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Manifeste. La connaissance libère

manifesteC’est sous le titre de « Manifeste. La connaissance libère » qu’une soixantaine de collègues, sociologues, historiens, anthropologues, politistes, ont décidé de crier leur colère, à la fois résolue et joyeuse disent-ils, face à l’état actuel des sciences sociales dans la France contemporaine. Ce court opuscule (63 pages) vient de paraître (mai 2013) aux « Éditions du Croquant/La Dispute », et ne vous coûtera en librairie que 5 euros. Je connais de fait pas mal de monde parmi les signataires, soit parce qu’ils ont été mes propres enseignants fut un temps désormais fort lointain, soit parce qu’ils sont des collègues, des connaissances ou encore des amis, soit parce qu’ils ont été mes étudiants et sont désormais devenus des chercheurs confirmés.  (Bon, déjà, tout cela ne me rajeunit pas.)

Le texte se veut un appel à la « contre-attaque » collective contre la situation faite dans le France contemporaine aux sciences sociales. Celles-ci, selon les auteurs du Manifeste, ne sont plus soutenues ni prises en compte par les pouvoirs publics, leurs résultats ne sont plus diffusées par les éditeurs ni repris dans les médias, et elles ne peuvent donc plus jouer leur rôle libérateur auprès des « dominés » qui devrait être le leur. En effet, le credo partagé par les auteurs de ce Manifeste est que les sciences sociales, en déconstruisant les raisons objectives et subjectives de la domination de certains êtres humains sur d’autres, permettent aux dominés d’engager le travail politique qui leur permettra de se dégager à terme de la dite domination. De fait, les auteurs ont beau jeu de rappeler qu’effectivement les pouvoirs établis, les groupes dominants dans la société, n’ont guère envie de voir diffuser par le biais d’une  institution comme l’école ou l’Université des savoirs qui pourraient rappeler que leur domination ne va pas de soi, qu’elle n’est ni « naturelle » ni « immuable ». Ils citent par exemple (p.42) le long combat du patronat français pour avoir de l’influence sur les programmes de sciences économiques et sociales dans les lycées, et la réaction des professeurs de sciences économiques et sociales pour conserver (si possible) un enseignement équilibré et objectif. Ainsi, il existe une croyance partagée à la fois de la part des auteurs du Manifeste et de leurs « ennemis de classe » (si j’ose dire) que ce que l’on enseigne à la jeunesse importe, et, plus généralement, que ce qui se dit dans l’espace public déterminera à terme le sort, encore incertain à ce stade, de la « lutte des classes ». Idem pour l’enseignement du « genre » (p. 42). C’est très gramscien au total: camarades, il faut conquérir l’hégémonie avant toute chose. Cependant. Loin de moi l’idée de nier que cela importe : le MEDEF, Patrick Buisson, les évêques de France et autres suppôts de la Réaction, et les auteurs du Manifeste ne peuvent pas se tromper ensemble au même moment! Les auteurs sous-estiment pourtant la capacité des dominés à se faire une opinion sur leur propre situation, alors même qu’ils indiquent par ailleurs dans leur propre texte que  la parole de ces derniers constitue l’appui nécessaire de leurs recherches (p.53). En effet, même en imaginant que l’ensemble des discours publiquement disponibles dans un pays comme la France deviennent entièrement congruents avec les intérêts des dominants de l’heure (pour résumer que seuls Alain Minc, Patrick Buisson et Mgr Barbarin aient le droit de parler au peuple de France de la société française – un parfait cauchemar! ), je doute que tous les divers dominés soient alors entièrement dupes. Dans les régimes autoritaires ou dictatoriaux où le pouvoir n’autorise la diffusion que d’un seul message, le sien, il se trouve qu’une bonne part de la population (qui ne soutient pas le régime) n’en pense pas moins. L’Iran contemporain me parait un bel exemple contemporain de cette situation. L’Union soviétique ou la RDA peuvent l’être pour le passé proche.

