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Louis Pinto, Le café du commerce des penseurs. A propos de la doxa intellectuelle.

pintoIl est fort probable que le dernier livre du sociologue Louis Pinto,  Le café du commerce des penseurs. A propos de la doxa intellectuelle (Broissieux, Bellecombe en Bauges [74]: Editions du Croquant, 2009), soit liquidé comme une illustration de plus du ressentiment des  « bourdivins »  historiques contre une vie intellectuelle tendant à les marginaliser. Comme ce livre ne comprend aucun scoop évident faisant le lien entre tel ou tel intellectuel en vue et une obscure officine d’Outre-atlantique,  aucune dénonciation des médiocrités de notre temps qui n’ait déjà été  faite sans  qu’elle ait eu d’ailleurs quelque  effet que ce soit sur les carrières des dites personnes (cf. tous les livres et textes consacrés au cas BHL), il est probable que le succès de ce petit livre soit destiné à être limité. Sa lecture n’est pourtant pas sans intérêt.  Louis Pinto y propose  en effet la description de l’émergence d’une classe spécifique d’intellectuels propres à notre temps, les doxosophes comme les avait déjà baptisés en son temps Pierre Bourdieu : ces derniers auraient la particularité par rapport à leurs prédécesseurs dans l’exercice du magistère intellectuel d’être consacrés comme des personnes dont la parole doit faire autorité dans l’espace public, non pas en raison de mérites scientifiques, philosophiques, littéraires, artistiques, etc. particulièrement remarquables aux yeux de leurs pairs, mais par la seule grâce de leur proximité sociale avec ceux qui consacrent désormais : les journalistes, les pouvoirs politiques, les pouvoirs économiques. Ces nouveaux intellectuels  ne doivent donc leur reconnaissance comme appartenant aux grandeurs de ce temps, ni  à leurs pairs (dans leur domaine initial de spécialité), ni non plus au grand public (par une audience mesurable en livres vendus par exemple avant d’être consacrés par ceux qui disposent du pouvoir de consacrer). Ces doxosophes doivent tout à  ceux qui s’arrogent le pouvoir de consacrer, à savoir essentiellement quelques journalistes de la presse de qualité et quelques institutions parallèles à la vie académique classique. L. Pinto note bien qu’ici la voie est étroite pour atteindre à ce statut d’autorité reconnue par les experts en reconnaissance. « Ayant à concilier les exigences de l’authenticité intellectuelle et les contraintes de réception auprès d’un public large, de telles instances de consécration sont obligées de naviguer dans un espace situé entre les intellectuels prestigieux dont la renommée ne leur doit rien et les intellectuels tellement estampillés comme médiatiques (comme Bernard-Henri Lévy) qu’ils deviennent compromettants pour ceux qui prétendent ne reconnaître d’autre  valeur que celles de l’esprit. » (…) « Relativement différenciée, une telle zone est définie par un enjeu spécifique, la recherche d’une ligne optimale permettant de cumuler les effets de la visibilité pour une large audience et les effets de l’authenticité à la destination de connaisseurs. » (p. 10) Pour l’auteur, cette forme de consécration pour ainsi dire par le journalisme et les « forces vives de la Nation » pour user d’un euphémisme semble bien être nouvelle et s’opposerait à la consécration par les pairs dont auraient bénéficié jadis un Sartre, un Merleau-Ponty ou un  Aron. Qu’on nous permette de douter d’une telle nouveauté : l’accès à l’espace du débat public (en direction du grand public) suppose toujours pour un auteur, aussi reconnu soit-il par ailleurs dans sa spécialité, des passeurs, ne serait-ce qu’un éditeur par exemple qui choisit de publier un livre  ou qu’un directeur de journal bienveillant qui laisse à un  Mauriac ou à un Brasillach, pour prendre des destins que tout oppose, une tribune régulière. A notre sens, le romantisme de la valeur intrinsèque d’une pensée s’imposant aux yeux du monde par la seule appréciation des pairs y discernant une vérité partagée (comme le suppose ici  L. Pinto) s’approche de la chimère, y compris d’ailleurs pour les auteurs ci-dessus évoqués qui représenteraient l’authenticité intellectuelle. Si doxosophie il y a, c’est-à-dire, existence d’individus qui ont bénéficié d’un appui  en dehors de leur seule spécialité pour faire connaitre au vaste monde leur valeur (qu’elle apparaisse a posteriori bien réelle ou fort surfaite), elle apparait comme un phénomène de longue période, et notre époque n’apporte rien de bien nouveau au phénomène des nécessaires médiations entre l’auteur et ses publics : ce sont les critiques qui font et défont, au moins dans un premier temps, les réputations publiques, et la collusion entre critiqués et critiques pour bâtir des réputations au profit d’une vision du monde partagée ou d’intérêts plus obscurs ne devrait pas nous étonner plus que cela. En revanche, un élément nouveau apparait par rapport à la situation antérieure à 1980 pour choisir une date un peu arbitrairement  : L. Pinto aurait dû faire remarquer en effet la diminution depuis 1945 du nombre de journaux de qualité susceptible de consacrer quelque auteur ou penseur que ce soit.  La presse quotidienne  nationale de qualité qui comptait de nombreux titres en 1945 ne compte plus que quelques rares titres en 2009. Le pluralisme  de la critique a ainsi de fait beaucoup diminué, au profit d’un centrisme de bon aloi, auquel il faut ajouter les effets de multi-positionnalité de certains acteurs de la critique entre médias (presse écrite, radio, télévision, Internet) . La doxosophie spécifique à notre temps qu’il décrit tient à notre sens beaucoup à cette réduction à quelques lieux qui émettent des consécrations. Désormais, tenir seulement quelques positions permet de tenir les accès à presque tout l’espace d’accès au grand public cultivé. Ajoutons que, pour être consacré, il vaut mieux être télé-compatible…

