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S. Berlusconi derniers temps

Les résultats du second tour des élections municipales italiennes de ce printemps 2011 ont largement confirmé les surprises du premier tour. Pour la première fois depuis son retour au pouvoir national en 2008, l’alliance centrée autour de la personne de S. Berlusconi donne des signes évidents de faiblesse électorale. Vu la gestion médiocre de la crise économique par la coalition au pouvoir depuis 2008 et la stagnation d’un peu tout en Italie (sauf des problèmes plus ou moins éternels du pays : question méridionale, maffias, qualité de l’éducation, démographie, etc.), la nette victoire de la coalition de droite aux élections régionales de l’année dernière s’avérait plutôt contre-intuitive, et donnait l’impression que l’électorat italien était désormais atteint de paralysie cognitive, pour ne pas dire de sénilité ; désormais, la logique de l’évaluation de la  performance des gouvernants par les électeurs (ou tout au moins par une partie des électeurs) reprend le dessus, or, comme la performance de l’actuelle majorité de centre-droit s’avère plutôt faible au niveau national – comme l’a d’ailleurs souligné la dirigeante de la Confindustria à la veille de l’élection -, il fallait s’attendre à un reflet local de cette situation, et ce d’autant plus que S. Berlusconi, peut-être illusionné par ses victoires des années 2009-2010, avait décidé de personnaliser ces élections municipales autour de sa personne, tout au moins dans les métropoles en jeu cette année, Milan et Naples.

La défaite personnelle de S. Berlusconi n’en est du coup que plus patente. Au premier tour, les préférences sur le nom de S. Berlusconi, tête de liste de son propre parti pour le conseil municipal de Milan, ont été étonnamment peu nombreuses (17.000 contre plus de 50.000 aux élections précédentes). Des facteurs locaux se sont ajoutés à ce contexte national dégradé. A Milan, le candidat de l’opposition de centre-gauche l’emporte au second tour avec 55% des voix (sur 67% de participation). L’exploit de Giuliano Pisapia, un ancien député du Parti de la Refondation communiste choisi par les primaires du centre-gauche contre un candidat plus centriste, ne doit vraiment pas être sous-estimé. Les ancêtres des partis actuels de centre-gauche avaient en effet régulièrement perdus les élections municipales milanaises depuis 1993, et il faut rappeler qu’il faut remonter aux années 1980 pour trouver un maire (socialiste) qu’on puisse identifier à la gauche au sens propre du terme. Le dernier maire socialiste du début des années 1990, Paolo Pilliterri, faisait partie de ces socialistes à la Bettino Craxi, tout aussi corrompus que reclassés très nettement à droite du point de vue idéologique, et l’héritage de « la Milano da bere » (la Milan à boire, par allusion à l’importance des sorties en soirée de cette classe politique-là) se retrouvait  d’ailleurs dans la coalition de droite des années 2000. De ce point de vue, les journalistes qui parlent d’événement historique ne se trompent pas. En dehors des aspects nationaux (crise économique, doutes  pour être vraiment gentil sur la moralité de S. Berlusconi, etc.), les aspects locaux ont joué leur rôle. Milan, censée être la capitale de la modernité en Italie, se trouve tout de même être quand on la visite encore une fois une ville qui semble arrêtée dans ses problèmes désormais anciens (mauvais état de tout ce qui est public, pollution, saleté, etc.). La lecture des pages milanaises du Corriere della Sera permettait de collectionner des exemples d’impéritie municipale, qui me faisaient me demander à chaque fois de quel bois étaient faits les électeurs milanais pour tolérer cela.  J’ai désormais ma réponse. Ils sont un peu lents, c’est tout. Par ailleurs, mais cela concerne peut-être seulement les milieux économiques les plus avertis, une Exposition universelle devrait avoir lieu à Milan en… 2015, soit dans quatre ans, et visiblement, cela patine dur, pour ne pas dire plus. Je me demande d’ailleurs comment la nouvelle administration municipale va pouvoir sauver l’affaire. Plus généralement, l’enjeu proprement milanais est de faire fonctionner de nouveau une administration dont la dernière heure de gloire remonte aux années de la reconstruction et du Miracle économique (1946-1965).

