Archives de Tag: néo-libéralisme

Romaric Godin, La guerre sociale en France. Aux sources économiques de la démocratie autoritaire

Il reste encore en France des journalistes qui travaillent à fond leur sujet et qui entendent en faire la démonstration aux yeux du monde par des livres bien conçus. Romaric Godin (actuellement à Mediapart, et auparavant à la Tribune) est de ceux-là – un anti-« éditorialiste »  en quelque sorte, un journaliste à l’ancienne. Son ouvrage, La guerre sociale en France. Aux sources économiques de la démocratie autoritaire (Paris : La Découverte, 2019)  constitue en effet une belle présentation et analyse de ce qui a produit le « macronisme » et sa dérive de plus en plus nette vers une vision pour le moins autoritaire de la démocratie française. Le livre s’ouvre d’ailleurs sur la perquisition ordonnée au siège de Mediapart le 4 février 2019 faisant suite aux révélations de ce média sur les dessous de l’affaire Benalla (p.7-8). L’auteur sait donc de quoi il parle en matière de dérive autoritaire en cours.

Pour Romaric Godin, le « macronisme » n’est au fond que la revanche ultime sur les concessions faites par le Capital au Travail en 1945, le néo-libéralisme fait homme dans la personne d’Emmanuel Macron. C’est l’État – au sens de sa force répressive, légale et physique –  qui bascule de nouveau complètement dans le camp du Capital. L’équilibre ou la neutralité entre ces deux camps, Travail et Capital, que l’État avait adopté après les deux guerres mondiales et les mobilisations populaires depuis la fin du XIXème siècle, n’est donc plus d’actualité, et il est significatif que, pour l’auteur, le néo-libéralisme d’aujourd’hui revient de fait mutatis mutandis à la situation du XIXème, ce siècle de la bourgeoise triomphante, au libéralisme d’avant 1914. « Le capitalisme français du XIXème siècle n’est pas très éloigné d’un idéal néolibéral où la puissance publique vient garantir la protection des profits. »(p. 92) R. Godin rappelle en effet contre la propre auto-définition du néo-libéralisme par lui-même, reprise par la plupart des commentateurs dont moi-même quand je fais cours à mes étudiants (l’État régulateur au service de l’instauration de marchés libres et concurrentiels, vs. le pur laissez-faire déstabilisant du libéralisme classique) que l’histoire de France ne manque pas au XIXème siècle d’épisodes où l’État (impérial, royal, républicain) se met manu militari au service de la bourgeoisie pour préserver les marchés libres et permettre le profit des capitalistes.  En somme, on n’a pas attendu dans la douce France Margaret Thatcher et Ronald Reagan pour briser les reins des syndicats et des mobilisations populaires, un Adolphe Thiers savait très bien le faire en son temps. Ce grand bond en arrière que diagnostique Romaric Godin justifie largement la radicalité du titre choisi pour son ouvrage, et l’allusion au Marx des Luttes de classe en France et de la Guerre civile en France est transparente. (Voir aussi les citations de K. Marx, K. Polanyi, et J. Garnault, mises en exergue de l’ouvrage, p. 5)

Romaric Godin retrace donc la genèse et le développement des idées néo-libérales dans la France contemporaine. Pour qui connait le sujet, la démonstration est plutôt classique et nourrie de bonnes sources, en montrant par exemple que ces idées ne sont pas importées, mais s’enracinent profondément dans les élites françaises. Au delà de ce récit qui informera le lecteur sur les sources du « macronisme », il insiste, à juste titre, sur trois points.

Le premier qui revient à plusieurs reprises dans l’ouvrage est que le néo-libéralisme se présente comme l’absolue vérité de l’économie, comme la science définitive de la société, la seule description possible du réel. Comme il s’agit de la vérité, comme le réel ne se discute pas, toute personne qui n’y croit pas doit être soumis à de la « pédagogie », et aucune discussion rationnelle n’est possible pour amender la doctrine. Ce côté inflexible de la doctrine – appuyé sur son scientisme – se présente lui-même de manière quelque peu trompeuse comme du « pragmatisme », parce qu’il s’agit simplement de s’adapter au réel. Selon Romaric Godin – textes et déclarations à l’appui -, Emmanuel Macron, tout comme son actuel Premier Ministre ou son Ministre de l’économie,  croient donc s’inspirer d’une science – ce qui se voit aussi bien dans leurs actes et leur insistance à persévérer en toute chose. Ce n’est bien sûr par la moindre ironie de l’ouvrage qu’un journaliste ose se référer à Marx en parlant de Travail et de Capital, tout en décrivant la dérive scientiste du néo-libéralisme, aboutissant à la même rigidité doctrinale que le défunt marxisme scientifique.

Le second est que le néo-libéralisme se vend comme une promesse d’amélioration de la justice entre individus et d’augmentation du niveau de vie de tous. Le marché, désormais libéré des rentes et autres entraves à une saine émulation par l’action résolue de l’État, permettra à chacun d’y être valorisé et reconnu à sa juste valeur. La libération des forces de la concurrence permettra par ailleurs l’innovation, et donc l’augmentation du niveau de vie. « L’individu néolibéral par essence est le consommateur, à qui on promet, par la libre concurrence et le jeu du marché, le meilleur prix. » (p. 48)  La promesse de « progrès social », associé au néo-libéralisme, est donc dûment rappelée par R. Godin (p.46-54), avec l’obligation qu’y ont toutefois les travailleurs de se plier à toutes les volontés des entrepreneurs, car eux seuls créent de la valeur. Dans ce discours, il y a de fait un horizon de sens offert par le néo-libéralisme aux sociétés qu’il entend régir. C’est là l’une des clés de son succès, et de sa capacité à séduire y compris à gauche, cette gauche néo-libéralisée qui passe de Fabius et Rocard en Hollande, dont finalement Emmanuel Macron, par son parcours, n’est que le dernier avatar en date. Comme de nombreux auteurs avant lui, R. Godin souligne que cette promesse d’amélioration du sort de tous par le néo-libéralisme n’est guère tenue en pratique si l’on regarde l’augmentation des inégalités dans les sociétés occidentales contemporaines depuis les années 1970 (p.55-60). Il ajoute qu’au delà du succès économique proprement dit, les dirigeants néo-libéraux, dont Emmanuel Macron, visent aussi à convertir la grande majorité de la population à leur doctrine, et, que, malgré les déboires évidents que le néo-libéralisme connait, en particulier depuis 2007-08, ils attendent encore et toujours une conversion de la grande masse des individus à leurs idées. « Parvenu au pouvoir grâce à une alliance de circonstance, avec une partie des opposants au néo-libéralisme pour empêcher l’extrême-droite d’accéder au pouvoir, Emmanuel Macron a estimé que son élection valait adhésion à ses idées. Mais, pour transformer cette illusion légale en réalité et réalisé son rêve de ‘transformation néo-libérale’, il lui faut d’avantage que gagner des élections : il lui faut mener un combat culturel et faire accepter aux Français une marchandisation et une individualisation croissantes de la vie sociale, ainsi que l’abandon progressif des systèmes de solidarité et de protection mis en place depuis 1945. » (p. 236) « Macron tente de gagner du temps, persuadé qu’une fois les réformes établies, le combat culturel sera gagné et qu’il pourra aller encore plus loin » (p. 237). Cet aspect culturel du néo-libéralisme mérite en effet d’être souligné.