Cette critique étant faite, il faut admettre que L. Pinto décrit remarquablement bien dans son livre les méandres de cette zone grise de la vie intellectuelle en soulignant bien points communs et différences entre doxosophes.

Le chapitre 1 (Comment s’orienter dans la doxa?) établit une topologie sur l’axe droite-centre-gauche des revues et des personnages symbolisant chacune de ces positions. Un lecteur familier de la dénonciation « bourdivine » des doxosophes ne sera guère surpris du contenu de cette galerie de portraits. Elle va des auteurs familiers de la revue Commentaire à droite à ceux typiques de la revue Esprit au centre-gauche, en passant par les centristes du Débat. L. Pinto spécifie à chaque fois les milieux sociaux qui valident tout particulièrement l’un ou l’autre style de pensée. Sur ce fond bien connu,  l’originalité de L. Pinto est de consacrer aussi quelques pages au « Front  gauche de l’art » (la reprise de cette expression des années 1920 est de mon crû), qu’il identifie aux auteurs regroupés essentiellement autour de la revue Multitudes (p. 43-49) et inspirés par Deleuze, Guattari et quelques autres philosophes virtuoses de la radicalité. Ces doxosophes-là (Toni Negri ou Bruno Latour par exemple) seraient bien surpris sans doute de se voir assimilés aux précédents, mais, selon L. Pinto, ils partagent avec les précédents le même mépris de l’empiricité sociologique.  Celle-ci se relie chez eux avec une rupture par la gauche avec le marxisme, qui leur ont fait, si l’on peut dire, jeter le bébé sociologique avec  l’eau du bain  stalinien/maoïste/ouvriériste/totalitaire de leur jeunesse. Ces auteurs ont pour caractéristique  de  partager une pensée, se voulant radicale, tellement hostile à l’idée même de « Science » capable de faire l’accord entre êtres de raison, qu’elle ne s’embarrasse guère de preuves empiriques et qu’elle se contente d’une radicalité langagière, avec une forte propension à se faire littérature ou art. Elle partage donc avec les précédentes une vénération pour le concept pur de tout contenu précis, qui permet d’un coup de tout expliquer à bon compte et surtout en instantané (en live pourrais-je dire), et s’avère fort apprécié des critiques pour sa capacité à générer elle aussi du nouveau.