A Naples, la défaite est tout aussi cuisante, un juge entré en politique il y a quelques années Luigi De Magitris, dans le parti Italie des valeurs d’Antonio Di Pietro, l’emporte avec 65% des voix (mais avec une participation plus faible de 50% seulement). Le premier tour avait vu une opposition entre deux listes de centre-gauche, une menée par le Parti Démocrate qui contrôlait la mairie depuis des années, et une autre menée par les dissidents justicialistes du centre-gauche autour de ce juge politicien. Les listes menées par De Magistris l’ont emporté au premier tour contre la gauche identifiée à la mauvaise gestion de la ville depuis les années 1990 (dont le mondialement célèbre problème des ordures), et, au second tour, contre la liste d’alternance proposée par la droite locale. La victoire de De Magistris ne fait sans doute d’ailleurs plaisir, ni à son chef de parti, Antonio Di Pietro avec lequel la querelle est constante depuis au moins deux ans, ni aux dirigeants du Parti démocrate, principal parti d’opposition, ni bien sûr à Silvio Berlusconi. Un juge, nécessairement un malade mental, porté au pouvoir local par le peuple, une horreur absolue! J’imagine déjà la prochaine visite de S. Berlusconi à Naples…

Les autres résultats ne sont pas plus encourageants pour la droite au pouvoir, et l’expérience a montré, depuis au moins les années 1970, que les défaites dans les élections locales quelles qu’elles soient d’ailleurs (municipales ou régionales) annoncent des défaites aux élections générales qui suivent.

Donc, à ce stade, l’agonie du berlusconisme commence vraiment;  sera-t-elle longue? Pour l’instant, une majorité – dont une partie de députés et sénateurs littéralement « achetés » à l’opposition – parlementaire existe, et, dans le fond, l’opposition a tout intérêt à laisser la bête s’affaiblir encore une année, et à laisser les alliés  de la coalition de droite s’entredéchirer.

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Sarkopulisme. 1539ème épisode.

Cela ne devrait plus étonner personne: le Président de la République a décidé de longue date de se faire le chantre d’un populisme sécuritaire, d’incarner une (supposée) volonté populaire de justice expéditive. A chaque fait divers correspondant aux critères d’éligibilité émotionnelle  requis (victime étant vue comme  innocente : enfant(s), jeune fille, vieille dame, etc.; fonds plus ou moins sexuel du crime, ou « gratuité » du délit; violence évidente; détails sordides à souhait bien dignes d’un mauvais polar mettant en scène un tueur en série, etc.) pour avoir un impact sur le grand public, correspond une séquence présidentielle.

On aurait pu croire que, vu que cette routine de mobilisation de l’opinion publique, avait été largement dénoncée ou analysée au point de devenir un lieu commun éculé des opposants ou des analystes (avec la formule : « un fait divers, une loi »), le Président de la République aurait eu à cœur de surprendre les habituels médisants (dont  je suis sans doute moi-même sans grande originalité) en mettant en branle pour une fois autre chose que le scénario habituel. Eh bien, NON, avec l’« affaire Laëtitia » (qui se trouve être parfaite du point des émotions populaires), le même scénario s’est remis en place. Certes, aucune nouvelle loi n’a (encore?) été annoncée, faute d’imagination sans doute des préposés à la rédaction.  (Pourtant, il reste encore au choix : la réinvention du bagne installé cette fois-ci aux îles Kerguelen pour ne stigmatiser personne, ou la géolocalisation à vie pour tout délinquant quelque soit le délit commis, et ce dès l’âge de 16 ans…)  Cette fois-ci, des « responsables » à sanctionner ont été désignés à la vindicte populaire. Des juges se sont sentis visés. Et la profession judiciaire – ou autrement dit, le lobby des juges, dixit un sarkozyste méritant –  se trouve en émoi!  Avec un tel mouvement, des collègues d’esprit plus sociologue que je ne le suis pourront se délecter avec une analyse (à faire) des conditions structurelles et conjoncturelles, qui ont permis à cette profession – peu connue jusque là pour son caractère rebelle… sauf à ses marges (Syndicat de la Magistrature) – de s’énerver. Quand un juge d’instruction en arrive, sans le doute sous le coup de l’émotion, à traiter le Président de la République de « multirécidiviste », on peut se dire qu’ « il y a quelque chose de pourri au Royaume du Danemark ». Ou plutôt, qu’on se rapproche à grands pas de la situation italienne des quinze dernières années.

