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Petites digressions sur une prestation télévisée.

N. Sarkozy a fait jeudi soir  par le fait une démonstration qui méritera selon moi de rester dans les annales de la vie démocratique en ce début de siècle. Il a en effet confirmé qu’ à ce jour (2009), un discours politique dans une démocratie représentative , où la plupart des citoyens sont peu au fait des affaires publiques, consiste à dire ce que l’on croit que les citoyens veulent, ou peuvent, entendre en jouant sur leur ignorance la plus crasse des faits et des institutions. Le rapport avec toute réalité objective en est alors presque exclu.

Premier exemple, qui concerne probablement la plupart des lecteurs de ce blog: l’évaluation des universitaires et autres scientifiques. N. Sarkozy a littéralement fait comme si, à l’heure actuelle, l’idée d’évaluation était étrangère au monde académique, et comme si, du coup, nous la refusions. Du coup, il dit ne pas vouloir transiger sur le principe de l’évaluation (ce que personne  dans le dit monde académique ne va refuser bien sûr!), qui serait donc une nouveauté pour nous…, mais être prêt à discuter de ses modalités (et comme le diable est dans les détails….); on pourrait ironiser en supposant qu’il s’informe en lisant les papiers de C. Rollot dans le Monde, et qu’il est donc mal informé, voire désinformé;  on pourra aussi s’offusquer, en prenant son propre exemple, de l’absurdité de faire comme s’il n’y avait pas d’évaluation à l’heure actuelle ( pour un exemple venant d’un collègue politiste de Paris I, voir le papier de F. Matonti). Le Net s’est rempli en quelques jours de ce genre de réactions, plus ou moins outragées, de collègues, plutôt énervés, de divers horizons démentant cette prétendue absence d’évaluation.  Cependant, au delà du plaidoyer pro domo, la conclusion qu’un politiste devrait en tirer est que, dans ce cas précis, N. Sarkozy profite du cloisonnement entre les mondes sociaux, et ce à nos dépends, ce qui nous rappelle utilement la nature du régime politique que nous connaissons au delà de toute illusion « participative » : N. Sarkozy peut y affirmer ce qu’il veut sur notre monde social jusqu’à l’absurde de dire qu’il n’y aurait pas actuellement d’évaluation. Et, de fait, cela marche auprès d’une large frange du public : il n’est que d’aller voir les réactions aux articles des sites de presse sur le sujet de l’actuel mouvement des enseignants-chercheurs, on trouvera toujours des personnes pour affirmer  de manière plus ou moins virulente que nous ne sommes (en gros) qu’un ramassis de fainéants vivant au crochet des braves gens et qui, en plus, ne trouvent rien d’utile (les sociologues semblant souvent les plus visés et représenter le comble de l’inutilité académique…). Je crois ces réactions plutôt spontanées que manipulées, car elles correspondent bien à l’anti-intellectualisme dont se flatte une partie de la population (y compris au sein du groupe des gens instruits  en principe, comme notre cher Christophe Barbier, dont un lecteur me rappelait tantôt  la géniale prestation télévisée en procureur improvisé).

Second exemple : la tirade présidentielle sur le caractère inacceptable pour des firmes françaises de faire fabriquer en République tchèque ou en Slovaquie des voitures vendues en France…  Jean Quatremer rappelle l’évidence : l’Union européenne possède des règles strictes qui interdisent ce genre de protectionnisme d’un marché national. A dire vrai, l’idée exprimée jeudi soir s’était déjà entendue plus discrètement dans la prétention gouvernementale selon laquelle les entreprises du secteur automobile, aidées par l’État français, devraient  s’abstenir de toute fermeture de site (d’usine) sur le sol français. Quatremer, qu’on a connu plus sarkozyste, évoque l’idée de double discours (un européen et un nationaliste à relents populistes qui rappelle le « plombier polonais » de 2005), mais il oublie de préciser les conditions de possibilité de ce genre de tirade : l’immense majorité des auditeurs  du Président jeudi soir ne savent pas que l’Union européenne est un grand marché intérieur avec des règles juridiques qui interdisent fermement ce genre de comportements protectionnistes en son sein.  N. Sarkozy peut donc tenir ce genre de propos – conçu peut-être comme flattant l’instinct « mélinien » des Français – totalement contradictoires avec l’esprit des institutions européennes depuis la CECA, parce l’immense majorité des auditeurs ne les connaissent  pas, ou pour être plus charitable, ne savent pas que ces règles de non-protectionnisme  au sein de l’Union sont intangibles. (Quant à elles, les autorités tchèques piquées par une telle mise en cause des règles du marché unique  n’ont pas manqué de réagir, mais elles doivent bien savoir elles-mêmes qu’il s’agit de « propos de télévision » à ne pas trop prendre en compte.)