Le chapitre 2 (Les leçons de l’histoire) décrit de manière plutôt convaincante l’importance pour ces doxosophes de la définition de la temporalité qu’ils imposent; ces derniers partagent un sens de l’histoire qui oblige à la réforme contre le supposé immobilisme français, qui fait en même temps le deuil de toute Révolution possible, et qui, pour le « Front gauche de l’art », enterre le prolétariat et la lutte des classes en général au profit des multitudes et des singularités. Le chap. 3 (De la doxa à la pensée), dont le titre ne m’a pas paru traduire vraiment le contenu, approfondit la description en s’intéressant à la vision de l’homme que partagent ces différentes versions de la doxa. Au centre, il y a la proclamation du retour de l’individu, de la valeur indépassable de la démocratie (libérale), celui de la philosophie (éternelle), voire de la religion. Il y aurait même, partagée de l’aile droite à l’aile gauche, une vision nouvelle de l’homme qui opposerait les mobiles (d’esprit, de mœurs, dans l’espace) aux immobiles. L. Pinto croit bien discerner en effet une théorie émergente des « deux humanités », celle qui avance courageusement vers l’avenir de l’humanité réunie et celle qui ne sait que conserver ses acquis nationaux. Le Bruno Latour du conflit universitaire de cette année représente alors le point de conjonction de ce point de vue entre  l’aile libérale de la doxosophie, liée organiquement au MEDEF ( c’est à dire pour les citer François Ewald et Daniel Kessler), et l’aile se voulant radicalement critique de cette dernière (voir p. 131-135), tout en liquidant encore plus que l’aile droite elle-même tout rapport au concret sociologique au profit d’un retour à un super-idéalisme.

L. Pinto réitère en somme pour les années 2000 l’opération faite en son temps par Paul Nizan dans les Chiens de garde, son pamphlet des années 1930  contre les philosophes idéalistes de l’Université républicaine d’alors. Nizan s’appuyait comme fond normatif de son plaidoyer sur ses fortes convictions communistes et matérialistes d’alors, L. Pinto s’appuie lui sur une perception de la vraie sociologie qui lui donne, selon lui, un accès privilégié au réel de la société. Cette vraie sociologie n’est pas autre chose que celle de P. Bourdieu, dont le vocabulaire se trouve largement présent dans l’ouvrage lui-même.  Pour bien comprendre cependant le point de vue de L. Pinto, il ne faut pas s’attarder trop au vocabulaire « bourdivin » qu’il utilise, il faut surtout voir en arrière-plan sa croyance aux vertus de la sociologie empirique en matière de bonheur social, vision elle d’inspiration nettement durkheimienne. Ce qu’il reproche fondamentalement aux nombreux auteurs dont il traite ici, c’est un dévoiement de la pensée dans un retour à l’idéalisme, au sens le plus plat de ce terme, à savoir que l’on se paye ici de mots, et que l’on ne prend ni le temps ni la peine d’étudier longuement ce dont on parle avant d’en parler avec une apparence de savoir. C’est bien là la principale obsession de l’auteur, qu’on retrouve dans son interview  à un site de philosophie, où un philosophe comme Derrida parlant pour ne rien dire sur ce qu’il ne connait pas sert d’illustration. La clé de l’ouvrage est livrée dans l’avant-dernière page, lorsque l’auteur explique à quoi peut bien servir d’étudier la doxa (p. 145). Il s’agit de ne pas se laisser impressionner  d’abord par de fausses gloires,  mais surtout pour le sociologue de pouvoir faire son métier  : seule l’étude attentive du réel empirique permet de discerner des causes et des conséquences, et donc d’agir ensuite en connaissance de cause pour résoudre les problèmes de la société « si on le veut réellement »(p. 145). L. Pinto donne l’exemple de la délinquance juvénile sur laquelle la sociologie peut sans doute avoir une idée de ce qui peut marcher pour la résorber et ce qui ne peut, à coup sûr, pas fonctionner. Or ces solutions « structurales« , comme les nomme L. Pinto, feraient sans doute appel à une remise en chantier des rapports sociaux, qui ne plairaient guère ni aux doxosophes, ni aux journalistes dominants, ni aux politiques en place ni bien sûr aux pouvoirs économiques, elles sont donc condamnées à rester lettre morte, la délinquance juvénile continuera donc à exister, puisque ce sont les mauvaises analyses et fausses solutions des doxosophes qui seront préférées en terme de politiques publiques. Ainsi, c’est le bonheur de la société toute entière qui se trouve en jeu derrière leur petit jeu de dupes, d’où l’intérêt professionnel pour un sociologue de leur consacrer quelques heures de peine, sauf à se condamner lui-même d’avance à la plus parfaite inutilité sociale.  On pourrait évidemment interroger cette prétention de la sociologie à dire ce qu’il faut faire ou ne pas faire en terme de politiques publiques, mais surtout L. Pinto se situe implicitement dans le cas où les décideurs voudraient vraiment augmenter le bonheur public et où la sociologie aurait un rôle à tenir dans cette recherche du « plus grand bonheur du plus grand nombre ». Il est bien possible que les décideurs, malgré leurs protestations en  ce sens,  n’aient pas cet objectif-là en tête, et qu’ils préfèrent l’une ou l’autre divagation à fond philosophique des doxosophes qui servent mieux leurs buts (par exemple, leur réélection…).

