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P. Blanchard, N. Bancel, D. Thomas (dir.), Vers la guerre des identités?

img20170103_11253622Il est des livres qu’on se passerait volontiers d’avoir lu. L’ouvrage dirigé par Pascal Blanchard, Nicolas Bancel et Dominic Thomas, Vers la guerre des identités? De la fracture coloniale à la révolution ultranationale (Paris : La Découverte, 2016) fait partie de ces égarements du lecteur que je suis. Ce n’est pas que les auteurs ici réunis y tiennent des propos particulièrement indigents – mais simplement que ce genre de propos me paraissent  doublement aporétique, aussi bien sur le plan scientifique que sur le plan politique.

Comme le résument bien le titre et le sous-titre de l’ouvrage, il s’agit pour les différents auteurs ici rassemblés de proposer un état des lieux et une archéologie de ce qu’ils appellent eux-mêmes le « maelström ‘identitaire’ issu du passé impérial, de la mondialisation à marche forcée et des flux migratoires désormais multidirectionnels, que les attentats de novembre 2015 ont révélé en plein jour »(Introduction, p. 16). La thèse générale de l’ouvrage est en effet qu’on ne saurait expliquer et comprendre la montée en puissance d’une politique des identités en France sans faire un retour en arrière historique et sans voir la situation de notre pays comme essentiellement « post-coloniale ». La rapide Postface de l’écrivain Alexis Jenni (C’est français, ça?, p. 259-266) résume toute l’ambiance (sombre) de l’ouvrage, en montrant le parallélisme entre le fonctionnement d’une classe de lycée contemporain et « l’Algérie de papa »  – comme aurait dit le Général De Gaulle – : le seul étranger, en regard duquel se construit l’identité ordinaire de Français de la part d’élèves d’origines très diverses par ailleurs, c’est l’Arabe éternel. De fait l’ouvrage ne nous épargne rien des tourments qui se déploient sans fin autour de la mémoire et de l’histoire de la colonisation, et de ses effets très contemporains sur le débat politique et la société française. C’est sûr qu’avec un Eric Zemmour trônant au milieu de la scène médiatique depuis quelques années et Valeurs actuelles battant les records de vente à chaque une vintage à la Je suis partout, il n’y a guère à se fatiguer pour enfoncer la porte.

Toutefois, le problème scientifique de l’ouvrage saute dès lors aux yeux. En admettant même que l’histoire coloniale française soit derrière la situation contemporaine, en quoi cela explique-t-il vraiment les spécificités françaises?  A ma connaissance, aussi bien la Hongrie que la Pologne , où les droites nationales et identitaires sont au pouvoir et où elles hurlent littéralement depuis plus d’un an contre l’arrivée de réfugiés musulmans sur leur sol sacré, n’ont jamais eu quelques colonies que ce soit outre-mer, et ces pays n’ont accueilli par conséquence aucune immigration venue de leurs ex-colonies inexistantes par définition. Même remarque pour la Suède, qui connait la montée en puissance d’une extrême-droite des plus sympathiques par ses accointances néonazies, ou pour le Danemark, elle aussi dotée d’un beau parti à la droite de la droite bien sympathique, qui, certes, a colonisé le Groenland et quelques autres contrées peu hospitalières, mais bon. En somme, avant de proclamer urbi et orbi que la France souffre d’un problème de « post-colonialisme », encore faudrait-il réfléchir un moment au tableau d’ensemble de la politique en Europe, et plus généralement en Occident. La montée en puissance d’une « question musulmane » – liée à une réorientation de l’extrême droite de l’ennemi sémite juif vers l’ennemi sémite musulman –  transcende d’évidence le seul cas français. J’ai eu le malheur de lire cet ouvrage au moment même où la campagne électorale américaine battait son plein avec son lot de polémiques anti-musulmanes de la part de D. Trump. Cela aura comme on l’imaginera aisément quelque peu impacté ma lecture. De ce point de vue, il aurait été intéressant de se demander ce que notre histoire coloniale apporte de complications supplémentaires à cette question musulmane plus générale. En quoi cela envenime vraiment les choses? Ou, éventuellement, en quoi cela les mitige plus qu’on ne le dit? (Le néerlandais G. Wilders dit tout de même des choses qui sont bien plus radicales au sujet de l’Islam que notre bon vieux FN des familles, mais est-ce dû aux effets à long terme de la colonisation néerlandaise de l’Indonésie? ) Je suis aussi très attentif à cette question comparative, parce que je sais par ailleurs qu’en Italie une bonne part de l’opinion publique fonctionne sur un registre similaire à celui que les auteurs de cet ouvrage observent en France (le succès du livre ‘La Rage et l’orgueil’ d’O. Fallaci dès le début des années 2000 vaut bien celui des Zemmour actuels), alors même que le gros de l’immigration contemporaien n’y a aucun rapport  avec une situation directement « post-coloniale ». (En effet, dans les années 1990, ce ne sont pas les immigrés d’Éthiopie ou d’Érythrée ou leurs descendants directs à la peau noire qui furent les cibles les plus évidentes du racisme italien, mais bien plutôt les « marocchini » [marocains]- arabes en général -, les « vu’cumpra » [litt. ‘vous achetez’] – sénégalais en particulier-, et surtout les  Albanais, Roumains et autres balkaniques, dont bien sûr les Tsiganes de diverses nationalités).  Évidemment, on pourrait rétorquer que tout l’Occident (Hongrie et Pologne compris) souffre d’un syndrome de stress « post-colonial » lié à la décolonisation des années 1950-60, syndrome qui se trouverait encore renforcé par son déclin relatif actuel face aux « puissances émergentes » de l’ex-Tiers Monde, mais du coup, en quoi le cas français demeurerait vraiment spécifique? Quels preuves les auteurs donnent-ils que le débat identitaire est vraiment pire en France qu’ailleurs? Aucune, puisqu’ils ne se posent même pas la question. Ce qui est tout de même gênant dans un monde où un Trump, un Orban, et autre personnages de ce genre, tiennent le haut de l’affiche.

