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Il ne faut pas chercher des explications (S. Royal)

Cette formule péremptoire, selon laquelle « Il ne faut pas chercher des explications » aux attentats du 13 novembre 2015, explications qui amèneraient à « culpabiliser », a été utilisée par Madame la Ministre de l’Environnement, Ségolène Royal, lors de son entretien avec Europe 1, Le Monde et I-télé du dimanche 29 novembre 2015 (tel que retranscrit dans Le Monde du mardi 1er décembre 2015, p. 17, sous le titre « Ségolène Royal: ‘Pas question de culpabiliser la République' »). Elle précise d’ailleurs sa pensée en ajoutant : « Je me refuse à entrer dans ces logiques culpabilisantes dans un pays qui donne à tous ces enfants le droit à l’accès à l’école, même si des inégalités demeurent. (…) La France est un grand pays démocratique qui fait de l’éducation sa priorité, où tous les enfants vont à l’école gratuitement, où il y a un modèle social très protecteur, l’accès à la santé. Il n’est pas question en plus de culpabiliser les Français et de culpabiliser la République. »  Ces déclarations ne sont qu’un exemple du discours tenu par les autorités en place depuis les attentats du vendredi 13 novembre 2015 : l’idée générale reste la même, à savoir un refus radical de même penser les causalités qui sont à l’œuvre dans ces attentats. 

Il n’y a aucune réflexion, du moins publiquement, sur la stratégie répressive à mettre en œuvre. Il n’y a même pas de commission d’enquête parlementaire, contrairement à ce qu’avaient fait les États-Unis en 2001 pour comprendre la faillite de leur communauté du renseignement (et aussi pour contrer la vision complotiste du « 9/11 »). Avec l’état d’urgence, on se contente de continuer sur la même voie,  sans apparemment aucune réflexion sur les raisons de l’échec enregistré en novembre, alors même qu’un attentat majeur avait eu lieu en janvier. A ma connaissance, aucun responsable n’a d’ailleurs démissionné ou n’a été démis de ses fonctions.

Il n’y a aucune réflexion sur notre politique étrangère dans le « Grand Moyen Orient » pour reprendre un terme néo-conservateur. Avons-nous  vraiment la bonne stratégie pour contrer les divers groupes djihadistes que nous affrontons en Afrique et au Moyen-Orient? Avons-nous les moyens et les alliés de nos ambitions? Mystère.

Il n’y surtout aucune réflexion sur les causes qui peuvent amener des jeunes gens, indéniablement socialisés sur le territoire français, à se radicaliser au point de devenir des terroristes visant à faire un vendredi soir le maximum de victimes parmi une foule d’anonymes fêtards parisiens. Les spécialistes français ne manquent pourtant pas.  Le Président du CNRS Alain Fuchs a encouragé le 18 novembre 2015 les chercheurs à amplifier cet effort de compréhension du terrorisme afin de mieux le combattre. De fait, pour nos dirigeants politiques, comme l’a très bien expliqué  le journaliste scientifique Xavier Molénat dans un article d’Alter Eco+, intitulé « La sociologie excuse-t-elle les terroristes? », il n’y a là que la reprise en France d’un thème typique des conservateurs américains pour lesquels toute explication sociologique, psychologique, économique, etc. d’un comportement délictueux revient à excuser ce comportement. Si l’on fait des sciences sociales, on ne peut qu’être littéralement révulsé par de telles affirmations.  Je ne vais pas me lancer moi aussi dans la démonstration, pour tout dire triviale, que comprendre et expliquer ne veut pas dire excuser.

