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Bernard Lahire, Pour la sociologie. Et pour en finir avec une prétendue « culture de l’excuse ».

img20160127_11410803 (2)Les temps sont durs pour les universitaires (ces salauds de gauchistes! comme il sera démontré sous peu dans ce même blog), et tout particulièrement pour les sociologues. Le Premier Ministre Manuel Valls n’a cessé de le répéter solennellement depuis les attentats du 13 novembre 2015: « expliquer, c’est excuser ». Ceux qui expliquent, et donc excusent, les actes par nature inexcusables des criminels, ce sont d’évidence dans son esprit ces bonnes âmes de sociologues. Telles les sirènes pour Ulysse, il n’y a rien de plus urgent pour un politique ayant le sens de l’État et de la République que de fermer ses oreilles, son esprit et son cœur à leurs propos aussi séduisants que fallacieux qui, si l’on n’y prenait garde, seraient bien prêts de faire se fracasser le navire France. On ne les fait pas encore passer en Haute Cour, mais cela ne saurait trop tarder.

Il se trouve que les sociologues, par la voix de leurs associations professionnelles, ne l’entendent guère ainsi. Ils se plaignent par voie de lettre ouverte, en rappelant la différence entre une explication du réel qui propose un jugement de fait et une excuse (ou une absence d’excuse) qui relève d’un jugement de valeur. Ce n’est pas du tout la même chose de dire qu’une bagarre a éclaté dans un bar parce que, entre autres motifs, les participants à cette dernière étaient sous l’emprise de l’alcool – simple constat empirique au regard de leur alcoolémie mesurée objectivement après coup(s) – , que de dire que ces personnes doivent être excusés de leur conduite pour cette raison même (ils n’étaient plus eux-mêmes), ou, au contraire, particulièrement stigmatisés ou condamnés justement parce qu’ils ont sciemment abusé de cette drogue légale dont ils ne pouvaient raisonnablement ignorer les effets de perte de contrôle sur soi-même (ils ont pris en toute responsabilité ce risque). En fait, la différence entre les deux ordres de propos, ainsi rappelée, me parait tellement basique au demeurant que la nécessité où deux associations professionnelles (l’AFS et l’ASES) se trouvent de la rappeler par voix de presse signale surtout le degré d’ignorance pour la logique la plus élémentaire de la langue qui peut exister dans une part de l’opinion publique et sur lequel certains de nos gouvernants comptent bien s’appuyer . L’expliquer, c’est excuser n’est pas loin en effet de ces slogans insultants la logique ordinaire des mots inventés par Orwell dans son roman dystopique, 1984.

Les déclarations de M. Valls ne constituent en fait que le point culminant à ce jour d’une tendance bien plus ancienne à faire porter à la sociologie tous les maux de notre société. Il se trouve que l’un des sociologues français les plus connus, Bernard Lahire, enseignant-chercheur à l’ENS de Lyon, avait en fait préparé une riposte à ces propos du Premier Ministre avant même qu’ils ne soient prononcés. Il en est sorti un livre, Pour la sociologie. Et pour en finir avec une prétendue « culture de l’excuse » (Paris : La Découverte, janvier 2016, 183 p.). L’écriture de ce livre résulte très probablement du coup de sang qu’a du avoir B. Lahire, comme des centaines d’autres sociologues ou spécialistes d’autres sciences sociales aussi visées par cet expliquer, c’est excuser, face au battage médiatique favorable autour du livre de Philippe Val, Malaise dans l’inculture (Paris : Grasset, 2015). Paru au printemps 2015, comme réaction aux attentats de janvier 2015, ce livre entendait faire du « sociologisme », et plus précisément de la sociologie inspirée de prés ou de loin par l’œuvre de Pierre Bourdieu, la cause principale de tous les risques encourus par notre pays. La charge était digne d’un pamphlet des années 1930, et les propos tenus publiquement lors de la promotion de l’ouvrage allaient parfois encore plus loin, comme cette assimilation de toute critique sociale à de l’antisémitisme à venir sur les ondes de France-Inter.

J’en avais un peu rendu compte sur le présent blog, mais je m’en étais épargné l’achat et la lecture complète. B. Lahire lui a bien plus de courage que je n’en ai, et il l’a lu in extenso. Il en livre en appendice de son propre ouvrage une critique raisonnée (Supplément.  Le monde selon Val : une variante de la version conservatrice, p. 129-168).  Celle-ci accepte d’anoblir son sujet d’étude en le prenant au sérieux, et le résultat est au final plutôt intéressant. Le fond de l’affaire semble en effet que P. Val plaide pour une vision monadique de l’individu. Ce dernier se crée à lui-même son destin quelle que soient les circonstances (avec, comme le dit B. Lahire, p.150, une « idéologie du coup de reins »[sic], expression dûment empruntée à P. Val), il ne doit donc rien à personne sinon à lui-même. Quant à la société (occidentale), elle est parfaite pourvu que le libre marché y fonctionne sans entraves. L’enseignant de théorie politique que je suis y reconnait une version pour les nuls de la pensée libertarienne la plus radicale. C’est sûr que P. Val n’est pas ni A. Rand, ni R. Nozick, ni Rothbard, mais l’inspiration me parait clairement la même. L’individu s’auto-crée, et il est responsable de tout ce qui lui arrive de bien et de mal. Personne n’est en droit de se plaindre, puisque le marché est juste. Il serait intéressant de savoir par quels biais P. Val a eu connaissance de ces arguments libertariens, mais, sur point, B. Lahire ne dispose d’aucune information particulière.

L’intérêt de l’ouvrage de B. Lahire va cependant bien au delà de l’analyse des propos réactionnaires en diable d’un P. Val. Il montre tout d’abord que ces propos s’inscrivent dans une longue suite de propos similaires (cf. chap. 1, Accusée d’excuser : la sociologie mise en examen, p.15-31). Le refus de l’explication sociologique vue comme une excuse à des comportements déviants a d’abord été l’apanage de la droite américaine, pour devenir de fil en aiguille un lieu commun de l’actuelle classe dirigeante du Parti socialiste français.

