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Stagnation(s) italienne(s) 1990-2010

J’ai profité de ces vacances de février pour aller faire un tour à Rome. Je n’y étais pas retourné depuis de nombreuses années. Je n’ai pas un goût très fort pour l’architecture baroque qui domine la ville, mais cette fois-ci je n’ai pas été déçu. La capitale italienne traduit physiquement l’impression de stagnation qui colle ces temps-ci au pays.  Les transports publics sont toujours aussi étiques et chaotiques, l’espace réservé aux piétons toujours aussi mince.  Les enseignants italiens qui mènent leurs élèves à la découverte de l’Urbs montrent déjà les défauts du revêtement extérieur du bâtiment récemment construit qui abrite les restes de l’Autel de la Paix  de l’empereur Auguste – une des seules nouveautés architecturales marquantes des dernières décennies dans le centre ville.  La photo que j’ai choisie illustre ce sentiment de work (not) in progress que procure la ville.

Comme les élections régionales italiennes approchent (elles ont lieu fin mars), les murs et  tous les autres supports possibles sont couverts d’affiches des candidats à la Présidence d’une région ou à un siège de conseiller régional. Les slogans sont tous plus  risibles les uns que les autres : je n’ai pu m’empêcher de les « taroccare » (modifier comiquement) en pensée à mesure que je les  déchiffrais. Presque tous correspondent en fait au contraire de la réalité (enfin de ce qu’on peut définir comme la « réalité » lorsqu’on a suivi les épisodes précédents de la vie politique italienne). Pour prendre un exemple, le principal slogan du Parti démocratique (PD), la première force d’opposition, se trouve être : « In poche parole un’altra Italia » (En peu de mots, un autre Italie). Le hic se trouve être que les deux dernières années ont montré à qui veut bien s’informer un peu que les élites politiques du PD s’avéraient à l’usage du pouvoir local tout aussi corrompues et inefficaces que celles du camp d’en face. La suprématie morale de la gauche (et du Parti communiste italien d’avant 1990) à laquelle ce slogan fait allusion par routine a vécu.  Le maire PD de Florence vient ainsi de démissionner sur des soupçons de corruption. Le président PD de la région Lazio (Latium) a  dû quitter la vie politique il y a quelques mois parce que, justement, cet homme marié, bon catholique naturellement, fréquentait assidûment des « viados » (transsexuels) et se trouvait du coup soumis au chantage de policiers véreux…  Son principal prestataire de service sexuel est en plus mort peu après la révélation du scandale, sans qu’il y ait apparemment de lien de cause à effet… Cet appel aux transsexuels, semble-t-il fort répandu  parmi les élites (mâles) qui en ont les moyens économiques, n’est pas un signe particulier d’altérité dans le contexte de la Péninsule. C’est désespérément banal. J’ai beaucoup aimé aussi le slogan du leader de « La Destra », Francesco Storace, ex-Alliance nationale, ex-Président de la région Lazio (Latium) pour l’alliance berlusconienne, appuyant sur la permanence de sa cohérence au service du peuple, alors qu’il se rallie cette année, sans doute faute de mieux, au camp qu’il a quitté il y a quelques années.  Le slogan qui m’a fait le plus sourire fut celui de l’Union du Centre (UDC) : « Nous choisissons seulement les meilleurs ». Sur quels critères, ai-je eu envie de demander? Les slogans me sont ainsi apparus comme un florilège d’inversions comiques de la réalité, à croire que les publicitaires en charge des campagnes appliquant tous la même méthode de négation ciblée du défaut principal et bien connu de chaque candidat ou parti (repéré peut-être par des sondages ou focus-group?) aboutissent tous à cet effet d’inversion.

On découvre ces temps-ci tant et tant d’affaires de corruption que l’on se croirait revenu au temps précédent l’immense scandale connu sous le nom de « Mains propres » (1992-1994). Il y a vingt ans à la veille des régionales d’avril 1990,  j’avais eu la même impression que « quelque chose était pourri au royaume du Danemark » – ce qui n’était pas difficile tant c’était le sentiment commun des gens que je rencontrais . Les observateurs italiens voient très bien le parallèle : il faut dire que le travail leur est grandement facilité par l’évidence des récurrences. Un conseiller municipal de Milan, un membre du parti de S. Berlusconi, le Peuple de la Liberté, s’est fait coincer, alors qu’il recevait un pot-de-vin d’un entrepreneur, or ce dernier l’avait dénoncé à la police – le tout ressemble à la mésaventure de Mario Chiesa, le conseiller municipal de Milan, socialiste, pris la main dans le sac lui aussi le 17 février 1992, suite à la dénonciation d’un entrepreneur excédé par le racket à son encontre. Le conseiller municipal d’aujourd’hui, se sentant suivi, a caché les billets derrière le radiateur  des toilettes de la célèbre librairie Hoepli… non sans avoir acheté quelques livres avec l’un des gros billets qu’il venait de toucher pour sa promesse d’aider l’entrepreneur à obtenir des marchés publics. Cette circonstance m’a bien amusé, car cette librairie, extraordinairement bien achalandée, je la connais bien pour y avoir dépensé une bonne part de mes salaires, traitements, indemnités, etc. depuis 20 ans. Moi aussi, j’aurais aimé avoir des billets de 500 euros facilement gagnés à y dépenser. C’est le lieu par excellence de la haute culture livresque du nord du pays… (avec un magnifique stock de nouveautés universitaires anglophones).

Les commentateurs italiens en sont réduits à établir une différence entre 1990 et 2010 en affirmant qu’en 1990, on était corrompu pour financer la vie du parti et qu’en 2010, on le fait simplement pour s’enrichir personnellement. Il est vrai que, pour l’instant, les affaires  évoquées dans la presse ne font pas mention de financement direct de la vie de l’un ou l’autre parti en lice.  Le financement de fait des partis par l’État (sous forme de remboursement des frais de campagne) est en effet plutôt généreux et les partis actuels sont des structures bien plus légères qu’en 1990 (moins de sections par exemple). La distinction s’avère cependant pour le moins fallacieuse : simplement, toutes ces affaires révèlent que les professionnels de la politique en Italie ont des  exigences en matière de revenus particulièrement élevées aussi bien en 1990 qu’en 2010.  Il faut tenir son rang, assumer financièrement ses vices. Tout le discours sur le renouvellement de la politique du début des années 1990 est désormais mort, tout le monde sait, voit, comprend qu’il n’en est rien. Le drame étant que tout le monde (du moins les adultes de plus de 35 ans) se souvient bien de ce qui a été dit alors, il n’est plus possible d’entretenir la croyance en un ailleurs de ce qui existe. L’Italie apparaît du coup pour la suite des temps ce pays où une bonne part des professionnels de la politique en régime électif abusent gaillardement. Pour l’instant, personne ne propose d’en finir avec le régime électif, et d’inventer autre chose, mais cela vaudrait la peine d’y réfléchir…

