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Bruno Latour ce pirate qui nous veut du bien?

On ne pourra pas dire que Bruno Latour manque de panache. Sa dernière tribune en date dans le Monde pour défendre l’œuvre de Richard Descoings à la tête de SciencesPo Paris, et celle de son désormais ex-successeur pressenti, Hervé Crès, revendique tout. On dirait du Piaf… « non, je ne regrette rien, ni le bien, ni le mal, tout cela m’est bien égal… » . Comme dirait mon vieux père quand il est très en colère, « je vous pisse à la raie ». Un vrai teigneux ce Latour.

On peut donc féliciter Bruno Latour de sa franchise. On adorera le détester. Il est tout ce qu’on peut exécrer chez certains intellectuels en vogue. Il reconnait dans ce texte que R. Descoings s’était affranchi des règles en vigueur pour faire avancer la machine universitaire toute entière à sa suite (pas seulement SciencePo Paris) vers le mieux (dont il cite de nombreux exemples dans son article). Comme il l’écrit lui-même, R. Descoings avait adopté une « gestion de corsaire » pour arriver à ses fins, le « drapeau noir »(sic) (des pirates je suppose, et non pas de l’anarchie ou de l’islam radical) était hissé sur l’institution de la Rue Saint-Guillaume, et, de fait, Hervé Crès était chargé de faire perdurer cela dans des formes plus acceptables.

Certes. Ce plaidoyer pro domo, aussi bien tourné soit-il, ne peut masquer la contradiction suivante. Jusqu’à preuve du contraire, SciencePo Paris reste une institution essentiellement dépendante de l’État pour son financement. Google ou Apple ne l’ont pas rachetée pour un euro symbolique. La référence à Emile Boutmy, qui avait fondé l’école sous un statut privé au XIXème siècle, n’est ici nullement anodine. Une école entièrement privée de formation des élites aurait eu le droit de faire tout ce qu’elle souhaitait – en respectant toutefois les critères généraux applicables à tous sur le territoire français comme, par exemple, le droit du travail. Une école, encore essentiellement financée sur fonds publics, de surcroît lieu de formation privilégié d’étudiants se destinant pour une bonne partie d’entre eux  à la haute fonction publique de ce pays, se devait de respecter les règles en vigueur lorsqu’on utilise l’argent du contribuable.

Pour ne prendre qu’un exemple, sur le statut des enseignants-chercheurs, il ressort selon le rapport de la Cour des comptes que certains de nos collègues en poste à SciencePo Paris auraient bénéficié de très larges décharges de services. La Cour des comptes s’en est émue. B. Latour revendique implicitement ce fait en le justifiant au nom de la possibilité ainsi donnée aux enseignants d’être de vrais chercheurs (ce qui ne manquera pas d’énerver tous les collègues qui font leurs 192 heures équivalent TD par ailleurs, voire plus, et de la recherche). A tout prendre, R. Descoings aurait mieux fait, plutôt que de faire de la « gestion de corsaire », de demander à sa tutelle un statut clairement dérogatoire pour les enseignants-chercheurs en poste dans son établissement. Bien sûr, dans ce cas, il aurait fallu un débat public, un texte publié, une jurisprudence, etc.  De fait, il existe déjà en dehors du statut ordinaire d’enseignant-chercheur (MCF et PR d’Université) toute une série de cas particuliers (par exemple à l’EHESS ou au Collège de France). Pourquoi le grand Richard, avec tout son entregent, n’a-t-il pas demandé cela? Peut-être parce que ce n’était pas le moment d’officialiser que certains étaient beaucoup plus égaux que d’autres? Comme le montre le récent texte de Marc Sympa, pour certains enseignants-chercheurs dans les Universités, c’est désormais la mouise la plus absolue dans ces mêmes belles années de super-Richard. Belle façon tout de même de nier le débat démocratique qui devrait présider aux décisions en matière de répartition des fonds publics. Il est vrai que B. Latour dans son texte n’est pas loin de se réclamer du principe du chef visionnaire…

Au total, mon argument est simple : soit il existe des règles communes auxquelles on se trouve soumis et on les respecte – surtout si on les enseigne par ailleurs ;  soit on pense nécessaire, à tort ou à raison, un statut exceptionnel, dérogatoire, on l’obtient de la tutelle, on le définit précisément, et on le respecte. On ne peut jouer au « corsaire » quand justement il n’existe pas de « lettre patente » qui définit précisément au préalable ce statut de corsaire.