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Les illettrées, le brillant ministre, le géographe et le canard éviscéré

Mercredi 17 septembre 2014 fut une journée particulière pour qui, comme moi, s’avère sensible aux simultanéités qui font une époque. Le journal Libération faisait son titre et consacrait son dossier d’ouverture au nouveau livre du géographe Christophe Guilluy (La France périphérique, comment on a sacrifié les classes populaires). Libération usait même d’un titre de une se voulant accrocheur, Classes populaires. Le livre qui accuse la gauche, accompagné d’un sous-titre, Dans la ‘France périphérique’, le géographe Christophe Guilluy reproche aux partis d’avoir délaissé les populations éloignées des centres urbains. Polémique.  De fait les cinq pages consacrées à l’ouvrage en question – que je n’ai pas lu pour l’instant et dont je ne peux donc commenter ici – donnent surtout la parole aux universitaires ou chercheurs critiques, plus ou moins acerbes, du dit Guilluy, soulignant au choix, en termes polis certes, son incompétence sur les sujets dont il prétend traiter et/ou son orientation (pour caricaturer la critique) crypto-FN. La journaliste Cécile Daumas en page 3 écrit en outre un portrait intitulé : Guilluy, le Onfray de la géographie. Titre qui, à n’en point douter, aura bien fait plaisir aussi bien à Guilluy qu’à Onfray lui-même devenu ainsi, si j’ai bien compris, le symbole contemporain de l’intellectuel  fort présent dans les médias et scientifiquement fort contestable par ailleurs. Le plus troublant dans ce dossier globalement à charge m’a-t-il semblé, c’est que l’éditorial de Laurent Joffrin, actuel directeur de Libération, intitulé Oeillères, lui, semble plutôt favorable à une vaste réception de l’ouvrage. Allez donc comprendre la ligne de ce canard, finalement, il faut  le lire Guilluy ou pas le lire? Et, du coup, pourquoi en faire son titre de une?

Ce même jour, un nouveau Ministre de l’économie, encore tout brillant, commet une boulette de débutant en matière de communication politique : au détour d’un entretien radiophonique plaidant pour le meilleur accès au permis de conduire comme condition de retour à l’emploi, il prend l’exemple d’ouvriers d’un abattoir breton en grande difficulté économique, ouvriers qui seraient majoritairement des femmes, illettrées et peu convaincues en plus de devoir bouger pour retrouver un travail. Les « Bécassines » en question, ni sourdes ni aveugles pour le coup, qui se sentent ainsi méprisées, réagissent plus qu’outrées à ces propos, dont le Ministre devra ensuite s’excuser devant la représentation nationale. Cela m’a fait un peu bizarre de constater par cet exemple opportun et caricatural à souhait que, sans doute, Guilluy ne rêve pas quand il croit devoir constater qu’une bonne part des élites françaises (y compris de gauche affirmée) n’ont guère le soucis d’une bonne partie de la population, sinon que comme des personnes qui ne suivent pas le rythme. « Ces gens-là » pour reprendre l’expression du Ministre ne savent même pas lire, c’est vous dire… Le sociologue Bernard Lahire, dont je peux soupçonner qu’il n’est pas exactement de la même école de pensée que Christophe Guilluy, donne aux Inrockuptibles une très intéressante interview sur le thème de l’illettrisme en France comme explication commode pour les élites d’une partie du chômage de masse. Les chômeurs de la « France périphérique », tous des illettré(e)s sans permis de conduire, peut-être même alcooliques, et vaguement pédophiles pour faire bonne mesure? Comment voulez-vous être compétitifs dans ces conditions? Il va falloir des « réformes structurelles »  pour les motiver.