Sur le plan directement politique par ailleurs, le livre ne fait en plus que constater une impasse. Il décrit finement la montée en puissance en France de la question identitaire au fil des années (en s’appuyant en particulier sur des ouvrages précédents de la même équipe d’auteurs). Comme deux des directeurs de l’ouvrage sont des historiens, on voit bien qu’ils se trouvent coincés entre deux options : constater froidement l’impossibilité actuelle en France d’une histoire partagée et surtout objective de la colonisation et de la décolonisation, et l’espérer en même temps, à la fois comme signe que les conflits à ce propos se calmeraient et comme remède à ces derniers. Pour ma part, je ne vois pas en quoi une histoire objective de la colonisation pourrait aider de part et d’autre. Pour avoir lu au fil des années quelques livres d’histoire sur l’Algérie et sa lutte pour l’indépendance (pas ceux écrits par les partisans de l’Algérie française…), je soupçonne fort qu’en tant que brave descendant de Français métropolitain, sans aucune attache avec l’Algérie, j’y ai vu bien autre chose qu’un descendant du même âge que moi de l’immigration algérienne. Mon implication émotionnelle se trouve sans doute moindre. Je ne sens guère en tout cas en quoi mon destin personnel en a été en quoi que ce soit impacté. En tout cas, je ne vois guère comment raconter cette histoire d’une manière qui soit possible et apaisante pour à la fois – mettons les choses au pire – un « Indigène de la République »  d’un côté et un « militant du FN » de l’autre, et cela d’autant plus que les interventions des autorités françaises dans l’histoire de l’Algérie indépendante ne sont pas non plus complètement innocentes et ne ferment pas le dossier en 1962. La colonisation n’a pas aidé, et la décolonisation encore moins.

Au total, ce livre intéressera sans aucun doute le spécialiste des « French studies », qui se délectera des méandres de nos débats hexagonaux et de leur insularité foncière, mais il n’apportera rien à l’habitant un peu informé de ce qui se passe au jour le jour dans ce beau pays de France.

Enfin, sur ces propos négatifs,  il me reste tout de même à vous souhaiter une Bonne année 2017!

Les vertiges du succès.

François Hollande a réussi un exploit avec son émission télévisée de hier soir. Il a réussi en effet à se faire traiter de nul par Bernard Guetta le lendemain matin sur France-Inter. Le géopoliticien maison a certes cru bon de nuancer son propos en soulignant que tous les exécutifs du monde étaient nuls en ce moment et largement dépassés par les événements, mais, tout de même, de la part d’un très légitimiste Bernard Guetta qui vient juste de se rendre compte que le « démocrate-musulman » Erdogan est un tyran en devenir, cela m’a fait tout drôle au petit déjeuner. Les Gorafistes auraient-ils pris le contrôle des ondes de service public?

Et, puis ensuite sur les mêmes ondes, il y eu le plus accommodant sondeur Jérôme Jaffré qui, tout en soulignant prudemment que cet entretien télévisé posait des jalons pour la possible reconquête de l’opinion publique par F. Hollande, a qualifié d’« anti-communication » la déclaration du Président  affirmant que « la France va mieux », tellement en effet les Français eux n’ont pas du tout cette impression.

Ce n’est pas très étonnant d’ailleurs. Il faut rappeler en effet que, si certains indicateurs s’améliorent (un peu) comme l’a dit F. Hollande (celui du déficit public par exemple pour l’année 2015), celui qui concerne la principale préoccupation des Français selon les sondages – le chômage – vient encore de battre un record le mois dernier. Le matin même, l’économiste Eric Heyer de l’OFCE affirmait sur une chaîne de télévision que, sauf événement économique contraire inattendu, le chômage allait baisser désormais lentement, mais qu’il faudrait 7 à 8 ans (sic) pour retrouver le niveau de chômage d’avant le crise de 2007-8. Autrement dit, vu du monde du travail, les perspectives de ce côté-là restent noires, et elles risquent bien de le rester encore longtemps – pour un temps tellement long, me suis-je dit, que quelque chose (de très désagréable) risque bien de se passer en France d’ici là.

Dans l’immédiat, je suis comme bien des gens persuadé que F. Hollande va au désastre s’il se présente à l’élection présidentielle. Il sera battu. Il faut dire que la « Belle Alliance populaire » , nom de scène du groupe de politicard(e)s rassemblés cette semaine par J. C. Cambadélis au nom du PS pour le soutenir, fait immédiatement penser au nom de la ferme de « Belle Alliance » qui fut longtemps le nom de la bataille de Waterloo en allemand (« Belle-Alliance Sieg »). Je serais un fanatique d’occultisme, j’y verrais d’ailleurs l’évident présage que F. Hollande et ses derniers grognards vont être écrasés par la mâchoire des exigences britanniques et allemandes sur l’Europe.

De fait, la question qu’on devrait se poser désormais, c’est quelle excuse F. Hollande peut trouver pour ne pas se représenter.

En effet, tous ceux qui appellent F. Hollande à ne pas briguer un second mandat sous-estiment le poids d’opprobre qu’une telle décision ferait porter sur le personnage. Sous la Vème République, tous les Présidents de la République se sont représentés s’ils en avaient la possibilité. De Gaulle, VGE, Mitterrand, Chirac, Sarkozy l’ont fait. Il n’y a bien que G. Pompidou qui ne l’ait pas fait pour cause de décès prématuré. Ne pas se représenter se serait admettre aux yeux des Français et du monde entier que l’on n’était pas, comme s’est lâché à le dire ce matin B. Guetta, « fait pour le job ». C’est donc perdre complètement la face, et rester pour quelques années ensuite le Président le plus mauvais que la Vème République ait connu. Un exemple définitif du célèbre « Principe de Peter ».

Il vaut donc mieux pour F. Hollande aller bravement au désastre électoral qu’il pourra toujours attribuer ensuite à la conjoncture économique, à la crise européenne, à la désunion de la gauche, aux écologistes, aux jeunes, aux vieux, à Bolloré, à BFM, à Marianne, au MEDEF, aux syndicats, aux intellectuels, aux blogueurs, etc.. La seule façon d’échapper à ce désastre serait de trouver une bonne excuse pour ne pas se représenter qui ne soit pas liée à son échec à mener une politique qui satisfasse une majorité de Français. Le plus simple serait de se déclarer malade (et de l’être vraiment), par exemple d’un cancer – cela ferait certes mitterrandien ou pompidolien, mais cela permettrait aux éditorialistes de gloser ensuite sur l’époque nouvelle où la transparence est reine. F. Hollande en sortirait grandi. Les malades ne nous gouverneront plus. Une maladie neurodégénérative, point trop invalidante tout de même,  serait aussi très bien vue. Des problèmes cardiaques me paraitraient un peu limite – faisant croire à une excuse foireuse du genre : « Désolé, j’ai piscine. » – sauf à faire un grave malaise en une circonstance publique, à l’étranger si possible pour prouver que c’est vraiment du sérieux. Avec une maladie déclarée, l’obligation d’exprimer de la compassion pour l’homme l’emportera dans l’espace public. J’entends déjà Marine Le Pen ou Nicolas Sarkozy souhaiter un bon rétablissement au Président et l’assurer de leur plus vif soutien dans cette terrible épreuve. Si la maladie est incapacitante, il faudra démissionner et le jeunot qui préside le Sénat se fera un plaisir d’assurer l’intérim.

