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Défense des frontières

Étant à Berlin pour des vacances (bien ou mal méritées? agréables en tout cas), j’ai suivi de loin les événements de ces derniers jours.  Heureusement, au retour, Nicolas Sarkozy m’a réveillé de ma torpeur. En effet, dans le cadre de l’annonce qu’il allait demander conjointement avec l’Italie à la Commission européenne  d’étudier une réforme de l’espace Schengen, suite à l’afflux d’immigrés clandestins tunisiens sur le territoire européen, ce dernier a fait usage d’une forte expression pour qualifier le sens de son action « la défense des frontières ».

Venant d’Allemagne en étant passé par Strasbourg pour une rapide halte, j’ai subi du coup comme un court circuit neuronal : diable, nous en étions déjà là, j’avais manqué des épisodes comme ces touristes de la plage d’Ostende de l’été 1914 que décrit Stefan Zweig dans le Monde d’hier ayant juste eu le temps de plier bagage par le dernier train avant l’invasion, l’Ennemi se pressait donc aux portes, et il fallait défendre les frontières… comme à Wissembourg en 1870,  comme sur la Meuse  en 1940…  ILS ARRIVENT! SIE KOMMEN! Aux armes, citoyens ! No Pasaran!  Ô Sainte Geneviève, protégez-nous de vos exhortations et de vos prières de ces nouveaux païens! On excusera ce pataquès symbolique, mais ce « défense des frontières » pour quelqu’un qui revenait de chez l’ennemi héréditaire, cela m’a fait tout drôle. Du coup, comme citoyen lyonnais, je voulais m’engager de suite dans l’armée Bourbaki, et aller secourir de mon courage les Belfortains  assiégés par le  Prussien, mais vu mon âge…

Eh oui, dans la rhétorique populiste, il faut augmenter les doses pour être efficace, et, là, cela m’a vraiment fait comme un shoot, nous ne sommes pas loin des hordes teutonnes déferlant sur la vertueuse Patrie du droit et de l’humanité.

Mais, par le Dieu des batailles,  notre Empereur saura écraser de ses légions ramenées en hâte de lointaines et vaines campagnes contre les Parthes ces Childéric, Attila et autres fourbes aux yeux vitreux de haine et de convoitise. Rome sera sauvée!

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Philippe Askenazy, Les décennies aveugles. Emploi et croissance 1970-2010.

Le débat de l’élection présidentielle 2012 se profile décidément à l’horizon. Le livre de l’économiste Philippe Askenazy, Les décennies aveugles. Emploi et croissance 1970-2010 (Paris : Le Seuil, 2011), contribue avec quelques autres à ouvrir le bal  des contributions à un « nécessaire renouveau ». L’auteur a décidé d’y aller fort et, comme on dirait au tennis, avec un puissant jeu de fond de cour qui laisse peu de chances à l’adversaire. A l’en croire, pratiquement toutes les politiques économiques menées en France depuis 1970, par la droite ou par la gauche indifféremment, ont complétement échoué, manqué le coche de l’histoire, et, surtout, elles ont empiré les problèmes rencontrés plutôt qu’autre chose faute d’avoir bien compris ce qui se passait, ou pire encore, faute de tenir compte des évaluations disponibles des politiques déjà menées.

Pour établir ce point, P. Askenazy se livre à une relecture – qui constitue une utile présentation, ou révision, selon les lecteurs – des politiques de l’emploi depuis la fin des années 1960. Si je schématise sa pensée, les dirigeants, mal conseillés par des experts aussi peu finauds que pérennes dans leurs belles carrières, ont commis une double erreur :

– d’une part, une trop grande fixation sur les aspects macroéconomiques, autrement dit sur les « grands équilibres » – même si, au fil du temps, l’auteur montre aussi qu’entre le « barrisme », réellement rigoureux de la seconde moitié des années 1970, et les déficits qui se creusent des années 2000, alors que « la France est en faillite », si le discours reste le même, les réalités différent du tout au tout;

– d’autre part, et c’est là sa véritable obsession tout au long de l’ouvrage, une fixation, délétère au final, sur le fonctionnement microéconomique du marché du travail. A travers les gouvernements de couleur variée depuis 1970, on retrouverait au fond toujours les même diagnostics : 1) les jeunes sont massivement au chômage parce que, par nature (indolence et rêverie), peu productifs – donc il faut trouver un « truc » (alias un « plan », un « dispositif », un « contrat », etc.) pour que leur embauche coûte le moins possible aux entreprises qui se donnent le tracas de les embaucher, « trucs » successifs qui commencent avec le « barrisme » dans les années 1970 et qui ne cessent de revenir sous des formulations diverses – la prophétie d’une nature improductive de la jeunesse finissant par segmenter définitivement le marché du travail à son détriment; 2) idem mutatis mutandis pour  les plus de 50 ans avec des résultats similaires ;  3) le coût pour les entreprises du travail non qualifié est trop élevé au regard de la productivité d’une bonne part de la main d’œuvre – il faut donc alléger les « charges » de ces dernières pour l’emploi des moins qualifiés – et sur ce point, droite et gauche se situent sur la même ligne, comme l’auteur le montre en détail pour  l’adoption des « 35 heures » (p. 169-173); 4) le marché du travail souffre de rigidités et de difficultés d’« appariements » entre offre et demande de travail – sorte de mythe d’un trésor caché d’emplois qu’il suffirait de découvrir au coin de le rue.  Pour l’auteur, en 40 ans de politique économique, la France est désormais allée au bout de ces logiques de flexibilité/segmentation du marché du travail, mais, au total, tout cela n’a réussi qu’à développer effet pervers sur effet pervers (particulièrement en matière de statut de la jeunesse, de rapport hommes/femmes sur le marché du travail, ou de difficultés des seniors à rester dans l’emploi), tout en détériorant de plus en plus au fil des décennies les finances publiques.

Que fallait-il faire alors? L’auteur admet, et souligne même, qu’il n’était pas facile de comprendre en 1970 ce qui allait se passer, à savoir une nouvelle « Révolution industrielle » (cf. chap. 1, « Une nouvelle révolution industrielle américaine », p. 17-54). En fait, bien qu’il n’utilise pas le terme, les pays occidentaux, et en premier les Etats-Unis, sont entrés dès le milieu des années 1960 dans une phase de « destruction créatrice » liée à l’invention des technologies de l’information, puis, à leur diffusion à l’ensemble des activités économiques.  Les Etats-Unis, pays leader sur ce point, auraient imposé au reste du monde, dans la mesure même où ce sont eux qui ont défini les paramètres de l’usage de ces technologies nouvelles,  un certain style d’organisation du travail, le « productivisme réactif », selon le vocabulaire de l’auteur. Ce dernier impose une  réinvention permanente des postes de travail et repose sur une forte qualification initiale de la main d’œuvre disponible qui permet ces mutations incessantes.

Du coup, les dirigeants français ont fait une double erreur : ne pas comprendre dans un premier temps jusqu’au milieu des années 1980 qu’une Révolution industrielle était en cours (malgré des signaux faibles dès la fin des années 1960 de la part de certains experts), et quand ils l’ont compris (pour une partie d’entre eux), ne pas voir appuyé à fond et avec constance sur les deux grands leviers disponibles : l’éducation et la R&D, ou de l’avoir fait de bien mauvaise manière. De ce point de vue, l’auteur distingue bien une opposition droite/gauche : le PS et ses alliés quand ils ont été au pouvoir ont eu tendance à  en faire plus pour l’éducation que la droite – ainsi, vu les alternances depuis 1986, cela signifie que la politique éducative n’a pas été poursuivie avec la constance nécessaire, puisqu’elle n’a jamais bénéficié d’un consensus droite/gauche – contrairement à la réduction des charges sur les bas salaires… De ce dernier point de vue, on imagine aisément (p. 226-227) ce que pense P. Askenazy de la politique, menée depuis 2007, de suppressions de postes dans la fonction publique, qui revient entre autres à diminuer le nombre d’enseignants. (J’entendais ce matin que même la très gentillette PEEP avait fini par se réveiller… le mouvement populaire s’élargit chaque jour… après les magistrats, les mères de famille… ) Sur la R&D, l’opposition semble moins tranchée : ici, ce que P. Askenazy constate, c’est la passion pour les réformes institutionnelles de la recherche publique qui semble habiter les responsables successifs : Claude Allègre, Valérie Pécresse, même combat! Plus inquiétant encore me semble être sa description/dénonciation (p. 240-244) de l’actuel « Crédit impôt recherche ». A le suivre, loin d’aider à augmenter vraiment l’effort de R&D du secteur privé français, le gouvernement aurait construit (par mégarde? par refus d’écouter les économistes?) une magnifique « béquille du capital » (comme on disait dans les années 1970). Celle-ci aurait permis aux plus grands groupes français de maintenir en 2009 leur profitabilité au plus fort de la crise mondiale…

Le moins que l’on puisse dire, c’est que P. Askenazy dresse un sombre tableau, et il me semble  que l’UMP devrait lancer une fatwa à son encontre à la lecture des deux derniers chapitres (chap. 6 « 2002-2007 : la décomposition », p. 189-212, et chap. 7, « 2007-2010 : l’avalanche », p. 213-244), tant la politique économique suivie depuis 2007 apparait dans ces pages comme une suite désespérante d’échecs (défiscalisation des heures supplémentaires ou TVA réduite dans la restauration par exemple), ou, au mieux, de demi-mesures (fusion mal financée et organisée ANPE/ASSEDIC, ou réforme de la représentativité syndicale).