La vraie différence que je ressens par rapport à 1990 et à mes souvenirs d’alors, c’est l’absence de forces vraiment alternatives à cette pourriture fort bien partagée à droite et à gauche. Je dis pourriture, car comment appeler autrement des entrepreneurs en travaux publics qui rient dans la nuit d’un tremblement de terre (celui de l’Aquila en 2008) à l’idée de tous les profits qu’ils vont pouvoir faire grâce à lui? (Révélation dans la presse via des écoutes de la magistrature rendues publiques récemment). En 1990, il existait, présents de longue date mais exclus du pouvoir local et national, des forces externes, les néo-fascistes du Mouvement social italien à droite, les « Démoprolétaires »(issus des luttes des années 1960-1970) à l’extrême-gauche, et les Radicaux (laïcs, libertaires, libéraux) de Marco Panella au centre-gauche. Les nouveaux venus des Ligues régionalistes du nord faisaient déjà jaser pour leur populisme, xénophobie, racisme, etc., mais elles étaient encore à mille lieux de quelque responsabilité que ce soit. La Ligue Nord (LN)  n’est créé officiellement qu’en février 1991. La Rete, un mouvement politique issu du monde catholique sicilien, en était alors à ses prolégomènes.

Aujourd’hui, la situation politique est caractérisée par l’absence de forces politiques extérieures aux pouvoirs locaux et nationaux. La Ligue Nord (LN) d’Umberto Bossi participe au pouvoir de l’État italien depuis 2001 (avec une interruption en 2006-2008), et ce en coalition avec Silvio Berlusconi. Malgré ses innombrables embardées politiciennes, les diverses dissidences régionalistes de cette dernière n’ont jamais réussi à la concurrencer. Depuis 2008, la LN, bien que minoritaire en voix et en sièges,  semble même dicter sa conduite à S. Berlusconi sur bien des points. L’extrême-gauche, suite à sa participation au gouvernement Prodi en 2006-2008 et à ses défaites successives en 2008/2009, est éclatée façon puzzle. L’extrême-droite, pour partie  assimilée dans le Peuple de la Liberté, idem. Le centre post-démocrate chrétien est toujours en recomposition – ce qui est une situation permanente pour lui depuis 1994! -, incapable de se regrouper entre catholiques en politique comme dans la bonne vieille « Baleine Blanche ». Il ne reste alors que le parti d’Antonio Di Pietro, « Italie des valeurs », pour représenter une alternative un peu radicale à la façon « berlusconisée » de faire de la politique. Cependant, à bien y regarder, ce parti lui-même regroupe des politiciens des plus professionnalisés, et Antonio Di Pietro ressemble  dans son style politique à un Berlusconi d’opposition, une sorte de Savonarole laïc un peu inquiétant comme son prédécesseur ecclésiastique.

Je peux bien sûr ne pas avoir vu monter discrètement une force politique totalement autre dans les arrières-cours de la société italienne. Il existe des tentatives, autour de Beppe Grillo, le comique entré en politique, en particulier, mais cela parait pour l’instant ne pas prendre. Aucun mouvement de masse ne semble en effet se dessiner qui mettrait en cause ce triste panorama, où le renouvellement de la politique des années 1990 a abouti à une accentuation des tendances (précédentes) à une professionnalisation entendue comme recherche à travers la vie politique du plus haut revenu  possible.  Les sondages à l’occasion des régionales de cette année n’indiquent aucun grand bouleversement des rapports de force – même si, peut-être, le Peuple de la Liberté de S. Berlusconi devrait s’affaiblir nettement. De fait, seule la fin de la vie politique de Berlusconi (qui ne peut à ce stade que correspondre à sa mort physique) semble pouvoir faire sortir de cette ère de la stagnation, mais n’est-ce pas là encore une autre illusion?

Et oui, le pouvoir use ceux qui ne l’ont pas…

Et voilà CQFD: Walter Veltroni, le leader du Parti démocrate (PD), a dû se résoudre hier à démissionner suite à la défaite de son parti dans les élections régionales sardes. Défaite qui venait après d’autres défaites (nationales ou locales). Malgré l’insistance d’une partie de la direction du PD de ne pas mettre à exécution sa décision, le dit Walter a décidé d’en finir avec cette fonction de leader du PD. Il a tenu une sorte de meeting d’adieu ce matin, que j’ai pu suivre sur Internet. Pour un démissionnaire, il ne paraissait pas trop malheureux tout de même et gardait son style assez particulier, mélange de rhétorique vraiment creuse  ( le fameux « buonismo ») et de déclarations plus concrètes; par contre, il n’a pas envoyé dire à ses chers collègues de la direction du PD que les conflits entre composantes étaient insupportables, que le projet du PD restait valable car il existait une base plus unie que ses dirigeants. Selon la presse, il en serait presque venu aux mains avec l’un de ceux qui le critiquaient avant sa démission. J’ai surtout été frappé par son discours sur les valeurs; en gros, il a reconnu que  la majorité des électeurs italiens  étaient sur des valeurs à la Berlusconi, que lui-même ne comprenait pas bien pourquoi,  et qu’il fallait reprendre le  chemin d’une conquête de l’électorat électeur par électeur; il a indiqué que celui-ci serait long, et qu’en gros, son successeur quelqu’il soit aurait besoin de temps. J’ai bien peur que ce diagnostic soit exact, mais quelle erreur alors d’avoir fait les choix qu’il a fait depuis deux ans comme plus haut dirigeant de ce parti! Sauf erreur de ma part, W. Veltroni a joué à fond le jeu de la personnalisation du PD autour de sa personne, d’abord par les primaires (qui l’ont « intronisé »), ensuite par la distinction entre le gouvernement de l’Union et le nouveau parti qu’il entendait incarner (composé des principaux soutiens parlementaires de ce même gouvernement), enfin par la référence presque trop évidente pour être rappelé au bipartisme américain (!) qu’il entendait mettre en oeuvre en Italie pour favoriser l’alternance. Et maintenant, notre brave leader du Parti démocrate (dont le nom est une référence appuyée au parti nord-américain, il n’est d’ailleurs pas « socialiste »)  nous dit qu’il faut du temps pour gagner la bataille des valeurs à la base (ah! voici de retour le « parti nouveau » de P. Togliatti…) et qu’il ne faut pas changer de leader après chaque défaite électorale (cela ne se ferait pas dans les autres pays démocratiques, sic….)! Désolé pour lui, mais s’il veut jouer à l’américain comme il l’a prétendu par ailleurs, il faut respecter toutes les règles de ce jeu (peut-être idiot certes), y compris celles qui indiquent qu’une candidature à la charge exécutive suprême (Président, Chancelier, Premier Ministre) se fait une fois le plus souvent, même si  en Italie ses adversaires (Berlusconi, Bossi ou Fini)  ne l’ont pas fait en leur temps (parce qu’eux sont les leaders, ou, de fait les « propriétaires » de leur parti pour deux d’entre eux) .

