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V. Pécresse crache (presque) le morceau.

L’entretien de Valérie Pécresse sur France-Inter ce matin mercredi 12 juin 2013 n’a l’air de rien, mais, à l’écouter attentivement, c’est une vraie merveille.  Tout le passage sur les réformes successives des retraites est une illustration presque sans appel du fait que la volonté populaire n’existe actuellement que sous forme de droit (temporaire) de veto à la volonté des élites étatiques. (C’est moins voisin de bureau qui va être content.) Elle y affirme en effet que les trois réformes des retraites, faites par son camp, ne sont pas parfaites, car elles ont tenu à chaque fois à aller le plus loin possible sans toutefois provoquer un blocage du pays. V. Pécresse n’hésite pas à utiliser la « métaphore de l’élastique » – il faut le tendre au maximum sans qu’il ne rompe -, d’où le caractère à chaque fois inabouti des réformes qui sont à reprendre ensuite. Elle fait explicitement la comparaison avec ce qu’elle appelle la « réforme-cathédrale », qui reprend tout d’un coup et qui a échoué, le Traité constitutionnel européen, en 2005. Bref, comme dirait le brave Staline, V. Pécresse nous ressort un beau matin de juin 2013 rien moins que la bonne vieille « théorie du salami ». Il faut couper dans le vif tranche par tranche pour atteindre son grand objectif final. Les peuples de l’Europe de l’Est ne voulaient pas du communisme en 1945, ils ont pourtant fini par l’avoir au fil de deux-trois ans d’évolution vers ce dernier. Il ne faisait d’ailleurs aucun doute à écouter les propos de V. Pécresse qu’elle était convaincue que ce grand objectif final, sur les retraites, était défini sans équivoque par les experts en la matière, et qu’aucune discussion n’avait lieu d’être sur cet objectif.

D’un point de vue plus théorique, les propos de V. Pécresse confirment qu’elle conçoit le travail politique comme l’art de faire accepter à la population des politiques publiques dont celles-ci, a priori, ne veulent pas, qui les font souffrir en fait. C’est donc l’art de l’arracheur de dents… On se trouve avec cet entretien en plein dans un des aspects de la théorie du « cartel-parti » (Katz et Mair, 1995), à savoir qu’à ce stade présent de l’évolution des partis, ceux-ci ne représentent plus les instances de la société civile auprès de l’État, mais, inversement, les partis sont en charge de « recruter des électeurs » prêts à soutenir les politiques publiques voulues par l’État, et/ou, lorsqu’ils sont au pouvoir, d’éviter que les mobilisations populaires n’aillent trop loin dans la protestation en cas de désaccord avec la volonté de l’État (ce second aspect n’est pas à ma connaissance dans la théorie primitive de Katz et Mair, 1995). L’allusion de V. Pécresse au danger que lui aurait fait courir lorsqu’elle était en train de faire sa réforme des Universités (de 2009) une convergence des luttes étudiantes et syndicales à la manière (on l’aura compris sans le dire) de Mai 1968 est aussi fort éclairante. Dans la suite de l’entretien, un journaliste fait remarquer à V. Pécresse qu’elle semble dans son propos assimiler tous les partis de gouvernement à un ensemble unique (un « nous » unitaire). Elle dément bien sûr, en se distinguant du PS, tout en laissant en fait ouverte la possibilité que le PS fasse la réforme des retraites attendue. Tout le propos  de l’entretien tendait d’ailleurs à montrer que seule la droite avait eu jusqu’ici le courage de s’y coller, à ces fameuses réformes « impopulaires », et que, maintenant, c’était au PS de faire le nécessaire, de dépenser son crédit auprès de la population pour lui faire boire cette potion amère et inévitable.

Pour couronner le tout, V. Pécresse reconnait dans le même entretien, sans difficultés aucune d’ailleurs, être allé à une réunion du Club Bilderberg, où l’on discute en bonne compagnie de l’avenir du monde occidental. Là encore, elle confirme, s’il en était besoin, l’importance contemporaine de la circulation transnationale des idées sur la bonne manière de gérer les Etats et les populations.

