Archives de Tag: intellectuels

Du triomphe de la droite pamphlétaire, et de l’échec du PS.

Depuis quelques semaines, si ce n’est quelques mois, la presse écrite qui se présente encore elle-même comme progressiste (Le Monde, Libération, le Nouvel Obs. Mediapart) se fait écho du triomphe  éditorial de tous les pamphlétaires qui se situent selon elle  dans le camp de la Réaction et donc, selon la formule consacrée, « font le jeu du FN ». Elle s’interroge d’un même mouvement sur le silence des « intellectuels de gauche ». Tout le monde y va de son explication ou de son incitation à la contre-propagande auprès du bon peuple (à ramener dans le « cercle de la raison », dans sa version de gauche si possible). Tout d’abord, comment ne pas remarquer que les formes de médiatisation de la pensée ont changé avec les transformations des médias? Il faut faire le « buzz » à coup de phrases « décomplexées », « sans tabous », mais pas trop quand même sinon, c’est le « dérapage ». Pour l’instant, sur ce terrain, il n’est que trop évident que la droite pamphlétaire dispose de l’avantage – justement parce que notre pays a été refondé en 1944-46 sur le refus même des valeurs de la droite d’avant 1940, et que, depuis les années 1970, le valeurs des citoyens et la législation y ont évolué en un sens libertaire. L’adultère n’est plus une faute légale, et les couples de même sexe peuvent se marier civilement. Les récents propos sur « la France pays de race blanche » d’une Nadine Morano n’ont d’impact dans les médias que parce justement le droit national et le droit européen ne raisonnent plus dans de tels termes. Ils les rejettent au contraire avec vigueur. D’autres font recours à l’histoire pour expliquer cet éternel retour de la Réaction dans le pays de la Révolution de 1789 – non sans aller chercher des causalités quelque peu étranges à mes yeux : comme ce journaliste du Monde, attribuant à l’heideggerisme de nos philosophes, le poids de la Réaction dans le monde intellectuel. Enfin, comment ne pas faire remarquer, comme l’ont fait divers représentants auto-institués de la corporation en question (de la jeune ou de la vieille garde!), que les « intellectuels de gauche »  continuent cependant à penser le monde, et même  à s’exprimer publiquement? Le magnifique article d’Alain Supiot, Pour un droit du travail digne de ce nom, dans le Monde du 16 octobre 2015 suffirait d’ailleurs à prouver qu’il existe encore des savants capables de penser l’avenir à partir d’une position de gauche.

Bien que non sans intérêt, ces débats entrelacés me semblent toutefois tronqués de quelques éléments de cadrage. En parlant de la situation française, la plupart du temps, nos commentateurs oublient le cadre européen plus général, voire occidental, dans lequel tout cela s’inscrit.

Tout d’abord, lorsque les commentateurs remarquent le succès en France de pamphlétaires comme Eric Zemmour ou de philosophes réactionnaires comme Alain Finkielkraut, ils isolent sans même s’en rendre compte notre pays de tendances plus larges qui opèrent en Europe. Dire du mal de l’Islam et voir  dans cette religion la menace ultime contre notre bien-être et nos libertés assure dans bien des pays européens un très solide succès de librairie. Et cela ne date pas désormais vraiment d’hier. Je pense par exemple au livre d’Oriana Fallaci, La Rabbia e l’Orgoglio (La rage et l’orgueil) publié en Italie au lendemain des attentats du 11 septembre 2001 à New York. Ce fut un succès de vente extraordinaire dans la Péninsule, et, jusqu’à sa mort, en 2006, cette journaliste, de fait déjà fort célèbre bien avant ce livre (elle était née dans les années 1920), ne cessa de s’attirer des polémiques autour de ce sujet. Dans le même genre, on pourrait signaler le succès du livre de ce responsable socialiste (ouest-)berlinois, Thilo Sarrazin, Deutschland schafft sich ab (L’Allemagne se défait), publié en 2010 en Allemagne. Et comment ne pas rappeler que le néerlandais Pim Fortyun, l’un des premiers politiciens européens mettant clairement l’Islam à l’index à partir de positions libertaires (ce qui est en soi une formule paradoxale!), était, avant de devenir un politicien à succès, un sociologue confirmé? De fait, chaque Européen dispose sans doute désormais dans sa propre langue de pamphlets anti-islam correspondant à sa propre culture nationale, même si aucun de ces pamphlets n’a atteint un statut d’œuvre commune pour les Européens se sentant concernés par cette menace. Ce qui se passe sur la scène intellectuelle française ne doit donc surtout pas être séparé d’un contexte européen plus général de montée en puissance en Europe (et même plus largement dans le monde occidental) d’une rhétorique dirigée contre l’immigration en général et/ou l’Islam en particulier. Comme le montre la « crise des migrants » des derniers mois, les opinions publiques se polarisent en Europe sur la nature de l’accueil à accorder aux réfugiés,  parce que certains ne veulent les voir que comme des concurrents fort malvenus sur le marché du travail, ou encore comme des populations de religion musulmane, ou que, pire, ils les fantasment comme une « cinquième colonne » djihadiste. Un sondage paneuropéen (IFOP sur 7 pays européens, dont le Monde du 28 octobre 2015 rend compte sous le titre, Migrants : les réticences françaises) montre d’ailleurs que cette crainte se trouve fort loin de n’être le fait que de petites minorités paranoïaques (comme je le croyais d’ailleurs). Ce sont en effet de nettes majorités (64 à 85%) de répondants qui répondent aux sondeurs être d’accord avec l’affirmation selon laquelle « parmi les migrants qui arrivent actuellement en Europe se trouvent également des terroristes potentiels. » 69% des répondants français sont dans ce cas. No comment.