Comme P. Askenazy ne parait pas viser pas le suicide en masse de ses lecteurs, ou leur émigration pour d’autres cieux, que propose-t-il?

Premier point, peu original mais crucial : un grand bond en avant de l’éducation à tous les niveaux de la maternelle à l’enseignement supérieur, afin d’adapter la population active aux nécessités de la révolution industrielle en cours. Il insiste d’ailleurs sur la nécessité de viser le plus haut possible, et, par exemple, d’abandonner la priorité (relative) aux formations qualifiantes courtes  (bac+2) dans le supérieur, au profit du master et du doctorat. A court terme, ce grand bond en avant profiterait aux jeunes enseignants à embaucher de la maternelle au supérieur, aux mères/pères de famille trouvant plus facilement un mode de garde, et permettrait d’attirer en France des dizaines de milliers d’étudiants étrangers grâce à un rapport qualité/prix favorable de nos formations.

Deuxième point, toujours peu original à mon sens : de la R&D, de la R&D, toujours et encore de la R&D. Et surtout de la recherche fondamentale guidée par le flair des chercheurs et pas seulement de la recherche appliquée guidée par les nécessités supposées des groupes industriels déjà présents sur le territoire. Évidemment, ce genre de propositions va exactement à l’encontre des esprits animaux des administrateurs de la recherche, qui veulent savoir exactement, bientôt à la minute près, ce que font ces satanés de (fainéants de) chercheurs et aussi quand cela va enfin rapporter! (On voit le brillant résultat d’une telle recherche guidée par les impératifs financiers dans l’univers de la pharmacie, où l’on n’a pas fait de percée majeure en matière de médicaments depuis des décennies. Et je ne parle pas du Mediator! )

Troisième point, qui, à mon avis, ne va pas que lui attirer des amitiés dans l’univers des experts économistes : arrêter de bricoler le marché du travail, et abandonner la théologie de l’incitation fiscale (alias « dépenses fiscales » qui, après évaluations, s’écroulent en général dans l’insignifiance ou dans l’effet d’aubaine) pour revenir à des interventions directes de l’État dans les domaines clés pour le bonheur public par des créationsHorresco referens! Ouvrez-vous bien grandes, ô portes de l’Enfer,  pour ce suppôt attardé du « socialisme qui ne marche pas », de la « gréviculture », de la « planification » et du « fonctionnariat »de postes de fonctionnaires.  P. Askenazy fait en effet remarquer que, vu le coût pour les finances publiques de certaines mesures destinées à créer de l’emploi (comme la TVA réduite dans la restauration), il serait peut-être à tout prendre moins cher et plus avisé de créer des emplois publics.  Ceux-ci, en plus, répondraient à des besoins sociaux (éducation, sécurité, santé, dépendance, etc.) – et auraient de surcroît l’avantage de permettre à une partie des jeunes de trouver des emplois stables. Par contrecoup, ces recrutements publics  remettraient un peu de rapport de force du côté de l’ensemble des jeunes  sur le marché du travail.

(Incidemment sur ce point, j’ai cru comprendre en écoutant France-Inter que l’économiste Thomas Piketty, qui lui propose une grande réforme fiscale, écartait totalement l’idée que l’on puisse rayer d’un trait de plume les allégements pour les entreprises sur les bas salaires… sans citer P. Askenazy d’ailleurs, mais la flèche du Parthe semble avoir été lancée. A suivre.)

Quatrième point, où là P. Askenazy fait preuve d’imagination et d’audace. Les autorités françaises doivent comprendre que, pour profiter de la révolution industrielle en cours, il faut choisir des créneaux porteurs. Pour sa part, il propose l’éducation supérieure et surtout la santé (p. 292-303). Il propose de fait un renversement complet de logique de la discussion publique  : tout le débat visible sur la santé porte en effet en France sur son coût exorbitant (le « trou de la Sécurité sociale », le « déficit de l’hôpital public », etc.) ; même les 35 heures ont été introduites à l’hôpital dans ce registre, en refusant par principe toute création correspondante d’emplois statutaires générant un chaos du plus bel effet (qui n’a pas été sans effets sur l’échec de Lionel Jospin en 2002). P. Askenazy propose d’aller en sens inverse : la performance en matière de santé , déjà comparativement bonne en France selon les comparaisons internationales, deviendrait d’une part une source de longévité en bonne santé. Celle-ci procurerait à l’avenir des masses de travailleurs productifs, d’autant plus longtemps que leur formation initiale a été longue. La santé  (publique) offrirait d’autre part un service à vendre à nos voisins européens qui suivraient la pente inverse. La France deviendrait « l’hôpital du continent » (p. 303) – formule malheureuse dont un militant UMP devrait immédiatement s’emparer pour se gausser à bon compte.

Quels sont les perspectives politiques du « programme Askenazy »? Plutôt faibles, en raison même de ce qu’il explique dans son ouvrage. Il y dénonce un certain court-termisme des décisions prises par les différents gouvernements. Ceux-ci  cherchent par toutes les ficelles accumulées depuis 1970 à juguler la montée du chômage. Chaque gouvernement réinvente la roue, et plus amusant à suivre tout au long du texte,  voit les mêmes hommes / femmes depuis 1970 poursuivre le (lourd) héritage de Raymond Barre. Or, de ce point de vue, les deux grands présidentiables socialistes (selon les sondages), Martine Aubry et Dominique Strauss-Kahn, apparaissent comme des habitués des mêmes recettes médiocres aussi pratiquées par le camp d’en face. Si l’un ou l’autre accède à la Présidence en 2012, sauront-ils se renier? penser vraiment différemment les choix  économiques à faire? Manuel Valls semble encore pire de ce point de vue, lui qui pense que les 35 heures constituent encore un problème. Que reste-t-il? Ségolène Royal, François Hollande et Arnaud Montebourg…  Mouais…  Au delà des personnes,  est-ce qu’un président socialiste osera une fois élu en 2012 dire qu’il faut créer massivement de l’emploi public pour préparer l’avenir, et ne va pas s’arrêter de le faire au premier coup de sifflet bruxellois?  Comment face au chômage de masse ne pas essayer encore une fois les vieilles recettes? En effet, si je comprends bien les idées de P. Askenazy, une vraie reprise de la croissance dans les pays développés – la France ne fait pas exception –  ne peut être durable que si elle repose sur une percée technologique majeure dans un domaine qui correspond à un besoin mondial (l’auteur semble beaucoup admirer  la capacité de Londres à avoir réussi à monopoliser à son profit les nouveautés de la finance permises par la révolution de l’informatique). Or une telle perspective prend du temps, beaucoup de temps, dix ans, voire plus, une bonne vieille mesure pour l’emploi des jeunes, des vieux, des femmes, des handicapés, peut avoir un effet rapide, que l’électeur peut percevoir.

Au total, un livre excellent, critiquable sans doute parce qu’il veut trop étreindre, comme avec son traitement un peu léger de la financiarisation du capitalisme (p. 214-219), mais qui devrait nourrir – comme on dit! – le débat public.

Ps. L’ironie veut que le soir même où j’avais écrit ce post et m’était imprégné  de ce fait des propos de P. Askznazy, le Président de la République se livrait à un exercice de propagande communication sur TF1. Et ce dernier a abordé – tout de même il n’y a pas comme problème dans ce « vieux pays » que des saintes que des monstres égorgent aux coins des bois! – la question du chômage… Or les annonces faites ont été exactement dans le droit fil de ce que P. Askenazy décrit et décrie dans son livre. Le demi-milliard d’euros supplémentaires annoncé va servir à faire de l’emploi aidé pour les jeunes et les chômeurs de longue durée, de la formation plus ou moins raté hors entreprise dont on sait qu’en France (et ailleurs) elle n’a aucun effet sur l’emploi (d’après P. Askenazy).  Seul l’accent mis sur l’apprentissage (donc sur une formation en entreprise) est sympathique et raisonnable (encore qu’on vient de le supprimer de fait pour les enseignants débutants…), mais va encore une fois reposer sur les seules finances publiques (puisqu’il y aura un « bonus/malus » pour les entreprises en fonction de leur taux d’apprentis, « bonus/malus » dont on devine aisément qu’il va finir en pratique exclusivement en « bonus »… j’entends en effet déjà Madame Parisot gémir à propos du « malus »… « Ma cassette, ma cassette, on a volé ma cassette »…). P. Askenazy n’aura donc pas de mal à mettre à jour son ouvrage pour la (souhaitable et nécessaire) édition de poche de son ouvrage. C’est reparti comme en 1974-1980 en somme, et cela traduit un vrai manque d’imagination. (En même temps, du point de vue électoral, on sait désormais comment finit le show si on part sur ce genre de « traitement social du chômage » version 2010.)

 

Christophe Guilluy, Fractures françaises.

C’est peu de dire que j’ai hésité à chroniquer ce livre de Christophe Guilluy, Fractures françaises (Paris : François Bourin Editeur, 2010) sur mon blog. En effet, l’auteur inscrit dans son texte comme destinataire idéal de ses propos d’hypothétiques leaders d’une gauche qui retrouverait le goût et le sens de la « Question sociale », mais, à raison même de  son contenu sociologique, j’ai plutôt l’intuition que seuls Martine Le Pen ou Bruno Gollnish pourraient faire de cet ouvrage leur livre de chevet. En un sens, s’il se veut une intervention politique dans le débat au service de la gauche, ce livre s’avère  totalement raté, dans la mesure où le diagnostic qu’il pose avec quelque justesse revient à souligner l’impasse définitive dans laquelle la gauche de gouvernement se situerait.