En tout cas, V. Pécresse doit être remerciée de sa franchise.

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Quelques réflexions sur le conflit des retraites version 2010

A l’heure où j’écris le conflit des retraites version 2010 parait largement plié. A moins que, demain, jeudi 28 octobre, divine surprise, les manifestations fassent plus que le plein, c’est-à-dire, doublent, sans contestation possible entre les chiffres de la police et ceux des syndicats, le nombre de manifestants par rapport aux journées d’action précédentes, l’épuisement semble des plus probable. Les « autres formes d’action », promises par certains syndicalistes, risquent bien de n’être qu’une manière codée d’annoncer le repli général. Il serait aussi souhaitable pour le gouvernement que, demain, les forces de l’ordre ne tuent pas à la suite de quelque maladresse imprévisible un ou plusieurs manifestants… En dehors de ces cas de figure (un sursaut de la mobilisation incontestable même pour le Figaro , ou bien un drame clairement attribuable même par TF1 à l’action des forces de l’ordre), je ne crois pas à des formes de rebond de cette vague de protestations. Je souhaite me tromper, mais tous  ceux qui annoncèrent plus ou moins quelque chose façon 1968, y compris quelques collègues lyonnais, s’illusionnent donc. La particularité de l’époque en effet, c’est bien ce contraste entre une insatisfaction très élevée exprimée lorsque les individus sont questionnés par un institut de sondages et le niveau réel des mobilisations. Ce qu’on constate ainsi, ce sont, d’une part, les effets de la structuration actuelle de l’économie (de plus en plus de lieux de travail ne regroupant qu’un nombre très limité de salariés), et d’autre part, ceux des mesures de contournement légaux  (appel à des importations de carburants par exemple) ou à la limite de la légalité (appel à des réquisitions de grévistes dans les raffineries ainsi mises au rang d’un service essentiel) des blocages éventuellement provoqués dans l’économie par les salariés dans le cadre des  grandes structures qui demeurent en place.

Surtout ce mouvement social contre la réforme des retraites version 2010 s’inscrit dans une série de défaites syndicales, à la fois françaises et européennes. Sur les retraites, depuis 20 ans, les syndicats  arrivent parfois à effectuer de grandes mobilisations (comme déjà en 2003), mais ils n’arrivent jamais à enrayer radicalement la machine. Les gouvernements prennent toujours bien soin d’assurer dans leur réforme une forme de progressivité dans la mise en place des nouvelles conditions de départ en retraite. Plus le départ probable en retraite d’un salarié  se trouve lointaine au moment de la réforme, plus les conditions lui sont défavorables, et en même temps, plus elles apparaissent de fait à ce même individu dans le fond irréelles. Je me suis aperçu ainsi que, pour ma génération (milieu des années 1960),  certains paramètres (durée de cotisation ) restaient en suspens, il est vrai qu’à un quart de siècle ou plus de la retraite (45 + 25 = 70, seuil des plus probables déjà à ce stade, puisque  la limite de mise à la retraite d’office a été relevé à 70 ans pour le privé et que l’alignement pour le public ne saurait trop tarder) , il est difficile de s’en soucier sur des bases concrètes et rationnelles. En effet, y compris du côté de l’opposition socialiste, j’ai entendu des propositions d’allongement de la durée de cotisation, qui, au vu de ce que je sais de mon âge d’entrée sur le marché du travail, me mène directement vers les 70 ans comme âge de départ en retraite. Et je ne dis rien ici de ce que cela veut dire pour mes propres étudiants. Cette progressivité de la réforme émousse nécessairement la préoccupation des personnes concernées. Ainsi le gouvernement a su lâcher du lest sur les parents de trois enfants qui devaient partir dans l’année qui vient, il a donc évité la panique de personnes qui auraient dû changer au dernier moment leurs calculs. Bien joué. Toute cette réforme parait d’ailleurs à l’avenant – comme d’ailleurs celles menées dans la plupart des pays européens. Le gouvernement aurait toutefois tort d’en conclure que tout lui sera désormais permis en matière sociale: la question des retraites se prête très bien à ce jeu de lissage dans le temps, bien moins par exemple l’abolition des 35 heures que certains souhaitent dans les rangs de la majorité (sauf à supprimer les 35 heures uniquement pour les nouveaux embauchés…).

