz cache-misère, car le scrutin majoritaire à deux tours demeure trop bien favorable aux deux partis dominants, l’UMP et le PS, et à leurs annexes directes, l’UDI et le PRG, pour qu’ils décident d’un coup de s’en passer. Il n’est que d’observer leur presque parfaite harmonie quand il s’agit de légiférer ces jours-ci sur le renseignement au détriment des libertés publiques pour mesurer le caractère commun de leurs « intérêts professionnels ». Aucun des responsables de ces partis n’imagine même qu’ils pourraient être un jour durablement cantonnés dans l’opposition et en proie à un pouvoir devenu par malheur tyrannique et usant des outils qu’ils mettent en place.  Ils sont le pouvoir, et ne sauraient donc craindre ses abus. CQFD.

On sent déjà du coup le triste scénario pour 2017. Probablement, Marine Le Pen, candidate du seul FN, sera au second tour – sauf si les diverses affaires qu’on voit monter ces derniers temps la concernant auront réussi d’ici là à faire place nette de sa personne. Sauf bouleversement économique ou géopolitique (inimaginable à ce jour?), elle sera pourtant battue par n’importe quel candidat « républicain », de gauche ou de droite, qui ralliera une majorité (âgée et/ou éduquée) de citoyens craignant les aventures. On ne fait pas la (contre-)révolution par les urnes dans une maison de retraite qui, quoique décrépie, arrive encore à servir des repas encore tièdes, si ce n’est chauds, à la plupart des résidents. Cela va aviver les batailles à droite et à gauche pour être ce candidat « républicain », mais cela n’apportera rien de neuf en matière de réorientation générale des politiques publiques, parce qu’aucun des deux camps ne peut d’évidence se renouveler de l’intérieur, parce qu’aucun ne constitue plus depuis longtemps un vecteur portant un ou des mouvements sociaux défendant des besoins actuels des citoyens. Le système politique de la Vème République est bloqué, et bien bloqué, et ce ne sont pas à en juger par ces départementales les électeurs eux-mêmes qui risquent de le débloquer.

Et comme symbole de tout cela, un réacteur EPR à x milliards d’euros qui se moque de nos présomptions à la maîtrise technologique.

 Ps. Allez lire aussi l’excellent entretien avec mon collègue Pierre Martin, qui va plus en détail dans le cambouis électoral que je ne saurais le faire.  Nos conclusions se rejoignent, en particulier sur le FN. Selon P. Martin, le FN reste une « force impuissante » : « La conclusion est cruelle pour le FN : le PS et l’UMP conservent le quasi-monopole de la capacité à offrir des carrières politiques attractives. C’est un échec important pour la stratégie de Marine Le Pen et un facteur de crise pour ce parti car ceux qui espéraient trouver dans le FN l’opportunité d’accéder à des carrières politiques ont presque tous échoué. »  Une question accessoire se pose alors : si cette analyse du blocage du système politique français se répand largement dans l’opinion, que peut-il se passer? Est-ce que l’opportun (?) retour de l’idée du vote obligatoire n’a pas à voir avec ce constat dérangeant qui pourrait être (un peu trop) partagé?

L. Bouvet, L’insécurité culturelle.

bouvetLe nouveau livre de Laurent Bouvet, L’insécurité culturelle. Sortir du malaise identitaire français (Paris : Fayard, 2014, 186p.), sorti au début du mois de janvier 2015, était sous presse avant les attentats des 7-9 janvier 2015, mais  ceux-ci et leur suite immédiate, en particulier les manifestations du dimanche 11 janvier 2015, donnent presque inévitablement une autre tonalité à ce que L. Bouvet avait écrit « à froid ». En effet, notre collègue de l’Université Versailles/Saint-Quentin-en-Yvelines voulait montrer dans son livre que la société française se trouve désormais en proie à une double « insécurité culturelle ». D’une part, il y a celle de certaines minorités immigrées ou d’origine immigrée qui ne savent plus bien à quoi s’en tenir sur leur statut de Français, et plus généralement sur leur place dans la société française. (Le symbole tragique de cette incertitude en ce qu’elle est d’abord subie par ces derniers pourrait être cette expression  utilisée récemment par un présentateur de journal télévisé lors du lancement d’un reportage : « un musulman marié à une Française ». Une expression qui illustre de mon point de vue ce qu’est l’insécurité culturelle.) Et, d’autre part, il y a aussi une « insécurité culturelle »  montante du coté des « majoritaires ». Ces derniers ne savent plus bien non plus à quoi s’en tenir sur le mode de vie, les mœurs futures du pays, et certains se voient même, de manière pour le moins paranoïaque, devenir à terme eux-mêmes, ou leurs descendants immédiats, minoritaires dans ce dernier (par exemple, ceux de nos compatriotes qui croient dur comme fer à la thèse du « Grand Remplacement » promue par Renaud Camus). L’immense et pour le moins inattendue manifestation du 11 janvier pourrait dès lors apparaître comme la réaffirmation d’un mode de vie que la « majorité » croyait fixé par l’histoire une bonne fois pour toute. En France, la coutume depuis longtemps est de blasphémer impunément, et il ne saurait être question de changer cette étrange coutume.