Ensuite, en dehors de cette grande vague anti-immigration (ou nativiste si l’on veut) observable dans la plupart des pays européens (et occidentaux),  il me parait logique, que sous un gouvernement de gauche (enfin officiellement de gauche, voir plus loin), la critique vienne surtout de la droite, et que Valeurs actuelles et Causeur se portent mieux que Libération et Alternatives économiques. Une bonne part des lecteurs ne paient pas pour lire des louanges du gouvernement en place et de sa politique, il préfèrent acheter des argumentaires pour entretenir leur bile. Des collègues politistes ont adapté à la France le « modèle thermostatique de l’opinion publique » inventé aux États-Unis : quand la droite est au pouvoir, l’opinion publique vire petit à petit à gauche à force de subir des mesures de droite, et inversement. Après trois ans de « hollandisme », il me parait du coup sans grande surprise que les succès publics de librairie aillent du côté de la droite. En effet, ce n’est pas que des livres de gauche ne soient pas publiés ces temps-ci, bien au contraire, mais le contexte de leur réception est rendu défavorable auprès du plus large public par la présence de la gauche au pouvoir. Plus généralement, quand on souligne le silence des « intellectuels de gauche », on suppose que seul l’émetteur et aussi les médiateurs se trouvent en cause, or les récepteurs ne doivent pas être négligés dans l’équation.

Par ailleurs, à cette situation si j’ose dire fort ordinaire, il s’ajoute la grande trahison que représente le « hollandisme » pour une bonne partie des électeurs de gauche. En effet, ce dernier est constitué par une rhétorique se situant bien à gauche lors du discours du Bourget de février 2012 pour gagner l’élection présidentielle en mobilisant les espoirs de ce camp (« Mon ennemi c’est la finance »), mais il adopte un fois arrivé aux affaires une politique qui se qualifie elle-même de « socialisme de l’offre » en 2013-14. Pour finir, le Président de la République « socialiste » finit par nommer un ex-haut responsable de la BNP comme Gouverneur de la Banque de France en 2015. Cette situation ouvre de fait un second front d’opposition, celui des gens de gauche bien énervés par cette situation – même si F. Hollande se défend de ne pas avoir affiché ses options par avance. Le choix du « socialisme de l’offre » revient de fait à sacrifier le sort présent de millions de gens au nom d’une reprise future de la compétitivité du pays. L’explosion du chômage de longue durée et surtout de celui des plus de 50 ans constituent deux illustrations de ce sacrifice consenti au nom de la compétitivité à retrouver. La palinodie autour du conflit social à Air France, où un jour le Premier Ministre Manuel Valls traite lors d’un interview martial en anglais les protestataires de personnes stupides, où, peu après, François Hollande, patelin lors d’une visite dans un chantier naval, finit par reconnaitre que licencier ce n’est pas très bien, et où enfin Michel Sapin, doctoral, fait bien comprendre que les pilotes d’Air France doivent accepter de travailler plus parce que la survie de l’entreprise l’exige vu les salaires pratiqués par les concurrents, ne peut qu’énerver encore plus toute cette gauche qui s’est sentie trahie dès l’automne 2012 pour les plus attentifs (dont les ouvriers à en croire les sondages) et en 2014 pour les autres (avec l’annonce du « Pacte de responsabilité »  en janvier et l’arrivée du gouvernement Valls-Macron à la fin de l’été). Ces derniers temps, ce sont en plus les écologistes qui semblent en prendre particulièrement pour leur grade, comme avec le projet de relance des travaux de l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes à compter de 2016. En même temps, cette gauche des déçus ne devrait pas l’être, car les gens un peu informés savaient bien qu’il n’y avait rien d’autre à attendre d’un François Hollande. Un journaliste a même fait récemment un ouvrage pour établir à nouveaux frais ce fait: F. Hollande a toujours été un penseur de l’aile droite du PS. Cependant, cette situation de déception à gauche complique les choses. Un Michel Onfray, pourtant un libertaire qui n’aurait jamais rien dû attendre en principe du PS,  s’est indigné récemment que ce gouvernement néglige le (petit) peuple de France, « son peuple » dit-il emphatiquement, au profit des migrants ou d’autres minorités. Il s’attire du coup une longue réponse de Laurent Joffrin dans Libération. Cette dernière est d’ailleurs fort significative : le PS depuis 1983 a essayé de gérer au mieux de ce qu’il croyait être les intérêts populaires. Et il n’est pas responsable du chômage… Or il se trouve que toutes les campagnes du PS depuis 1981 ont prétendu qu’une solution au chômage pouvait être trouvée si les électeurs portaient ce parti au pouvoir. F. Hollande ne fait pas exception à la règle. Il a même promis de ne pas se représenter si ce dernier ne baisse pas avant 2017. De fait, à moins d’être totalement aveugle à toutes les données de l’appareil statistique de notre pays, il est évident que les classes populaires, dans toutes leurs composantes, natives ou immigrées, souffrent particulièrement de la crise économique ouverte en 2008. La France n’est certes pas la Grèce, mais le pouvoir actuel aura beaucoup de mal à prétendre qu’il défend tout particulièrement les classes populaires. Ou alors, s’il le fait avec sincérité comme le prétend son avocat, Laurent Joffrin, il est tout de même très maladroit. Euphémisme.