Sur un plan plus général, cette réforme, contrairement aux précédentes  se trouve cependant en revanche la première qui officialise une immense régression sociale à travers la suppression du symbole du départ possible  en retraite dès 60 ans. Avec Nicolas Sarkozy, tout devient possible, y compris l’enterrement de première classe du progrès social. Le gouvernement aura beau souligner que l’espérance de vie s’allonge, et qu’il faut en tenir compte à due proportion, il reste que cette réforme ne manquera pas d’être perçue comme une preuve de la régression sociale en cours. Ce n’est pas un hasard si Nicolas Sarkozy s’était bien gardé de mettre cette proposition d’un recul de l’âge de la retraite dans son programme présidentiel de 2007, alors même qu’elle appartient au bagage intellectuel de la droite de gouvernement depuis le début des années 1990 au moins, comme d’ailleurs n’ont cessé de le clamer les membres du gouvernement actuel en accusant le PS d’impéritie sur ce point.

Plus généralement, la « réforme » apparaitra désormais de plus en plus aux populations concernées comme la forme élégante pour dire qu’on se replie sur des positions préparées à l’avance comme lors d’une débâcle militaire. La diminution de la durée du travail au cours de la vie était en effet un des effets principaux de la Révolution industrielle sur la très longue période. Reculer l’âge de la retraite revient au moins à contrecarrer cette tendance longue.

Je vois toutefois un avantage paradoxal à ce recul de l’âge de la retraite. Plus les salariés voient ce seuil s’éloigner d’eux, plus l’espoir d’une échappatoire à leur condition actuelle leur échappe, plus cela tendra à réunifier les différents âges du salariat. Depuis je ne sais combien de temps, lorsqu’il est question en France de diminuer les effectifs, il est question de « mesures d’âge ». Avec une retraite qui s’éloigne dans les brumes de la vieillesse, cela ne sera plus possible, cette façon de diviser le salariat en tranches d’âge aux destins différenciés va devenir impossible. D’une certaine façon, c’est l’effet recherché par le gouvernement qui a beaucoup répété, sur la foi d’une analyse économique du marché du travail,  que, si l’âge de la retraite se déplace bien au delà du seuil de la soixantaine, les gens de 50 ans et plus en paraitront de ce fait plus employables. Que cela soit, je n’en sais rien, je ne peux qu’espérer que cet effet de rajeunissement social des cinquantenaires sur le marché du travail se produise, mais, par contre, je prévois que ces derniers n’auront plus d’échappatoire dans l’attente de la retraite, et que cela peut avoir aussi des effets inattendus sur l’ambiance au sein du salariat.