De mon point de vue de politiste, je ne crois aucunement à la force pour ainsi autonome et en soi libératrice qu’attribuent les auteurs de ce Manifeste à la connaissance des ressorts de la domination par les dominés. L’héritage intellectuel de Pierre Bourdieu est manifeste (si j’ose dire) en ce sens que tous les auteurs ici réunis croient à cette force libératrice de la révélation aux dominés des ressorts exacts de leur domination, d’où évidemment le titre de leur ouvrage. Mon expérience personnelle d’enseignant du secondaire dans un lycée populaire de banlieue parisienne me ferait plutôt penser le contraire. Je me rappelle avoir fait en 1996-1997 un cours en seconde sur la mobilité sociale à la fin duquel une lycéenne m’a dit : « Monsieur, vous nous tuez l’espoir! » J’en étais un peu piteux, j’en reste fort piteux des années après en me reprochant toujours ma cruauté involontaire à leur égard, et j’ai fait ensuite un laïus sur le fait que « du moment que l’on connait les pesanteurs sociales, on peut s’en extraire plus facilement. «  Cette expérience m’a fait m’interroger sur le fait que, peut-être, pour  les individus dans une situation objective défavorable, il faut au départ avoir une vision  erronée de ses chances pour réussir à surmonter les obstacles. Un peu comme les médecins qui peuvent s’autoriser à mentir pour encourager leurs patients à surmonter leur maladie. Plus généralement, dans la France contemporaine, ce n’est pas la prise de conscience par les dominés de leur état de dominés et des raisons de leur domination qui manque à ceux qui se vivent le plus souvent à juste titre comme étant les sacrifiés de la société, mais ce sont les capacités pratiques à établir un rapport de force avec les dominants de l’heure. Les auteurs soulignent, non sans raison  sans doute, que les sciences sociales font partie des acquis des luttes populaires du XIX/XXe siècles, tout comme l’Etat-Providence (voir plus loin cependant). Ils oublient cependant que ces acquis résultèrent de rapports de force bien concrets qui vont au delà des idées qu’ont pu avoir  les dominés sur leur sort et l’injustice qui leur était faite. Pour être bien clair, il me semble qu’une bonne partie des esclaves savent qu’ils sont esclaves et que leur sort n’est pas une condition humainement souhaitable quoique leur serinent par ailleurs les porte-parole des dominants, mais ils ont bien du mal à trouver les moyens concrets, matériels, efficaces, de la révolte réussie contre leurs maîtres, qui disposent eux le plus souvent de la bonne vieille force physique à l’appui de leurs prétentions à rester les dominants (rappelons que, sauf exceptions, du genre Haïti, les révoltes d’esclaves finirent par une  sévère répression qui éduque les survivants à obéir). De fait, comme le montrent les historiens, les révoltes populaires existent depuis des temps qui précèdent de très loin l’invention des sciences sociales contemporaines (cela existe déjà dans l’Antiquité romaine ou chinoise); les dominés ont  trouvé des ressources intellectuelles pour justifier leur combat avant que les sciences sociales n’existent; simplement, il se trouve que la plupart de ces révoltes (au moins pour ce que j’en sais) ont échoué à terme face à la force armée répressive au service du maintien de l’ordre social inégalitaire précédent. J’invite fortement les auteurs du Manifeste à lire l’ouvrage de Georges Bishoff, La guerre des paysans. L’Alsace et la révolution du Bundschuh 1493-1525 (Strasbourg : La Nuée bleue, 2010) pour avoir un exemple de ce que j’essaye (peut-être maladroitement) d’expliquer ici.

Dans la France contemporaine, ce n’est sans doute pas que la plupart des dominé(e)s ne savent pas qu’ils/elles le sont et comment ils/elles le sont, mais ils/elles n’ont le plus souvent pas trouvé les moyens concrets d’établir un rapport de force durable en leur faveur. Pour prendre un exemple directement dans le monde universitaire qui préoccupe à très juste titre les auteurs du Manifeste, probablement l’immense majorité des « précaires » de l’enseignement et de la recherche (en tout cas tous ceux/celles que je peux connaître) sait qu’ils/elles se font exploiter, et que cette exploitation ne tombe pas du ciel, résulte en fait de politiques de restriction budgétaire et d’organisation du travail d’enseignement et de recherche bien précises, mais comment peuvent-ils/elles changer le rapport de force en leur faveur, cela, ils/elles l’ignorent. La plupart des groupes sociaux qui se sentent dominés aujourd’hui sont ainsi moins confrontés à un problème de prise de conscience de leur sort et des raisons objectives de ce dernier, qu’à un problème d’efficacité des moyens à utiliser pour le changer en mieux. Les salariés qui se font licencier par des groupes internationalisés qui restructurent leurs activités n’ignorent sans doute pas grand chose des logiques financières et économiques à l’œuvre dans le capitalisme contemporain (il suffit d’ouvrir la presse pour le savoir), mais ils n’ont pas trouvé pour l’instant les moyens de s’y opposer efficacement. Pour prendre un autre exemple, les auteurs du Manifeste incriminent l’évolution actuelle défavorable à leur combat au poids du néo-libéralisme comme idéologie des dominants (p. 28-31). J’aurais vraiment du mal à leur donner tort, mais je leur ferais remarquer qu’il existe déjà, pour le coup, un immense déploiement dans l’espace public international de critiques du néo-libéralisme, avec par exemple les prédications d’un J. Stiglitz ou d’un P. Krugman pour ne citer que ces deux économistes américains bien connus. Il n’empêche que cela ne semble pas changer grand chose; en tout cas, en ce qui concerne, l’évolution de la politique économique européenne qui a fait le choix de l’austérité et du chômage de masse à titre éducatif (« dévaluation interne »), ils ont beau s’époumoner, cela ne semble pas avoir beaucoup d’effet, parce que, pour l’heure, les rapports de force n’évoluent guère.