Le lecteur intéressé par ce genre de discours de négation des sciences sociales pourra d’ailleurs se reporter au texte de Paul Berman, « Il n’y a pas de causes sociales au djihadisme »(publié dans le Monde du 1er décembre, p. 16), pour en juger sur pièce, et encore faut-il préciser que l’auteur, s’il réfute les « causes profondes » mises en avant par toutes les sciences sociales (sociologie, économie, géographie, etc.), met lui-même en avant  deux causes, la rage qui s’empare de certaines êtres humains depuis la nuit des temps – rage qu’avaient bien décrit selon lui les poètes de l’Antiquité – , et les discours haineux de l’islamisme. P. Berman semble ignorer qu’en désignant le discours de l’Islam radical comme cause de la violence, il contredit sa propre idée archaïque d’une rage meurtrière sans cause! Ce texte, quoique qu’il soit d’une nullité intellectuelle bien digne de servir d’illustration dans un cours d’introduction à la logique scientifique pour les étudiants de première année de sociologie,  témoigne  cependant  de la volonté maintenue de chercher un motif au terrorisme contemporain. Nos dirigeants semblent eux vouloir aller plus loin dans le refus de même envisager des causes, et, comme je fais partie de ces égarés qui passent leur temps à tenter d’expliquer ou de comprendre le comportement d’autrui aux frais de la République, je tenterais ici quelques hypothèses explicatives au refus des gouvernants actuels de rechercher quelque explication que ce soit.

Premièrement, il y a d’évidence, comme l’a bien vu X. Molénat, un repli des dirigeants socialistes actuels sur une vision complétement réactionnaire de la déviance, sur ce qu’on appelle souvent le « populisme pénal », dont ils escomptent quelque profit électoral. On n’en est même plus au célèbre slogan de Tony Blair, « Tough on crime and tough on the causes of crime », des années 1990, on en est désormais carrément revenu à une vision victorienne de la déviance, il ne nous manque bientôt plus que le bagne et le gibet comme solutions. Ce discours cherche à s’appuyer sur les lacunes intellectuelles du grand public. Qu’il faille rappeler en 2015 que comprendre et expliquer un comportement humain ne veut pas dire l’excuser ni avoir un jugement, moral ou politique,  positif sur ce dernier souligne surtout l’incompréhension d’une majorité de la population face à une démarche de sciences sociales. On peut regretter que les socialistes de 2015 appuient cette régression intellectuelle qui aurait fait honte à ceux qui firent jadis la grandeur du socialisme européen, mais c’est ainsi que le socialisme se meurt. J’attends de fait avec une joie mauvaise l’annonce par F. Hollande lors  d’un prochain attentat qu’il serait bon de penser à rétablir la peine de mort pour crime terroriste. Ce qu’un socialiste fit, il est en effet bon qu’un socialiste le défit.

Deuxièmement, il y a, comme le montrent avec une belle candeur les propos de S. Royal, un déni de ses propres responsabilités. En effet, si l’on admet à titre d’hypothèse de travail vraiment intellectuellement audacieuse que « l’on ne nait pas terroriste, mais qu’on le devient », il est impossible de ne pas étudier les conditions de la socialisation qui favorisent ce genre de grave déviance. Or ces conditions sont au moins pour partie liées aux politiques publiques menées sur le territoire où est socialisé le futur terroriste – sauf à supposer que les politiques publiques n’existent pas et que seule la société existe. Ainsi, bizarrement, peu de terroristes contemporains semblent avoir été socialisés en Suisse, mais je peux me tromper. Le laïus de S. Royal sur les politiques publiques d’éducation, de redistribution et de santé, qui sont à l’écouter presque excellentes en France, souligne bien sans le vouloir la difficulté : il ne faut surtout pas chercher d’explications, car cette recherche d’explications mènerait directement aux responsabilités des partis qui ont gouverné la France depuis des décennies. Il faut toute la candeur politique d’un Emmanuel Macron pour oser – d’un point de vue néo-libéral –  pointer quelques problèmes dans la société française qui pourraient bien expliquer ces événements. Il faut surtout toute la jeunesse politique d’Emmanuel Macron qui ne le rend pas comptable de tout ce qui a été fait depuis les années 1980 par le PS lorsque ce parti fut au pouvoir (1981-86, 1993-2002, 2012-..). Au contraire, F. Hollande, S. Royal, et quelques autres rescapés des années 1980 portent tout le poids de la responsabilité d’avoir été le Parti socialiste au niveau national tout au long de ces années. Ils peuvent voir les fruits de leurs décisions d’antan. Pour être un peu polémique, c’est ainsi le Parti socialiste qui a inventé et fait prospérer la « politique de la ville » depuis les années 1980 comme réponse aussi privilégiée que fallacieuse aux mutations du marché du travail dans le cadre de la mondialisation. L’ancienne « Ministre des mamans » comme les enseignants la moquaient pour son populisme (déjà!) quand elle était en charge de l’éducation au début des années 1990 a peut-être quelque part de responsabilité dans le (dys)fonctionnement actuel de cette République.