Enfin, sur un plan plus spéculatif, la dite réforme des retraites va être suivie par une réforme concernant la « dépendance », mot poli pour dire : que faire pour financer la vie de ces  masses de séniles, grabataires et autres vieillards en phase plus ou moins terminale que notre système de santé, si efficace n’est-ce pas, va produire à grandes proportions grâce aux progrès, bien imparfaits cependant, de la médecine dans les années qui viennent? On voit bien que, si nous sommes tous destinés à finir « dépendant », le coût de cette dépendance va exploser. Si nous vivions d’aventure centenaires, mais si nous passons les dix dernières années de notre existence dans la « dépendance », la répartition de l’utilisation des richesses que nous produisons au cours de notre vie devra changer radicalement – en tout cas, quelque instance devra payer les bons soins qu’on nous prodiguera.  A ce rythme (si l’on suppose que travailler produit des richesses),  c’est tout bonnement vers la suppression de la retraite (en bonne santé) vers laquelle on s’achemine au profit du financement d’années de « dépendance ». Il y a d’ailleurs déjà un embryon de cette situation dans la réforme actuelle des retraites puisque certains pourront partir en retraite avant les autres sur le seul (bon) motif qu’ils sont hors d’état de travailler. A terme, il suffira d’inverser le mécanisme : on ne partira en retraite que lorsqu’on sera déclaré médicalement inapte à tout travail. C’est là un « choix social » (le terme de choix est peut-être excessif) qui se profile à l’occasion et qui n’est pas sans énormes conséquences, ne serait que parce qu’être « dépendant », c’est permettre à des tas de gens, plus ou moins bien  intentionnés, de profiter de la situation. Une collègue universitaire, donc  non dépourvue de ressources intellectuelles, m’a raconté les affres qu’elle vivait avec sa mère en maison de retraite.  Je voyais récemment dans un magazine qu’un groupe de maisons de retraite privées en pleine expansion faisait de la publicité pour sa nouvelle résidence « spéciale Alzheimer », je dois dire qu’à cette vue, j’ai ri jaune. Quelle  belle trouvaille! Lors du journal de France-Inter de ce midi, à l’occasion d’une  prévision démographique de l’INSEE qui prévoit une marée de centenaires à l’horizon 2060 (je ne tiens pas du tout à en être!), un professeur en médecine, gérontologue en chef, s’exaltait à cette idée : ah quelle belle évolution pour l’humanité que ces centenaires en relative bonne santé, entretenus pour moitié à domicile par des nuées d’assistants de vie bien formés (et je suppose bien payés?) ou résidant pour l’autre moitié dans des maisons de retraite « à visage humain » , ah quelle source extraordinaire de création d’emplois il y a là, se gargarisait notre bon docteur Pangloss (non sans d’ailleurs susciter quelques réserves chez les journalistes de la station). Mais, foutredieu de cornecul, qui va payer? Compte-t-on par je ne sais quel miracle que tout d’un coup d’immenses ressources apparaissent, alors même que déjà la France est déclarée depuis 3 ans déjà par son Premier Ministre en faillite?  Je veux bien que l’allongement de la durée de la vie constitue presque par définition un objectif politiquement consensuel, mais est-on prêt à assumer toutes les conséquences qui en résultent? Il ne faut pas compter beaucoup sur les financements publics, sauf à supposer que la « révolte fiscale » deviendra sous peu un concept dépassé en Occident (je blague!); quant  aux financements privés, genre assurance-dépendance, avec l’inégalité qu’ils induisent de toute façon entre ceux qui pourront épargner à cette fin et les autres, avec l’inégalité aussi  que ne manquera pas de produire l’usage inévitable par les assureurs de la génétique pour prévoir la probabilité de « dépendance » de chacun, ils se révéleront bien souvent comme il se doit comme de beaux miroirs aux alouettes (puisque c’est rarement lorsqu’on est devenu « dépendant » qu’on peut lutter à armes égales contre un assureur indélicat…) Quelle belle société tout de même on nous prépare ainsi, quelle belle source de profits pour certains, quelle belle fin pour l’humanité occidentale. Le « parc humain » est en pleine expérimentation…

Dans le fond, voulons-nous travailler jusqu’au moment où nous serons déclarés finalement « dépendants »? N’y a-t-il pas d’autres hypothèses possibles? N’y a-t-il pas d’autres façons de voir les choses? Ne faudrait-il pas repenser radicalement nos hypothèses éthiques?

Pluralisme sur les retraites… sur France-Inter.

Ce matin, sur France-Inter, un peu avant 9 heures, je crois bien avoir entendu un débat express  sur les retraites… Enfin, un débat, c’est beaucoup dire, un chœur de pleureuses plutôt… Les invités étaient Louis Chauvel, Nicolas Baverez, et Jean-Marie Colombani. Le moins que l’on puisse dire, c’est que,  si l’on attend d’un débat un pluralisme des opinions qui y sont présentés par les invités d’un média, et si l’on entend par pluralisme, divergences nettes d’analyse sur un sujet, le dit débat manquait un tout petit peu du pluralisme attendu.  En résumé, selon nos trois penseurs, il faut réformer les retraites; mais on ne réforme pas encore assez à leur goût; les retraités actuels sont en effet « la génération française la plus favorisée depuis Cro-Magnon » (sic, du Louis Chauvel dans le texte); et les jeunes, c’est-à-dire tous ceux entrés sur le marché du travail depuis 1985, seront les victimes de ce processus de réforme qui ne va pas encore assez loin. Pleurez les jeunes, vous n’aurez rien, vous payez pour ces crapules de vieux!(Propos qui m’amusent toujours venant de personnes, pour deux d’entre elles au moins, dont je soupçonne fort qu’elles ne devraient pas finir à la soupe populaire sur leurs vieux jours, grâce justement à tout ce qu’elles reprochent aux vieux d’avoir fait, soit accumuler du capital et/ou des droits).