Le troisième point est le long conflit qui oppose depuis les années 1970 des élites économiques et administratives converties au néo-libéralisme et la majorité de la population française qui s’y montre décidément réticente, avec les politiciens de droite ou de gauche en médiateurs entre ces deux volontés. En effet, Romaric Godin montre, après d’autres auteurs, que le modèle économique et social français bascule à petite vitesse dans le néo-libéralisme depuis les années 1970 – d’où l’idée d’un « modèle mixte ». Cette lenteur à tout privatiser, flexibiliser, à se débarrasser des compromis d’après guerre, etc. dure dans le fond jusqu’à la Présidence Hollande, où les choses commencent vraiment à s’accélérer, pour devenir ensuite frénétiques sous la Présidence Macron. Elle s’explique par le fait que chaque camp partisan qui détient le pouvoir depuis les années 1970 le perd systématiquement lorsqu’il va trop loin sur le chemin du néo-libéralisme. Nos politiques sont donc prudents, ne voulant pas perdre les élections, alors même que les élites néo-libérales, non-élues, ne cessent de les presser d’agir pour le bien suprême du pays. Il se trouve que j’ai participé au jury d’une thèse en science politique portant sur le destin du néo-libéralisme dans la France contemporaine, celle de Kevin Brookes, lui-même un militant libéral, qui ne dit pas dans le fond autre chose. Il insiste en particulier sur l’échec de Jacques Chirac en 1988 après les deux années de cohabitation où la droite RPR-UDF avait adopté publiquement le néolibéralisme comme doctrine de gouvernement. Cet échec aurait vacciné les dirigeants de la droite de rejouer pleinement cette partition, jusqu’à la campagne de N. Sarkozy de 2007 (marqué aussi comme le rappelle R. Godin par une bonne dose de law and order et de xénophobie pour retenir l’électeur de droite de voter FN) et celle de F. Fillon en 2017. De fait, selon les divers indicateurs développés par K. Brookes, le néo-libéralisme s’impose en France depuis les années 1970 dans les politiques publiques, mais plus lentement qu’ailleurs et à un coût budgétaire plus élevé. Il n’observe d’ailleurs pas de différence notable entre les gouvernements de droite (RPR-UDF) et de gauche (dominés par le PS) sur ce point (après 1988). Les « gilets jaunes » ont donc rationnellement raison de se méfier aussi bien des politiciens de gauche que de droite.

Pour ce qui est du présent, ce long conflit n’est pas résolu, la guerre sociale va faire rage: il n’existe pas en effet de majorité populaire pour adopter des politiques néo-libérales. Emmanuel Macron a réussi à être élu par la vertu d’une configuration bien particulière, sans avoir l’appui d’une majorité réelle de la population pour faire ses réformes, mais nul n’ignore qu’il les fait quand même à marche forcée, d’où l’inévitable tentation autoritaire pour les faire passer. Même si Christophe Barbier et tous les autres éditorialistes de sa classe font des efforts presque surhumains pour faire la pédagogie de la réforme, et si nos forces de l’ordre ont été mobilisés depuis 2016 au moins pour faire de la propagande par le fait auprès des manifestants récalcitrants aux promesses du néo-libéralisme, nos concitoyens ne sont en effet décidément pas convaincus. Romaric Godin se pose d’ailleurs la question de la raison de cette réticence au néo-libéralisme de la part de la masse des Français. Il les voit dans l’histoire de France, justement dans ce XIXème siècle libéral qui aurait laissé de forts mauvais souvenirs à la population française (p. 90-101). Il aurait pu aussi citer à l’appui de sa thèse les travaux de l’historien Gérard Noiriel montrant que les paysans français ont tout fait au XIXème siècle pour rester paysans et pour ne pas devenir eux-mêmes prolétaires laissant souvent cette triste condition aux premiers immigrés sur le sol de la Grande Nation. Il se trouve aussi que, lors de la soutenance de thèse de Kevin Brookes, certains membres du jury lui ont reproché de simplement constater, grâce aux sondages d’opinion, la réticence des citoyens français face aux propositions néo-libérales comme facteur de blocage ou de ralentissement des réformes néo-libérales, mais de ne pas être en mesure de l’expliquer. Dans le même ordre d’idée, il faudrait aussi se demander pourquoi, comparativement, les Français valorisent tellement le travail, et surtout le travail bien fait, ce qui constitue un point d’achoppement majeur avec la vision néo-libérale de la vie qui néglige complètement cet aspect.