En effet, comment nier que les crimes du 7 et du 9 janvier ressortent d’un conflit de type moral, culturel, entièrement fait d’idées sur ce qui doit guider les vies des uns et des autres? Les meurtriers et ceux qui les inspirent et les soutiennent en France et ailleurs croient que personne ne saurait blasphémer impunément sur leur religion, leur version de l’Islam sunnite en l’occurrence. Les manifestants eux pensent que des écrits et des dessins, fussent-ils d’ailleurs effectivement blasphématoires pour beaucoup de croyants musulmans, n’étaient pas un motif suffisant pour tuer ainsi leurs auteurs, et encore moins pour se faire justice soi-même. En l’occurrence, le conflit n’est pas d’abord matériel, économique, ou même géopolitique, mais il porte bien sur les « moeurs » souhaitables dans notre pays, et plus largement dans le monde.

L. Bouvet retrace donc dans son ouvrage les raisons de la montée en puissance de cette double « insécurité culturelle ». Même si elle prend forme à travers des représentations, mesurables par les enquêtes d’opinion ou par des travaux ethnographiques, les racines de cette « insécurité culturelle » sont sociales, économiques, et géographiques. Comme le dit explicitement L. Bouvet, c’est fondamentalement une « insécurité de classe » liée aux bouleversements économiques que connait la France. « Ce sont en effet d’abord et surtout les populations les plus fragiles économiquement qui éprouvent les différentes formes d’insécurité, sociale comme culturelle (…). C’est d’ailleurs pourquoi l’insécurité culturelle dans son acception générale touche aussi bien les populations migrantes récentes que les populations autochtones en difficulté. De ce point de vue, il n’est pas illégitime de parler d’une insécurité de classe »(p. 82). La thèse de L. Bouvet sur l’insécurité culturelle apparait à la plupart des commentateurs comme exclusivement un moyen d’orienter la focale – en particulier de la part de la gauche – sur les souffrances des « petits Blancs », des « Français de souche » face aux changements liées à la montée du multiculturalisme de fait de la société française, et de rendre compte au final de leur comportement électoral favorable au FN en « excusant » de fait ainsi leur racisme et leur xénophobie. En fait, c’est bien plutôt, me semble-t-il, une symétrie des souffrances de position (pour paraphraser Pierre Bourdieu) que L. Bouvet veut thématiser.

Le but de l’ouvrage, clairement un ouvrage d’intervention dans le débat public, parait bien en effet être de persuader la gauche (et seulement elle d’ailleurs…) d’accepter cette symétrie, pour ne pas laisser le « monopole du cœur » au FN du côté  de ces « petits Blancs » ou  « Français de souche ». Et aussi pour que la gauche comprenne que le refus de l’immigration n’est pas interprétable comme du racisme ou de la xénophobie, mais bien plutôt comme une peur bien plus générale de la dépossession des coordonnées jusqu’ici admises de l’existence. « L’insécurité culturelle est aussi, et paradoxalement, difficile à entendre à gauche parce qu’une partie de celle-ci est volontiers ‘culturaliste’. Ce ‘culturalisme’ est néanmoins sélectif et ciblé puisqu’il reconnait l’usage de la surdétermination culturelle comme un élément positif et légitime uniquement lorsqu’il concerne certains groupes sociaux : les minorités – dont les membres sont ‘dominés’ ou ‘discriminés’. En revanche, toute surdétermination culturelle devient un élément péjoratif et illégitime lorsqu’elle concerne le groupe ‘majoritaire’, c’est-à-dire en clair, dans le cadre d’un multiculturalisme contemporain, les hommes blancs, hétérosexuels, autochtones, etc. » (p. 130) La polémique de L. Bouvet contre les tenants d’un passage du constat du multiculturalisme de la société française comme fait social à son acceptation et valorisation normative comme projet politique est sans concession. Il a ainsi réagi presque dans l’instant aux propositions du philosophe Alain Renaut  en faveur d’un « multiculturalisme tempéré », exprimées à la suite des attentats de janvier dans les pages du Monde, en citant sur son blog une partie de la conclusion de son propre ouvrage. Pour L. Bouvet, toutes les revendications des « minorités » exprimées au nom d’une « identité » ne font qu’accroître l’« insécurité culturelle » de part et d’autre et que profiter à la fin au grand entrepreneur politique s’appuyant sur ces mêmes représentations d’« insécurité culturelle », à savoir le FN. Il me semble toutefois que certaines revendications de groupes, pourtant fondées sur une identité commune (par exemple, celle des parents de jeunes enfants, des malades, des anciens combattants, des handicapés, etc.), d’évidence financièrement coûteuses pour la majorité  de la population et demandant la création de statuts spécifiques pour certains, ne peuvent ressortir de ce registre des droits de minorité qui alimentent l’« insécurité culturelle » – ou bien, doit-on les inclure? Par exemple, certaines revendications d’associations féministes énervent effectivement bien des gens – dont un certain Eric Zemmour si j’ai bien suivi la pensée de notre nouveau Zola -, elles visent à modifier nos mœurs, elles supposent aussi qu’une part plus grande de la richesse produite soit attribuée directement aux femmes (par élévation des salaires, par promotion à des postes dirigeants, etc.), doit-on les classer dans la vaste étiologie des minorités irritantes? Faut-il en faire de même avec les handicapés, les malades, les sportifs, etc.? Dans le cas où on les exclurait, il faudrait alors préciser de quelles « minorités » il s’agit  lorsqu’on voit dans la promotion de revendications « minoritaires » le carburant de l’« insécurité culturelle ». L. Bouvet semble vouloir ignorer dans son ouvrage les conditions qui peuvent transformer une revendication « minoritaire » – finalement, elles sont très nombreuses dans tout pays comme la France – en une requête illégitime aux yeux d’une « majorité ». Pourquoi les droits attribués par exemple aux parents d’élèves énerveront moins que ceux attribués par exemple aux sans-papiers en voie de régularisation? Finalement, comment construit-on une opposition d’intérêts entre une « minorité » et une « majorité »? Par exemple, celle des « malades » et des « bien portants », ou même des « jeunes » et des « vieux ». Il faudrait donc être plus limitatif : l’« insécurité culturelle » dont il est question porte avant tout sur le statut de certaines « minorités » liées à l’immigration récente.