Bon, je suppose que cela correspond à une certaine remise en ordre de France-Inter. En même temps, à ce point-là, cela en devient un peu ridicule. C’est tout de même plus drôle sur Radio-Classique, ou BFM. Philippe Tesson reste tout de même indépassable dans le genre.

Plus sérieusement, ce que j’apprécie beaucoup dans ce genre de penseurs, c’est leur infinie capacité à confondre les effets et les causes. Toutes les données publiques à la disposition des chercheurs, des journalistes,  et toute la perception du sens commun, montrent qu’effectivement l’insertion professionnelle (et plus largement sociale) des jeunes générations de salariés s’est fortement dégradé depuis au moins le début des années 1980. Sur ce point, nos penseurs n’ont pas tort, mais ils en attribuent  la faute à une mauvaise répartition des charges entre les générations. Les charges pour payer les retraites (et la santé) des vieux écrasent les jeunes. La France aurait sacrifié sa jeunesse, guidé qu’elle se trouve être par une bande de vieux élus irresponsables portés aux affaires par des vieux électeurs. Les jeunes d’aujourd’hui sont censés payer à fonds perdus les retraites des vieux privilégiés d’aujourd’hui. Qui, vu par L. Chauvel, semblent être tous des vieux (mâles) propriétaires, anciens cadres supérieurs chez IBM ou l’Oréal, vivant dans les Yvelines ou sur la Côte vendéenne, et passant leur temps à découper leurs coupons  sur leurs actions (image vieillie tout de même, que j’ajoute pour faire bonne mesure). Jeunes de tous les pays, damnés de la terre, unissez-vous contre tous les vieillards!

Mais nos braves penseurs semblent incapables de se demander pourquoi diable les jeunes français ont eu de plus en plus de mal à trouver un travail stable et bien rémunéré à compter du début des années 1980. Sans aller chercher trop loin, on pourrait aussi se dire que les transformations de l’économie française, et surtout de sa place dans la division internationale du travail, constituent la cause réelle de cette dégradation – qu’on observe d’ailleurs dans d’autres pays européens d’Europe du sud avec une acuité encore plus grande (la fameuse « génération mille euros » en Italie). Mais poser ce genre de question reviendrait bien sûr  à ouvrir une boîte de Pandore qui, de bon matin, pourrait troubler le sommeil dogmatique de l’auditeur de France-Inter.

Chauvel-isme.