Par contre, Romaric Godin, s’il se pose la question de la source des réticences populaires envers le néo-libéralisme, n’ouvre pas  complètement le dossier des raisons profondes qui poussent nos élites à s’en tenir à ce néo-libéralisme. Il reconstruit cependant très bien le cheminement de ces idées (du Rapport Armand-Rueff du début des années 1960 au Rapport Attali de 2007), il rappelle quelques grand noms de cette saga (M. Pébereau, A. Minc, etc.), il explique aussi très bien les intérêts économiques derrière cette re-marchandisation de divers champs d’activité. L’intérêt de classe de la bourgeoisie pourrait certes suffire  à expliquer cette belle ténacité de la part de ses représentants éclairés à imposer au fil des décennies des politiques publiques dont le grand public ne veut pas. Cependant, je crois qu’il manque quelques pièces du puzzle. Tout d’abord, pourquoi les politiciens, constatant que le néo-libéralisme est bien peu populaire et mène  à coup sûr en France à la défaite électorale, n’ont-il pas été chercher d’autres idées? Quand J. Chirac utilise l’idée de « fracture sociale » en 1995 pour s’imposer face à Balladur, pourquoi se retrouve-t-on ensuite avec un Juppé à Matignon? Est-ce parce que, de toute façon, les élites politiques et administratives ne savent plus mettre en œuvre que du néo-libéralisme horizon indépassable de leur temps? Ou est-ce parce que, derrière le mot de « fracture sociale », il n’existe pas alors de doctrine économique et sociale permettant vraiment de faire autre chose? C’est sans doute ce que dirait R. Godin puisqu’il souligne qu’il n’existe pas, même aujourd’hui, de paradigme économique et social alternatif au néo-libéralisme (p. 240). Ensuite, s’il est vrai que les plus dominants parmi les membres de l’élite économique et administrative du pays sont des néo-libéraux convaincus, pourquoi n’a-t-on jamais vu jusqu’ici une élite alternative de challengers frustrés mettre en danger cette prééminence? Est-ce lié au fait que, dans nos grandes écoles (dont bien sûr l’ENA), le recrutement est de plus en plus bourgeois de fait, et qu’il n’y existe plus que des futurs clients des dominants déjà en place? Ou que, globalement, l’enseignement qui y est professé y a été tellement néo-libéral dans son esprit depuis des décennies – merci Raymond!- que personne ne pense autrement? Et puis est-ce que le néo-libéralisme ne se maintient pas dans nos élites parce qu’il constitue un credo simple, voire simpliste, pas bien coûteux à retenir et à resservir ensuite en toute circonstance?

Pour ce qui est de l’avenir, Romaric Godin est plutôt d’un optimisme mesuré, et c’est là un euphémisme. Il constate que, si le néo-libéralisme d’Emmanuel Macron ne dispose d’aucune majorité dans le pays, il est soutenu par une solide minorité d’électeurs et par la plupart des élites étatiques et économiques. Ses opposants sont eux aussi en mauvaise posture: le Rassemblement National (RN) reste honni par une majorité d’électeurs pour sa xénophobie, la droite n’a plus de doctrine distincte du néo-libéralisme, et les gauches sont plus désunies que jamais. En outre, R. Godin souligne que le RN et les gauches ne peuvent se coaliser contre E. Macron.  Comme les mécanismes institutionnels de la Vème République semblent incapables de médiatiser cette tension à l’œuvre entre le projet des élites néo-libérales incarné par E. Macron et les refus populaires de ce dernier, il ne reste du coup que l’inédit, comme le mouvement des Gilets jaunes, ou la tentation autoritaire d’un pouvoir « au service d’une seule classe » bien servi par l’armature d’une République présidentielle sans contrepouvoirs institutionnels forts. Pour ne pas désespérer son lecteur, R. Godin finit par le souhait qu’une alternative crédible à la fois sociale et écologique se construise (p. 240-243) pour éviter le néo-libéralisme au forceps, le lepénisme par désespoir ou la glissade dans la violence entre classes sociales . Ces trois dernières pages ne sont pas les plus convaincantes de cet ouvrage, par ailleurs si bien vu, mais avait-il le droit de laisser son lecteur sans espérance aucune? Sans doute non.

 

 

 

Expliquer E. Macron= W. Streeck + A. Thiers?

Puisque tout le monde y va ces jours-ci de son bilan d’un an du macronisme au pouvoir, je me lance moi aussi dans cette figure obligée, au risque de ne rien apporter de bien original à mes lecteurs.

En effet, à mesure que les mois passent, le cas Macron semble bien devenir clair. Le récent sondage demandant de positionner LREM sur l’échelle droite-gauche et la comparaison qu’il opère avec la perception de 2017 montrent s’il en était besoin que le caractère droitier de la Présidence Macron n’échappe plus à grand monde. Ainsi, rendant compte de ces sondages effectués par IPSOS, Gérard Courtois écrivait le 5 avril dans le Monde:

« La perception par les Français de LRM après une dizaine de mois d’exercice du pouvoir a sensiblement évolué. En mars 2017, 12 % jugeaient ce parti très à gauche ou à gauche ; ils ne sont plus que 5 % ; 9 % le situaient au centre gauche, ce pourcentage n’a pas varié. En revanche, 33 % classaient LRM au centre ; ils ne sont plus que 21 %. De même, 13 % situaient le parti présidentiel au centre droit et 15 % à droite en mars 2017 ; désormais, ils sont respectivement 25 % et 20 %, tandis que 5 % le jugent, comme hier, très à droite. (…) : un tiers des Français le [LREM] classaient à droite il y a un an ; ils sont désormais 50 %. »

 

Du fond de sa mort politique, Jean-François Copé déclare qu’à en juger par ses actes, E. Macron est bel et bien « le Président de droite qu’on n’attendait pas ».  Il n’aurait pas en un an pris une seule mesure de gauche. (Il me semblait bien aussi…) Et, de fait, selon un autre sondage plus récent, l’électorat se disant de droite semble de plus en plus séduit par un E. Macron dont le présent gouvernement sait en direct sur BFM mater cheminots, étudiants, personnels hospitaliers, crasseux, punks à chiens et autre zadistes prenant en otage les braves gens ou des hectares d’honnête bocage bien français. De fait, notre Président ne cache plus du tout son orientation des plus market friendly, pour ne pas dire capital friendly, particulièrement dans la presse étrangère. Et puis, au delà des choix économiques et sociaux, il faut bien constater aussi ce thatchérisme de style, sinon de référence, avec cette mise à l’écart des syndicats, et plus généralement de tous les corps intermédiaires, de tout ce qui peut faire société. Pour E. Macron, il ne semble bien exister que des individus. No such thing as society. Dans tous les secteurs de politique publique, sur lesquels on peut avoir quelque information dans les médias, les avis des syndicats ou des associations prétendant y représenter la base de la société française sont  négligés. Les plus réformistes de ces corps intermédiaires (la CFDT dans le champ syndical, les associations proches du monde catholique dans le champ des politiques sociales, etc.) sont eux-mêmes tenus pour quantité négligeable. (Il est d’ailleurs assez piquant de voir E. Macron aller flatter les évêques d’un côté, et négliger tout l’apport du monde social catholique de l’autre, en matière d’accueil des migrants ou de lutte contre la pauvreté par exemple.) On se trouve désormais à l’exact inverse de la longue période d’après guerre où tout le jeu politique et administratif consistait justement à associer les corps intermédiaires à la décision publique. Le Michel Crozier de « On ne change pas une société par décret » semble bien faire partie de ces temps révolus: place au nouveau triomphe de la volonté du bon sens (des élites). Une partie de la haute fonction publique semble en effet avoir reçu carte blanche pour n’en faire qu’à sa tête (bien faite). Il ne reste de fait d’associé à la décision publique qu’un seul groupe d’instances, celles qui représentent les intérêts des (grandes) entreprises. Un pluralisme réduit à celui du CAC40 en somme.