Par ailleurs, ce même jour, le Parlement italien approuvait la modification de la régle électorale pour les élections européennes de juin 2009, en introduisant par consensus du PDL et du PD (sic) une barre de représentation au Parlement européen pour une liste à 4% des votes valides à l’échelle nationale. Les petits partis à la gauche du PD apprécient bien sûr à la juste valeur ce choix.

Le PD se trouve donc face à son échec électoral et, pour l’heure, sans  plus d’alliés. Les élections européennes s’annoncent donc vraiment comme un calvaire, c’est sans doute ce qui a provoqué la démission de W. Veltroni, qui n’avait sans doute pas envie d’être le capitaine d’une défaite de plus. Mais même sans lui, à court terme, à moins d’une divine surprise, aucun leader historique de l’ensemble DS et DL devenu le PD ne paraît représenter quoique ce soit qui n’apparaisse pas « faisandé », ou inacceptable pour l’une ou l’autre aile du parti. Ilvo Diamanti dans Libération de ce matin soulignait lui aussi l’absence d’offre politique claire, et se montrait trés pessimiste sur l’avenir de la gauche en Italie.

Ce développement laisse de plus ouverte l’hypothèse d’un éclatement du parti entre son aile laïque et son aile catholique. La tentation sera d’autant plus forte qu’aux élections européennes, on a souvent vu des réorganisations entre forces politiques depuis 1979. Cette élection sans enjeu direct de pouvoir national peut en effet servir pour tester une configuration nouvelle auprés de l’électorat – souvent d’ailleurs pour constater que telle ou telle alliance ne fonctionne pas. Les mois qui viennent s’annoncent donc des plus agités pour l’opposition italienne.

Italie : « Le pouvoir use celui qui ne l’a pas »?

Le titre de ce post traduit une phrase fétiche de la politique des années 1980 : « Il potere logora quello che non ce l’ha », le pouvoir use celui qui ne l’a pas. Cet énoncé étrange par rapport à l’intuition ordinaire de l’usure du pouvoir à la fois en terme de consensus électoral et de capacité à penser et à agir était la philosophie, plutôt moqueuse et télévisuelle, de Giulio Andreotti, le célèbre homme politique italien de la « Première République » (1946-1992), revenu sur le devant de la scène (à son corps défendant) grâce au film qui lui est consacré il Divo et qu’il a déclaré ne pas aimer. Ce dernier, alors au sommet de son pouvoir et de son influence, constatait dans ces  déjà lointaines années 1980 que l’opposition, alors constituée essentiellement par le PCI, s’épuisait à force de ne pas avoir le pouvoir, et qu’au contraire, les forces au pouvoir depuis 1947 en Italie, y compris ses hommes, ne cessaient d’en être ragaillardis, y compris au sens physiologique du terme, comme lui-même au demeurant. Je me demande si cette phrase ne vaut pas de nouveau pour décrire la situation politique de l’Italie . S. Berlusconi a personnalisé cette campagne électorale locale en en faisant un test national et en s’engageant personnellement derrière (ou plutôt devant…) son candidat, et il semble vouloir rejouer  à sa manière le rôle des  « (toujours jeunes) vieillards inoxydables » que tenaient il y a longtemps G. Andreotti et quelques autres « jeunes hommes » de plus de soixante ans.

Lors des élections régionales anticipées en Sardaigne, le candidat du centre-gauche (qui rassemblait pourtant sur son nom tous les partis de l’ex-Union  du centre-gauche de 2001-2006) vient de se faire battre plutôt sèchement par le candidat de la droite berlusconienne (elle aussi dans un périmètre large avec les centristes de l’UDC comme soutiens). L’écart entre les deux camps (qui sont donc sur des périmètres semblables à ceux de 2001 ou de 2006) est de presque de dix points.  Le candidat du centre-gauche, le sortant forcé de faire appel aux urnes pour calmer des secteurs rétifs de sa majorité régionale,  était Renato Soru dont le Monde a d’ailleurs fait un propos flatteur il y a peu. Il s’agit du créateur d’une firme internet importante en Italie : Tiscali. En tant que chef d’entreprise, il apparaissait un peu du coup comme un « Berlusconi de gauche ». En tout cas, sa défaite pour le moins sans appel met fin aux spéculations sur son avenir comme possible leader du centre-gauche. Exit Soru…

Cette élection intermédiaire apparait surtout comme une confirmation régionale de ce que les sondages nationaux  montrent depuis au moins six mois, à savoir que le principal parti d’opposition, le Parti démocrate (PD), est en train de s’écrouler dans l’appréciation des électeurs italiens. Selon les premières données à disposition, le PD ne dépasserait même pas les 25% des voix… il aurait perdu en Sardaigne prés de 10 points en moins d’un an.

