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Grillo « populiste néo-fasciste »???

Parmi tous les propos  tenus sur le « Mouvement 5 Étoiles » à la suite des élections italiennes de février 2012, il faut sans doute accorder à Olivier Duhamel, qui  fut un temps un excellent professeur de science politique, l’honneur d’avoir été le plus loin dans l’approximation et l’amalgame. Il le traite rien moins que de « populiste néo-fasciste », encore mieux le définit comme un « Mussolini 2.0 » (sic).

Il y a d’abord quelque légèreté analytique à traiter quelqu’un de « néo-fasciste » dans un contexte italien où de véritables forces vraiment néofascistes ou éventuellement post-(néo)-fascistes participent visiblement à la compétition politique et électorale. Si l’électeur italien avait voulu voter massivement pour s’inscrire dans l’héritage du fascisme historique (nationalisme, hiérarchie, etc.), il n’avait que l’embarras du choix : il y avait par exemple sur les bulletins de vote de cette année la Destra de Storace, Fratelli d’Italia récemment créé, ou encore Casa Pound à sa première participation électorale. De fait, l’assimilation de B. Grillo au fascisme peut tenir, d’une part, à son style oratoire (sur lequel je reviendrais plus bas) et, d’autre part, à une déclaration, faite par B. Grillo pendant la campagne, d’ouverture envers les « ragazzi de Casa Pound » (jeunes gens de Casa Pound). Il se trouve que Casa Pound (la maison Pound du nom du poète Ezra Pound) est un mouvement de renouveau du néofascisme par la base (sic). Il a trouvé son lieu de prédilection dans un immeuble occupé romain, la fameuse Casa Pound, pas très loin de la Gare Termini à Rome si je ne me trompe dans ma géographie capitoline.  De fait, il existe une « homologie structurale » entre le nouveau néofascisme de Casa Pound qui constitue lui-même une critique en acte de l’institutionnalisation partisane du néofascisme depuis les années 1950 et le mouvement M5S qui représente une critique en acte des autres partis (ou, plus encore, de la délégation représentative dévoyée). Comme je l’ai dit plus haut, Casa Pound a fini par se lancer elle aussi en politique en présentant des listes cette année aux élections politiques – sans aucun succès d’ailleurs. A mon sens, cette ouverture aux « ragazzi de Casa Pound »  correspond surtout à la volonté de B. Grillo de ne plus être prisonnier des divisions « historiques » de la politique italienne : fascistes/antifascistes,  communistes/anticommunistes.

Le style oratoire de B. Grillo, en particulier lors de son « Tsunami Tour », est sans doute un argument plus intéressant à porter au dossier d’un Grillo « néo-fasciste ». Lynda Dematteo, une anthropologue française qui a travaillé sur la Ligue du Nord d’Umberto Bossi, avec laquelle j’ai d’ailleurs écrit un chapitre d’ouvrage en italien sur le sujet il y a quelques années, remarque à juste titre la parenté avec le style oratoire d’Umberto Bossi. Il me semble qu’on y retrouve en effet la même pratique du canevas de propos à tenir au long d’un discours qui passe du coq à l’âne sans transitions dans un ordre seulement déterminé par les circonstances de chaque meeting, avec effectivement une exagération des propos qu’on n’imagine pas vraiment en France si on ne l’a pas entendu directement. Comme avec l’Umberto Bossi de la grande époque – qui, lui aussi, fut longtemps vu comme un fasciste en France – , Beppe Grillo ne semble pas hésiter un seul instant devant l’insulte, la qualification scatologique, la blague de mauvais goût, l’exagération, l’hyperbole, etc..  On retrouve d’ailleurs à l’écrit ce genre de style  dans le blog de Beppe Grillo. La différence tient dans le plus grand usage du retournement direct de stigmates de la part de B. Grillo. Il a fallu des années à la Ligue du Nord pour accepter de se qualifier elle-même de « populiste », par peur d’être disqualifiée politiquement; B. Grillo fait scander à la foule qui vient le voir, « Populistes, populistes« , pour affirmer pleinement l’irrespect des catégories dépréciatives dont tous ses ennemis voudraient l’affubler. De même, les meetings de la Ligue du Nord étaient marqués par la haine affichée des journalistes au service du « régime » (on scandait « Via la Rai! » [Dehors la Rai!]), et ceux de B. Grillo retrouvent cette même topologie, mais désormais sans crainte de ne pas avoir accès au grand public, puisqu’Internet existe.