Quelle est donc la thèse de cet ouvrage, que le lecteur supposera du coup comme particulièrement sulfureux? Christophe Guilluy, en tant que géographe, propose une  interprétation de la structuration sociospatiale de la société hexagonale. (Je dis hexagonale, pour souligner justement qu’il s’inquiète de l’éclatement de la société française en segments séparés.) On verrait dans les trois dernières décennies naître deux hexagones avec des logiques contrastées : d’une part, les grandes métropoles (Paris, Lyon, etc.) deviendraient le lieu d’une cohabitation sur un espace restreint entre les classes profitant économiquement de la globalisation de l’économie capitaliste et attirés culturellement par l’idée de mobilité permanente, de cosmopolitisme, de mélange des cultures, et les groupes sociaux les plus économiquement désavantagés présents dans l’hexagone, essentiellement constitués de personnes sous-qualifiés issus de l’immigration familiale d’après 1974; d’autre part, le reste du pays où se seraient en quelque sorte réfugiés les autres habitants, le gros de la population française, la majorité des ouvriers et des employés en particulier. C’est là le principal message du livre : sur les dernières années, la France des « petits » (pour reprendre une terminologie ancienne) est devenue invisible aux yeux des médias et des décideurs publics parce qu’elle s’est dispersée façon puzzle loin des métropoles. Cette dispersion s’explique par deux aspects principaux : d’une part, les « petits » ne peuvent pas se payer le luxe de subir les effets de l’insécurité provoquée dans les quartiers de banlieue, en particulier d’habitat social, par une minorité de délinquants parmi les plus miséreux, conduites déviantes d’une minorité que l’action publique s’avère incapable d’enrayer; d’autre part, l’explication se trouve là plus sulfureuse, ces « petits », essentiellement des personnes issues des immigrations intérieures à la France ou des pays européens proches, ne peuvent pas supporter le choc, que l’auteur qualifie de culturel, de se retrouver désormais en minorité numérique dans des quartiers qui furent autrefois les leurs. Il y aurait bel et bien en France des « effets de substitution » de population dans certaines banlieues.  Les nouveaux minoritaires, ex-majoritaires des quartiers populaires des villes-centres et des banlieues, recherchent du coup, via l’acquisition d’une maison individuelle loin des métropoles, la sécurité de sentir de nouveau l’autochtone d’un lieu.

Les cartes en moins et l’accent sur l’immigration en plus, Christophe Guilluy reprend donc ici la thèse qu’il avait déjà exprimé avec Christophe Noyé dans son très pertinent Atlas des nouvelles fractures sociales. Les classes moyennes oubliées et précarisées (Paris : Autrement, 2004). Pour lui, contrairement au halo médiatique constitué par le « problème des banlieues », la France des petits, des sans grade (toute allusion…) qui souffre des effets de la mondialisation (au sens économique et culturel), autrement dit la vraie Question sociale du point de vue quantitatif et non pas de celui, médiatique, des émeutes urbaines, voitures brûlées, et autres hauts faits de la racaille qu’il faut karchériser pour parler en Sarkozy, s’est déplacée dans le péri-urbain ou le rural profond. Elle en est devenue du coup invisible. Les politiques publiques font largement erreur dans  leur focalisation sur les banlieues parce qu’elles réagissent plus à chaud à des hauts faits médiatisés qu’à la vague de fond qui restructure le territoire.

Malheureusement, la thèse reprise en 2010 n’est tout de même pas loin d’une vision ethnicisée de l’hexagone. L’auteur s’en défend hautement, et critique au contraire l’opposition inclus/exclus largement utilisée dans les médias et le débat public, qui n’est finalement qu’une autre façon  républicaine de dire Français de souche/Immigrés, voire Blancs/Pas blancs. Pour lui, le problème des banlieues  résulte avant tout de la dynamique des marchés du travail métropolitains, qui n’offrent pas de perspectives d’emplois à des populations sans qualifications issues du regroupement familial, et de l’existence d’une offre locative sociale, au départ destinée à loger les ouvriers de l’industrie de ces métropoles, qui accueille ces populations économiquement surnuméraires.  Cependant,  à le lire, il n’est pas sûr qu’il ne tende pas à renforcer  l’approche Français de souche / Immigrés : certes, il insiste sur le fait que la plupart des immigrés ne vivent pas dans les banlieues, que ces dernières, pour une grande partie de leurs habitants, ne sont  en réalité qu’un lieu de passage dans un parcours biographique ascendant, qu’il existe finalement plus de chances de réussite professionnelle pour un jeune de banlieue que pour celui du rural profond, qu’au total, contrairement à ce qui est souvent dit, l’État et les autorités municipales concernées n’ont pas du tout baissé les bras dans ces quartiers que les tendances lourdes de l’économie tendent à appauvrir et y offrent plus de services publics que dans le rural profond, ne serait-ce que parce, désormais, ces banlieues construites dans les années 1950-1970 se trouvent relativement proches du centre de la métropole par rapport au reste de l’habitat diffus construit depuis   ; mais il souligne aussi la profonde ghettoïsation de ces banlieues, où les jeunes descendants d’immigrés familiaux ne rencontreraient plus que des semblables, où les mariages se feraient de plus en plus au pays, pour ne pas dire « au bled », et où une perception ethnique de la réalité l’emporterait désormais chez tout un chacun (y compris chez un maire de banlieue comme Manuel Valls). L’auteur dénonce à la fois avec force des élites qui ne verraient plus la France qu’à travers une opposition villes-centres/banlieues, majorité blanche/minorités ethniques, et en même temps, il renforce par de nombreuses données sociologiques cette impression de la création de ghettos ethniques (contrairement à l’opinion dominante, me semble-t-il, chez les sociologues).

Du coup, le livre finit par imposer l’idée d’une tripartition de l’espace social :

– centres-villes bourgeois et anciens quartiers populaires des villes gentrifiés qui abritent les gagnants de la mondialisation, avec éventuellement une cohabitation dans les anciens quartiers populaires de « bobos » et de sous-prolétaires d’origine immigré récente (ce qui correspond à la diversité du bâti). C. Guilluy fait remarquer que les « bobos » s’accommodent fort bien de la présence de ces « exclus » tant que la cohabitation reste distante malgré la proximité spatiale, surtout quand ces mêmes « bobos » peuvent obtenir grâce à leur présence la baisse indirecte des services qu’ils achètent. L’auteur cite les restaurants abordables grâce au travail au noir en cuisine, on pourrait aussi citer la garde des enfants, le repassage, etc. . Il ajoute quelque peu perfidement que, si les écoles primaires restent peu ségrégées dans ces quartiers ex-populaires entre rejetons des « bobos » et ceux des « exclus », les collèges le sont déjà beaucoup plus, pour ne rien dire des lycées. Comme j’habite à la Guillotière à Lyon, je ne peux qu’accepter son diagnostic, même si mon îlot (au sens urbanistique) appartient sans doute à la petite bourgeoisie depuis les années 1950.

– les banlieues ex-ouvrières, devenus le lieu de concentration de « toute la misère du monde », que, finalement, la France « accueille » selon l’auteur plus que ne le prétend le discours officiel. Elles représentent effectivement selon lui le lieu de l’insécurité, et connaissent une rotation rapide des populations. N’y restent que ceux qui n’ont pas encore trouvé les moyens d’aller ailleurs. Ces quartiers sont en train de devenir des ghettos en dépit des efforts des autorités publiques, et forment en tout état de cause le cul-de-basse-fosse de la société métropolitaine.

– le reste, la France profonde des villages, petites villes, tout ce qui se trouve loin des métropoles. Cette France-là accueille la majorité des classes populaires, de ces 60% d’ouvriers et d’employés qui constituent encore aujourd’hui la population active. Cette France-là se trouve être selon C. Guilluy la grande perdante de la mondialisation économique et culturelle en cours. La présentation de la situation par l’auteur  parait tellement négative que cela m’a fait penser à ce que décrivent les géographes sociaux pour la Roumanie post-communiste d’après 1989 : un vaste mouvement de repli vers la campagne de la part des populations ayant perdu leur travail en ville à la faveur de la transition vers l’économie de marché. Mutatis mutandis, à très bas bruit médiatique, on observerait un phénomène assez similaire en France – qui rencontrerait aussi les effets de la décentralisation productive des années 1960-1970 qui avait déplacé le gros du monde ouvrier loin des anciennes grandes métropoles de la première industrialisation. Bien que C. Guilluy n’aille pas jusque là, il faudrait s’interroger sur l’origine sociale de ces exilés volontaires des métropoles, ne seraient-ce pas en grande partie les enfants ou petits-enfants de l’exode rural des années 1950-60? Quant aux actuels licenciés ou aux menacés de l’être à terme des usines des petites villes et de la France rurale, ne sont-ils pas en majorité des descendants des ruraux de cette même région?

La thèse selon l’usage que C. Guilluy  lui destine vise clairement à avertir la gauche de gouvernement qu’elle doit se préoccuper plus de cette France aussi invisible  dans les médias que  majoritaire dans les faits. Pour l’auteur, qui n’est pas un économiste à la Pangloss pour lequel  tout se trouve aller pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles, il ne fait en effet aucun doute que l’insertion actuelle de la France dans la mondialisation, dans la division internationale du travail, profite à certains groupes sociaux et pas à d’autres. Il y a d’évidence des gagnants et des perdants, à la fois sur le plan économique, mais aussi en terme de définition  de ce que doit être une vie réussie, à savoir mobile, nomade, cosmopolite, où, comme dirait Madame Parisot, tout comme l’amour, rien ne dure.