Quoiqu’il en soit de ces mécanismes de construction des divisions,  la thèse de L. Bouvet dans cet ouvrage est que la gauche doit arrêter de promouvoir le multiculturalisme, les luttes identitaires des minorités et la diversité (cf. Conclusion, p. 159-183). Ces trois choix renforcent en effet l’« insécurité culturelle » de tout le monde : les « minoritaires », ainsi définis ou auto-définis, obtiennent  certes des droits  – et parfois des passe-droits -, mais, du coup, ils se trouvent figés en tant que « minorité » à protéger spécialement; les « majoritaires », qui en résultent, jalousent ces droits nouveaux, toujours perçus désormais comme des passe-droits et s’inquiètent pour leur propre statut. Le mécanisme ne fait que profiter au FN au final. La solution que prône L. Bouvet, c’est un retour à la promotion de l’égalité républicaine et à la défense du « commun ».

Sur ce  dernier point qu’il n’est pas très difficile de partager – toutes les philosophies politiques occidentales visent toujours à l’égalité, comme disait Armytya Sen dans un texte célèbre (« Egalité, mais égalité de quoi? »), on lui reprochera cependant de trop rester dans le flou. Il préconise certes d’arrêter de nourrir avec de nouvelles réformes trop ciblées au profit de certains groupes la machine infernale de la division entre des « minorités » et la « majorité ». Sa position se trouve dans le fond analogue à celle d’un spécialiste des retraites qui viendrait expliquer dans l’espace public que la multiplication des statuts et des particularités en la matière nuit à la légitimité du système  de retraite dans son ensemble. On peut en être assez facilement d’accord. Cependant, L. Bouvet ne nous dit pas exactement qu’elle serait du coup la réforme ou les réformes à faire . Mais il est vrai qu’arrêter de faire des erreurs, pour ne pas dire plus, constitue sans doute déjà une conquête en soi pour L. Bouvet. J’ai vu par exemple qu’il s’est félicité sur Twitter que, lors de sa conférence de presse du 5 février 2015, F. Hollande  renvoie les « statistiques ethniques » et la « discrimination positive » aux calendes grecques. Le risque de cet appel à l’égalité, à l’ignorance des revendications minoritaires, est qu’il paraisse refuser toute lutte contre les discriminations: Roger Martelli dans son long compte-rendu très critique de l’ouvrage pour Regards insiste tout particulièrement sur ce point, en faisant de L. Bouvet à la fois un partisan d’un « républicanisme de domination et de discrimination »(sic, voir la dernière phrase du compte-rendu) et le promoteur, finalement dangereux à l’insu de son plein gré, d’une vision identitaire de la réalité française.  Il me semble pourtant à lire L. Bouvet qu’il vise plutôt à rendre caduque cette vision identitaire, à la dépasser en l’ignorant sciemment dans le droit et les politiques publiques, justement en promouvant de nouveau l’égalité réelle entre les citoyens. De plus, pour reprendre ma métaphore des retraites, la promotion d’un système unifié n’interdit pas de prendre en compte des cas particuliers en fonction des contraintes réelles de chacun. C’est même d’ailleurs plutôt la règle dans de nombreuses politiques publiques.

