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L. Bouvet, L’insécurité culturelle.

bouvetLe nouveau livre de Laurent Bouvet, L’insécurité culturelle. Sortir du malaise identitaire français (Paris : Fayard, 2014, 186p.), sorti au début du mois de janvier 2015, était sous presse avant les attentats des 7-9 janvier 2015, mais  ceux-ci et leur suite immédiate, en particulier les manifestations du dimanche 11 janvier 2015, donnent presque inévitablement une autre tonalité à ce que L. Bouvet avait écrit « à froid ». En effet, notre collègue de l’Université Versailles/Saint-Quentin-en-Yvelines voulait montrer dans son livre que la société française se trouve désormais en proie à une double « insécurité culturelle ». D’une part, il y a celle de certaines minorités immigrées ou d’origine immigrée qui ne savent plus bien à quoi s’en tenir sur leur statut de Français, et plus généralement sur leur place dans la société française. (Le symbole tragique de cette incertitude en ce qu’elle est d’abord subie par ces derniers pourrait être cette expression  utilisée récemment par un présentateur de journal télévisé lors du lancement d’un reportage : « un musulman marié à une Française ». Une expression qui illustre de mon point de vue ce qu’est l’insécurité culturelle.) Et, d’autre part, il y a aussi une « insécurité culturelle »  montante du coté des « majoritaires ». Ces derniers ne savent plus bien non plus à quoi s’en tenir sur le mode de vie, les mœurs futures du pays, et certains se voient même, de manière pour le moins paranoïaque, devenir à terme eux-mêmes, ou leurs descendants immédiats, minoritaires dans ce dernier (par exemple, ceux de nos compatriotes qui croient dur comme fer à la thèse du « Grand Remplacement » promue par Renaud Camus). L’immense et pour le moins inattendue manifestation du 11 janvier pourrait dès lors apparaître comme la réaffirmation d’un mode de vie que la « majorité » croyait fixé par l’histoire une bonne fois pour toute. En France, la coutume depuis longtemps est de blasphémer impunément, et il ne saurait être question de changer cette étrange coutume.

En effet, comment nier que les crimes du 7 et du 9 janvier ressortent d’un conflit de type moral, culturel, entièrement fait d’idées sur ce qui doit guider les vies des uns et des autres? Les meurtriers et ceux qui les inspirent et les soutiennent en France et ailleurs croient que personne ne saurait blasphémer impunément sur leur religion, leur version de l’Islam sunnite en l’occurrence. Les manifestants eux pensent que des écrits et des dessins, fussent-ils d’ailleurs effectivement blasphématoires pour beaucoup de croyants musulmans, n’étaient pas un motif suffisant pour tuer ainsi leurs auteurs, et encore moins pour se faire justice soi-même. En l’occurrence, le conflit n’est pas d’abord matériel, économique, ou même géopolitique, mais il porte bien sur les « moeurs » souhaitables dans notre pays, et plus largement dans le monde.

L. Bouvet retrace donc dans son ouvrage les raisons de la montée en puissance de cette double « insécurité culturelle ». Même si elle prend forme à travers des représentations, mesurables par les enquêtes d’opinion ou par des travaux ethnographiques, les racines de cette « insécurité culturelle » sont sociales, économiques, et géographiques. Comme le dit explicitement L. Bouvet, c’est fondamentalement une « insécurité de classe » liée aux bouleversements économiques que connait la France. « Ce sont en effet d’abord et surtout les populations les plus fragiles économiquement qui éprouvent les différentes formes d’insécurité, sociale comme culturelle (…). C’est d’ailleurs pourquoi l’insécurité culturelle dans son acception générale touche aussi bien les populations migrantes récentes que les populations autochtones en difficulté. De ce point de vue, il n’est pas illégitime de parler d’une insécurité de classe »(p. 82). La thèse de L. Bouvet sur l’insécurité culturelle apparait à la plupart des commentateurs comme exclusivement un moyen d’orienter la focale – en particulier de la part de la gauche – sur les souffrances des « petits Blancs », des « Français de souche » face aux changements liées à la montée du multiculturalisme de fait de la société française, et de rendre compte au final de leur comportement électoral favorable au FN en « excusant » de fait ainsi leur racisme et leur xénophobie. En fait, c’est bien plutôt, me semble-t-il, une symétrie des souffrances de position (pour paraphraser Pierre Bourdieu) que L. Bouvet veut thématiser.