Après cette première critique, qui sans doute me disqualifiera aux yeux des auteurs du Manifeste, qui ont déjà prévenu que toute critique envers leur texte sera jugée comme faisant le jeu de la réaction (cf. p. 60),  je voudrais souligner quelques points encore.

Points positifs d’abord. En quelques pages, les auteurs du Manifeste expédient ad patres la notion de « neutralité axiologique » (p. 50-55). Sur ce point, je partage entièrement leur prise de position : à mon sens, en sciences sociales, toutes les recherches importantes qui ont marqué leur époque sont inscrites dans la biographie d’un chercheur qui avait effectivement une idée politique, morale, théologique, métaphysique, pour l’inspirer. Un bémol cependant. Les auteurs du Manifeste citent Max Weber à l’appui de leur propos. Comme chacun devrait le savoir, en son temps, ce dernier n’était pas sans être un nationaliste allemand, une partie de son inspiration comme chercheur vient aussi de là. Plus généralement, les auteurs du Manifeste semblent laisser penser que les (bons) chercheurs en sciences sociales et les (braves) dominé(e)s se trouvent toujours du même côté de la barrière. Historiquement, c’est faux : en tout cas, en ce qui concerne la science politique, toute une partie des inventeurs de la discipline sont en leur temps de fieffés réactionnaires qui parlent aux réactionnaires (V. Pareto, G. Mosca, C. Schmidt) ou le sont devenus au fil de leurs recherches (R. Michels). De même les auteurs indiquent à juste titre que la science politique a découvert depuis longtemps que la compétence politique des individus ne correspond en rien au modèle de l’individu citoyen des manuels d’instruction civique (p. 23-28). Ce constat, effectivement bien établi depuis au moins un demi-siècle dans tous les pays où existe une science politique, peut être lu en fait de deux façons : comme une invitation à trouver les moyens d’augmenter la compétence des citoyens ordinaires (ce qui est sans doute l’option des auteurs du Manifeste) pour que leur voix porte mieux, ou comme une heureuse conjoncture qui permet de se rassurer en constatant que les « couillons » ne participent pas fort heureusement au processus politique avec leurs demandes irrationnelles  (vision réactionnaire s’il en est, mais qui n’est pas si rare chez certains économistes ou politistes  néo-libéraux).

Sur un plan plus pratique, les auteurs du Manifeste dénoncent la diminution des moyens et la bureaucratisation de la recherche (p. 34-40). Ils ont entièrement raison. En même temps, pour faire un peu d’humour, je ferais remarquer qu’au moins à la base, tous ces postes de bureaucrates, mal payés, qu’on crée dans l’Université française (y compris là où je travaille) sont le plus souvent occupés par des femmes et qu’en tant que féministes, les auteurs du Manifeste devraient se féliciter du rythme de création d’emploi féminin dans le tertiaire public ainsi maintenu… Plutôt que d’ouvrir des postes de chercheurs et d’enseignants-chercheurs dans une logique de parité hommes/femmes, on crée sans s’en rendre compte des postes de bureaucrates essentiellement féminines.