Toutefois, je ne crois qu’à moitié à ce salut par les réformes égalitaristes que L. Bouvet appelle de ses vœux – ou, au sursaut émancipateur qu’évoque R. Martelli, reconnaissant d’ailleurs la validité d’une bonne part des analyses de L. Bouvet sur les divisions au sein des classes populaires . En effet,  si l’on part de tout ce qui a été évoqué dans les médias à la suite des attentats du 7-9 janvier 2015, on arrive assez vite aux problèmes des suites de la décolonisation et de l’immigration vers la métropole qui y fut liée. Or j’ai été moi-même enseignant de sciences économiques et sociales dans un lycée de la banlieue nord de la région parisienne en 1996-97. Déjà à l’époque, il existait chez certains de mes lycéens de première ES – que j’appelais par devers moi mes « gaucho-islamistes »(sic) parce qu’ils étaient révoltés par leur condition sociale de fils de prolétaires et parce qu’ils allaient assidûment à la mosquée (en étant suivi selon eux par les RG ) – un malaise patent dans leur rapport à l’Histoire, à leur histoire, à notre histoire. J’ai vu une analyse semblable passer sous la plume d’Olivier Roy il y a quelques jours. En gros, les pères ou les grands-pères de mes lycéens de l’époque se sont faits doublement flouer : par les nouveaux régimes indépendants après 1960 et par les promesses de la France d’avant 1974. Les « vieux » en sont restés humiliés et sans voix. De fait, toute la connaissance accumulée sur la colonisation et la décolonisation françaises par les historiens, les sociologues ou les politistes montre qu’il est impossible de bâtir un récit de cette époque qui ne soit pas tragique pour tout le monde ou presque. Entre les horreurs du colonialisme et les hypocrisies guère plus reluisantes de la décolonisation (aussi bien dans les anciennes colonies elles-mêmes qu’en métropole), il n’y a pas vraiment matière à s’enorgueillir.  Je vois mal du coup comment construire du coup un récit acceptable de part et d’autre,  de la part de ceux qui se voient, à tort ou à raison d’ailleurs, comme les descendants des colonisateurs et de la part de ceux qui se voient comme les descendants des colonisés: à la fois parce que beaucoup de descendants des colonisés doivent accepter que leurs parents ou grands-parents sont réellement les « cocus » de cette histoire et parce que beaucoup de descendants de colonisateurs doivent accepter l’idée visiblement fort dérangeante pour eux que leur belle France n’est pas vraiment exempte de manquements à l’éthique la plus élémentaire. Du coup, nous voilà coincés, au mieux, entre Zemmour, Renaud Camus & Cie d’un côté et les « Indigènes de la République » de l’autre. Cette dimension historique de l’« insécurité culturelle » est peut-être la plus difficile à contrer. Ou peut-être est-ce que je sous-estime la capacité à bâtir dans le futur proche un récit commun qui rende caduc cet antagonisme. Let’s dream of it.

Moi Président…

Son bilan à mi-mandat – billet d’humeur saumâtre:

« Moi Président, je réussirai à battre tous les records d’impopularité dans les sondages d’opinion de tous les instituts de France, de Navarre et d’ailleurs. Et encore, bonnes gens, vous n’avez encore rien vu en ce jour de mi-mandat! Avec le chômage qui  augmentera encore pendant  quelques mois au minimum selon les dires de mon propre Ministre du travail, je dispose encore de très bonnes chances de passer sous les 10% d’opinions favorables. J’espère en effet toujours battre ce record-là pour rester définitivement dans l’Histoire, mais je ne sais pas si je réussirais, car il reste encore quelques indécrottables à décevoir dans mon propre camp, plus beaucoup certes, mais ils sont vraiment coriaces les bougres.

Moi Président, je débarrasserai ainsi le pays de la plupart de ces élus socialistes et radicaux qui obscurcissent depuis trop longtemps le paysage du pouvoir local et national. J’ai déjà réussi au mieux les municipales et les sénatoriales, je compte bien réussir brillamment les cantonales et les régionales, avant l’apothéose finale des législatives de 2017. J’espère ainsi envoyer tous mes braves anciens collègues politiciens du PS et du PRG découvrir les services de Pôle Emploi, tout au moins pour ceux en âge de le faire. Cela leur fera beaucoup de bien, cela les rapprochera des Français et leur permettra de revenir un jour vraiment très lointain au pouvoir avec des idées bien plus claires qu’en 2012. J’ai  d’ailleurs déjà réussi à envoyer un ancien Ministre « démondialisateur » étudier le management auprès des grands prêtres du grand capital transnational, c’est tout dire.

Moi Président, je ne m’interrogerai pas avant qu’il ne soit déjà bien trop tard sur la lenteur anormale des réformes engagées depuis le printemps 2012. Je ne me demanderai pas pourquoi le Conseil constitutionnel se montre si retors avec les lois que vote ma majorité. Je n’abandonnerai pas non plus à leur sort des dispositifs qui, d’évidence ne marchent pas, comme le « contrat de génération ». Je parlerai de « simplification« , tout en laissant faire des ordres et contrordres en matière législative et réglementaire de manière continuelle. Je ferai voter des lois et je les annulerai ensuite, parce que quelque groupe irrité et puissant se sera plaint alors même qu’il aura donné son accord quelque temps auparavant.