Ouvrir la porte à une discussion sur les explications ne manquerait donc pas de donner raison à tous les opposants de ces socialistes-là. L’extrême droite bien sûr, qui validerait ses thèmes privilégiés : l’immigration, le laxisme, et, bien sûr, la tolérance face à l’Islam. Les néo-libéraux à la Macron, Attali, Tirole, etc., qui mettraient en accusation tous les blocages maintenus de la société française excluant trop de gens du monde du travail. Et aussi bien sûr tous les gens de la gauche de gauche, qui sont sans doute atterrés  de voir une S. Royal présenter désormais la France comme un véritable pays de Cocagne. On comprend donc qu’il soit vraiment très urgent pour les dirigeants socialistes de ne pas se demander comment on en est arrivé là et de se replier sur une vision aussi monadique que possible du terroriste, ce pur agent du Mal, qui, si possible, devrait s’auto-engendrer. Et cela ne s’explique pas.

Nous en sommes donc là en ce 2 décembre 2015.

Trop de lobbys tue le lobby= taxe carbone censurée par le Conseil constitutionnel.

Hier soir, pour finir son ‘année en beauté, le Conseil constitutionnel a censuré les articles de la loi de finance 2010 instaurant au 1er janvier 2010 la « Contribution climat énergie (CCE) », mieux connue comme « taxe carbone ». La censure n’est nullement sur le principe d’une telle taxation : bien au contraire, le Conseil constitutionnel se réfère dans sa censure à la « Charte de l’environnement », incluse dans la Constitution depuis quelques années. Celle-ci donne bel et bien une justification constitutionnelle à un telle démarche qui institue de fait un « pollueur-payeur » au nom de l’intérêt général environnemental. On remarquera en passant que le Conseil constitutionnel définit la CCE bel et bien comme un impôt réclamé par l’État aux contribuables, susceptible d’être jugée à l’aune de ce que doit être constitutionnellement un impôt, démentant pleinement le discours  présidentiel niant cette nature d’impôt à la CCE. Le Conseil fait dès lors un double reproche au législateur : d’une part, la taxe carbone dont les secteurs les plus polluants sont exemptés en tout ou en partie  ne prend pas en compte la majorité des émissions de gaz à effets de serre sur le territoire français, elle sera donc de fait inefficace à atteindre l’objectif pour laquelle le législateur dit l’instituer; d’autre part, cette exemption, partielle ou totale, de très nombreux secteurs économiques, constitue une rupture caractérisée d’égalité devant les charges publiques.