De fait, au delà du silence des intellectuels de gauche, les perspectives de la gauche, qu’elle soit politique ou intellectuelle d’ailleurs, sont plombées à court terme par une politique économique et sociale de F. Hollande qui n’apparait aucunement comme protectrice des salariés ordinaires – en dépit de toutes ces prétentions en ce sens. Le possible basculement de la nouvelle Région Nord-Picardie au profit du FN serait alors surtout une illustration de cette incapacité de la gauche (socialiste) à apparaître comme le parti de la protection contre les aléas du marché, ce qui pourtant avait fait son succès sur la longue durée (dès avant 1914). Mais, là encore, comme le montrent les évolutions plus générales en Europe, la France ne constitue pas un cas si particulier que cela : le socialisme traditionnel parait aux électeurs de moins en moins comme porteur de protections pour l’ensemble de la population des salariés réels et/ou potentiels. Les récentes élections polonaises confirment la confiscation par le PiS, conservateur, nationaliste et catholique, de ce thème de la protection au détriment de la gauche de ce pays, qui, même après des années d’opposition aux gouvernements libéraux de PO, n’arrive décidément pas à se relever de ses compromissions néo-libérales des années 1990-2000 (et de son arrière-plan communiste des années 1945-1989).

En résumé, j’aurais tendance à appeler chacun dans la vraie gauche à prendre son mal en patience. Les pamphlétaires de droite vivent effectivement leur grand moment. Une fois la droite revenue au pouvoir après 2017, il sera bien temps de faire revivre la figure de l’« intellectuel de gauche », qu’il soit d’ailleurs individuel ou collectif comme le préconisait Pierre Bourdieu à la fin de sa vie – en espérant en plus que le PS actuel ait sombré entre temps avec F. Hollande & Cie. En effet, même si les intentions du PS étaient bonnes comme le dit Laurent Joffrin, son échec ouvrira sans doute la voie à un nouveau parti de la gauche qui devra redéfinir complètement la stratégie de défense des classes populaires et des classes moyennes qu’il entend défendre. C’est à ce moment-là que les intellectuels, plus généralement les novateurs à gauche (pas ceux qui rabâchent le catalogue de la « réforme » façon années 1980 et qui aboutissent à un Emmanuel Macron, ministre de l’Économie), pourront se faire entendre des élus de gauche, parce que le PS des Hollande, Royal, Fabius, Cambadélis & Cie sera allé jusqu’au bout de sa logique politique et économique. Un vrai bilan de l’action de la gauche de gouvernement depuis 1981  s’imposera sans doute d’autant plus facilement que la défaite de 2017 sera cuisante et sans appel pour le « hollandisme », ce qui n’est pas sûr évidemment, mais tout de même fort probable.

Quelques remarques rapides sur les « intellectuels » dans la France socialiste de 2015

Manuel Valls s’est demandé il y a quelques jours où étaient les « intellectuels », pourquoi diable ne venaient-ils pas au secours du Parti socialiste affrontant des élections départementales en position pour le moins difficile face à la droite et au FN. Le journal Libération reprend le thème aujourd’hui vendredi 20 mars 2015 en titrant sur « L’éclipse des intellectuels ».

Face à cet appel de Manuel Valls, qui m’a passablement exaspéré, trois remarques me viennent à l’esprit.

Premièrement, Manuel Valls fait mine de croire que sa propre politique économique, sociale et culturelle vient de Sirius, qu’elle n’est pas elle-même inspirée par des idées créées par des « intellectuels », c’est-à-dire par des gens qui manient des théories, descriptives ou prescriptives, explicites sur le réel auquel nous avons affaire, et qui suggèrent fortement d’agir en en tenant compte. Le journaliste de Libération, Robert Maggiori, brode sur le thème de politiciens qui ne liraient plus rien d’intellectuel et qui ne consulteraient pas les intellectuels. Or la politique du gouvernement Valls, et plus généralement celle de ce quinquennat Hollande, possèdent à la fois des inspirations: le néo-libéralisme, et l’européisme, et un nom officiel : le « socialisme de l’offre ». Les bibliothèques sont de fait pleines de travaux qui démontent la généalogie intellectuelle des politiques publiques mises en œuvre depuis bien des lustres désormais dans notre pays (c’est, entre autre, le cas de la célèbre « approche cognitive des politiques publiques »), et le gouvernement Valls n’innove nullement en la matière. J. M. Keynes avait bien raison de souligner que les politiciens vivants ne sont que les esclaves de théoriciens morts. Toute la politique menée depuis mai 2012, ce n’est jamais dans le fond que du Hayek, du Friedman et du Schumpeter pour les nuls, mâtinée d’européisme au rabais. Bien sûr, tout n’est pas parfait de ce point de vue, comme dirait un Attali ou un Tirole, mais on progresse, on progresse. Emmanuel Macron, notre actuel Ministre de l’Économie, qu’est-ce d’autre qu’un « intellectuel » en ce sens-là? Les « réformes structurelles » qu’il entend mettre en œuvre, avec la bénédiction et l’encouragement des autorités européennes, ne sont rien d’autre que la mise en application, plus ou moins réussie par ailleurs, de théories économiques qui prévoient que certaines modifications du droit produiront certains effets économiques souhaitables. Ne prenons qu’un exemple : la libéralisation du travail du dimanche est censée créer de l’emploi et de l’activité – et ce lien est d’abord une construction intellectuelle.  Bref, cher Manuel Valls, ne vous plaignez pas. Certains intellectuels néo-libéraux sont avec vous, même s’ils vous trouvent bien tiède tout de même. Et certes le Dieu Marché vomit les tièdes!