Moi Président, lors de mon émission télévisée de mi-mandat, je me garderai bien d’annoncer aux Français les « réformes structurelles » que mon gouvernement  négocie au même moment avec la Commission européenne et avec mon partenaire  principal, l’Allemagne, dans le cadre du « Semestre européen ». J’aime bien faire des surprises au bon peuple, qui me le rend bien jusqu’ici. Je me contenterai de parler de petites choses cuites et recuites, comme des « emplois d’avenir » ou de l’informatique à l’école, ou de grandes choses qui ne sauraient en rien changer le destin du pays, comme de possibles Jeux olympiques à Paris en 2024. Panem et circenses, j’ai des lettres, voyez-vous.

Moi Président, je vais devoir sans doute expliquer à la Commission européenne et à mes partenaires européens pourquoi lors de mon émission télévisée de mi-mandat, j’ai promis aux Français de ne plus augmenter les impôts, de ne pas faire de nouvelles réductions de dépenses publiques en dehors des 50 milliards prévus à ce jour, et pourquoi je ne leur ai pas parlé des « réformes structurelles » dont nous discutons par ailleurs, mais je compte sur leur compréhension pour ma prudence face à notre vieux peuple de Gaulois têtus rétifs au changement .

Moi Président, je proposerai d’expérimenter un « service civique » d’une durée d’un à trois mois, qui évoquera à certains de mes concitoyens à l’esprit chagrin, s’il n’est pas rémunéré, la bonne vieille corvée d’Ancien Régime, et, s’il l’est, l’extension du domaine du stage à toute une génération. Et aussi à d’autres à l’esprit encore plus mal tourné, un Service du Travail Obligatoire de sinistre mémoire. Moi Président, conscient en fait de l’énormité de ma proposition, je prononcerai à ce propos le terme maudit depuis le 29 mai 2005 de référendum, alors que tout un chacun sait bien qu’un référendum organisé par moi obtiendrait quelle que soit la question posée un non retentissant, tant la vile et rancunière populace y trouverait occasion de se débarrasser de moi.

Moi Président, je finirai par transformer en 2017 seulement le CICE en baisse de charges patronales pérennes, reconnaissant ainsi que cela aurait été bien plus simple de procéder ainsi dès le début si je n’avais pas voulu faire un jeu de bonneteau, finalement inutile, avec l’Europe, mais aussi que, quelque soit l’effet observable du dit CICE sur l’emploi, je suis en fait déterminé à maintenir cette baisse de charges patronales, montrant ainsi même aux plus benêts des syndicalistes me soutenant encore mollement que mon discours de la « responsabilité », de la contrepartie, du donnant-donnant, c’est du flan.  Je réussirai du coup d’un même mouvement à désespérer les économistes libéraux partisans de la mesure et les économistes hétérodoxes hostiles à cette dernière. I’m a genius, no doubt about it.

Moi Président, je ne m’interrogerai pas vraiment sur la montée du Front National, je me contenterai de la déplorer, et je continuerai à présenter les options de ce parti comme un simple retour maléfique au passé, en jouant de la Morale, de l’Europe, et du Sens de l’Histoire pour faire réfléchir l’électeur. Je n’aurai même pas conscience d’insulter ainsi des millions de gens.

Moi Président, je m’arrangerai pour humilier de toutes les façons possibles mon allié écologiste de 2012, et pour être vraiment sûr que, s’il ne lui reste ne serait-ce  qu’une once d’amour propre, il présentera en 2017 un(e) candidat(e) contre moi, ou appuiera une candidature unitaire de la « vraie gauche » contre ma personne honnie. J’humilierai aussi au passage tou(te)s les ministres socialistes ayant pris l’écologie un peu au sérieux, il ne me reste à ce jour que mon ancienne femme à humilier à ce propos puisque je lui ai confié le poste de Ministre de l’écologie, cela ne tardera pas, et sa vengeance à elle n’en sera que plus flamboyante.

Moi Président, je caricaturerai le régime de la Vème République, en m’appuyant sur toutes les ficelles qui permettent de continuer à gouverner sans l’appui de l’opinion. Je ferai une « réforme territoriale »  sans un vaste débat préalable avec la population, mais je me gargariserai toutefois de ma capacité à être à l’écoute de l’opinion publique.

Moi Président, je démontrerai que je n’ai rien appris du sort tragique de mes camarades socialistes espagnols, portugais et surtout grecs, depuis 2010. Bien que je l’ai déjà dénoncé avant mon élection, je ferai mine en 2014 de redécouvrir que l’austérité est mauvaise pour l’économie européenne et l’économie française, tout en ne me décidant pas à rompre vraiment avec l’orthodoxie économique en vigueur, bien au contraire diront certains.