Malheureusement pour F. Hollande, une maladie ne se décrète pas. Il faudra donc y aller bon gré mal gré, et composer avec les « vertiges du succès » dont nous avons eu un avant-goût hier soir. A ce train-là, on arrivera probablement quatrième au premier tour, mais l’honneur sera sauf.

Et, puis, avouons-le dans une bouffée de Schadenfreude : si F. Hollande se représente comme il semble s’y préparer, cela sera l’occasion de liquider électoralement tout ce beau monde qui se sera mis dans l’obligation de le suivre. Un magnifique nettoyage de printemps 2017. Patience donc. Et merci d’avance cher François.

Et nous voilà en guerre, parait-il.

Suite aux attentats du vendredi 13 novembre 2015, la France, agressée, serait entrée en guerre contre le terrorisme (djihadiste), voilà le récit qui a envahi les médias depuis une semaine. Il  a reçu le saut de l’officialité à travers le discours de François Hollande devant les parlementaires réunis en Congrès à Versailles ce lundi. Les deux Chambres se sont empressés de voter dans la foulée une loi étendant l’état d’urgence pour trois mois, et on votera sous peu une rallonge budgétaire pour faire face aux premières dépenses de cette guerre dans le budget 2016 du pays.

J’ai pourtant comme une difficulté avec cette prétendue césure. Sauf à ne rien vouloir entendre des discours les plus officiels des autorités françaises depuis au moins 2001 et à tenir pour rien par exemple l’engagement de l’armée française en Afghanistan et plus récemment au Mali, il me parait totalement illusoire de voir dans ce vendredi 13 une entrée en guerre. L’armée française mène depuis un moment déjà des « Opex »(opérations extérieures), qui visent tout de même assez souvent par l’usage raisonné de la coercition armée des adversaires se référant d’une manière ou d’une autre à l’islamisme radical. Qu’une des branches de cet islamisme radical, désormais protéiforme, celle de Daesh, ait réussi à frapper des civils jusqu’au cœur de Paris constitue certes un très grave échec pour nos capacités de renseignement, mais il ne faut pas en faire en soi un début. Ce n’est dans le fond que le énième épisode d’un très long conflit.

Par contre, ce qui me parait faire césure, c’est le glissement de F. Hollande sur des positions de droite, voire d’extrême droite, à cette occasion.

La droite et encore plus l’extrême droite critiquaient la mauvaise querelle avec la Russie de Vladimir Poutine qui empêchait d’impliquer plus avant cette dernière dans le règlement de la question syrienne. Du jour au lendemain, droite et extrême droite reçurent satisfaction. Nous allions désormais bombarder Daesh de concert avec nos amis russes. Les chefs d’état-major français et russe se parlent  officiellement de nouveau. Si on le pouvait, on leur rendrait leurs navires Mistral avec nos plus plates excuses.

La droite et l’extrême droite s’en prenaient, plus ou moins fortement certes, à l’espace de libre circulation Schengen. On se rappellera qu’il s’agissait d’un des thèmes de la campagne de N. Sarkozy en 2012 avec sa promesse de « renégocier Schengen ». Le FN ne cesse d’appeler au rétablissement des frontières. Au lendemain des attentats, voici nos bons socialistes europhiles qui exigent de leurs partenaires européens et de la Commission européenne une réforme en urgence de l’espace Schengen, dans un sens bien sûr restrictif.

La droite et l’extrême droite font de la sécurité leur fond de commerce depuis au moins les années 1970. Comme l’a montré le discours de F. Hollande devant le Congrès, tout comme la discussion sur la loi prolongeant l’état d’urgence pour trois mois, seul l’aspect sécuritaire semble devenu  prioritaire pour l’exécutif socialiste et sa majorité parlementaire. Il est même officiellement question de réviser la Constitution pour permettre un meilleur état d’urgence que celui permis par la loi ordinaire de 1955. Ironiquement, le dixième anniversaire des émeutes de 2005 avait pourtant donné lieu quelques jours auparavant à un début de réflexion dans l’opinion publique sur la faible prise en compte des difficultés sociales, économiques et territoriales qui étaient apparues alors. Avec F. Hollande en ce mois de novembre 2015, toute réflexion sur l’arrière-plan social, économique et territorial des événements semble perdue de vue – au moins quand il s’adresse solennellement aux députés et sénateurs. Pourtant, cela saute aux yeux : les victimes  à en juger par les courtes biographies qu’ont rassemblées les médias font tous partie de la France intégrée dans sa vaste diversité, et leurs assassins de tout le contraire, toujours d’après les éléments rassemblés par les médias. C’est vraiment le lumpen-prolétariat de notre temps. On aurait pu attendre d’un Président socialiste un minimum de prise en cause de cet aspect social, économique et territorial. Cela viendra peut-être plus tard, mais le contraste sur ce point avec les réactions suite aux attentats du mois de janvier 2015, qui avaient donné lieu à une réflexion sur les tâches de l’éducation nationale par exemple, n’est guère encourageant.

Enfin, il y a cette reprise d’une proposition de l’extrême droite qui vise à priver de leur nationalité française les condamnés pour terrorisme. Certes, pour F. Hollande, restant légaliste sur ce point, il ne saurait être question de faire ainsi des apatrides, ce que le droit international interdit, puisque cette mesure ne viserait que les condamnés ayant la possibilité de se prévaloir d’une autre nationalité (par naissance). L’efficacité dissuasive de la mesure pour contrer les velléités djihadistes de certains me parait vraiment nulle. L’aspect démagogique de la proposition saute aux yeux: d’après un sondage, c’est une mesure qui serait soutenue par une immense majorité des sondés (plus de 90%). Elle me parait toutefois particulièrement liée à une pensée typique de l’extrême droite. En effet, ce n’est pas tant qu’elle créerait deux catégories de Français comme le disent les critiques (de gauche d’avant le 13 novembre), mais qu’elle implique l’idée que le mal s’explique par le fait de ne pas être français. Un vrai Français ne peut commettre un tel mal, donc il s’agit en fait d’un étranger. Ce genre de pensée coupe court à toute réflexion un peu approfondie sur les parcours qui mènent au djihadisme certaines personnes indéniablement socialisées sur le territoire français depuis leur naissance. L’hégémonie culturelle de la droite et de l’extrême droite parait ainsi validée : il n’est même pas question de s’autoriser à comprendre pourquoi quelqu’un socialisé en France devient djihadiste, c’est simplement un faux Français. L’étranger est mauvais, le Français est bon. Comme cela, le monde devient plus simple, c’est sûr.

