Archives de Tag: photographie

Premières notes sur l’agression contre Silvio Berlusconi

Il n’y a pas que la sociologie qui soit un sport de combat, la politique aussi. Le « meilleur Président du Conseil que l’Italie ait connu en 150 ans » (selon ses propres dires) a été agressé hier lors d’un meeting à Milan sur la place du Dôme. Un homme de 42 ans, ayant des problèmes psychiatriques selon la presse, a utilisé une statuette souvenir du  Duomo pour frapper très violemment S. Berlusconi au visage.  Celui-ci n’a pas perdu connaissance, mais a dû être transporté d’urgence dans le meilleur hôpital de la ville. L’agresseur a immédiatement été arrêté, et a reconnu son geste. A priori, il ne s’agit pas d’un attentat « terroriste » (au sens de geste organisé avec une fin politique précise), ou alors il est le fait d’une cellule dormante post-situationniste : en effet, agresser le Président du Conseil italien,  grand pécheur devant Dieu, mais premier protecteur de l’Église catholique italienne et de la morale traditionnelle avec une statuette sûrement fort kitsch de la cathédrale de Milan, cela confine au happening actionniste à la Viennoise (avec une victime non consentante toutefois). Ou  faut-il croire à la vengeance immanente des choses? La statuette kitsch comme acteur  d’un réel qui nous enrôle?

Je ne me lancerais pas ici dans de grandes digressions sur la violence politique en Italie, mais je voudrais faire noter quelques circonstances bien particulières de cette agression :

– l’agression a eu lieu à la fin d’un meeting du parti de S. Berlusconi sur la place principale de la ville de Milan. Cette ville, capitale économique et politique du nord du pays,  reste le fief incontesté de ce parti depuis les années 1990.  Lors de la campagne des élections européennes (vus les divers scandales en cours), S. Berlusconi avait renoncé à tout grand meeting. Nous sommes désormais dans la préparation des régionales du printemps prochain. Participer à un meeting à Milan, dans un lieu public ouvert à tous, apparait comme une démonstration de force, de lien avec la base, avec ce peuple de la liberté que défend S. Berlusconi. Contrairement à la France où les meetings des partis de gouvernement se font toujours entre quatre murs, S. Berlusconi (comme les autres leaders de partis italiens) poursuit cette vieille tradition démocratique de montrer sa force en ville; je ne saurais  par ailleurs trop expliquer à un lecteur français la force symbolique d’un meeting sur la place du Dôme à Milan, mais je dirais simplement que c’est l’un des lieux majeurs de l’histoire politique italienne depuis au moins 1890. Pendant le meeting lui-même, des groupes essayent de contester le Président du Conseil, et celui-ci réagit de la tribune avec sa verve habituelle. Il est d’évidence en pleine forme. Tout se passe bien donc, S. Berlusconi montre donc qu’il peut encore (malgré l’âge,  son divorce, les scandales, les procès, les problèmes avec une partie de sa propre majorité) « aller au contact », qu’il n’est pas enfermé dans ses palais. C’est à la fin du meetings lors du bain de foule qui suit nécessairement ce genre de show, visant à démontrer la nature charismatique du personnage autour duquel a lieu  la réunion publique, qu’une personne s’approche assez de S. Berlusconi pour le  frapper au visage. La réaction de ce dernier et de ses proches parait étonnante au regard de ce qui se passerait ailleurs : dans un premier temps, son escorte (qui a gravement failli, pour ne pas dire plus) le met dans sa voiture, mais, dans un second temps, S. Berlusconi, le visage en sang (qui fait vraiment peine à voir), ressort du véhicule pour montrer qu’il vit encore (ou du moins qu’il n’est pas gravement blessé). Tout l’ordre politique italien reposant sur sa seule personne, avant d’aller se faire soigner, S. Berlusconi garde le réflexe de se montrer au peuple, à son peuple,  le fameux peuple de la liberté, les sympathisants l’encouragent. Le Roi vit, il n’est que blessé, longue vie au Roi! Vite châtions les coupables!