Dans le reste de l’ouvrage, B. Lahire plaide la cause de la sociologie comme science.  Comme cela n’étonnera sans doute aucun lecteur du présent blog, une telle activité humaine vise à établir méthodiquement des faits et des liaisons entre les faits concernant la vie humaine en société. Elle doit être distinguée de l’activité qui consiste à juger, au sens de la justice ou de la morale, des comportements humains qui constituent ces faits. En réalité, la différence paraissait tellement évidente il y a encore quelques années qu’il faut l’abnégation d’un B. Lahire pour redire ainsi ce qui devrait aller de soi. La visée de l’ouvrage est en effet d’expliciter pour le profane ce qui va largement de soi pour qui sait déjà ce qu’est la sociologie. N’étant pas un profane en la matière, j’ai du mal à juger de la réussite de l’exercice que B. Lahire s’est imposé, mais il me semble qu’il dit et redit l’essentiel. Une fois que l’on a bien compris la différence entre le verbe « être » et le verbe « devoir », il me semble d’ailleurs que l’on a compris l’essentiel. Le texte de B.Lahire m’a paru en plus parfois fort bien tourné, et plein d’humour vache.

Cependant, d’un point de vue plus professionnel, il ne m’a pas paru sans défauts, à la fois sur le plan épistémologique et sur le plan polémique.

D’une part, il affirme à plusieurs reprises l’étanchéité entre la sociologie qui établit des faits à propos de la vie humaine en société et les jugements moraux, ou politiques, qu’on peut avoir de ces mêmes faits, en revendiquant pour le sociologue le même rapport distancié que pourrait avoir par exemple un astronome face aux étoiles qu’il étudie. Or, sur ce point, notre sociologue se fait souvent prendre en défaut, en montrant bien qu’en réalité, il attend quelque chose en matière d’avancée de l’humanité de la science même qu’il établit. En effet, de très nombreux exemples de savoirs sociologiques qu’il donne en exemple ont trait à la mise en lumière des inégalités entre les groupes sociaux, et plus généralement aux conditions sociales qui expliquent telle ou telle destinée d’un individu. Or B. Lahire, en même temps qu’il affirme l’objectivité des résultats ainsi obtenus, ne cesse de rappeler  que cet établissement objectif des inégalités peut avoir un effet en lui-même sur le devenir même de la société. Pour lui, il va de soi que la mise en lumière d’une inégalité (par exemple que les enfants d’ouvriers réussissent moins bien à l’école que les enfants de cadres supérieurs) doit inciter à terme à corriger cette inégalité. Or une telle vision défavorable de l’inégalité ne va pas elle-même de soi. C’est aussi un fait social, comme l’avait bien expliqué en son temps Louis Dumont dans ses travaux comparatif entre l’Inde et l’Occident. L’égalité est effectivement la valeur cardinale de notre société, mais, comme le montre d’ailleurs, l’analyse du pamphlet de P. Val, certains y prônent aussi l’acceptation de l’inégalité et ne voient dans la revendication égalitaire que de l’envie dissimulée en morale.

Certes, B. Lahire anticipe largement cette critique en usant de la distinction wébérienne entre rapports au valeur et jugements de valeur sans trop l’expliciter d’ailleurs (p. 36-39), mais il reste qu’il sera facile à un lecteur d’orientation libertarienne, ou considérant la hiérarchie naturelle entre les hommes comme une fort bonne chose, qu’il ne faut pas perturber, de souligner qu’ainsi présentée, la sociologie n’a absolument rien de neutre dans les jugements implicites qu’elle porte par les objets d’étude même qu’elle se donne. Ce n’est d’ailleurs pas un scoop. Je ne connais pas en effet une œuvre récente de sociologie où l’auteur, face à une inégalité qu’il décrit, proposerait de la maintenir, voir de l’accentuer. W. Pareto et G. Mosca sont bien des astres morts. Imagine-t-on par exemple les études de genre qui prôneraient l’accentuation des inégalités de genre? Des études sur les Rroms proposant de  les rendre encore plus misérables? Des spécialistes de l’éducation proposant de faire pire encore en matière d’inégalités par établissements? etc. De fait, la haine que suscite la sociologie chez les partisans de l’inégalité, de la hiérarchie,  d’une conception individualiste du destin (comme l’explique très bien B. Lahire dans son chapitre 3, La fiction de l’Homo clausus et du libre arbitre, p. 51-65), me parait parfaitement explicable, parce que la sociologie décrit justement les promesses encore imparfaitement tenues d’une société qui se veut égalitaire et que ses praticiens proposent souvent les moyens d’aller encore plus loin dans la réalisation de ces mêmes promesses, alors même qu’un P. Val, un Zemmour, etc. souffrent déjà d’un trop plein d’égalités de tout acabit. B. Lahire a peur qu’on lui accole l’étiquette de « gauchiste » (p.38), il devrait plutôt admettre que certains haïssent les sociologues, parce qu’ils ont pour boussole l’égalité – ce qui devient effectivement gauchiste dans un monde occidental qui dérive à grande vitesse vers l’extrême droite.

D’autre part, si l’on prend un point de vue encore plus en recul, on remarquera que la sociologie telle que B. Lahire la présente adopte un point de vue utilitariste sur la vie humaine. La sociologie ne fait pas que décrire, elle vise aussi à éviter ainsi des drames, de la souffrance dans ce monde-ci. Comme le dit B. Lahire, « Les logiques qui ont contribué à rendre possibles les crimes, les incivilités, la délinquance ou les attentats, poursuivent tranquillement leur déploiement. Comprendre sereinement ces logiques, c’est se donner la possibilité d’agir, et, à terme, d’éviter de nouveaux drames ». (p. 46) C’est là le programme classique des sciences depuis Bacon : en expliquant la nature, je peux agir sur elle, pour le plus grand bien de l’humanité. Ce programme est probablement partagé par l’immense majorité des scientifiques en général, et des sociologues en particulier, et, de fait, il est difficilement critiquable aujourd’hui. Cependant, là encore, il serait de bonne méthode de reconnaître qu’il constitue un axiome du raisonnement de la sociologie, telle que la pratique B. Lahire dans la filiation d’un Durkheim ou d’un Weber. Après tout, un raisonnement gnostique ou apocalyptique pourrait très bien se passer de cette considération. Un idéologue djihadiste ne peut d’ailleurs que se féliciter hautement que l’expliquer, c’est excuser se répande jusqu’au sommet de l’État, puisque cela le rapproche du chaos final qu’il recherche à établir pour sauver l’humanité souffrante.

Pour conclure ce trop long post, le livre de B. Lahire me parait encore trop sur la défensive. Il tend à se cacher derrière l’objectivité par crainte d’être stigmatisé comme gauchiste, alors qu’en réalité  la sociologie contemporaine ne prend sens qu’à travers les valeurs d’égalité et d’eudémonisme qu’elle défend indirectement – un peu comme la médecine défend la santé humaine contre la maladie, la souffrance et la mort. Cette opposition philosophique ressort pourtant fort bien des meilleurs passages de  l’ouvrage et de son analyse du livre de P. Val.