A cette troublante coïncidence s’ajoute qu’au début de cette même semaine, les actionnaires de Libération ont annoncé au personnel de ce canard historique de la gauche que tout ce qui reste de son gras allait passer à la casserole. Après quelques autres pertes de substance éditoriale (on ne les compte plus, toute la presse française se voulant un peu à gauche est désormais remplie d’anciens de Libé), le grand dégraissage final parait en effet arrivé : en effet, plus de 90 postes sur un peu plus de 250 devraient être supprimés, et tous les salariés restants verraient leur contrat de travail revu et corrigé Margaret Thatcher style faute de quoi se serait Ciao les petits amis et bon vent. Les salariés restants se verraient même conviés par un avenant à leur contrat de travail à ne plus dénigrer publiquement leur entreprise. Il ne manque plus que le serment de fidélité au futur chef de ce média Libération libéré de ces derniers reliquats libertaires. Du coup, cela m’a fait étrange aussi de voir le dernier carré des journalistes de Libération pester à l’encre (rouge?) contre le géographe (crypto-FN?) Guilluy, qui se demande en fait benoîtement  ce que vont bien pouvoir devenir les classes populaires dans le cadre d’une mondialisation qui peut se passer d’eux (cf. son entretien avec le Point), alors même qu’eux-mêmes sont sur le point – en particulier pour tous ceux qui sont trop âgés, trop payés, trop peu pisseurs d’encre, trop indépendants d’esprit d’être envoyés tester l’indéniable mais tout de même pas assez médiatisée amélioration des services de Pôle Emploi pendant la crise actuelle. Bref, ce journal Libération, dont les limites fort réduites désormais du lectorat en peau de chagrin se conforment largement à l’image géographique que C. Guilluy se fait de « la France qui gagne » (les seules métropoles, en particulier la métropole parisienne), n’a pas su saisir l’ironie de la situation, étant lui-même constitué de personnels en sursis. Une sorte d’ironie de l’histoire qui me laisse songeur. Si j’ose dire, la crise économique et sociale est partout : elle se trouve  au centre et à la périphérie.

Enfin, espérons que les coïncidences ne continuent pas ainsi.

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Libération, derniers jours?

Depuis hier, c’est officiel, le journal Libération est en crise grave. La majorité des salariés et les actionnaires majoritaires s’engueulent copieusement par médias interposés.  La Une de ce jour, samedi 8 février 2014, « Nous sommes un journal », est une baffe aux actionnaires.

Il faut dire que le projet de ces derniers pour relancer Libération, qui a filtré dans la soirée d’hier, semble faire furieusement fi de la nature de l’entreprise de presse qu’ils sont amenés à gérer. Ils veulent faire de Libération une sorte de pot-pourri de tout ce qui traine en matière de monétisation de l’audience sur Internet, un mélange de Facebook, d’Huffington-post, et de je ne sais quoi d’autre. Face à la révulsion des manants des journalistes, le représentant des actionnaires a traité apparemment dans un mail, qui a opportunément  fuité, l’ensemble des journalistes de « ringards » (sic).  La confiance et le respect semblent établis en somme. On part sur des bases saines.

La crise de Libération était tellement prévisible. C’est un journal identifié au centre-gauche, et ce même centre-gauche se trouve au pouvoir depuis mai 2012. Ce genre de conjoncture n’est sans doute pas faite pour doper les ventes au numéro. (Inversement, Valeurs actuelles cartonne.)  Ce stigmate de position a encore été renforcé par le fait que, depuis mai 2012, il ne me semble pas que l’équipe de Libération se soit distingué par de grandes enquêtes sur le pouvoir en place. Le journalisme d’investigation semble être laissé à gauche au seul Mediapart, qui, de son côté, ne cesse de sortir des affaires, et s’est ainsi arrogé la place de censeur universel des mœurs.  (E. Plenel, épisode 5, le retour.) En dehors d’une grande timidité dans la critique du gouvernement actuel, il faut ajouter de très nombreuses Unes crapuleuses, décalées ou  cultureuses,  qui ont pu dégouter définitivement quelques lecteurs, dont moi-même. Si je veux lire Voici, Gala ou Closer, je peux me les acheter directement, c’est en vente libre. La planète, l’Europe et la France connaissent d’énormes bouleversements, c’est de cela dont il aurait fallu rendre compte.  Que Libé arrête de s’intéresser au décès de quelque gloire trop reconnue de la culture ou aux petits scandales de l’heure, et je le lirais. Il faut ajouter que le côté « parisien » de l’information proposée dans Libération ne peut que se traduire aussi dans ses ventes en province. J’avais lu il y a quelques mois les données des ventes par département, il ne ressortait que la situation était tout bonnement effrayante pour un journal se voulant « national ». De fait, je suis mieux informé de ce qui se passe à Lyon via les pages locales de 20Minutes (gratuit en pdf sur le net) que par Libération. Il faut ajouter des bouffées de boboïtude dans le supplément sur papier glacé qui sont une raison de ne surtout pas l’acheter ce jour-là en payant plus cher en plus pour mettre cette brochure publicitaire directement au recyclage. Si je veux acheter un magazine mode, fooding et autres dépravations moins avouables, j’ai le choix, et je n’ai pas besoin de Libération pour cela.  Les actionnaires actuels semblent vouloir accentuer dans cette tendance en ne gardant que l’aura (?) bien délavée pourtant de ce que fut Libération il y a bien longtemps. Cela serait une sorte de marque vintage, qui permettrait de rêver aux révoltes, libérations et autres révolutions, qui furent et ne seront plus jamais.  Merci le capitalisme de ne nous en avoir sauvé! C’est là viser un public de gogos, de ces gens (nombreux certes) qui enfilent leur tee-shirt Che Guevara pour aller faire la queue pour acheter leur hamburger dans une chaîne de restauration rapide bien connue. Je comprends la majorité des journalistes qui ne veulent pas finir ainsi comme faire-valoir de la marque Libération. (A ce propos, je suggère aux actionnaires pour le sous-sol de l’immeuble actuel du journal, la création d’une boîte échangiste, avec en décor la reproduction des Unes géantes de Libération sur l’affaire DSK et ses suites. Cela devrait titiller l’imagination du designer choisi, un autre petit jeune d’ailleurs lui aussi. Cela serait d’un mauvais goût très sûr, très fin de race.)