Cet écroulement tient sans doute à de multiples motifs – dont certains proprement régionaux .  Rappelons-le, R. Soru était le sortant obligé de faire appel aux urnes. La perte du primat du centre-gauche sur la « question morale » joue sans doute son rôle, le caractère peu enthousiasmant d’un leader national comme Walter Veltroni aussi sans doute, mais j’ai l’impression qu’il s’agit avant tout d’un problème d’offre politique au sens de positionnement dans l’espace des choix possibles (au moins fictivement). Le PD n’offre en effet pas pour l’instant l’impression d’une alternative au « berlusconisme ». Cela s’explique largement par le parcours de ses composantes : d’une part, l’ex-majorité du PCI, qui est devenue le PDS puis les DS, s’est complètement ralliée dans les années 1990 au « consensus de Bruxelles »,   dans sa forme vaguement social-démocrate incarnée par la « Stratégie de Lisbonne » en 2000, sans faire jamais l’effort de réfléchir si ce package correspondait bien aux attentes (et aux possibilités) d’une majorité d’Italiens; de l’autre, l’ex-minorité de la DC, la « gauche DC », devenu le PPI, qui a fini par se fondre dans un parti « libéral-démocrate »(DL-Marguerite), est lui aussi sur une ligne semblable de respect pour le « consensus de Bruxelles », suivi avec constance depuis les années 1980.  Cela ne fait pas vraiment rêver, et la droite au pouvoir entre 2001 et 2006 a démontré qu’elle savait elle aussi se couler dans ce consensus européen. En 2008, la droite a tenu un discours qui faisait la démonstration de sa capacité à tenir compte, au moins en paroles, des angoisses des Italiens, et,  si j’ose dire,  cela continue chaque jour depuis le retour au pouvoir de celle-ci : la méthode, qui parait ici si sarkozienne de prise en compte de certains faits divers pour faire à chaque fois une loi, pour prendre des mesures draconiennes, et pour faire tomber dans la sciure toujours fraiche des têtes parmi les responsables, est reprise avec intensité en Italie, au jour le jour, à flux continu (avec l’avantage de l’entrée en vigueur immédiate des mesures grâce aux décrets-lois à valider par le Parlement après 60 jours – ici pas d’effets d’annonce! c’est plus direct et efficace!) , et d’évidence, cela plait : Roberto Maroni, ministre de l’Intérieur léghiste, est la personnalité la plus appréciée du gouvernement. Il ne cesse de décider et de légiférer contre diverses catégories de délinquants, pas seulement d’ailleurs des « délinquants étrangers », et cela semble bien plaire à la majorité de la population, faisant même oublier du coup qu’il est un dirigeant historique de la Ligue Nord, pas en reste lui non plus au fil des ans d’appréciations peu amènes pour le sud du pays et pour ses vices supposés.

Pour finir ce tableau peu réjouissant pour l’opposition, il faut indiquer que cette nouvelle déroute électorale du PD fait ressortir la difficulté de la fusion qu’il représente (pourtant entamée par une liste unitaire aux  élections européennes en 2004, il y a cinq ans donc…) : unir post-communistes et post-catholiques sociaux-libéraux dans la même formation  partisane est a priori une idée généreuse, mais est-elle complètement cohérente? Je ne connais pas en Europe de l’Ouest de parti important qui ait fusionné ainsi une source socialiste (donc laïque et de quelque façon post-marxiste) avec une source clairement sociale-religieuse (catholique ou protestante). Il existe des alliances, mais pas de parti unifié. (Le cas du PS d’Epinay pourrait être un exemple, mais le choix fut alors fait  d’avoir une façade « marxisante »: le PD a lui plusieurs façades!).

Les élections européennes seront d’ailleurs un révélateur du caractère étrange (ou novateur?) du PD : de fait, les élus de ce dernier au Parlement européen sont majoritairement rattachés depuis 2004, soit au groupe du PSE, soit au groupe de l’ALDE (qui fédère les élus ELDR et PDE). La situation est clairement issue du passé, mais que se passera-t-il après juin 2009? Réitérer cette division sur base individuelle cette fois-ci? Faire un groupe au Parlement européen qui serait celui du PSE et du PDE? (ce qui suppose que le MODEM français y entre ou se retrouve seul). Ou inversement, inscrire tous les élus à quelques exceptions prés au groupe ALDE, ce qui suppose de rompre avec le PSE et l’Internationale socialiste (qui ne serait alors presque plus présente en Italie…)? L’absence d’homothétie entre la structure partisane du Parlement européen et celle du PD est tellement flagrante que la tentation va grandir dans les prochains mois de saisir l’occasion pour opérer à l’occasion des Européennes une restructuration sur des bases plus classiques : une partie irait se regrouper sur des bases libérales-laïques-socialistes (avec éventuellement les Verts et des ex-communistes); une autre partie tenterait de refaire la DC avec les cousins de l’UDC, cherchant à profiter de la droitisation du PDL. Ce scénario d’éclatement me parait toutefois hautement improbable tant les acteurs principaux du PD ont investi dans ce rassemblement depuis des années. De fait, le pire qui se profile de plus en plus pour les élections européennes ne va pas manquer de susciter des tensions internes, ce qui risque d’accentuer encore les risques de défaite.

A ce stade, il ne reste plus à l’opposition qu’à espérer que trop de jouissance du pouvoir finira pas affaiblir les coronaires de qui de droit…

Gauche(s) italienne(s), année zéro (ou moins dix?)

Je n’écris pas souvent sur les affaires italiennes dans ce blog. La raison en est une certaine désespérance face à l’évolution de ce pays. De fait, je suis en sympathie avec le sentiment dominant des citoyens italiens, dont tous les sondages à ma disposition montrent qu’ils n’ont guère d’espoir sur leur propre pays.

Plus spécifiquement, si je regarde l’état de l’opposition de gauche à la coalition de Silvio Berlusconi, j’ai l’impression qu’on ne pourrait guère faire pire. C’est sans doute moins que l’année zéro. Résumons :

à l’extrême gauche, la défaite cinglante des élections politiques de 2008 n’en finit pas de produire des effets de dissolution : le dernier en date n’est autre que la nième scission de Rifondazione comunista; prenant prétexte du changement de direction à la tête du journal du parti, Liberazione, la minorité autour du Président de la Région des Pouilles, N. Vendola, a annoncé sa sécession, avec la création d’un autre parti, le RSU, au nom de l' »unité de la gauche »(sic). On ne peut guère rêver pire : on a donc à ce stade au moins quatre petits tronçons de l’ancienne gauche du PCI et de l’extrême gauche des années 1970 : la majorité de Rifondazione qui garde le titre; la minorité (ex-majorité avant 2008) qui crée le RSU; le PCdI issu d’une scission des années 1990; et enfin un morceau de l’ex-majorité du PCI-PDS-DS, qui se nomme « Sinistra democratica », sans compter toute une série de groupusculaires « particules » plus ou moins ultra-orthodoxes (lénino-guévaristes, ou stalino-albanais et autres bolcheviks).