En tant que professionnel d’une connaissance empirique du réel, je ne peux pourtant que me sentir extrêmement proche du raisonnement de L. Pinto et tout aussi exaspéré qu’il peut l’être face à cette multiplication dans les médias de discours si mal étayés sur bien des problèmes publics alors même qu’à côté des spécialistes, le plus souvent payés sur fonds publics, s’évertuent à construire des savoirs sur les même sujets. En même temps, je lui adresserai deux reproches qui portent sur des aspects qui rendent son livre moins percutant qu’il ne pourrait l’être :

– d’une part, L. Pinto se pose très peu la question de la réception de tous ces discours des divers doxosophes qu’il étudie  : on comprend facilement que certains pouvoirs en place aient un intérêt durable à ce que  certains problèmes ne soient jamais résolus,  que certaines questions soient toujours aussi mal posées, mais pourquoi le grand public se laisse-t-il illusionner à ce point? En fait, qui écoute, lit, apprécie tous ces auteurs? Qui lit les revues « intellectuelles » qu’il évoque? Dans le fond, le verbiage pseudo-savant, l’idéalisme, la promotion de l’individualisme, l’appréciation du nouveau pour le nouveau, les modes qui se succèdent dans la vie intellectuelle comme chez Colette, etc., tout ce qui fait que la pensée proprement sociologique (qu’elle soit d’ailleurs d’obédience « bourdivine » ou autre) avec son appréciation fine des pesanteurs du réel ne passe pas la rampe du grand public cultivé, ne serait-ce pas un grand objet de réflexion? Ou, simplement, ne s’agit-il pas d’une famille de pensées fort bien ajustées aux conditions de vie des individus qui peuvent perdre leur temps à lire Commentaire, Esprit, le Débat et autre Multitude? Ne faudrait-il pas réfléchir plus généralement sur la propension toute contemporaine, mais pas si nouvelle tout de même pour le coup, du grand public un peu cultivé,  à prendre des vessies pour des lanternes?  Le titre de l’ouvrage qui évoque « le café du commerce » attire l’attention sur cet aspect, mais néglige de traiter en profondeur toute la demande de la part du public de tels discours peu exigeants finalement pour l’auditoire.  Il faut aussi s’interroger sur la possibilité dans notre société vouée à l’individualisme de tenir publiquement  un discours sociologique qui collectivise les problèmes rencontrés pour leur chercher éventuellement une solution. De fait, un des moyens les plus efficaces de faire passer dans l’opinion publique des idées critiques  de l’état des choses semble être désormais, comme le montre le succès des concepts de « stress », de « souffrance au travail » ou de « harcèlement moral »(y compris sur le plan législatif), de passer par  les cas individuels. Dans une société vouée au culte de la victime individualisée, la critique sociale semble bien devoir passer d’abord par ce genre nouveau de « fait divers ». La droite aura ses victimes de multirécidivistes, la gauche ses suicidés au travail. Ce n’est pas gai, mais tout le monde peut comprendre.

