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Sarkozy au taquet (III) : mais comment se débarrasser des indésirables?

Après les déclarations péremptoires du « discours de Grenoble » de N. Sarkozy, le gouvernement de François Fillon essaye de prouver sur le terrain à l’opinion publique qu’il est capable d’expulser à tour de bras les divers campements illégaux présents sur le territoire français métropolitain.

Du côté des « gens du voyage » (français), la situation bordelaise, due par ricochet à une expulsion dans une ville voisine, montre que ces derniers sont capables de se mobiliser pour défendre ce qu’ils considèrent  être leur droit à la mobilité dans de bonnes conditions – y compris en retournant la rhétorique xénophobe à leur avantage.  Leur utilisation du blocage routier comme répertoire d’action les fait du coup ressembler aux autres catégories de la population, peu nombreuses, mais disposant de véhicules/engins permettant de troubler la circulation  (agriculteurs, taxis, routiers, etc.). Il y a toujours dans ce cas-là un jeu entre les forces de l’ordre et les manifestants qui tourne autour de la valeur vénale des véhicules/engins utilisés. Ici, la situation se complique du fait que les véhicules/engins constituent, non seulement l’outil de travail, mais aussi l’habitat, des personnes mobilisées… Au delà de cette querelle bordelaise, ces incidents signent l’échec de la loi Besson. Je me demande d’ailleurs s’il ne faudrait pas avoir une réflexion, inspirée par une approche à la Elinor Ostrom, sur la création et la gestion de ces aires d’accueil pour nomades. Est-ce que, dans le fond, les communes en tant que collectivités dirigées par des élus -même bien intentionnés – des  sédentaires du lieu sont en état de créer et de gérer ce genre de services? De fait, au delà du problème de discrimination, de refus de leur présence par la majorité des populations dans les communes que transcrivent beaucoup de maires dans leurs politiques municipales de non-accueil (ou de mauvais accueil), n’y a-t-il pas un problème d’incitations? d’institutions?  Ne faudrait-il pas faire des gens du voyage les responsables directs de leur propre hébergement? Par ailleurs, pour avoir vu plusieurs années de suite, le campus de Grenoble utilisé par les gens du voyage pendant une bonne partie de l’été, je ne me fais guère d’illusions sur la réalité des nuisances provoquées par certains d’entre eux. Les réticences de certaines municipalités ne sont pas sans fondements réels. Une année,  sur le campus de Grenoble, à force de se comporter comme des sagouins, des gens du voyage avaient d’ailleurs réussi une mobilisation transversale des autres usagers du campus à leur encontre, rassemblant pour une fois personnels administratifs, enseignants-chercheurs, chercheurs, et étudiants, de toutes les institutions du site. L’adage néo-conservateur bien connu  se vérifiait : « Un conservateur, c’est un libéral qui a été agressé. » A l’époque, Le Dauphiné libéré, toujours à la pointe de l’édulcoration des situations problématiques (c’est-à-dire donnant de quelque façon raison aux extrêmes) faisait de louables efforts pour présenter la situation sous le jour le moins défavorable possible  à ces mêmes gens du voyage.