Il est difficile de ne pas voir dans cette Décision 2009- 599 du Conseil constitutionnel une mise en évidence plutôt cruelle du rôle des lobbys économiques sur la législation en la matière. Dans les  attendus de leur présente Décision, on dirait que les membres du Conseil se sont lassés de  parcourir la liste interminable des secteurs économiques ayant été capables d’obtenir  du législateur une exemption totale ou partielle de la CCE. On se trouverait donc dans une situation parfaitement à la Mancur Olson (cf. le bien connu et toujours indispensable,  Logique de l’action collective)  : tout groupe ayant des intérêts matériels en commun capable de  s’organiser et de dépenser de l’argent qui permet d’obtenir de l’influence auprès du gouvernement et/ou du législateur pour se protéger de la taxation  a réussi en l’occurrence à le faire; ne restent à payer vraiment la « taxe carbone » (au prix initial de 17 euros la tonne de CO2 émis) que les individus qui ne constituent qu’une masse inorganisée de consommateurs directs d’énergie fossile. (La situation aurait été différente avec des associations de consommateurs à 10 millions de membres…)  Il me semble bien que les économistes, Pierre Cahuc et André Zylberberg (Les réformes ratées du président Sarkozy, Flammarion, 2009) ne constataient pas autre chose sur les premières grandes décisions du sarkozysme : on réforme en gros, et on cède beaucoup en détails. Ce coup-ci, même les Sages du Conseil constitutionnel ont vu cette manière de donner raison à (presque) tous les lobbys. Il est vrai qu’au sein même de la consommation d’énergie des particuliers, l’exemption de l’électricité – dont il est  pourtant évident qu’elle constitue une consommation d’énergie fossile elle aussi! –  constituait déjà une indication du poids du lobby électro-nucléaire. (Le gouvernement se trouve d’ailleurs ici en contradiction avec lui-même puisqu’il encourage par ailleurs l’achat de matériels électriques moins gourmands en électricité pour le même objectif que celui de la CCE – mais, là, un autre équilibre des lobbys concernés opère).

Le gouvernement a promis de faire une nouvelle mouture de son texte pour le 20 janvier 2010, et de respecter, comme il se doit en République, les remarques faites par le Conseil constitutionnel à son premier texte. Je suis très curieux de voir cela…  Comment changer la loi tout en ne fâchant pas les lobbys qui devraient remonter au créneau? Ne serait-ce que celui des agriculteurs, explicitement pointés du doigt par la Décision du Conseil (paragraphe 77, 82 et 83 de la  Décision 2009-599 du CC)? (Ajout du 4 janvier : Les agriculteurs, pêcheurs, routiers, ont droit au nom de la compétitivité de l’économie à une réduction de la taxe carbone, d’autant plus qu’elle était annoncée par le gouvernement lors des débats parlementaires comme  « temporaire », voir le commentaire par le Conseil de sa propre décision). Et encore, heureusement que le Conseil n’a pas commencé à pinailler en plus sur émissions de méthane et autres gaz à effet de serre par certaines activités agricoles? Les Jacques l’eussent mal pris et auraient préparé le gasoil (détaxé) pour incendier quelques sous-préfectures.  Le Conseil constitutionnel laisse pourtant, me semble-t-il, une  porte grande ouverte à la différentiation de la taxe carbone en raison des contraintes liées à la concurrence internationale (« des réductions de taux de contribution carbone ou des tarifications spécifiques peuvent être justifiées par la poursuite d’un intérêt général, tel que la sauvegarde de la compétitivité de secteurs économiques exposés à la concurrence internationale »). Comme la plupart des secteurs concernés sont bien sûr soumis à cette dernière, il devrait donc y avoir moyen de moyenner – mais, à suivre le Conseil, tant que les quotas d’émission pour l’industrie lourde sont gratuits dans l’UE jusqu’en 2013, il faut pour taxer justement les autres contribuables la taxer aussi. En tout cas, cela risque d’être drôle que ce défilé de mendiants acculés à la ruine par l’odieuse taxe. La solution tient peut-être à une taxe ramenée à  ε – c’est-à-dire à un montant tel qu’elle existe (promesse tenue!), tout en étant indolore pour tout le monde (électorat maintenu). (Exercice : calculer le montant de ε tel qu’aucun électeur « lié à » et/ou « influencé par » un lobby ici en question ne quitte son vote UMP et assimilés à l’occasion des élections régionales de mars prochain, tout en tenant compte du facteur : à force, le ridicule peut parfois tuer… )

Du point de vue de sa façon de mettre en œuvre ses promesses, N. Sarkozy en prend donc  une bien belle sur le bec, et, malheureusement, le populisme antifiscal sur lequel prend appui Ségolène Royal va faire son miel  de cette décision du Conseil. La gauche en général, si elle tient vraiment à préserver la solidarité entre les habitants de ce pays, n’a aucunement intérêt sur le moyen terme à encourager une telle rhétorique d’allergie à l’impôt. Elle dit certes par  ses  porte-parole « égalité devant l’impôt », mais j’ai bien peur que beaucoup de nos concitoyens entendent, « pas d’impôt du tout ».