Probablement, vu son état préalable de faiblesse dans l’opinion (juste avant les attentats sa popularité baissait encore), F. Hollande n’a pas entrevu – au moins à très court terme – d’autre choix que de s’aligner sur les positions de la droite et de l’extrême droite. A relire son discours devant le Congrès, je me demande d’ailleurs encore quelle phrase n’aurait pas pu être prononcée par un Sarkozy en de semblables circonstances. La folie qui sembla s’emparer de la droite parlementaire au lendemain de son discours au Congrès tient d’ailleurs sans doute à l’irritation de celle-ci face à l’immense plagiat qu’avait opéré la veille F. Hollande à son détriment. Il reste que ce plagiat revient tout de même à dire, y compris à l’extrême droite : vous aviez raison sur des nombreux points.

De fait, lorsqu’un Président socialiste commence à reprendre dans un discours devant le Congrès au moins une proposition qui fut l’apanage de l’extrême droite – celle sur la déchéance de nationalité des condamnés pour terrorisme -, il ne peut que légitimer cette extrême droite, qu’il prétend par ailleurs combattre. Cela va quand même être compliqué de mobiliser l’électeur aux régionales pour faire barrage à l’extrême droite, dont on reprend certaines idées clé.

Bref, nous sommes en guerre, pardon en « Opex », cela n’est malheureusement pas nouveau, mais  l’extrême droite ne l’est plus tant que cela, extrême, et cela c’est nouveau. Vraiment une très mauvaise semaine.

Ps. Peu après avoir écrit ces lignes, j’ai eu confirmation de mon impression : Marine Le Pen elle-même reconnait que les mesures prises et annoncées ressemblent fort à ses propres idées. Et quelques députés socialistes, selon le Monde, s’interrogeraient tout de même…

Frédéric Lordon, La Malfaçon. Monnaie européenne et souveraineté démocratique.

lordonL’économiste (hyper-)critique Frédéric Lordon ne pouvait manquer de s’exprimer encore une fois sur la zone Euro. Son dernier livre, La Malfaçon. Monnaie européenne et souveraineté européenne (Paris :  Les liens qui libèrent [LLL], mars 2014, 296 p.) n’y va pas par quatre chemins : c’est clairement à un appel sans concession à en finir tout de suite avec la monnaie unique nommée Euro qu’on assiste.

Le plaidoyer de l’économiste bien connu des lecteurs de son blog au sein du Monde diplomatique, la Pompe à Phynance, s’adresse exclusivement (cf. « Avant-propos. De quoi s’agit-il? », p.7-20, et chap. 8 « Ce que l’extrême droite ne nous prendra pas », p. 227-245) aux lecteurs qui se sentent de gauche, ou plutôt de la vraie gauche, pas de celle qui croit encore que le Parti socialiste serait de gauche. Il traite d’ailleurs ce dernier parti de « Droite complexée » pour l’opposer à la droite décomplexée de l’UMP, et lui réserve ces pires sarcasmes. Or, croyez-moi,  F. Lordon s’y connaît  en la matière, un vrai pamphlétaire à l’ancienne. Il se laisse d’ailleurs souvent emporter par sa verve, et cela lassera sans doute certains lecteurs pressés, cela nuit aussi probablement à la réception de ses idées. Pourtant, au delà de l’emballage un peu années 1880-1930 par moments, les idées exprimées tout au long de l’ouvrage s’avèrent simples et fortes.

Premièrement, l’Euro tel qu’il a été institué et toute la gouvernance économique qui va avec et qui s’est renforcé au cours de la crise économique est ontologiquement « de droite ». Il est bâti, d’une part, pour complaire aux obsessions ordo-libérales de la classe dirigeante allemande, d’autre part, pour rendre impossible toute autre politique économique que celle prônée par cette classe dirigeante allemande, y compris lorsqu’un autre électorat national que celui de l’Allemagne en aurait décidé autrement. En particulier, tout a été fait sciemment dès la conception de la future monnaie unique dans les années 1980-90 pour que ce soient les marchés financiers internationaux qui soient les arbitres des élégances des politiques économiques nationales. Par ailleurs, tous les choix faits pour résoudre la crise de la zone Euro depuis 2010 n’ont fait que renforcer institutionnellement cette tendance de départ. Et il y a en plus fort à parier que toute avancée ultérieure vers le « fédéralisme » (comme les Eurobonds par exemple, cf. p.50-57) ne se fera qu’à la condition expresse que la classe dirigeante allemande soit vraiment certaine que tous les pays continueront de s’aligner sur la one best way ordo-libérale préconisée.

Deuxièmement, selon F. Lordon, les Allemands – je préfèrerais pour ma part utiliser le terme de classes dirigeantes allemandes (au pluriel : économique, politique, académique, syndicale) – voient dans l’ordo-libéralisme et  dans son obsession à l’encontre de l’inflation l’unique voie possible en matière d’organisation de l’économie européenne. Dans le chapitre 3, « De la domination allemande (ce qu’elle est, ce qu’elle n’est pas) », F. Lordon critique l’argument de la germanophobie utilisé à l’encontre de ceux qui, comme lui, pointent cette réalité de l’Allemagne contemporaine : toutes les grandes forces politiques adhérent au « cadre » de l’ordo-libéralisme, et cela ne risque pas de changer de sitôt. C’est une donnée indépassable à moyen terme de l’équation européenne. Une zone Euro qui comprend l’Allemagne comme partenaire principal ne peut donc qu’être ordo-libérale ou ne pas être.

Troisièmement, cet état de fait (un ordre économique européen ordo-libéral institué dans les Traités, et un pays dominant dont les élites croient dur comme fer à cet ordo-libéralisme qui leur convient bien par expérience depuis 1949) ne pourra jamais résoudre la crise économique en cours. Le livre a visiblement été rédigé au cours de l’année 2013 à un moment où aucune reprise économique n’apparaissait, mais avant qu’on commence à parler de déflation. Par ailleurs, F. Lordon souligne dans son chapitre 6, « Excursus. Un peuple européen est-il possible? » (p. 161-184), que tout saut fédéral (sans guillemets) est illusoire vu que personne n’en veut en réalité. Ce chapitre constitue d’ailleurs d’une lecture étrange pour un politiste. En effet, loin de se référer aux travaux de nos collègues sur le sujet, F. Lordon se bricole pour l’occasion une science politique des conditions préalables au fédéralisme à partir de références à son cher … Spinoza. (C’est un peu comme si je mettais à parler de politique industrielle en utilisant les travaux des physiocrates.)