– d’autre part, L. Pinto suppose en arrière-plan de son approche qui oppose doxosophes et spécialistes, une unité de vue de ces derniers sur les problèmes à traiter éventuellement dans l’espace public. Ces situations de consensus entre spécialistes existent bien sûr, mais souvent dans les controverses qui occupent l’esprit public, les spécialistes eux-mêmes sont fortement divisés sans que la régulation par les pairs des controverses ne fasse émerger à court terme rien de bien décisif. On se moque souvent des économistes capables lorsqu’ils sont sollicités par les gouvernants de donner autant d’avis divergents qu’il existe de personnes ainsi consultées, la plupart des sciences sociales et humaines ne font guère mieux. Pour reprendre l’exemple de  la délinquance juvénile, il me semble bien, contrairement à ce que laisse entendre L. Pinto en ne citant qu’un seul spécialiste, qu’il en existe des approches fort différentes. Paradoxalement, L. Pinto fait comme si tous les personnes qui s’intéressent sérieusement aux faits, à l’empirique, aboutissaient aux mêmes résultats; ce n’est pas vraiment le cas dans bien des domaines. Ce constat ne doit pas amener à tomber dans un relativisme où cela serait concept contre concept, mais ces divisions internes expliquent aussi une bonne part de l’incapacité à influer sur les débats publics. Un pouvoir quel qu’il soit, s’il veut défendre sa propre cause, trouvera toujours un spécialiste prêt à se vendre – qui devient ainsi un doxosophe – , il suffit d’y mettre le bon prix, ou un spécialiste qui cherche à « faire son intéressant » pour atteindre à la notoriété avec toutes les rémunérations qui vont avec. Ces errements se résolvent en général à long terme, la vérité des faits et des valeurs intellectuelles et scientifiques  finit par l’emporter, mais,  à court terme, cela peut expliquer bien des faiblesses.

Cette dernière conclusion n’est sans doute pas une consolation… savoir que tous les doxosophes dont L. Pinto nous narre la saga seront tout aussi oubliés dans 50 ans que leurs prédécesseurs d’il y a 50 ans, mais c’est là mon état d’esprit. Les « intellectuels organiques » pour utiliser le vieux terme de Gramsci périssent avec ce dont ils sont l’organe.

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Et ça pétitionne, ça conteste, ça proteste…

Comme Yves Surel sur son blog, je suis tout aussi fasciné par la diversité de la protestation en cours dans le monde académique. Il est vrai qu’enseignant à Paris II,   pour rappeler des souvenirs à la « rue d’Assas »,  il se trouve lui-même aux premières loges… L’Académie des sciences elle-même s’est émue poliment du discours de N. Sarkozy du 22 janvier. Je me demande si quelqu’un ou même une organisation quelconque (les ex-Renseignements généraux?) peut encore faire le point sur l’ensemble des motions, pétitions et autres votes de défiance des diverses instances nationales ou locales concernées. C’est l’avalanche si j’ose dire, il suffit de lire les mails sur la liste ANMCSP,  et sans doute parce que, élitiste en diable,  je suis sensible aux symboles, je dois dire que savoir que Marcel Gauchet, ce libéral fondateur d’une revue pour le moins peu suspecte de prêcher  une révolution quelle qu’elle soit,  approuve le mouvement et cela de manière, disons, caustique, me réjouit. J’attends une déclaration dans le même sens de Pierre Rosanvallon et de sa « République des Idées »… Pour l’instant, le camp ministériel me semble manquer de grandes pointures, scientifiques et médiatiques à la fois, pour l’appuyer, il ne lui manque plus  pour parachever le désastre que le soutien constructif de Claude Allègre dont j’attends avec gourmandise des déclarations, bien vues comme toujours.