Enfin, comment ne pas admettre qu’un politicien qui prône l’expliquer, c’est excuser n’est rien d’autre qu’un partisan des bonnes vieilles hiérarchies naturelles, encore un peu honteux tout de même? Il est socialiste, n’est-ce pas? Continuons donc à lui faire honte! Mais préparons-nous à bien pire encore.

Ps. Pour les lecteurs intéressés, les compte-rendus du livre de B. Lahire ne manquent pas.

Il faut d’abord aller voir celui, très bien fait, intitulé « La sociologie sans excuses », d’Arnaud Saint-Martin sur le site la Vie des idées. L’intertitre choisi pour la dernière partie du compte-rendu (La sociologie produit des résultats et elle émancipe. Excusez du peu!) illustre bien à mon sens ce que je voudrais rendre plus évident dans la pratique majoritaire contemporaine de la sociologie, même si le contenu des lignes qui suivent cet intertitre ne vont pas aussi clairement dans ce sens. Pourquoi en effet devrait-on se féliciter à propos d’une science du fait qu’elle « émancipe »? (Je ne suis pas contre l’idée d’émancipation, mais je sais bien par ailleurs que ce n’est pas un but partagé par tous dans l’humanité que la dite émancipation. J’ai même le vague sentiment que cela dérange bien des gens plutôt puissants et mal lunés.)

Il faut aussi aller voir celui de Denis Colombi, sur son blog, « Une heure de peine… », « La sociologie est politique, mais pas normative ».  Il y explique, partant en particulier de l’exemple de la prostitution, que la sociologie « nous interroge, mais ne nous donne pas les solutions. C’est à nous de les inventer ». Il continue : « Cette idée implique notamment que la sociologie est d’autant plus pertinente politiquement qu’elle assure correctement son rôle scientifique, qu’elle s’obstine, très précisément, à rechercher le savoir pour lui-même. Si Durkheim disait de la sociologie qu’elle ne vaudrait pas une heure de peine s’il ne devait avoir qu’un intérêt spéculatif, il ajoutait aussitôt « Si nous séparons avec soin les problèmes théoriques des problèmes pratiques, ce n’est pas pour négliger ces derniers : c’est, au contraire, pour nous mettre en état de les mieux résoudre ». C’est bien ce dernier point sur lequel il y a de ma part désaccord. Au moins, implicitement, ne serait-ce que par son choix d’objets, la sociologie dit qu’il y a « problème pratique » pour reprendre les termes de Durkheim- ce qui ne va pas de soi. Tout problème ou absence de problème doit lui-même être interrogé. Par ailleurs, dans l’état actuel de la discipline, il n’est que trop transparent de voir de quel côté penchent la plupart des sociologues. Certes, la sociologie comme connaissance objective permettrait a priori de faire des choix politiques éclairés par cette dernière dont la nature normative n’est pas fixée par avance – mais, dans l’immense majorité des cas, le sociologue participe d’une norme égalitaire, ou eudémoniste. La discussion sur la prostitution, proposée par B. Lahire et reprise par D. Colombi, est en ce sens éclairante : personne  n’étudiera (sauf erreur de ma part) la prostitution dans le cadre de valeurs inégalitaires qui se disent prêtes à sacrifier ces femmes ou ces hommes au bon plaisir d’autrui, y compris si l’on prouve par a+b qu’elles/ils sont littéralement forcé/e/s de se livrer à cette pratique bien au delà de tout prétention à exercer une quelconque liberté. Selon D. Colombi,  « le fait que les prostituées soient dominées doit être pris en compte dans toute réflexion politique sur cette question, mais ne commande pas a priori et de façon définitive le choix d’une politique. » Je suis très dubitatif, pour ne pas dire plus, sur cette absence de lien dans ce cas précis en particulier.

Plus généralement, il n’est pas très difficile de constater que la presse de gauche encense B. Lahire et la présentation qu’il fait de la sociologie (cf. Maud Vergnol, « Qui a peur des sciences sociales? », L’Humanité par exemple) et qu’il ne semble pas avoir vu passer un papier de même nature sur ce dernier dans celle de droite. Pour l’instant – il faut arrêter de se cacher derrière son petit doigt-, la majorité de la réflexion sociologique française se trouve avoir partie liée avec la gauche et ses valeurs d’égalité (enfin, plus exactement avec la gauche historique pré-Val[ls]-ique), et elle ne peut que se faire logiquement haïr pour cela. Voir aussi l’entretien fort éclairant de B. Lahire sur son livre pour le site SES-ENS. Les gens qui vont traduire la sociologie en politiques publiques ne sont probablement pas dans l’esprit de B. Lahire les proches collaborateurs de la présidente du FN… ou alors je me trompe complètement.

 

 

Quelques remarques rapides sur les « intellectuels » dans la France socialiste de 2015

Manuel Valls s’est demandé il y a quelques jours où étaient les « intellectuels », pourquoi diable ne venaient-ils pas au secours du Parti socialiste affrontant des élections départementales en position pour le moins difficile face à la droite et au FN. Le journal Libération reprend le thème aujourd’hui vendredi 20 mars 2015 en titrant sur « L’éclipse des intellectuels ».

Face à cet appel de Manuel Valls, qui m’a passablement exaspéré, trois remarques me viennent à l’esprit.