Pour ma part, ce qui m’intéresse, c’est le calcul fait par le pouvoir. S’en prendre à un dysfonctionnement de la justice, chercher la responsabilité d’un crime dont, par ailleurs, selon les éléments rendus publics, on croit bien  connaitre  le coupable, en dehors même de ce dernier dans des professionnels de la justice qui l’auraient à tort laissé agir en toute liberté alors qu’il fallait le garder au chaud pour l’hiver, est-ce si payant du point de vue du consensus politique que l’on cherche à (re)bâtir?

D’un premier point de vue, on pourrait se dire qu’à en croire les sondages, les Français ne sont pas si préoccupés que cela par la sécurité, ils le sont plus par le niveau du chômage (qui a atteint un palier élevé à la fin 2010), ou leur revenu (qui a stagné  en moyenne l’année dernière selon l’INSEE).  D’un autre point de vue, on pourra se dire qu’un petit rappel de populisme sécuritaire ne peut pas effectivement faire de mal.

De fait le pouvoir actuel fait passer un test de logique géant à la nation. Si vous disposez d’un minimum de compréhension des fonctionnements réels de la justice pénale dans un État de droit, vous savez que la prévention totale du crime ne peut par définition exister, et que le niveau de prévention du crime se trouve largement liée aux moyens légaux et concrets que l’on se donne pour y parvenir. Une prévention plutôt de gauche et une prévention plutôt de droite sont d’ailleurs imaginables. Si vous croyez à l’inverse que le crime est dans tous les cas évitable car prévisible par des signes extérieurs précurseurs sans ambiguïté (car, comme dit l’adage bien connu, « Qui vole un œuf vole un bœuf! », et qu’ « Avec une tête pareille… » ), et qu’en conséquence, la justice a pour mission de prévenir à 100% le crime, si vous croyez que la justice au sens large peut  même réaliser à cette fin, même en l’absence de moyens en personnel, des miracles de productivité et atteindre  en plus  le zéro défaut, eh bien, soit vous êtes un admirateur tout à fait cohérent mais vraiment frustré des régimes totalitaires, soit, si vous ne voulez pas  quand même de « la dictature de la loi » comme disait Carl Schmitt, il faut aller vous plaindre auprès de ceux qui vont éduqués, élevés, formés, etc. .  Dans ce cadre, il est clair que le pouvoir parie  sur le fait que le nombre des citoyens qui  possèdent un peu de sens critique se trouve être  bien inférieur à ceux qui, dans ce domaine, n’en ont guère.

L’expérience a montré en effet qu’une bonne part de la population semble avoir adopté une pensée magique selon laquelle pour tout dysfonctionnement, il existe un responsable ou des responsables humains. Cette idée contient sans doute un aspect rationnel de méfiance vis-à-vis de ceux qui auraient tendance à nier leur responsabilité, mais, poussé à son extrême, elle correspond au retour à une pensée magique, où tout événement possède son responsable humain comme dans la bonne vieille sorcellerie. (En l’occurrence, le supposé coupable  de l’« affaire Laëtitia » est tellement déshumanisé par le récit qu’on fait de lui au public qu’il ne peut être le seul responsable de son crime, « c’est une bête », « c’est un monstre » – pourquoi pas un golem tant que nous y sommes?-, donc il faut un ou plusieurs « vrais » humains pour endosser la responsabilité…)

Le pari du point de vue de celui qui veut accroitre son consensus parait donc acceptable, et risque fort d’être (un peu) réussi. En effet, à cela, s’ajoute que la magistrature est constituée par définition de gens éduqués, très peu nombreux au regard de la population générale, qui utilisent professionnellement un jargon compliqué, peu compréhensible pour la plupart des gens (moi y compris parfois!), qu’ils constituent à tout prendre une élite (une corporation! un lobby! une coterie!), il est donc facile de les mettre en opposition à la masse du peuple qui  pleure sa sainte et qui s’exprime par la bouche de Nicolas-Bouche-d’Or. Le pari peut donc payer! Et donc que les juges soient jugés!

Ps. Dans le Monde du mercredi 9 février (p. 10), allez voir l’entretien avec Denis Salas, magistrat et chercheur. Il affirme ainsi que « Deux récits se font face. L’un dans l’imaginaire, dans l’utopie de l’insécurité, en appelle à un monde sans risque et sans danger, à une tolérance zéro. L’autre, celui des métiers, est ancré dans la réalité. » La convergence est frappante avec mon propos, qui part d’autres prémisses, mais qui aboutit à la même conclusion désolante. 