Du côté des Roms (étrangers!), on sent venir les abcès de fixation (accueil dans des gymnases) , et, quand j’entends que l’État roumain s’engage à faire un grand effort pour l’insertion des Roms rapatriés de France, je ne peux que prévoir l’impasse. A moins de les mettre dans des camps  en Roumanie gérés par des anciens de la Securitate (s’il en reste qui n’ont pas fait fortune dans la nouvelle Roumanie…), ou de leur supprimer leurs passeports sous quelque motif fallacieux, ils reviendront inévitablement. Actuellement, sous l’égide du FMI et de l’Union européenne, sait-on bien que l’État roumain se trouve contraint de couper drastiquement dans ses dépenses. Les salaires des fonctionnaires ont été ainsi réduits de 25% (un quart)… et, tout va à l’avenant dans un secteur public, particulièrement sujet à la corruption en plus, selon les rapports à ce sujet de la Commission européenne! Le pays peine déjà à absorber les aides européennes prévues dans les divers secteurs  aidés dans la mesure où, partout, la corruption menace d’engloutir les sommes versées. Je ne vois pas de fait comment l’État roumain pourrait avoir une action résolue d’insertion de ces populations – au delà de quelques villages Potemkine pour rassurer les interlocuteurs français. Si insertion veut dire, maintien sur place grâce à un tour de passe-passe policier quelconque, j’y crois un peu – sauf que la police roumaine elle-même n’est pas totalement  irréprochable, les réseaux criminels continueront donc à agir. Si insertion veut dire entrée dans la vie économique standard de la Roumanie, dans quel secteur de  cette dernière les insérer? Le secteur de la construction, sans doute le plus demandeur de travailleurs peu  ou pas qualifiés, se trouve en panne : les prix de l’immobilier sont en chute libre ; l’État et les communes n’ont plus d’argent pour créer des emplois publics, et prévoient plutôt de licencier du personnel ; l’agriculture regorge déjà de bras, et est censée gagner en plus en productivité avec l’aide de l’Union européenne; l’industrie, portée par la faiblesse de la monnaie roumaine, semble plutôt avoir besoin d’ouvriers/ouvrières qualifiés; quant aux  services privés (banques, assurances, publicité, etc.), ils n’ont pas besoin de Roms sans éducation… sauf à la marge (nettoyage, etc.) Pour avoir parcouru la Roumanie, je sais très bien qu’une bonne part des Roms du crû y vivent dans des taudis plutôt reconnaissables à force tant ils sont caractéristiques du paysage rural et urbain roumain.  On se trouve effectivement souvent face à une misère sans nom. Je sais aussi que la seule fois où j’ai vu dans l’espace public des Roms travailler, c’est en tant que cantonniers pour la municipalité de Bucarest. Comme par hasard, tous les cantonniers étaient des femmes à la peau sombre bien caractéristique des Roms. Rappelons que, sous le régime communiste d’avant 1989,  tous les Roms avaient du travail, mais qu’ils étaient particulièrement nombreux dans les occupations à faible productivité typiques du plein emploi sous ce type de régime d’économie planifiée. Une bonne part des Roms constituent donc un immense sous-prolétariat, dont l’économie officielle de la Roumanie capitaliste ne sait que faire. De fait, l’État français (qui dispose encore d’un fort secteur sanitaire, éducatif, et social, certes sous-financé aujourd’hui) possède sans doute, s’il le voulait, bien plus de capacités techniques et humaines d’insertion de ces Roms dans une société capitaliste développée que l’État roumain – mais il est vrai que ce n’est pas du tout ainsi que les Traités européens entendent faire jouer la solidarité entre Européens. Il est clair que, pour les individus qui ne sont pas porteur d’un facteur de production (travail ou capital) ou d’une rente financière (capitaux investis) ou sociale (retraite), chaque État reste responsable de ses inutiles au monde.

Bref, les droits de l’Homme, quelle gêne au fond!

Ps. Et je ne compte pas dans les désarrois gouvernementaux la reculade de plus en plus appuyée autour des projets de déchéance de la nationalité française appliquée largement… Non plus que la magnifique sortie de Christian Estrosi , ministre de l’Industrie et surtout maire de Nice, sur la sanction financière des maires incapables d’assurer la sécurité dans leur commune (pas mal comme idée de blame avoidance pour le pouvoir en place que de rejeter la faute sur les maires! tout ça, c’est la faute à  Voltaire, Destot, Aubry, etc.), idée farfelue qui nous a valu un démenti officiel des plus républicains de la part de rien moins que du ministre de l’Intérieur, Brice Hortefeux. Tout juste si ce dernier n’a pas crû bon de rappeler le principe de libre administration des collectivités locales garanti par la Constitution (et, d’ailleurs, renforcé en 2003 lors de la dite « Phase II » de la Décentralisation chère à Jean-Pierre Raffarin, un gauchiste bien connu)… Finalement, il reste un peu de raison institutionnalisée dans ce gouvernement! Ouf! Pour ne pas parler des paroles d’Alain Juppé, maire de Bordeaux, qui a manié le verbe avec élégance pour envoyer quelques piques bien senties  ce matin 18 août sur France-Inter.

Doit-on alors prévoir à la manière évangélique  que « Qui a vaincu par la sécurité, périra par la sécurité »?

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Alegerile Europene. Tu decizi.

Version roumaine de la campagne du Parlement européen.« Elections européennes. Tu décides ». On aura reconnu le slogan de la campagne paneuropéenne menée par le Parlement européen pour inciter à la participation électorale le 7 juin 2009.