Premièrement, Manuel Valls fait mine de croire que sa propre politique économique, sociale et culturelle vient de Sirius, qu’elle n’est pas elle-même inspirée par des idées créées par des « intellectuels », c’est-à-dire par des gens qui manient des théories, descriptives ou prescriptives, explicites sur le réel auquel nous avons affaire, et qui suggèrent fortement d’agir en en tenant compte. Le journaliste de Libération, Robert Maggiori, brode sur le thème de politiciens qui ne liraient plus rien d’intellectuel et qui ne consulteraient pas les intellectuels. Or la politique du gouvernement Valls, et plus généralement celle de ce quinquennat Hollande, possèdent à la fois des inspirations: le néo-libéralisme, et l’européisme, et un nom officiel : le « socialisme de l’offre ». Les bibliothèques sont de fait pleines de travaux qui démontent la généalogie intellectuelle des politiques publiques mises en œuvre depuis bien des lustres désormais dans notre pays (c’est, entre autre, le cas de la célèbre « approche cognitive des politiques publiques »), et le gouvernement Valls n’innove nullement en la matière. J. M. Keynes avait bien raison de souligner que les politiciens vivants ne sont que les esclaves de théoriciens morts. Toute la politique menée depuis mai 2012, ce n’est jamais dans le fond que du Hayek, du Friedman et du Schumpeter pour les nuls, mâtinée d’européisme au rabais. Bien sûr, tout n’est pas parfait de ce point de vue, comme dirait un Attali ou un Tirole, mais on progresse, on progresse. Emmanuel Macron, notre actuel Ministre de l’Économie, qu’est-ce d’autre qu’un « intellectuel » en ce sens-là? Les « réformes structurelles » qu’il entend mettre en œuvre, avec la bénédiction et l’encouragement des autorités européennes, ne sont rien d’autre que la mise en application, plus ou moins réussie par ailleurs, de théories économiques qui prévoient que certaines modifications du droit produiront certains effets économiques souhaitables. Ne prenons qu’un exemple : la libéralisation du travail du dimanche est censée créer de l’emploi et de l’activité – et ce lien est d’abord une construction intellectuelle.  Bref, cher Manuel Valls, ne vous plaignez pas. Certains intellectuels néo-libéraux sont avec vous, même s’ils vous trouvent bien tiède tout de même. Et certes le Dieu Marché vomit les tièdes!

Deuxièmement, Manuel Valls fait comme si les « intellectuels » devaient nécessairement être « de gauche », « démocrates », « républicains ». Bien sûr, les grandes heures de l’histoire de France telle qu’on la raconte aujourd’hui aux enfants des écoles ou aux retraités en mal d’activités culturelles mettent en valeur les « intellectuels » en ce sens-là. D’Émile Zola à Jean-Paul Sartre, Albert Camus ou François Mauriac, les « intellectuels » les plus en vue depuis l’apparition du terme à la fin du XIXe siècle furent du bon côté de l’Histoire. Cependant, c’est là une profonde erreur de perspective : depuis au moins la Révolution française, il existe des « intellectuels » au sens de penseurs, polémistes, pamphlétaires, théoriciens, etc. qui inspirent (ou qui servent) tous les partis de la droite à la gauche en passant par le centre. Un Drumont ou un Maurras n’étaient pas moins des « intellectuels » qu’un Zola ou un Péguy. Le combat des idées, des conceptions, des visions du monde, etc. n’a jamais cessé depuis 1789 – et encore est-ce là une simplification que de se limiter à cette période d’après la Révolution. La période la plus contemporaine voit simplement se terminer le rééquilibrage des forces intellectuelles entre les droites et les gauches entamé dès les années 1970. En effet, les polémistes, théoriciens, pamphlétaires de droite, surtout les plus conservateurs (maurrassiens par exemple), avaient été décimés  et déconsidérés par leur participation plutôt enthousiaste à la Collaboration (1940-44), souvent ancrée dans leur antisémitisme (comme un Céline par exemple). Désormais, le temps ayant passé, leurs héritiers, plus ou moins lointains, plus ou moins conscients d’ailleurs de l’être, peuvent s’exprimer, et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’ils ne s’en privent pas sous un gouvernement de gauche.  Je ne vois pas en quoi un Premier Ministre d’un pays qui se veut pluraliste et respecteux de la liberté d’expression devrait cependant s’en plaindre particulièrement. Comme François Hollande est censé être le second Président de la République socialiste de la Ve République, il est en effet assez logique que cela soient les « intellectuels d'(extrême) droite » à la Eric Zemmour qui s’en donnent depuis 2012 à cœur joie. Ils auraient tort de se priver. Il s’agit de la logique de la situation : un intellectuel quand il s’exprime publiquement est largement là pour critiquer ce qui existe ou ce que fait le pouvoir en place, or, actuellement, le pouvoir politique national est censément  « socialiste ». Il est donc  tout à fait normal que Causeur, Valeurs actuelles, et le dernier Zemmour se vendent comme des petits pains.

Troisièmement, l’extraordinaire capacité de la gauche au pouvoir lors de l’actuel quinquennat à se plier à toutes contraintes du réel sans rien laisser finalement à l’idéal ne donne sans doute pas envie à beaucoup d’« intellectuels de gauche » de livrer leur petit mot tendre en faveur du pouvoir actuel. Que se soit individuellement (comme dans le présent blog) ou collectivement (par exemple les « Économistes atterrés » ou pour les intervenants du « Festival Raisons d’agir »), les critiques de la part des « intellectuels de gauche » se sont multipliées depuis mai 2012 sans qu’aucun effet ne soit observable sur l’orientation des politiques publiques suivies. Des ministres ont démissionné pour protester contre la tiédeur des mesures prises, des députés socialistes sont devenus « frondeurs ». De fait, la majorité actuelle a semblé parfaitement sourde à toute réflexion un peu « gauchisante » en matière économique et sociale – au sens de recherche d’un chemin vers l’idéal propre au socialisme historique. Il n’a pas donné non plus beaucoup d’espoirs aux tenants de l’écologie comme nouvel idéal. Le récent coup de massue sur la tête des agriculteurs bio, allié au sauvetage d’Areva, constitue aussi une belle illustration de cette surdité-là.  Il faut aussi dire que le très mauvais sort fait à l’Université et à la Recherche depuis mai 2012 par Madame Fioraso – sauf à quelques Présidents d’Université zélés – en aura refroidi plus d’un parmi ces  « intellectuels de gauche », qui se trouvent par ailleurs être de profession  universitaire ou chercheur. Il leur a en effet été (trop) facile  de constater (trop) directement dans leur vie professionnelle que le changement n’était pas pour maintenant, et que la différence Pécresse/Fioraso demandait de ce fait une étude approfondie du problème. ε est-il une différence? Oui, au sens mathématique, mais au sens phénoménologique? En dehors des intellectuels d’obédience néo-libérale, qui y trouvent sans doute au moins partiellement leur compte, les choix faits sous la Présidence Hollande dans la plupart des domaines de l’action publique paraissent donc tellement éloignés de ce que peut penser, écrire, lire, espérer la gauche sociale, économique, écologique ou humaniste, qu’il ne faut pas s’étonner qu’elle réagisse finalement comme une bonne part des électeurs de gauche en général, par l’abstention ou par l’opposition à l’encontre du pouvoir. Pour ma part, je n’aurais vraiment aucun regret si la droite ou le FN emportaient tous les départements sans exception lors de ces élections départementales. Je sais bien pourtant qu’en raison de l’inertie de l’électorat, cette disparition du PS dans les départements, seule à même de faire (un peu) réfléchir F. Hollande & Cie, n’arrivera pas. Je soupçonne aussi que l’annihilation progressive du PS dans les collectivités locales n’est pas ressentie au sommet de son appareil, parce qu’aussi lourdes soient-elle, ces défaites laissent espérer un retour de balancier par la suite en faveur de ce parti, vu la nature des nos mécanismes institutionnels et des rapports de force à gauche. Le PS s’achemine donc vers une déroute qui, comme l’a dit d’avance François Hollande dans le magazine Challenges, ne changera rien à sa politique. Et ne comptez pas sur les « intellectuels de gauche » pour s’en plaindre. Que cela soit donc. La droite et le FN vont donc se gaver. Bon appétit, messieurs! Que la fête commence!