La théorie qui me semble le mieux rendre compte de cette situation est celle du sociologue allemand Wolgang Streeck dans son livre essentiel, Du temps acheté. La crise sans cesse ajournée du capitalisme démocratique (Paris: Gallimard, 2014, rééd. poche 2018, 1ère éd. all. 2013). Ce dernier explique que, dans le stade actuel du capitalisme, le pouvoir politique comme agent est pris en étau entre deux principaux aux exigences très difficilement compatibles vu la faible croissance: d’une part, les électeurs ou plus largement les populations qui expriment des besoins sociaux ou qui prétendent voir honorées des promesses de protection et de bien-être faites par le passé et, d’autre part, les détenteurs de la dette publique, alias les marchés, qui entendent que leurs créances financières soient honorées à leur valeur anticipée lors de leur souscription (sans inflation donc). Selon W. Streeck, les États européens sont entrés au cours des années 2010 dans la phase de ce qu’il appelle « l’État de consolidation », appuyé sur un régime régional (l’Union européenne) qui contraint toute évolution contraire. Pour rassurer les marchés auxquels toute priorité est donnée, les dirigeants de l’État considèrent en effet qu’ils n’ont pas d’autre choix que de diminuer la dépense publique et surtout de remettre en cause tout ou partie des promesses faites aux populations, en particulier aux retraités, actuels ou futurs. En relisant les pages du livre de W. Sreeck consacré à cet « Etat de consolidation » (p. 141 et sq.), son analyse me semble terriblement bien s’appliquer à la dernière année: d’une part, on augmente la CSG sur les revenus des retraités, on baisse les APL, on supprime les emplois aidés, et on se prépare à s’en prendre aux privilèges des futurs retraités; d’autre part, on reste sourd à l’ensemble des plaintes qui montent des divers secteurs de l’action publique qui sont mis en crise par l’absence durable de ressources publiques adéquates aux tâches que le législateur (imprévoyant, dispendieux, clientéliste, démagogue, etc.) leur a confiées par le passé (hôpitaux, EPHAD, prisons, écoles, universités, etc. ). (C’est sûr qu’aujourd’hui, si l’enseignement supérieur public, les EPHAD ou l’hôpital public n’existaient pas, ce ne sont pas ces dirigeants-là qui iraient les inventer! Bien trop cher!) En même temps, cet « État de consolidation » ne peut pourtant pas s’officialiser dans toute sa dure et cynique réalité aux yeux du grand public. Si tu es pas rentier, et si tu ne payais pas l’ISF avant sa suppression, tu peux crever mon brave dans ton EPHAD mouroir! Et vite si possible! Certes, le gouvernement répète à longueur d’interviews qu’il ne faut pas augmenter les impôts, mais baisser les dépenses publiques pour maîtriser la dette publique. Il lui reste cependant quelques pudeurs de maquerelle, quelques pieux mensonges de dame patronnesse, répétés sans grande conviction d’ailleurs : non, non, la loi ORE n’introduit pas la sélection à l’Université, n’évite pas d’avoir à inscrire plus de jeunes nés en 2000 dans le supérieur et ne présage pas la hausse ultérieure des droits d’inscription, non, non, la loi sur la réforme ferroviaire ne prépare pas la fin de tout maillage fin du territoire par le rail et la privatisation de la SNCF, non, non, la suppression de la taxe d’habitation ne signifie pas l’augmentation d’autres impôts locaux ou la suppression de nombreux services publics locaux, non, non, la réforme des institutions n’est pas le moyen d’achever de faire du Parlement une chambre d’enregistrement (express) de sacrifices réformes, certes bien pénibles (pour vous, chers électeurs) mais indispensables, non, non, la réforme des retraites ne réduira pas les droits acquis et n’introduira pas des fonds de pension pour ceux qui voudront éviter la soupe populaire dans leurs vieux jours, etc. Tout cela est certes cousu de fil blanc, mais cela traduit le fait que cet « État de consolidation » ne peut guère espérer de légitimité démocratique tant il se heurte à une autre tendance de nos sociétés, celle qui insiste sur la socialisation des risques de la vie dans une société d’individus. Comme me l’a dit et répété un collègue optimiste, le socialisme pris en ce sens est inscrit dans l’évolution historique de nos sociétés.

A cette caractéristique de downsizing de l’État social pour cause de dette publique à honorer, largement partagée par les dirigeants des autres États européens, Emmanuel Macron ajoute pourtant comme un supplément d’âme inscrit dans l’histoire de France, dans cet « absolu » qu’il déclare tant chérir. On avait déjà remarqué quelques propos bien sentis de ce dernier sur les classes populaires, que ce soit directement (« les illettrées », « ceux qui sont rien ») ou indirectement (« les premiers de cordée »). La vision d’une France qui n’existerait que par ses bourgeoisies privées et publiques en vient même à créer un écart élitiste avec le discours (public) habituel de la droite ou de l’extrême droite. Le « travailler plus pour gagner plus » de N. Sarkozy, émis principalement alors en direction des ouvriers, en parait par contraste bien respectueux du populo, et pour tout dire désuet. On n’est plus du temps d’un libéral comme VGE qui se piquait de jouer de l’accordéon pour faire peuple. Il ne s’agit pas en effet avec le macronisme de gagner (un peu) plus, mais infiniment plus, par l’innovation, la disruption, la transgression des règles! C’est là le très vieux slogan orléaniste : « Enrichissez-vous par le travail et par l’épargne! », mais dans sa version révisée par Schumpeter et la Silicon Valley. Enfin notre Président – tout surmoi effacé? – y va même désormais de ses saillies  sur la République qui, dans les temps difficiles, se réfugia à Versailles. L’identification à l’orléaniste Adolphe Thiers, certes « le libérateur du territoire national » (contre la puissance germanique…), mais tout de même « bourreau de la Commune de Paris » (contre ces proto-Zadistes…), affleure donc, et, à prendre E. Macron au mot, il n’y aurait donc pour notre Président de bonne République que conservatrice et bourgeoise, à défaut d’une monarchie qu’on ne saurait certes rétablir, mais qui a tant fait pour créer la nation française. Cela réchauffera le cœur de l’électeur de gauche qui s’est dévoué pour aller sauver cette même République  du fascisme l’an dernier.