Moi Président, j’exaspérerai tellement une bonne partie du « peuple de gauche » en gouvernant de plus en plus nettement à droite qu’il ne faudra pas que je m’étonne quand ce dernier se fera porter pâle quand la droite voudra se débarrasser de moi à la suite d’élections législatives anticipées s’il me vient la fantaisie d’y faire appel.

Moi Président, je ferai perdre mon temps aux blogueurs, qui se sentiront obligés de soulager leur bile noire par des billets acerbes et inutiles et qui s’en voudront de ne point être objectifs et exhaustifs. »

Y’a Bon l’austérité! Y’a Bon la crise!

Toutes mes excuses à mes lecteurs pour le titre un peu vulgaire de ce post, mais j’ai  vraiment de plus en plus de mal à contenir mon exaspération face aux errements de la Présidence de François Hollande. En ce début d’automne 2014, nous semblons en effet nous acheminer vers une phase ultérieure de la longue crise européenne commencée en 2008, celle où la France va occuper le centre de la scène. Les indicateurs économiques sont médiocres en France pour 2014, et les prévisions de croissance de l’INSEE pour 2015 sont désormais inquiétantes. Se situant à bien moins de 1,5% de croissance, elles signifient à coup sûr l’augmentation du chômage.

De fait, il est clair que le piège européen se trouve en train de se refermer sur la France. Le budget 2015, proposé par le gouvernement de Manuel Valls, essaye de combiner une acceptation de la logique de l’ajustement structurel (le « consensus de Bruxelles »), typique des règles européennes, avec une prise en compte de la détérioration de la conjoncture macroéconomique en France et en Europe. On ferait donc comme prévu en janvier 2014 des économies à hauteur de 21 milliards d’euros l’an prochain, mais pas plus que prévu, pour ne pas que le « multiplicateur » ne joue trop négativement sur la conjoncture. On repousserait le retour au 3% (en part de PIB) de déficit budgétaire de deux ans encore à 2017, alors qu’on avait déjà négocié un report à 2015.  Or des bruits courent déjà dans les médias que ce budget 2015 sera refusé par la Commission européenne. Il ne correspondrait pas à ce à quoi la France s’est engagé, en particulier dans le plus récent traité (TSCG) ratifié sous la Présidence de F. Hollande.  L’accueil plutôt désagréable fait par les Eurodéputés de droite lors de son audition à Pierre Moscovici, candidat au poste de Commissaire européen aux Affaires économiques, témoigne s’il en était encore besoin de l’écart des visions présentes en Europe sur les moyens de sortir de la crise économique : Moscovici, pourtant vu  par une bonne partie de la gauche française comme un néo-libéral sans nuances, a été en somme accusé de ne pas avoir su imposer de « la vrai austérité qui saigne » en France quand il était Ministre de l’économie, comment saurait-il alors garantir que les règles imposant l’austérité à tous les pays soient respectées, en particulier par la France? Moscovici semble avoir été déçu de tant d’ingratitude…

Bref, malgré les preuves empiriques accumulées depuis 2010 que réduire les budgets publics ou augmenter les impôts en période de récession nuit à la croissance économique, la majorité relative de droite en Europe et la majorité de son aile française tiennent exactement pour le contraire : l’austérité ne peut pas nuire à la croissance, tout au moins à terme. Une bonne saignée rétablit le malade. Il est, par ailleurs, à ce stade de la crise (nous sommes en 2014, pas en 2010) probable que les « austéritaires » savent en fait parfaitement que l’austérité nuit fortement à la croissance et à l’emploi, mais que leurs objectifs se trouvent ailleurs que dans la croissance et l’emploi. On peut faire l’hypothèse qu’il s’agit en fait d’en finir à l’occasion de cette crise avec les formes de démarchandisation de la vie qu’instituait l’État social : la France « socialiste » constitue du coup une cible d’autant plus importante dans la mesure où beaucoup croient en Europe que nous aurions encore en 2014 un État social particulièrement généreux et un marché du travail particulièrement rigide et protecteur.  Un stage de terrain auprès des bénéficiaires du RSA-socle ou du Minimum-vieillesse, ou bien dans une agence d’Intérim, d’un certain nombre de commentateurs européens, en particulier de l’Europe du nord, changerait peut-être ces fausses perceptions, mais il faut tenir compte de ces croyances en une « douce France » où, sans être un rentier ou un gagnant à l’Euromillion, l’on pourrait vivre comme un nabab sans travailler.