Guerre, apartheid, indignité nationale.

En politique, les mots importent.

Et ces derniers jours, ce fut un festival de mots.

Selon ce que j’ai cru comprendre du discours de Manuel Valls devant les députés, la France est en guerre contre le djihadisme. En même temps, quel scoop! Sauf grave erreur de ma part, la France a participé à des opérations militaires en Afghanistan depuis une bonne grosse décennie. Je crois d’ailleurs avoir lu quelque part que la mission qui s’achève là-bas serait l’une des plus longues missions sur un théâtre extérieur de l’armée française. Qui combattait-on là-bas, sinon les djihadistes locaux, les sympathiques « talibans »? Idem pour l’intervention au sol au Mali, ou aérienne en Irak. Le vrai scoop, c’est qu’il faut des attentats sur le sol métropolitain pour que les autorités politiques soulignent solennellement devant le Parlement que nous le sommes, en guerre. Et en même temps, ce qui devrait fasciner, c’est que, contrairement à une guerre ordinaire, le présent gouvernement ne prend pas les mesures budgétaires qui s’imposeraient logiquement vu la situation telle qu’il la définit lui-même. On augmentera certes le budget de la police, du renseignement intérieur, de la justice, mais on se contentera simplement de moins réduire les effectifs du Ministère de la Défense que prévu. On reste donc dans l’optique, un peu bizarre tout de même pour un pays en guerre, qu’une armée toujours plus petite pourra remplir plus de missions. C’est là une incohérence familière entre le discours politique et la politique publique suivie. Elle traduit sans doute l’incapacité du gouvernement à assumer  son choix d’une solution militaire au djihadisme au regard des contraintes budgétaires européennes. Bref, quand on se trouve en guerre, on vote derechef  les crédits de guerre, on ne songe pas à respecter en plus les critères de Maastricht, et sus à l’ennemi! Ou alors, ne serait-ce pas qu’on utilise un peu les mots à tort et à travers? Et on s’étonnera ensuite que l’on s’enlise dans un combat de longue haleine.

Ensuite, il parait, toujours selon le Premier Ministre, que la France connaît une situation d’apartheid. Nicolas Sarkozy, l’ancien maire de Neuilly, a trouvé une telle déclaration honteuse. Mais là encore quel scoop! Qu’il y ait des « beaux quartiers » et des « banlieues pourries », la sociologie urbaine en parle, avec bien plus de subtilité et de distinguo que je ne peux le faire ici, depuis des lustres. La fameuse « politique de la ville », inventée au début des années 1980 par la gauche au pouvoir, partait justement de cette prémisse qu’il existait des inégalités de conditions de vie éminemment liées à l’espace urbain. L’usage du terme d’apartheid pour rendre compte de ce phénomène et de ses conséquences me parait toutefois quelque peu exaspérant. L’apartheid, le « développement séparé » prôné par les gouvernements racistes d’Afrique du Sud entre 1948 et 1994, prenait des formes légales bien précises. C’était une politique publique de l’État sud-africain, longtemps soutenue  par le vote de la majorité blanche la seule autorisée à voter (tout au moins au début). En France, c’est le contraire : tous les gouvernements depuis 1981 ont affirmé vouloir mener une politique destinée à limiter la ségrégation spatiale des groupes sociaux ou à contrer ses effets sur le destin des individus, justement à travers la « politique de la ville », les « missions locales pour l’emploi », les « ZEP », la « mixité sociale », les « zones franches », etc. On admettra facilement – chiffres à l’appui – que les résultats de tout cela n’ont pas vraiment été à la hauteur des attentes affichées ou que les choix faits – par exemple la priorité très souvent donnée au bâti – l’ont été en dépit du bon sens, mais il reste que ce n’était  l’objectif promu publiquement par aucun gouvernement depuis 1981 que de séparer les gens selon la race comme en Afrique du Sud entre 1948 et 1994. C’est un échec certes que ce développement d’inégalités sociales spatialisées  depuis les années 1970 en France, mais cela se retrouve dans la plupart des sociétés post-industrielles au croisement des logiques de désindustrialisation et des choix résidentiels des classes moyennes et supérieures. De manière tragique, l’Afrique du sud d’après 1994, post-apartheid, connait d’ailleurs les mêmes phénomènes sans qu’il n’y ait plus aucune contrainte légale sur le choix de l’habitat par les uns et les autres. Si l’État français veut éviter la poursuite de ce phénomène, il lui faudra bien plus qu’une simple refonte des dispositifs existants, il lui faudra réfléchir sérieusement, d’une part, au marché de l’emploi de l’époque post-industrielle, et, d’autre part, aux mécanismes pouvant influer sur les choix résidentiels des classes moyennes et supérieures. Et, si j’ose dire, pour l’instant, c’est pas gagné.

Enfin, le retour de « l’indignité nationale ». J’aime bien personnellement, par goût de l’histoire de France, ce terme qui fleure bon l’après second-guerre mondiale, ce moment où les « collabos » en prennent pour leur grade. Si j’ai bien compris, il s’agirait donc de fleurir la boutonnière de nos braves djihadistes français de ce signe officiel d’opprobre qu’on ressortirait pour l’occasion des musées. Faute de pouvoir les déchoir de leur nationalité française, nous leur enlèverions l’honneur qui va avec. Autant je puisse concevoir que cela ait pu chagriner un membre de la Milice – et encore pourvu qu’il ait été embrigadé par idéologie nationaliste – que de se voir ainsi désigné à la cantonade comme un « mauvais Français », autant je trouve cela plutôt comique pour un djihadiste se revendiquant d’une cause universaliste qui nie l’idée même de nation ou de patrie. Je comprends bien l’envie d’exécution symbolique que recèle ce terme d’indignité nationale, mais les exécutés risquent eux d’y voir un titre de gloire. On pourrait écrire un sketch à ce sujet entre djihadistes emprisonnés avec l’un de ces derniers qui se plaindrait de ne pas être avoir été déclaré « indigne » malgré l’ampleur de ses forfaits, et qui écrirait du coup une lettre au Président de la République pour se plaindre de cette vexation à son égard en s’inventant quelques crimes supplémentaires.