Eh oui, je me suis fait rare sur ce blog… J’étais en vacances dans ma belle-famille roumaine, et mes parents par alliance ne sont équipés que de clavier « Qwerty » sans accents ce qui rend toute écriture informatique bien pénible, d’où mon silence de ces jours-ci. J’ai donc passé une quinzaine de jours (du 6 au 20 mai) dans ce pays qui vote pour la deuxième fois seulement aux Élections européennes, et bien, croyez-le ou non, dans ce pays de l'(ex) « Nouvelle Europe », la campagne électorale pour les Européennes se voit dans les rues et à la télévision. Il existe indéniablement dans ce pays une double campagne, à la fois pour encourager les électeurs roumains à s’exprimer et, de la part de chaque parti politique, pour emporter les sièges d’Europarlementaires qui lui sont dus selon lui.

P5151124Je ne comprends pas très bien la langue roumaine, je peux juste suivre le sens d’une conversation sans pouvoir cependant  y mettre mon grain de sel (ce qui devient un peu frustrant à la longue), mais je n’ai aucun problème à comprendre les slogans des grands partis politiques roumains. Celui du Parti social-démocrate (PSD Partidul social-democrat, membre du PSE) vous rappellera quelque chose : « Pentru 0 Europa sociala » (Pour une Europe sociale), que j’ai vu en petites affichettes sur les lampadaires partout dans la modeste  ville moldave  où habitent mes beaux-parents. On trouvera aussi le plus terne : « Alege Bine » (Vote bien). Celui du Parti démocrate-libéral (PD-L Partidul Democrat – Liberal, membre du PPE) m’a semblé plus original : « La bine si la greu » – c’est selon ma femme la même formule que lors d’un mariage, « pour le meilleur et pour le pire »! Cela m’a étonné dans un premier temps, un parti qui vous propose de voter pour lui « pour le pire », mais j’ai trouvé cela plutôt bien vu, un idéal-type d’appel à l’identification partisane dans le contexte de crise économique montante. C’est le parti du chef du gouvernement, Emil Boc, un homme  de taille modeste qui veut sans doute se la jouer à la Churchill. Un de ceux du Parti national-libéral (PNL Partidul national-liberal, membre de l’ELDR) m’a tellement plu que je n’ai pas résisté à l’immortaliser en le prenant en photo en situation en plein coeur de Bucarest : « Europa este liberala » – soit, vous l’aviez deviné, « L’Europe est libérale » (ah enfin du parler vrai!) Un autre slogan du PNL qui fait chaud au cœur est : « Bani pentru Romani. Bani europeni », soit:  « De l’argent pour les Roumains. De l’argent européen » (sic). Ce slogan pour le moins  « matérialiste », pré-Ingelhartien si j’ose dire, m’a évoqué  le rappel de l’aide américaine dans les années 1950 dans les campagnes électorales à l’Ouest du continent de la part des partis conservateurs. Les autres partis m’ont semblé inexistants dans l’espace public.

Ces slogans basiques sont toujours accompagnés d’un code couleur omniprésent : le PSD est rouge, le PD-L est orange, le PNL est jaune-bleu.  Comme me l’a dit ma belle-soeur, une urbaine fière de l’être qui enseigne l’anglais aux enfants dans une école privée de la capitale, de toute façon,  « le villageois » a besoin de signes simples pour se repérer, et les couleurs, surtout si vives,  c’est donc vraiment pratique. C’est vrai qu’on ne peut les manquer. On ne peut pas manquer non plus les stands établis au coin des rues de Bucarest avec ces mêmes couleurs, aussi entêtantes à la longue qu’une publicité pour une vulgaire marque de boisson gazeuse.