Plus généralement, dans le présent contexte italien, au delà de la tradition rhétorique par ailleurs plus « hurlée » en meeting que de ce côté-ci des Alpes,  le style de B. Grillo correspond à un constat à mon sens réaliste des rapports entre la volonté majoritaire des citoyens  et l’action des hommes politiques depuis 25 ans, au moins sur quelques points particulièrement sensibles. Les politiciens n’ont pas en effet hésité à négliger  la volonté des citoyens telle a pu s’exprimer dans des formes légales. B. Grillo exprime donc logiquement le mépris total que bien des citoyens conscients de s’être fait avoir sur ces quelques points cruciaux ont du coup développé. Sur un plan très général, rappelons qu’en 1990-1993 déjà, les citoyens n’en pouvaient plus de la corruption des hommes politiques, et avaient le sentiment que l’Italie n’était pas à la hauteur des demandes (internes) de normalisation européenne. Aujourd’hui, on rejoue la même pièce en pire : les politiciens sont encore plus corrompus qu’avant – ou, du moins, ils sont devenus beaucoup plus extravagants dans leur corruption, ils osent tout en la matière; l’Italie apparait, aux Italiens avant tout, comme dans une phase de déclin économique et social marqué. A ce contexte général, il faut ajouter que les politiciens ont vraiment omis de mettre en œuvre des décisions prises dans des formes légales par la souveraineté nationale. Pas étonnant alors que seulement 3/4% des Italiens déclarent faire confiance aux partis. Deux exemples : en 1993, un référendum, proposé par d’autres « populistes », les Radicaux de Marco Pannella, abolit la loi de financement public des partis, financement créé en 1974 justement en raison de scandales divers sur le financement privé  occulte,  national ou international, des partis. Or ces derniers s’en sortent en se raccrochant au remboursement de leurs frais électoraux (sic). A l’époque, en découvrant la manœuvre, trop évidente à mes yeux de naïf bien trop français encore, je n’en avais pas cru mes yeux, j’avais douté que ce fut vrai. Le montant de ce remboursement de frais de campagne a en plus explosé dans les années 2000, et a donné lieu à des scandales retentissants de détournement de ces fonds par les trésoriers concernés ces dernières années. Les partis – tous les partis depuis 1993! – ont donc triché sciemment avec la volonté populaire, exprimée dans les formes prescrites par la Constitution italienne de 1947. Il n’est alors pas étonnant qu’une rhétorique, un peu énervée pour le moins, dénonce ce fait, et que l’abolition immédiate et irrévocable du financement public des partis constitue l’un des points saillants du programme du M5S. En France, le journal L’Humanité s’inquiète de ce point, en soulignant implicitement qu’à ce compte (privé)-là, seuls les riches feront de la politique. Il est vrai que le fait de pouvoir vivre de la politique (grâce aux fonds publics) a été largement sur le très long terme une conquête du mouvement ouvrier, mais, dans le contexte italien, la légitimité populaire d’un financement public de l’activité des partis n’existe plus depuis les années 1990, telle est la « volonté du peuple » italien si ce terme possède un sens. De même, en 2009, un référendum a rendu illégitime en Italie la privatisation des services publics locaux de distribution d’eau. On pourrait dire que la Cour constitutionnelle italienne, compétente en matière d’acceptabilité des référendums abrogatifs, n’aurait sans doute pas dû valider la possibilité d’un tel référendum qui allait visiblement contre l’esprit du droit européen en la matière. Il reste qu’il s’est tenu, et qu’un minimum démocratique est maintenant de tenir compte de son résultat – ce que tend à faire le M5S.

