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David Stuckler, Sanjay Basu, Quand l’austérité tue. Epidémies, dépressions, suicides : l’économie inhumaine

stucklerbasuVoilà un livre qu’il faudrait faire d’urgence lire à nos gouvernants « socialistes » de l’heure,  ils y trouveraient sans doute de salutaires inspirations en matière de politiques publiques à suivre pour sortir la France de l’ornière de la crise économique, mais il est pourtant presque certain qu’ils ne le liront pas, ou du moins pas sérieusement : les pistes qui y sont indiquées sont bien trop opposées à celles qu’ils entendent suivre actuellement. David Stuckler et Sanjay Basu proposent en effet dans Quand l’austérité tue. Épidémies, dépressions, suicides (Paris : Autrement, 2014, préface des Économistes atterrés) de mettre à disposition d’un lectorat grand public les résultats de leurs recherches à la croisée de l’épidémiologie, de l’économie politique et de la sociologie. Celles-ci ont été le plus souvent publiées dans des revues spécialisées du monde médical, comme The Lancet par exemple. Elles  montrent que, lors d’une crise économique, il ne faut surtout pas économiser sur la protection sociale, la santé, l’aide au logement, le conseil au chômeurs, mais qu’il faut au contraire augmenter les dépenses dans ces secteurs de politiques publiques pour assurer l’avenir démographique et économique du pays concerné. Ce surcroit de dépenses publiques se justifie en effet à leurs yeux pour trois raisons : éviter un pic de mortalité évitable due à la crise économique; bénéficier des effets multiplicateurs de telles dépenses financées sur fonds publics sur l’activité économique en général; maintenir ou même augmenter le capital humain disponible à terme qui permettra de produire plus dans le futur. Eh oui, les travailleurs malades ou morts sont peu ou pas productifs, ne payent guère d’impôts, voire restent à la charge de la société, et ne permettent même pas du coup de rembourser la dette publique…

Pour résumer à l’extrême leur propos, les auteurs pensent en effet avoir réuni, à travers leurs propres travaux et ceux d’autrui (voir entre autres, la bibliographie, p. 251-256) de nombreuses preuves que : a) une période de récession économique, avec en particulier le chômage qu’elle implique pour une grande partie de la population,  détériore l’état de santé de la population, et provoque un surcroît de mortalité (par exemple, sous forme de crises cardiaques dues au stress ou de suicides liés à la détresse économique) ; b) ce surcroit de mortalité peut cependant ne pas apparaître du tout si les autorités publiques prennent des mesures adéquates en renforçant l’aide au retour à l’emploi et/ou en augmentant les dépenses sociales, en particulier en matière de santé et de logement. Dans ce cas, la mortalité peut même diminuer lors des récessions : en effet,  comme les gens  sont tout de même privés d’argent lors d’une récession, ils prendront moins leur voiture ou rouleront moins vite pour économiser du carburant. Cette restriction de dépense en matière d’usage de l’automobile fera baisser la mortalité routière, et donc la mortalité générale. Cette considération peut paraître déplacée, mais c’est là un effet qui s’avéra non négligeable lors de la Grande dépression aux États-Unis dans les années 1930 avec une mortalité routière alors à un niveau effrayant par kilomètre parcouru. Cet effet de moindre mortalité automobile a pu faire penser à certains que la récession économique constituait en général une bonne chose pour la santé des populations, idée que les auteurs démontent consciencieusement en distinguant les types de mortalité dans les années 1920-30 aux États-Unis (cf.Dompter la Grande Dépression, p.35-60). Cet effet de la mortalité routière doit donc bien être distingué des autres causes de mortalité évitable pour voir statistiquement les effets délétères de la récession sur la santé. (En passant, on rappellera d’ailleurs qu’en France à l’été 2014, la mortalité routière n’a jamais été aussi faible, sans doute largement en lien avec le fait que moins de Français ont pu partir en vacances à cause de la crise économique.)

Pour prouver les affirmations selon lesquelles « l’austérité tue », ils font appel à deux instruments principaux : les comparaisons entre pays et les études épidémiologiques proprement dites.