Deuxièmement, Manuel Valls fait comme si les « intellectuels » devaient nécessairement être « de gauche », « démocrates », « républicains ». Bien sûr, les grandes heures de l’histoire de France telle qu’on la raconte aujourd’hui aux enfants des écoles ou aux retraités en mal d’activités culturelles mettent en valeur les « intellectuels » en ce sens-là. D’Émile Zola à Jean-Paul Sartre, Albert Camus ou François Mauriac, les « intellectuels » les plus en vue depuis l’apparition du terme à la fin du XIXe siècle furent du bon côté de l’Histoire. Cependant, c’est là une profonde erreur de perspective : depuis au moins la Révolution française, il existe des « intellectuels » au sens de penseurs, polémistes, pamphlétaires, théoriciens, etc. qui inspirent (ou qui servent) tous les partis de la droite à la gauche en passant par le centre. Un Drumont ou un Maurras n’étaient pas moins des « intellectuels » qu’un Zola ou un Péguy. Le combat des idées, des conceptions, des visions du monde, etc. n’a jamais cessé depuis 1789 – et encore est-ce là une simplification que de se limiter à cette période d’après la Révolution. La période la plus contemporaine voit simplement se terminer le rééquilibrage des forces intellectuelles entre les droites et les gauches entamé dès les années 1970. En effet, les polémistes, théoriciens, pamphlétaires de droite, surtout les plus conservateurs (maurrassiens par exemple), avaient été décimés  et déconsidérés par leur participation plutôt enthousiaste à la Collaboration (1940-44), souvent ancrée dans leur antisémitisme (comme un Céline par exemple). Désormais, le temps ayant passé, leurs héritiers, plus ou moins lointains, plus ou moins conscients d’ailleurs de l’être, peuvent s’exprimer, et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’ils ne s’en privent pas sous un gouvernement de gauche.  Je ne vois pas en quoi un Premier Ministre d’un pays qui se veut pluraliste et respecteux de la liberté d’expression devrait cependant s’en plaindre particulièrement. Comme François Hollande est censé être le second Président de la République socialiste de la Ve République, il est en effet assez logique que cela soient les « intellectuels d'(extrême) droite » à la Eric Zemmour qui s’en donnent depuis 2012 à cœur joie. Ils auraient tort de se priver. Il s’agit de la logique de la situation : un intellectuel quand il s’exprime publiquement est largement là pour critiquer ce qui existe ou ce que fait le pouvoir en place, or, actuellement, le pouvoir politique national est censément  « socialiste ». Il est donc  tout à fait normal que Causeur, Valeurs actuelles, et le dernier Zemmour se vendent comme des petits pains.