 Ps. L’entretien avec l’historienne Anne Simonin avec le Monde, que m’a signalé un lecteur assidu du blog, explique bien ce qu’était cette peine d’indignité nationale et la difficulté à la transposer dans le contexte juridique actuel marqué par les Droits de l’Homme. Un peu comme les galères ou le bagne en somme. On ne sait plus rire dans ce pays.

Principe pollueur-râleur ou les vaisseaux brûlés?

L’abandon de l' »Ecotaxe » sur la circulation des poids lourds au nom du refus de « l’écologie punitive » par la Ministre  en charge du dossier, Ségolène Royal, n’a même pas fait la une de la presse plus d’une journée. Il est vrai que la raison de l’abandon de cette mesure, pourtant inscrite dans la loi de la République et prévue par le « Grenelle de l’environnement », parait tellement caricaturale – la pression de groupes patronaux censés pouvoir paralyser le pays en quelques jours – qu’il n’y a guère besoin d’expliciter plus avant la situation. Vu l’état actuel d’immense popularité du pouvoir en place, il n’était sans doute pas envisageable de se lancer dans un conflit avec les routiers pollueurs et râleurs. Ils sont certes bien « sympas », mais ils ont pris tout de même de bien mauvaises habitudes ces dernières décennies. Or leur apprendre avec humanité et avec cœur le respect de l’ordre républicain aurait pu se révéler tout de même fort compliqué. Il est vrai qu’avec leurs grosses machines, ils sont moins malléables au CRS ou gendarme mobile que le bénéficiaire de quelque « rente » (au sens contemporain du terme : fonctionnaires, allocataires des minima sociaux, chômeurs indemnisés, etc.) ayant l’envie déplacée de protester contre une « réforme structurelle », et bien sûr que l’universitaire en colère qui lui se déplace à vélo dans le même temps vers la capitale pour protester contre des budgets en peau de chagrin. Le refus de la Ministre de même se battre pour faire appliquer la loi votée par les représentants du peuple (dont ceux appartenant au parti de la Ministre) tient aussi sans doute au fait que la dite « Ecotaxe » n’était pas exempte de graves vices de conception, ne serait-ce que par la mise en place d’un affermage de sa collecte, à la société Ecomouv. Il sentait certes bon son Ancien Régime par bien des côtés. On comprend fort bien que la Ministre n’ait pas eu envie d’une longue explication de texte sur le sujet devant le peuple français. Le bougre aurait bien pu prendre parti pour les sympathiques routiers. Le « principe pollueur-râleur » semble donc suffire à expliquer cette capitulation.

En même temps, au delà de cette explication simple,  je finis par me demander si il n’y a pas autre chose. En effet, si on regarde le contexte de ce choix (début octobre 2014), on ne peut qu’être frappé par son absurdité du point de vue des finances de l’État (quoiqu’on pense, par ailleurs, de la manière de faire entrer de l’argent dans une des caisses de l’État dédiée au financement des infrastructures de transport par une société ad hoc comme Ecomouv, et sans prendre en compte les aspects écologiques de la décision). Comme chacun devrait le savoir désormais, l’État français est censé se trouver « en faillite », « dépensier », « ruiné », etc. Nous vivons au dessus de nos moyens, c’est bien connu. On ne pourra bientôt plus chauffer les prisons et les hospices, et, après-demain, les crèches. Du coup, abandonner sine die l’Ecotaxe, alors même que cela va coûter d’évidence à l’État français des centaines de millions d’euros en indemnités à Ecomouv et en taxes non perçues, c’est totalement illogique, presque criminel si on se place de ce point de vue. Du coup, n’est-ce pas alors en fait un moyen de brûler ses vaisseaux, de signaler à Bruxelles et aux partenaires européens, que ce gouvernement ne peut vraiment pas aller plus vite que la musique en matière d’austérité? De signaler qu’il voudrait  certes bien aller plus loin – ses intentions néo-libérales sont certes pures! (cf. les déclarations sur le marché du travail de Rebsamen et de Macron) -, mais qu’il se trouve pour l’instant au taquet et que sa popularité ne lui permet pas de risquer quelque conflit majeur que ce soit avec un groupe un tant soit peu menaçant?  Cette capitulation, tout de même un peu trop rapide pour être honnête, n’est-ce pas une façon de montrer sa faiblesse, pour ne pas dire sa débilité, pour négocier ensuite avec la Commission européenne et les autres Européens le fait de ne pas aller plus loin dans l’austérité budgétaire en 2015? Cela cadrerait assez avec les déclarations martiales d’un Manuel Valls (qui a approuvé S. Royal) assurant ce week-end que l’Europe ne saurait dire à cette grande Nation qu’est la France et qu’il faut « respecter » ce qu’elle doit faire en matière budgétaire.

J’attends du coup avec curiosité la suite du jeu avec les partenaires européens de la France. Si, finalement, la France obtient des accommodements, l’abandon de l' »Ecotaxe » aura été un bon investissement, puisqu’elle aura dûment signalé que le gouvernement ne peut plus rien faire en terme d’ajustement fiscal, et que le budget 2015 devait être pris tel quel.  Par contre, si le gouvernement Valls se trouve obligé d’annoncer dans quelques jours ou semaines, non seulement d’autres « réformes structurelles » (cela me parait inévitable), mais aussi quelques nouvelles hausses de recettes et diminution de dépenses dès 2015 (entre 8 et 28 milliards d’euros selon les sources d’ajustement supplémentaire), on dira simplement que le principe pollueur-râleur l’a encore une fois emporté, y compris dans ce contexte. Retour à la normale. Cela montrera donc que, même avec une contrainte budgétaire présentée comme très forte, certains sont bien plus égaux que d’autres – et que, bien sûr, « l’écologie ça commence à bien faire », mais cela on le savait déjà. Nos universitaires à vélo sauront sans doute apprécier l’ironie de la situation.

L’austérité, la nier toujours et encore.

Au risque d’ennuyer mes lecteurs, je ne résiste pas à l’envie de souligner encore une fois à quel point le mot « austérité » se trouve refusé par les gouvernement successifs de ce pays au risque évident de se faire prendre en flagrant délit de mensonge par les citoyens – il ne faudra pas s’étonner ensuite du  manque de confiance de ces derniers envers les politiques en général.

