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Eric Besson = Lorenzaccio?

Le débat sur l' »identité nationale » lancé Eric Besson il y a quelques semaines semble avoir eu au moins une grande vertu civique : qui veut bien suivre le débat et les déclarations de certains hommes politiques de la majorité présidentielle trouve là une belle occasion de voir ce qu’ils ont à dire au peuple sur le sujet. Ce n’est pas si surprenant quand on a suivi les épisodes précédents, mais c’est diablement démonstratif. L’intervention de Nadine Morano lors d’un débat organisé dans sa région d’origine, que celle-ci a fait mettre en ligne pour se justifier d’un dérapage raciste, islamophobe ou xénophobe dont on l’accuse, constitue un modèle du genre : à une interpellation d’un jeune homme qui l’oriente vers la version peuple de la « guerre des civilisations » chère à Samuel Huntington (de la bataille de Poitiers à l’AKP, c’est implicitement la même chose…) et qui est applaudie par une partie du public (ce qui est malheureusement un fait), elle ne répond pas directement (ce qui aurait supposé de faire une approche historique et politique et d’affronter cette partie du public qui vient d’applaudir), mais de biais en insistant sur le contrôle de l’immigration familiale depuis 2002 (un logement décent et un salaire  pour faire venir de la famille), sur la laïcité, sur le nécessaire respect des racines « judéo-chrétiennes » du pays (symbolisé par les clochers qui parsèment le paysage de la région dont elle est issue), sur le bonheur de la rencontre avec l' »autre » (en l’occurrence les Tchadiens puisqu’elle rappelle à l’assistance avoir été membre du groupe d’amitié parlementaire franco-tchadienne), et enfin sur l’espoir qui doit animer les jeunes du pays (y compris, croit-on comprendre, le jeune qui a parlé avant elle). C’est dans ce cadre qu’elle indique qu’elle attend du jeune musulman qu’il arrête de parler verlan et de porter la casquette à l’envers pour trouver un emploi. La confusion est comme naturelle entre jeunes musulmans et jeunes des quartiers populaires, car c’est bien de cela qu’il s’agit au fond. Les jeunes issus des quartiers populaires doivent se conformer à ce que les personnes qui tiennent les rênes de  ce pays attendent d’eux. Dit comme cela, ce n’est ni xénophobe, ni raciste, mais, par contre, c’est un sacré appel à la conformité sociale, ce que les sociologues nommaient jadis de l’ethnocentrisme de classe : arrêtez de jouer aux Apaches, aux Zazous, aux Blousons Noirs, etc., et vous trouverez votre juste place dans le monde du travail – à notre service… ajouterait cyniquement le marxiste de service.  Dans ce cadre,  le mélange entre l’appel à la conformité sociale et le discours sur l’Islam semble à la fois délétère et comique : je ne suis pas linguiste, mais je sais bien que le verlan constitue par excellence une autre manifestation de la créativité linguistique typique d’une langue (encore) vivante comme le français – c’est effectivement très énervant pour qui ne le comprend pas, mais c’est justement cela  l’un de ses buts, « ultra-français » si j’ose dire ; pour la casquette à l’envers, je propose d’attribuer un prix au concours Lépine de cette année à celui qui découvre un lien intrinsèque entre cette façon de  porter le chapeau et l’Islam.  S’il s’agit de poser les problèmes en termes  d’affichage culturel (et non religieux) de soi de la part d’une partie de la jeunesse populaire, Madame la Ministre devrait oser être plus cohérente : ce sont les modèles de « révolte consommée », largement importés au profit de la dream machine essentiellement nord-américaine,  qui parcourent la jeunesse populaire qui posent (peut être) problème.  Et surtout les raisons pour lesquelles ces produits de « révolte consommée » connaissent un tel succès dans certains segments de la jeunesse… les désormais célèbres « jeunes à capuche »… plus inquiétants certes que les « gothiques ».

En acte, certains acteurs de la majorité démontrent donc bel et bien que ce débat vise surtout à étouffer toute résurgence électorale du FN à la veille des élections régionales de l’an prochain en s’efforçant d’occuper le terrain de manière (pensée comme) républicaine. Or, selon une théorie assez bien connue en science politique, le parti qui a évoqué le premier un enjeu dans un espace public en reste comme propriétaire, il est crédité par le public de savoir mieux que les autres qu’en faire s’il est mis sur l’agenda public. Le débat sur l' »identité nationale » peut avoir cet effet de revivifier le FN, surtout s’il dure encore des mois dans ce style. On verra si cet effet se confirme  aux régionales de l’an prochain. On aurait alors une preuve  supplémentaire de la Résurrection d’entre les morts.