Troisièmement, l’extraordinaire capacité de la gauche au pouvoir lors de l’actuel quinquennat à se plier à toutes contraintes du réel sans rien laisser finalement à l’idéal ne donne sans doute pas envie à beaucoup d’« intellectuels de gauche » de livrer leur petit mot tendre en faveur du pouvoir actuel. Que se soit individuellement (comme dans le présent blog) ou collectivement (par exemple les « Économistes atterrés » ou pour les intervenants du « Festival Raisons d’agir »), les critiques de la part des « intellectuels de gauche » se sont multipliées depuis mai 2012 sans qu’aucun effet ne soit observable sur l’orientation des politiques publiques suivies. Des ministres ont démissionné pour protester contre la tiédeur des mesures prises, des députés socialistes sont devenus « frondeurs ». De fait, la majorité actuelle a semblé parfaitement sourde à toute réflexion un peu « gauchisante » en matière économique et sociale – au sens de recherche d’un chemin vers l’idéal propre au socialisme historique. Il n’a pas donné non plus beaucoup d’espoirs aux tenants de l’écologie comme nouvel idéal. Le récent coup de massue sur la tête des agriculteurs bio, allié au sauvetage d’Areva, constitue aussi une belle illustration de cette surdité-là.  Il faut aussi dire que le très mauvais sort fait à l’Université et à la Recherche depuis mai 2012 par Madame Fioraso – sauf à quelques Présidents d’Université zélés – en aura refroidi plus d’un parmi ces  « intellectuels de gauche », qui se trouvent par ailleurs être de profession  universitaire ou chercheur. Il leur a en effet été (trop) facile  de constater (trop) directement dans leur vie professionnelle que le changement n’était pas pour maintenant, et que la différence Pécresse/Fioraso demandait de ce fait une étude approfondie du problème. ε est-il une différence? Oui, au sens mathématique, mais au sens phénoménologique? En dehors des intellectuels d’obédience néo-libérale, qui y trouvent sans doute au moins partiellement leur compte, les choix faits sous la Présidence Hollande dans la plupart des domaines de l’action publique paraissent donc tellement éloignés de ce que peut penser, écrire, lire, espérer la gauche sociale, économique, écologique ou humaniste, qu’il ne faut pas s’étonner qu’elle réagisse finalement comme une bonne part des électeurs de gauche en général, par l’abstention ou par l’opposition à l’encontre du pouvoir. Pour ma part, je n’aurais vraiment aucun regret si la droite ou le FN emportaient tous les départements sans exception lors de ces élections départementales. Je sais bien pourtant qu’en raison de l’inertie de l’électorat, cette disparition du PS dans les départements, seule à même de faire (un peu) réfléchir F. Hollande & Cie, n’arrivera pas. Je soupçonne aussi que l’annihilation progressive du PS dans les collectivités locales n’est pas ressentie au sommet de son appareil, parce qu’aussi lourdes soient-elle, ces défaites laissent espérer un retour de balancier par la suite en faveur de ce parti, vu la nature des nos mécanismes institutionnels et des rapports de force à gauche. Le PS s’achemine donc vers une déroute qui, comme l’a dit d’avance François Hollande dans le magazine Challenges, ne changera rien à sa politique. Et ne comptez pas sur les « intellectuels de gauche » pour s’en plaindre. Que cela soit donc. La droite et le FN vont donc se gaver. Bon appétit, messieurs! Que la fête commence!

Louis Pinto, Le café du commerce des penseurs. A propos de la doxa intellectuelle.

pintoIl est fort probable que le dernier livre du sociologue Louis Pinto,  Le café du commerce des penseurs. A propos de la doxa intellectuelle (Broissieux, Bellecombe en Bauges [74]: Editions du Croquant, 2009), soit liquidé comme une illustration de plus du ressentiment des  « bourdivins »  historiques contre une vie intellectuelle tendant à les marginaliser. Comme ce livre ne comprend aucun scoop évident faisant le lien entre tel ou tel intellectuel en vue et une obscure officine d’Outre-atlantique,  aucune dénonciation des médiocrités de notre temps qui n’ait déjà été  faite sans  qu’elle ait eu d’ailleurs quelque  effet que ce soit sur les carrières des dites personnes (cf. tous les livres et textes consacrés au cas BHL), il est probable que le succès de ce petit livre soit destiné à être limité. Sa lecture n’est pourtant pas sans intérêt.  Louis Pinto y propose  en effet la description de l’émergence d’une classe spécifique d’intellectuels propres à notre temps, les doxosophes comme les avait déjà baptisés en son temps Pierre Bourdieu : ces derniers auraient la particularité par rapport à leurs prédécesseurs dans l’exercice du magistère intellectuel d’être consacrés comme des personnes dont la parole doit faire autorité dans l’espace public, non pas en raison de mérites scientifiques, philosophiques, littéraires, artistiques, etc. particulièrement remarquables aux yeux de leurs pairs, mais par la seule grâce de leur proximité sociale avec ceux qui consacrent désormais : les journalistes, les pouvoirs politiques, les pouvoirs économiques. Ces nouveaux intellectuels  ne doivent donc leur reconnaissance comme appartenant aux grandeurs de ce temps, ni  à leurs pairs (dans leur domaine initial de spécialité), ni non plus au grand public (par une audience mesurable en livres vendus par exemple avant d’être consacrés par ceux qui disposent du pouvoir de consacrer). Ces doxosophes doivent tout à  ceux qui s’arrogent le pouvoir de consacrer, à savoir essentiellement quelques journalistes de la presse de qualité et quelques institutions parallèles à la vie académique classique. L. Pinto note bien qu’ici la voie est étroite pour atteindre à ce statut d’autorité reconnue par les experts en reconnaissance. « Ayant à concilier les exigences de l’authenticité intellectuelle et les contraintes de réception auprès d’un public large, de telles instances de consécration sont obligées de naviguer dans un espace situé entre les intellectuels prestigieux dont la renommée ne leur doit rien et les intellectuels tellement estampillés comme médiatiques (comme Bernard-Henri Lévy) qu’ils deviennent compromettants pour ceux qui prétendent ne reconnaître d’autre  valeur que celles de l’esprit. » (…) « Relativement différenciée, une telle zone est définie par un enjeu spécifique, la recherche d’une ligne optimale permettant de cumuler les effets de la visibilité pour une large audience et les effets de l’authenticité à la destination de connaisseurs. » (p. 10) Pour l’auteur, cette forme de consécration pour ainsi dire par le journalisme et les « forces vives de la Nation » pour user d’un euphémisme semble bien être nouvelle et s’opposerait à la consécration par les pairs dont auraient bénéficié jadis un Sartre, un Merleau-Ponty ou un  Aron. Qu’on nous permette de douter d’une telle nouveauté : l’accès à l’espace du débat public (en direction du grand public) suppose toujours pour un auteur, aussi reconnu soit-il par ailleurs dans sa spécialité, des passeurs, ne serait-ce qu’un éditeur par exemple qui choisit de publier un livre  ou qu’un directeur de journal bienveillant qui laisse à un  Mauriac ou à un Brasillach, pour prendre des destins que tout oppose, une tribune régulière. A notre sens, le romantisme de la valeur intrinsèque d’une pensée s’imposant aux yeux du monde par la seule appréciation des pairs y discernant une vérité partagée (comme le suppose ici  L. Pinto) s’approche de la chimère, y compris d’ailleurs pour les auteurs ci-dessus évoqués qui représenteraient l’authenticité intellectuelle. Si doxosophie il y a, c’est-à-dire, existence d’individus qui ont bénéficié d’un appui  en dehors de leur seule spécialité pour faire connaitre au vaste monde leur valeur (qu’elle apparaisse a posteriori bien réelle ou fort surfaite), elle apparait comme un phénomène de longue période, et notre époque n’apporte rien de bien nouveau au phénomène des nécessaires médiations entre l’auteur et ses publics : ce sont les critiques qui font et défont, au moins dans un premier temps, les réputations publiques, et la collusion entre critiqués et critiques pour bâtir des réputations au profit d’une vision du monde partagée ou d’intérêts plus obscurs ne devrait pas nous étonner plus que cela. En revanche, un élément nouveau apparait par rapport à la situation antérieure à 1980 pour choisir une date un peu arbitrairement  : L. Pinto aurait dû faire remarquer en effet la diminution depuis 1945 du nombre de journaux de qualité susceptible de consacrer quelque auteur ou penseur que ce soit.  La presse quotidienne  nationale de qualité qui comptait de nombreux titres en 1945 ne compte plus que quelques rares titres en 2009. Le pluralisme  de la critique a ainsi de fait beaucoup diminué, au profit d’un centrisme de bon aloi, auquel il faut ajouter les effets de multi-positionnalité de certains acteurs de la critique entre médias (presse écrite, radio, télévision, Internet) . La doxosophie spécifique à notre temps qu’il décrit tient à notre sens beaucoup à cette réduction à quelques lieux qui émettent des consécrations. Désormais, tenir seulement quelques positions permet de tenir les accès à presque tout l’espace d’accès au grand public cultivé. Ajoutons que, pour être consacré, il vaut mieux être télé-compatible…