Cela étant dit, cet État de consolidation à relents orléanistes qui semble bien devoir s’installer au fil de ce quinquennat pose quelques questions.

Premièrement, il n’aura échappé à personne qu’E. Macron a plutôt bénéficié d’une image centriste pour se faire élire (voir les sondages cités plus haut). Il fut même un temps où Macron se voulait l’incarnation de la bienveillance. (J’en ris encore!) De ce fait, une part de l’électorat attaché à la justice sociale, ou simplement à une vision humaniste de la société, peut encore une fois se sentir floué par un candidat venant (eh oui!) de la gauche (tout au moins officiellement par les postes qu’il a occupés avant son élection). En 2012, un certain François Hollande se fait élire en proclamant bien haut que « son ennemi, c’est la finance ». On sait ce qu’il en advint (avec dans les coulisses de l’Élysée un certain Emmanuel M.), et ce qu’en pensa au final l’électorat en général et le peuple de gauche en particulier. De fait, le présent quinquennat réitère le même mécanisme en pire. On croyait élire un centriste social-libéral, on a élu un lointain héritier de l’orléaniste Adolphe Thiers. On croyait voter pour défendre la République menacée par une Marine Le Pen, on a finalement élu à l’insu de notre plein gré une Margaret Thatcher aussi libérale et autoritaire que sa version originale – certes l’euroscepticisme en moins. On a voté pour une France ouverte au monde, on se retrouve avec une loi Asile et Immigration dont le contenu révulse l’ensemble du monde associatif concerné par ces questions, loi qui a fini en plus par avoir l’aval de députés du Front national sur quelques uns de ses aspects. Il ne faudra pas s’étonner ensuite si une partie de l’électorat, en particulier  populaire, ne montre pas dans l’avenir une grande confiance dans les mécanismes de la démocratie électorale. Pourquoi voter si les étiquettes ne correspondent décidément pas aux produits vendus? Et comment ne pas voir, avec W. Streeck toujours, que, de ce pas allègre, en marchant gaiement, l’on va tout droit vers la suspension de la démocratie réelle parce qu’elle contredit vraiment trop les nécessités de l’État de consolidation?

Deuxièmement, jusqu’où Emmanuel Macron compte-t-il pousser son avantage? Jusqu’ici, les résistances ont été pour le moins éparses. En effet, le plus souvent, il a eu la tâche facile, parce qu’il tend à achever ou à compléter un processus engagé bien avant lui. Contrairement à l’image de prétendue nouveauté qu’il a entendu se donner, il s’appuie en effet toujours sur une nécessité de la réforme qui a été rabâchée par qui de droit à l’opinion publique depuis des lustres. Il incarne donc bien  la double continuité des sommets de l’État et celle des éditorialistes si j’ose dire – de François de Closets à Élie Cohen ou Christophe Barbier. Depuis des décennies, avec leur tournant néo-libéral repéré par des collègues politistes dès le début des années 1980, une bonne part des élites étatiques n’ont eu en effet de cesse de se débarrasser des compromis d’après-guerre. Donc il y aura bien sûr la fonction publique, il y aura bien sûr les retraites, et ensuite? La conséquence probable cependant de toutes ces réformes, contrairement à ce que prétendent – hypocritement ou bêtement? – ceux qui les promeuvent, est qu’elles rendront encore plus angoissés les Français pour leur avenir. La précarité généralisée et l’individualisation de tout, c’est bien sympathique vu du haut, mais un peu moins vu du bas. Il ne faudra pas s’étonner ensuite des radicalisations observées dans l’électorat.

Troisièmement, qu’est-ce qui peut enrayer cette machine qui  détruit consciencieusement la société en refusant de répondre à ses besoins?  Quel mécanisme à la Polanyi peut finir par se déclencher? En tout cas, ce n’est pas une analyse sur un blog tel que celui-ci, ou n’importe quel autre commentaire plus ou moins savant ou objectif, qui va enrayer quoi que ce soit. Quelles mobilisations établissant un rapport de force avec le pouvoir peuvent ralentir tout cela? Pour l’instant, il y a surtout ce long rappel de 1968 dans les médias qui souligne tristement à quel point les mouvements sociaux en général se sont étiolés depuis. Il ne reste plus qu’à espérer qu’un secteur de la société nous surprenne par la vivacité de sa protestation, sinon il faudra attendre les élections de 2022 pour tirer le bilan du macronisme. Malheureusement, j’ai quelque doute sur la capacité des gauches à profiter de son probable échec auprès des classes populaires et moyennes. La gauche reste en effet trop divisée sur la question européenne, alors que toutes les droites non macronisées n’auront guère de difficultés idéologiques à s’unir un délire nationaliste-identitaire.

Désolé, voilà, c’était mon bilan d’un an de macronisme, et, comme d’habitude, je n’ai guère été optimiste.

 

9 novembre 2016

Je ne sais pas ce que le destin trouve de si passionnant aux 9 novembre, mais je soupçonne qu’il commence à se moquer sérieusement de nous. Le 9 novembre 1918, l’Empire allemand s’écroule. Le 9 novembre 1938, c’est la « Nuit de Cristal ». Le 9 novembre 1989 tombe le Mur de Berlin. Et, le 9 novembre 2016, on annonce l’élection à la surprise et stupeur générales comme Président des États-Unis d’un lointain descendant d’immigrant allemand, d’un outsider absolu de la politique. C’est vraiment, semble-t-il, le « Schicksaltag der Deutschen » , le jour du destin des Allemands, et, par là-même, de nous-mêmes.

Comme beaucoup de gens pourtant bien informés a priori, je n’avais pas venu venir cet événement. Ou plutôt ai-je espéré jusqu’au dernier moment que les sondages diffusés par les médias ne se trompent pas. Je trouvais pourtant que le slogan choisi par Donald Trump était excellent : « Make America Great Again », une telle forfanterie de sa part ne pouvait que le porter à la Maison blanche. Ce n’était pourtant là qu’une simple intuition (esthétique?) de ma part.