Une chose essentielle à faire comprendre au public français me parait donc être que l’exaspération contre les partis politiques vient de très loin en Italie – et qu’il n’aurait pas lieu d’être si la volonté populaire avait été respectée par ces mêmes partis. Le M5S n’est d’ailleurs pas le seul à exploiter ce créneau, comme je l’ai déjà écrit sur ce blog : la liste sponsorisé par Mario Monti, « Scelta Civica » [Choix civique], fait le même choix que B. Grillo d’appuyer lourdement sur son caractère non-partisan, et n’a d’ailleurs pas plus de structures formelles que le M5S ; la liste des petits partis de gauche, « Rivoluzione civile« , comme son nom l’indique, ne se veut plus partisane (quoiqu’elle le soit); la liste « Fare per fermare il Declino » des économistes néo-libéraux s’affiche  elle aussi clairement comme anti-partisane, et la rhétorique de son leader, Oscar Giannino, paraîtra aussi à des oreilles françaises aussi exagérée que celle de B. Grillo. Il faut aussi compter les millions d’électeurs qui se sont abstenus largement par désarroi face à ces mêmes partis.

Par ailleurs, si l’on regarde le programme du M5S, force est de constater qu’il se trouve très proche d’un programme écologiste. Le plus drôle, c’est que cette force, soit disant très « eurosceptique » selon les commentateurs, se réclame dans son propre programme de bonne vieilles directives européennes (en matière d’économies d’énergie) qu’il serait bon à son goût d’appliquer vraiment en Italie. Dans ce programme (résumé et commenté en français par Toute l’Europe), même en cherchant bien dans la version italienne, il n’y a vraiment rien qui puisse être rattaché au fascisme historique. Vouloir réduire l’horaire de travail hebdomadaire des travailleurs à 20 heures par semaine ne me parait pas très fasciste, c’est même honteux d’un tel point de vue fasciste – sauf bien sûr  si les 20 autres heures de la semaine sont consacrées à la préparation militaire…  Les déclarations de campagne de B. Grillo comportent bien sûr de fortes charges contre la politique économique actuelle de la zone Euro, mais est-ce là être fasciste aujourd’hui?  A ce compte-là, il y en aurait des fascistes en Europe et ailleurs … Depuis quelques jours, B. Grillo semble d’ailleurs occupé à désamorcer cette image d’anti-européen indécrottable qu’on a voulu lui coller sur le dos. Il parle aussi ces jours-ci de réduire autoritairement la dette italienne, ce qui peut effrayer les marchés financiers, mais, après tout, n’est-ce pas ce que l’Union européenne a finir par mettre en place dans le cas grec pour les créanciers privés?

Bref, le M5S n’est pas fasciste. Par contre, il pourrait peut-être être décrit par le terme d’« hyper-populiste », de « post-populiste », ou de « populisme au carré ». En quel sens? Il vient en effet après que des nouveaux acteurs soient entrés sur la scène politique italienne depuis les années 1990 au nom d’une meilleure représentation du peuple italien. Il y a eu la Ligue du Nord et Forza Italia à droite, la « Rete »  puis IdV à gauche. Le M5S, ce serait donc le début du populisme d’après l’échec des populismes. Comme toutes les tentatives de redonner la parole au peuple via de nouveaux partis ont échoué depuis 1990, il faut essayer autre chose de plus radical qui tienne compte de ces échecs successifs. (Personnellement, je mettrais aussi dans le lot les Verts italiens, et je repartirais des années 1980, lorsque ce parti envoie des députés au Parlement, qui se professionnaliseront très vite). Du coup, semble-t-il instruit de ces échecs, le M5S en vient à mettre en cause l’idée même de représentation politique au sens traditionnel du terme. L’idée même de l’homme politique comme spécialiste des affaires communes de la Nation est dénoncée.  Un récent post sur le blog de Beppe Grillo remet ainsi en cause l’idée même de mandat représentatif, inscrit dans la Constitution italienne de 1947 – ce qui représente pour le coup une vraie subversion du régime représentatif moderne, complètement antithétique à la subversion fasciste qui affirmait l’existence d’élites naturelles que le vote démocratique faisait mal émerger de la masse. Le changement technologique (Internet) parait permettre en plus de réaliser cet objectif, d’un lien fort entre la décision publique et la volonté générale.