De ces trois points, F. Lordon conclut, fort logiquement, que, pour défendre une vision « de gauche » de l’avenir de la société française, il faut absolument que la France sorte de la zone Euro, qu’il faut arrêter d’avoir peur à gauche d’une solution « nationale » (cf. chapitre 5, « La possibilité du national », p. 133-160). Cette sortie de la zone Euro ne serait pas économiquement la fin du monde, contrairement à ce que prétendent les européistes, mais plutôt la fin d’un certain capitalisme exclusivement financier. Toutefois, et c’est là que l’auteur fait preuve de son originalité, F. Lordon propose que cette sortie se fasse dans le cadre de la création d’une monnaie commune. Cette dernière serait une articulation entre le retour aux monnaies nationales, un système de change semi-fixe entre elles, et une monnaie commune pour assurer les échanges entre les pays membres de la nouvelle zone Euro et le reste du monde. Il expose son projet dans le chapitre 7, « Pour une monnaie commune (sans l’Allemagne – ou bien avec, mais pas à la francfortoise » (p.185-216), et il le précise dans  une Annexe, « Ajustements de changes internes et externes en monnaie commune » (p.219-226). Ce projet voudrait faire en sorte que les taux de change entre monnaies de la nouvelle zone Euro s’ajustent à raison des déficits/excédents commerciaux des uns et des autres, sans laisser le soin de cet ajustement aux marchés des changes pour éviter spéculations et overshooting, en le confiant au bon soin des dirigeants européens eux-mêmes. Il est sans doute loin d’être absurde économiquement, mais je ne saurais dire à quel point je l’ai trouvé absurde politiquement! En effet, F. Lordon flingue lui-même à tout va tout au long de l’ouvrage l’irréalisme (ou le double jeu intéressé) de ceux qui prétendent faire advenir le fédéralisme européen dans les années qui viennent, au sens fort de fédéralisme comme aux États-Unis ou dans l’Union indienne. On peut lui renvoyer la politesse. En effet, dans l’hypothèse où la zone Euro viendrait à éclater, où chaque pays de la zone Euro retournerait à sa monnaie nationale, est-il bien sérieux de considérer l’hypothèse selon laquelle ces mêmes pays ou une partie d’entre eux se mettraient à se concerter gentiment sur les taux de changes entre leurs monnaies? La dissolution de la zone Euro ne pourra se faire que dans l’acrimonie mutuelle, et par des gouvernements qui souligneront que toutes les difficultés rencontrées par les populations viennent de la politique non-coopérative des voisins. De fait, l’Europe a déjà connu des négociations entre pays membres sur les taux de change, au temps déjà lointain certes des « montants compensatoires monétaires ». Pour conserver un marché commun agricole dans les années 1970-80 lors des dévaluations ou des réévaluations de monnaies de ses membres,  la Communauté économique européenne jouait sur un système de taxes pour limiter l’impact de ces mouvements de changes sur ce dernier. Les négociations n’étaient dans mon souvenir pas très faciles. On imagine ce que seraient des négociations dans une Europe post-Zone Euro.

A mon humble avis, après la fin de la zone Euro, cela sera chacun pour soi et Dieu les changes flottants pour tous!  Et cela d’autant plus, que, selon les ambitions « gauchistes » de F. Lordon, certains pays saisiraient le moment pour revenir  sur la financiarisation du capitalisme, pour promouvoir un capitalisme plus centré sur la production nationale de biens et services réels avec un système bancaire (nationalisé) orienté vers l’appui à cette dernière. On aura donc déjà de la chance si, dans cette hypothèse de la fin de la zone Euro, les pays de l’ancienne zone Euro réussissent à maintenir la liberté de leurs échanges commerciaux. (Je suppose que Washington nous fera la leçon à nous Européens pour nous obliger à conserver le libre-échange entre nous, enfants dissipés ayant voulu jouer à créer des Etats-Unis d’Europe sans en avoir les capacités.)

C’est donc peu dire que j’ai été peu convaincu par l’hypothèse de la monnaie commune pour remplacer la monnaie unique. J’y vois surtout une ruse pour faire passer l’amère pilule de la fin de l’aventure européenne qu’incarne l’Euro auprès des socialistes et autres européistes de gauche à convaincre. Il ne faut pas désespérer « Boboland »! Une façon de se différentier aussi des positions du Front national. (La question ne se pose pas en effet pour un lecteur de droite, ce dernier se contentera d’un retour aux monnaies nationales et aux changes flottants.)

Par contre,  je voudrais souligner pour finir cette recension à quel point l’idée reprise par F. Lordon chez K. Polanyi  de la nécessité vitale pour la « société » de se défendre contre sa destruction par le « marché » est devenue aujourd’hui une hypothèse de travail centrale. En effet, telle qu’elle existe la zone Euro interdit de vivre (littéralement, cf. augmentation des taux de mortalité infantile en Grèce par exemple) aux peuples  qui ne se reconnaissent pas dans ses coordonnées ordo-libérales – ou qui n’y arrivent pas tout simplement. F. Lordon a raison de se demander si le contrat social de délégation du pouvoir aux représentants peut survivre à la dévolution de ce même pouvoir aux seuls marchés financiers (« La finance, tiers intrus au contrat social », p.32-35). Pour F. Lordon,  « La construction monétaire européenne est viciée à cœur. Elle est viciée par la neutralisation démocratique, dont elle a fait son principe sous l’ultimatum allemand. Qu’on ne puisse pas demander si la banque centrale doit être indépendante ou pas, si les dettes contractées à la suite des désastres de la finance privée doivent être remboursées ou pas, c’est une monstruosité politique que seul l’européisme élitaire ne pouvait apercevoir – mais qui tourmente tous les corps sociaux européens. Sauf l’Allemagne. Il n’y a qu’à l’Allemagne que ces interdictions n’apparaissent pas comme d’insupportables dénis de démocratie, car, aux choses sanctuarisées, le corps social allemand, pour l’heure, et pour encore un moment, adhère comme à des valeurs supérieures, méta-politiques, c’est à dire au delà de la politique et soustraite à la politique » (l’auteur souligne, p. 213-214).

J’aurais tendance à répondre face à cette hypothèse par une alternative : on peut imaginer que certains pays, peuples, sociétés finissent par connaître des réactions à la Polanyi – c’est peut-être déjà le cas en Hongrie par exemple : V. Orban, réélu hier pour quatre ans, ne prétend-il pas faire justement la politique de la Nation hongroise contre l’Europe et les marchés? -; on peut imaginer que, dans d’autres cas, les sociétés incapables, soit d’assumer l’ordo-libéralisme, soit de le combattre, se dissolvent simplement dans l’insignifiance, l’apathie, la dépression, l’inexistence sociale. Tout le pari de K. Polanyi/F. Lordon est qu’il existe un stade au delà duquel la « société » reprend ses droits sur le « marché ». Les voies concrètes et réalistes de cette réaction ne vont pas de soi, et après tout, les sociétés peuvent aussi mourir! Ou tout au moins une part de la société. Et sur ce point, la perception de F. Lordon du « corps social allemand » est peut-être aveugle et cruelle : l’Allemagne n’est-elle pas justement l’un des pays où les perdants ont perdu jusqu’au droit moral et jusqu’à l’énergie vitale de se plaindre de leur sort?