Marc Lazar, Marie-Anne Matard-Bonnucci, L’Italie des années de plomb. Le terrorisme entre histoire et mémoire.

Marc Lazar et Marie-Anne Matard-Bonnucci, deux historiens bien connus de l’Italie contemporaine, viennent de diriger aux Éditions Autrement (Paris) un ouvrage collectif intitulé L’Italie des années de plomb. Le terrorisme entre histoire et mémoire, rassemblant plus de 25 contributions. Les livres en français sur cette époque  de l’histoire italienne contemporaine sont plutôt rares et médiocres; souvent, il ne s’agit que de témoignages d’acteurs, plutôt sujets à caution (comme avec les livres d’anciens responsables des Brigades rouges), ou d’ouvrages guère soumis aux contraintes de l’historiographie scientifique (comme le livre, fascinant par ailleurs, de l’écrivain Leonardo Sciascia sur l’affaire Moro, régulièrement réédité). Ici on se trouve face à  une compilation de textes académiques, auxquels des témoignages   ont été adjoints : celui de juges italiens bien connus au delà des Alpes (Gian Carlo Caselli et Armando Spataro), celui d’un ancien militant d’extrême-gauche devenu sociologue (Luigi Manconi), celui enfin de la fille d’un présumé leader du terrorisme rouge (Anna Negri). Ces témoignages introduisent utilement à l’ambiance de ces années. Le livre mêle par ailleurs les approches disciplinaires en mettant à contribution la plupart des sciences humaines : une partie entière (p. 209-288) est ainsi consacrée aux seules représentations des « années de plomb » (dans la photographie, l’affiche politique, le cinéma, et la littérature) – le nom même de cette période vient d’ailleurs du titre d’un film allemand de l’époque – , et les interventions des intellectuels italiens et français ne sont pas négligées (cf. les textes de F. Attal, p. 112-125, ou de François Dosse, p. 290-304). Le panorama proposé comporte aussi une utile chronologie (p. 409-416), des index des personnes, lieux, partis et mouvements (p. 422-437), une bibliographie (p. 420-421).

Malgré la diversité des auteurs et des points de vue, une première thèse domine  l’ouvrage : les « années de plomb » en Italie (1969- 1982) avec leur déchainement de  violence à motifs politiques ne sont pas  essentiellement le fruit d’un complot interne et/ou international contre la démocratie italienne; toutes les thèses qu’on nomme en Italie de « dietrologia » (de ce qui est derrière, caché aux regards), ou dit plus simplement, les théories du complot,  sont écartées tout au moins comme éléments centraux de la dynamique sociopolitique du pays dans ces années (voir en particulier sur l’enlèvement d’Aldo Moro, la réfutation de tout complot par  Agostino Giovagnoli, p. 178-191) . Les auteurs ne nient pas que de tels éléments aient pu jouer (voir par exemple ce qu’en dit Hervé Rayner, p. 36-49), mais ils affirment le primat de logiques sociopolitiques bien plus ordinaires.

Si les « années de plomb » italiennes en tant que cycle de violence à visée politique ne sont pas le résultat d’un vaste complot (conçu par quelque « grande vecchio » présidant quelque loge maçonnique vouée à la subversion de l’ordre républicain… toute ressemblance… ), quelles en sont les causes dominantes pour les auteurs, rendant compte ici de l’historiographie de la période?

Le premier facteur est lié aux méthodes de la répression policière des mouvements politiques et sociaux de la fin des années 1960. Comme le dit Donatella Della Porta (p. 164-177) : « L’un des facteurs qui, chez les militants de gauche, légitima la violence politique fut en effet l’expérience des affrontements avec la police : l’État était perçu comme violent et injuste. (…) Par delà les expériences concrètes de la répression violente, l’argument le plus puissant justifiant l’usage des armes fut, pour les gauchistes, la certitude que l’État était engagé dans une sorte de ‘sale guerre’. «  (p. 168). Isabelle Sommier dans son livre (La violence politique et son deuil : l’après 68 en France et en Italie, Rennes : PUR, 1998 -seul livre en français de la bibliographie des pages  420-421) insistait déjà fortement sur cette spirale de la violence due au caractère , pour dire les choses par euphémisme, mal conçu de la répression en Italie, aboutissant de plus à des phénomènes d’entrée dans la clandestinité par simple malchance de certains individus se trouvant au mauvais endroit au mauvais moment lorsque la répression frappe. Circonstance que I. Sommier signale aussi dans son article du présent ouvrage (p. 133-146) : les réseaux d’amitié ordinaires ont souvent menés certains à la violence politique (p. 144-145).