Pour finir ce post, qui en appellera sans doute d’autres, il me semble qu’il faut que je réponde par avance à l’argument de l’autoritarisme de B. Grillo sur le M5S. Le rapport aux dissidences internes de la part de B. Grillo en rappelle indéniablement d’autres dans des phases émergentes semblables, comme celui d’U. Bossi pour la Ligue du Nord ou celui de S. Berlusconi pour Forza Italia. Les exclusions sont faciles pour ceux qui ne respectent pas la ligne définie par le chef. La défense de son homogénéité d’intention représente de fait une nécessité tactique pour un mouvement qui veut percer dans l’arène électorale italienne. Par ailleurs, dans la politique personnalisée d’aujourd’hui, bien décrite par les politistes italiens depuis 15 ans au moins, il fallait une tête de gondole, un chef, un porte-voix. Il reste maintenant à voir quelle sera la dialectique entre le chef, les élus parlementaires du M5S et la base du M5S. Personne ne peut vraiment préjuger de ce qui va se passer. L’enquête journalistique de Margerita Nasi pour Slate souligne bien cet aspect.

On peut d’ailleurs imaginer que B. Grillo favorise l’apparition d’autres porte-voix du M5S à l’échelle nationale afin de protéger sa propre personne au sens physique et moral du terme. En effet, actuellement, toute l’aventure nationale du M5S semble reposer sur sa seule personne. Il peut donc être extrêmement tentant pour ses adversaires de viser à la tête afin de détruire le M5S. Je ne m’étonnerais nullement si quelques scandales croustillants s’abattaient sur B. Grillo et/ou sur son alter ego, le dénommé Gianroberto Casaleggio (le grand organisateur du M5S). Le moindre écart moral, réel ou fictif, sera exploité à fond. La presse italienne a déjà glosé sur le prix du repas pris pour fêter la victoire dans un restaurant romain par les nouveaux élus. Cela peut aller bien plus loin, et je ne cache pas que l’élimination physique de B. Grillo pourrait même tenter des esprits particulièrement pervers. Tout cela peut être un argument très fort pour que B. Grillo institutionnalise au plus vite le M5S de façon à se protéger lui-même.

De toute façon, si une seconde campagne électorale devait avoir lieu dès cette année, le M5S ne pourrait pas refaire le coup du « Tsunami Tour », il lui faudrait mettre en avant d’autres têtes.

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Berlusconi troisième et dernier acte.

Et voilà, il a gagné de nouveau, et à la loyale en plus! Silvio Berlusconi vient d’enregistrer une grande victoire électorale pour son cartel électoral, « Peuple de la liberté », « Ligue du nord », et « Mouvement per les Autonomies », il laisse prés de 10 points derrière le cartel « Parti démocrate – Italie des valeurs ».

Pendant la campagne électorale, on a même bien peu parlé de son poids différentiel dans les médias audiovisuels. L' »autorité de garantie pour les communications » s’est plaint (un peu) du déséquilibre dans les médias audiovisuels, mais sans plus et sans grand écho. S. Berlusconi a protesté comme d’habitude contre la « par condicio », la loi qui régule l’équité lors des campagnes électorales, mais en fait il n’a pas plus insisté que cela. Il est vrai que le plus marquant a été la bipolarisation dans les grands médias de la campagne entre S. Berlusconi et W. Veltroni, et les deux leaders des deux grands cartels étaient d’accord pour réduire le débat à eux-mêmes.

De plus, S. Berlusconi n’a rien été obligé de promettre d’extraordinaire, contrairement aux fois précédentes. Il y a indéniablement une réussite personnelle dans tout cela : le lancement à l’automne dernier du nouveau (futur) parti dit « Le peuple de la liberté », depuis une manifestation dans un théâtre situé Place San Babila à Milan, haut lieu de la droite italienne (et surtout de l’extrême-droite), a été une contre-mesure aussi risquée que géniale à la crise de l’alliance « Maison de la liberté ». Les alliés, pourtant publiquement réticents au leadership du vieux leader, ont été obligé de suivre: c’est le cas en particulier de Gianfranco Fini. Il a suivi plus contraint qu’enthousiaste, et il a gagné, car son électorat a suivi lui aussi : du point de vue du positionnement idéologique, il était déjà difficile de distinguer un électeur d’AN et de FI, cela a bien fonctionné finalement, mais AN est décidément le « junior partner » de cette fusion autour de FI. A vérifier lors du processus constituant réel de la nouvelle force politique.