A l’occasion du débat actuel sur la réforme du régime général des retraites? Louis Chauvel a encore frappé, et il a fait du Chauvel. Dans un article intitulé « Le débat sur les retraites occulte celui sur l’horizon bouché de la jeunesse » (publié dans le Monde du 27 mai 2010, p. 18), il adapte l’idée-force qui l’a fait connaitre à la situation présente. Pour lui,  comme on le sait sans doute, à l’étude des statistiques, il existe en France une génération dorée, celle des (anciens) jeunes du baby boom. Ces derniers ont profité lors de leur entrée sur le marché du travail de la situation extraordinaire d’ouverture des chances de vie, liée à la croissance économique des Trente Glorieuses. Pas de chômage ou presque, des revenus salariaux en augmentation rapide, une inflation bienvenue pour éponger les dettes liées à la constitution d’un premier capital immobilier, et en plus – mais cela L. Chauvel ne le dit pas directement – le twist, le rock’n’roll, la pop, la libération sexuelle, bref une grande, grande, très grande, époque.  Des vrais winners… Les suivants, ceux qui entrent sur le marché du travail depuis les années 1980, n’ont pas eu cette chance, et en plus, depuis le punk, la musique n’est pas  vraiment là pour relever le niveau du moral des troupes. No future.  Aujourd’hui, ces gagnants à la loterie de l’histoire économique  (et culturelle) de la France constituent le gros des bataillons des jeunes retraités (moins de 80 ans), et surtout le gros des bataillons des retraités à venir dans les années qui viennent. Pour L. Chauvel,  ces jeunes seniors sont – tous les indicateurs socioéconomiques le montreraient-  au mieux de leur forme économique et psychique,  il faut donc qu’ils participent à l’effort national de financement des retraites. (Il rejoint donc là la thèse de la Fondation Terra Nova sur les retraites…) L. Chauvel oppose à ce monde de « luxe, (dés)ordre et volupté » des jeunes seniors actuels, la grande misère de la jeunesse de France… (que je ne nie certes pas pour certains segments de la jeunesse). Il regrette que, pour des raisons électoralistes, les partis politiques de gouvernement visent plus à défendre les droits acquis de ces vieux-là que les espérances des jeunes : le haut niveau des charges sociales  pour payer la belle retraite de ces vieux-là implique en effet de « faibles salaires nets » et un  « coût du travail exorbitant » (sic), avec les conséquences sur l’emploi, la croissance, etc. typiques de la pensée libérale sur ces questions . Il ajoute à juste titre sans doute que « les jeunes travailleurs » sont un « groupe social sans support politique » (ce qui est vrai, à regarder la pyramides des âges des partis), et que la présente réforme risque fort de se faire sans tenir compte de leurs intérêts.

Bien, bien, bien, mais Chauvel fait du Chauvel. Puis-je me permettre de souligner quelques impasses de ce raisonnement?

Premièrement, comme le montre le fait que la plupart des gens liquident déjà leur retraite au delà de l’âge légal minimum actuel pour le faire (60 ans), les précédentes réformes des retraites semblent donc avoir un impact sur les actuels partants en retraite. Ces derniers, pour une partie d’entre eux, ont de fait déjà eu des incidents de carrière (dues à la crise économique qui dure tout de même depuis 1973-74) qui impliquent un départ plus tardif à la retraite, ou bien s’aperçoivent en faisant calculer leur retraite que celle-ci ne permettra pas couvrir leurs charges. Ils essayent donc de travailler plus longtemps, et cet effet se voit déjà dans les moindres demandes de liquidation de retraite dans la fonction publique que ce qui était prévu.  (Bien sûr, dans le privé, les personnes ont souvent déjà perdu leur emploi, alors que dans le secteur public, ils sont encore en poste.) Le raisonnement de L. Chauvel sur ce point risque donc de se périmer rapidement. Il me semble d’ailleurs que le grand ouvrage de cet auteur, Le destin des générations,  date de la fin des années 1990.

Deuxièmement, L. Chauvel fait comme si les jeunes seniors n’avaient plus de charges de famille.  Il les compare à des « dinks » (doble income no kids). Il oublie que ces personnes ont souvent, soit des enfants (ou des petits-enfants) qui font des études ou  qui sont justement des victimes de la dégradation du marché du travail depuis 30 ans qu’il dénonce, soit des vieux parents qui, eux-mêmes, demandent une forte mobilisation de ressources, soit éventuellement les deux. En l’état actuel des choses, ces générations riches se trouvent souvent (pas toujours certes) être aussi des générations charnière (et je ne compte pas sur tout cela, l’effet de l’augmentation des divorces sur le demi-siècle écoulé qui implique aussi des charges particulières sur certains…)