D’un point de vue de lecteur, je suis sans doute prêt à lire un Libération qui serait devenu un pure player sur le net, qui aurait peut-être gardé une édition dominicale (sur le modèle de die Zeit en Allemagne), et qui m’apporterait une vraie valeur ajoutée par rapport aux gratuits disponibles. Un Libération qui aurait aussi l’audace de dire « feu sur le quartier général » retrouvant quelque hargne.  Mais pour ce qui est de me laisser séduire par la marque Libé, il ne faut pas rêver! Ainsi éviscérée de son histoire réelle, Libération comme marque ne sera pour moi, et peut-être pour beaucoup je l’espère (messieurs les actionnaires, il n’y a pas que des gogos dans ce bas monde!), que le symbole de la faillite absolue, politique, morale, économique, de toute une génération de gauche. Un repoussoir absolu.

A ce stade, je préfère donc de loin voir la fin rapide de Libération, une fin dans un ultime combat perdu pour l’honneur et la liberté des journalistes, que de voir une lente et stupide agonie à la France-soir. Or je suppose en bonne logique que la marque appartient aux actionnaires et qu’ils pourront bien en faire ce qu’ils veulent si tel est leur bon plaisir – c’est la logique normale du droit de propriété qu’il serait stupide de contester, sauf à être vraiment révolutionnaire. Je suppose qu’en plus les autorités publiques, qui, de fait, subventionnent ce journal d’opinion, vont se sentir obligées d’intervenir de quelque façon pour sauver ce titre de la presse nationale au nom des emplois, éventuellement via un capitaliste amical (une banque?). Cela fera bien mauvais genre : les médias n’ont déjà pas bonne presse auprès des citoyens selon les sondages, et là le gouvernement et quelque investisseur à son service va venir au secours de ce moribond. Pas une très bonne idée en fait. Mais je parierais tout de même que le gouvernement ne manquera pas de s’y risquer, au moins pour tenir jusqu’au lendemain des élections européennes de mai 2014.

Allez un peu de courage, finissons-en avec Libération, et place à une radicalité plus réaliste dans ses moyens d’existence.

Crise de la presse de gauche (molle)

Bien sûr, il serait plus raisonnable de ne même pas prêter attention à cela, mais, moi non plus, je ne suis pas toujours raisonnable. Que le Nouvel Observateur et Libération souhaitent assurer un lancement en Une au nouvel opuscule de la philosophe  Marcella Iacub, narrant aux marges de la réalité et de la fiction, sa liaison de quelques mois avec DSK, le tout au nom de la Littérature avec un grand L, ne me regarde pas après tout. C’est la liberté d’expression de ces deux institutions éditoriales, aisément identifiables à la gauche (molle). Il ne faudrait pas en parler. C’est là entrer dans leur jeu. Mais bon je tombe dans le piège.