Ps. Ce matin, jeudi 17 avril 2014, F. Lordon a été invité à s’exprimer dans la « Matinale » de France-Inter. Ses propos m’ont paru plus percutants que dans son ouvrage. J’ai admiré sa façon de s’imposer sur un terrain médiatique qu’il sait particulièrement hostile à ses thèses. C’est en ce sens un modèle d’expression in partibus infedelium.

Par contre, son insistance sur le lien indissoluble entre le concept de souveraineté et celui de démocratie m’a paru à l’écoute excessif. Certes, il ne saurait à ce stade y avoir de démocratie effective sans qu’elle puisse influer sur les choix d’un État souverain, c’est-à-dire un peu maître de son destin interne et externe. Un État fantoche ne saurait être démocratique. Mais on peut très bien imaginer à l’inverse un État souverain sans aucune démocratie à l’intérieur. F. Lordon identifie la souveraineté à la démocratie, qu’il identifie elle-même à la délibération citoyenne. Or il me semble qu’on peut très bien voir la souveraineté comme décision libre de la part d’un « souverain » peu ou pas du tout démocratique. L’exemple typique de ce genre de souveraineté nous est donné dans le monde contemporain par la Russie,  l’Arabie saoudite, la Chine populaire, l’Iran ou la Corée du Nord. F. Lordon reconnait d’ailleurs implicitement lui-même ce fait puisqu’il distingue « souverainisme de droite » (autocratique) et « souverainisme de gauche » (démocratique), mais il voudrait que  la vraie et sainte souveraineté soit uniquement celle de la Nation à la manière de 1789. Elle peut être aussi celle du Sacre de l’Empereur des Français!

« Toutes les données sont nominales ».

Depuis que les résultats du premier tour et du second tour des municipales de cette année 2014 sont connus, je ne peux m’empêcher de penser que tout cela était écrit, depuis au moins l’automne 2012. J’arrive très difficilement à croire que les gouvernants de l’heure aient été surpris de la débâcle électorale de leur parti. Comme on a pu le lire partout, les élections intermédiaires constituent depuis des décennies des sanctions pour le gouvernement en place. Certains socialistes actuels ont d’ailleurs commencé ainsi leur ascension politique (en 1977). Comment aurait-il pu alors en être autrement dans un contexte : a) où le chômage continue d’augmenter; b) où le gouvernement Ayrault n’a été en mesure de réaliser aucune amélioration notable aux yeux de la majorité de nos concitoyens dans leur vie quotidienne; c) où son chef et le Président de la République se trouvent en plus particulièrement impopulaires selon tous les sondages disponibles ? Le scénario était écrit d’avance.

C’est la même chose pour le changement de gouvernement. A-t-on vu ces dernières années que les forces politiques au pouvoir, face à une déroute électorale lors d’une élection intermédiaire, se décident de changer vraiment de chemin? Je n’en ai pas souvenir. On ne se refait pas… En l’occurrence, F. Hollande vient d’annoncer qu’il allait continuer et approfondir ce qui (lui) a si bien réussi jusqu’ici. C’est son devoir. Pour la France. La nomination de Manuel Valls à Matignon, qui n’a guère émis de critiques virulentes contre la politique économique et sociale menée depuis 2012, constitue un signal fort de continuité – sauf si ce dernier se transforme d’un coup en cet accoucheur inattendu du « hollandisme révolutionnaire » que prédisait bien imprudemment un Emmanuel Todd au printemps 2012. Cela serait assez drôle comme surprise pour le coup : le candidat le plus à droite des primaires du PS en 2011 qui se découvre une âme de communard prêt à toutes les audaces. Cela n’en prend pas le chemin : prudemment, les deux ministres écologistes ont déjà décidé ce soir de quitter le navire, il faut avouer qu’ils n’ont guère pesé depuis 2012 et qu’ils sont peut-être las de jouer les utilités,  il faut dire aussi qu’il y a des élections européennes à deux pas, et qu’il semble qu’à en juger par les résultats des municipales, un vote critique de centre-gauche ait envie de s’exprimer dans les urnes plutôt que dans l’abstention, ce serait bien  bête de ne pas essayer de le capter. (Avec EELV dans l’opposition, certes récente, les Européennes s’annoncent encore plus désastreuses que prévues pour le PS. On pourra en effet voter à gauche, pour l’Europe mais contre le gouvernement.)

La suite semble donc entendue. Manuel Valls va continuer la même politique économique et sociale, mais avec plus d’allant et de fermeté. Il va essayer de trouver 50 milliards d’économies (ou plus?) sur les dépenses du secteur public en trois ans pour financer une dévaluation interne au profit des entreprises, tout en essayant de faire du « social-cosmétisme ». Le choix de son ministre de l’économie et des finances risque déjà d’être fort intéressant, aura-t-on finalement droit à Pascal Lamy? ou à l’invitation de quelque grand patron à la table du gouvernement?

La vraie (petite) inconnue est alors de savoir si il n’y aura pas quelques députés socialistes pour refuser d’aller à Canossa, pour refuser de continuer d’endosser la version austéritaire du socialisme de gouvernement. C’est peu probable, les enjeux de carrière sont trop importants pour eux, et puis ce serait aussi donner raison à leur ancien (mauvais) camarade désormais à la tête du Parti de gauche, mais qui sait? Certains préféreront peut-être une fin dans l’horreur, qu’une horreur sans fin. Mais je me demande toutefois  si, de ce pas-là, le PS n’est pas destiné à finir comme le PASOK grec, balayé par ses propres contradictions.

Ps. en date du jeudi 3 avril 2014 : il n’y a pas à dire l’usage par les médias du terme de « remaniement » pour le passage alors à venir du gouvernement Ayrault au gouvernement Valls était fort bien vu. Normalement, le mot est utilisé pour le cas où l’on change seulement quelques ministres, alors que le chef du gouvernement reste en place. Dans le cas présent, c’est presque le contraire, on change le chef du gouvernement en gardant presque tous les ministres importants à la même place ou à une autre place plus idoine en principe, d’où l’usage impropre, mais finalement bien vu, du terme de « remaniement ». C’est effectivement de cela qu’il s’agit.  Le resserrement du gouvernement sur sa base socialiste (et radicale), très minimum winning coalition,   me fait penser qu’on devrait moins parler de « gouvernement de combat » que de « gouvernement d’assiégés ».

Par ailleurs, sur le fond, il se confirme que rien ne va changer à la ligne générale, on reste encore dans l’ambiguïté sur les 50 milliards d’euros d’économies à faire (cf. Michel Sapin, nouveau Ministre des Finances, ce matin sur France-Inter). Il va bien falloir pourtant annoncer les mauvaises nouvelles un de ces jours.