Ps. Les premières réactions de la majorité, en particulier de la secrétaire d’État, Chantal Jouanno, lors du journal télévisé de France 3, hier soir, mercredi 30 décembre 2009,  confirment déjà le futur pataquès. Ce n’est selon elle qu’un « problème d’interprétation », comme elle l’a dit aussi sur Europe 1. Effectivement le gouvernement va proposer son interprétation de la Décision du CC, celle qui fâchera comme par hasard le moins possible les lobbys concernés. Comme le CC ne peut pas démentir à chaud l’interprétation que fera le gouvernement de sa Décision, la marge de manœuvre de ce dernier sur ce sujet reste énorme. En effet, il est peu probable que le CC se risque à re-censurer le nouveau texte, avec une explication du genre polie mais ferme  « vous  vous foutez  de notre gueule ». Cela montrera là les limites de l’action du CC (comme sur la censure de certains aspects de la loi Hadopi). Il est aussi intéressant de voir que la secrétaire d’État continue à nier farouchement qu’avec la taxe carbone, il s’agisse d’un impôt nouveau, en argüant des  remboursements forfaitaires aux particuliers et de la suppression de la taxe professionnelle pour les entreprises (remplacée par autre chose, of course, comme jadis la patente honnie). Or, par définition, si l’on veut influer sur les comportements  et si l’on veut faire basculer le poids de la fiscalité du travail et du capital sur l’énergie, il s’agit bien un impôt. On va donc rire (jaune) à voir les choix faits d’ici le 20 janvier, par la majorité, mais encore une fois, cette manière d’avancer en crabe constituera une insulte pour le débat démocratique dans ce pays. Et ils veulent faire de la pédagogie en plus sur ce sujet! La majorité actuelle semble surtout faire de la pédagogie pour le langage en crabe.

Taxe carbone : N. Sarkozy investit dans sa réélection.

Contrairement à beaucoup de gens dans ce pays, à en juger par les réactions de la presse, les courriers des lecteurs, les blogs et l’opinion publique qu’enregistre les sondages, le choix de Nicolas Sarkozy de décider d' »acter » (enfin) l’instauration au 1er janvier 2010 d’une « taxe carbone » en France me parait  comme un beau coup politique, un bel investissement politique dans sa réélection en 2012 (qu’il prépare, dit-on, avec le sérieux qu’il convient).

Je ne rentrerai pas dans les détails du niveau annoncé de la taxe (17 euros par tonne de CO2 et le type de compensations « sociale » choisies), ni sur sa couverture (qui oublie l’électricité – mais rassure-toi, ami écologiste, l’ouverture du marché de l’électricité à la concurrence, demandée par la Commission européenne, va faire exploser sous peu le prix de cette énergie comme partout où cette belle idée a été mise en œuvre  , inutile donc d’y rajouter une taxe pour encourager les consommateurs à une juste parcimonie). Les choix annoncés par Nicolas Sarkozy ne correspondent sans doute, ni à un niveau suffisant de taxation pour avoir un effet immédiat sur les émissions de CO2 (argument des économistes ou des Verts), ni à un niveau suffisant de compensations  pour ne pas faire se désespérer la « France qui se lève tôt… pour prendre sa  voiture d’avant les normes antipollution après avoir dormi dans sa  maison, si  isolée et  si mal  isolée, dans la  campagne picarde » (argument du reste de la gauche, et sotto voce de la droite ancienne manière).