– les images de Silvio Berlusconi après l’agression sont pourtant terribles. Depuis 1994 et son entrée en politique, ce dernier contrôle son image publique de manière obsessionnelle. Marco Belpoliti dans le livre Il corpo del capo (Ugo Guanda Editore, Parme, 2009) a synthétisé tout cet aspect visuel-corporel de la carrière de S. Berlusconi,  cela commence  d’ailleurs bien avant son entrée en politique dès les années 1970 quand il n’est encore qu’un constructeur immobilier parmi d’autres et qu’il s’attache les services d’un photographe pour devenir (déjà) une icône. Ce petit livre de 150 pages a d’ailleurs connu cette année un extraordinaire succès de librairie. Pour la première fois (à l’exception des photos volées le montrant en galante compagnie), le corps de S. Berlusconi est montré pour ce qu’il est  aussi : celui d’un homme de 70 ans. Toutes les sécurités visant à présenter toujours une bonne image  publique ont sauté. Son visage, tel qu’il a été photographié et filmé hier, offre aux voyeurs que nous sommes tout ce que S. Berlusconi a toujours voulu ne pas paraitre, un être  affaibli et peu séduisant. Il ne fait aucun doute que la médecine et les soins divers rendront à S. Berlusconi son visage normalement amélioré, mais le mal est fait. Bien sûr, ses partisans et sympathisants vont se rallier à lui, sa popularité mesurée par les sondages devrait augmenter temporairement,  les responsables moraux de l’attentat (« juges rouges » par exemple) seront vilipendés, des mesures de sécurité plus strictes vont être prises, et cela ne se reproduira pas, mais il reste que cet attentat l’a montré dans toute sa faiblesse. Il doit en être bien conscient, et je suppose qu’il va tout faire pour relancer son image de roc inébranlable que personne, surtout pas les traitres dans son propre camp, n’abattra. Cette agression se situe en effet dans un contexte où beaucoup de gens attendent sa fin, et où personne n’est dupe de cette attente.

– enfin, selon la presse italienne, l’agresseur est un homme de 42 ans, ayant eu des problèmes psychiatriques depuis 10 ans,  vivant dans la périphérie milanaise, travaillant comme graphiste dans l’entreprise de son propre père. La presse a retrouvé des inventions artistiques de cette personne datant d’il y a une quinzaine d’années (merci les archives électroniques). Là encore, si ces informations sont véridiques, la cellule dormante post-situationniste a frappé fort : on aurait l’artiste raté qui frappe le plus grand artiste que l’Italie ait connu depuis 150 ans, celui qui dépasse Marcel Duchamp, Andy Warhol et tous les autres de mille coudées. Artiste qui va intégrer à son œuvre même cet incident.

Ceci étant dit, bon rétablissement Silvio!

Ps. Marco Belpoliti a écrit à  chaud une analyse ici : il remarque de même le geste de défi de S. Berlusconi qui ressort de sa voiture pour attester de sa survie auprès de ses partisans, en rupture bien sûr avec la scénographie américaine du Président victime ou presque victime d’un attentat.

Publicités

« Les Parisiens sous l’Occupation » (II)

L’exposition « Les Parisiens sous l’Occupation » est effectivement l’objet d’une polémique plus large que je ne l’avais pensé au départ. D’après le Monde, une querelle familiale se place en arrière-plan entre les différents enfants de Zucca. J’ai appris aussi que le très courageux Jean-Pierre Azéma se désolidarise complètement de cette exposition, dont il a préfacé pourtant le catalogue avec les mots rappelés dans le premier post que j’ai consacré à ce sujet. Il ne veut sans doute pas cautionner de son autorité une exposition qui « sent le souffre ». Mais va-t-il rembourser la (petite) somme reçue pour la Préface? Va-t-il exiger qu’on arrache les pages qui le concernent des catalogues encore en vente? Attitude un peu légère tout de même – mais être soupçonné de négationnisme rampant, cela ne pardonne pas de nos jours! Cela me fait penser à ces scènes de la vie culturelle en Union soviétique ou dans ses satellites où chacun laisse (prudemment) seul celui qui a eu le malheur de s’écarter (sans le vouloir) de « la ligne ».

Ceci étant, en regardant les réactions des internautes aux articles publiés sur le sujet dans le Monde et Libération, j’ai constaté que bien des réactions vont dans le sens d’un appel à ne pas croire les visiteurs pour plus désinformés qu’ils ne le sont. Il y a quelques personnes appelant toutefois à plus de pédagogie, de mise en forme historique, essentiellement en pensant aux « jeunes », mais le ton dominant parait être celui de la plainte contre le « politiquement correct ». J’ai même eu l’impression que Pierre Marcelle, dans Libération toujours, prenait plutôt position pour la liberté du regard du spectateur, qui saurait bien juger sur pièce. Il y a aussi des internautes qui pensent, comme moi, que cette exposition peut aussi renvoyer à notre condition présente de privilégiés dans un monde de grandes souffrances.

