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Réaction à la Suisse.

Plus d’une semaine après l’évènement, je me permets de réagir au référendum suisse du 29 novembre 2009 qui proposait d’inscrire dans la Constitution de la Confédération helvétique l’interdiction de toute construction nouvelle d’un minaret dans le pays. L’initiative populaire soutenue par la « droite de la droite » suisse a obtenu une majorité de 57,5%. Comme il se doit, les réactions en France ont été prises dans le contexte créé par le débat sur l’identité nationale (merci monsieur Besson!). Il faut bien dire que chacun a joué dans ses gammes habituelles, on aurait pu prévoir ce que chacun allait dire, je ne pense pas devoir déroger ici à cette règle. Toutefois, ad futuram memoriam, j’ai trois remarques qui me tiennent à cœur:

Primo, cette votation pourra servir dans les années à venir à illustrer un cours sur la notion de « spirale du silence » en matière d’étude de l’opinion publique. Tous les sondages rendus publics indiquaient une nette préférence pour le rejet de la proposition, on se retrouve avec une nette majorité de votants approuvant la proposition – à la surprise, semble-t-il, des personnes ayant appuyé cette proposition au départ qui ont cru, elles aussi, aux sondages publiés. Elisabeth Noelle-Neumann, une des pionnières des recherches d’opinion en Allemagne, avait théorisé dans les années 1950 le fait que, face à l’existence d’un consensus apparent dans l’opinion publique au sens institutionnel du terme (presse, partis, intellectuels, etc.), une partie des enquêtés lors d’un sondage d’opinion cachaient leur orientation réelle aux enquêteurs, ce qui faisait apparaitre dans le sondage cette orientation comme minoritaire, et qui renforçait, une fois le sondage rendu public par l’institution de mise en chiffres de l’opinion publique que constitue le sondage, le sentiment de ces minoritaires de l’être (d’où l’idée de spirale du silence). Il n’est bien sûr pas sans intérêt que cette idée d’une dissimulation de ses orientations par une partie du public soit apparue dans le contexte allemand (de l’ouest) après 1945. Les experts des sondages d’opinion se prémunissent contre un tel effet, en essayant de construire des batteries de questions qui obligent, sans qu’ils n’y prennent garde, les individus déviants à dévoiler leurs orientations réelles. L’effet disparait aussi de lui-même à mesure où toutes les orientations du public se sentent légitimes à s’exprimer et/ou à mesure que les sujets qui fâchent disparaissent de l’horizon. Or on se trouve ici dans le cas de figure de la présente votation dans un cas similaire de « spirale de silence » : la plupart de ceux qui font l’opinion publique (médias, hommes politiques, commentateurs) tiennent une ligne de respect vis-à-vis de l’islam; il n’était donc pas facile pour un enquêté de répondre franchement s’il était, lui, favorable à la proposition, présentée par ses opposants comme raciste, xénophobe, islamophobe, etc. Cet échec du sondage m’apparait presque plus intéressant que le résultat lui-même, puisqu’il indique bien que ce qui peut se dire ou pas dans l’espace public suisse  au sujet de l’islam n’est pas homothétique à ce qui est pensé  par devers soi ou dit seulement dans les espaces privés. Ce qu’on peut dire plus simplement en y voyant une fracture entre les élites et le peuple, en oubliant que certaines élites (émergentes) se trouvent à l’origine de la question posée.

Secundo, il  faudrait éviter les formules choc telles que « le peuple suisse a appuyé majoritairement cette proposition », ou plus encore « les Suisses sont pour cette proposition », ou pire encore « la Suisse a voté contre l’Islam ». En effet, comme pour la plupart des votations en Suisse, les citoyens suisses ne se sont pas rendus massivement aux urnes. 53,4% de participation, on peut  certes y voir un bon chiffre au regard des habitudes suisses face aux votations, mais cela ne constitue pas non plus un raz-de-marée électoral totalement inédit dans un pays démocratique.  En pratique, il vaudrait mieux dire: une nette majorité des électeurs qui ont jugé bon de participer à cette votation-là ont approuvé l’initiative populaire d’interdiction de construction de minarets en Suisse, cela entraine de fait des conséquences légales et politiques pour la Confédération helvétique, mais ces électeurs-là ne représentent au fond qu’un gros quart de l’électorat potentiel qui constitue le peuple suisse au jour le jour. Cette remarque entend souligner la mobilisation somme toute limitée des électeurs  suisses en général sur cette question (comme sur d’autres d’ailleurs), ce n’est pas exactement la même chose qu’un vote positif à 85% sur 95% de votants. Constater le fond d’apathie électorale du peuple suisse réinscrit ce vote dans un système politique qui est loin d’avoir démontré quelque potentialité révolutionnaire que ce soit. Un commentaire d’origine suisse remet d’ailleurs ce vote dans  une telle perspective de longue période. Cela calme le jeu si j’ose dire que de le regarder sous cet œil – sans compter même l’objet précis (ne pas construire de minaret) de la question posée au peuple.