Points négatifs. Tout au long de leur Manifeste, les auteurs se livrent à une attaque en règle contre les sondages d’opinion comme moyen de recherche empirique. On reconnait ici les idées en la matière de Daniel Gaxie et d’Alain Garrigou. Je suis loin d’être un partisan inconditionnel des sondages comme moyen d’enquête (mon voisin de bureau en sait quelque chose), mais les critiques faites dans le présent opuscule sont à mon sens rapides et injustes, et ne valent que pour la part la plus commerciale des sondages. Les grands dispositifs de sondages à fin scientifique (genre EVS, ISSP, ou même Eurobaromètres) sont bien plus porteurs de connaissance que les auteurs du Manifeste ne le prétendent, y compris d’ailleurs sur les sujets qui les préoccupent (perception de l’inégalité par exemple). Plus généralement, on comprend que les auteurs du Manifeste veulent surtout amener leur lecteur dans le monde académique à faire des recherches de type ethnographique ou sociologique en lien toujours dialectique avec des groupes sociaux mobilisés ou à mobiliser (p. 55-58). Il y a là un éloge du « basisme » au total un peu gênant. C’est un peu dire, « Camarades, il faut retourner à l’école des masses ». Je ne doute pas qu’il soit important de comprendre le vécu des groupes sociaux dominés et que les militants de ces groupes puissent apporter beaucoup aux chercheurs (l’exemple des féministes est en effet pertinent, on pourrait penser aussi aux porteurs du VIH). Par contre, la recherche « critique » ne doit pas s’enfermer dans une telle direction, bien au contraire. D’une part, il faut profiter de tous les moyens permettant de saisir la globalité d’une situation : d’énormes progrès scientifiques sont possibles grâce aux études de données, à la cartographie, aux études de réseaux, etc.  D’autre part, il est peut-être beaucoup plus critique en fait d’aller mettre au jour (si possible) les pratiques des dominants. Ainsi, quand la presse irlandaise donne  accès ces derniers jours aux enregistrements des conversations des banquiers pendant la crise financière, elle fait  à mon sens un travail mille fois plus critique que la millième description de la condition féminine, immigrée, jeune, salariale, etc. Bien sûr, ce chemin-là est plus difficile, moins familier dans l’histoire des sciences sociales qui, indéniablement, aiment bien se mêler aux sans voix, mais il devrait être privilégié à ce stade (d’ailleurs des travaux existent dans cette direction). Enfin et surtout, le « basisme » et l’appel à l’empirisme évacuent la nécessité d’un renouvellement théorique. C’est un peu paradoxal en effet que des chercheurs qui s’inspirent de Pierre Bourdieu, grand théoricien s’il en fut, ne mettent pas l’accent sur ce point. Il faut sans doute rétablir le lien avec une « philosophie sociale », une vision large du monde. C’est bien beau de dire que notre monde social n’est pas naturel, qu’il est arbitraire, encore faudrait-il proposer une vision autre, cohérente, voire attirante, des autres possibilités. Il est vrai que les études de genre ne sont pas loin de ce genre d’approche globale, mais, de fait, cela reste là aussi partiel et mal intégré au reste des problèmes. Il est aussi possible qu’il n’existe pas de solution élégante à certaines situations : les auteurs font remarquer que le problème de la délinquance des jeunes est avant tout un problème d’absence de travail des jeunes non qualifiés (p. 13-17). Pas faux. Mais comment penser la place dans une société fondée sur la complexité comme la nôtre d’une part de gens qui n’ont que leur force physique et leur habilité manuelle à apporter au pot commun? Personne n’a en fait la réponse. Ou peut-être se trouve-t-elle simplement dans le retour au plein emploi de la main d’œuvre qualifiée dans des tâches qualifiées…

Encore un point de critique mineure,  les auteurs du Manifeste se plaignent de la timidité intellectuelle des éditeurs commerciaux… C’est un peu se plaindre de ne pas trouver sa place dans les pages de VSD ou de Paris-Match, c’est faire là erreur complète sur la personne. C’est aussi un peu paradoxal de se plaindre de l’incapacité à publier alors même que les Éditions du Croquant par exemple ont fait un travail remarquable depuis quelques années. Il existe tout de même en France des éditeurs qui veulent défendre la liberté de penser autrement. Il faut simplement s’adresser à eux, et faire effectivement son deuil des vieilles maisons d’éditions. Celles-ci sont effectivement désormais pour la plupart aux mains d’intérêts plus financiers qu’éditoriaux. En plus, cette plainte semble d’autant plus paradoxale que  les participants au Manifeste ont tous (pour le moins pour ceux que je connais) de nombreuses publications à faire valoir. Ce n’est pas les publications qui manquent, camarades, c’est que simplement vos publications ne correspondent pas à la demande d’un mouvement social. En effet, là encore, les auteurs du Manifeste semblent croire qu’ils peuvent impulser quelque chose dans la société française, alors qu’à mon sens, c’est parce qu’il y aurait quelque chose qui fermenterait dans cette dernière qu’on pourrait avoir besoin de leurs écrits. Il est vrai qu’actuellement les éditeurs vendent surtout du Loran Deutsch… que le peuple français semble bien réclamer dans ses sombres tréfonds.

En tout cas, ce Manifeste est un signe heureux qu’une part des Universitaires semblent enfin décidés à réagir à leur condition. C’est déjà une bonne chose. Ouf!

Nonna Mayer, Sociologie des comportements politiques.

J’ai reçu il y a peu de la part du service de presse de l’éditeur, le nouveau manuel de Nonna Mayer, Sociologie des comportements politiques (Paris : Armand Colin, 2010), avec une incitation à répondre à un questionnaire permettant de juger de la pertinence de l’ouvrage par rapport à mon activité pédagogique. Je le ferais par ailleurs (de manière positive), j’entends ici traiter des aspects plus scientifiques de l’ouvrage.