D’une part, ils comparent les réactions de pays similaires face à un choc économique exogène identique. En fonction de la réaction du gouvernement de chaque pays face à ce choc, les destins démographiques des populations s’avèrent en effet très différents. Ils prennent ainsi l’exemple des anciens pays du Bloc soviétique face à la transition du « socialisme réel » au « capitalisme réel » (La crise de mortalité post-communiste, p.61-91), ils constatent que les pays qui ont choisi une « thérapie de choc » (avec des privatisations aussi massives  que maffieuses au profit des apparatchiks locaux) proposée par les conseillers occidentaux sans tenir aucun compte de ce que cette dernière impliquait pour le niveau de chômage et surtout pour la protection sociale des individus, ont connu un pic de mortalité dans les années 1990. Ainsi en comparant la Russie (thérapie de choc) avec la Pologne ou la Biélorussie (changements graduels), ils pensent avoir trouvé une « expérience naturelle » pour souligner cet effet morbide d’une incertitude massive sur l’avenir économique des individus accompagné d’une absence concomitante de protection sociale. En Russie, le phénomène a été particulièrement massif parce que le travail dans une entreprise d’État donnait droit à la santé, au logement, aux vacances, etc., la perte d’emploi signifiait donc la fin de toute protection sociale. A cela s’ajoute l’existence de nombreuses villes de mono-industries qui ont sombré économiquement avec la fin de leur industrie, et enfin la large disponibilité d’alcools forts, souvent frelatés en plus …  Ils retrouvent la même chose en comparant les pays lors de la crise asiatique de 1997-98 (Du miracle au mirage, p.92-112), et, malheureusement, dans l’Europe d’après 2008 (Tragédie grecque, p. 146-175), avec les cas très opposés face aux difficultés de leurs finances publiques de l’Islande (pas de mortalité supplémentaire, augmentation de la protection sociale, des dépenses de santé, et des aides au logement) et de la Grèce (mortalité supplémentaire, réveil ou développement d’épidémies dont le VIH, diminution drastique de la protection sociale, des dépenses de santé et des aides au logement). Ces différences entre pays sont selon les auteurs fortement liées à la capacité des populations concernées à exercer leur pouvoir de veto démocratique contre des mesures  de démantèlement de la protection sociale (si elle existe déjà) et/ou à la capacité de mobilisation sociale pour demander des protections sociales (si elles n’existent pas) ou leur renforcement. On retrouve là la vieille conclusion d’Armartya Sen selon laquelle, en démocratie, une famine est impossible, parce qu’on ne laisse pas mourir de faim ses électeurs, et on peut en quelque sorte ici l’inverser : lorsque la mortalité évitable augmente lors d’une crise économique dans un pays, cela tendrait à prouver qu’il ne s’agit pas vraiment d’une démocratie au sens fort du terme, c’est-à-dire  où le peuple s’avère souverain. L’opposition, désormais presque canonique, entre la réaction islandaise, occasion d’un sursaut démocratique, et la réaction grecque, contrainte par l’appartenance du pays à la zone Euro et marquée par une suspension au moins temporaire de la démocratie (référendum promis puis annulé), ne cessera d’interroger sur le sens même qu’a pris l’Union européenne pour les populations concernées dans ces années 2010-2014 tant que cette dernière n’aura pas connu des épisodes plus heureux.

D’autre part, ils s’appuient sur des études épidémiologiques qui font le lien entre le contexte économique et social d’un individu et sa probabilité de développer telle ou telle pathologie. On ne sera pas très étonné par exemple d’apprendre que beaucoup d’études font un lien entre chômage et dépression, crise économique et augmentation de l’alcoolisme ou de l’usage d’autres drogues, absence de logement fixe et détérioration de l’état de santé. Ils rappellent aussi qu’aider les gens à retrouver un emploi (Retour au travail, p. 197-216), en particulier en leur assurant un suivi en face à face par un être humain à leur écoute, s’avère une dépense très rentable au total : les chômeurs retrouvent plus vite un travail (Mon Dieu, quelle surprise!), et ils ont tendance à moins déprimer et/ou à boire et/ou à se droguer (surtout s’ils avaient des tendances préexistantes à agir en ce sens face aux difficultés de leur vie).  Les auteurs, dans la lignée classique des études de santé publique, font ainsi remarquer que plus on traite tôt un problème d’emploi, de santé, de logement, etc., moins les conséquences seront fâcheuses pour l’individu concerné, et moins cela coutera finalement à la protection sociale et à l’État.