Manuel Valls, en tant que Premier Ministre, vient d’annoncer hier toute une série de mesures qui font partie de l’attirail habituel de toute politique d’austérité qui se respecte (blocage du point d’indice des fonctionnaires, blocage de la revalorisation des retraites, blocage de celle de la plupart des aides sociales, etc.; diminution des dépenses de l’État, des agences publiques, et des collectivités locales, etc.). Certes, jadis, dans les années 1970-80, un plan d’austérité visait aussi à maîtriser le dynamisme de la demande interne et à juguler l’inflation. Pour l’heure, nous sommes au bord de la déflation, et parler de dynamisme excessif de la demande parait désormais du dernier comique. Désormais, l’austérité vise d’une part  à satisfaire (au moins en principe) les attentes des marchés financiers et à préserver ainsi le crédit du pays auprès des investisseurs internationaux (alias le grand, moyen et petit capital), et, d’autre part, à obéir fissa fissa aux obligations européennes à laquelle les gouvernements français successifs ont souscrit.

Il reste que les mesures de politique économiques qui ont été annoncées hier par M. Valls ne peuvent décemment recevoir d’autre nom que celui d’austérité. Certes, en stricte orthodoxie néo-libérale, on pourrait aller plus loin, plus fort, plus vite. Par exemple, on ne fait que continuer à bloquer le point d’indice des fainéants de fonctionnaires, on ne diminue pas d’un coup leurs traitements de nababs surpayés de 5% ou de 20% comme dans d’autres pays européens depuis 2008. Idem pour les retraites de ces inutiles de vieux ou les aides sociales des assistés. Certes, l’austérité pourrait donc être faite à la mode lettone, mais il reste que la politique économique  suivie vise bel et bien à limiter autant que possible toutes les dépenses publiques en s’en prenant directement aux revenus de ceux qui dépendent des budgets publics ou étatisés.  Pourquoi refuser le terme d’austérité alors? Pourquoi continuer à dire que ce n’est pas de l’austérité, au risque d’apparaître comme insincère?

A mon sens, par le même réflexe, qui fit nier l’évidence au moment de la « Guerre d’Algérie », ne parlait-on pas en effet des « événements »? Refuser de dire qu’on se trouve désormais en plein dans l’austérité, c’est refuser d’admettre que F. Hollande a enfermé la France dans le même piège que celui qui s’est refermé sur l’Espagne, le Portugal, la Grèce et l’Italie. Et que de ce piège, dans le cadre actuel de la zone Euro, on ne pourra pas sortir sans une diminution des salaires, des retraites et des droits sociaux d’une ampleur inédite pour la France. Puisqu’on veut jouer au grand jeu européen de la « dévaluation interne », ce qui est bien l’objectif du « pacte de responsabilité », il va falloir s’aligner, remettre au pot.

Paradoxalement, si Manuel Valls refuse le terme d’austérité, il affirme dans le même mouvement que la France a vécu au dessus de ses moyens depuis 30 ans, or c’est là le postulat fondamental de toute politique d’austérité contemporaine : il supposerait que la France se trouve effectivement en déclin productif, et que tout le progrès scientifique, technologique, intellectuel depuis 30 ans est en fait nul et non advenu! Les Français sont selon les statistiques plus éduqués qu’il y a 30 ans, mais ils seraient moins productifs en général et donc vivraient au dessus de leurs (petits) moyens, conclusion logique : soit les statistiques par niveau d’éducation sont fausses, soit l’éducation rend idiot et improductif! (La preuve : je suis éduqué et je critique le gouvernement!)

Maintenant, il ne nous reste qu’à observer, avec sadisme ou commisération au choix, les contorsions de ces pauvres députés de la majorité parlementaire. Pour ceux qui disposent d’un minimum de lucidité, ils ont désormais le choix entre voter une politique d’austérité qui mènera à terme leur propre parti au désastre électoral (et moral) en 2015 et en 2017 sans doute à la manière du PASOK, ou ne pas la voter et provoquer dans la foulée une destruction en vol du PS. Je ne doute pas un instant que les très courageux députés socialistes qui se plaignaient déjà avant les annonces de M. Valls, comme  Laurent Baumel et autres Christian Paul, sauront au moment opportun avaler leurs grosses couleuvres avec la dignité qui convient à des élus de la République « responsables », et se dire pleinement satisfaits des quelques modifications (symboliques) apportés aux propositions de Manuel Valls.

Avec tout cela, il sera fort intéressant de voir quelles seront les catégories d’électeurs qui voteront pour le PS aux européennes, quel sera la nature et l’ampleur du noyau dur des croyants de ce parti, qui domina les institutions de la France en 2012. Les paris sont ouverts.

Ps. Sur cette même idée que l’austérité, c’est maintenant, voir aussi Pascal Riché, « Alors l’austérité, ce serait couper un doigt à chaque Français? », sur Rue 89 (qui oublie toutefois dans sa présentation pédagogique le sens ancien du terme, de ralentissement voulu de la demande pour freiner l’inflation), ou Martine Orange, « Ce que Valls devrait apprendre de l’expérience Zapatero »,  sur Médiapart qui fait le lien avec l’expérience espagnole en la matière.  L’économiste de l’OFCE, Xavier Timbaud, sous le titre, « Hollande fait ce que Sarkozy voulait faire« , mise lui toujours sur le calcul selon lequel F. Hollande voudrait faire croire qu’il fait effectivement de l’austérité selon les souhaits de  la Commission européenne (ce qui nous mènerait droit dans le précipice), mais qu’en réalité,  notre très subtil et machiavélique Président en fait bien moins qu’il ne le prétend publiquement (tout en le niant par ailleurs), et que, de ce fait, cela ira moins mal que s’il faisait vraiment ce qu’il dit faire à la Commission (vous avez compris?).  Quoiqu’il ne soit, il restera à expliquer cette incapacité des dirigeants socialistes à penser autre chose que leurs petits camarades de classe libéraux et conservateurs. Apparemment, selon les Echos, Martin Schulz, le candidat du Parti socialiste européen au poste de Président de la Commission européenne, veut faire campagne sur le thème du refus de l’austérité. « L’austérité de Bruxelles est une erreur. Par un autre vote, imposons une nouvelle croissance. », serait le slogan du PSE.  Cela va tout même faire un drôle d’effet à l’électeur français que de constater ce chiasme parfait entre les politiques suivies, ou au moins annoncées, en France au nom de l’Europe par le PS au pouvoir et les discours tenus à propos de l’Europe par le PSE. C’est peut-être aussi pour cela que M. Valls & Cie s’évertuent à nier faire de l’austérité en France, et nient que cela ait rien à voir avec les obligations européennes de la France. Il aurait peut-être mieux valu être honnête au niveau du PSE, avec un slogan plus honnête du genre : « L’austérité, oui, mais dans la justice sociale », ou « Vers l’abîme économique, oui, mais dans la justice », ou « La croissance, c’est fini pour longtemps, mais la justice sociale c’est maintenant! »

« Toutes les données sont nominales ».