En effet, l’un des coups de massue de cet événement, c’est bien sûr l’écroulement de la crédibilité de l’instrument sondagier. Les spécialistes du domaine chercheront à se dédouaner en plaidant la marge d’erreur, l’évolution de dernière minute, et surtout l’électeur chafouin refusant obstinément de répondre à quoi que ce soit de ce genre. Il restera tout de même que la plupart des sondages allaient dans le même sens, et ce jusqu’à la fin (même s’ils avaient perçu un frémissement de toute dernière minute pro-Trump). Un seul baromètre sondagier donnait régulièrement Trump en tête. Quel échec! Que penserait-on par exemple d’une méthode chirurgicale en médecine qui ne réussirait qu’une fois sur dix ou bien moins encore?  Quant à l’agrégation de résultats de sondages sur les swing states pour estimer le résultat final en grands électeurs, l’échec s’avère là aussi complet. On ne souligne guère en plus que les sondages n’avaient pas vu venir non plus la vague républicaine au niveau des élections de la Chambre des représentants. Contrairement à ce qui avait été craint à un moment de la campagne par les responsables républicains eux-mêmes, la candidature Trump n’a pas eu un effet repoussoir sur les électeurs qui se serait répercuté sur les chances d’élection ou de réélection des représentants de son propre camp, bien au contraire, il les a menés à la victoire aussi à ce niveau-là. Il est en plus assez cruel pour l’image publique de ma propre discipline qu’à la fin ce soit un article de Michael Moore, le cinéaste d’extrême gauche, paru dans le Huffington Post l’été dernier, qui paraisse à l’applaudimètre le plus prémonitoire de ce qui a fini par arriver. Il est vrai cependant que, comme le souligne François dans Polit’bistro, que, sur les fondamentaux de ce qui ferait l’élection de Trump en novembre 2016, la science politique a bien des choses pertinentes à dire. De fait, les raisons qui expliquent la défaite d’Hillary Clinton sont largement les mêmes que celles qu’évoquait alors M. Moore. La carte régionale des progrès électoraux des Républicains, avec cette immense tâche de progression autour des Grands Lacs, la désormais célèbre Rust Belt, confirme en effet  son analyse selon laquelle les électeurs de ces régions n’en pouvaient plus d’un candidat démocrate leur promettant encore plus de libre-échange. Face à un Donald Trump choisi officiellement par les Républicains (et non pas opérant en tiers parti, comme Ross Perot en 1992), Michael Moore avait aussi bien perçu le problème posé aux Démocrates par la candidature de Madame Clinton, une ploutoucrate moralisante à souhait (on se souviendra longtemps de sa saillie de fin de campagne sur les « déplorables »!). Cette dernière ne pouvait qu’énerver un peu plus encore les blancs peu éduqués des classes moyennes inférieures – tout au moins ceux qui sont allés voter. Surtout elle semble avoir réussi à démobiliser son propre camp, puisque, selon tous les chiffres que j’ai vu passer, c’est surtout le vote démocrate qui s’écroule entre 2008 et 2012, en dépit même des tendances socio-démographiques favorables à ce vote (éducation, poids des minorités). Même si elle devait rester lors du décompte final légèrement majoritaire en suffrages à l’échelle du pays, il n’est pas difficile de voir a posteriori qu’il s’agissait là du pire candidat possible à un moment où les électeurs des États-Unis aspirent à du changement (après tout c’était déjà là l’un des ingrédients de la victoire de B. Obama contre elle lors de la primaire démocrate de 2008…). Or, par définition, elle représentait comme démocrate, le candidat sortant pour la Présidence après les deux mandats démocrates d’Obama. Force est de constater qu’elle a  raté l’opération qui avait si bien réussi chez nous à N. Sarkozy en 2007 où il se présenta comme l’homme de la rupture, alors même que son propre parti (RPR puis UMP) était au pouvoir depuis douze ans. Il faudra se demander d’ailleurs pourquoi lors de la primaire démocrate de 2015-16 seul Bernie Sanders a osé la défier. Les historiens feront sans doute un jour toute la lumière sur les accords pris au sein du Parti démocrate pour ouvrir la voie de la victoire défaite à Madame Clinton. Il restera toujours un doute : que se serait-il passé si les Démocrates avaient choisi un équivalent de Sarkozy? Pas nécessairement Sanders, probablement trop à gauche, mais un Obama bis? Enfin, cette élection tend à prouver que les grands indicateurs économiques habituels donnent désormais une vision erronée de la situation réelle des habitants d’un pays comme les États-Unis et ne définissent plus vraiment l’ambiance y prévalant. On avait déjà vu cela lors du vote britannique sur le Brexit.  La croissance du PIB et les taux de chômage et d’inflation ne veulent donc plus dire grand chose politiquement : il y a désormais des majorités de mécontents  à soulever dans l’électorat des pays développés malgré ces bons indicateurs. Enfin, suite au mouvement « Black live matters », il n’était pas tout de même pas très difficile de se rendre compte qu’il existait plus que jamais un solide fond de sauce raciste et xénophobe dans la population et les institutions américaines. Cependant, cet échec à prévoir, qui ne correspond sans doute pas à toute la science politique mais seulement à sa marge la plus dépendante des sondages pour son appréhension de la réalité,  n’a guère d’importance dans le fond : seule la victoire de Trump importe pour l’histoire à venir. Le meilleur du pire reste à venir.

Et là, je ne serai guère original, bien au contraire: il y a vraiment de quoi s’inquiéter. Sans doute parce que je ne fréquente pas trop les sites d’extrême-droite (c’est un tort je sais), je n’ai pas lu un seul article ou billet de blog depuis l’annonce de la victoire de Trump qui laisse le moindre espoir que cela ne se passe pas très mal au final. There will be much blood.