Le livre a aussi l’intérêt de montrer qu’en tant que chercheurs qui insistent sur le fait que la diminution des ressources consacrées par l’État à la santé, à la protection sociale et au logement, comporte des effets mesurables sur l’augmentation de la mortalité à quelques mois ou années des coupes budgétaires envisagées, ils ont été ces dernières années confrontés à des opérations négationnistes de ce lien. Les organisations internationales comme, en particulier, le FMI qui proposent ces « cures d’austérité », tendent à nier ou à minimiser cet effet de hausse de la mortalité, les journaux comme The Economist qui soutiennent cette doctrine de la purge d’austérité manipulent les chiffres disponibles pour effacer les effets sur la mortalité, des économistes bien placés dans les sphères politiques ou administratives empêchent la diffusion des chiffres pertinents de certains pays (comme ceux de la Grèce) pour comprendre ce qui est en train de se passer ou bien vont à la recherche d’explications alternatives plus ou moins crédibles qui n’impliquent pas les choix économiques du gouvernement (du genre, la plupart des chômeurs sont au chômage, parce qu‘ils sont dépressifs). Les auteurs montrent ainsi que la réception de leurs travaux est influencé par un fort filtre idéologique. Ceux qui croient à la seule force des marchés et à la nécessité de diminuer à tout prix l’emprise de l’État sur la société pour assurer une croissance économique forte tendent à nier ces effets sur la mortalité, et, inversement, ceux qui ne sont pas dans cette optique les acceptent comme des évidences. Ils citent pour illustrer leur propos les réactions contrastées lors de la présentation en 2009 de leurs études devant une commission du Parlement suédois et devant une autre du Parlement britannique (p. 213). Et ils montrent bien (p. 213-216) que, lorsque les Conservateurs et les Libéraux-démocrates arrivent au pouvoir en 2010, ils ne pouvaient pas ignorer les conséquences de la politique d’austérité qu’ils ont adoptée sur les populations britanniques les plus fragiles. Ils ont donc choisi de tuer, certes indirectement par le changement du contexte, certains de leurs concitoyens pour rétablir l’équilibre des comptes publics et relancer l’économie. Il faut faire des sacrifices (humains) aux Dieux courroucés pour revenir à la croissance.

Les conclusions en terme de politiques publiques qu’ils en tirent (cf. Conclusion. Soigner le ‘Corps économique’, p.240-250) sont une condamnation sans appel de toutes les mesures qui reviennent à diminuer la protection sociale, c’est-à-dire les dépenses de santé, d’aide au logement et de retour à l’emploi pendant une récession économique. Selon eux, ces dépenses sociales au sens large ont en plus à la fois un fort effet multiplicateur sur l’état général de l’économie (contrairement aux dépenses militaires par exemple), probablement parce que le gros de ces dépenses vont à des agents économiques installés par définition sur le territoire national. Elles ont en plus la particularité de préserver le « capital humain » de la nation considérée, ce qui permet de produire plus ensuite. Dans le cas de la France, cela voudrait dire arrêter de faire des diminutions du budget « maladie » de la Sécurité sociale  et aussi réduire le rôle des mutuelles et assurances privées pour revenir à un modèle de protection plus universel. Cela voudrait dire avoir une politique du logement social et du logement pour les sans-abris cent fois plus efficace et ambitieuse qu’aujourd’hui. Cela voudrait surtout dire mettre enfin autant d’argent que nécessaire pour faire fonctionner Pôle Emploi et la formation continue des chômeurs. (Voilà donc un beau programme pour le candidat de gauche en 2017 …2022? 2027?)