Depuis que les résultats du premier tour et du second tour des municipales de cette année 2014 sont connus, je ne peux m’empêcher de penser que tout cela était écrit, depuis au moins l’automne 2012. J’arrive très difficilement à croire que les gouvernants de l’heure aient été surpris de la débâcle électorale de leur parti. Comme on a pu le lire partout, les élections intermédiaires constituent depuis des décennies des sanctions pour le gouvernement en place. Certains socialistes actuels ont d’ailleurs commencé ainsi leur ascension politique (en 1977). Comment aurait-il pu alors en être autrement dans un contexte : a) où le chômage continue d’augmenter; b) où le gouvernement Ayrault n’a été en mesure de réaliser aucune amélioration notable aux yeux de la majorité de nos concitoyens dans leur vie quotidienne; c) où son chef et le Président de la République se trouvent en plus particulièrement impopulaires selon tous les sondages disponibles ? Le scénario était écrit d’avance.

C’est la même chose pour le changement de gouvernement. A-t-on vu ces dernières années que les forces politiques au pouvoir, face à une déroute électorale lors d’une élection intermédiaire, se décident de changer vraiment de chemin? Je n’en ai pas souvenir. On ne se refait pas… En l’occurrence, F. Hollande vient d’annoncer qu’il allait continuer et approfondir ce qui (lui) a si bien réussi jusqu’ici. C’est son devoir. Pour la France. La nomination de Manuel Valls à Matignon, qui n’a guère émis de critiques virulentes contre la politique économique et sociale menée depuis 2012, constitue un signal fort de continuité – sauf si ce dernier se transforme d’un coup en cet accoucheur inattendu du « hollandisme révolutionnaire » que prédisait bien imprudemment un Emmanuel Todd au printemps 2012. Cela serait assez drôle comme surprise pour le coup : le candidat le plus à droite des primaires du PS en 2011 qui se découvre une âme de communard prêt à toutes les audaces. Cela n’en prend pas le chemin : prudemment, les deux ministres écologistes ont déjà décidé ce soir de quitter le navire, il faut avouer qu’ils n’ont guère pesé depuis 2012 et qu’ils sont peut-être las de jouer les utilités,  il faut dire aussi qu’il y a des élections européennes à deux pas, et qu’il semble qu’à en juger par les résultats des municipales, un vote critique de centre-gauche ait envie de s’exprimer dans les urnes plutôt que dans l’abstention, ce serait bien  bête de ne pas essayer de le capter. (Avec EELV dans l’opposition, certes récente, les Européennes s’annoncent encore plus désastreuses que prévues pour le PS. On pourra en effet voter à gauche, pour l’Europe mais contre le gouvernement.)

La suite semble donc entendue. Manuel Valls va continuer la même politique économique et sociale, mais avec plus d’allant et de fermeté. Il va essayer de trouver 50 milliards d’économies (ou plus?) sur les dépenses du secteur public en trois ans pour financer une dévaluation interne au profit des entreprises, tout en essayant de faire du « social-cosmétisme ». Le choix de son ministre de l’économie et des finances risque déjà d’être fort intéressant, aura-t-on finalement droit à Pascal Lamy? ou à l’invitation de quelque grand patron à la table du gouvernement?

La vraie (petite) inconnue est alors de savoir si il n’y aura pas quelques députés socialistes pour refuser d’aller à Canossa, pour refuser de continuer d’endosser la version austéritaire du socialisme de gouvernement. C’est peu probable, les enjeux de carrière sont trop importants pour eux, et puis ce serait aussi donner raison à leur ancien (mauvais) camarade désormais à la tête du Parti de gauche, mais qui sait? Certains préféreront peut-être une fin dans l’horreur, qu’une horreur sans fin. Mais je me demande toutefois  si, de ce pas-là, le PS n’est pas destiné à finir comme le PASOK grec, balayé par ses propres contradictions.

Ps. en date du jeudi 3 avril 2014 : il n’y a pas à dire l’usage par les médias du terme de « remaniement » pour le passage alors à venir du gouvernement Ayrault au gouvernement Valls était fort bien vu. Normalement, le mot est utilisé pour le cas où l’on change seulement quelques ministres, alors que le chef du gouvernement reste en place. Dans le cas présent, c’est presque le contraire, on change le chef du gouvernement en gardant presque tous les ministres importants à la même place ou à une autre place plus idoine en principe, d’où l’usage impropre, mais finalement bien vu, du terme de « remaniement ». C’est effectivement de cela qu’il s’agit.  Le resserrement du gouvernement sur sa base socialiste (et radicale), très minimum winning coalition,   me fait penser qu’on devrait moins parler de « gouvernement de combat » que de « gouvernement d’assiégés ».

Par ailleurs, sur le fond, il se confirme que rien ne va changer à la ligne générale, on reste encore dans l’ambiguïté sur les 50 milliards d’euros d’économies à faire (cf. Michel Sapin, nouveau Ministre des Finances, ce matin sur France-Inter). Il va bien falloir pourtant annoncer les mauvaises nouvelles un de ces jours.

Enfin, un petit détail pour s’amuser (ou s’affliger au choix), le Ministère confié à l’ancienne (et fort méritante vu les circonstances) porte-parole du gouvernement Ayrault, réjouira par son intitulé protéiforme tous ceux qui y verront rassemblés toutes les minorités politiques du pays (majoritaires en nombre en réalité) dont un seul Ministère de plein exercice suffira ainsi à s’occuper : les « femmes », les « habitants des banlieues », les « jeunes » et même les « sportifs ». Bref, excusez du peu, toutes ces minorités qui n’ont pas de cerveau! du moins pas de cerveau politique! Ah, ces socialistes qui trahissent ainsi leur bon vieux géronto-machisme gaulois, tout en pérorant sur les droits des minorités! Les « pétroleuses » ne leur font pas peur.