P5171157Ma connaissance du roumain ne m’a pas permis de comprendre tout le sel des arguments échangés lors des débats télévisés,  sinon que chaque parti prétend présenter les plus compétents des hommes et des femmes pour représenter le pays à Bruxelles. J’ai bien saisi toutefois que les enjeux de cette campagne européenne n’étaient pas d’une saillance extrême du point de vue européen. Par contre, l’information télévisée, qui constitue là comme ailleurs la source privilégiée d’information du grand public, était pleine du nième épisode de la grande saga (implicite), le Président Basescu contre le reste du monde (se représentera-t-il? oui, non, peut-être, quand?  comment? pourquoi? etc. ad libitum jusqu’à la nausée). Dans ce flux continu d’événements présentés par une rhétorique télévisuelle à la Fox News ou presque comme décisifs pour le sort du monde (au moins, si ce n’est de l’univers!), je me suis noyé pendant de longues heures. C’est une expérience dictée par la nécessité de l’ennui de la vie provinciale qui m’a fait tester le degré d’irréalité qu’atteint la vie politique présentée ainsi comme « Dallas-sur-Dambovitza ». A force de zapper entre chaînes, j’ai fini par avoir la surprise (pour moi) de trouver que, « le réel » (au sein du Spectacle!), c’était au choix : un match de football (y compris en différé), un récital de chansons folkloriques roumaines, ou encore un interview d’un sommelier roumain sur la vertu de cet objet merveilleux qu’est un « tastevin »(in french in the text). A cause de mon handicap linguistique,  je me suis mis finalement à la place de quelqu’un qui ne comprend pas grand chose à la politique et qui est scotché toute la journée devant sa télévision. C’est en fait une expérience salutaire que d’expérimenter de temps en temps ce que l’on enseigne soit même par ailleurs, à savoir que « la politique » constitue un univers aux codes particuliers auxquels tous les habitants d’un pays n’ont pas naturellement accès. Pour tout dire, si les Roumains ne se rendent pas beaucoup aux urnes le 7 juin, je ne serais pas plus surpris que cela. Il y aura eu une campagne certes, mais perdue dans « Dallas-sur-Dambovitza », elle risque bien d’être passée inaperçue.

Laval 1935 X Le Monde = Trichet 2009?

Ceux qui ne lisent que la version Internet de la presse auront manqué ce week-end le beau titre d’ouverture du Monde du dimanche 8 mars 2009 : « Fonctionnaires : l’Europe brise le tabou des salaires ».

On apprend ainsi, ce qu’on avait d’ailleurs déjà lu auparavant, que le FMI et la BCE incitent les États qu’ils aident en Europe de l’est à réduire leurs dépenses publiques et, pour aller plus vite, à réduire les dépenses de rémunération des fonctionnaires. L’article de Philippe Ricard attribue à Jean-Claude Trichet des déclarations allant en ce sens.

Je ne sais si elles sont véridiques, mais si elles le sont, admirons le travail de gribouille. Admettons même que les fonctionnaires de ces pays ne contribuent en rien à la demande finale adressée aux entreprises locales (ils ne mangent pas local, ils ne boivent pas local, ils ne font qu’acheter des biens d’importations), et que la diminution de leurs revenus ne contribue donc  pas à la diminution de la demande de biens de consommation dans leur pays (pour ne pas parler de l’aspect européen de leur demande). Mais ces fonctionnaires ne sont-ils pas pour partie d’entre eux endettés? Et, de surcroit, en devises étrangères? Que se passe-t-il quand quelqu’un voit son revenu baisser et les montants de remboursement qu’on exige de lui augmenter drastiquement? Et bien, il finit par ne plus pouvoir rembourser… (ou il ne consomme plus rien s’il en est capable). Et qui se trouve face à des emprunteurs défaillants?  Et face à un marché de l’immobilier aux prix en chute libre qui rend sans valeur la contrepartie hypothécaire des prêts consentis? Les filiales locales des banques occidentales, que la BCE doit justement aider par ailleurs pour faire repartir l’économie européenne. Malin non? Je sais qu’en Roumanie, les employeurs privés recourent déjà à des baisses de salaires (déclarés), on indique dans l’article en question qu’il est question de faire de même sous l’impulsion géniale du FMI et de la BCE dans le secteur public. Excellente idée pour faire augmenter les défauts de paiement sur les prêts immobiliers et autres.

Qui sont les économistes et politiques un peu demeurés à ce stade qui évoquent encore un keynésianisme à l’échelle européenne, un « à la manière de Barack Obama » pour relancer la machine économique ? Il semble bien que le FMI impose de faire l’inverse dans une grande partie du continent, et ce avec l’assentiment de la BCE. Je note pour mémoire qu’une des deux institutions est présidée par un « socialiste » français…

Le « tabou » brisé concerne aussi l’Irlande, avec ici une hausse des cotisations retraite des fonctionnaires, qui fait baisser de 7% leurs salaires.  Question de dissertation : « En démocratie, le redressement économique peut-il s’effectuer en faisant fi de tout principe de justice distributive? » Réponse : oui. C’est l’antithèse du principe « polleur-payeur ». Argumentation guère difficile à ce stade.