Premier point à noter, sous le terme de « comportements politiques »  l’auteur traite exclusivement de l’action politique des citoyens dans le cadre d’une démocratie représentative. N. Mayer écarte explicitement (p. 7) de sa présentation l’action des professionnels de la politique et de l’administration qu’elle renvoie  à une autre sous-discipline de la science politique (« l’action publique »). Cette division du travail scientifique s’avère classique, mais nous y reviendrons, constitue une limitation forte de l’ouvrage.

L’organisation de ce manuel  s’effectue fort classiquement en trois parties.

Le lecteur commence par une première partie introductive, Participer en démocratie, qui pose  définitions et problématiques. Le chapitre 1 (La dynamique démocratique) présente les grandes théories politiques disponibles sur la participation (souhaitée ou pas) des citoyens en démocratie, ainsi que quelques repères historiques sur l’élargissement du suffrage à (presque) tous les adultes des pays démocratiques.  Le chapitre 2 (Les approches des comportements politiques) introduit les grandes approches intellectuelles disponibles, et surtout à l’un des fils conducteurs de l’ouvrage, à savoir une comparaison franco-américaine de ces dernières. En effet, le grand mérite de l’ouvrage est de  traiter dans un même mouvement les recherches effectuées sur un sujet donné dans le contexte nord-américain et les recherches effectuées sur un sujet connexe dans le contexte français. Sans se livrer totalement à une histoire comparée des  paradigmes en vigueur sur les deux rives, et des transferts transatlantiques de concepts, c’est-à-dire  en restant dans le cadre pédagogique d’un manuel, Nonna Mayer prend bien soin de souligner parallélismes et divergences. J’ai trouvé cet aspect très réussi, et le lecteur n’est jamais perdu en haute mer.

Les chapitres suivants  qui constituent une seconde partie intitulée Autour du vote (chapitre 3, Les territoires du vote, chapitre 4 L’individu électeur, chapitre 5 Nouveaux Débats, chapitre 6 Le moment électoral) constituent un habile résumé de ce qu’on peut savoir aujourd’hui sur le vote. Le lecteur se trouve toutefois saisi de vertige tant les théories en la matière se sont depuis les années 1940 accumulées, contredites, complétées. Un étudiant sera ainsi à la fois informé de tout ce qui se trouve en rayonnage sur le sujet, mais aura peut-être du mal à faire une synthèse. En effet, Nonna Mayer a décidé de ne pas montrer de préférence marquée pour l’une ou l’autre approche. Elle a cependant décidé d’ignorer toutes les approches émergentes du choix électoral, qui font de ce dernier la conséquence d’un caractéristique génétiquement déterminé de l’individu. Pour certains, on naîtrait « conservateur » ou « libéral ». S’il n’est fait aucune mention de ces approches naturalistes, c’est sans doute parce que Nonna Mayer s’inscrit, comme elle l’explique au début de son texte, dans un espace scientifique français fortement emprunt de durkheimisme pour lequel le fait social explique le fait social. Que le lecteur ne se méprenne pas sur le sens de cette dernière remarque : nous nous sentons nous-mêmes à mille lieux d’une telle approche par les gènes, mais il aurait peut-être été bon d’informer de son existence les étudiants auxquels ce manuel s’adresse.

La partie suivante, Au delà du vote (chapitre 7 Choisir de … ne pas choisir, chapitre 8 Action collective et mouvements sociaux, chapitre 9 Militer aujourd’hui, chapitre 10 Parler politique), regroupe ce qu’on appelle depuis quelques années les formes non-conventionnelles de participation politique en dehors du vote, mais aussi un comportement étudié de longue date, l’abstention électorale ou une préoccupation plutôt nouvelle, le rôle des discussions de la vie quotidienne.

La conclusion de l’ouvrage (Participer en Europe aujourd’hui) s’essaye à partir de données européennes de sondages de caractériser un style français de participation politique. La France serait comparativement marquée par une nette rupture entre les formes conventionnelles de participation (vote et adhésion à un parti politique) et les formes non-conventionnelles (militantisme dans les associations par exemple). On retrouverait ainsi la vieille idée d’une faible articulation en France entre partis politiques et organisations de la société civile.

Au delà de ce discours du manuel, je pense avoir distingué deux thématiques qui constituent la revendication intellectuelle de l’ouvrage, qui en font, naturellement, plus qu’un manuel.