Je me suis du coup demandé si Eric Besson n’était pas un Lorenzaccio de génie. Il a quitté son parti, sa femme, ses enfants, toute la gauche bien pensante le honnit, et pourtant, n’est-il pas en train d’entrainer son nouveau parti, l’UMP, dans un piège? Cela ferait un beau thème de roman à suspens. E. Besson, qui a écrit un pamphlet contre N. Sarkozy et qui sait fort bien à qui il a affaire, se rend compte quelques semaines avant l’élection présidentielle que la gauche va perdre à coup sûr en 2007. Comment sauver la France? Il faut d’urgence pénétrer dans le premier cercle du futur grand leader. Il se rallie donc en pleine campagne; devenu ministre sans grande importance au départ,  il donne des gages de fidélité; il obtient un poste plus important, stratégique même dans l’équation électorale présidentielle;  il fait exactement tout ce qui peut le faire honnir de la gauche morale et humaniste (par exemple quelques renvois d’Afghans dans leur pays en guerre); et là, il lance un débat qu’il sait mortel pour l’UMP en ce qu’il offre un espace d’expression au FN. La majorité présidentielle perd alla grande les régionales de 2010,  la récente rodomontade de Martine Aubry se voyant déjà à la tête de toutes les régions se vérifie à la stupéfaction générale, la direction du FN passe en douceur du père à la fille; remercié lors du remaniement qui suit les régionales, Eric Besson devient ambassadeur de France à Nauru, et,  en 2012, le grand dirigeant qu’il a si bien servi est rincé  par la fille qui venge le père… Revenu de son exil, Eric Besson révèle alors la supercherie dans un livre co-signé avec sa femme (celle d’avant 2007) – et l’on discutera pourtant encore longtemps  à son propos de la théorie des deux glaives…

J’espère que mon scénario de politique fiction ne correspond en rien à la réalité, je m’en voudrais terriblement de faire échouer un plan aussi génial, d’esprit très mitterandien au fond, mais cela devrait traverser l’esprit de quelques esprits de droite. Si j’étais à leur place, je me poserais la question sérieusement.

Eric Besson = l’identité française?

Le ministre Eric Besson a décidé de lancer un vaste débat, à vrai dire dans des formes très bureaucratiques, sur « l’identité française aujourd’hui ». Je n’épiloguerais pas ici sur les arrière-pensées stratégiques de nature électoraliste  que cela peut représenter pour la majorité présidentielle.

J’ai eu du mal à ne pas rire quand j’ai entendu la nouvelle : en effet, la personne même d’Eric Besson incarne de fait par sa personne même une certaine idée de la France. Son ex-femme en particulier, vu ce qui a été publié dans l’Express du livre de cette dernière, l’a si j’ose dire habillé pour les prochains hivers – au delà des griefs proprement politiques que l’on peut avoir à son endroit. Quand le personnage public Eric Besson invoque les valeurs qui seraient au cœur de l’identité française et charge les préfets d’organiser la réflexion sur ce point, il faut bien avouer que cela ne donne guère une image providentielle de l’identité française, sauf à l’exclure lui-même de la communauté nationale. Un Malraux aurait été mieux dans le rôle, mais nous n’avons plus de Malraux en stock! En somme, le messager de ce débat me parait bien ordinaire, très ordinaire même. Va-t-on être cohérent alors et dire que l’identité française, c’est aussi ce qui fait qu’Eric Besson existe et qu’il  ne choque pas plus que cela, qu’il représente de fait les mœurs , privées et publiques, de bien des gens dans ce pays? Et que celui qui n’a jamais changé d’avis lui jette la première pierre! Bref, si l’identité française est une façade qu’il s’agit de présenter à soi-même et au monde, et éventuellement d’imposer aux nouveaux membres de la société française, Eric Besson nous en proposera-t-il une version qui justifie de sa propre existence, de ses propres choix, de son propre parcours? Par exemple, l’identité française (réelle), ce serait de fait  partager la phrase : « Il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis » , ou encore « Il faut savoir saisir sa chance ». C’est possible, c’est sans doute réaliste, cela saisit sans doute une part de l’âme nationale bien présente depuis les temps de l’ancienne monarchie de droit divin, mieux que des vaticinations moralisatrices à la Bernanos ou à la Mauriac sur le destin de la France. Tout cela me fait irrésistiblement penser au titre d’un vieux film (1984)  de Jean Yanne, « Liberté, égalité, choucroute », qui pourrait devenir à ce compte-là un nouveau lieu de mémoire.