La situation apparait d’autant plus désespérée qu’un accord semble être trouvé entre les deux grands partis, le « Peuple de la Liberté » (PDL) et le « Parti démocrate »(PD), pour réformer le mode de scrutin aux Européennes en introduisant un seuil minimal de 4% des voix au niveau national pour être représenté au Parlement européen. Jusqu’ici, ce mode de scrutin, qui datait de 1979, favorisait la représentation parlementaire des petits partis, on pouvait ainsi avoir un député européen avec moins de 1% des voix. Souvent ce seul élu était aussi pour les petites entreprises partisanes le leader de ce dernier, ou l’un de ses plus importants dirigeants (mais il était peu présent dans les affaires du Parlement européen…). Les différents tronçons de l’extrême-gauche auraient ainsi pu régler leur querelle dans les urnes européennes, « se compter » et avoir des élus tout de même. Là, s’ils vont séparés à la bataille – ce qui à la date d’aujourd’hui est probable-, ils n’auront pas d’élus, sauf miracle électoral improbable pour l’un d’entre eux, ou un petit cartel rassemblant quelques tronçons de ces gens éclatés façon puzzle.

Ce raisonnement s’étend aux Verts et à ce qui reste des héritiers du Parti socialiste italien. Avec une barre à 4%, sans s’insérer dans la liste-cartel du PD, ces petits partis n’auront pas d’élus au Parlement européen. Le grand parti vert européen souhaité par Daniel Cohn-Bendit ne peut sans doute espérer des élus en Italie que s’il va à Canossa auprès du PD. Quant aux socialistes de l’ex-PSI, il leur faut souhaiter la clémence du PD, c’est-à-dire de ces « assassins » du PSI, à savoir l’ex-majorité du PCI… à moins qu’ils essayent une réunification « socialiste » au sens de 1914 avec des ex-communistes.

au centre-gauche, le Parti démocratique, dirigé par Walter Veltroni, ne cesse de perdre du terrain dans les sondages. Il regroupe encore un peu plus d’un quart des intentions de vote en ce début d’année, mais il est désormais le parti auxquels les enquêtés font le moins confiance… Son candidat vient de perdre les élections régionales anticipées dans les Abruzzes. Cette situation s’explique par une absence de ligne politique bien claire, par les rancœurs publiquement exprimés entre dirigeants, et aussi par une incapacité de se débarrasser des « branches pourries ». Aussi bien la Maire de Naples (ex-DC) que le président de Région de la Campanie (ex-PCI) restent à leur poste, alors que la rumeur publique les désigne comme au mieux comme inefficaces dans la lutte contre la corruption dans leur ville et leur région. La « Question morale », qui avait fait le fond de sauce du PCI depuis les années 1970 et celui de la gauche de l’ex- DC dans les années 1990 contre S. Berlusconi, est en train de se retourner contre ceux qui ont utilisé cet argument de la moralisation de la vie politique et de l’administration. Les élections anticipées dans les Abruzzes avaient d’ailleurs été déclenchées par la démission du Président de la Région sous le coup d’une enquête de la magistrature. Il faut noter que le démissionnaire était un ex-socialiste des années 1980. Le PD semble donc à ce stade payer son caractère de parti de gouvernement, surtout au niveau local, depuis les années 1990. La « marque » PD, qui pourtant du passé souhaitait faire table rase et n’a pas trois ans, me semble déjà salie par toutes ces affaires.

A cette incertitude de la ligne politique et à l’incapacité de « nettoyer les écuries d’Augias », s’ajoute la concurrence du parti d’une personne, « Italie des valeurs », d’Antonio Di Pietro; ce dernier prétend représenter le « parti des honnêtes gens » contre S. Berlusconi et tous les corrompus du pays. Il avait eu le privilège d’être le seul parti dont la liste était associé à celle du PD aux élections de 2008, il avait connu une affirmation électorale inattendue à cette occasion en  attirant (déjà) un électorat mécontent du centre-gauche classique.  Depuis cette date, « Italie des valeurs » ne cesse de se distinguer du PD en voulant incarner (le terme est évident) une opposition fanatiquement anti-Berlusconi contre un PD cherchant à construire un bipartisme  (relativement) apaisé. A cette stratégie de distinction, s’ajoute sans doute aussi un élément d’énervement de la part de Di Pietro ; en effet, son propre fils est lui-même inquiété depuis peu par la justice pour des faits de corruption. A. Di Pietro ne cesse du coup d’augmenter la dose de ces critiques à 360 degrés. L’espoir pour le PD réside désormais dans l’auto-délégitimation par histrionisme du personnage, qui tend de plus en plus à ressembler à une sorte de Marco Pannella, le leader des radicaux dans les années 1970-90.

Vu de cette fin janvier 2009, les élections européennes se présentent donc plutôt mal pour toute l’opposition de gauche et de centre-gauche. En même temps, comme dirait Jean-Pierre Dupuy sur le changement climatique, le sens aigu de la catastrophe à venir conduira peut-être à des réactions plus rationnelles.

Du point de vue européen, en l’absence d’éléments nouveaux, la représentation italienne au Parlement italien n’enverrait donc personne ni pour les Verts ni pour la Parti de la gauche européenne. En revanche, un contingent important devrait aller au groupe ALDE, soit du côté ELDR, soit du côté PDE. Il semble en effet que le Parti démocrate n’a toujours pas réglé le problème de son adhésion ou non au Parti socialiste européen. Il se pourrait qu’on renouvelle la situation actuelle : élus pour le même parti en Italie, les députés PD s’inscriraient, soit comme ex-DS au groupe du PSE, soit comme ex-DL (Marguerite) au groupe ALDE tendance PDE, etc. pour les éventuels autres invités de la liste unique…  Cette situation est bien sûr délectable, mais témoigne plus sérieusement de l’hésitation fondamendale sur la ligne du PD : est-ce quand même un parti social-démocrate certes  trés « Neue Mitte » ou « Third Way »? ou est-ce la version italienne d’une nouvelle famille politique, les « Démocrates »? Cela importe sans doute peu aux électeurs italiens, mais cela rendra encore plus difforme la représentation politique italienne au Parlement italien, qui va plus ressembler du coup à celle d’un Pays Balte (avec uniquement des partis de centre ou de droite) qu’à celui d’un grand pays démocratique de l’Ouest européen (France, Espagne, Allemagne, Grande-Bretagne).