Sur le plan du personnage que représente Donald Trump, comme je suis spécialiste de la vie politique italienne, il m’est très difficile de ne pas le comparer avec celui de Silvio Berlusconi. Or, en 1994 au moins, le dit Silvio était infiniment plus présentable que le dit Donald. Au contraire, à l’époque, avec son air de gendre parfait et ses costumes et cravates à l’anglaise, Berlusconi représentait le leader modéré qui garantissait qu’il saurait gérer au mieux des intérêts de la bourgeoisie libérale et anti-communiste ses deux alliés remuants d’extrême droite (la Ligue du Nord d’Umberto Bossi et les néofascistes du Mouvement social italien de Gianfranco Fini). Surtout, les biographes de S. Berlusconi, même très critiques à son égard, étaient beaucoup plus positifs sur ses capacités intellectuelles et même sur son sens moral. Par contraste, le contenu de la table-ronde organisée par PoliticoMagazine entre certains des biographes de Trump m’a frappé : au delà de leur carrière immobilière/médiatique, de leur capacité à parler au grand public et à leur charme dans les relations privées qu’ils ont en commun, aucun ne prétend que D. Trump  travaille dur, qu’il est capable de se concentrer (?!?) ou d’un minimum d’altruisme. Au contraire, personne n’a expliqué en 1994 que S. Berlusconi n’avait pas une grande  capacité de travail, un solide sens stratégique, et surtout quelques collaborateurs et amis prêts à tout pour lui qu’il savait fort bien fidéliser – un vrai patron avec des clients en somme. Il faut rappeler ici que le machisme, les blagues racistes et homophobes, la réhabilitation du fascisme, les propos contre la démocratie parlementaire, etc. sont venus ensuite. En 1994, S. Berlusconi, certes bien plus jeune que Trump en 2016, savait se tenir – son priapisme et son goût pour les jeunes filles n’est venu couronner le tout que quelques années plus tard. Je rejoins donc là un commentaire assez général sur le cas Trump : il n’existe sans doute pas dans l’histoire récente d’exemple comparable d’un candidat victorieux à une élection majeure dans une vieille démocratie dont les défauts moraux ont été aussi clairement étalés aux yeux du  grand public par les médias au moment même de son élection. Il ne lui manque que la pédophilie, le cannibalisme et les messes noires, pour être le pire du pire. Cela aussi Michael Moore le pressentait en citant d’autres exemples où les électeurs américains avaient choisi d’élire des unfit for the job pour cette raison même.

Par ailleurs, du point de vue de la politique française, cette victoire outre-atlantique de la droite la plus dure, pour ne pas dire de l’extrême droite, n’annonce vraiment rien de bien sympathique. Avec bien d’autres indices qui s’accumulent depuis au moins dix ans, la victoire de Trump semble pour le coup définir vraiment un sens de l’histoire: une ère du « néo-nationalisme », comme l’a appelée immédiatement un collègue écossais, Mark Blyth. L’effet le plus courant à moyen terme de la crise économique ouverte en 2007/08 semble désormais évident : les droites autoritaires, nationalistes et xénophobes progressent, et les gauches modérées qui ont essayé de jouer le business as usual sombrent les unes après les autres.  Sur un plan très (trop?) général, on dirait bien avec le recul du temps que la Russie des années 1990 fut le véritable laboratoire du futur : choc néo-libéral dans un premier temps qui traumatise les 9/10ème de la population russe, chaos économique et bientôt politique, et enfin choc en retour autoritaire, nationaliste et xénophobe, qui préserve toutefois si j’ose dire les acquis du capitalisme.   Par ailleurs, au delà de ce contexte général, qu’on observe de manière trans-civilisationnelle n’en déplaise à S. Huntington (en Chine, au Japon, en Inde, en Turquie, etc.) à des degrés divers avec la montée en puissance de la formule « nationaliste-autoritaire-machiste-religieuse-capitaliste » un peu partout,  il m’est difficile de ne pas voir comme beaucoup de gens que  les situations de la France et des États-Unis se ressemblent mutadis mutandis par bien des côtés.Deux pays de vieille industrialisation et de vieille démocratie où les classes populaires qui se considèrent elles-mêmes comme « de souche » sont en train de basculer – quand elles votent! – à l’extrême droite ou à la droite de la droite. Comme l’explique bien  le politiste néerlandais Cas Mudde, leur désarroi économique se traduit par une xénophobie qu’exploiteront ceux qui ont investi dedans depuis des décennies. Il est donc illusoire à ce stade de séparer le bon grain de la plainte économique et sociale de l’ivraie du ressentiment xénophobe et des aspirations autoritaires.

Par ailleurs, comme je l’ai rappelé plus haut, la défaite de Madame Clinton rappelle que les indicateurs socio-économiques ordinaires de réussite sont désormais un leurre. Notre gauche de gouvernement sera elle aussi écrasée l’an prochain – malgré ses « bons chiffres ». Eh oui, mon bon François. la courbe du chômage baisse, les comptes de la Sécurité sociale sont presque à l’équilibre, « Cela va mieux »,  tous les espoirs te sont permis : tu peux donc te présenter à la primaire de la « Belle Alliance populaire » pour la perdre probablement, et celui qui t’aura battu (Montebourg? Macron? Valls?) perdra lui-même l’élection présidentielle.

Anticipant sans doute cette issue, une Dominique Méda pousse un cri de colère dans un article du Monde en remontant le fil des erreurs de la gauche jusqu’en 1983, et en allant jusqu’à regretter l’élection de F. Hollande en 2012 qui n’a fait qu’empirer les choses pour la gauche française. De fait, il faut bien  constater en effet qu’il n’est plus temps de renverser la vapeur. En ce début du mois de novembre 2016, le temps manque pour prouver aux électeurs des classes populaires et moyennes que la gauche de gouvernement peut vraiment faire quelque chose pour eux. Ce n’est pas un petit avantage social par là, et une petite baisse d’impôt direct par là, qui changera quelque chose à l’image déplorable de changement qui n’est décidément pas pour maintenant qu’a donné la présidence Hollande depuis 2012. Ce n’est pas après avoir fait voter une « Loi travail » contre la volonté des deux des principaux syndicats de salariés (la CGT et FO) et des centaines de milliers de manifestants que cette gauche de gouvernement-là risque de séduire de nouveau le bon peuple. De même, après huit années de « Yes We Can », une bonne part des classes moyennes inférieures et classes populaires nord-américaines en a conclu qu’il n’y avait rien à attendre de ce côté-là de l’échiquier politique. Ce fut donc l’abstention ou le vote Trump. En France, les électeurs ne croiront jamais non plus qu’un représentant de cette gauche de gouvernement qui les a tant et tant trahis dans leurs espoirs depuis le début des années 1980, et encore plus depuis 2012 va être là pour eux. Certains espéreront certes que Mélenchon, séparé du PS depuis 2008 et clairement à l’extérieur de BAP, ou Montebourg ou Hamon au sein du PS et donc à l’intérieur de la BAP,  relèveront le flambeau de la gauche qui sait parler aux classes populaires. Je n’y crois guère parce qu’aucun d’entre eux ne dispose d’une vraie base locale ou  d’un modèle étranger pour exemplifier et crédibiliser ce qu’ils veulent faire, et qu’ils restent en plus divisés sur le statut de l’Union européenne. Et surtout, à en juger par les dernières élections locales, la gauche est de toute façon devenue très minoritaire dans le pays. Une remontée subite de cette dernière en 2017 défierait vraiment toutes les tendances à l’œuvre depuis 2012. Peut-on être de gauche, donc rationaliste, et croire aux miracles?