Troisième exemple : le conflit social dans les Antilles françaises. Lorsque le Président est intervenu jeudi soir, le conflit avait commencé depuis plus de dix jours; faute de questions des journalistes (parait-il), le Président de la République française n’en a rien dit du tout. Là encore, le mécanisme est similaire : combien d’habitants de métropole, en dehors de ceux ayant de la famille dans les Antilles françaises, disposent de la moindre connaissance éclairée sur le sort de cette partie ultra-marine de la « République une et indivisible »? Il est vrai que nos compatriotes de métropole (dont je suis) n’ont pas été aidés à se faire quelque idée que ce soit de la situation dans les Antilles  par des médias métropolitains plutôt peu diserts sur le conflit. (Il est vrai qu’une grave  épidémie à la Réunion avait mis des semaines à être remarqué dans les médias de la métropole.) N. Sarkozy n’a fait qu’appliquer à son profit la loi dite du « mort-kilomètre », qui veut que mille morts au loin valent moins en terme d' »information » qu’un mort à côté de chez nous. Comme le conflit antillais n’a pas fait de victime (heureusement) (mais qu’il pourrait peut-être amener à poser des questions dérangeantes sur la grande distribution en métropole même), il vaut mieux ne rien en dire, surtout qu’on se préoccupe déjà beaucoup de « diversité » n’est-ce pas?

Je ne peux multiplier les exemples, mais je suppose que chaque propos présidentiel portant sur une part précise de cet ensemble bigarré que représente la société  et les institutions françaises pourrait être lu à l’aune du jeu qu’il  permet d’opérer sur l’opacité (voulue ou simplement de fait) entre les divers mondes sociaux qui le constitue.  Diviser pour mieux régner, comme dit le vieil adage. Sans doute, mais aussi profiter de l’immense faiblesse de la connaissance des affaires publiques de la part des auditeurs (peu aidés il est vrai par des médias audiovisuels  à très faible contenu civique qui sont, rappelons-le, encore aujourd’hui leur source majeure d’information). Un tel dispositif de langage comme celui qu’a déployé N. Sarkozy ne peut en fait fonctionner que face à une faiblesse insigne des auditeurs en terme de savoirs civiquement pertinents. On se moquera ensuite des citoyens américains en 2003…

On me dira : tu ne fais que rappeler la part populiste, bien connue au demeurant, du « sarkozysme ». Certes, mais cette intervention m’a plutôt fait voir  en creux la faible compétence civique (simplement estimée en termes de connaissances sur le monde) de l’immense majorité des  auditeurs pour tout ce qui ne les concernait pas directement.  Rien de nouveau, mais un utile rappel.

Ps 1. Sur le cas des automobiles à ne produire qu’en France, le site Euobserver fait remarquer que ce genre de propos est d’autant plus malvenu que le Parlement de ce pays doit encore ratifier le Traité de Lisbonne et que cela envenime plutôt les choses. On lira aussi la réaction en anglais de la Présidence tchèque de l’Union européenne. C’est fermement dit.

Ps 2. Je n’avais pas mentionné la conclusion péremptoire de N. Sarkozy sur l’échec de la politique de baisse de la T.V. A. au Royaume-Uni dans la mesure où, me semble-t-il, personne ne sait rien à ce stade des effets de cette  décision de politique économique. Comme pour toute mesure de ce type, il faut bien plus du temps  que quelques mois à peine pour en estimer les effets (quel qu’ils soient), et notre Président a donc le droit de faire un pari sur l’avenir de l’économie britannique. (Je ne dirais non plus sur l’étrange retournement du Président sur la valeur des solutions anglo-saxonnes en matière d’économie.) En tout cas, les autorités britanniques apprécient à sa juste valeur les propos, cf. cet article de The Independent ou du Financial Times, surtout qu’ils ont été repris par l’opposition conservatrice, toute heureuse de l’aubaine. Les deux articles précisent cependant que N. Sarkozy parlait à la télévision à une « domestic audience » – sous-entendant ainsi qu’il s’agissait donc de « propos de télévision » (sur le modèle des « propos de comptoir) à ne pas trop prendre au sérieux. Selon l’article du FT, les membres de l’Elysée auraient été informés par les  responsables britanniques des réalités économiques comparées des deux pays et se seraient montrés surpris…  de la faible différence. En gros, puisque le président français nous utilise sans nous demander notre avis pour faire sa publicité auprés du bon peuple de France, nous nous permettons via le FT de faire courir le bruit de l’incompétence de ses propres services, et l’on en restera là.