Premier thème : la parité franco-américaine, ou du moins la non-domination de la pensée française par la pensée américaine. Il y a dans cet ouvrage, qui valorise fortement les faits glorieux du CEVIPOF depuis les années 1960 jusqu’à ses ramifications actuelles dans les jeunes stars montantes  issus de cette tendance de la science politique en passant par les (rares) manifestations provinciales de l’hydre ainsi décrite, une revendication de qualité de la science française. Cela ne peut pas faire de mal que de revisiter les gloires anciennes et d’annoncer les gloires futures. Le lecteur notera toutefois que la vraie faiblesse de la science politique française, vu à travers ce prisme favorable, s’avère être l’absence de grandes études comparatives jusqu’à récemment. D’évidence, ce manuel traduit une volonté de rattraper ce retard sur ce point, mais force est de constater qu’à ce jour aucun concept phare à chalandise internationale n’a encore émergé du côté de la rue Saint-Guillaume.

Deuxième thème, beaucoup plus sérieux et important à mes yeux. Nonna Mayer s’inscrit en faux contre tous les Cassandre qui annoncent un déclin de la démocratie dans les démocraties anciennes, ou plus encore un déclin de la participation politique dans ces mêmes vieilles démocraties. Bien au contraire, pour elle, les citoyens ordinaires sont de plus en plus aptes par leur niveau d’éducation et disposés par leur moindre déférence à l’égard des puissants de l’heure à se mobiliser politiquement. Cette considération explique par exemple la place nouvelle du chapitre sur l’abstention, qui, loin de traduire une absence de conscience citoyenne par marginalité sociale comme on pouvait l’étudier classiquement, peut au contraire traduire chez certains individus un surcroit de prise de conscience. Bref, comme dirait la chanson de Dutronc, « on manifeste, on revendique, on proteste », la démocratie entendue comme participation, sous une forme ou sous une autre, des citoyens au processus politique s’avère bien plus vivace, en France et en Europe, qu’elle ne le fut jadis au temps des grands combats idéologiques de la première moitié du XXème siècle (ne serait-ce par exemple que parce que les femmes, soit la moitié de la population, s’approchent de la parité en la matière).

Je dois dire que je ne partage pas cet optimisme. D’une part, un des acquis les plus solides de toutes les études citées dans l’ouvrage n’est autre que le constat selon lequel le niveau de participation politique sous toutes ces formes  – conventionnelles et non-conventionnelles – augmente à raison de la place de chacun dans la hiérarchie socioéconomique. Certes, il existe toujours une compensation possible du handicap que constitue une place mineure dans la hiérarchie par l’inclusion dans des groupes de base (communautés ethniques, Églises, syndicats, partis, etc.) qui développent l’intérêt pour la vie politique des individus socialement minorisés, mais cette inclusion me semble plutôt sur le déclin. Bref, cette démocratie, où les citoyens participent beaucoup plus qu’avant, risque bien d’être une démocratie, où les citoyens riches et/ou éduqués participent encore plus massivement qu’auparavant, et adoptent les modes d’action autrefois l’apanage des masses déshéritées.

On pourrait ajouter plus radicalement que la séparation de comportements politiques d’une part et de comportements non-politiques d’autre part aveugle un peu sur le pouvoir d’intervention de chacun sur le cours des événements. Un chef d’entreprise qui avalise une délocalisation en Chine pose un acte classé comme  un acte économique, mais, à bien y regarder, n’est-ce pas un comportement politique par excellence, plus que celui de ceux  (syndicats, élus locaux, etc.) qui protestent (en vain en général) contre cette décision? Le côté fondamentalement « basiste » de l’approche de Nonna Mayer oublie l’aphorisme attribué à Warren Buffet selon lequel la lutte de classe existe et que c’est sa classe qui est en train de la gagner (sans avoir nul besoin de « comportements politiques » en plus).

D’autre part, et c’est  là la critique essentielle que je ferais à l’ouvrage, sur le plan intellectuel, certes, selon les données de sondages et les observations disponibles, les gens pétitionnent, manifestent, s’organisent en associations, etc. plus qu’avant, mais avec quels résultats sur le cours général de la société dans lequel ce surcroît de participation citoyenne a lieu? C’est là qu’une articulation avec l’étude de l’action publique serait peut-être utile pour rendre tout cela un peu significatif. Si les citoyens sur les deux rives de l’Atlantique répondent de plus en plus à des questions de sondages en  affirmant que les hommes politiques ne se soucient pas d’eux, c’est peut-être que le processus politique dans les décisions essentielles à prendre – pas sur la couleur des rideaux de la cage de fer dont traite une bonne part de la discipline! –  a réussi dans ces mêmes années à s’isoler totalement des pressions électorales et autres. L’échec de l’altermondialisme, dont les difficultés sont évoquées par Nonna Mayer, devrait amener à de plus amples réflexions.  En lisant ce livre, tout en suivant du coin de l’œil les diverses crises financières en cours, je me disais que, certes, les populations européennes et américaines participaient, avaient une action politique, mais comment expliquer alors le cours de la crise économique et financière des dernières années? Comment expliquer cette énorme addition que tout un chacun doit payer? Peut-être suis-je aveuglé par le contexte immédiat, mais il me semble bien que tous ces gens ont beau voter ou ne pas voter, militer ou ne pas militer, manifester ou ne pas manifester, « there is no alternative », tel semble devoir être le fin mot de l’époque.