De fait, le plus grand espoir pour l’opposition à S. Berlusconi repose dans le contexte et dans la personne même de ce dernier. La crise économique d’ici juin prochain peut s’aggraver assez pour que les électeurs de gauche et de centre-gauche se remobilisent pour exprimer leur désarroi. Plus sûrement, l’opposition peut compter sur les conséquences éventuellement délètères de la création à droite du « Peuple de la liberté ». Normalement ce parti devrait officiellement fusionner dans un congrès le 27 mars FI, AN et quelques autres petites forces. Cette fusion ne va pas pourtant sans frictions entre S. Berlusconi et G. Fini (avec la situation historiquement amusante, qui voit le « post-fasciste » défendre le caractère démocratique, collectif, de la décision dans le futur parti). La fusion se fera sans doute, mais il n’est pas sûr qu’une partie des électeurs, des militants et des dirigeants d’AN, avalent cette couleuvre-là. Cette situation de fusion « malgré-nous » devrait avantager les concurrents de centre (UDC) et de droite (« Ligue Nord », « Droite ») du PDL. Selon les sondages, la « Ligue Nord » réussit actuellement  l’exploit d’ être à la fois au gouvernement avec le PDL et au coeur des protestations des Italiens du nord contre la situation du pays. Je ne sais pas si ce jeu sur deux tableaux pourra durer jusqu’en juin (par exemple sur les problèmes liés à l’immigration), mais, du coup, le PD peut encore rêver d’être au moins le premier parti du pays en juin 2009, même si la gauche et le centre-gauche se révèlent trés minoritaires dans l’électorat.Belle consolation, non?

Business as usual : « S. Berlusconi vs. les juges », épisode 5439.

Suivre la politique italienne au jour le jour depuis quinze ans a fini par me rendre morose sur ce pays : un même scénario se répète à l’infini depuis 1994, « Silvio Berlusconi s’oppose à la magistrature italienne ». Au moment où l’on croyait le conflit enfin apaisé avec le triomphe de la coalition des droites aux récentes élections, triomphe qui aurait dû inciter S. Berlusconi à traiter les affaires judiciaires le concernant par le mépris (et la prescription qui finira bien par arranger tout…), il repart de plus belle à l’attaque de la magistrature (en se disant of course attaquée par elle!). C’est pour le moins lassant. Cette fois-ci, S. Berlusconi a fait voter une loi dite « lodo Alfano », qui garantit une immunité pénale (et pas civile) temporaire aux cinq plus hautes charges de l’Etat italien pendant la durée de leur mandat. Une loi à peu prés similaire (le « lodo Schifani ») avait été votée sous la précédente législature de centre-droit et rejetée par la Cour constitutionnelle italienne sous des motifs pris en compte cette fois qui ne devraient donc pas empêcher l’entrée en vigueur du « lodo Alfano ». Le quatrième gouvernement Berlusconi a aussi décidé de restreindre trés fortement les possibilités pour la magistrature de mettre sur écoutes les suspects lors d’enquêtes, et de punir trés durement quiconque révélerait ou diffuserait de telles écoutes. Il est vrai que certaines écoutes effectuées au détriment de S. Berlusconi auraient à ce qu’on croit comprendre un contenu peu reluisant – y compris sur certains aspects de sa vie privée. Il a par contre échoué à faire voter par le Parlement une norme dite « blocca processi » (stoppe-procès) dont l’absurdité patente ne dévoilait que trop l’aspect d’intérêt personnel qu’elle recelait.

Toute cette activité pour défendre le chef du gouvernement du « risque judiciaire » a déclenché la remobilisation de tous les groupes antiberlusconiens, qui ont organisé le 8 juillet un « No Cav Day » (littéralement « Jour du Pas de Chevalier du Travail »). Ce terme construit sur le modèle du « D-Day » a donné lieu à des tas de déclinaisons politiques en Italie (le « No Tax Day », le « Family Day », etc.) pour nommer une manifestation de protestation organisée par la droite. Les anti-berslusconiens par le titre choisi pour leur propre manifestation se moquent ainsi d’une routine de la droite.

Une manifestation auquel se résumait ce « No Cav Day » en pratique a donc eu lieu Piazza Navona à Rome, manifestation qui, semble-t-il, a eu quelque succès populaire. Le petit parti « Italie des Valeurs », dont le leader est l’ex-juge anti-corruption Antonio Di Pietro, a largement contribué à l’organiser et les critiques habituels de S. Berlusconi (S. Guzzanti, B. Grillo, M. Travaglio, A. Camilleri, etc.) y ont participé , mais pas un seul représentant de la classe dirigeante du Parti démocratique (PD). Cette dernière a d’ailleurs fini elle aussi accusée – y compris G. Napoletano le Président de la République – par certains orateurs pour son attentisme face aux décisions berlusconiennes.

Face à cette situation, S. Berlusconi en a rajouté encore en affirmant qu’une profonde réforme de la justice était plus que jamais nécessaire, et qu’elle devait se faire le plus tôt possible, à savoir cet automne.

A en croire les sondages, ce conflit ne passionne pas les Italiens, et moi non plus. En effet, les divers épisodes de « criminalité en col blanc » dont se serait rendu coupable S. Berlusconi à en croire ses accusateurs ne changent rien au fait proprement politique que, malgré ces accusations (ou à cause d’elles?), il vient de gagner pour la troisième fois des élections politiques « à la loyale ». J’ajoute qu’en Sicile, où le centre-gauche a largement dénoncé depuis 1989 au moins les abus du centre-droit sur un style largement identique aux accusations portées contre S. Berlusconi, les élections régionales, provinciales et communales de cette année ont vu le triomphe du centre-droit. A Catane, le candidat du centre-gauche est même arrivé troisième derrrière celui de « la Destra » (de la droite néo-fasciste)… L’électeur ne semble donc guère apprécier ces dénonciations de la moralité de l’adversaire qui manquent d’un projet clair pour la suite. Le PD semble bien comprendre le piège en évitant de trop s’investir dans l’anti-berlusconisme moralisateur, mais n’a pour l’heure aucun discours crédible à opposer à S. Berlusconi sur le reste des politiques publiques.

Je dois donc me faire une raison : le conflit entre S. Berlusconi et la magistrature demeurera un élément central de la vie politique italienne jusqu’à la disparition politique de ce dernier, ou peut-être jusqu’au moment où l’opposition découvrira un meilleur angle d’attaque plus en phase avec les préoccupations de l’électorat.