La diversité peut s’estimer à partir du site national qui essaye d’agréger l’ensemble des informations disponibles, Université en luttes. J’ajoute que la diversité se voit aussi au niveau local. On trouvera sur le site lyonnais  Rebellyon, version locale d’Indymedia, toute une série de sites plus ou moins informés sur le mouvement en cours. On y trouve les incontournables (SLR, SLU), mais aussi des plus petites entreprises de mobilisation : on dirait parfois que deux ou trois personnes se sont mises à faire un site ou un blog, et lui ont donné un titre  d’autant plus radical que le nombre de personnes concernées est apparemment moindre, mais cela témoigne au moins de la diversité de la mobilisation, et aussi des revendications.  Aujourd’hui faire un tract à distribuer dans la rue est devenu bien plus compliqué que faire son blog de mobilisation pour toute la sphère du Net, ce qui permet à chacun de s’exprimer…. (mais pas d’être lu bien sûr). Et, encore, l’inventaire lyonnais oublie l’aile « droite » de la mobilisation, cf. le site plutôt réactif de l’Autonome’Sup, qui n’est sans doute pas le moins virulent contre les réformes proposées, ou celui, plus compassé, de Qualité de la Science française. Il est intéressant d’ailleurs que ces sites  « modérés » laissent entendre dans leurs communiqués qu’il faudrait quand même faire attention à ce que tout cela ne parte pas dans de dommageables exagérations, dans « une extension tous azimuts des revendications »(dixerunt les membres de QSF dans leur communiqué en date du 7 février 2009). Je suis d’accord, et encore nous sommes au cœur de l’hiver… Ouf…

Cette crise de l’université française me semble bienvenue pour ramener tout le monde académique, au moins tout ce qui s’y trouve de minimalement critique vis-à-vis des valeurs mercantiles les plus à courte vue, à une perception plus juste de sa place dans la société. Il se trouve que j’ai dirigé une thèse (celle de Geneviève Genicot, soutenue à l’automne 2007), qui étudie incidemment toutes les racines idéologiques diffuses dans le monde développé de ce qui se passe actuellement en France. La LRU et tout ce qui s’en suit ne sont pas tombés du ciel, ils font partie d’un processus historique de moyen terme, qui change la nature même des fins assignées par les élites des États à leurs enseignements supérieurs respectifs.  Tout le monde réagit donc à minuit passé depuis longtemps : notre cadavre est déjà parti au fil de l’eau. Je suis donc ravi de la cure de rattrapage accéléré que subit l’ensemble de la profession. Nous avons  au moins la chance  de connaitre cette crise au moment même où le modèle néo-libéral n’est pas au mieux de sa forme – mais, comme cela vient de loin, il ne suffira pas d’obtenir cette fois-ci des solutions moins radicalement désagréables, ou de bloquer les projets en cours. Il faut bien considérer qu’il ne peut y avoir une telle contradiction entre les buts qu’assignent les élites d’État à la  société (le « Enrichissez-vous! » bien connu) et les valeurs (d’une partie) du  monde académique. La Ministre actuelle ne cesse de se référer au fait selon lequel avec les réformes en cours, nous gagnerons mieux notre vie. On pourra lui rétorquer que c’est (au moins partiellement) faux, mais, surtout, on remarquera qu’elle nie ainsi le « carburant »  émotionnel de beaucoup d’enseignants-chercheurs. Que faire de « clercs » dans une société totalement désenchantée et vouée au culte du Veau d’Or (de Damien Hirst)? De fait, quelque soit l’issue du combat engagé, une grande partie des universitaires  va comprendre (ou se rappeller) qu’il leur faut s’occuper plus du monde qui les entoure avant qu’il ne s’occupe d’eux. C’est plutôt une très bonne nouvelle, qui annonce un renouveau de la recherche en sciences sociales.

De manière plus anecdotique, cette crise aura permis de se débarrasser de deux vaches sacrées du progressisme d’après guerre : l’Express et le Monde. J’avais déjà remarqué dans le numéro 3000 de l’Express, paru il y a quelques semaines, à quel point ce magazine avait rompu  avec son ancrage historique dans la « critique progressiste » de la société bourgeoise. Il suffit de comparer les unes des années 1950 et 1960, reproduites dans ce spécial (d’enterrement avant liquidation!), avec les unes actuelles pour voir la normalisation et l’abaissement en cours. VSD, qui fit rire pour son côté ras-des-paquerettes, lors de son lancement a donc fait école, et est devenu la norme des news magazine.  Autre victime collatérale de la crise : le Monde où les papiers de Catherine Rollot ont attiré l’attention de bien des collègues par leur indigence et leurs inexactitudes. Dans un mail sur la liste ANCMSP, un(e) collègue dont je ne me rappelle plus le nom (pardon d’avance si il/elle se reconnaît ici) faisait remarquer que, quand il/elle parlait du Monde comme d’un journal de gauche ou de centre-gauche, il/elle  obtenait des yeux écarquillés de la part de ses étudiants, le(la) renvoyant ainsi à une génération passée. En plus de son positionnement dans l’espace politique, il va falloir s’habituer en plus  à l’absence de sérieux de ce « canard ». Si seulement ils faisaient faillite… , cela vaut mieux que cette petite mort quotidienne.