Enfin, un petit détail pour s’amuser (ou s’affliger au choix), le Ministère confié à l’ancienne (et fort méritante vu les circonstances) porte-parole du gouvernement Ayrault, réjouira par son intitulé protéiforme tous ceux qui y verront rassemblés toutes les minorités politiques du pays (majoritaires en nombre en réalité) dont un seul Ministère de plein exercice suffira ainsi à s’occuper : les « femmes », les « habitants des banlieues », les « jeunes » et même les « sportifs ». Bref, excusez du peu, toutes ces minorités qui n’ont pas de cerveau! du moins pas de cerveau politique! Ah, ces socialistes qui trahissent ainsi leur bon vieux géronto-machisme gaulois, tout en pérorant sur les droits des minorités! Les « pétroleuses » ne leur font pas peur.

Jusqu’ici tout va bien… pour le PS.

L’élection législative partielle dans l’ancienne circonscription de Jérôme Cahuzac  s’est donc très bien déroulée au total pour le candidat du PS.  Il arrive tout de même troisième! Il a conquis pas les suffrages de pas moins de 10,35% des inscrits de la circonscription de Villeneuve-sur-Lot, soit 23,76% des suffrages exprimés. Pas si mal. Le candidat de l’UMP fait 12,54% des inscrits et 28,80% des exprimés, et le candidat FN fait 11,37% des inscrits et 26,11% des exprimés. Bien sûr, le PS subit une hémorragie en voix par rapport à 2012, et  le candidat du PS est sèchement éliminé du deuxième tour, comme il se doit avec un tel niveau d’abstention établi à 54,28% (sans compter un niveau de blancs et nuls de près de 5% parmi les votants).

Pourtant, tout va très bien, dans cette circonscription le PS reste malgré tout le grand parti indépassable de la gauche. Ni le « Front de gauche » (5,10% des exprimés) ni bien sûr les « Verts » (2,79% des exprimés) ne sont sur le point de le remplacer là-bas dans le cœur de l’électorat de gauche. Surtout, le PS ne tombe pas comme une pierre. Il n’est pas (encore?) à 5% ou moins des exprimés.

Ma réaction vous étonne? Simplement, je me permets de comparer implicitement la situation du PS avec celle du PSI (Parti socialiste italien) dans les années 1990. J’ai vu la mort électorale de ce parti, où il est passé en quelques mois au début des années 1990 de 15/13% des voix à 2/1%, pour ne plus jamais dépasser ensuite cet étiage lors de ses diverses tentatives de réincarnation. (Et il y en a eu, un vrai roman.) Je pense aussi à la mort électorale des socialistes polonais et hongrois, tout aussi brutale.

Pourquoi une comparaison avec le PSI?

Parce qu’en l’occurrence, s’il y a dû y avoir une législative partielle, c’est suite à l’affaire Cahuzac, magnifique exemple de corruption et d’arrivisme des élites socialistes de ces dernières années.  Pour voter le candidat du PS à Villeuneve-sur-Lot, il fallait bien différentier l’homme Cahuzac et le PS – pour ne pas voter aussi d’ailleurs, puisqu’il y a eu, semble-t-il, une candidate fantaisiste pro-Cahuzac. En pratique, cela veut dire que la marque PS est encore dissociée par une partie des électeurs de cette circonscription de la corruption avouée d’un de ses membres éminents. En Italie, à un certain moment (entre le printemps et l’automne 1992), le mot même de « socialiste » est devenu pour l’immense majorité de l’électorat un synonyme de « corrompu », et le beau mot de « socialisme » ne s’en est jamais remis (encore en 2013). Il est d’ailleurs intéressant de ce point de vue que le PS ait choisi de présenter son candidat et n’ait pas essayé de se cacher derrière une candidature unitaire d’un Monsieur Propre venu d’un autre parti de gauche.

Parce que la situation économique de la France (comme de l’Italie au début des années 1990) est pour le moins mauvaise (euphémisme) : chômage record, croissance nulle, et pouvoir d’achat stagnant ou en régression. Un candidat pro-gouvernemental n’a donc pas grand chose à faire valoir auprès de l’électeur comme bilan après un an de gouvernement de la gauche.

Donc, pour le moins, les vents étaient contraires au candidat du PS, et pourtant il fait tout de même un petit quart des suffrages exprimés, et le reste de la gauche n’est visiblement pas en état de modifier le rapport de force interne dans ce camp.

Donc j’en conclus que tout va bien pour le PS : il va continuer à perdre toutes les élections à venir, mais il restera la force à laquelle la majorité de l’électorat de gauche (en tout la partie qui va voter) s’identifie. En conséquence de quoi, une fois renvoyé dans l’opposition, ce qui ne manquera pas de se produire au train où vont les choses,  il pourra repartir à la conquête du pouvoir.

Austérité, austérité, austérité, jamais tu ne prononceras ce nom.

Au même moment où F. Hollande se lance dans une croisade contre la corruption supposée des élites, avalisant au passage et sans doute par mégarde la croyance populaire selon laquelle ils sont « tous pourris », il n’a pu s’empêcher de récuser encore une fois le terme d‘austérité. Comme tous les politiciens français depuis des lustres, en France, il n’est jamais question de faire de l’austérité. C’est un terme maudit. Il l’est depuis qu’en des temps fort lointains désormais, le « meilleur économiste de France » devenu Premier Ministre, Raymond Barre, avait qualifié sa politique ainsi, et l’avait mise en œuvre à travers des Plans successifs d’austérité (Plan Barre I, Plan Barre II). A l’époque, il s’agissait surtout de vaincre l’inflation, et un peu moins de rétablir les comptes publics de la France.

La gauche mitterandienne pratique en 1983 le « tournant de la rigueur » – en déniant avec tout autant de vigueur qu’aujourd’hui faire de l’austérité à la manière de l’odieux (à ses yeux) R. Barre. La rigueur n’est pas l’austérité – tout comme, dans les années 1950, le rétablissement de la paix civile en Algérie n’est surtout pas la guerre.  On sait ce qu’il en advint.

Aujourd’hui, le vocabulaire a encore une fois changé, on ne fait pas de l’austérité – ce qui serait vraiment diabolique! – ni même de la rigueur – ce qui serait presque satanique! – , on se contente désormais du « sérieux budgétaire » – ce qui est angélique bien sûr.  N. Sarkozy tenait d’ailleurs exactement le même discours de dénégation. Jamais, ô mon Dieu, ne livrerait-il le bon peuple de France aux pompes sataniques de l’austérité! Il l’en saurait garder.

Pourquoi un tel entêtement de la part des politiques à nier cette évidence?