Cette critique étant faite, il faut admettre que L. Pinto décrit remarquablement bien dans son livre les méandres de cette zone grise de la vie intellectuelle en soulignant bien points communs et différences entre doxosophes.

Le chapitre 1 (Comment s’orienter dans la doxa?) établit une topologie sur l’axe droite-centre-gauche des revues et des personnages symbolisant chacune de ces positions. Un lecteur familier de la dénonciation « bourdivine » des doxosophes ne sera guère surpris du contenu de cette galerie de portraits. Elle va des auteurs familiers de la revue Commentaire à droite à ceux typiques de la revue Esprit au centre-gauche, en passant par les centristes du Débat. L. Pinto spécifie à chaque fois les milieux sociaux qui valident tout particulièrement l’un ou l’autre style de pensée. Sur ce fond bien connu,  l’originalité de L. Pinto est de consacrer aussi quelques pages au « Front  gauche de l’art » (la reprise de cette expression des années 1920 est de mon crû), qu’il identifie aux auteurs regroupés essentiellement autour de la revue Multitudes (p. 43-49) et inspirés par Deleuze, Guattari et quelques autres philosophes virtuoses de la radicalité. Ces doxosophes-là (Toni Negri ou Bruno Latour par exemple) seraient bien surpris sans doute de se voir assimilés aux précédents, mais, selon L. Pinto, ils partagent avec les précédents le même mépris de l’empiricité sociologique.  Celle-ci se relie chez eux avec une rupture par la gauche avec le marxisme, qui leur ont fait, si l’on peut dire, jeter le bébé sociologique avec  l’eau du bain  stalinien/maoïste/ouvriériste/totalitaire de leur jeunesse. Ces auteurs ont pour caractéristique  de  partager une pensée, se voulant radicale, tellement hostile à l’idée même de « Science » capable de faire l’accord entre êtres de raison, qu’elle ne s’embarrasse guère de preuves empiriques et qu’elle se contente d’une radicalité langagière, avec une forte propension à se faire littérature ou art. Elle partage donc avec les précédentes une vénération pour le concept pur de tout contenu précis, qui permet d’un coup de tout expliquer à bon compte et surtout en instantané (en live pourrais-je dire), et s’avère fort apprécié des critiques pour sa capacité à générer elle aussi du nouveau.