Il a aussi réussi à reconstituer une géographie variable de son système d’alliance, avec la « Ligue du nord » qui l’appuie au nord de Rome et ensuite de Rome au « sud profond » le « Mouvement pour les Autonomies ». Ce dernier est surtout implanté en Sicile, et son leader, Raffaele Lombardo, a remporté rien moins que l’élection pour le poste de Président de la Région (autonome) Sicile avec un écart énorme (60/40). Je suppose que cela va confirmer les analyses de Luca Ricolfi qui insistent sur la nature « anti-centraliste » et « anti-étatiste » de l’électorat des droites rassemblées (en 2006) derrière Berlusconi (ce qui néglige un peu la tendance « étatiste-laziale » d’AN).

Bref, une très belle victoire, logique vu les résultats de l’élection de 2006. Bien qu’il ait été au pouvoir, S. Berlusconi avait failli ne pas perdre. La victoire à la Chambre des député lui avait échappé de 22.000 voix à peine (0,1%) (ce qui correspondait à un parti autonomiste du nord laissé en dehors de la grande alliance d’alors) ; et au Sénat, il avait (presque) arraché l’égalité. Pour ces élections, avec des périmètres d’alliance différents, il gagne nettement dans les deux Chambres. C’est sans appel.

Autre nouveauté que tout le monde signale, et que j’envisageais dans mon « post » précédent : le massacre des petits partis porteurs d’anciennes identités politiques. La surprise, c’est la catastrophe électorale de la « Sinistra arcobaleno ». Je pressentais que Fausto Bertinotti n’était pas très vendeur comme tête de gondole, mais à ce point : le nouveau sujet politique rassemble à peine 3% de voix. En chiffres absolus, ce n’est pas très loin au dessus de « la Destra », l’ultime tentative d’une refondation néo-fasciste. Tout le monde le remarque : les marques électorales du XXième siècle sont en crise. A la gauche de la « Sinistra arcobaleno » (Sa), les résultats sont groupusculaires (ou crépusculaires?), mais ces voix ont manqué à Sa pour atteindre les 4% demandés pour avoir des représentants à la Chambre. Au centre-gauche, la diaspora socialiste récemment réunifiée coule corps et biens avec moins de 1% des voix. Au centre, il faut noter la disparition de l’UDEUR de Clemente Mastella, qui ne s’est même pas présenté aux élections. La tentative de ressusciter le PLI (d’avant 1994) a fini avec 0,3% des voix, et la plupart des petites entreprises de survie des anciennes enseignes se sont ralliées soit au PDL soit au PD quand la porte leur a été ouverte. Seuls la diaspora démocrate-chrétienne possède encore une enseigne : l’UDC de Casini (allié avec ses propres scissionnistes de la « Rose blanche ») sauve les meubles. Elle dépasse les 5% des voix. A droite, la tentative de reconstituer une droite néo-fasciste parlementaire échoue, et à l’extrême de l’extrême-droite, le « FN » fait un beau flop.

En résumé, tout ce qui n’a pas été rénové disparait, et ne survit que les deux forces issues de la crise des années 1980-90, « Ligue Nord » d’un côté, et « Italie des valeurs » de l’autre : le représentant des prolétaires nordistes en colère et celui des honnêtes gens en colère avides d’ordre et de légalité de l’autre. Les deux grands partis « Pd » et « Pdl » eux affirment leur nouveauté, leur positionnement l’un vis-à-vis de l’autre. Ils sont deux grands chaudrons où il serait intéressant de regarder les ingrédients, fort étonnants parfois. Ainsi Lamberto Dini, un traître au berlusconisme de 1995 à 2007, se retrouve dans le « PdL », et il en a défendu les raisons lors de cette campagne. Il faut savoir pardonner les offenses et « retourner sa veste » comme dit la chanson…

Dernière remarque : en France, on parle souvent pour l’alliance « Parti démocratique et Italie des valeurs » de la gauche. Il s’agit d’un simplification : de gauche au sens traditionnel du terme, il n’y a qu’une partie des dirigeants du PD, qui viennent effectivement de l’ex-majorité du PCI (d’avant 1990), mais pour le reste, on peut en douter. Le choix du mot de « Parti démocrate » pour se nommer n’est pas du tout anodin; il s’agit bien de rompre avec le communisme et même avec le socialisme (qui n’a d’ailleurs jamais attiré l’aile ex-démocrate chrétienne des dirigeants du parti). Si on se réfère à la gauche au sens strict (héritage socialiste, y compris la branche communiste issu du Congrès de Livorno des années 1920), il n’y a plus rien de revendiqué au niveau du nouveau Parlement italien.