Plus généralement, nous en restons toujours au dilemme apparu dès les années 1970 (sic) : doit-on et peut-on gérer l’économie européenne comme un tout où l’on pourrait penser à faire une politique macroéconomique pour l’ensemble européen, ou doit-on se contenter simplement de rendre compatible les politiques macroéconomiques nationales avec l’existence d’une intégration économique et monétaire poussée?  De fait, la situation n’est pas si différente avec ces années-là, certes fort lointaines, où les partenaires de l’Europe des 9, puis des 12, n’arrivaient à coordonner leurs efforts de relance économique, et où ils ont fini avec le Traité de Maastricht pour opter pour la non-relance partagée, associée à la création d’une monnaie unique. C’est toujours en somme la question du partage des coûts et des bénéfices d’une relance économique qui fait achopper l’Europe depuis plus de 40 ans. Nous ne sommes décidément pas aux États-Unis, où c’est le budget fédéral, fondé sur une taxation directe des individus et des entreprises, qui peut relancer l’économie au cas où sans qu’il y ait au départ une discussion entre Etats fédérés sur qui finance la relance et sur qui en bénéficiera vraiment. Quoiqu’il en soit de ces considérations institutionnelles,  F. Hollande va du coup peut-être être amené à aller où il ne voulait pas du tout aller.

En effet, si la Commission européenne rejette effectivement le budget 2015 de la France, il faudra en effet choisir : soit le gouvernement de Manuel Valls modifie son budget pour s’ajuster aux règles européennes, donc augmente les impôts et/ou diminue les dépenses encore plus par rapport à la première version, et, là, il sera clair aux yeux de tous les citoyens un peu informés que la France a vraiment perdu sa souveraineté budgétaire sous la Présidence Hollande, il sera clair aussi pour beaucoup que la France s’engagera alors dans une spirale dépressive pour quelques années. Nous allons tous visiter la Grèce, voire la Lettonie, sans bouger de notre place. Soit le gouvernement de Manuel Valls refuse de revoir son budget, et, là, il faudra assumer un conflit avec les partenaires européens sur le sens même de la politique économique européenne.  Paradoxalement, le très prudent et pusillanime François Hollande a déjà un allié dans ce combat éventuel : l’actuel Président du Conseil italien, Matteo Renzi. Ce dernier a en effet récemment déclaré que personne en Europe ne devait être traité comme un élève par un instituteur. En effet, vu l’état de l’économie italienne (en récession depuis 2011), M. Renzi se rend bien compte que la dernière chose dont l’Italie aurait besoin, c’est d’une France qui se mettrait à ressembler à la Grèce et qui, en voulant rétablir ses comptes publics, emporterait toute l’économie européenne vers le fond, l’Italie la première.

Au vu de ses choix depuis son arrivée au pouvoir en 2012, il est fort probable que F. Hollande accepte un compromis, il lui en coûtera encore quelques points de popularité, et l’on pourra prendre les paris sur le jour où le chiffre de sa popularité sera égal à celui du taux de chômage en France. Je me demande par contre comment les députés socialistes « frondeurs » et assimilés vont pouvoir accepter l’éventuelle seconde version du budget 2015, revue et approuvée par la Commission européenne. Je suivrais avec joie les contorsions d’un Pierre-Alain Muet, ci-devant (macro)économiste, allant répéter partout ces temps-ci que le choix de l’austérité à marche forcée n’est pas le bon: jusqu’où ira sa loyauté partisane? Right or wrong, my party! La nemesis socialiste approche de plus en plus, et je ne m’en réjouis guère.

L’absence de changement, c’est maintenant et pour l’éternité.

La démission du gouvernement Valls I et sa reconstitution immédiate sous forme d’un Valls II épuré de ces (rares) éléments (supposés) gauchistes constituent d’évidence l’aboutissement d’un parcours commencé dès l’été 2012. Contrairement à ce qui a été beaucoup écrit et contrairement à ce que prétend le Président de la République lui-même en mettant en avant son Pacte de responsabilité de janvier 2014, la ligne économique et sociale est toujours restée la même. Je l’ai moi-même constaté en la suivant au jour pour les besoins d’un article de politique comparée en anglais, devenu ensuite un working paper en français (disponible sur le site de l’IEP de Grenoble). Pourtant présente dès l’été 2012, elle était relativement indicible au début du quinquennat, parce qu’elle reste bien trop choquante par rapport aux attentes (classiques) du « peuple de gauche ». Maintenant, elle peut apparaître en pleine lumière. Le dit « peuple de gauche » a fait défaut aux municipales et aux européennes, il ne reviendra sans doute pas voter pour le PS aux régionales de l’an prochain. Les dégâts en matière de postes électifs et de prébendes associées sont en fait désormais largement acquis, et il n’est pas utile de pleurer sur les pots de lait renversés. Le Président Hollande peut donc faire ce qu’il croit être bon pour le pays sans plus  s’occuper de ces aspects électoraux propres au  PS. Il est donc possible de ne plus cacher un Emmanuel Macron dans les couloirs de l’Élysée, il est même devenu jouable de l’exposer en pleine lumière au Ministère de l’Économie. Ce n’est là finalement que justice, puisque cet inspecteur des finances, passé par la Banque Rothschild, était le principal conseiller économique du Président Hollande depuis son entrée en fonction en 2012. Comme il se trouve sans doute largement être l’un des responsables des choix économiques faits depuis lors, il est  logique, et honnête vis-à-vis des électeurs, qu‘il assume son bilan présent et à venir. Les électeurs sauront en effet au moins qui vouer aux gémonies si toute celle telle mécanique de « redressement » ne fonctionne pas. Même remarque pour Pierre Gattaz, l’actuel dirigeant du MEDEF, qui semble désormais approuver pleinement la ligne suivie par le gouvernement Valls I et annoncée pour le gouvernement Valls II.  Les médias parlent à très juste titre de « clarification ». La « désinflation compétitive » des années 1980 connaitra donc son digne héritier dans la « dévaluation interne » des années 2010. De ce point de vue, l’augmentation du chômage, inexorable selon ce que les économistes prévoient, n’est nullement une mauvaise nouvelle pour le gouvernement Valls II, puisqu’elle signifie une plus grande modération salariale encore, ce qui est bien l’effet recherché. En effet, si la France veut tenir le rythme de la baisse des coûts du travail face à l’Espagne et au Portugal  (et à l’Allemagne dans une moindre mesure), il faudra encore faire quelques gros efforts, et quelques points de chômage supplémentaire auront un effet disciplinaire bienvenu sur les aspirants et actuels salariés. (Si la France entrait vraiment en déflation, il faudra aussi penser à baisser les traitements des fonctions publiques,  le SMIC et les minima sociaux…, à la manière grecque, mais là j’ai peur que cela coince un peu tout de même.)