Le chapitre 2 (Les leçons de l’histoire) décrit de manière plutôt convaincante l’importance pour ces doxosophes de la définition de la temporalité qu’ils imposent; ces derniers partagent un sens de l’histoire qui oblige à la réforme contre le supposé immobilisme français, qui fait en même temps le deuil de toute Révolution possible, et qui, pour le « Front gauche de l’art », enterre le prolétariat et la lutte des classes en général au profit des multitudes et des singularités. Le chap. 3 (De la doxa à la pensée), dont le titre ne m’a pas paru traduire vraiment le contenu, approfondit la description en s’intéressant à la vision de l’homme que partagent ces différentes versions de la doxa. Au centre, il y a la proclamation du retour de l’individu, de la valeur indépassable de la démocratie (libérale), celui de la philosophie (éternelle), voire de la religion. Il y aurait même, partagée de l’aile droite à l’aile gauche, une vision nouvelle de l’homme qui opposerait les mobiles (d’esprit, de mœurs, dans l’espace) aux immobiles. L. Pinto croit bien discerner en effet une théorie émergente des « deux humanités », celle qui avance courageusement vers l’avenir de l’humanité réunie et celle qui ne sait que conserver ses acquis nationaux. Le Bruno Latour du conflit universitaire de cette année représente alors le point de conjonction de ce point de vue entre  l’aile libérale de la doxosophie, liée organiquement au MEDEF ( c’est à dire pour les citer François Ewald et Daniel Kessler), et l’aile se voulant radicalement critique de cette dernière (voir p. 131-135), tout en liquidant encore plus que l’aile droite elle-même tout rapport au concret sociologique au profit d’un retour à un super-idéalisme.

L. Pinto réitère en somme pour les années 2000 l’opération faite en son temps par Paul Nizan dans les Chiens de garde, son pamphlet des années 1930  contre les philosophes idéalistes de l’Université républicaine d’alors. Nizan s’appuyait comme fond normatif de son plaidoyer sur ses fortes convictions communistes et matérialistes d’alors, L. Pinto s’appuie lui sur une perception de la vraie sociologie qui lui donne, selon lui, un accès privilégié au réel de la société. Cette vraie sociologie n’est pas autre chose que celle de P. Bourdieu, dont le vocabulaire se trouve largement présent dans l’ouvrage lui-même.  Pour bien comprendre cependant le point de vue de L. Pinto, il ne faut pas s’attarder trop au vocabulaire « bourdivin » qu’il utilise, il faut surtout voir en arrière-plan sa croyance aux vertus de la sociologie empirique en matière de bonheur social, vision elle d’inspiration nettement durkheimienne. Ce qu’il reproche fondamentalement aux nombreux auteurs dont il traite ici, c’est un dévoiement de la pensée dans un retour à l’idéalisme, au sens le plus plat de ce terme, à savoir que l’on se paye ici de mots, et que l’on ne prend ni le temps ni la peine d’étudier longuement ce dont on parle avant d’en parler avec une apparence de savoir. C’est bien là la principale obsession de l’auteur, qu’on retrouve dans son interview  à un site de philosophie, où un philosophe comme Derrida parlant pour ne rien dire sur ce qu’il ne connait pas sert d’illustration. La clé de l’ouvrage est livrée dans l’avant-dernière page, lorsque l’auteur explique à quoi peut bien servir d’étudier la doxa (p. 145). Il s’agit de ne pas se laisser impressionner  d’abord par de fausses gloires,  mais surtout pour le sociologue de pouvoir faire son métier  : seule l’étude attentive du réel empirique permet de discerner des causes et des conséquences, et donc d’agir ensuite en connaissance de cause pour résoudre les problèmes de la société « si on le veut réellement »(p. 145). L. Pinto donne l’exemple de la délinquance juvénile sur laquelle la sociologie peut sans doute avoir une idée de ce qui peut marcher pour la résorber et ce qui ne peut, à coup sûr, pas fonctionner. Or ces solutions « structurales« , comme les nomme L. Pinto, feraient sans doute appel à une remise en chantier des rapports sociaux, qui ne plairaient guère ni aux doxosophes, ni aux journalistes dominants, ni aux politiques en place ni bien sûr aux pouvoirs économiques, elles sont donc condamnées à rester lettre morte, la délinquance juvénile continuera donc à exister, puisque ce sont les mauvaises analyses et fausses solutions des doxosophes qui seront préférées en terme de politiques publiques. Ainsi, c’est le bonheur de la société toute entière qui se trouve en jeu derrière leur petit jeu de dupes, d’où l’intérêt professionnel pour un sociologue de leur consacrer quelques heures de peine, sauf à se condamner lui-même d’avance à la plus parfaite inutilité sociale.  On pourrait évidemment interroger cette prétention de la sociologie à dire ce qu’il faut faire ou ne pas faire en terme de politiques publiques, mais surtout L. Pinto se situe implicitement dans le cas où les décideurs voudraient vraiment augmenter le bonheur public et où la sociologie aurait un rôle à tenir dans cette recherche du « plus grand bonheur du plus grand nombre ». Il est bien possible que les décideurs, malgré leurs protestations en  ce sens,  n’aient pas cet objectif-là en tête, et qu’ils préfèrent l’une ou l’autre divagation à fond philosophique des doxosophes qui servent mieux leurs buts (par exemple, leur réélection…).