Le but de l’ouvrage, clairement un ouvrage d’intervention dans le débat public, parait bien en effet être de persuader la gauche (et seulement elle d’ailleurs…) d’accepter cette symétrie, pour ne pas laisser le « monopole du cœur » au FN du côté  de ces « petits Blancs » ou  « Français de souche ». Et aussi pour que la gauche comprenne que le refus de l’immigration n’est pas interprétable comme du racisme ou de la xénophobie, mais bien plutôt comme une peur bien plus générale de la dépossession des coordonnées jusqu’ici admises de l’existence. « L’insécurité culturelle est aussi, et paradoxalement, difficile à entendre à gauche parce qu’une partie de celle-ci est volontiers ‘culturaliste’. Ce ‘culturalisme’ est néanmoins sélectif et ciblé puisqu’il reconnait l’usage de la surdétermination culturelle comme un élément positif et légitime uniquement lorsqu’il concerne certains groupes sociaux : les minorités – dont les membres sont ‘dominés’ ou ‘discriminés’. En revanche, toute surdétermination culturelle devient un élément péjoratif et illégitime lorsqu’elle concerne le groupe ‘majoritaire’, c’est-à-dire en clair, dans le cadre d’un multiculturalisme contemporain, les hommes blancs, hétérosexuels, autochtones, etc. » (p. 130) La polémique de L. Bouvet contre les tenants d’un passage du constat du multiculturalisme de la société française comme fait social à son acceptation et valorisation normative comme projet politique est sans concession. Il a ainsi réagi presque dans l’instant aux propositions du philosophe Alain Renaut  en faveur d’un « multiculturalisme tempéré », exprimées à la suite des attentats de janvier dans les pages du Monde, en citant sur son blog une partie de la conclusion de son propre ouvrage. Pour L. Bouvet, toutes les revendications des « minorités » exprimées au nom d’une « identité » ne font qu’accroître l’« insécurité culturelle » de part et d’autre et que profiter à la fin au grand entrepreneur politique s’appuyant sur ces mêmes représentations d’« insécurité culturelle », à savoir le FN. Il me semble toutefois que certaines revendications de groupes, pourtant fondées sur une identité commune (par exemple, celle des parents de jeunes enfants, des malades, des anciens combattants, des handicapés, etc.), d’évidence financièrement coûteuses pour la majorité  de la population et demandant la création de statuts spécifiques pour certains, ne peuvent ressortir de ce registre des droits de minorité qui alimentent l’« insécurité culturelle » – ou bien, doit-on les inclure? Par exemple, certaines revendications d’associations féministes énervent effectivement bien des gens – dont un certain Eric Zemmour si j’ai bien suivi la pensée de notre nouveau Zola -, elles visent à modifier nos mœurs, elles supposent aussi qu’une part plus grande de la richesse produite soit attribuée directement aux femmes (par élévation des salaires, par promotion à des postes dirigeants, etc.), doit-on les classer dans la vaste étiologie des minorités irritantes? Faut-il en faire de même avec les handicapés, les malades, les sportifs, etc.? Dans le cas où on les exclurait, il faudrait alors préciser de quelles « minorités » il s’agit  lorsqu’on voit dans la promotion de revendications « minoritaires » le carburant de l’« insécurité culturelle ». L. Bouvet semble vouloir ignorer dans son ouvrage les conditions qui peuvent transformer une revendication « minoritaire » – finalement, elles sont très nombreuses dans tout pays comme la France – en une requête illégitime aux yeux d’une « majorité ». Pourquoi les droits attribués par exemple aux parents d’élèves énerveront moins que ceux attribués par exemple aux sans-papiers en voie de régularisation? Finalement, comment construit-on une opposition d’intérêts entre une « minorité » et une « majorité »? Par exemple, celle des « malades » et des « bien portants », ou même des « jeunes » et des « vieux ». Il faudrait donc être plus limitatif : l’« insécurité culturelle » dont il est question porte avant tout sur le statut de certaines « minorités » liées à l’immigration récente.

Quoiqu’il en soit de ces mécanismes de construction des divisions,  la thèse de L. Bouvet dans cet ouvrage est que la gauche doit arrêter de promouvoir le multiculturalisme, les luttes identitaires des minorités et la diversité (cf. Conclusion, p. 159-183). Ces trois choix renforcent en effet l’« insécurité culturelle » de tout le monde : les « minoritaires », ainsi définis ou auto-définis, obtiennent  certes des droits  – et parfois des passe-droits -, mais, du coup, ils se trouvent figés en tant que « minorité » à protéger spécialement; les « majoritaires », qui en résultent, jalousent ces droits nouveaux, toujours perçus désormais comme des passe-droits et s’inquiètent pour leur propre statut. Le mécanisme ne fait que profiter au FN au final. La solution que prône L. Bouvet, c’est un retour à la promotion de l’égalité républicaine et à la défense du « commun ».