Malheureusement, en raison même de l’acuité de sa description, je ne perçois aucune raison pour laquelle la gauche de gouvernement, le PS en particulier, changerait radicalement son fusil d’épaule. Ses grands leaders métropolitains – les maires des grandes villes – s’affichent à 100% pour l’insertion de leur cité dans la mondialisation – et le gros de leur électorat avec! Allez donc raconter aux maires de Paris,  Lyon,  Strasbourg, ou même Lille, Nantes, Rennes, Montpellier, ou Toulouse, qu’il faudrait un peu réfléchir de manière vraiment critique à cet aspect là des choses. Ne parlons pas non plus des élites  du PS français servant dans les organisations internationales : un DSK ou un Pascal Lamy ne peuvent pas admettre une seconde que la division du travail mondial doive être remise en cause. Il faut l’approfondir au contraire par une meilleur régulation pour qu’elle soit plus juste et efficace. Le PS a certes adopté le concept de « juste échange », mais, pour l’instant, cela reste un slogan sans contenu réel en matière de politiques publiques proposées. Bien sûr, il existe à gauche du PS une autre (petite) gauche de gouvernement, le Front de gauche en particulier. Ce dernier pourrait prendre en charge l’avertissement de C. Guilluy, mais elle ne se trouve qu’au début d’un difficile parcours de (re)construction. Je la vois mal avoir un candidat qui arriverait  en tête des candidats de gauche au premier tour de la Présidentielle de 2012…

On pourrait imaginer cependant que des élus de la France profonde relaient ce message. Hormis le fait qu’il existe sans doute autant d’élus de gauche, de droite ou du centre, ou officiellement sans étiquettes, concernés par cette longue agonie de la France qui se lève tôt, comme on le voit à chaque fermeture de site industriel un peu médiatisé,  il me parait pour l’instant improbable qu’une coalition d’élus de cette France profonde arrive à se faire entendre sur ce thème, et amène la France à changer d’insertion dans la division internationale du travail. Il y a certes eu des étincelles médiatisées (comme le député chanteur…), il y a certes des mouvements de défense des services publics locaux, mais, au total, il est bien peu probable que les métropoles écoutent la France profonde : les intérêts objectifs divergent, et les métropoles  contrôlent le sens de la situation. Pour paraphraser Marx, toute cette France populaire  de l’habitat individuel diffus, que décrit Christophe Guilluy, se résume  à un immense sac de pommes de terre, dont pour l’heure ne menace de sortir aucun mouvement social d’ampleur. (On me dira que, lors de l’actuel mouvement contre la réforme des retraites, les petites villes connaissent de grosses manifestations, mais, pour les médias nationaux, cela reste presque invisible – et bien moins visible que les émeutes dans le cœur des métropoles lyonnaises et parisiennes.)

En fait, en lisant C. Guilluy, et en ajoutant foi à sa description, la vraie question que je me suis posé, c’est finalement pourquoi le Front national fait au total des résultats électoraux si médiocres, alors que la situation lui est, à l’en croire, si objectivement favorable : mondialisation qui appauvrit le gros des  Français et leur fait perdre le sentiment d’être chez eux et les oblige à se mettre au vert, immigration de toute la misère du monde largement hors de contrôle, banlieues en proie à la délinquance venue d’immigrés, création de ghettos, État et autorités publiques de bonne volonté mais impuissants, etc. . C. Guilluy donne lui-même en creux une réponse en soulignant, qu’au vu des sondages, les classes populaires restent attachés à des valeurs d’égalité. Cette allusion à des données de sondage m’est apparue un peu incohérente avec la démonstration générale du livre qui tend au contraire à n’étudier que ce que les gens font en « votant avec leurs pieds » et non ce qu’ils disent lors d’un entretien de sondage. Tel « bobo » cosmopolite et tolérant n’hésitera pas une seconde à s’affranchir de la carte scolaire au niveau du collège pour que son héritier ne souffre pas de la présence d’enfants d’exclus dans sa classe. Laissons donc de côté ce que répondent les gens (sauf à supposer que le peuple soit honnête et les bobos hypocrites – ce qui est possible!). Pour ma part, j’attirerais l’attention  sur  les mécanismes institutionnels de la Cinquième République et  sur la pratique du cordon sanitaire contre le Front national lors des scrutins à deux tours qui érodent depuis longtemps l’impulsion frontiste. Sans possibilité de tisser un réseau de maires, de conseillers généraux,  de s’implanter dans les institutions locales, le FN ne peut aller bien loin. La vraie leçon de ce livre devrait plutôt être tiré à droite : il faut rester sur la ligne chiraquienne (du moins celle de la fin de sa vie politique), surtout ne pas leur entrouvrir la porte, sinon cela sera le déferlement.

Pour ne pas laisser le lecteur sur une telle impression négative, je voudrais souligner une ligne d’espoir que l’auteur ne met pas assez en valeur  à mon sens bien qu’il en parle. En fait, sur les 40 dernières années, les immigrés ou leurs enfants se sont spatialement répandus partout dans le territoire hexagonal. La France profonde se trouve elle-même bien plus métissée qu’il y a cinquante ans. De fait, ce sont aussi  des descendants d’immigrés plutôt récents qui se replient dans les campagnes, qui veulent eux aussi leur maison individuelle. En dehors de quelques maires qui essayent d’empêcher ce genre d’évolutions, la diversité des origines s’impose progressivement partout, tout en suivant un modèle de vie individualiste qui n’a pas grand chose de lointain. C’est un beau gâchis écologique, mais il est possible que cela soit en fait un bon investissement pour la fameuse cohésion sociale.

Ps. Article de C. Guilluy dans le Monde du samedi 6 novembre (page 20, Débats) intitulé « Un conflit révélateur de nouveaux clivages. L’insécurité sociale grandit ». A noter qu’il n’évoque l’immigration qu’en toute fin d’article, contrairement au poids que prend cet aspect dans son ouvrage. Le constat (bienvenu par ailleurs) de l’insécurité sociale, comme il le dit, ne prend pas alors la même coloration.

Ps. Mardi 29 octobre 2013, un lecteur m’a fait remarquer mon erreur sur l’orthographe du nom de l’auteur. Je l’ai corrigée dans le titre et dans le corps du post. J’en profite pour remarquer que l’auteur a bien fait du chemin avec sa thèse qui semble avoir commencé à imprégner le sens commun sociologique. Le livre a été réédité en poche récemment, sous le même titre, chez Champs essais, Flammarion, octobre 2013.

Sarkozy au taquet (III) : mais comment se débarrasser des indésirables?

Après les déclarations péremptoires du « discours de Grenoble » de N. Sarkozy, le gouvernement de François Fillon essaye de prouver sur le terrain à l’opinion publique qu’il est capable d’expulser à tour de bras les divers campements illégaux présents sur le territoire français métropolitain.

Du côté des « gens du voyage » (français), la situation bordelaise, due par ricochet à une expulsion dans une ville voisine, montre que ces derniers sont capables de se mobiliser pour défendre ce qu’ils considèrent  être leur droit à la mobilité dans de bonnes conditions – y compris en retournant la rhétorique xénophobe à leur avantage.  Leur utilisation du blocage routier comme répertoire d’action les fait du coup ressembler aux autres catégories de la population, peu nombreuses, mais disposant de véhicules/engins permettant de troubler la circulation  (agriculteurs, taxis, routiers, etc.). Il y a toujours dans ce cas-là un jeu entre les forces de l’ordre et les manifestants qui tourne autour de la valeur vénale des véhicules/engins utilisés. Ici, la situation se complique du fait que les véhicules/engins constituent, non seulement l’outil de travail, mais aussi l’habitat, des personnes mobilisées… Au delà de cette querelle bordelaise, ces incidents signent l’échec de la loi Besson. Je me demande d’ailleurs s’il ne faudrait pas avoir une réflexion, inspirée par une approche à la Elinor Ostrom, sur la création et la gestion de ces aires d’accueil pour nomades. Est-ce que, dans le fond, les communes en tant que collectivités dirigées par des élus -même bien intentionnés – des  sédentaires du lieu sont en état de créer et de gérer ce genre de services? De fait, au delà du problème de discrimination, de refus de leur présence par la majorité des populations dans les communes que transcrivent beaucoup de maires dans leurs politiques municipales de non-accueil (ou de mauvais accueil), n’y a-t-il pas un problème d’incitations? d’institutions?  Ne faudrait-il pas faire des gens du voyage les responsables directs de leur propre hébergement? Par ailleurs, pour avoir vu plusieurs années de suite, le campus de Grenoble utilisé par les gens du voyage pendant une bonne partie de l’été, je ne me fais guère d’illusions sur la réalité des nuisances provoquées par certains d’entre eux. Les réticences de certaines municipalités ne sont pas sans fondements réels. Une année,  sur le campus de Grenoble, à force de se comporter comme des sagouins, des gens du voyage avaient d’ailleurs réussi une mobilisation transversale des autres usagers du campus à leur encontre, rassemblant pour une fois personnels administratifs, enseignants-chercheurs, chercheurs, et étudiants, de toutes les institutions du site. L’adage néo-conservateur bien connu  se vérifiait : « Un conservateur, c’est un libéral qui a été agressé. » A l’époque, Le Dauphiné libéré, toujours à la pointe de l’édulcoration des situations problématiques (c’est-à-dire donnant de quelque façon raison aux extrêmes) faisait de louables efforts pour présenter la situation sous le jour le moins défavorable possible  à ces mêmes gens du voyage.