Cette idée de réduire les dépenses de l’Etat via la réduction des rémunérations des fonctionnaires ne peut par ailleurs qu’évoquer à quelqu’un qui connaît un peu l’histoire de France la célèbre politique de Laval en 1935. En sommes-nous là dans certains pays européens? C’est ce que le titre du Monde semble indiquer.

Titre d’une ambiguïté parfaite d’ailleurs  : le mot de « tabou » fait dans notre contexte  français indéniablement penser à une prise de position libérale des plus classiques, qui viendrait en appui à l’aile la plus proche de l’orthodoxie à la Pierre Laval de l’actuelle majorité. Un fonctionnaire, qui par définition ne fait jamais rien, ne produit rien, pourrait ne pas exister que cela serait bien mieux, est toujours trop payé, et le dire haut et fort, c’est « briser un tabou ». Merci Jean-Claude et Dominique! Avant la journée interprofessionnelle du 19 mars, il est temps de rappeler les fondamentaux. En même temps, l’article qui accompagne ce titre irait plutôt dans le sens de l’ouverture d’un débat sur ce point : est-ce bien raisonnable de tailler dans les salaires du public en pleine débâcle de la demande? Et,  surtout, est-ce bien « juste » (en citant quand même des réactions syndicales)?

En tout cas, quel bel allarmisme! Je m’en vais de ce pas épargner  pour préparer mes futures baisses de revenu. Et qu’on ne compte pas sur moi pour faire quelque achat de bien durable que ce soit!

C’est à ces petits détails charmants qu’on sent déjà que toute personne écrivant sur les futures élections européennes va écrire dans son texte: « Tenues dans un contexte trés particulier… »

Roumanie 2008 : « Europe what else? »


Les (heureux) hasards de la vie m’ont conduit à épouser une Roumaine, je suis donc conduit à visiter ce pays à intervalle régulier. Je ne comprends pas bien la langue néolatine qu’on y parle, mais je la comprends assez pour avoir une idée de ce qui se trame dans cette société en mutation rapide.

Je savais que les Européens des nouveaux pays adhérents avaient un rapport différent avec l’Union européenne par rapport à celui qu’on trouve chez nous. Il faut dire que, si en France on parle assez rarement de l’Europe dans les médias audiovisuels, en Roumanie, tout actualité télévisée ou presque est l’occasion de parler d’Europe. On se dispute ainsi pour savoir si le gouvernement a respecté ou non les intentions européennes quand il a introduit une certaine taxe sur les camions. De plus, actuellement, a lieu la campagne des municipales, qui devrait porter sur des enjeux locaux; il est pourtant frappant de constater que toutes les polémiques entre candidats aux mairies portent sur l’incapacité à se porter au niveau des standards européens. Toute décision à prendre au niveau local s’inscrit dans ces standards, et j’ai bien l’impression que les Roumains « inventent » littéralement des standards ou prennent des moyennes européennes pour des standards à respecter. Par exemple à Bucarest, un candidat reproche à un autre de ne pas garantir le nombre de m2 de verdure par habitant et par km2 qui correspondrait au standard européen. Je me demande si l’Union européenne a promulgué une directive sur ce point, j’en doute un peu parce que les affaires urbaines ne sont pas de compétence de l’Union, par contre qu’il existe des statistiques européennes sur ce point ou des recommandations d’un quelconque programme européen sans doute (URBA?). L’intéressant est ici que toute décision à prendre en Roumanie s’appuie publiquement sur une règle européenne, réellement contraignante ou simplement imaginée pour les besoins de la cause. Les désaccords peuvent exister sur les priorités au sein même de ce qui serait à faire pour « être européen » : par exemple à Bucarest, le candidat du Parti conservateur reproche au maire actuel d’avoir fait refaire des bordures de trottoir, car cela pouvait attendre, plutôt que mettons l’asphaltage de certaines rues. Les objectifs réels ou inventés posés par l’Europe sont assez multiples pour que chacun puisse reprocher à l’autre d’avoir choisi la mauvaise priorité, mais aucun grand parti ne conteste le « référentiel européen » (pour parler comme Pierre Muller, un grand spécialiste français des politiques publiques).

Ma femme m’a d’ailleurs fait remarquer que cette crise d’Europe n’était pas la première dans l’histoire de son pays. Déjà, au début du siècle dernier, tout devait devenir « européen », quitte à ce que les élites roumaines inventent « leur Europe ». Cela se voit encore bien dans l’architecture d’avant 1939 qui constitue une sorte de mélange extraordinaire de tout ce qui se fit en Europe, le tout à la sauce roumaine.