Il est d’ailleurs amusant de voir que le même Marcel Gauchet, décidément remonté ces temps-ci, ne leur envoie pas dire dans leurs propres colonnes. On lira ainsi dans le Monde du 7 février un interview de ce dernier, où il condamne la stratégie suicidaire d’une presse  quotidienne qui consiste à vendre 1,30 euros ce qu’on peut lire gratuitement par ailleurs. Il énonce cette noble idée selon laquelle « à l’arrivée (après la crise actuelle), le niveau d’exigence à l’égard de la presse sera plus élevé et non plus bas », au nom de l’importance même du papier (la matière) comme lieu (matériel) de la réflexion.  On peut partager ou non le pessimisme optimiste de M. Gauchet qui espère à terme la renaissance d’une presse papier de qualité, mais surtout on peut s’amuser : avec cette crise, le Monde n’en prend pas le chemin de cette « expertise du journaliste »(qui)« est toujours plus nécessaire pour guider le citoyen dans le dédale de l’information ». Il est vrai que cet interview  en lui-même constitue un grand moment d’humour (involontaire?) dans la mesure où la personne qui l’a réalisé n’est autre que l’extraordinaire Josyane Savigneau!(Aurait-t-elle décidé de se venger de la direction actuelle en obtenant la publication de tels propos?) (On trouvera aussi sur le blog de J. Quatremer l’opinion de M. Gauchet citée élogieusement, et donnant lieu à une discussion non dénuée d’intérêt entre internautes…)

Une bonne nouvelle tout de même pour le gouvernement : Météo-France annonce un temps exécrable sur la France demain. Le « Fils du Ciel » a quelques protections tout de même.

Toujours sur JM. Messier & Cie : Libération s’humilie.

Je reviens brièvement dans ce post sur les aventures médiatiques de notre brave ci-devant financier et « maître du monde » Jean-Marie Messier.

J’ai eu la bonne (et mauvaise) surprise de lire dans Libération du vendredi 16 janvier 2009, une pleine page sur cet évènement;  sous la plume de Nicolas Cori, on trouve en effet un article dans la rubrique « l’Homme du jour », sous le titre « Jean-Marie Messier. Toute honte bue », avec comme sous titre « L’ancien patron de Vivendi, symbole déchu d’une finance arrogante, se fait désormais le Chantre d’un ‘capitalisme éthique' ».  L’article est accompagné d’une photo du personnage, qui semble vous regarder d’un air narquois, photo donc moins  avantageuse que dans l’Express des « YesMen ». J’attendais donc un article satirique et informé qui marquerait la fameuse différence de Libération, et bien non, tout cela m’a paru affreusement gentillet.  Le journaliste indique bien que le livre dont notre « homme du jour » fait la promotion n’est pas d’une originalité extrême, et qu’il est en fait le résultat d’entretiens enregistrés entre Messier et un autre futur ci-devant, Denis Jeambar, son éditeur au Seuil, mais il semble s’extasier qu’à force de parler ainsi, notre héros ait dépassé les 300.000 signes prévus pour atteindre les 600.000 signes (et n’a donc pas fait appel à un « négre », comme pourraient le penser des mauvais esprits dans mon genre, seulement à des gens qui lui ont rassemblé de la documentation… des coupures de presse des Echos et de la Tribune je suppose). L’article signale une nouvelle compagne, une certaine Christel, sans aller jusqu’à prétendre comme l’Express qu’elle serait la même femme que celle qui accompagna un temps Didier Schuller, détail qui, s’il se confirmait, donnerait un tour balzacien bienvenu au récit. Il conclut même : « Quoi qu’il fasse Jean-Marie Messier risque d’incarner à tout jamais les dérives du capitalisme (le pauvre!). ‘Il a fait des conneries (tout le monde en fait, n’est-ce pas? ), mais il a toujours fait les choses avec sincérité (c’est l’essentiel), en y mettant ses tripes’, résume une proche (non identifiée par l’article sinon par l’usage du féminin, ce qui prend un aspect « lacanien » amusant au demeurant)« . En lisant cette dernière phrase, j’ai pourtant failli déchirer de rage le journal (le torchon? le vil canard?) que j’avais entre les mains . Il a été sincère quand il faisait le cador, il est sincère quand il donne ses petits camarades de la finance, que demander en effet de plus à un homme aujourd’hui? (Exercice : transposez cette méthode à des cas plus graves objectivement, guerres et génocides divers, criminalité organisée, mensonges de grandes entreprises ayant entraîné des morts par millions…)  Cette morale de la sincérité, de l’authenticité,  entendue ainsi, n’est décidément pas la mienne, mais cette conclusion de l’article m’interroge sur la vision morale de ce journaliste (pour ne pas parler de sa vision politique, apparemment plus proche de celle de Voici ou Point de vue Images du monde d’aujourd’hui que du Libération d’il y a ne serait-ce que dix ans, pour ne pas parler des débuts de ce titre). Que transmet-il là au lecteur par cette citation d’un propos d’une proche non nommée (la dite Christel?), sinon que, dans le fond, « faute avouée est  à moitié pardonnée »? Que l’on ne doit pas avoir de rancœur contre ceux qui ont « pêché » en toute bonne foi, mais qui ont sincèrement abjuré leurs fautes? Les salariés et actionnaires de Vivendi victimes des errements du personnage apprécieront la sincérité à sa juste valeur.