Du côté des Roms (étrangers!), on sent venir les abcès de fixation (accueil dans des gymnases) , et, quand j’entends que l’État roumain s’engage à faire un grand effort pour l’insertion des Roms rapatriés de France, je ne peux que prévoir l’impasse. A moins de les mettre dans des camps  en Roumanie gérés par des anciens de la Securitate (s’il en reste qui n’ont pas fait fortune dans la nouvelle Roumanie…), ou de leur supprimer leurs passeports sous quelque motif fallacieux, ils reviendront inévitablement. Actuellement, sous l’égide du FMI et de l’Union européenne, sait-on bien que l’État roumain se trouve contraint de couper drastiquement dans ses dépenses. Les salaires des fonctionnaires ont été ainsi réduits de 25% (un quart)… et, tout va à l’avenant dans un secteur public, particulièrement sujet à la corruption en plus, selon les rapports à ce sujet de la Commission européenne! Le pays peine déjà à absorber les aides européennes prévues dans les divers secteurs  aidés dans la mesure où, partout, la corruption menace d’engloutir les sommes versées. Je ne vois pas de fait comment l’État roumain pourrait avoir une action résolue d’insertion de ces populations – au delà de quelques villages Potemkine pour rassurer les interlocuteurs français. Si insertion veut dire, maintien sur place grâce à un tour de passe-passe policier quelconque, j’y crois un peu – sauf que la police roumaine elle-même n’est pas totalement  irréprochable, les réseaux criminels continueront donc à agir. Si insertion veut dire entrée dans la vie économique standard de la Roumanie, dans quel secteur de  cette dernière les insérer? Le secteur de la construction, sans doute le plus demandeur de travailleurs peu  ou pas qualifiés, se trouve en panne : les prix de l’immobilier sont en chute libre ; l’État et les communes n’ont plus d’argent pour créer des emplois publics, et prévoient plutôt de licencier du personnel ; l’agriculture regorge déjà de bras, et est censée gagner en plus en productivité avec l’aide de l’Union européenne; l’industrie, portée par la faiblesse de la monnaie roumaine, semble plutôt avoir besoin d’ouvriers/ouvrières qualifiés; quant aux  services privés (banques, assurances, publicité, etc.), ils n’ont pas besoin de Roms sans éducation… sauf à la marge (nettoyage, etc.) Pour avoir parcouru la Roumanie, je sais très bien qu’une bonne part des Roms du crû y vivent dans des taudis plutôt reconnaissables à force tant ils sont caractéristiques du paysage rural et urbain roumain.  On se trouve effectivement souvent face à une misère sans nom. Je sais aussi que la seule fois où j’ai vu dans l’espace public des Roms travailler, c’est en tant que cantonniers pour la municipalité de Bucarest. Comme par hasard, tous les cantonniers étaient des femmes à la peau sombre bien caractéristique des Roms. Rappelons que, sous le régime communiste d’avant 1989,  tous les Roms avaient du travail, mais qu’ils étaient particulièrement nombreux dans les occupations à faible productivité typiques du plein emploi sous ce type de régime d’économie planifiée. Une bonne part des Roms constituent donc un immense sous-prolétariat, dont l’économie officielle de la Roumanie capitaliste ne sait que faire. De fait, l’État français (qui dispose encore d’un fort secteur sanitaire, éducatif, et social, certes sous-financé aujourd’hui) possède sans doute, s’il le voulait, bien plus de capacités techniques et humaines d’insertion de ces Roms dans une société capitaliste développée que l’État roumain – mais il est vrai que ce n’est pas du tout ainsi que les Traités européens entendent faire jouer la solidarité entre Européens. Il est clair que, pour les individus qui ne sont pas porteur d’un facteur de production (travail ou capital) ou d’une rente financière (capitaux investis) ou sociale (retraite), chaque État reste responsable de ses inutiles au monde.

Bref, les droits de l’Homme, quelle gêne au fond!

Ps. Et je ne compte pas dans les désarrois gouvernementaux la reculade de plus en plus appuyée autour des projets de déchéance de la nationalité française appliquée largement… Non plus que la magnifique sortie de Christian Estrosi , ministre de l’Industrie et surtout maire de Nice, sur la sanction financière des maires incapables d’assurer la sécurité dans leur commune (pas mal comme idée de blame avoidance pour le pouvoir en place que de rejeter la faute sur les maires! tout ça, c’est la faute à  Voltaire, Destot, Aubry, etc.), idée farfelue qui nous a valu un démenti officiel des plus républicains de la part de rien moins que du ministre de l’Intérieur, Brice Hortefeux. Tout juste si ce dernier n’a pas crû bon de rappeler le principe de libre administration des collectivités locales garanti par la Constitution (et, d’ailleurs, renforcé en 2003 lors de la dite « Phase II » de la Décentralisation chère à Jean-Pierre Raffarin, un gauchiste bien connu)… Finalement, il reste un peu de raison institutionnalisée dans ce gouvernement! Ouf! Pour ne pas parler des paroles d’Alain Juppé, maire de Bordeaux, qui a manié le verbe avec élégance pour envoyer quelques piques bien senties  ce matin 18 août sur France-Inter.

Doit-on alors prévoir à la manière évangélique  que « Qui a vaincu par la sécurité, périra par la sécurité »?

Prêter serment à la République?

Dans le triste tohubohu médiatique lié aux suites du tremblement de terre à Haïti, une information a été relayée dans les médias sans qu’elle y  fasse pourtant trop de bruit. Eric Besson – encore lui! – aurait lors d’un débat à Marseille émis l’idée que tout jeune atteignant sa majorité légale signe une « charte des droits et des devoirs » du citoyen français…

Au début, j’ai cru à une blague, à une malencontreuse erreur du correspondant marseillais de Libération. L’information a été reprise dans le Monde dans des termes semblables, mais je soupçonnais un copier-coller entre les deux organes de la gauche (bien pensante). Heureusement, le Figaro – dont la fiabilité ne peut être en  la matière que totale – confirme : selon Cécilia Gabezon (qui signe l’article du Figaro), E. Besson aurait déclaré : «Tout jeune Français, au moment où il bascule dans sa majorité à 18 ans et va recevoir sa carte d’électeur, pourrait se voir proposer de signer un serment, une charte, quelque chose qui l’attache à la République. » (Le verbe « basculer » est ici un peu étonnant, ne faudrait-il pas dire « atteindre »? ) Selon la même source s’étant enquise auprès de l’entourage du ministre,  il ne s’agit là que d’une idée à soumettre au Président de la République et à affiner avec l’aide de juristes… Nous ne pouvons qu’espérer que notre présent post soit scanné par les observateurs du web et qu’il fasse partie des centaines de réactions destinées à empêcher une telle idée de voir le jour.

Comme il me semble que la liberté d’expression m’est (encore) garantie par la Constitution républicaine, je ne saurais en effet  trop dire mon effarement devant une telle idée. Celle-ci s’inscrit officiellement dans une tentative de renforcer le sens de l’appartenance nationale… Or qui peut croire, ne serait-ce qu’un moment, qu’un serment de quelque nature que ce soit dans notre monde désenchanté puisse avoir un impact sur le sentiment de francité de chaque jeune? S’il suffisait de signer un texte ou de prêter serment pour se comporter de telle ou telle manière, pour se sentir de tel ou tel pays, cela se saurait depuis le temps que l’humanité jure sur ce qu’elle a de plus sacré et brise dans le même mouvement ses promesses…

Certes l’idée d’un tel serment ou d’une telle signature de charte des droits et des devoirs  du citoyen s’inscrit  dans les vieilles idées de « contrat social » et de « religion civique ». La société est censée s’être (jadis) donnée une Constitution et des lois par un accord unanime de tous avec tous. J’ai beau enseigner chaque année ces idées à travers les œuvres des philosophes du passé, je ne m’illusionne  pourtant pas un instant sur la portée réelle d’une telle signature exigée  uniquement des jeunes de 18 ans, sur la différence entre l’argumentation philosophique et la réalité sociale de notre temps. (La seule approximation dans le monde réel du contrat social ne peut d’ailleurs être que  l’approbation par le peuple souverain tout entier d’une constitution. )

Être français, contrairement à un métier, une religion, une condition particulière (fonctionnaire ou militaire par exemple), n’est pas pour l’immense majorité des adultes de ce pays un choix libre de l’individu, cela ne suppose rien de particulier, sinon la peine d’être enfanté.  Ainsi, pour l’immense majorité des jeunes atteignant leur majorité, il leur a suffi de voir le jour sur le territoire de la République.  A moins de faire l’hypothèse, plutôt hardie sur le plan métaphysique, que les âmes choisissent leur destin et  dès lors leur lieu de naissance, on aura du mal à présenter l’appartenance à la nation française comme un choix rationnel de la majorité des individus qui la composent.  Notre société – comme l’immense majorité des sociétés humaines –  se (re)produit par  renouvellement des générations, et, s’il y a eu un acte de volonté qui préside à notre appartenance nationale, il remonte  souvent à la nuit des temps. Ainsi, du côté charentais et poitevin, mes ancêtres paysans ne se sont, semble-t-il, pas  convertis au protestantisme, et n’ont donc pas cru bon de quitter le pays du roi de France et de Navarre lors de la révocation de l’Edit de Nantes; sans doute trop pauvres, ils n’ont pas quitté non plus la France en 1789-90 avec les émigrés; du côté alsacien, ils n’ont pas traversé le Rhin pour se réfugier dans la République de Weimar en 1918, etc.  Je suis certes engagé de fait par les choix des lignées dont je suis issu, mais, personnellement, sauf à valider l’hypothèse métaphysique héroïque citée plus haut, je n’ai pas choisi de naitre français… même si je m’en trouve très bien!