Berlusconi troisième et dernier acte.

Et voilà, il a gagné de nouveau, et à la loyale en plus! Silvio Berlusconi vient d’enregistrer une grande victoire électorale pour son cartel électoral, « Peuple de la liberté », « Ligue du nord », et « Mouvement per les Autonomies », il laisse prés de 10 points derrière le cartel « Parti démocrate – Italie des valeurs ».

Pendant la campagne électorale, on a même bien peu parlé de son poids différentiel dans les médias audiovisuels. L' »autorité de garantie pour les communications » s’est plaint (un peu) du déséquilibre dans les médias audiovisuels, mais sans plus et sans grand écho. S. Berlusconi a protesté comme d’habitude contre la « par condicio », la loi qui régule l’équité lors des campagnes électorales, mais en fait il n’a pas plus insisté que cela. Il est vrai que le plus marquant a été la bipolarisation dans les grands médias de la campagne entre S. Berlusconi et W. Veltroni, et les deux leaders des deux grands cartels étaient d’accord pour réduire le débat à eux-mêmes.

De plus, S. Berlusconi n’a rien été obligé de promettre d’extraordinaire, contrairement aux fois précédentes. Il y a indéniablement une réussite personnelle dans tout cela : le lancement à l’automne dernier du nouveau (futur) parti dit « Le peuple de la liberté », depuis une manifestation dans un théâtre situé Place San Babila à Milan, haut lieu de la droite italienne (et surtout de l’extrême-droite), a été une contre-mesure aussi risquée que géniale à la crise de l’alliance « Maison de la liberté ». Les alliés, pourtant publiquement réticents au leadership du vieux leader, ont été obligé de suivre: c’est le cas en particulier de Gianfranco Fini. Il a suivi plus contraint qu’enthousiaste, et il a gagné, car son électorat a suivi lui aussi : du point de vue du positionnement idéologique, il était déjà difficile de distinguer un électeur d’AN et de FI, cela a bien fonctionné finalement, mais AN est décidément le « junior partner » de cette fusion autour de FI. A vérifier lors du processus constituant réel de la nouvelle force politique.

Il a aussi réussi à reconstituer une géographie variable de son système d’alliance, avec la « Ligue du nord » qui l’appuie au nord de Rome et ensuite de Rome au « sud profond » le « Mouvement pour les Autonomies ». Ce dernier est surtout implanté en Sicile, et son leader, Raffaele Lombardo, a remporté rien moins que l’élection pour le poste de Président de la Région (autonome) Sicile avec un écart énorme (60/40). Je suppose que cela va confirmer les analyses de Luca Ricolfi qui insistent sur la nature « anti-centraliste » et « anti-étatiste » de l’électorat des droites rassemblées (en 2006) derrière Berlusconi (ce qui néglige un peu la tendance « étatiste-laziale » d’AN).

Bref, une très belle victoire, logique vu les résultats de l’élection de 2006. Bien qu’il ait été au pouvoir, S. Berlusconi avait failli ne pas perdre. La victoire à la Chambre des député lui avait échappé de 22.000 voix à peine (0,1%) (ce qui correspondait à un parti autonomiste du nord laissé en dehors de la grande alliance d’alors) ; et au Sénat, il avait (presque) arraché l’égalité. Pour ces élections, avec des périmètres d’alliance différents, il gagne nettement dans les deux Chambres. C’est sans appel.

Autre nouveauté que tout le monde signale, et que j’envisageais dans mon « post » précédent : le massacre des petits partis porteurs d’anciennes identités politiques. La surprise, c’est la catastrophe électorale de la « Sinistra arcobaleno ». Je pressentais que Fausto Bertinotti n’était pas très vendeur comme tête de gondole, mais à ce point : le nouveau sujet politique rassemble à peine 3% de voix. En chiffres absolus, ce n’est pas très loin au dessus de « la Destra », l’ultime tentative d’une refondation néo-fasciste. Tout le monde le remarque : les marques électorales du XXième siècle sont en crise. A la gauche de la « Sinistra arcobaleno » (Sa), les résultats sont groupusculaires (ou crépusculaires?), mais ces voix ont manqué à Sa pour atteindre les 4% demandés pour avoir des représentants à la Chambre. Au centre-gauche, la diaspora socialiste récemment réunifiée coule corps et biens avec moins de 1% des voix. Au centre, il faut noter la disparition de l’UDEUR de Clemente Mastella, qui ne s’est même pas présenté aux élections. La tentative de ressusciter le PLI (d’avant 1994) a fini avec 0,3% des voix, et la plupart des petites entreprises de survie des anciennes enseignes se sont ralliées soit au PDL soit au PD quand la porte leur a été ouverte. Seuls la diaspora démocrate-chrétienne possède encore une enseigne : l’UDC de Casini (allié avec ses propres scissionnistes de la « Rose blanche ») sauve les meubles. Elle dépasse les 5% des voix. A droite, la tentative de reconstituer une droite néo-fasciste parlementaire échoue, et à l’extrême de l’extrême-droite, le « FN » fait un beau flop.

En résumé, tout ce qui n’a pas été rénové disparait, et ne survit que les deux forces issues de la crise des années 1980-90, « Ligue Nord » d’un côté, et « Italie des valeurs » de l’autre : le représentant des prolétaires nordistes en colère et celui des honnêtes gens en colère avides d’ordre et de légalité de l’autre. Les deux grands partis « Pd » et « Pdl » eux affirment leur nouveauté, leur positionnement l’un vis-à-vis de l’autre. Ils sont deux grands chaudrons où il serait intéressant de regarder les ingrédients, fort étonnants parfois. Ainsi Lamberto Dini, un traître au berlusconisme de 1995 à 2007, se retrouve dans le « PdL », et il en a défendu les raisons lors de cette campagne. Il faut savoir pardonner les offenses et « retourner sa veste » comme dit la chanson…

Dernière remarque : en France, on parle souvent pour l’alliance « Parti démocratique et Italie des valeurs » de la gauche. Il s’agit d’un simplification : de gauche au sens traditionnel du terme, il n’y a qu’une partie des dirigeants du PD, qui viennent effectivement de l’ex-majorité du PCI (d’avant 1990), mais pour le reste, on peut en douter. Le choix du mot de « Parti démocrate » pour se nommer n’est pas du tout anodin; il s’agit bien de rompre avec le communisme et même avec le socialisme (qui n’a d’ailleurs jamais attiré l’aile ex-démocrate chrétienne des dirigeants du parti). Si on se réfère à la gauche au sens strict (héritage socialiste, y compris la branche communiste issu du Congrès de Livorno des années 1920), il n’y a plus rien de revendiqué au niveau du nouveau Parlement italien.