Troisièmement, L. Chauvel insiste sur le fait que ces générations dorées ont de meilleures retraites, et en plus du patrimoine immobilier et des placements. Ce n’est sans doute pas faux en moyenne, mais cela néglige par contre que, dans peu de temps, ces générations du baby boom vont rentrer dans le « quatrième âge », la « dépendance », etc. Il suffit  de se balader dans une ville comme Lyon pour en voir les effets avec l’ouverture à tous les coins de rue des quartiers abritant ces seniors-là de magasins spécialisés dans ce marché de la dépendance à domicile. Même mon boucher de quartier (sic!) en est conscient : il va se lancer dans la livraison à domicile pour ses « bons » clients qui ne peuvent plus sortir de chez eux – surtout à l’automne et en hiver, a-t-il précisé. Certes, il s’agit d’une génération « inoxydable », qui possède sans doute dans notre Johnny Hallyday son symbole, mais, elle aussi, va être rattrapée par la déchéance qui menace tout le monde à terme! Et celle-ci va lui coûter très, très cher. Comme disent les économistes, on dés-épargne dans les dernières années de sa vie, et, à mon avis, nous allons le vérifier assez rapidement. Cela constitue un marché, et en même temps, il vaut mieux pour tout le monde que ces seniors-là aient (pour un temps) les moyens de payer – car, ensuite, il faudra faire appel à leurs enfants ou à la solidarité nationale. Ou alors, L. Chauvel est-il prêt à militer pour une euthanasie raisonnée de ces vieux qui nous coutent si chers? En effet, tout le raisonnement de L. Chauvel revient à militer pour un rééquilibrage de la répartition des revenus de la nation en faveur des plus jeunes au détriment des plus âgés, or cela écarte par hypothèse l’idée même que les personnes âgés puissent avoir aussi besoin à terme de cet argent pour finir de vivre à peu prés correctement, vu les dispositifs légaux et médicaux en vigueur.

Quatrièmement, le raisonnement de L. Chauvel qui alerte les jeunes (les moins de 45 ans) que la réforme actuelle risque de se faire à leur détriment me parait fallacieux. « Tous ces constats portent vers cette conclusion : les nouvelles générations doivent faire un effort considérable de lucidité de long terme, de façon à comprendre que ce monde qui se fait politiquement sans elles se fera contre elles. » En effet, cet appel à la « lucidité » suppose qu’il peut exister dans notre monde en changement rapide une perspective à une telle échéance de vingt ou trente années, voire plus. Une telle « lucidité de long terme » confine à la voyance. Deux points simplement : d’une part, nul ne sait si le changement climatique ne va pas s’emballer avec des conséquences imprévisibles  – ou, si Claude Allègre a raison, se révéler comme la plus grande escroquerie depuis la découverte de morceaux de la vraie croix au Moyen-Age par les Croisés; d’autre part, nul ne sait quel sera le système politique et économique dans 25,30,40 ans.  Il s’agira sans doute d’une forme de capitalisme, mais laquelle?  Et du point de vue de la démographie,  qui commande le rapport actifs/inactifs, l’Europe sera-t-elle ouverte à l’immigration ou plus fermée que jamais? Tous ces débats sur les retraites en 2025, et encore plus en 2050, devraient être prises pour ce qu’elles sont, de l’humour d’experts. Que les partis politiques ne se soucient pas trop des retraites de 2050 me parait donc plutôt raisonnable. Qu’ils essayent déjà de ne pas faire capoter l’Union européenne d’ici là…

Enfin, face à cette opposition de générations que L. Chauvel ne désespère pas de construire politiquement, je me sens très mal à l’aise : en effet, si je recherche dans ma mémoire historique des moments d’opposition forte entre jeunes et vieux, je trouve autant de « bons » que de « mauvais » mouvements de la jeunesse. Les « sécessions » artistiques de la fin du XIXème siècle donnent l’image du bon mouvement de la jeunesse, les fascismes en constituent la face obscure.  Le mouvement dont L. Chauvel dessine en creux le portrait revient à prendre aux vieux (nantis) pour alléger les charges qui pèsent sur les jeunes (précaires). Après tout, c’est très mauvais de manger trop de viande après 60 ans… il  faut adopter un régime plus maigre.   Pour ma part, tant qu’à réinventer la lutte pour le partage des revenus, je préfère la bonne vieille division en classes sociales, qui ne connait pas le nombre des années. Dans la France sclérosée d’aujourd’hui, il existe aussi des entrepreneurs à succès qui ont à peine 30 ans. En somme, il n’y a pas que des perdants chez les jeunes, et des gagnants chez les vieux.