Maintenant que les choses sont claires, il reste un tout petit détail à régler : les quelques députés socialistes qui avaient, soit mal compris en 2012 le fond de la pensée de F. Hollande par simple naïveté militante (pourtant ce n’est pas faute d’avoir été prévenu par l’histoire du PS depuis 1981), soit voulu mal comprendre par espoir fort déplacé que cela ne soit pas ainsi et que l’on puisse changer le rapport de force de l’intérieur.  Le gouvernement Valls II va demander un vote de confiance à la Chambre des députés : toute la question est désormais de savoir si les « frondeurs » et autres mécontents supporteront l’humiliation que F. Hollande et M. Valls viennent de leur infliger ces trois derniers jours. Est-ce que d’ici ce vote de confiance des mesures, même parfaitement symboliques, seront prises pour leur éviter de perdre totalement la face? de ne pas finir par être les Gérard Filoche de service? soit une de ces personnes, pour moi  au final un peu étranges du point de vue de la décence ordinaire qu’on attend dans l’espace public, qui perdent tous les combats internes à leur parti et qui font mine d’y croire encore? Le partisan du nucléaire civil chez les Verts, de l’augmentation des minima sociaux à l’UMP, ou de l’immigration de masse au FN…

Avec la réaffirmation d’une ligne économique « approuvée par le MEDEF » et la nomination d’un E. Macron à un poste ministériel d’une telle importance et visibilité, le duo Hollande-Valls n’est-il pas en effet allé trop loin dans l’humiliation de certains? Le duo compte visiblement sur la peur supposée de ces députés de « tuer le PS » en provoquant la dissolution de l’Assemblée nationale qui résulterait de leur refus de voter pour ce gouvernement Valls II et surtout de finir ainsi sans gloire leur carrière politique ? Certes, nos « frondeurs » peuvent avoir peur pour leur avenir personnel, mais Hollande et Valls ont-ils bien fait leurs calculs? Bien sûr, ils les connaissent bien mieux que moi, ces élus de base, et ils peuvent bien juger d’expérience pour avoir participé, directement ou indirectement, à leur sélection que ce sont tous des « petites bites » sans courage, des « employés du mois », mais qui sait?  Cela pourrait mal tourner. F. Hollande n’aurait plus alors qu’ à dissoudre et attendre la victoire probablement écrasante de l’UMP-UDI-Modem. L’opposition en cas de dissolution et de victoire de son camp a en tout cas raison d’annoncer qu’elle refuserait toute cohabitation avec F. Hollande. Espérons qu’elle tienne jusqu’au bout cette (bonne) résolution, car cela permettrait au moins de montrer que le PS à la Hollande ne mène qu’à une impasse et d’espérer débarrasser durablement la gauche de ce parti. Cette démission forcée de F. Hollande rétablirait au moins l’espoir d’une gauche qui resterait loyale à l’avenir  à ses électeurs.

En tout cas, vu cette orientation économique et sociale réaffirmée, il ne faudra pas venir se plaindre ensuite de tout ce qui arrivera ensuite électoralement à la « gauche de gouvernement ». Le modèle de la manœuvre en cours, le SPD lui-même, ne s’est d’ailleurs pas complètement remis des années Schröder, pour ne pas parler du PASOK ou des socialistes hongrois et polonais. Il ne faudra pas se lamenter non plus de la hausse de l’abstention, il ne faudra pas se désoler outre mesure non plus si une bonne part des électeurs pensent que « l’UMPS » en matière économique et sociale existe bel et bien, et qu’ils en tirent certaines conséquences pour le moins désagréables.

Enfin, maintenant, au moins, c’est sûr, la France va se redresser!  Je m’en vais de ce pas consommer, emprunter, faire la fête.