En fait, on aura plutôt au Parlement une opposition entre deux centres (Parti démocrate et UDC) séparés entre autres par la question de la laïcité et une coalition des droites divisées territorialement. Bref, la « gauche » italienne a devant elle beaucoup, beaucoup, beaucoup de travail.

Fin de campagne… fin de parti (sans e).

La campagne électorale italienne ne s’est guère agité jusqu’à la fin. On pourrait faire une longue liste des commentateurs qui se sont ennuyés. En fait, tout cela a été des plus classiques : W. Veltroni , candidat du Parti démocratique et d’Italie des valeurs, a fait le tour de l’Italie dans un bus. Il me semble bien qu’en 1995-96 R. Prodi avait fait la même chose en pré-campagne, et qu’en 2001, R. Rutelli avait la même chose en train. J’étais d’ailleurs allé voir une étape de ce train en Lombardie. Le symbolisme à l’américaine n’est donc pas très nouveau, j’ai bien l’impression aussi qu’en 2001, R. Rutelli avait prévu de visiter plus ou moins toutes les provinces italiennes comme W. Veltroni.

S. Berlusconi vient de faire sa promesse de dernière minute qui est compréhensible par tout le monde en terme d’argent de la vie quotidienne : il a promis de supprimer la vignette automobile (… comme un vulgaire Lionel Jospin!). En fait, ce qui a manqué dans cette campagne, c’est une invention médiatique quelconque de ce dernier. Il a été plutôt « sottotuono » : qu’aurait-il d’ailleurs pu inventer d’autre après toutes les inventions des campagnes précédentes?

Les forces en dehors de deux grands – « Parti Démocrate » et « Peuple de la Liberté » – ont été complètement étouffées dans les grands médias qui n’ont eu d’yeux que pour ces deux forces. La bipolarisation médiatique est évidente. Le débat le plus politique a été finalement la controverse autour du sort d’Alitalia, qui à ce stade semble devoir être réglé par le futur gouvernement.

A ce stade, deux grandes hypothèses viennent à l’esprit.

Premier cas (le plus probable) : comme d’habitude, les électeurs italiens changent peu leurs orientations politiques d’une élection à l’autre. Dans ce cas, le résultat ne change pas des derniers sondages disponibles. Le « Peuple de la Liberté » gagne à la Chambre des députés, et… après pour le Sénat, c’est la loterie vu le mode de scrutin et les primes régionales de majorité qu’il prévoit. S. Berlusconi peut payer le prix de la loi électorale qu’il a fait lui-même adopter in extremis à l’automne 2005.

Dans ce scénario, l’inconnue n’est autre que l’ampleur de la victoire de S. Berlusconi, qui détermine sa réelle capacité à gouverner. (Sans compter les sénateurs élus par les Italiens de l’étranger et le rôle éventuel des sénateurs à vie…)

Second cas (le moins probable) : un vrai mouvement dans l’électorat s’effectue. Le PdL est finalement plombé par ses ailes perdues (UDC, La Destra) et surtout par l’assimilation « PdL=Berlusconi », qui n’est pas si attirante que cela pour l’électorat (comme l’avaient montré les analystes en 2001 Berlusconi peut aussi être une raison de ne pas voter pour la coalition des droites… pour un électeur d’un parti de droite ou du centre). Le PD apparait symétriquement grâce à W. Veltroni comme autre chose que l’héritier du gouvernement Prodi. Il s’agit de la même tactique que le choix de Rutelli en 2001 pour guider la coalition de l’Olivier. Cela avait failli fonctionner à en croire les courbes de sondages. Donc peut-être que l’autre maire de Rome, du même parti désormais, « peut le faire » (pour reprendre son slogan « si può fare »).

Dans ce cas, si le PD dépasse le PDL à la Chambre des députés, la surprise serait telle (vu les sondages, vu l’histoire électorale précédente) que le résultat du Sénat compterait peu quel qu’il soit: l’aura de S. Berlusconi serait détruite; et, là, on changerait vraiment de période.

Raisonnablement, le second scénario est peu probable, mais qui sait?

Ce qui me parait par contre évident dans cette campagne, ce sont les dégâts sur certains acteurs politiques des choix de coalition et du mode de scrutin. Le PSI (Parti socialiste), qui se présente seul faute d’avoir pu s’allier au PD, va au désastre, sauf miracle : on sent que ce parti, récemment réunifié d’ailleurs, a perdu au jeu des chaises musicales. C’est assez absurde en fait, mais du coup Enrico Boselli, le leader du PSI, tient un discours de désespéré plutôt intéressant, dans la mesure où il dénonce les fausses promesses du PD d’un point de vue « social-libéral » ou l’incohérence de ce parti sur les questions éthiques tiraillé qu’il est entre « teodem » (catholiques intégristes démocratiques en jargon) et « laïcs ». Il parle d’or ce Boselli, mais on ne l’entend pas beaucoup bizarrement. De même « la Destra », qui veut faire survivre le néo-fascisme (modéré), risque énormément dans cette configuration. Pour ces deux partis, les seuils d’accès au Parlement sont tels qu’ils risquent de ne pas les dépasser… sauf surprise majeure. Au Sénat, la plupart des partis en dehors du PDL et du PD risquent de ne pas atteindre les 8% demandés dans une région pour avoir éventuellement des élus. La « Sinistra arcobaleno » (Gauche arc-en-ciel) risque moins la disparition, mais le choix d’un « vieux » leader comme Bertinotti pour un sujet neuf qui prétend défendre les jeunes ne me parait pas des plus adéquats. Ce dernier sujet réussira-t-il à bien faire comprendre la continuité avec les partis associés (RC, PCDI, Verdi, Sinistra democratica)? Je serais curieux de voir l’effet des deux petits partis néo-communistes qui essayent de le concurrencer, et qui eux affichent « la faucille et le marteau » dans leur symbole.

Bref, quelque soit le résultat global, il me semble que certaines traditions politiques jouent leur dernière carte. .. sauf miracle. Dommage.