Pour reprendre les termes prêtés au ministre, je suis donc « attaché » à la République française, non par un choix de ma part, mais par la simple inertie des générations qui me précédent.

Plus encore, un tel serment envers la citoyenneté d’une République posant des droits et des devoirs pose des problèmes insurmontables : que faire de ceux qui, nés français et ne pouvant raisonnablement à première vue être que cela ou apatrides, refuseraient (les traitres!) de signer un tel texte? Deux groupes de jeunes me sont venus à l’esprit qui peuvent nourrir des sentiments hostiles à la République telle qu’elle se proposerait à leur approbation à travers ces « droits et devoirs du Citoyen » :  d’une part, il existe cette frange (certes) infime de monarchistes d’histoire et de conviction, pour lesquels la République sera toujours la « gueuse »; d’autre part, il existe ce groupe plus large de jeunes qui s’inscrivent dans les traditions libertaires, anarcho-syndicalistes, socialistes utopiques, anars et communardes et qui refusent cette République-là au nom d’un autre idéal de vie sociale, fort français au demeurant. Que ferait-on de leur refus de signer? Les privera-t-on de la nationalité française? Deviennent-ils dès lors apatrides, et la France s’inscrit-elle alors parmi les pays  qui accueillent une vaste minorité d’apatrides ?  Cela vaut-il pour leurs parents (qui leur ont mis de telles idées en tête)? Auront-ils le droit ces mauvais bougres de revenir plus tard à de meilleurs sentiments envers la République? S’ils accèdent malgré tout à la nationalité française, les empêchera-t-on résolument d’accéder à un certain nombre de postes, emplois, dignités (qualité de militaire ou de fonctionnaire par exemple)? Les mettra-t-on dans un fichier ad hoc le temps de réfléchir à leur (triste) sort? Créera-t-on une agence chargée de leur trouver un pays de rechange?  Que fera-t-on des petits taquins qui découvriront qu’ils ont, via quelque ancêtre plus ou moins lointain, le droit à la nationalité pleine et entière de l’un de nos 26 partenaires européens (ce qui empêchera bien sûr de les soumettre à quelque discrimination que ce soit)?

Plus encore, l’exemple de la Seconde guerre mondiale devrait faire réfléchir : aussi bien des royalistes que des anarchistes se sont révélés de courageux patriotes. Certes, de nombreux monarchistes ont  servi le régime de Vichy, mais bien d’autres sont morts en patriotes au nom de convictions qui vont au delà du régime politique de l’heure. Le général  De Gaulle lui-même ne fut-il pas soupçonné de sympathies monarchistes? En effet, d’évidence, la loyauté à une patrie, « à la terre et aux morts » comme dirait un Barrès, se trouve être autre chose que la loyauté au régime politique qui gouverne cette patrie. Et la loyauté ne se jauge qu’en fonction des circonstances.  Les huguenots étaient loyaux au Royaume de France… avant de devoir se mettre au service du roi de Prusse.

Seuls les régimes qui doutent de la loyauté des masses à leur égard, qui veulent forcer tout le monde à leur montrer allégeance, en particulier la jeunesse, se prêtent à ce genre de généralisation de serments de loyauté de la part des populations qui leur sont assujetties.  La particularité de la France – au moins depuis le temps de la Monarchie selon la Charte – est de ne pas avoir exigé de l’ensemble de la population un serment d’allégeance explicite au régime en vigueur. Les dragonnades contre les protestants et la chasse aux prêtres réfractaires ne font guère honneur à notre histoire nationale.

On rétorquera qu’il s’agit juste d’informer les « jeunes » (c’est-à-dire en code : les descendants de l’immigration populaire de nos ex-colonies) de leurs droits et devoirs (en gros, « Ils ont droit aux alloc’ et à l’aide de Pôle Emploi, mais maintenant ils arrêtent de cramer des bagnoles… », comme s’ils ne le savaient pas!) Or une règle bien connue  de notre droit positif est que « nul n’est censé ignorer la loi ». Cet adage – dont on pourrait certes contester la validité psychologique et sociale tant les règles de droit qui régissent notre vie sont innombrables et complexes – est valable pour tout individu se trouvant sous la juridiction de la République française. En effet, toute personne présente sur le territoire est censée obéir aux lois en vigueur, que cette personne soit française ou non, qu’elle se sente française ou non, qu’elle ne fasse que passer dans un aéroport international pour quelques heures de transit ou qu’elle n’ait jamais quitté son terroir depuis sa naissance.  On pourrait d’ailleurs inverser le raisonnement proposé par le Ministre : si en tant que jeune de 18 ans je déclare ne pas vouloir signer le document proposé stipulant mes droits et devoirs, est-ce à dire que je renonce à mes droits, mais aussi à mes devoirs? Puis-je alors  me considérer comme n’étant pas tenu de respecter la législation en vigueur?  On serait un peu dans la situation de droit privé où je refuserais de signer le contrat d’assurance qu’on me propose. Je me proclamerais moi-même non soumis au droit français … Or le droit d’un État moderne concerne, sauf exceptions prévues par le droit international, toute personne présente sous sa juridiction.

Derrière cette proposition qui semble destiné à brasser de l’air avant les régionales – ou qui nous amène sur une pente plutôt dangereuse et inédite – , se trouve bien sûr la volonté d’instrumentaliser la crainte bien réelle de certains électeurs face aux comportements visibles de soutien  à d’autres nationalités, pas n’importe lesquelles bien sûr, celles de nos anciennes colonies exclusivement. Quand l’Italie triomphe dans une compétition de football, les drapeaux italiens sont de sortie. J’en témoigne : à Grenoble lors de la récente Coupe du Monde, ce fut terrible.  Qui s’en plaint? Quand l’Algérie fait de même, les drapeaux algériens le sont aussi. Et ce sont ces drapeaux-là qui ne passent pas dans l’esprit de certains de mes compatriotes. Ils y voient peut-être plus de chose que ceux qui les brandissent n’y mettent en réalité. Dans le fond, la vraie question que notre ministre devrait poser aux jeunes de 18 ans, c’est alors : petit gars, quelle équipe de foot nationale soutiens-tu? Algérie, Tunisie, Maroc, Sénégal, Cameroun? Ah, désolé, pas de carte d’identité française ni de carte d’électeur pour toi. Tu repasseras plus tard quand tu soutiendras la France seulement. On verrait alors l’absurde de la situation. Si on désire prédire la loyauté d’un individu à la République, son sens de ses droits et de ses devoirs, ce n’est que face à des situations bien plus graves qu’on pourra en juger, et là aucun serment ou charte ne servent de rien. Quant à lutter ainsi contre l’incivisme (supposé) de la jeunesse… pffffffoouuuu les bras m’en tombent.

Eric Besson = Lorenzaccio?

Le débat sur l' »identité nationale » lancé Eric Besson il y a quelques semaines semble avoir eu au moins une grande vertu civique : qui veut bien suivre le débat et les déclarations de certains hommes politiques de la majorité présidentielle trouve là une belle occasion de voir ce qu’ils ont à dire au peuple sur le sujet. Ce n’est pas si surprenant quand on a suivi les épisodes précédents, mais c’est diablement démonstratif. L’intervention de Nadine Morano lors d’un débat organisé dans sa région d’origine, que celle-ci a fait mettre en ligne pour se justifier d’un dérapage raciste, islamophobe ou xénophobe dont on l’accuse, constitue un modèle du genre : à une interpellation d’un jeune homme qui l’oriente vers la version peuple de la « guerre des civilisations » chère à Samuel Huntington (de la bataille de Poitiers à l’AKP, c’est implicitement la même chose…) et qui est applaudie par une partie du public (ce qui est malheureusement un fait), elle ne répond pas directement (ce qui aurait supposé de faire une approche historique et politique et d’affronter cette partie du public qui vient d’applaudir), mais de biais en insistant sur le contrôle de l’immigration familiale depuis 2002 (un logement décent et un salaire  pour faire venir de la famille), sur la laïcité, sur le nécessaire respect des racines « judéo-chrétiennes » du pays (symbolisé par les clochers qui parsèment le paysage de la région dont elle est issue), sur le bonheur de la rencontre avec l' »autre » (en l’occurrence les Tchadiens puisqu’elle rappelle à l’assistance avoir été membre du groupe d’amitié parlementaire franco-tchadienne), et enfin sur l’espoir qui doit animer les jeunes du pays (y compris, croit-on comprendre, le jeune qui a parlé avant elle). C’est dans ce cadre qu’elle indique qu’elle attend du jeune musulman qu’il arrête de parler verlan et de porter la casquette à l’envers pour trouver un emploi. La confusion est comme naturelle entre jeunes musulmans et jeunes des quartiers populaires, car c’est bien de cela qu’il s’agit au fond. Les jeunes issus des quartiers populaires doivent se conformer à ce que les personnes qui tiennent les rênes de  ce pays attendent d’eux. Dit comme cela, ce n’est ni xénophobe, ni raciste, mais, par contre, c’est un sacré appel à la conformité sociale, ce que les sociologues nommaient jadis de l’ethnocentrisme de classe : arrêtez de jouer aux Apaches, aux Zazous, aux Blousons Noirs, etc., et vous trouverez votre juste place dans le monde du travail – à notre service… ajouterait cyniquement le marxiste de service.  Dans ce cadre,  le mélange entre l’appel à la conformité sociale et le discours sur l’Islam semble à la fois délétère et comique : je ne suis pas linguiste, mais je sais bien que le verlan constitue par excellence une autre manifestation de la créativité linguistique typique d’une langue (encore) vivante comme le français – c’est effectivement très énervant pour qui ne le comprend pas, mais c’est justement cela  l’un de ses buts, « ultra-français » si j’ose dire ; pour la casquette à l’envers, je propose d’attribuer un prix au concours Lépine de cette année à celui qui découvre un lien intrinsèque entre cette façon de  porter le chapeau et l’Islam.  S’il s’agit de poser les problèmes en termes  d’affichage culturel (et non religieux) de soi de la part d’une partie de la jeunesse populaire, Madame la Ministre devrait oser être plus cohérente : ce sont les modèles de « révolte consommée », largement importés au profit de la dream machine essentiellement nord-américaine,  qui parcourent la jeunesse populaire qui posent (peut être) problème.  Et surtout les raisons pour lesquelles ces produits de « révolte consommée » connaissent un tel succès dans certains segments de la jeunesse… les désormais célèbres « jeunes à capuche »… plus inquiétants certes que les « gothiques ».

