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Jeunes candidats chercheurs, rassurez-vous, vous pourriez être italiens.

L’Italie est réputée depuis au moins deux décennies pour le médiocre état de ses Universités et de sa recherche publique, et surtout pour leur sous-financement chronique. Toutes les comparaisons internationales disponibles insistent sur ce point.

Il semble que l’actuel gouvernement Berlusconi veuille ajouter un épisode à cet saga.  D’ultérieures restrictions budgétaires sont à prévoir pour le monde universitaire sur les trois prochaines années. Le gouvernement propose, semble-t-il pour compenser ces restrictions, de rendre possible la transformation des Universités en fondations de droit privé; celles-ci pourraient recevoir des fonds du secteur privé (ce qui ne va pas de soi sachant l’appétence des entreprises italiennes pour la recherche).  La crainte est bien sûr que ces Universités soient obligées d’augmenter leur frais de scolarité et surtout de ne se consacrer qu’aux études réputées rentables par les entreprises les finançant. Dans l’immédiat, le gouvernement propose de ne remplacer que 20% des personnels universitaires statutaires partant en retraite, soit 1 sur 5. Oui, vous avez bien lu, 1 sur 5. Sachant que déjà actuellement le personnel non statutaire (les « precari ») assure souvent le gros de l’activité pédagogique et scientifique des Universités, on peut imaginer l’impasse dans lequel se trouvent ces mêmes « precari ». C’est d’autant plus troublant qu’en même temps le gouvernement prétend résorber ce même précariat, avec des régles au byzantisme étudié par un fonctionnaire sorti de l’imagination d’un Kafka sous acide. Cela vaut aussi pour les grands organismes de recherche public. Leur titularisation dans un statut s’enfonce donc dans le néant à grande vitesse, sauf pour une infime minorité de « salvati » (sauvés comme dirait Primo Levi pour un sujet plus grave). De toute façon, il semble qu’un ministre ait comparé les chercheurs à des « mercenaires » qui vont et qui viennent, et qu’un poste fixe pourrait endormir. (Comme dirait L. Parisot rien ne dure en ce bas monde… )

Je ne vous étonnerai pas en disant que les personnes concernées protestent hautement . Menacés dans leur existence et leur avenir, elles multiplient les manifestations (peu relayées par la presse) et les sites Internet pour informer de leur sort (cf. pour une avalanche de liens ). La situation est d’autant plus grave  que la durée des études en Italie tend souvent à produire des « precari » à des âges plutôt avancés (35 ans et plus) parmi les « jeunes chercheurs ». Leur reconversion semble dès lors des plus difficile , voire impossible, à     l’âge où l’on est déjà un « vieux con » pour les entreprises. (Plus généralement, sur le marché du travail italien, le recrutement sur un  travail précaire s’arrête à la quarantaine; au delà si l’on doit encore être précaire, plus personne ne veut de vous.)

Etant donné que cette politique va à l’encontre de tout ce qui peut raisonnablement être considéré comme la défense de l’Italie dans l' »économie de la connaissance » prévue par la Stratégie de Libonne, même si tout cela est présenté par le gouvernement italien comme un moyen de se préparer à de tels défis en « rationalisant » le monde universitaire et académique en lui trouvant de nouvelles ressources ailleurs que dans les poches vides de l’Etat, j’y vois aussi un moyen pour les dirigeants actuels d’en finir avec le monde de la science et de la haute culture. Ce « massacre des élites » (universitaires) tient beaucoup au fait que la base sociale, économique, morale des droite italiennes se trouve peu à l’Université – même s’il existe des universitaires de droite, même s’il existe des militants étudiants de droite. Les universitaires forment un monde un peu incompréhensible dont on se débarasserait d’autant plus volontiers que le barycentre social du centre-gauche se trouve dans l’Université ou plutôt dans les personnes issues d’une éducation universitaire qui sont le seul point fort électoral de la gauche modérée (la génération éduquée dans les années 1960-1970). Les universitaires ou les hommes de haute culture ont fourni d’ailleurs de solides opposants à la personnes de S. Berlusconi : des professeurs d’Université formaient d’ailleurs la base du mouvement des « Girotondi » (les rondes) dans les années 2003-04.

En même temps, face à ce désastre, je ne peux manquer de me dire que cela a toujours été le cas.  Cette impasse sur le recrutement de statutaires était déjà en cours au début des années 1990, et les actuels  (rares et âgés) titulaires  racontent volontiers qu’ils sont arrivés bien tard dans leur vie là où ils sont. Vu la structure mandarinale et gérontocratique marquée de l’Université italienne (pour ne pas parler de quelques abus clientélistes, voire maffieux, de ci de là), il devrait apparaître à toute personne raisonnable comme absurde de vouloir faire carrière dans un tel système. De nombreux brillants éléments issus de la Péninsule ne se sont  d’ailleurs pas gênés pour le comprendre et font d’ailleurs carrière dans le monde anglo-saxon (ou en France). Face à cette impasse durable, je me suis toujours demandé comment une partie des jeunes Italiens les plus brillants s’aveuglaient tout de même sur leurs chances de réussite, et continuaient à faire vivre ce système inique. En même temps, quand j’essaye d’expliquer le plus honnêtement possible à mes propres étudiants ce qui les attend en réalité avant d’avoir une « certitude » sur leur avenir (ce qui est peut-être le problème, mais nous sommes dans une société sans pitié…), je sens bien qu’ils me croient à moitié. Il y a toujours, comme face à une épidémie, l’optimisme de celui qui pense qu’il va s’en sortir tout de même. Cela doit être un peu du même ordre en Italie. « Ils ne mourraient pas tous, mais tous étaient frappés. »

Cette crise de l’Université italienne n’est pas sans rapport avec l’attitude du gouvernement italien sur le « Plan climat » de l’Union européenne au Conseil européen des 15/16 octobre. Ce dernier voudrait des accomodements dans la mesure où il a le sentiment que l’Italie ne peut respecter ce plan sans y perdre économiquement. L’Italie, qui n’a pas de charbon contrairement à la Pologne, se retrouve ainsi le seul pays développé de l’Ouest du continent à soutenir cette ligne du suicide collectif à l’étouffée. Cela correspond assez bien à une économie sous-dotée en capital humain, incapable d’investir en Recherche & Développement. La masse des petites et moyennes entreprises du nord du pays, que le gouvernement Berlusconi entend représenter, est hors d’état d’envisager une reconversion écologiquement correcte même à moyen terme – si j’ose dire : déjà que les déchets  toxiques les plus divers sont déversés dans le Sud à cause de réglementations européennes contraignantes, il ne faudrait pas en plus avoir à respecter des quotas d’émissions de CO2 en plus! En effet, si on ne fait pas de recherches et si on ne maîtrise pas les technologies correspondantes, la seule manière de diminuer les émissions de CO2 est de faire faillite! (ou de tricher avec les quotas…)