Malheureusement pour eux, il se trouve que ces deux organes (sans jeu de mots) font partie de la presse d’information générale de ce pays, et que cette presse est censée  servir à la formation de l’opinion publique de ce pays. Elle est même subventionnée par le budget public pour cela, vu les difficultés économiques qu’elle rencontre depuis des années. Or, de ce point de vue, celui de l’information générale, est-ce que vraiment les états d’âme et analyses sur le cas DSK de M. Iacub méritent une telle attention? Ne se passe-t-il vraiment rien de plus important à porter à la connaissance d’un  public, que l’on suppose de gauche (certes molle)?

Bien sûr, ces Unes s’inscrivent dans la trajectoire des deux titres (cf. les petites annonces de rencontre jadis publiées par l’un comme par l’autre titre qui restent mythiques pour certains anciens). Ils se pensent tous les deux comme les hérauts de la « libération des mœurs » dans ce vieux pays catholique et bourgeois que la France est toujours censée être à leurs yeux.  Cependant, cette lutte pour la « libération des mœurs » est-elle encore d’actualité?

En deux sens : le plus évident, c’est que la situation économique, sociale, morale, politique, du pays  France et de la planète Monde, appellent peut-être à intéresser (aux frais du contribuable) le grand public (de gauche) à autre chose qu’à nos sempiternelles coucheries de petits Français. La presse people est faite entre autre pour cela, pas la presse d’information générale.  Certes, le buzz international que ne manquera pas de déclencher cette affaire Iacub/DSK avec tous ses rebondissements crapuleux ne renforcera notre image mondiale de libertins, c’est déjà cela.  Voilà au moins un primat que personne ou presque ne peut nous contester.

Le moins évident, c’est que tous ceux qui encensent et encenseront M. Iacub pour son exploit « littéraire » (comme S. Bourmeau) ne semblent pas avoir pris conscience que se montrer soi-même dans un écrit à prétention littéraire comme se vautrant – avec délice et horreur à la fois – dans des actes que la morale bourgeoise, ou la morale tout court, réprouve, est devenu depuis longtemps un topos éculé de notre littérature. Il me semble que Catherine Millet, avec la Vie sexuelle de Catherine M., a largement clos le débat à ce propos. Et encore, cela encore n’est rien du point de la littérature, par rapport, à du Jean Genet, qui date tout de même de l’immédiate après-guerre si je ne me trompe. Le « Moi » et le « Sexe », l’absence de tout lien autre que négatif à la morale bourgeoise du « bon père de famille » (hétérosexuel), sont banalisés depuis longtemps. Il faut passer à autre chose, pitié Messieurs les journalistes de Libé et du Nouvel Obs, même si cela fait vendre de la copie et que cela doit être difficile pour vous en ce moment.  Ne croyez pas que nous nous indignions parce que nous sommes des petits bourgeois catholiques  coincés de 1950 vivant dans la Sarthe, mais nous le faisons parce que nous sommes désormais lassés de Sade et tutti quanti.

Un dernier mot sur Marcella Iacub : cette philosophe plaidait dans ses écrits théoriques pour que le Sexe, la sexualité, ne deviennent plus le lieu de l’exception juridique par excellence, avec des peines disproportionnées à ses yeux pour les déviances dans ce domaine par rapport à l’importance des dommages. Ce que j’ai pu saisir de son opuscule littéraire à travers les louanges de ses thuriféraires me laisse à penser qu’elle  fait en réalité du Sexe  l’alpha et l’oméga de la Vie.  On ne saurait rêver plus belle contradiction pratique pour quelqu’un qui prétend penser la société. Je dis, d’une part,  que le sexe ne devrait pas être si important comme lieu de régulation sociale, et j’écris, d’autre part, un livre qui joue à plein sur ce même aspect en attendant que le grand public le lise.