Sur ce  dernier point qu’il n’est pas très difficile de partager – toutes les philosophies politiques occidentales visent toujours à l’égalité, comme disait Armytya Sen dans un texte célèbre (« Egalité, mais égalité de quoi? »), on lui reprochera cependant de trop rester dans le flou. Il préconise certes d’arrêter de nourrir avec de nouvelles réformes trop ciblées au profit de certains groupes la machine infernale de la division entre des « minorités » et la « majorité ». Sa position se trouve dans le fond analogue à celle d’un spécialiste des retraites qui viendrait expliquer dans l’espace public que la multiplication des statuts et des particularités en la matière nuit à la légitimité du système  de retraite dans son ensemble. On peut en être assez facilement d’accord. Cependant, L. Bouvet ne nous dit pas exactement qu’elle serait du coup la réforme ou les réformes à faire . Mais il est vrai qu’arrêter de faire des erreurs, pour ne pas dire plus, constitue sans doute déjà une conquête en soi pour L. Bouvet. J’ai vu par exemple qu’il s’est félicité sur Twitter que, lors de sa conférence de presse du 5 février 2015, F. Hollande  renvoie les « statistiques ethniques » et la « discrimination positive » aux calendes grecques. Le risque de cet appel à l’égalité, à l’ignorance des revendications minoritaires, est qu’il paraisse refuser toute lutte contre les discriminations: Roger Martelli dans son long compte-rendu très critique de l’ouvrage pour Regards insiste tout particulièrement sur ce point, en faisant de L. Bouvet à la fois un partisan d’un « républicanisme de domination et de discrimination »(sic, voir la dernière phrase du compte-rendu) et le promoteur, finalement dangereux à l’insu de son plein gré, d’une vision identitaire de la réalité française.  Il me semble pourtant à lire L. Bouvet qu’il vise plutôt à rendre caduque cette vision identitaire, à la dépasser en l’ignorant sciemment dans le droit et les politiques publiques, justement en promouvant de nouveau l’égalité réelle entre les citoyens. De plus, pour reprendre ma métaphore des retraites, la promotion d’un système unifié n’interdit pas de prendre en compte des cas particuliers en fonction des contraintes réelles de chacun. C’est même d’ailleurs plutôt la règle dans de nombreuses politiques publiques.

Toutefois, je ne crois qu’à moitié à ce salut par les réformes égalitaristes que L. Bouvet appelle de ses vœux – ou, au sursaut émancipateur qu’évoque R. Martelli, reconnaissant d’ailleurs la validité d’une bonne part des analyses de L. Bouvet sur les divisions au sein des classes populaires . En effet,  si l’on part de tout ce qui a été évoqué dans les médias à la suite des attentats du 7-9 janvier 2015, on arrive assez vite aux problèmes des suites de la décolonisation et de l’immigration vers la métropole qui y fut liée. Or j’ai été moi-même enseignant de sciences économiques et sociales dans un lycée de la banlieue nord de la région parisienne en 1996-97. Déjà à l’époque, il existait chez certains de mes lycéens de première ES – que j’appelais par devers moi mes « gaucho-islamistes »(sic) parce qu’ils étaient révoltés par leur condition sociale de fils de prolétaires et parce qu’ils allaient assidûment à la mosquée (en étant suivi selon eux par les RG ) – un malaise patent dans leur rapport à l’Histoire, à leur histoire, à notre histoire. J’ai vu une analyse semblable passer sous la plume d’Olivier Roy il y a quelques jours. En gros, les pères ou les grands-pères de mes lycéens de l’époque se sont faits doublement flouer : par les nouveaux régimes indépendants après 1960 et par les promesses de la France d’avant 1974. Les « vieux » en sont restés humiliés et sans voix. De fait, toute la connaissance accumulée sur la colonisation et la décolonisation françaises par les historiens, les sociologues ou les politistes montre qu’il est impossible de bâtir un récit de cette époque qui ne soit pas tragique pour tout le monde ou presque. Entre les horreurs du colonialisme et les hypocrisies guère plus reluisantes de la décolonisation (aussi bien dans les anciennes colonies elles-mêmes qu’en métropole), il n’y a pas vraiment matière à s’enorgueillir.  Je vois mal du coup comment construire du coup un récit acceptable de part et d’autre,  de la part de ceux qui se voient, à tort ou à raison d’ailleurs, comme les descendants des colonisateurs et de la part de ceux qui se voient comme les descendants des colonisés: à la fois parce que beaucoup de descendants des colonisés doivent accepter que leurs parents ou grands-parents sont réellement les « cocus » de cette histoire et parce que beaucoup de descendants de colonisateurs doivent accepter l’idée visiblement fort dérangeante pour eux que leur belle France n’est pas vraiment exempte de manquements à l’éthique la plus élémentaire. Du coup, nous voilà coincés, au mieux, entre Zemmour, Renaud Camus & Cie d’un côté et les « Indigènes de la République » de l’autre. Cette dimension historique de l’« insécurité culturelle » est peut-être la plus difficile à contrer. Ou peut-être est-ce que je sous-estime la capacité à bâtir dans le futur proche un récit commun qui rende caduc cet antagonisme. Let’s dream of it.