Parce qu’ils supposent que les électeurs français (au moins une partie d’entre eux) vont très mal réagir à ce seul mot, comme si les gens allaient se réveiller d’un coup en l’entendant et commencer du coup à mordre : les Français ne sont pas si endormis que cela, ils sont au courant des choix faits, utiliser le mot juste  serait plutôt un hommage rendu à leur intelligence  – cela tend à oublier par ailleurs que toute une partie de l’électorat n’attend que cela, des comptes publics en équilibre, quitte à avoir beaucoup moins de services publics (mal rendus et inefficaces par nature), de fonctionnaires (nécessairement fainéants et inutiles), etc.  Il existe aussi une « France libérale » qui voudrait « affamer la bête« .

Parce qu’ils ont l’impression que l’austérité affichée crânement à la R. Barre (à ne pas confondre avec la réalité des chiffres sous sa gestion) les mènera nécessairement à la catastrophe politique. Il vaut donc mieux prétendre ne pas faire d’austérité, ne serait-ce que pour ne pas annoncer à son propre camp que la défaite électorale se trouve désormais certaine aux prochaines élections, ce qui ne manquerait pas de produire quelques remous au sein de la majorité en place. Si F. Hollande disait faire effectivement de l’austérité, il annoncerait aux élus socialistes que les élections de 2014, municipales et européennes, seront en conséquence une Bérézina. ( Hypothèse d’ailleurs à ce stade la plus probable vu la popularité de l’exécutif. )

Parce qu’ils veulent préserver aux yeux des électeurs l’illusion d’une autonomie budgétaire de la France.  Au même moment où F. Hollande prétend ne pas faire d’austérité, la Commission européenne rappelle par un rapport de suivi des finances publiques des pays européens que des efforts en ce sens sont engagés, mais qu’il va falloir en faire encore beaucoup plus dans les années à venir. Christian Noyer, gouverneur de la Banque de France, a lui aussi craché le morceau.

Parce qu’en comparaison avec d’autres pays européens, la France n’est certes pas (complètement) engagée dans une correction budgétaire radicale (et suicidaire). L’évolution du point d’indice de la fonction publique est gelé depuis 2010 – mais il n’a pas été baissé. Les prestations sociales n’ont pas été diminuées, et elles ont même continuées à suivre l’inflation. Les retraites n’ont pas été rognées – même si un premier pas en ce sens vient d’être franchi par le récent accord interprofessionnel sur les retraites complémentaires. Le gel des dépenses de l’État n’est pas général (cf. éducation nationale) et ne provoque pas pour l’instant des désagréments insupportables pour l’ensemble de la population; les diminutions de crédits restent largement du ressort de conflits sectoriels.  En ce sens, si l’on attribue au mot « austérité », le sens de « disette » ou « famine » budgétaire – ce qui tendrait être le sens de ce mot désormais en Europe – , la France n’en est pas encore à ce stade.  C’est vrai que P. Moscovici n’est pas G. Osborne.

Quoiqu’il en soit, cette stratégie de dénégation de l’austérité par F. Hollande va apparaitre de plus en plus artificieuse à mesure que la France va être obligée de céder – comme elle s’y est récemment engagée – aux obligations en ce sens que l’Union européenne lui impose. Les prochaines semaines risquent d’être amusantes à observer – surtout avec des prévisions de croissance aussi médiocres que celles annoncées pour la France par la Commission elle-même pour 2013 et 2014.

Un dernier point : la Commission européenne réclame à la France (comme à ses autres patients) des « réformes structurelles ». Je trouve cela très bien vu comme demande à un Président de la République et un Premier Ministre qui sont déjà en train de battre des records d’impopularité sondagière après moins d’un an de mandat.

Ps 1. Deux matins de suite sur France-Inter, l’auditeur que je suis a eu droit à une dénégation en règle de l’austérité.  Hier, mardi, Pierre Moscovici a tenu un discours propre à rendre fou tout auditeur un peu cohérent : première partie du discours, non, non, au grand jamais, ce gouvernement ne donne pas dans l’austérité; deuxième partie, illustration des diverses mesures d’économies dans les dépenses de l’État engagées depuis 2012, et à poursuivre en 2013 et 2014. Il est donc à conclure qu’en France, stabiliser ou même diminuer les dépenses de l’État ne constitue pas de l’austérité – avec les effets récessifs que cela peut avoir ailleurs  -, et n’a donc aucun effet sur la conjoncture économique générale. A croire que toutes ces dépenses de l’État qui se faisaient l’étaient auprès d’agents économiques fantômes qui prenaient l’argent de l’État, ne rendaient aucun service en échange, et disparaissaient ensuite dans le néant avec l’argent reçu… Idem pour les impôts supplémentaires, sans doute prélevés sur des thésauriseurs qui gardaient de toute façon leur argent sous leur matelas. Ce jour, mercredi, rebelote avec Jean-Marc Ayrault sur le même thème : non pas d’austérité bien sûr, mais des dépenses amoindries pour rétablir… (sic) la capacité de dépenser pour l’avenir. Ayrault ajoutait en effet aux propos de Moscovici une complication supplémentaire : la réduction de dépenses d’aujourd’hui constitue la réduction de la dette accumulée et des intérêts à verser de demain (jusqu’ici tout va bien..), qui permettra plus de dépenses d’investissements après-demain (ou tout de suite???), qui, faut-il en douter, apporteront de la croissance… dans un certain temps (ou dans pas longtemps???). Pour donner un exemple de la cohérence de la ligne gouvernementale, autant que je le sache, en raison de l’austérité, les dépenses afférentes au « Grand Paris » n’ont effectivement pas été annulées, mais elles ont été différées dans le temps en raison d’économies budgétaires à faire tout de suite… ce qui veut dire que les effets économiquement positifs pour la France de renforcer ainsi la métropole mondiale parisienne se trouvent décalés d’autant à un horizon tel que je risque d’être au cimetière au moment où ils seront là… Tout cela est un peu fou : soit ce sont des dépenses porteuses d’avenir dans le cadre de la « guerre économique mondiale » dans laquelle nous sommes engagés, et il faut les faire tout de suite, à marche forcée; soit cela ne sert à rien en fait, et on les annule tout de suite.

Ps2. La vraie bonne nouvelle de la semaine, un peu passée inaperçue : les Pays-Bas sont en train de craquer. Apparemment, selon les Echos, le gouvernement de coalition libéraux/sociaux-démocrates est en train de revenir sur le train d’économies qu’il avait envisagé en se mettant en place – sans qu’il y ait eu apparemment de grandes mobilisations populaires en ce sens d’ailleurs.  La petite économie ouverte, donneuse de leçons, qui ne compte que sur ses exportations pour vivre semble avoir quelques difficultés elle aussi dans ce contexte… Bien étonnant, tout de même, mais apparemment, ils ont aussi en plus leur propre crise de l’immobilier.  Avec un peu de chance, quand tout le monde en Europe sera vraiment au fond du trou, on va pouvoir commencer à discuter sérieusement de l’avenir économique du continent, on se rapproche de l’échéance.