En fait, on aura plutôt au Parlement une opposition entre deux centres (Parti démocrate et UDC) séparés entre autres par la question de la laïcité et une coalition des droites divisées territorialement. Bref, la « gauche » italienne a devant elle beaucoup, beaucoup, beaucoup de travail.

Fin de campagne… fin de parti (sans e).

La campagne électorale italienne ne s’est guère agité jusqu’à la fin. On pourrait faire une longue liste des commentateurs qui se sont ennuyés. En fait, tout cela a été des plus classiques : W. Veltroni , candidat du Parti démocratique et d’Italie des valeurs, a fait le tour de l’Italie dans un bus. Il me semble bien qu’en 1995-96 R. Prodi avait fait la même chose en pré-campagne, et qu’en 2001, R. Rutelli avait la même chose en train. J’étais d’ailleurs allé voir une étape de ce train en Lombardie. Le symbolisme à l’américaine n’est donc pas très nouveau, j’ai bien l’impression aussi qu’en 2001, R. Rutelli avait prévu de visiter plus ou moins toutes les provinces italiennes comme W. Veltroni.

S. Berlusconi vient de faire sa promesse de dernière minute qui est compréhensible par tout le monde en terme d’argent de la vie quotidienne : il a promis de supprimer la vignette automobile (… comme un vulgaire Lionel Jospin!). En fait, ce qui a manqué dans cette campagne, c’est une invention médiatique quelconque de ce dernier. Il a été plutôt « sottotuono » : qu’aurait-il d’ailleurs pu inventer d’autre après toutes les inventions des campagnes précédentes?

Les forces en dehors de deux grands – « Parti Démocrate » et « Peuple de la Liberté » – ont été complètement étouffées dans les grands médias qui n’ont eu d’yeux que pour ces deux forces. La bipolarisation médiatique est évidente. Le débat le plus politique a été finalement la controverse autour du sort d’Alitalia, qui à ce stade semble devoir être réglé par le futur gouvernement.

A ce stade, deux grandes hypothèses viennent à l’esprit.

Premier cas (le plus probable) : comme d’habitude, les électeurs italiens changent peu leurs orientations politiques d’une élection à l’autre. Dans ce cas, le résultat ne change pas des derniers sondages disponibles. Le « Peuple de la Liberté » gagne à la Chambre des députés, et… après pour le Sénat, c’est la loterie vu le mode de scrutin et les primes régionales de majorité qu’il prévoit. S. Berlusconi peut payer le prix de la loi électorale qu’il a fait lui-même adopter in extremis à l’automne 2005.

Dans ce scénario, l’inconnue n’est autre que l’ampleur de la victoire de S. Berlusconi, qui détermine sa réelle capacité à gouverner. (Sans compter les sénateurs élus par les Italiens de l’étranger et le rôle éventuel des sénateurs à vie…)

Second cas (le moins probable) : un vrai mouvement dans l’électorat s’effectue. Le PdL est finalement plombé par ses ailes perdues (UDC, La Destra) et surtout par l’assimilation « PdL=Berlusconi », qui n’est pas si attirante que cela pour l’électorat (comme l’avaient montré les analystes en 2001 Berlusconi peut aussi être une raison de ne pas voter pour la coalition des droites… pour un électeur d’un parti de droite ou du centre). Le PD apparait symétriquement grâce à W. Veltroni comme autre chose que l’héritier du gouvernement Prodi. Il s’agit de la même tactique que le choix de Rutelli en 2001 pour guider la coalition de l’Olivier. Cela avait failli fonctionner à en croire les courbes de sondages. Donc peut-être que l’autre maire de Rome, du même parti désormais, « peut le faire » (pour reprendre son slogan « si può fare »).

Dans ce cas, si le PD dépasse le PDL à la Chambre des députés, la surprise serait telle (vu les sondages, vu l’histoire électorale précédente) que le résultat du Sénat compterait peu quel qu’il soit: l’aura de S. Berlusconi serait détruite; et, là, on changerait vraiment de période.

Raisonnablement, le second scénario est peu probable, mais qui sait?