Peut-être est-ce là un effet temporaire. Toutes les capacités de mobilisation politique de la part des citoyens ordinaires, dont Nonna Mayer décrit la réalité  contemporaine et laisse entrevoir le potentiel, finiront peut-être dialectiquement par nous exploser à la figure, à nous misérables   Cassandre, dans des formes inédites de démocratisation. Dans le cas contraire, il faudra bien se poser la question de savoir ce qu’on étudie vraiment lorsqu’on traite de la participation populaire dans les  vieilles démocraties contemporaines, un rituel sans grande importance peut-être puisque ceux sur lesquels il s’agit de faire pression ont depuis longtemps pris d’habiles contre-mesures.

Quoi qu’il en soit, en attendant l’avènement d’une démocratie de participation complète de tout un chacun à l’ensemble des affaires publiques  le concernant, les étudiants auront tout intérêt à fréquenter cet ouvrage plein d’espérance – et c’est un pessimiste qui vous le garantit.

Ps.  A l’occasion de la sortie de ce livre, Nonna Mayer a eu droit à un article dans Libération du 16/17 octobre 2010 (page XXIII du Le Mag, rubrique Que cherchez-vous?), sous le titre Il y en a qui contestent, qui revendiquent… de la part de Corinne Bensimon. Nonna Mayer, citée dans cet article, y précise qu’elle fut étudiante à Nanterre en 1968,  mobilisée politiquement, et que « Tester ce slogan de Mai 68 reste un fil rouge de mes recherches : ‘Je participe, tu participes, il participe, nous participons, vous participez, ils profitent’. » J’aurais tendance pour part à répondre que le slogan est vrai dans la dérision qu’il incarne, mais aussi je mesure encore une fois à quel point l’appartenance à une génération particulière  (celle de la fin des années 70, début des années 1980 du point de vue des expériences politiques) me porte à une certaine perception de la réalité sociale, économique et politique.

« les français qui protestent et qui contestent », on leur cède?

Comme beaucoup, j’avais cru comprendre qu’avec Nicolas Sarkozy, »la rue » ne gouvernerait plus. La France est célèbre parmi nos collègues étrangers pour sa culture politique « protestataire ». Ils se rappellent surtout s’ils en ont l’âge de « Mai 1968 », et les grandes grèves de 1995 leur paraissent l’illustration de cette persistance d’une culture de la rue, de la manifestation, typique de la « Grande Nation ».

Je n’irais pas contre cette doctrine partagée de la profession, mais je supposais que nous verrions quelques changements opérer sous le nouveau règne. Or, en suivant un peu l’actualité sociale, je me rends compte que l’on retrouve les bonnes vieilles tendances à céder à certains groupes sociaux. Les internes en médecine ont ouvert le bal : ils ne veulent pas être contraints de s’installer dans des régions désertées parce que pauvres, de plus sans doute rurales et froides. Le gouvernement voulait leur demander un effort en début de carrière : refus de leur part, manifestation, folklore carabin d’usage dans ce genre de circonstances, et … le gouvernement a cédé…. à ce « corporatisme ». Du point de vue de l’utilité sociale générale (que tout le monde soit bien soigné quelque soit le lieu où il habite), la mesure était sans doute justifiée, mais il n’existe aucune compensation possible à un début de carrière dans une zone que l’on a pas choisie. Se faire une clientèle n’est pas si facile, la campagne profonde et ses contraintes n’attire guère la jeune future médecin généraliste, la vie est en ville et au soleil. En tout cas, devant la vache sacrée de la liberté d’installation d’une profession libérale vivant presque entièrement aux frais de la collectivité (Sécurité sociale, mutuelles) , le gouvernement a cédé.