En fait, tout cela me désole : le poisson pourrit  par le journal qui l’entoure…

Ps. (en date du 28 février 2013) La suite des événements autour de cette affaire Iacub a largement confirmé ma réaction initiale. Les journalistes ordinaires de Libération n’ont pas apprécié, ils ont raison. En plus, lors du procès intenté par DSK pour contrer la diffusion du livre (qui, comme par hasard, devait être en librairie quelques jours après les articles l’annonçant dans le Nouvel Observateur de façon sans doute à laisser le temps à DSK d’agir en justice afin de rendre l’affaire plus croustillante encore), les avocats de DSK ont sorti un mail de Madame Iacub à ce dernier, dont le contenu laisse pantois. Elle y fait allusion à un groupe de personnes qui l’aurait poussée à faire ce qu’elle a fait.  Comme lors de l’audience, les défenseurs de Madame Iacub n’ont pas souhaité mettre en doute la véracité de ce courriel, la presse, si elle croit en la valeur ajoutée de l’investigation, aurait peut-être la responsabilité de tirer cette sombre affaire au clair.

Joffrin paye sa tournée – et le Monde aussi.

Episode 1 – Laurent Joffrin (Libération) paye sa tournée.

Le rédacteur en chef de Libération propose en ce matin de l’Ascension un bel éditorial sous le titre d’Humiliant. Il y flingue, pour m’exprimer à son niveau de langue, la proposition de la Commission européenne de valider par avance les budgets des Etats membres de l’Union européenne avant même qu’ils ne soient présentés aux parlements nationaux pour approbation. Je le cite: « L’Europe de l’argent et du conservatisme veut imposer ses normes à la faveur de la crise [bon jusque là, c’est du Naomi Klein, why not? ]: il faut évidemment refuser cette idée honteuse pour la démocratie selon laquelle le budget des Etats serait soumis à la surveillance de quelques gnomes [sic, et re-sic, pourquoi pas « technocrates apatrides »,  « ploutocratie »  ou « ‘État impérialiste des multinationales » tant qu’à faire du style ?] avant même d’être examinés par les élus légitimes des nations. » En lisant cette phrase, je me suis dit : là,  Joffrin « paye sa tournée », et drague le supposé lecteur populaire de Libération (s’il existe?) qui commence à trouver l’addition européenne un peu salée tout de même.

Premier point : la proposition de la Commission européenne se trouve être d’une logique imparable ; pour coordonner les politiques économiques des Etats  européens, qui passent par leurs budgets respectifs,  il n’existe guère d’autre solution que d’aller bien au delà de ce qui existe par ailleurs déjà, les peu connues GOPE (Grandes orientations de politiques économiques). Il faut bien qu’une instance, en l’occurrence la Commission, étudie ex ante la compatibilité des divers budgets nationaux entre eux et avec la ligne générale que les dirigeants nationaux prétendent se donner. Les dix dernières années ont marqué l’échec des stratégies molles de coordination, comme avec la défunte « Stratégie de Lisbonne » (2000-2010). Vu la crise de l’Euro, qui souligne pour toute personne censée les embarras d’une monnaie unique sans politiques budgétaires nationales cohérentes entre elles, il faut aller plus loin – ou tout arrêter -, et, comme on ne veut pas tout arrêter, cela suppose une contrainte supranationale supplémentaire sur les souverainetés partagées des Etats européens. On peut discuter des détails de la méthode choisie,  on pourrait aussi passer par une session annuelle commune de tous les comités/commissions budgétaires de tous les Parlements nationaux qui jugeraient de manière croisée de la qualité  et de la compatibilité de leurs budgets respectifs, mais, en pratique, si l’Union européenne veut progresser dans l’efficacité de ses politiques économiques, il est inévitable que le centre bruxellois ou une coordination intergouvernementale  se renforce de quelque façon : et, dans ce cas, il peut arriver que le centre bruxellois et/ou la collectivité des pays européens disent au gouvernement d’un pays qu’au vu de son budget, il ne semble  guère faire preuve d’à propos ou de solidarité et qu’il faudrait en conséquence y retravailler.