Ce qui me parait par contre évident dans cette campagne, ce sont les dégâts sur certains acteurs politiques des choix de coalition et du mode de scrutin. Le PSI (Parti socialiste), qui se présente seul faute d’avoir pu s’allier au PD, va au désastre, sauf miracle : on sent que ce parti, récemment réunifié d’ailleurs, a perdu au jeu des chaises musicales. C’est assez absurde en fait, mais du coup Enrico Boselli, le leader du PSI, tient un discours de désespéré plutôt intéressant, dans la mesure où il dénonce les fausses promesses du PD d’un point de vue « social-libéral » ou l’incohérence de ce parti sur les questions éthiques tiraillé qu’il est entre « teodem » (catholiques intégristes démocratiques en jargon) et « laïcs ». Il parle d’or ce Boselli, mais on ne l’entend pas beaucoup bizarrement. De même « la Destra », qui veut faire survivre le néo-fascisme (modéré), risque énormément dans cette configuration. Pour ces deux partis, les seuils d’accès au Parlement sont tels qu’ils risquent de ne pas les dépasser… sauf surprise majeure. Au Sénat, la plupart des partis en dehors du PDL et du PD risquent de ne pas atteindre les 8% demandés dans une région pour avoir éventuellement des élus. La « Sinistra arcobaleno » (Gauche arc-en-ciel) risque moins la disparition, mais le choix d’un « vieux » leader comme Bertinotti pour un sujet neuf qui prétend défendre les jeunes ne me parait pas des plus adéquats. Ce dernier sujet réussira-t-il à bien faire comprendre la continuité avec les partis associés (RC, PCDI, Verdi, Sinistra democratica)? Je serais curieux de voir l’effet des deux petits partis néo-communistes qui essayent de le concurrencer, et qui eux affichent « la faucille et le marteau » dans leur symbole.

Bref, quelque soit le résultat global, il me semble que certaines traditions politiques jouent leur dernière carte. .. sauf miracle. Dommage.