Moins grave mais autrement plus significatif : les marins pêcheurs s’estiment étranglés par la hausse du prix du gasoil, due à celle du pétrole (bientôt les 100 dollars… dévalués). Nicolas Sarkozy, à peine la protestation a-t-elle commencé, se précipite à leur secours. Il faut éviter leur jonction avec les grévistes des transports de la semaine prochaine. En conséquence de quoi, ils reçoivent leur série de mesures sur fonds publics qui les amène à cesser leur mouvement. Là il faut faire un peu d’économie et de sociologie. Du point de vue économique, la pêche comme activité intensive en main d’œuvre a sans doute perdu sa raison d’être dans un pays comme la France mondialisée. D’ailleurs, depuis 1946, les catégories socio-professionnelles liées à la pêche ont quasiment disparu du paysage statistique, avec les mineurs de fond et quelques autres professions de la France de 1930. Or cette profession reste concentrée en quelques lieux, elle a l’habitude de vivre en symbiose avec l’Etat et l’Union européenne qui règlementent fortement toute l’activité et la subventionnent souvent, elle a laissé dans l’esprit des décideurs quelque souvenirs amers de mobilisations (comme l’incendie du bâtiment historique du Parlement de Bretagne à Rennes qui fut la conséquence il y a quelques années des violences entourant l’un des conflits liés à la pêche), surtout toute mobilisation de sa part peut utiliser le registre à la fois du « dur labeur » du marin et celui de l’indépendance du « patron-pêcheur » (concurrencé en général par des étrangers). C’est une cause « interclassiste » par excellence, et de surcroit qui permet d’avoir de belles images de gens un peu exotiques dans leur rudesse mais si « français ». Rappelons s’il en est besoin qu’en 2002 Jean-Marie Le Pen dans son appel à voter pour lui au second tour de l’élection présidentielle fera une allusion aux marins pêcheurs dans le peuple des « sans grade » qu’il entendait mobiliser.

Bref, cette France d’autrefois, à la fois populaire, travailleuse et indépendante, que représentent les marins pêcheurs, ne pouvait manquer d’attirer l’action présidentielle comme un aimant. Il me semble d’ailleurs qu’en son temps Lionel Jospin a réagi de la même façon. Bref, la rupture ici est surtout qu’on cède plus vite! Le sociologue politique est rassuré sur la continuité des routines à l’œuvre. Il ne lui reste plus qu’à attendre les agriculteurs, les taxis, les chauffeurs routiers, j’en oublie peut-être, qui en général continuent ce genre de mouvement lié à la hausse des prix des carburants.

(De plus, céder aux marins pêcheurs, si cela ne coute pas grand chose, me semble une bien mauvaise façon de mettre en œuvre le « Grenelle de l’environnement ». En effet, la ressource halieutique s’épuise, le carburant fossile est cher (et polluant) , n’aurait-il pas mieux valu saisir l’occasion pour clarifier auprès des premiers intéressés que cela effectivement ne peut plus durer ainsi? Tout l’argent public qui va être utilisé pour faire perdurer cette activité n’aurait-il pas mieux été employé en mesures pour en finir avec ce genre de pêche? Certes les pêcheurs ne veulent pas savoir que tout les condamne à terme, mais n’est-ce pas le rôle de l’État de les sortir de leur illusion, de leur rêve?)

Surtout, en cédant ainsi, ne serait-ce qu’une broutille à une minorité médiatiquement visible et supposé sympathique à la France qui « se lève tôt », on accrédite l’idée que tout n’a pas changé, qu’on peut donc continuer à protester et contester et obtenir quelque chose de l’État.

Je ne suis pas contre l’idée d’une « démocratie des gueulards », puisque le système politique français fonctionne ainsi depuis de nombreuses années et puisque cela vaut mieux que l’inertie totale de la population, mais que le gouvernement actuel ne vienne pas alors défendre l’idée d’une crise des finances publiques, d’une dette publique énorme qui interdirait toute aide massive aux plus démunis. C’est en effet incohérent de céder ne serait-ce que d’un pouce si, effectivement, les finances publiques sont au plus bas, que « la France est en faillite » . Cela traduit peut-être une division dans la majorité entre ceux qui soignent l’opinion publique (des corporations mobilisées) et ceux qui voudraient prendre au sérieux l’impasse budgétaire dans laquelle nous sommes censés être.

En fait, on voit se dessiner l’équation sociopolitique ordinaire (bien décrite par Mancur Olson) de groupes mobilisés qui vont obtenir (un peu) plus et de tous les autres qui auront moins, parce qu’il faudra bien faire cadrer les comptes des autorités publiques.

L’élection de Nicolas Sarkozy aurait pu être une occasion de remettre à plat ce mécanisme : s’il n’avait cédé à personne et non sélectivement comme il l’a fait et comme il s’apprête à le faire peut-être pour les policiers, une occasion s’ouvrait de discuter vraiment de la crise (supposée) des finances publiques, des objectifs de redistribution de l’Etat – mais il ne fait pas cette erreur.