Au total, ce livre constitue une contribution au débat sur l’austérité en Europe et montre bien qu’il existe une autre voie que celle actuellement suivie. Les auteurs impliquent essentiellement l’idéologie du marché et les intérêts particuliers qui vont avec (tous ceux qui profitent de la privatisation de la santé par exemple) dans le refus de considérer ces aspects délétères sur la santé des populations des politiques d’austérité. Ils comparent en particulier les choix de la Présidence Obama quand elle avait une majorité au Congrès pour faire passer ses idées après 2008 et les décisions des Conservateurs et Libéraux-démocrates britanniques depuis 2010. Il me semble toutefois que se limiter à une mise en cause du néo-libéralisme de certains politiciens qui nieraient les faits établis par les chercheurs (p. 241-242) ne va pas complètement au fond des choses. En effet, les auteurs font  dans leur conclusion comme s’il allait de soi que tous les politiciens voulaient protéger toute leur population, qu’ils partageaient a priori cette valeur cardinale de l’égale humanité des assujettis. Les auteurs font mine de penser que, si les politiciens prennent conscience par une démonstration factuelle des effets délétères de leurs choix en faveur de l’austérité, ils reviendront dessus. Or est-ce qu’en fait, certains au moins de ces politiciens néo-libéraux ne savent pas très bien ce qu’ils font? Par exemple quand le gouvernement libéral-conservateur britannique essaye de réduire le nombre de handicapés aidés à travers des tests pour le moins orientés ou qu’il réduit les aides publiques au logement, il peut difficilement ignorer qu’il va mettre des tas de gens dans la misère ou à la rue, il n’est sans doute pas dupe de son propre discours de légitimation sur la lutte contre la fraude aux allocations handicapés ou aux allocations logement. En choisissant des politiques d’austérité, ces politiciens savent bien que des pauvres, des malades, des handicapés, des enfants, etc. vont souffrir, et peut-être mourir, mais cela leur importe-t-il en quoi ce soit? Peut-être même, cela les arrange-t-il au fond que ces groupes sociaux qu’ils méprisent profondément disparaissent. Plutôt que de néo-libéralisme, ne faudrait-il pas parler d’un  « darwinisme social »  qui ne peut certes plus s’assumer aussi publiquement qu’en 1890, mais dont l’existence donnerait de la cohérence à l’action suivie qui ne se trouve pas nécessairement du côté des résultats économiques de l’austérité proprement dits? Un surcroit de suicides des perdants de l’économie est-ce vraiment un problème pour tout le monde, comme semblent le croire les auteurs, et pas plutôt une solution élégante pour se débarrasser de gens dont on ne sait trop que faire?  Et ne faudrait-il pas faire remarquer que, partout où l’austérité tue ou a tué selon les auteurs, les divisions sociales, politiques, ethniques, semblent au départ importantes. Que les Conservateurs et Libéraux-démocrates adoptent une telle politique d’austérité après 2010, dont une bonne part du corps médical britannique annonce pourtant publiquement qu’elle va nécessairement tuer, en dit peut-être moins long sur leur ignorance supposée des mécanismes ici décrits que sur leur volonté d’en finir en passant avec tout resterait encore de la « working class » et de ses ridicules prétentions à mener une vie décente? Idem pour les Républicains aux États-Unis qui verraient bien leur grand et beau pays sans ces très pénibles descendants des esclaves noirs supposés uniques bénéficiaires du « welfare »? Idem sans doute en Russie où les élites post-soviétiques se verraient bien se passer en 1990 de ces répugnants moujiks devenus par la force de l’industrialisation stalinienne de répugnants ouvriers ?  Idem en Grèce où ce qui s’est passé et se passe encore n’est sans doute pas sans lien avec les divisions de la société grecque liées à la Guerre civile des années 1940 et avec ses suites des années 1960-70? Et, fort inversement, pour le « peuple-famille » des Islandais, parce qu’ils se sentent de fait tous cousins!

En somme, l’erreur des auteurs – ou la stratégie rhétorique si l’on veut – est de croire que tout le monde partage les mêmes valeurs humanistes de fond, et que les faits en eux-mêmes pourraient persuader certains d’agir autrement qu’ils ne le font. Ces faits ou mécanismes démontrés comme arguments contre l’austérité ne valent que si l’on partage ces valeurs de fond, en somme que si tel ou tel autrui nous importe – pour des raisons qui émanent sans doute largement d’un parcours historique précis. Leurs trois principes, « Ne pas nuire » (par une austérité sur les soins et le logement), « Aider la population à retourner au travail », « Investir dans la santé publique », ne valent en fait que pour ceux qui se soucieraient de toute leur population. Et force est de constater qu’il existe aussi des préférences révélées des gouvernants.