En acte, certains acteurs de la majorité démontrent donc bel et bien que ce débat vise surtout à étouffer toute résurgence électorale du FN à la veille des élections régionales de l’an prochain en s’efforçant d’occuper le terrain de manière (pensée comme) républicaine. Or, selon une théorie assez bien connue en science politique, le parti qui a évoqué le premier un enjeu dans un espace public en reste comme propriétaire, il est crédité par le public de savoir mieux que les autres qu’en faire s’il est mis sur l’agenda public. Le débat sur l' »identité nationale » peut avoir cet effet de revivifier le FN, surtout s’il dure encore des mois dans ce style. On verra si cet effet se confirme  aux régionales de l’an prochain. On aurait alors une preuve  supplémentaire de la Résurrection d’entre les morts.

Je me suis du coup demandé si Eric Besson n’était pas un Lorenzaccio de génie. Il a quitté son parti, sa femme, ses enfants, toute la gauche bien pensante le honnit, et pourtant, n’est-il pas en train d’entrainer son nouveau parti, l’UMP, dans un piège? Cela ferait un beau thème de roman à suspens. E. Besson, qui a écrit un pamphlet contre N. Sarkozy et qui sait fort bien à qui il a affaire, se rend compte quelques semaines avant l’élection présidentielle que la gauche va perdre à coup sûr en 2007. Comment sauver la France? Il faut d’urgence pénétrer dans le premier cercle du futur grand leader. Il se rallie donc en pleine campagne; devenu ministre sans grande importance au départ,  il donne des gages de fidélité; il obtient un poste plus important, stratégique même dans l’équation électorale présidentielle;  il fait exactement tout ce qui peut le faire honnir de la gauche morale et humaniste (par exemple quelques renvois d’Afghans dans leur pays en guerre); et là, il lance un débat qu’il sait mortel pour l’UMP en ce qu’il offre un espace d’expression au FN. La majorité présidentielle perd alla grande les régionales de 2010,  la récente rodomontade de Martine Aubry se voyant déjà à la tête de toutes les régions se vérifie à la stupéfaction générale, la direction du FN passe en douceur du père à la fille; remercié lors du remaniement qui suit les régionales, Eric Besson devient ambassadeur de France à Nauru, et,  en 2012, le grand dirigeant qu’il a si bien servi est rincé  par la fille qui venge le père… Revenu de son exil, Eric Besson révèle alors la supercherie dans un livre co-signé avec sa femme (celle d’avant 2007) – et l’on discutera pourtant encore longtemps  à son propos de la théorie des deux glaives…

J’espère que mon scénario de politique fiction ne correspond en rien à la réalité, je m’en voudrais terriblement de faire échouer un plan aussi génial, d’esprit très mitterandien au fond, mais cela devrait traverser l’esprit de quelques esprits de droite. Si j’étais à leur place, je me poserais la question sérieusement.

Eve Caroli et Jérôme Gautié, Bas salaire et qualité de l’emploir : l’exception française?

caroligautieEve Caroli et Jérôme Gautié viennent de diriger un ouvrage collectif au titre a priori énigmatique, Bas salaire et qualité de l’emploi : l’exception française? (Paris : Editions Rue d’Ulm, Collection du Cepremap, 2009, préface de Robert Solow). Ce livre correspond à la partie française d’une vaste recherche comparative engagée sous l’égide d’une fondation nord-américaine, la Russell Sage Foundation, et dont les terrains datent de 2004-2006. Après avoir étudié le cas des Etats-Unis, cette recherche compare la France, l’Allemagne, le Royaume-Uni, le Danemark et les Pays-Bas sur un point très précis du fonctionnement du marché du travail à l’âge de la globalisation : celui du travail à  bas salaire , c’est-à-dire selon les auteurs (p. 41) dont la rémunération horaire se trouve être inférieure à  deux tiers de la médiane des rémunérations horaires présentes dans le pays étudié. La comparaison de pays européens proches par le niveau de développement économique et d’insertion dans le commerce international des marchandises et des services vise à mettre en lumière l’effet des institutions du marché du travail sur le sort de ces salariés du dernier rang,  à prendre la mesure des différences entre les deux côtés de l’Atlantique d’une part, et aussi celle des différences entre pays européens proches par leur niveau de productivité d’autre part. Les auteurs n’ont pas pris en compte dans leur étude le cas d’un pays méditerranéen de l’Union européenne (l’Espagne ou l’Italie par exemple), ce qui ne permet pas de faire le lien avec les théories disponibles sur les différences entre Etats Providence en Europe de l’ouest. C’est là une (petite) faiblesse du research design, mais il est vrai que l’on semble bien s’intéresser ici au sort des moins bien lotis sur le marché du travail des pays les plus avancés de la planète. En terme ralwsien, à l’état du « maximin » dans le cadre des pays les plus engagés dans la globalisation.

L’idée de départ de la recherche engagée par la fondation américaine était de déterminer si, dans certaines circonstances, on ne voyait pas apparaitre à côté d’emplois  peu rémunérés et pénibles à occuper des emplois tout aussi peu rémunérés mais offrant eux une meilleure « qualité » d’emploi, voire même des perspectives d’avenir pour ceux ou celles qui les occupent. Ces situations  polarisées auraient correspondu à des stratégies d’entreprise, toutes deux rentables, opposant en gros la recherche d’une compétitivité-prix et  celle d’une compétitivité-qualité. Cette trame de départ, plutôt optimiste, mais démentie par les faits (on peut faire de la qualité pour le client avec des emplois mal payés, très pénibles à occuper pour les salariés et sans perspectives d’évolution pour eux), a offert le grand avantage d’avoir obligé les auteurs à dépasser une vision strictement économique et instantanée du travail mal payé : l’aspect « qualitatif » du travail correspond en effet à la fois aux caractéristiques de l’individu qui occupe ce poste, à la place de ce poste de travail dans son cycle de vie (par exemple un étudiant ne vivra pas de la même façon un travail mal payé et rébarbatif qu’une mère de famille de cinquante ans sans autres perspectives d’emploi) et aux stratégies de l’entreprise vis-à-vis de son marché (par exemple, cherche-t-on à produire une offre  basique au prix le plus bas ou une offre zéro défaut ?). Pour étudier les différentes situations possibles, l’enquête comparative se concentre sur quelques  métiers dans des secteurs réputés internationalement pour employer beaucoup de main d’œuvre mal payée  : les auteurs de l’enquête ont ainsi choisi d’étudier les opérateurs dans l’industrie agro-alimentaire,  les aides-soignantes et femmes de salle dans les hôpitaux, les femmes de chambre des hôtels,  les  personnels de  la grande distribution alimentaire et celle d’électro-ménager, les téléopérateurs. Pour chacune de ces études sectorielles, les auteurs de la partie française de l’enquête  intègrent de belle manière  une vision quantitative du secteur étudié et des études de terrain descendant au niveau de l’entreprise;  plus encore, dans ces études sectorielles, les approches économiques et sociologiques s’avèrent parfaitement complémentaire.  Chacun des chapitres sectoriels (chap. 2 à 6)  constitue du coup une plongée dans la vie économique et sociale de la France, et le moins que l’on puisse dire est qu’on n’en sort pas vraiment réjoui. On s’aperçoit ainsi que les employeurs  eux-mêmes font preuve d’un grand sens pratique sociologique dans leurs stratégies de recrutement, par exemple les téléopérateurs semblent bien être souvent choisis parmi les membres jeunes, féminins et plutôt éduqués des « minorités visibles » pourvu que cette appartenance  ne soit pas « audible » au téléphone. Toutes ces études sectorielles sont dès lors à conseiller comme documents pédagogiques à l’usage d’apprentis sociologues ou économistes (ou, pourquoi pas, politistes) tant elles articulent les diverses manières d’étudier la réalité de la France contemporaine.

La conclusion plus générale de l’étude est, m’a-t-il semblé, la suivante.