Se confirmerait-il donc qu’en Europe, on peut tout dire chez soi, pourvu que les voisins ne soient pas  trop au courant?

Désinformation ou erreur? C. Rollot encore!

Hier soir en lisant dans le train qui me ramenait à Lyon mon exemplaire du Monde daté de ce jour, jeudi 5 février, j’ai failli avoir une crise de fou rire et de rage mêlés en lisant l’article de Catherine Rollot, « Université : l’évaluation des enseignants au cœur de l’agitation » (p 11, section France). Cet article est encore une fois ouvertement favorable à la réforme en cours du statut, et finit par la citation d’un économiste qui aurait déclaré (sic) : « ce projet ne contredit pas fondamentalement ce que les enseignants-chercheurs souhaitent (…) ». Je ne cite pas ici le nom de cet économiste n’ayant aucune garantie désormais que ce qui est rapporté par cette journaliste corresponde à la vérité des faits (voir plus bas). Mais on aura compris l’idée : si une grande partie des enseignants-chercheurs n’apprécient guère cette réforme de leur statut, c’est qu’ils ne sont pas en état de comprendre qu’il correspond à leurs vrais intérêts. Evidemment.

De plus, quelle ne fut pas ma surprise (formule polie pour signifier bien autre chose) de lire un encadré à côté de l’article (qui se trouve aussi ce matin à 11 heurs sur le site du Monde), qui dit je le cite (par copier/coller) :
« Principales dispositions du projet de décret

Modulation du temps de service. Les présidents d’université pourront moduler le temps de service des enseignants-chercheurs entre l’enseignement, la recherche et d’autres activités administratives ou pédagogiques.

Temps annuel d’enseignement. Le temps de service des enseignants n’est pas modifié. Ils ne pourront pas faire plus de 128 heures de cours annuels ou 192 heures de travaux dirigés ou pratiques. Ceux qui se consacreront essentiellement à la recherche devront quand même assurer au minimum 42 heures de cours magistraux annuels ou 64 h de travaux dirigés ou pratiques. »

On croit rêver! Le second paragraphe est fondamentalement erroné. Il inverse complétement ce qui est proposé et le sens du décret sur ce point. Il n’est pas vrai, mais pas vrai du tout, qu’« ils ne pourront pas faire plus de 128 heures de cours annuels ou 192 heures de travaux dirigés ou pratiques ». J’invite la journaliste à suivre les déclarations de la Ministre concernée, ainsi qu’à visiter le site internet du Ministère de la Recherche et de l’Enseignement supérieur.  Il est vrai par contre que la dernière mouture connue du décret prévoit le minimum cité. Il dit aussi que l’on laissera (toujours?) une part « significative » dans le service dû de recherche. Je n’ai pas été le seul à remarquer cette erreur … ou cette désinformation, à en juger par les réactions de certains abonnés du Monde . En effet, soit la journaliste du Monde (à laquelle on peut raisonnablement attribuer cet encadré) ne suit que d’un œil las  ce conflit  et n’a même pas fait attention à ce qu’elle affirme là (qui, de fait , dégonflerait une bonne part du conflit sur le décret) – et elle ferait bien de corriger  au plus vite cette bêtise énorme sur le site du journal, soit cela correspond à la volonté de tromper les gens qui ne s’informeraient que par le Monde de ce qui est en jeu. En effet, avec cette précision (fausse) et avec le contenu de l’article, on ne peut qu’en conclure: « mais pourquoi s’agitent-ils donc encore ces fainéants improductifs? » On notera toutefois que je préfère « m’agiter » (être saisi d’une « danse de Saint Guy » pour ainsi dire) plutôt que « grogner ». Nous sommes déjà passés du registre de l’animalité à celui de la maladie ou de la psychiatrie. C’est mieux, bientôt nous protesterons ou aurons des revendications à discuter, voire même des valeurs à faire valoir.

Les responsables du Monde seraient bien avisés de prendre en compte que ce qu’il leur reste de lecteurs dans le monde académique pourrait prendre ombrage de ce genre de comportements : un(e) journaliste peut être aussi engagé(e) qu’il(elle) veut pourvu qu’au moins il(elle) respecte au moins un peu la vérité des faits; de telles erreurs sur un sujet qui nous intéresse directement et avec des moyens de vérifier à la source qu’il s’agit bien d’une erreur grossière laissent planer un doute sérieux sur le reste du contenu du quotidien. Si tous les articles sont de la même encre, ne vous étonnez pas de perdre des lecteurs, ou alors de ne garder que ceux qui voudront vous lire comme on lisait dit-on la Pravda à la belle époque – ce qui devient de plus en plus mon attitude.