Bref, ces réactions sont plutôt rassurantes, même si en pratique les autorités parisiennes redoubleront de prudence pour tout ce qui concerne cette période. L’adjoint au maire de Paris, Christophe Girard, qui a tout déclenché, a déjà annoncé « quelques procédures » supplémentaires, quelque Comité super-Théodule d’experts chargé de vérifier qu’un adolescent ne puisse pas éventuellement croire que tout alla bien entre 1940 et 1944… Je veux bien que l’Education nationale ait des lacunes, mais tout de même! Et, de toute façon, quel adolescent sous-éduqué irait voir non accompagné d’un adulte ce genre d’exposition? Quel adulte n’a pas entendu parler en mal de l’Occupation? A ce compte-là, je serais aussi pour l’interdiction aux mineurs de tout film sur la période à valeur comique : la très lénifiante Grande Vadrouille par exemple ou le presque négationniste Papy fait de la résistance. En fait, en écrivant ces lignes, je me dis qu’il s’agit à peine d’une hypothèse d’école. Peut-on faire rire de l’Occupation et de la Résistance? N’est-ce pas du négationnisme subtil?

Plus encore, toute cette polémique part de la croyance en un ancrage de notre morale dans le passé, dans cette Seconde Guerre Mondiale qui instituerait encore les coordonnées de notre présent, dans le bien et dans le mal. Cette vision me parait nécessairement en voie de dépassement, parce des acteurs historiques apparaissent qui n’ont pas grand chose à voir avec cette guerre mondiale-là. Pour ne prendre que l’exemple le plus criant, quel fut le rôle de l’Islam politique dans cette guerre? Un rôle marginal pour le moins, or il est au centre de notre présent. De même, parlait-on alors de global warming? d’épuisement de certaines ressources naturelles? Connaissait-on l’ubiquité d’Internet? Bref, laissons désormais à l’histoire ce qui à l’histoire.

« Les Parisiens sous l’occupation ».

L’exposition « Les Parisiens sous l’occupation », organisée ces temps-ci par la Bibliothèque historique de la ville de Paris » ,donne lieu à une polémique typique de notre temps, où le citoyen est sensé être stupide et sans esprit critique. Cette exposition montre un échantillon des photographies prises par un certain André Zucca à Paris pendant la période 1941-1945. Ces photos sont exceptionnelles parce qu’elles sont en couleur, suberbement rénovées par les moyens de la technique moderne, et qu’elles sont totalement décalées par rapport à ce qu’on attendrait (pas de file d’attente, pas d’otages, de Juifs déportés). Elles montrent un Paris ensoleillé (à cause de la sensibilité de la pellicule couleur alors disponible), où les gens vaquent à leurs petites occupations. On voit même des gens prendre des bains de soleil en bord de Seine. Les occupants allemands sont bien présents, mais sous la forme d’une ville destinée au repos du guerrier (« Soldatenkino » par exemple). Je n’ai à ma disposition que le livre-catalogue de l’exposition, mais, pour moi, cette exposition est un double témoignage sur une des réalités de l’Occupation, la poursuite de la vie ordinaire, et sur la qualité d’un regard photographique aux prises avec les débuts de la couleur.

Du coup, j’ai été vraiment déçu de ce fait d’entendre l’historienne Annette Wievorka sur France Inter dans le « 7-10 » entamer le couplet du « il aurait fallu mieux encadrer par du travail historique cette exposition », dont le catalogue d’après lequel elle disait juger (faute d’avoir eu le temps d’aller voir l’exposition), qui selon elle ne comportait aucune intervention d’historien. Or dans le livre, il y a une préface de Jean-Pierre Azéma (p.5-11), l’historien qu’on ne présente plus, où les choses sont clairement dites pour qui veut bien se donner la peine de lire. Je cite : « André Zucca avait réalisé pour Signal suffisamment de reportages photos sur la LVF, sur les destructions des bombardements anglo-saxons, sur la Relève (qu’il a sans doute approuvée), sur l’échec anglo-canadien à Dieppe, puis sur le retour des prisonniers de la région libérés par Hitler, pour être arrêté en octobre 1944 (p.11). »

On ne peut pas donc dire que le lecteur du catalogue ne soit pas prévenu sur la position historique de celui qui a pris ces photos. Un collaborateur. Simplement on semble supposer que les visiteurs sont en moyenne tellement stupides qu’ils vont tous croire que, comme dirait J.M. Le Pen, l’occupation allemande ne fut pas bien terrible.