A cette violence liée aux erreurs initiales du maintien de l’ordre par la police, s’ajoute une violence diffuse entre jeunes d’extrême gauche et d’extrême droite. Cette violence juvénile prend au fil des années 1960-1970 des formes de plus en plus organisées, et surtout suscite la naissance de « services d’ordre » dans les différentes organisations politiques. Ces derniers finissent par être le vivier des terroristes rouges et noirs qui ensanglanteront le pays dans les années suivantes. A cela, s’ajoute une concurrence entre certains groupes d’extrême-gauche pour s’assurer une supériorité via justement la violence affichée des comportements. Et pour tout dire une bonne dose de machisme!

Le troisième facteur, très inscrit dans l’histoire politique italienne, semble bien être la volonté de guerre civile de la part d’une partie de  l’extrême-gauche. Dans ces groupes circule l’idée que la révolution sociale possible en 1944-45 à la suite de la chute du fascisme a été arrêtée  dans son élan populaire par les choix légalistes du Parti communiste italien (« tournant de Salerne »), il faut donc reprendre en cette fin des années 1960-début des années 1970 le flambeau de la révolution, en provoquant à cette fin une nouvelle résistance, une guerre civile. Les textes de Marie-Anne Matard-Bonnucci (p. 16-35), Guido Panvini (p. 50-63), Julien Hage (p. 98- 111), et Marc Lazar (p. 147-163) s’inscrivent dans cette thématique transversale. Ces  petits groupes ont , selon ces auteurs, voulu la guerre civile, mais, comme le dit Marc Lazar, l’immense majorité des forces politiques a refusé résolument une telle perspective. Le texte de Julien Hage,  peut-être le plus novateur de l’ouvrage, en s’intéressant aux maisons d’édition militantes, montre que la guerre civile, la guérilla, la lutte armée, constituent  dans ces années-là un thème  éminemment porteur. Les manuels de guérilla, souvent inspirés de l’expérience latino-américaine, se vendent alors plutôt bien. Comme on le sait sans doute, l’un de ces éditeurs,  le riche héritier Giangiacomo Feltrinelli, finira d’ailleurs par passer de la (mauvaise) théorie à la (mauvaise) pratique, et par mourir ainsi en manipulant ses propres explosifs.

D’autres facteurs invoqués à un moment ou un autre de l’ouvrage (par exemple, le blocage du système politique, le trouble au sein du monde catholique, les faiblesses des enquêtes judiciaires sur les « strage », etc.), mais ils ressortent ici moins clairement. De fait, la lecture de cet ouvrage  suppose, malgré la présence de la chronologie, d’avoir déjà une assez bonne idée du déroulement général de ces années. Le fait qu’aux élections politiques de 1972, la droite néofasciste connaisse  en réaction aux troubles sociaux des années 1968-72 son meilleur score électoral de l’après-guerre, n’est ainsi pas indiqué. Plus généralement, le fait que l’extrême gauche soit largement inexistante dans les urnes (malgré quelques tentatives) n’est guère évoqué, alors même que le PCI lui continue dans ces mêmes années sa progression en suffrages jusqu’à son apogée électorale de 1976. Un peu par un effet de loupe sur le terrorisme et sa mémoire, les auteurs donnent une image  sans doute un peu tronquée de l’isolement social des participants à ses groupes basculant dans la lutte armée.

Bien sûr, ces « années de plomb » italiennes vont concerner numériquement bien plus de personnes que les phénomène équivalents en France. Mais ce basculement dans le terrorisme d’une partie de la jeunesse politisée ne doit pas faire oublier que la majorité de gens de cette même génération – pourtant très politisée en regard des précédentes et des suivantes –  n’a pas fait ce choix-là du tout. L’intransigeance des actuels dirigeants de la gauche italienne ( en particulier du Parti démocrate, issu du PCI et de la DC) à l’encontre de tous les anciens terroristes de cette époque s’explique, en dehors d’une volonté de ne pas laisser la répression à la droite,  sans doute par ces parcours de vie très divergents dès ce moment. Un dirigeant de gauche d’aujourd’hui en Italie se trouve en effet être selon toute probabilité un ancien membre des jeunesses communiste ou démocrate-chrétienne des années 1970.