Tertio, du point de vue plus normatif, ce vote interroge sur les conceptions de la démocratie qu’on entend défendre. Soit, comme en Allemagne, toute activité référendaire est interdite par la Loi fondamentale, et, alors, de ce point de vue qui tient que tout référendum est démagogie pure, on peut se permettre de prendre le présent cas suisse comme illustration des dérives  inévitables de l’instrument. La volonté générale peut errer, mon cher Rousseau, tenez-vous le pour dit et n’en parlons plus.  Soit, comme en France, on admet que l’appel au jugement direct du peuple sur une question engageant le destin de la nation via le référendum possède un sens légitime : on distingue ainsi le référendum où le peuple choisit librement son destin, du plébiscite où le peuple acquiesce à ce que veut de lui le pouvoir. Dans ce cas, il devient proprement ridicule de critiquer le choix du peuple suisse en cette matière (même si on a en tête la réserve que j’ai évoquée  au point précédent sur le sens à donner ici au mot peuple). On peut fort bien penser qu’il s’agit d’un mauvais choix,  voire d’un très mauvais choix, mais, si on croit que le référendum possède sa juste place en démocratie, il n’y a rien là à objecter. Surtout si on se  rappelle qu’une large partie de la gauche française vient de se mobiliser pour obtenir de la part du gouvernement actuel un « référendum sur le statut de la Poste »; surtout si on se remémore qu’une partie de cette même gauche s’enorgueillit d’entretenir un esprit du « référendum du 29 mai 2005 »; par là, elle accepte que cet instrument de démocratie directe peut valablement exprimer la volonté du peuple; elle est donc la plus mal placée pour critiquer en quoi que soit le vote suisse – sauf à distinguer les peuples déraisonnables par essence  (peuple suisse par ex.) des autres (peuple français par ex.). De même la droite, tout au moins celle qui s’enorgueillit encore de ses racines gaulliennes, aura beaucoup de mal à ne pas se trouver en incohérence avec  elle-même si elle critique en quoi que ce soit le vote suisse. Bien sûr, les forces politiques voient souvent les  divers instruments de la démocratie à la seule aune des gains réels ou supposés qu’ils leur apportent, mais, il n’est pas interdit de faire remarquer  qu’un minimum de cohérence dans la doctrine de chacun en cette matière serait la bienvenue.  Les vitupérations d’un Daniel Cohn-Bendit à l’encontre des résultats de ce référendum suisse, tout comme son appel  à une instance de recours que représenterait la Cour européenne des droits de l’homme, m’ont paru ainsi cohérentes si l’on les replace dans leur contexte allemand, mais plutôt mal venues à une oreille française.  En suivant l’intuition française dominante dans notre République actuelle qui admet le référendum, je soutiendrais plutôt que les institutions suisses doivent se tenir à leur propre doctrine : si la procédure politique suisse a donné aux électeurs suisses le droit de se prononcer directement sur cette question, il ne reste plus qu’à respecter le résultat, ou, éventuellement, à le contrecarrer dans les mêmes règles du jeu. Tout le reste n’est qu’une gesticulation, destinée seulement aux publics étrangers, et risque bien de traduire au fond un certain mépris pour la multiplicité des interprétations possibles de la démocratie.

Une dernière remarque : ce référendum semble n’avoir pas eu, pour l’instant, de répercussions internationales comparables à l’affaire dite des « caricatures de Mahomet », ou même à celle liée aux déclarations pour le moins maladroites de Benoît XVI au début de son pontificat. Est-ce simplement qu’il faut que quelque temps se passe avant que le scénario de protestations coordonnées ne se mette en place (ce qui avait été le cas à l’époque)? Ou est-ce que l’on se trouve dans une autre configuration où aucun groupe ou réseau de groupes ne croit trouver son intérêt à une protestation? Ou est-ce que les protestataires éventuels sont fatigués ou hors de combat? A suivre.

Ps. Lors d’une de mes conférences de méthode à l’Institut d’Etudes politiques de Grenoble ce mardi 8 décembre 2009, un étudiant après avoir lu de ce post a cru bon de me faire remarquer que j’étais le seul… avec Bruno Gollnish à faire remarquer la fracture entre les élites (suisses) et le peuple (suisse).  J’ai eu un choc sur le moment et le côté pince-sans-rire de l’étudiant a fait le reste, mais, depuis peu, je ne suis pas sûr d’être abandonné en si bonne compagnie – il me semble que la tribune de Nicolas Sarkozy dans le Monde remarque la même chose, je me sens donc moins seul désormais.

Pour préciser ma pensée, je constate banalement à mon sens que, sur la question posée au référendum suisse, le rapport d’opinion entre le oui et le non dans « les élites » (c’est-à-dire les personnes dont l’opinion était répercutée dans les médias) était, disons, 5/95 ou 20/80 (il faudrait affiner selon la manière de compter) en défaveur de l’initiative, et le résultat au sein des votants du 29 novembre est de 57/43. C’est cet écart qu’on peut nommer fracture entre « le peuple » et « les élites », mais, en oubliant les deux minorités : celle des élites qui font la promotion du oui sans lesquelles il n’y aurait pas de oui possible (les électeurs n’auraient pas eu à voter sans leur action) et celle des électeurs qui ont voté non (sans oublier les abstentionnistes) et qui font, semble-t-il, encore partie du dit peuple suisse. Cela ne veut donc pas dire que 100% des élites étaient pour le non et 100% des électeurs pour le oui, ce que laisse entendre ex post la phraséologie populiste. Dans la présentation d’une proportion, il ne faut jamais oublier l’autre part, mais la langue ordinaire exprime difficilement la situation.