Je prêterais plus d’attention à ce genre d’auto-absolution par la sincérité, si le dit personnage n’avait pas encore affaire pendante avec la justice de notre pays (ce qui aurait dû constituer l’essentiel de l’article s’il avait voulu informer le lecteur), et si il exerçait une activité professionnelle sans aucun rapport avec ses errements passés, ce qui ferait au moins de lui un vrai repenti. S’il était devenu éboueur à Maubeuge (sans vouloir offenser cette profession utile et cette ville) aprés avoir pleinement collaboré avec la justice, plutôt que dirigeant d’une entreprise donnant des conseils financiers ayant pignon sur rue à Paris et New York, j’aurais peut-être plus d’indulgence.

La publication de ce portrait lénifiant du personnage, en dépit du titre qui sauve un peu l’honneur, m’a d’autant plus énervé que Libération a pris le soin de publier la même semaine un encart consacré à l’Université de Vincennes, essayant ainsi de se rattacher à une tradition d’esprit critique qui a presque entièrement disparu depuis de ses pages. Avec ce genre d’articles, il ne faut pas s’étonner alors qu’une partie du lectorat ait envie de fuir ce genre de propos,  qui ne valent pas les 1,30 Euros qu’on y consacre (désolé, je suis un adepte du papier journal).  En même temps, il y aura sans doute des gens pour acheter le livre et avoir apprécié cet article, il est sincère, vous dis-je? Sincère!

Ps. Après avoir rédigé ce post, j’ai vu en première page du Monde de ce jour (20 janvier 2008) la publicité par les éditions du Seuil pour le livre du génie de notre temps, avec cette phrase citée pour inciter à l’achat de la dite chose : « Jean-Marie Messier a pris le temps de rendre limpide un monde complexe, et ne se contente pas de décrire, ni de dénoncer, il dessine un (Autre????) monde possible », Olivier Jay, Le Journal du dimanche (date non précisée).  J’aurais envie de dire que le monde possible ici dessiné est celui où plus personne n’est minimalement responsable de son parcours de vie et des conséquences de celui-ci pour autrui pourvu que cela se chiffre en milliards d’euros, de dollards, de roubles ou de yens. Evidemment, si la phrase n’est pas apocryphe ou au sens détourné par citation à fin publicitaire, le journaliste de Libération reste par comparaison un esprit critique, un esprit fort même! Ou alors, O. Jay est-il un autre de ces « YesMen » infiltrés dans les meilleurs journaux de ce pays?