Du coup, comme l’accord est général et obligatoire sur la nécessité de l’Europe et que cela évite toute discussion sur les choix à faire puisque le chemin est tout tracé par l’Union européenne, la vie politique semble se résoudre à choisir la meilleure équipe pour atteindre l’objectif fixé (et éventuellement les priorités entre objectifs). Les slogans s’en ressentent : « Nous ferons ce qu’il faut », « Il est temps d’agir », « Assez d’inaction », « 18 ans cela suffit », « Nous faisons avancer le pays et notre ville », « Des faits, pas des discussions ». Bref, cela reste du plus général et l’affiche électorale type peut être décrite ainsi : une photo d’un homme entre quarante et cinquante ans, en costume, père de famille idéal, pris dans une pose avantageuse, souvent théâtrale, un slogan des plus général, et enfin le symbole de son parti. Lorsqu’on parcourt les routes de Roumanie, on s’aperçoit de commune en commune du caractère répétitif de la formule : la tête du personnage change un peu (encore que…), le slogan s’adapte au nom de la ville, les partis sont les mêmes.

Probablement, il existe de (petites) différences (sensibles) entre partis sur des questions cruciales pour le pays : par exemple sur le statut des biens expropriés sous le communisme, sur la réforme (impossible) de la justice, mais rien n’en ressort dans ces slogans, affiches et même débats télévisés pour ce que j’en comprends. La presse rendait compte de la campagne comme une « course de petits chevaux » avec des considérations tactiques des plus subtilement peu attractives pour le lecteur ordinaire. L’enjeu devient si j’ose dire purement à la Aristote : un tel dirigeant ou un tel parti est-il capable de gouverner le pays ou la ville en raison de l’intérêt général (défini par l’esprit des temps) et de la loi (européenne) ou n’est-il que corruption et poursuite d’intérêts particuliers? Comme me l’a dit un ami roumain, maintenant, nous savons qu’ils sont tous pareils, cela ne l’empêchera pas de voter pour le sortant, parce que, dans son quartier, il a fait au final du bon travail.

Tout cela pour dire que la population roumaine ne peut pas ignorer son rapport à l’Europe, contrairement à la population française qui s’en rappelle vaguement de temps à autre. En France, si l’on parle d’Europe, c’est pour s’en plaindre : un exemple de ce point entendu le jour de mon retour de Roumanie, « NKM » qui déclare à la suite du vote perdu à l’Assemblée nationale sur les OGM, que le problème de fond est que le texte européen n’est pas bon (sic) et que sa transposition en droit français est donc difficile par définition.

En même temps, en Roumanie, inutile de le nier, s’il existe un tel désir d’Europe, qui fait que tout ce qui est moderne et nouveau se nomme « européen », c’est aussi qu’on sent aussi une culture populaire qui se situe bien loin de « l’Europe ». En particulier, il existe un style musical, fort prisé des chauffeurs de taxi, qui rappelle plutôt le Moyen-Orient. Ce n’est pas le style folklorique roumain, chanté par des femmes en tenue paysanne traditionnelle, qui était fort prisé du temps du national-communisme et qui survit tant bien que mal, mais d’un autre style qui sonne plus étrangement aux oreilles occidentales et qui d’ailleurs n’a pas droit de cité dans les médias audiovisuels. En Roumanie, j’ai eu parfois le sentiment que l’Europe, la représentation de soi que cela signifie pour les Roumains, les comportements parfaitement occidentaux que cela induit, cachaient une réalité plus discrète, peu représentée dans les médias, de type moyen-oriental ou simplement balkanique si l’on veut. Cette réalité balkanique ne se confond pas d’ailleurs avec la césure ville/campagne, c’est plus subtil, c’est plutôt une question de hiérarchie sociale ou culturelle ai-je eu l’impression.

Dernière remarque : désormais il existe une chaine MTV Roumanie… On y passe du rap roumain (sic), qui concentre tous les poncifs du gansta rap, en les reprenant et en s’en moquant à la fois. Même dans la prétendue radicalité musicale à usage commercial, la nécessité de copier l’a emporté sur les produits locaux, mais le produit final reste bien roumain. Heureusement d’ailleurs.