En tant que professionnel d’une connaissance empirique du réel, je ne peux pourtant que me sentir extrêmement proche du raisonnement de L. Pinto et tout aussi exaspéré qu’il peut l’être face à cette multiplication dans les médias de discours si mal étayés sur bien des problèmes publics alors même qu’à côté des spécialistes, le plus souvent payés sur fonds publics, s’évertuent à construire des savoirs sur les même sujets. En même temps, je lui adresserai deux reproches qui portent sur des aspects qui rendent son livre moins percutant qu’il ne pourrait l’être :

– d’une part, L. Pinto se pose très peu la question de la réception de tous ces discours des divers doxosophes qu’il étudie  : on comprend facilement que certains pouvoirs en place aient un intérêt durable à ce que  certains problèmes ne soient jamais résolus,  que certaines questions soient toujours aussi mal posées, mais pourquoi le grand public se laisse-t-il illusionner à ce point? En fait, qui écoute, lit, apprécie tous ces auteurs? Qui lit les revues « intellectuelles » qu’il évoque? Dans le fond, le verbiage pseudo-savant, l’idéalisme, la promotion de l’individualisme, l’appréciation du nouveau pour le nouveau, les modes qui se succèdent dans la vie intellectuelle comme chez Colette, etc., tout ce qui fait que la pensée proprement sociologique (qu’elle soit d’ailleurs d’obédience « bourdivine » ou autre) avec son appréciation fine des pesanteurs du réel ne passe pas la rampe du grand public cultivé, ne serait-ce pas un grand objet de réflexion? Ou, simplement, ne s’agit-il pas d’une famille de pensées fort bien ajustées aux conditions de vie des individus qui peuvent perdre leur temps à lire Commentaire, Esprit, le Débat et autre Multitude? Ne faudrait-il pas réfléchir plus généralement sur la propension toute contemporaine, mais pas si nouvelle tout de même pour le coup, du grand public un peu cultivé,  à prendre des vessies pour des lanternes?  Le titre de l’ouvrage qui évoque « le café du commerce » attire l’attention sur cet aspect, mais néglige de traiter en profondeur toute la demande de la part du public de tels discours peu exigeants finalement pour l’auditoire.  Il faut aussi s’interroger sur la possibilité dans notre société vouée à l’individualisme de tenir publiquement  un discours sociologique qui collectivise les problèmes rencontrés pour leur chercher éventuellement une solution. De fait, un des moyens les plus efficaces de faire passer dans l’opinion publique des idées critiques  de l’état des choses semble être désormais, comme le montre le succès des concepts de « stress », de « souffrance au travail » ou de « harcèlement moral »(y compris sur le plan législatif), de passer par  les cas individuels. Dans une société vouée au culte de la victime individualisée, la critique sociale semble bien devoir passer d’abord par ce genre nouveau de « fait divers ». La droite aura ses victimes de multirécidivistes, la gauche ses suicidés au travail. Ce n’est pas gai, mais tout le monde peut comprendre.

– d’autre part, L. Pinto suppose en arrière-plan de son approche qui oppose doxosophes et spécialistes, une unité de vue de ces derniers sur les problèmes à traiter éventuellement dans l’espace public. Ces situations de consensus entre spécialistes existent bien sûr, mais souvent dans les controverses qui occupent l’esprit public, les spécialistes eux-mêmes sont fortement divisés sans que la régulation par les pairs des controverses ne fasse émerger à court terme rien de bien décisif. On se moque souvent des économistes capables lorsqu’ils sont sollicités par les gouvernants de donner autant d’avis divergents qu’il existe de personnes ainsi consultées, la plupart des sciences sociales et humaines ne font guère mieux. Pour reprendre l’exemple de  la délinquance juvénile, il me semble bien, contrairement à ce que laisse entendre L. Pinto en ne citant qu’un seul spécialiste, qu’il en existe des approches fort différentes. Paradoxalement, L. Pinto fait comme si tous les personnes qui s’intéressent sérieusement aux faits, à l’empirique, aboutissaient aux mêmes résultats; ce n’est pas vraiment le cas dans bien des domaines. Ce constat ne doit pas amener à tomber dans un relativisme où cela serait concept contre concept, mais ces divisions internes expliquent aussi une bonne part de l’incapacité à influer sur les débats publics. Un pouvoir quel qu’il soit, s’il veut défendre sa propre cause, trouvera toujours un spécialiste prêt à se vendre – qui devient ainsi un doxosophe – , il suffit d’y mettre le bon prix, ou un spécialiste qui cherche à « faire son intéressant » pour atteindre à la notoriété avec toutes les rémunérations qui vont avec. Ces errements se résolvent en général à long terme, la vérité des faits et des valeurs intellectuelles et scientifiques  finit par l’emporter, mais,  à court terme, cela peut expliquer bien des faiblesses.

Cette dernière conclusion n’est sans doute pas une consolation… savoir que tous les doxosophes dont L. Pinto nous narre la saga seront tout aussi oubliés dans 50 ans que leurs prédécesseurs d’il y a 50 ans, mais c’est là mon état d’esprit. Les « intellectuels organiques » pour utiliser le vieux terme de Gramsci périssent avec ce dont ils sont l’organe.