En dehors de cet objectif de rendre les « années de plomb » compréhensibles par les outils ordinaires des sciences sociales, l’ouvrage vise aussi à lever un malentendu franco-italien en la matière. Il s’agit dans le fond d’expliquer les tenants et les aboutissants de ce qui est connu sous le nom de « Doctrine Mitterrand » en matière d’asile en France d’anciens terroristes, ou  plutôt de personnes supposées telles par la justice italienne. On pourra donc voir dans cet ouvrage une contribution – à froid – aux débats engagés en France à l’occasion de l’extradition vers l’Italie, ou de la demande d’extradition d’anciens membres des groupes armés des années 1970-1980 (affaire Persichetti, affaire Battisti, etc.). De ce point de vue, en dehors du texte de Sophie Wahnich (p. 339-355) qui s’inquiète de l’assimilation, indue à ses yeux, d’actes de terrorisme à des crimes contre l’humanité imprescriptibles, le lecteur en retire l’impression qu’il s’agit ici de bien cadrer en la contextualisant ce que fut la « Doctrine Mitterrand » (texte de Marco Gervasoni, p. 323-338, ou de Jean Musitelli, p. 356-370). Cette dernière ne comportait en tout cas aucune trace d’acquiescement aux raisons des terroristes, ni aucune faiblesse vis-à-vis d’auteurs de crimes de sang ; par contre, elle n’était pas sans comporter une critique à peine voilée envers la manière parfois peu étayée juridiquement qu’avait la justice italienne de l’époque de demander de telles extraditions aux autorités françaises.  Il est alors un peu étonnant de voir un juriste français contemporain, Franck Lafaille (p. 305-322),  s’en prenant à ceux qui ont vue dans l’Italie de l’époque l’exemple même d’un « droit d’exception » défendre la thèse selon laquelle la législation  adoptée par l’Italie dans ces années-là restait dans les marges admises par l’État de droit, puisqu’elle avait été adoptée dans les formes requises par la Constitution républicaine, approuvée de plus par référendum populaire, et qu’elle ne remettait pas en cause les droits les plus fondamentaux à une défense des accusés dans les formes habituelles. On peut sans doute lui donner raison formellement – l’Italie des années de plomb ne fut certes pas une dictature -, mais, comme les autorités judiciaires françaises elles-mêmes le percevaient à l’époque, il est fort possible que les juges italiens n’aient pas été d’une rigueur et d’une clairvoyance absolue dans leurs accusations, sans compter la durée des détentions provisoires avant jugement dont F. Lafaille lui-même reconnait qu’elles posaient problème. De fait, F. Lafaille manque du coup de comprendre pourquoi des gens de gauche dans les années 1970-80, souvent des radicaux, se sont retrouvés au côté de Silvio Berlusconi au début de son aventure politique, justement parce qu’ils partageaient cette expérience de mauvaise justice. L’une des sources du « garantismo » de la nouvelle droite italienne des années 1990 tient en effet dans cette reconversion à droite de défenseurs des droits de l’Homme contre les excès des juges dans ces années-là. Certes, aujourd’hui, la droite italienne ne montre aucune tendresse vis-à-vis des terroristes (du genre C. Battisti), elle a oublié pour le passé l’arbitraire, l’inefficacité, que certains de ses membres prêtaient alors aux « juges rouges ».

Au total, une très bonne introduction pour le lecteur français  à ces années, et surtout à l’historiographie  la plus récente de ces dernières, qui ne fait sans doute que commencer à porter ses fruits.

Business as usual : « S. Berlusconi vs. les juges », épisode 5439.