Monsieur Joffrin a-t-il oublié d’où vient en effet cette  catastrophe économique qui nous menace? Et bien, sauf si quelqu’un me prouve que la Grèce n’était pas une démocratie représentative sur les dix dernières années, « des élus démocratiquement désignés par le peuple » (dont L. Joffrin souligne les droits à voter le budget de chaque nation dans une vision un peu datée du fonctionnement d’un État par temps de parlementarisme rationalisé) ont adopté  des budgets pour le moins déraisonnables. On ne peut qu’être très étonné de voir un leader d’opinion d’un journal réputé pour son européisme (voir son attitude en 2005 et dans les années suivantes) se livrer à ce genre de discours complètement incohérent avec ce qu’amène  la poursuite de l’intégration européenne. Je comprends fort bien qu’un journal orienté à gauche (enfin semble-t-il plus à gauche que le Figaro) n’ait pas envie de voir que cette montée en puissance de la supranationalité européenne signifie en pratique, pour l’instant, une cure de rigueur généralisée; mais il faut choisir :  si l’on considère l’Union européenne comme un bien qui doit être défendu, cela signifie en raison des rapports de force actuels dans le système de gouvernance de l’Union européenne (qui comprend comme l’actualité vient de nous le rappeler, à la fois les Etats-unis d’Amérique, le FMI et toute une série d’institutions internationales publiques et privées) qu’il faut subir la potion amère perinde ac cadaver, et si possible sans se plaindre en plus pour pousser les électeurs dans les bras des eurosceptiques. Ou alors, il fallait militer pour la faillite de la Grèce – une opportunité extraordinaire d’en finir rapidement avec l’intégration européenne sous cette forme néo-libérale -, suivie de celle du Portugal, de l’Espagne et de quelques autres pays dont peut-être le nôtre, pour la fin de la zone Euro qui en aurait résulté, et enfin de l’Union européenne telle qu’elle existe. On aurait tout repris à zéro. Pour ma part, je ne suis pas sûr que je n’aurais pas préféré la solution du « défaitisme révolutionnaire » à l’encontre de cette Union européenne-là, une « stratégie du choc », mais à l’encontre cette fois-ci de la finance et de ce type de gestion des affaires publiques. Cela n’a pas été le choix des autorités européennes et nationales qui se disent prêtes à payer autant que « les marchés » le demanderont. Ce choix a été appelé de ses vœux par le journal vaguement de gauche nommé Libération, et bien qu’il assume maintenant! En plus, comme L. Joffrin se trouve être de gauche (modérée), il peut toujours rêver que, dans dix, vingt, trente, quarante ans, l’Union européenne, devenue entre temps  une « fédération » pour ne pas avoir disparue en 2010, pour avoir été prise dans un puissant spill-over vers la mise en commun des politiques économiques nationales, réalisera les ambitions sociales d’Altiero Spinelli et de François Mitterrand.

Second point : l’allusion aux « gnomes ». Plus que lamentable. A marquer d’une pierre pour se rappeler des évolutions de la gauche française.  En pratique, la Commission européenne est constituée d’hommes politiques. On peut avoir toutes les préventions idéologiques, morales, techniques, contre ces personnes, y compris la première d’entre elle,  le Président de la Commission, J. M. Barroso, mais cela constitue une bien mauvaise façon d’informer son lecteur que de reprendre l’affabulation « souverainiste » , digne du café du commerce, de Commissaires européens qui ne seraient même pas des êtres humains, sans âme, sans cœur, sans patrie. Plus sérieusement, comment le rédacteur en chef d’un journal se voulant sérieux, peut-il oublier que la Commission, constituée d’hommes et de femmes politiques nommés par leurs gouvernements nationaux respectifs, se trouve par ailleurs être investie par le Parlement européen? On peut disserter sur les défauts de la représentation des populations au sein de ce Parlement, comme je l’ai fait par ailleurs dans des écrits plus posés que celui-ci, mais on ne peut nier ce lien institutionnel entre la Commission et le Parlement européen, élu au suffrage universel direct. Plus encore, j’ai envie de poser à Monsieur Joffrin la question : êtes-vous européen au point  d’admettre qu’il peut exister une majorité en Europe qui vous soit contraire et qui ait prise sur votre vie? Pour l’instant, la majorité des gouvernements des pays de l’Union européenne se trouvent à droite (voire aux franges de l’extrême-droite, comme en Slovaquie, au Danemark, et en Italie); la majorité du Parlement européen, élu en 2009,  est encore plus  clairement dominée que celui élu en 2004 par la droite modérée. Bref, cher éditorialiste, l’Union européenne roule à droite (si ce n’est à l’extrême-droite). Ce n’est pas une question de « gnomes », c’est une question de rapports de force dans l’Union européenne pour l’instant très défavorables à la gauche.