Du coup, qu’en sera-il de cette prochaine élection présidentielle? Comment un électeur de gauche va-t-il faire pour choisir au second tour entre la Peste xénophobe d’une Le Pen et le Choléra néo-libéral d’un Juppé, Sarkozy ou Fillon? Les candidats les plus probables de la droite sont en effet à ce stade de la campagne des primaires de la droite presque parfaitement « anti-sociaux » dans leurs propositions économiques. Certes Sarkozy va se précipiter in extremis de la campagne des primaires de la droite pour faire du Trump en prônant le protectionnisme de manière outrancière, mais avec quelle crédibilité auprès des électeurs auquel il a déjà chanté ce refrain entre 2007 et 2012? Il y a une droite républicaine  tenant un tel discours (N. Dupont-Aignan, et H. Guaino), mais justement, elle n’a pas son champion crédible au sein même de la primaire de la droite.  Certes le candidat investi de la droite peut changer de discours pour la campagne présidentielle, mais cela lui sera difficile d’être crédible. Au total, cela veut dire que le candidat de la droite républicaine va être dépourvu face à une candidate FN qui pourra appuyer à l’envie sur cet aspect. J’en ris jaune d’avance. Et là, franchement, je crois que je vais essayer de me préparer moralement au pire.

E.M. Conway, N. Oreskes, L’effondrement de la civilisation occidentale

ConwayOreskesLe petit ouvrage, récemment traduit en français, de Erik M. Conway et Naomi Oreskes, deux historiens des sciences, L’effondrement de la civilisation occidentale (Paris : LLL Les liens qui libèrent, 2014), est un petit bijou de propagande en faveur d’une réaction immédiate face aux risques, largement désormais avérées du point de vue scientifique, que font courir  à l’humanité le réchauffement climatique.

En effet, au lieu de simplement décrire les conséquences catastrophiques de ce dernier comme d’autres ouvrages (ce qu’il fait cependant en s’appuyant sur des nombreuses références ), il se place du point de vue d’un historien de l’avenir, qui aurait à décrire en 2093 les conséquences du désastre advenu quelques années auparavant (vers 2060-70). Or, comme chacun devrait le savoir, l’histoire n’est écrite que par les vainqueurs, et, en l’occurrence, le vainqueur est représenté ici par un historien chinois, au service de l’État chinois héritier de l’actuel régime autoritaire et ayant gardé les mêmes caractéristiques dictatoriales. Dans le scénario de prospective ici présenté, le « communisme »  reste donc toujours en place à la fin du présent siècle en Chine, alors que les États-Unis d’Amérique et leur démocratie libérale auraient disparu dans la tourmente. L’idée principale du livre est en effet qu’au train où vont désormais les choses, les seules forces humaines organisées qui survivront sur une Terre bouleversée et martyrisée par le changement climatique seront des régimes autoritaires, car ils s’avéreront les seuls capables de gérer politiquement de manière centralisée  -et de fait non démocratique – les conséquences tragiques du réchauffement climatique sur leur territoire. On peut douter en réalité que ces régimes survivent mieux que les autres, ne serait-ce que parce qu’il ne me semble pas certain qu’ils disposeraient des ressources de loyauté populaire suffisante pour survivre aux chocs annoncés, mais  l’expérience des deux guerres mondiales montre que, face à une catastrophe,  les États n’ont eu d’autre choix pour survivre que de recourir à des contraintes très fortes sur les libertés économiques des individus et des entreprises. Par exemple si la production agricole s’écroule, il faut bien en finir par recourir au rationnement, on ne pourra plus laisser jouer les mécanismes de l’offre et de la demande, sauf à laisser sciemment les pauvres mourir de faim, ce qui reste tout de même difficile dans un pays (un peu) démocratique.

Le message du livre constitue donc une spéciale dédicace aux libéraux et autres libertariens nord-américains qui veulent à tout prix défendre les vertus du libre marché : d’accord, old chaps, vous ne voulez pas réguler maintenant les émissions de CO2 au nom de la Liberté en allant jusqu’à nier la Science, très bien, libre à vous; vous choisissez donc de lancer à pleine vitesse l’humanité dans une série de catastrophes que la science peut prédire désormais, or celles-ci ne seront surmontées que, par certains régimes autoritaires mettant fin pour longtemps à la liberté telle vous l’entendez. C’est là user d’une ligne argumentative classique : chers conservateurs, si vous ne faites rien maintenant, vous aboutirez à une révolution ou un bouleversement de l’existant où vous perdrez vraiment tout, par contre, des réformes vous permettraient de sauver l’essentiel. Je trouve cela d’autant mieux vu que c’est la Chine populaire actuelle qui joue dans leur scénario le rôle du futur vainqueur de l’attentisme occidental. Le livre  joue  donc à plein sur le « péril jaune/communiste », sur le fantasme pour le coup bien (vieil-)occidental celui-là d’un monde dominé par les « méchants et pervers jaunes/communistes ». L’argument serait probablement encore plus fort s’il annonçait à la droite américaine la domination mondiale des salafistes les plus éloignés de leurs valeurs libérales et bien décidés à l’occasion à éradiquer toute forme de christianisme partout, y compris au Texas, mais, là, la crédibilité du récit historique imaginé aurait été plus faible.

Par ailleurs, ce petit livre s’attaque aussi en passant à la « géo-ingénierie ». Pour les deux auteurs, l’idée d’une modification du climat par une action technique s’avère au moins aussi dangereuse que le déni du changement climatique lui-même (p.44-46). C’est en effet une tentative de « géo-ingénierie » qui, dans leur vision des années 2050-60, accélère encore le désastre climatique, et fait s’écrouler la civilisation occidentale pour de bon. Le message est clair: ce n’est pas la technique qui rattrapera notre refus actuel de réguler les émissions de gaz à effets de serre.

En dehors de son aspect de propagande – qui essaye de jouer sur les ressorts profonds du conservateur -, les éléments concrets du scénario ici élaborés sur la base des données de la science du climat (cf. les références) incitent par contre le lecteur à bien profiter de la vie d’avant. Les auteurs sous-estiment en effet sans doute l’étendue des troubles politiques qui résulteraient de leurs prévisions si elles s’avéraient exactes. J’ai bien peur que cela ne soit pas seulement la civilisation occidentale qui soit amené à s’écrouler, mais aussi la civilisation en général. Et dans ce cas-là, il n’y aura pas d’historien pour un bon moment…

Ps. On attribuera aussi à ce livre le prix du photomontage de couverture le plus disgracieux de l’année.