Ce qui me fascine en revanche comme politiste, c’est que le « Président du Pouvoir d’Achat et du Bouclier Fiscal », le PPABF, ait prononcé distinctement dans son discours de Culoz, dans l’Ain, le mot  même de « Taxe ». Il ne s’est même pas caché derrière l’expression plus ésotérique de « Contribution climat énergie ». Il accepte d’instituer une taxe – une Taxe!!!!!! Une taxe qui va toucher la quasi totalité de la population adulte de ce pays, contrairement aux autres taxes mises en place depuis 2007, bien plus discrètes et donc politiquement indolores. Le candidat N. Sarkozy avait certes, comme les autres candidats modérés, signé le « Pacte écologique » de Nicolas Hulot. Ce texte mettait sur la voie de ce principe « pollueur-payeur » (dont Y. Rumpala nous rappelle utilement les origines dans un post récent). Donc N. Sarkozy ne prend personne par surprise, mais la surprise, pour moi en tout cas, c’est qu’il se sente tenu de tenir cette promesse-là, même au plus bas niveau de taxation possible. De fait, il aurait très bien pu temporiser en argüant qu’avec la crise économique en cours, les « malheurs des temps », ce n’était pas le moment de taxer les Français et qu’il n’avait de toute façon pas été élu pour cela.

Il est même possible que N. Sarkozy  doive batailler contre sa propre majorité parlementaire pour faire passer cette « taxe ». J’imagine toutefois mal que celle-ci lui fasse faux bond, le dispositif  sera sans doute compliqué à l’envi par les parlementaires, soucieux d’épargner le « petit peuple » (de droite), les PME, et toutes les corporations à forte valeur électorale et médiatique (chauffeurs de taxi, agriculteurs, marins-pêcheurs, chauffeurs routiers, ambulanciers, etc.) L’usine à gaz, si j’ose dire, ainsi obtenue risque d’être du plus bel effet dans les manuels de fiscalité qui n’en demandent pas tant. Il n’empêche que, par définition, beaucoup de gens vont geindre au 1er janvier qu’ils ne peuvent plus aller au travail ou se chauffer l’hiver.

Pourquoi N. Sarkozy se lance-t-il alors dans cette affaire? Qui, en plus, n’aura même pas le mérite de remettre en ordre les comptes de l’État, puisqu’il s’est engagé à rendre l’ensemble de l’argent collecté ainsi aux citoyens. La contrainte externe est sans doute à prendre en compte: comme le principe « pollueur-payeur » est valorisé comme moyen de résoudre la crise climatique (cf. marché des droits à polluer institué par les accords de Kyoto), il vaut mieux rejoindre à temps le mouvement plutôt que de se faire imposer la chose. On se dirige en effet vers une grande conférence internationale sur le climat à Copenhague, la décision de N. Sarkozy, prise au bon moment, accumule pour la France de la crédibilité. Dès le 1er janvier 2010, nous voilà, au moins par l’image, dans le peloton de tête des Etats écolo-crédibles.

Une stratégie plus interne est sans doute aussi présente, la classique stratégie à la Bismarck du conservateur conséquent : en instituant lui-même une telle taxe, et en l’inscrivant de surcroit dans sa propre idéologie de « rupture », de « volonté politique » (cf. son discours de Culoz), N. Sarkozy fait là un bel investissement sur l’avenir. Il dédouane ainsi son camp du soupçon d’être bloqué sur ce sujet. Pensez donc à la tête qu’a pu faire ce cher Claude Allègre quand N. Sarkozy a déclaré ce jour-là que la Science était certaine de l’origine humaine du réchauffement climatique, vous paierez d’un cœur léger la  taxe. Pensez aussi au nombre de livres que vend ce même Claude Allègre, à cette frange de la population, plutôt âgée, plutôt située à droite, qui ne croit pas au réchauffement climatique… parce que c’est une « invention des écologistes »… qui, rappelons-le, sont dirigés par des gens peu fréquentables… un peu pédophiles sur les bords en leur temps. Pour une partie de la droite, donner raison aux écologistes (même sous une forme économiquement correcte), à une part de l’esprit de 68 en somme, ce ne va pas du tout de soi. Il faut toutefois noter que N. Sarkozy est resté loyal à l’engagement durable de son camp envers le « lobby élecro-nucléaire », ne donnant aucune satisfaction aux écologistes sur ce point.