Un ennui total…

Les 13-14 avril ont lieu les élections générales italiennes anticipées pour cause de dissolution prématurée de la coalition de centre-gauche qui avait gagné d’un cheveu en 2006. Je devrais me passionner pour ce nouveau développement, mais je me sens gagné par un ennui sans nom. Ce qui est étrange, c’est que beaucoup de commentateurs italiens expriment le même sentiment. Ilvo Diamanti, un grand nom de la science politique italienne, semble peiner à écrire ses commentaires pour la Repubblica, les « Mappe ». Il s’ennuie lui aussi, et surtout il semble douter de la pertinence de la science politique ordinaire pour expliquer ce qui se passe. La campagne actuelle n’est en effet pas le mieux en ce qui concerne l’affirmation de la rationalité politique : les deux camps ont explosé en plusieurs factions, ce qui contredit toutes les règles précédemment établies qui avaient si bien été confirmées en 2006 (après 1994, 1996, et 2001). Pour gagner, il faut réunir l’alliance la plus large possible. Cette fois-ci, les deux camps se sont réduits à leur partenaire principal et à de petits alliés, ce qui logiquement promet une défaite au camp le plus divisé, à savoir celui de l’ancien centre-gauche (Olivier). Pourtant, il fait semblant de pouvoir gagner sur la simple vertu de son leader « nouveau », Walter Veltroni, et en dépit du fait qu’il est le sortant au moment où les Italiens sont d’un pessimisme noir foncé sur leur avenir collectif.
I. Diamanti soupçonne qu’à droite au moins les considérations personnelles ont joué un rôle immense, ce qui est confirmé par le leader de l’UDC (catholiques du centre-droit), Casini, dans l’Espresso. La rupture selon lui serait due simplement à l’incompatibilité d’humeur entre lui-même et Silvio Berlusconi. Ce n’est plus de la politique, c’est une scène de ménage; et la situation n’est guère meilleure avec Gianfranco Fini, le leader d’AN, rallié à Berlusconi aprés avoir été fort désagréable avec lui cet automne.
La situation est donc la suivante : ce qui est l’ancien centre-gauche est sûr ou presque de perdre, et l’ancien centre-droit de gagner tout en étant parcouru de rancoeurs diverses et en étant affligé d’un leadership qui ne peut plus durer bien longtemps.
La situation est d’autant plus bloquée que d’aprés les sondages publiées, l’attrait du candidat de centre-gauche tend à baisser, encore plus vite que celui du candidat de centre-droit. En fait, tous les candidats voient leur attrait baisser auprés des électeurs. Ce n’est pas seulement un effet de la campagne qui radicalise les jugements, mais aussi de l’ennui de cette situation. Tous sont des animaux politiques à la longue carrière et tous prétendent incarner le renouveau. On est revenu à la situation d’avant 1992, les cheveux sont gris, les personnages sont des clowns tristes d’une vieille fête qui ne mène à rien, et trop les revoir dans les émissions politiques n’arrange rien.
Ceci étant, les camps en présence sont :
– « le Peuple de la Liberté », le PDL le parti-cartel qui rassemble FI, AN et quelques petits partis divers de centre-droit et d’extrême-droite (sic), allié à la Ligue du Nord au nord du pays et au « Mouvement pour les autonomies » en Sicile;
– le « Parti démocratique », qui fusionne les « Démocrates de gauche » et la « Margherite », allié seulement au parti-personnel « Italie des valeurs », d’Antonio Di Pietro, et ayant absorbé sur ses propres listes, le courant principal des Radicaux (M. Panella et E. Bonnino).
A gauche :
– le cartel « Arc-en-Ciel », qui regroupe les deux partis se revendiquant communistes (RC et PCDI), les Verts (de gauche), et un groupe de scissionnistes des DS ayant refusé le « Parti démocrate »; les plus radicaux de RC présentent en dehors de ce cartel des listes « communistes » maintenues et rénovées.
Au centre :
– le Parti socialiste, qui a refusé de se noyer dans le « Parti démocrate », et qui a un vieux contentieux avec A. Di Pietro et l’ex-majorité du PCI devenue le groupe dirigeant du « Parti démocrate » ;
– l’UDC, un allié historique de S. Berlusconi, ayant fini par rompre avec le dit leader, mais ayant réabsorbé une propre scission qui critiquait le fait de ne pas rompre (« la Rose blanche », sic) et ayant accueilli quelques anciens « populaires » (DC de gauche) insatisfaits du « Parti démocrate ».
A l’extrême-droite :
– un groupe de scissionistes d’Alliance nationale qui reprochent à G. Fini d’avoir renié le fascisme et ses valeurs éternelles (sic); ce groupe dit « la Destra » a été soutenu au départ par S. Berlusconi pour diviser AN et affaiblir G. Fini; aujourd’hui, ce groupe est en opposition frontale au PDL, et joue sa survie; il est à noter qu’ il est constitué de leaders ayant eu une expérience de pouvoir local; une partie de l’extrême-droite (petit-fille du Duce) est elle dans le PDL; les plus radicaux présentent encore d’autres listes séparées.
En fait, tout pourrait s’analyser comme une bataille entre deux systèmes politiques : un système à l’américaine avec deux partis attrape-tout aux programmes presque identiques, et auxquels personne ne peut rationellement ajouter foi, fortement liés à la personnalité « charismatique » de leur leader; un système à l’italienne où les vieilles identités politiques qui ont structuré le jeu depuis les années 1920 ne veulent pas mourir : communistes, fascistes, socialistes, démocrates-chrétiens sont toujours là sous leurs couleurs (parfois sans leur symbole historique : plus de « marteau et faucille » pour la coalition « Arc-en-ciel »), tout en n’ayant eux aussi pas grand chose à proposer de bien crédible au pays.
L’enjeu est donc de savoir si ces vieux partis sauveront encore une fois la mise au point d’empêcher l’américanisation du système politique.
C’est effectivement d’une importance historique en un sens, mais cela m’ennuie quand même. C’est peut-être qu’une telle évolution est promise au pays depuis le début des années 1990. En fait, dans les deux cas, le résultat sera piteux : si les deux grands PDL et PD s’affirment et deviennent à eux deux hégémoniques dans l’électorat, cela sera le triomphe de la politique-spectacle sans contenu et revenant à neutraliser l’arène électorale pour faire les grands choix en terme de politques publiques; si les petits survivent, le blocage qui peut en résulter ne sera guère propice aux avancées vers une Italie mieux gouvernée.
Suite au prochain numéro.