Suivre la politique italienne au jour le jour depuis quinze ans a fini par me rendre morose sur ce pays : un même scénario se répète à l’infini depuis 1994, « Silvio Berlusconi s’oppose à la magistrature italienne ». Au moment où l’on croyait le conflit enfin apaisé avec le triomphe de la coalition des droites aux récentes élections, triomphe qui aurait dû inciter S. Berlusconi à traiter les affaires judiciaires le concernant par le mépris (et la prescription qui finira bien par arranger tout…), il repart de plus belle à l’attaque de la magistrature (en se disant of course attaquée par elle!). C’est pour le moins lassant. Cette fois-ci, S. Berlusconi a fait voter une loi dite « lodo Alfano », qui garantit une immunité pénale (et pas civile) temporaire aux cinq plus hautes charges de l’Etat italien pendant la durée de leur mandat. Une loi à peu prés similaire (le « lodo Schifani ») avait été votée sous la précédente législature de centre-droit et rejetée par la Cour constitutionnelle italienne sous des motifs pris en compte cette fois qui ne devraient donc pas empêcher l’entrée en vigueur du « lodo Alfano ». Le quatrième gouvernement Berlusconi a aussi décidé de restreindre trés fortement les possibilités pour la magistrature de mettre sur écoutes les suspects lors d’enquêtes, et de punir trés durement quiconque révélerait ou diffuserait de telles écoutes. Il est vrai que certaines écoutes effectuées au détriment de S. Berlusconi auraient à ce qu’on croit comprendre un contenu peu reluisant – y compris sur certains aspects de sa vie privée. Il a par contre échoué à faire voter par le Parlement une norme dite « blocca processi » (stoppe-procès) dont l’absurdité patente ne dévoilait que trop l’aspect d’intérêt personnel qu’elle recelait.

Toute cette activité pour défendre le chef du gouvernement du « risque judiciaire » a déclenché la remobilisation de tous les groupes antiberlusconiens, qui ont organisé le 8 juillet un « No Cav Day » (littéralement « Jour du Pas de Chevalier du Travail »). Ce terme construit sur le modèle du « D-Day » a donné lieu à des tas de déclinaisons politiques en Italie (le « No Tax Day », le « Family Day », etc.) pour nommer une manifestation de protestation organisée par la droite. Les anti-berslusconiens par le titre choisi pour leur propre manifestation se moquent ainsi d’une routine de la droite.

Une manifestation auquel se résumait ce « No Cav Day » en pratique a donc eu lieu Piazza Navona à Rome, manifestation qui, semble-t-il, a eu quelque succès populaire. Le petit parti « Italie des Valeurs », dont le leader est l’ex-juge anti-corruption Antonio Di Pietro, a largement contribué à l’organiser et les critiques habituels de S. Berlusconi (S. Guzzanti, B. Grillo, M. Travaglio, A. Camilleri, etc.) y ont participé , mais pas un seul représentant de la classe dirigeante du Parti démocratique (PD). Cette dernière a d’ailleurs fini elle aussi accusée – y compris G. Napoletano le Président de la République – par certains orateurs pour son attentisme face aux décisions berlusconiennes.

Face à cette situation, S. Berlusconi en a rajouté encore en affirmant qu’une profonde réforme de la justice était plus que jamais nécessaire, et qu’elle devait se faire le plus tôt possible, à savoir cet automne.

A en croire les sondages, ce conflit ne passionne pas les Italiens, et moi non plus. En effet, les divers épisodes de « criminalité en col blanc » dont se serait rendu coupable S. Berlusconi à en croire ses accusateurs ne changent rien au fait proprement politique que, malgré ces accusations (ou à cause d’elles?), il vient de gagner pour la troisième fois des élections politiques « à la loyale ». J’ajoute qu’en Sicile, où le centre-gauche a largement dénoncé depuis 1989 au moins les abus du centre-droit sur un style largement identique aux accusations portées contre S. Berlusconi, les élections régionales, provinciales et communales de cette année ont vu le triomphe du centre-droit. A Catane, le candidat du centre-gauche est même arrivé troisième derrrière celui de « la Destra » (de la droite néo-fasciste)… L’électeur ne semble donc guère apprécier ces dénonciations de la moralité de l’adversaire qui manquent d’un projet clair pour la suite. Le PD semble bien comprendre le piège en évitant de trop s’investir dans l’anti-berlusconisme moralisateur, mais n’a pour l’heure aucun discours crédible à opposer à S. Berlusconi sur le reste des politiques publiques.

Je dois donc me faire une raison : le conflit entre S. Berlusconi et la magistrature demeurera un élément central de la vie politique italienne jusqu’à la disparition politique de ce dernier, ou peut-être jusqu’au moment où l’opposition découvrira un meilleur angle d’attaque plus en phase avec les préoccupations de l’électorat.