Cette remarque déplacée de l’historienne tient peut-être à une inimitié avec J.P. Azéma ou à une lecture trop rapide de l’ouvrage consulté en passant dans une librairie. Pour ma part, j’y vois plutôt un exemple de cette tendance actuelle à instrumentaliser les « années noires », qui sont devenus un fond de commerce de moralisation supposée d’une société (actuelle) qui n’est guère morale, et surtout d’une tendance à croire les visiteurs d’une telle exposition assez imbéciles pour ne pas se rendre compte du statut de ces photos. Qui irait donc voir une telle exposition sans savoir déjà ce qu’est l’Occupation? Qui va y aller par hasard sans rien savoir de cette époque? Et même, qui ne remarquerait pas tous ces soldats en uniforme allemands qui traînent dans les photos, y compris sur la couverture fort bien choisie?

A noter dans le Monde, il y a eu un article de Philippe Dagen contre cette exposition qui louait au contraire le travail de C. Boltanski, l’artiste contemporain, avec justement un « travail » autour du fameux magazine Signal mis en contrepoint avec les horreurs des Camps. Pour ma part, j’y vois un double affrontement : entre les historiens de la photographie et entre les historiens de l’art, mais aussi entre ceux qui croient que le public est subtil et ceux qui, en fait, croient qu’il faut lui souligner au marqueur les faits pour qu’il comprenne. En fait, cet art, qui utilise le malheur pour nous en faire prendre conscience, me semble de plus en plus comme une simple « instrumentalisation du malheur », qui suspend le jugement esthétique. Bref, nous acceptons de l’art trés mauvais qui, en fait, se répète depuis au moins trente ans, parce qu’il s’agit de « dénoncer l’innomable ». A mon avis, les photos de Zucca ont un effet plus fort encore : elles montrent que la vie (bourgeoise en particulier) suivait son cours alors même que des choses horribles se passaient non loin de là. Cela reste de fait un message pour nous dans le présent : la vie ne suit-elle pas son cours alors même que des gens souffrent et meurent partout sur la Terre? (Est-ce là un raisonnement trop subtil pour le citoyen normalement éveillé?)

Dernier point : cette intervention d’A. Wiervorka s’est faite à France-Inter parce que les historiens y étaient invités ès qualités, car la communauté historienne se mobilise contre des amendements « historicides » du Sénat pris dans la nouvelle loi sur les archives (qui les fermeraient de fait désormais sur un délai de 75 ans). La remarque avait donc été précédée par un plaidoyer pro domo pour la neutralité scientifique de l’historien, avec l’aide de Benjamin Stora, l’autre invité. Or nos historiens du contemporain jouent double jeu: en réalité leurs travaux n’ont d’intérêt que parce qu’ils ne sont pas neutres politiquement, en particulier sur la période de Vichy ou sur la guerre d’Algérie, parce qu’ils révèlent les côtés obscurs de l’Etat et de la politique. Il n’est pas étonnant alors que quelque Sénateur, revanchard ou prudent sur sa réputation future, ait décidé de leur clouer le bec, en les coupant de leurs chères archives.

Plus encore, je vois dans les amendements sénatoriaux une conséquence de la notion de plus en plus courante d’imprescriptibilité de certains crimes, du refus de l’oubli. A ce compte-là effectivement, dans un monde où l’on n’oublierait rien des crimes et méfaits antérieurs des personnes et des institutions, les archives deviennent un lieu de forte tension. Il vaut mieux les fermer pour tout ce qui concerne l’histoire vivante. Qu’on me comprenne bien, je suis pour l’ouverture la plus large des archives le plus tôt possible, mais je veux souligner que cela est loin d’être politiquement neutre et que la donne a changé avec l’idée de juger les criminels trés longtemps aprés les faits ou d’imputer à des institutions actuelles des responsabilités (morales ou pécuniaires) de faits qui se sont produits il y a longtemps commis par l’institution ou les institutions dont elles ont repris l’héritage (économique en particulier). Le sentiment de justice exige peut-être une telle imputation, mais il ne faut pas s’étonner alors d’une volonté de certains d’empêcher désormais toute imputation fondée sur des archives.