En continuité avec son ralliement en 2007 au « Pacte » de N. Hulot, N. Sarkozy a donc décidé fort stratégiquement de ne pas se laisser enfermer en compagnie de G. W. Bush et C. Allègre, du côté de la réaction qui n’a rien vu, rien appris, rien compris. Il n’a peut-être pas envie d’être jugé dans quelques (petites) années dans le « Nuremberg du réchauffement climatique » parmi les coupables les plus évidents. Il ne faut pas en effet négliger que les désordres climatiques se faisant plus nombreux, la recherche de « responsables » va commencer sous peu.

Son choix a donc dû lui apparaitre comme un investissement d’autant meilleur sur l’avenir, pour sa réélection en 2012, qu’avant sa propre déclaration, les réactions du principal parti d’opposition ont été magnifiquement hors de propos. L’échappée solitaire lors de l’Université d’été du Parti socialiste de Ségolène Royal, se déchainant sur la « taxe carbone » dans un mélange de populisme grossier et d’argumentations fallacieuses, lui garantit qu’à terme,  les socialistes resteront marqués par leur ambigüité sur le sujet.

Au printemps 2012, les effets du réchauffement climatique seront encore plus évidents qu’ils ne le sont déjà aujourd’hui, et N. Sarkozy aura beau jeu de dire qu’il a engagé la France sur la voie de la refonte écolo-compatible de son économie et de son mode de vie.

Une dernière remarque sur cette taxe : certains socialistes, Jack Lang par exemple, prétendent que le gouvernement s’y est mal pris, qu’il a manqué de pédagogie. Il est vrai que l’on pourrait se dire qu’avec un certain consensus dans les sondages pour le développement durable, il est étonnant de se retrouver avec 70% de gens contre cette taxe (avec certes des variations notables selon les groupes sociaux).

Or, ici, on touche du doigt la différence entre ce que chacun de nous déclare vouloir faire et ce qu’il fait effectivement. Que 70% des gens soient contre n’est pas étonnant : en dehors même de l’allergie au mot même de taxe (ou à celui d’impôt), il faut bien mesurer à quel point une telle taxe va à l’encontre de toutes les évolutions observées dans les comportements des Français. Quel est en effet ce peuple qui se dit pour le développement durable, mais qui n’a de cesse de participer avec une joie non dissimulée à l’étalement urbain? Sur les dix dernières années, nous avons battu des records d’utilisation de l’espace, nous avons mité le territoire de maisons individuelles; de plus, la plupart d’entre elles, à en juger par leur manière d’être construites , sont totalement décalées avec quelque injonction « durable » que ce soit. De même, avant que le dispositif de bonus/ malus écologique ne soit introduit dans le secteur automobile, nous nous livrions collectivement à une orgie de 4×4 – là encore avec des résistants.

En somme, la « pégagogie » s’est jusqu’ici révélée globalement inutile en la matière, et c’est justement l’objectif d’une taxe carbone, de faire comprendre à tous ceux qui ne veulent pas comprendre, de fait la majorité de nos concitoyens, qu’il faut changer de comportement. Si tous les  Français, avertis par les scientifiques, acceptaient de bonne grâce comme vraiment réel le danger qui menace l’humanité, et changeaient en conséquence leur comportement quotidien, il n’y aurait pas du tout besoin de taxe carbone. Il existe d’ailleurs des individus qui, sans être incité financièrement à le faire, changent leur vie, mais combien sont-ils en réalité?

La taxe carbone, cela fonctionne comme la taxe sur les alcools, les jeux ou le tabac, c’est l’ultima ratio quand on sent que la conviction n’est pas là, ou comme le paradis, le purgatoire et l’enfer pour les hésitants en religion. Si tu ne crois pas, au moins si tu payes, tu changeras.

N. Sarkozy incarne ainsi l’autorité raisonnable face au peuple déraisonnable, on argumentera, on rechignera, on se plaindra, on râlera, mais, au final, on lui saura gré de sa vision. Et j’en suis fort marri.