Troisième point : cet éditorial de Laurent Joffrin dans son exagération même montre bien les dilemmes qu’aura à affronter la gauche modérée à la veille de 2012. Les politiques économiques et sociales vont avoir d’ici là un aspect terriblement rigoriste, droitier, « anti-social ». Les gouvernements socialistes espagnol et portugais sont en train d’annoncer des mesures  du plus bel effet dans ce style. Le gouvernement Fillon devrait suivre. Cette rigueur se fait entre autre au nom de l’Europe, comme depuis 1983…, mais là l’électorat de gauche, dont les sondages montrent déjà les doutes à l’égard de l’Union européenne telle qu’elle est (et non vis-à-vis de l’Europe comme projet d’ouverture), risque de décrocher complètement, y compris la frange la plus éduquée de cette gauche à laquelle Libération s’adresse. L. Joffrin veut faire croire à cet électorat qu’il y aurait – au moins à court terme – une autre Europe possible, et bien non, il n’existe rien d’autre en magasin! Il va falloir faire avec. Take it or leave it!

Épisode 2 –  Et le Monde aussi.

On croit toujours avoir tout lu, on se trompe toujours… Ce matin, vendredi 15 mai 2010, en découvrant l’éditorial du Monde, non signé comme de coutume dans ce journal, « L’Europe, c’est comme la bicyclette… »., je n’ai pu que constater qu’en substance (malgré le titre), l’argument ressemble comme deux gouttes d’eau à celui de L. Joffrin de Libération. Le style est plus retenu, mais le propos peut se résumer ainsi : J. M. Barroso ne peut rien proposer, car il est le « pompier de la vingt-cinquième heure » qui n’a rien fait jusqu’ici face à la crise économique, surtout pas réguler les marchés financiers ; sa proposition ressemble à « une mise sous tutelle qui est aux antipodes d’une concertation intelligente » [subtil distinguo, qui signifie sans doute qu’il faut effectivement plus de supranationalisme, mais surtout pas que les populations n’en soient trop conscientes…, ou alors, intelligent, cela veut-il dire qu’on continue comme auparavant à se concerter en laissant chacun libre de choisir son destin, et advienne que pourra?]; et selon le Monde, comme l’a montré le référendum de 2005,  « les peuples européens ne sont pas prêts à accepter une fédération européenne », et encore moins  un « fédéralisme technocratique ».

Je ne vais pas redire une deuxième fois à quel point ces critiques manquent de cohérence, surtout venant d’un journal connu pour son engagement proeuropéen. J. M. Barroso (sauf à croire qu’un androïde a pris la place de l’ancien Premier ministre portugais) est un homme politique qui représente depuis 2004 une double majorité (Etats et Parlement européen). Et il faut savoir ce qu’on veut : l’Euro et la montée en puissance de cette supranationalité européenne-là (d’orientation néo-libérale pour l’instant) que cela implique, la bicyclette pour ne pas tomber doit aller dans cette direction-là, aussi désagréable que cela puisse être pour des convictions de gauche ; ou, pas d’Euro et pas d’Union européenne non plus (en faisant le pari de  reconstruire une autre Europe de l’Atlantique à l’Oural, ou plutôt de Brest à Strasbourg…).

Dans les deux éditoriaux, la même idée se trouve partagée : la proposition d’une surveillance  ex ante des budgets des Etats membres par la Commission, présentée comme mue par des « gnomes » ou des « technocrates »,  va détourner encore plus les populations de l’Union européenne.  En pratique, cette supposition peut bien être tout à fait vraie du point de vue l’opinion publique (française en particulier),  et correspond du coup à une nécessité éditoriale de ces deux journaux en grande difficulté économique (les trop rares lecteurs de ces journaux ne sont peut-être pas prêts à payer pour lire qu’ils vont en prendre plein la tête au nom de l’Europe), mais il aurait été plus réaliste de souligner que l’Euro ne peut exister sans renforcement du centre bruxellois tel qu’il existe aujourd’hui. Le « fédéralisme technocratique » et son « déficit démocratique » pour utiliser un autre terme de l’éditorial du Monde, inscrits tous deux dans le Traité de Lisbonne, sont là pour durer,  ou alors il faudra se passer d’Union européenne.