D’une part, la France par comparaison montre une part limitée de l’emploi à bas salaire par rapport aux pays avec lesquels on la compare ici (d’où le titre de l’ouvrage). On tournerait autour de 10/11 % de travailleurs dans cette catégorie, ce qui serait un peu  plus que le Danemark, mais beaucoup moins que dans les autres pays étudiés où l’on atteint entre 20 et 25% de tels travailleurs : on s’aperçoit incidemment à la lecture de l’étude française à quel point l’image d’une Allemagne, paradis des hauts salaires ouvriers, est devenue totalement fallacieuse. Cette faible part en France du travail très mal rémunéré tient essentiellement à une double caractéristique institutionnelle : il existe un salaire minimum assez élevé imposé par l’État à toutes les entreprises, et ce dernier avec les allègements de charges sociales qu’il a mis en œuvre depuis le début des années 1990 a tendu à leur éviter  d’en supporter toute l’augmentation (cf. tableau p. 85); il n’existe pas de dispositifs  officiels qui encouragent fortement l’emploi de salariés en dessous de ce salaire minimum, par exemple il n’existe pas de salaire minimum spécifique pour les jeunes comme par exemple aux Pays-Bas ou les divers dispositifs allemands permettant l’emploi bien en dessous de tout minimum conventionnel de branche (par ex. les « job-à-un-euro » de l’heure). On pourrait ajouter une troisième caractéristique institutionnelle moins évidente sans faire appel à la comparaison entre pays  : la réduction  très forte en France dans les vingt dernières années des flux migratoires. Ce blocage, de fait, réduit le nombre des personnes prêtes à accepter n’importe quel niveau de rémunération et n’importe quelle condition de travail, et aussi rend moins indispensable pour l’État de trouver, via des dispositifs de dualisation forte du marché du travail, une occupation à ces personnes (sinon via la tolérance de fait du « travail au noir » dans certains secteurs en manque de main d’œuvre).

D’autre part, si l’on peut se féliciter de cette faible  part des emplois rémunérés faiblement en France (qui serait même en légère régression sur les années récentes selon les auteurs), il faut bien constater que les entreprises n’emploient dès lors que si elles sont capables de faire passer la productivité par travailleur au dessus de cette barre du salaire minimum : comme les prix de vente sont largement contraints par la concurrence, et qu’il leur faut évidemment maintenir ou augmenter leur profitabilité au profit de leurs actionnaires, les entreprises ont donc exigé de ces salariés une solide contrepartie en terme d’efforts de productivité.  Celle-ci les mène désormais à la limite de l’épuisement physique et mental – d’où un sentiment largement partagé par ces travailleurs français à bas salaire qu’ils sont très peu payés au regard des efforts fournis . L’exemple de la grande distribution alimentaire est éclairant : c’est en France qu’on trouve le moins d’employés au regard du chiffre d’affaire réalisé par les magasins (tableau p. 362). Pour faire fonctionner ces magasins avec aussi peu de monde, il faut par exemple augmenter le rythme d’encaissement des caissières au maximum lorsque les gens viennent faire leurs courses en masse le vendredi soir et le samedi… (et il faut compter sur la patience de clients qui sont largement captifs de monopoles commerciaux locaux…). Autrement dit, le maintien d’un salaire minimum relativement élevé se paye en conditions de travail qui se sont dégradées au fil des dernières années : les 35 heures ont ainsi été « payées » en hausse de productivité par les salariés eux-mêmes. Bien que les auteurs n’insistent pas sur ce point, on comprend très bien dans ces conditions que la France reste celui de l’alcoolisme lié au travail, et soit devenu aussi le pays des arrêts maladie pour « TMS » (troubles musculo-squellettiques), celui de la prescription exagérée d’antidépresseurs et autres psychotropes, et enfin depuis peu, celui du « suicide au travail ».

Les auteurs ajoutent à cette situation l’existence d’un paradoxe : la règlementation du marché du travail et du travail en général apparait plus forte qu’ailleurs à la regarder de loin (avec la grille de lecture de l’OCDE), mais en pratique, comme l’État (l’Inspection du travail) surveille très peu ce qui se passe dans les entreprises et comme les syndicats s’avèrent en général d’une faiblesse insigne dans ces secteurs par manque d’effectifs et par division entre eux, une bien plus grande flexibilité pratique règne… Les auteurs ne se privent d’ailleurs pas d’y voir une sorte de double langage de la part de l’État, qui régule massivement au nom d’un certain idéal d’égalité de traitement des travailleurs  (par exemple en garantissant sur le papier les mêmes droits aux personnes en CDI et à celles en CDD ou en Intérim) et qui dérégule tout aussi massivement de fait en ne surveillant pas grand chose des pratiques effectives des entreprises. Ce n’est pas spécifique à la France selon les études comparatives (p. 59), mais cela s’avère particulièrement flagrant. Les auteurs n’ont pas souhaité faire entrer pleinement dans leur étude le « travail au noir », sans doute parce qu’ils n’étudient aucun secteur où cette pratique se trouve être massive, mais j’ai bien peur qu’en prenant en compte cet aspect d’illégalité de masse, on irait encore plus loin dans la mise en lumière de cette dérégulation de fait du marché du travail. Il n’existe peut-être pas de « Smic Jeune », mais il existe, semble-t-il, un « Smic Noir ».

De fait, on retrouve une idée familière au politiste : « le rapport de force, déterminé au niveau global comme au niveau local par le pouvoir de négociation collectif et individuel » (p. 59) détermine largement la rémunération et surtout la « qualité » du travail, bien au delà des nécessités économiques stricto sensu. Les auteurs, Eve Caroli et Jérôme Gautié, dans la synthèse générale affirment ainsi clairement : « Au total, les syndicats ne jouent pas suffisamment leur rôle de contre-pouvoir et les premiers à en souffrir sont les moins qualifiés, car ils sont les plus démunis en terme de pouvoir de négociation individuel » (p. 63). Les auteurs rappellent la même idée dans leur prise de position publiée dans « l’Expansion » de ce mois ci. Ils y insistent sur l’absence de « contre-pouvoir » (syndical) – ce qui ressort effectivement de leurs études sectorielles et de la comparaison internationale.  Je me permettrais d’ajouter cependant que toutes les études sectorielles ici présentées pointent aussi le doigt sur une réalité très « gendrée ». Les salariés sont ici essentiellement des salariées, est-ce un hasard si elles sont si incapables d’établir un rapport de force et si les syndicats s’intéressent si peu à leur sort? Certains employeurs cités dans les études sectorielles semblent bien mettre en œuvre sciemment sur leurs marchés locaux de l’emploi des politiques de recrutement qui visent les femmes les plus fragiles économiquement, avec des enfants à charge qu’elles élèvent seules. Faire syndicat avec des personnes  qui ont été sélectionnées justement sur des critères qui garantissent en principe le fait de ne pas être revendicatif faute de ressources minimales pour l’être ne va sans doute pas de soi… Cela renvoie aussi à l’évolution des structures familiales, adjoint aux carences de la justice en matière de pensions alimentaires,  qui amène de plus en plus de femmes à assumer seules la charge des enfants. L’étude d’autres secteurs (le BTP, la sécurité ou l’agriculture par exemple) aurait peut-être montré une réalité moins « gendrée » qu’ « ethnicisée » – avec, là aussi, les difficultés à se mobiliser  que cela entraine (moindres cependant à en juger par les luttes actuelles des hommes « sans-papiers » dans différents secteurs : restauration, sécurité, BTP). Le retournement d’une telle situation défavorable par les syndicats, déjà bien peu légitimes en France, suppose une révolution de leur part qui reste bien improbable. Dans ce même numéro de l’Expansion (novembre 2009, p. 130-133) où E. Caroli et J. Gautié prennent position, on trouvera d’ailleurs un entretien au vitriol avec Dominique Labbé, un collègue de l’IEP de Grenoble,  grand spécialiste du syndicalisme français. Ce dernier, qui finit par se faire soupçonner de gauchisme par le journaliste pour les propos sans concession tenus,  souligne avec force le détachement entre syndicats confédéraux et leur (absence de) base, permis par un financement des syndicats via des institutions publiques ou des entreprises et non pas par leurs adhérents. Je doute toutefois que quelque circonstance que ce soit humainement prévisible amène à supprimer les béquilles publiques ou privées sur lesquelles cheminent les syndicats français. Seul un authentique leader libéral pourrait le faire, mais cela reviendrait à terme à renforcer les syndicats (qui reviendraient à l’esprit de la Charte d’Amiens de 1906). Financer quelqu’un qui n’a pas les moyens de son autonomie, c’est toujours le contrôler de quelque façon, pourquoi se priver alors de ce levier d’action? On pourrait d’ailleurs dire la même chose de la plus grande partie du monde associatif en général.

Pour finir, il faut remarquer que l’ouvrage dirigé par E. Caroli et J. Gautié  fait opérer comme un Deux ex machina hors champ l’augmentation des pressions concurrentielles sur les entreprises. Ce sont elles qui entrainent les stratégies mises en œuvre de pression maximale à la productivité horaire en présence d’une rémunération minimale définie par l’État. Les auteurs n’ont peut-être pas tort de raisonner ainsi, mais c’est peut-être à ce niveau aussi qu’il faudrait opérer si l’on veut diminuer à terme la pénibilité du travail, voire la « souffrance au travail ».  Ici c’est l’interrogation sur la possibilité même d’un choix de société en la matière qui devrait être posé, est-il bien nécessaire pour le bien commun d’organiser ainsi la vie économique? Est-il toujours indispensable de privilégier le consommateur et l’actionnaire  sur le producteur?

Ps. On trouvera sur le net un des chapitres de l’ouvrage, mais indiquons que le livre, publié par un éditeur à but non lucratif,  ne vaut que 15 euros en librairie.  Un des meilleurs rapports qualité/prix pour un livre de science sociale dans les dernières années…