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L’UE présidée pour un semestre par le Magyaristan.

L’année 2011, et la décennie 2010 avec elle, commence sur un magnifique pied de nez à l’histoire du continent européen. Le  jour même où la Hongrie prend pour six mois son tour  de ce qui reste après le Traité de Lisbonne des prérogatives de  la présidence tournante de l’Union européenne , y entre en vigueur au 1er janvier 2011 une loi sur les médias de toute nature dont le moins que l’on puisse dire, c’est qu’elle menace de ramener le peuple hongrois fort loin vers l’est, dans l’ambiance d’un de ces pays bien peu démocratiques issus de l’écroulement de l’URSS (cf. la réaction pondérée à cette loi de Thomas Schreiber, un vieux routier du journalisme, d’origine hongroise). Confier la surveillance de l’objectivité de tous les médias à un organisme uniquement constitué de membres du parti au pouvoir, doté pour faire bonne mesure de lourds pouvoirs d’enquête et de sanction, cela fait  plutôt désordre. Jean Quatremer, entre autres journalistes, a largement relayé cette information dans son blog Coulisses de Bruxelles. Il y a montré que cela ne s’inquiétait pas beaucoup, ni au PPE ( ici), ni au niveau du gouvernement français (). Ce matin sur France-Inter, François Baroin, Ministre du Budget, affirmant parler « au nom du gouvernement », a tout de même commencé à corriger le tir.  La polémique montante dans les journaux européens, relayant l’inquiétude de leurs confrères hongrois, déjà officialisée d’ailleurs par un rapport de l’OSCE,  commence à avoir quelque effet. La Commission européenne elle-même examinerait la question.

A dire vrai, tout ce que j’ai pu lire (en français, en anglais, en italien, en allemand, mais pas en hongrois…) sur l’évolution de la situation politique hongroise depuis la victoire de Viktor Orban aux élections générales du printemps 2010, m’a paru pour le moins inquiétant (ou risible, comme la déclaration à afficher dans tous les lieux publics sur la nouvelle Hongrie), surtout si on considère que l’Union européenne opère un partage de la souveraineté entre Etats membres. Que la Biélorussie reste une dictature, soit.  C’est extrêmement regrettable pour son peuple, mais nous n’avons pas convolé en justes noces avec ce pays. Que la Hongrie s’apprête éventuellement à en devenir une à terme, cela remet en cause tout de même quelques certitudes.

Toutes les réformes mises en œuvre par le parti de Viktor Orban depuis son écrasante victoire électorale du printemps 2010, y compris des réformes constitutionnelles rendues possibles par une majorité des deux tiers au Parlement monocaméral,  semblent en effet viser l’objectif d’avoir les mains libres pour gouverner sans contre-pouvoirs, et de se maintenir  ainsi au pouvoir indéfiniment par la magie des mesures avisées que l’on ne saurait dès lors manquer de prendre, débarrassé de tous ces gêneurs. Il ne s’agit pas  tant de supprimer les institutions liées à la démocratie, que de les vider de leur sens le plus substantiel, du point de vue de la science politique, à savoir la possibilité même d’une alternance au pouvoir qui obligerait les détenteurs actuels de ce dernier à le quitter suite à une défaite électorale. Bien sûr, cela pourrait être considéré comme un procès d’intention de ma part,  et je ne désespère pas de me tromper, mais je pose cette hypothèse d’autant plus fortement que Viktor Orban a déjà perdu une fois le pouvoir (en 2002) et qu’il a subi une longue période d’opposition (2002-2010). Tout montre qu’il en a tiré les leçons : plus jamais ça! La loi sur le contrôle des médias s’inscrit dans cette optique: évidemment, sans médias pour informer les populations de la situation générale du pays, l’érosion de la popularité du gouvernement devrait être plus lente… Pas nulle certes, mais plus lente…

Du point de vue systémique, Viktor Orban a largement raison de raisonner ainsi : en effet, depuis 1990, les alternances politiques se sont succédées en Hongrie. La dernière en date correspond à l’écroulement du parti socialiste hongrois, suite à sa gestion désastreuse de l’austérité budgétaire après sa victoire de 2006 (obtenue en promettant exactement le contraire!).  Face à une telle fluidité de l’électorat hongrois, désemparé par une transition économique et sociale largement ratée, Viktor Orban a pris acte de cette situation  : s’il veut se maintenir au pouvoir, il lui faut adopter des politiques publiques plus favorables,  au moins en apparence aux populations (d’où son conflit montant avec le FMI, et aussi avec les grands groupes économiques occidentaux, dont 13 d’entre eux  viennent de se plaindre de son attitude prédatrice à la Commission européenne), mais aussi limiter la prise de conscience (via les médias) par ces mêmes populations de la situation dans laquelle elles se trouvent. C’est d’ailleurs une tendance partagée avec un autre pays de la région au moins : en Roumanie, le Parlement voulait voter une loi obligeant les médias à donner aussi des bonnes nouvelles.

Je soupçonne aussi que, dans ses relations avec ses pairs européens avant que n’éclate le scandale des tous derniers jours, Viktor Orban, dont le parti est membre du PPE, a dû faire valoir l’argument selon lequel c’était lui ou le déluge. En effet, si son parti monopolise depuis sa victoire électorale  l’un après l’autre tous les pouvoirs d’État, et veut obliger les médias à faire preuve d’objectivité, c’est sans doute parce qu’il se présente comme menacé sur sa droite, par le Jobbik (l’autre vainqueur des élections de 2010, avec plus de 15% des voix). Ce parti, pour le coup fort peu sympathique, connait effectivement une explosion électorale en 2009-2010. Il est d’ailleurs remarquable que la nouvelle loi hongroise sur les médias interdise de dénigrer  quelque communauté ou religion que ce soit – ce qui peut être vu  comme l’intention de supprimer toute expression médiatique anti-Roms ou antisémite. Il y a fort à parier que V. Orban, s’il se sent trop menacé par le Jobbik, le mettra hors la loi pour racisme et antisémitisme, ce qui mettra ses partenaires européens dans une posture inconfortable.

Comme le montrent les expériences historiques en matière de régime autoritaire ou totalitaire, la mise en place de ce que les Italiens appellent un « régime » peut prendre un certain temps, surtout quand ce dernier se coule au départ dans les formes institutionnelles en vigueur (contrairement à un coup d’État ou à une révolution).  Il reste sans doute quelques  Rubicons à franchir avant de s’apercevoir qu’une dictature se trouve être membre de l’Union européenne , mais qui sait?

Beau début de décennie tout de même!