Et, pour le dire tout de go, je me suis aussi fait l’hypothèse (réjouissante) que C. Rollot (petite télégraphiste ou voyante inspirée?) indiquait en fait que le Ministère allait céder sur ce point de l’impossibilité d’imposer plus de 192 heures éq. TD d’enseignement à quelque collègue que ce soit qui ne voudrait pas aller au delà de ses obligations actuelles d’enseignement et garder une quantité « significative » de temps pour faire de la recherche.

Je recite cet adjectif de « significatif » qui apparaît dans la nouvelle mouture du décret si je ne me trompe pas, qui dit: « (La modulation de services) doit en outre laisser à chaque enseignant-chercheur un temps significatif pour ses activités de recherche » – art. 4 du décret, dans sa version du 30 janvier 2009, recupéré sur un site syndical). Les personnes bien évaluées par le CNU pourront quant à elles  refuser de dépasser les 192 heures éq. TD. d’enseignement. Ce terme de « significatif », qui ne concernerait donc que les mal évalués (en recherche… car que fait-on des mal évalués en enseignement ou en administration par le CNU?) , est bien sûr trop vague  pour vouloir dire grand chose : de fait,  il signifie qu’on peut porter  pour les mal évalués le service à :  (384 heures d’enseignement – Epsilon).  La quantité Epsilon en secondes, minutes et heures éq. TD de « recherche significative » est bien sûr à discuter au cas par cas. En l’état, cette disposibition aboutira inévitablement devant les tribunaux administratifs et le Conseil d’Etat ensuite pour en préciser la teneur exacte. Choisira-t-on en effet la définition subjective du « significatif » auquel cas l’enseignant-chercheur, qui ne veut pas enseigner plus pour gagner moins, dira inévitablement qu’il veut consacrer la moitié de son temps à la recherche, ou bien une vision « objective » de cette « significativité » auquel cas il faut une instance adéquate pour en juger? On risque bien de retomber sur le CNU dans ce cas, mais, puisque ce paragraphe concerne les gens dont leur CNU aurait déjà jugé qu’ils ne sont pas producteurs de recherche, il y a là une contradiction patente. Ou alors, on reconnaît que le CNU parfois ne sait pas reconnaitre ce qui est une « recherche significative ». Pourquoi pas d’ailleurs? Cette dernière interprétation serait croquignolesque, mais me réjouirait plutôt.

Pour ne pas ennuyer des lecteurs qui m’ont dit de faire court (même ici…), je ne m’engagerais pas sur l’usine à gaz que sont en train de devenir les promotions.  Je vais me mettre à jouer au Loto, cela sera plus simple, et au moins là, je comprends. Je m’interrogerais par contre sur l’asymétrie persistante entre enseignement et recherche, toujours avec cette version du décret. Un enseignant-chercheur mal évalué en recherche est toujours censé faire plus d’enseignement que les autres.  Mais que fait-on dans le cas inverse? Quelqu’un qui serait mal évalué par le CNU pour son enseignement ou ses capacités administratives (puisque cela sera son rôle aussi en enseignement ou en administration), va-t-on  lui diminuer ses heures d’enseignement ou l’interdire de tâches administratives, et va-t-on l’inciter à faire plus de recherche… chez lui si possible? Cette remarque m’a été inspirée par un collègue, sociologue proche de la retraite, qui m’a rappellé que, dans certains cas qu’il a vu dans sa longue carrière,  une institution ou un groupe de collègues pouvaient souhaiter une moindre intervention dans l’enseignement d’un individu considéré comme toxique pour les étudiants. L’enseignement considéré comme une sanction comme le voit le décret peut aussi l’être à tel point pour les étudiants qu’il vaut mieux s’en abstenir si l’on se veut une institution responsable.

Sur ce, je m’en vais préparer mes baskets pour aller manifester avec mes collègues lyonnais.

Debout les morts? (enfin les endormis)

En ce début d’année 2009, le corps des enseignants chercheurs va-t-il se réveiller de cette mort (sociale) qui semble être la sienne depuis que les « réformes » s’abattent sur lui comme une grêlée de plomb sur le gibier un jour d’ouverture de la chasse. (Je ne sais pas pourquoi j’use de cette métaphore cynégétique de mauvaise qualité, mais elle me dit quelque chose de la situation.)

La grande presse, Le Monde et Libération, ont dument célébré le grand moment que constitue pour les universités le 1er janvier 2009. Le moins que l’on puisse dire, c’est que la présentation des choses par ces deux journaux de centre-gauche (centre? centre-droit? droite?) n’est pas des plus plaisantes pour l’avenir des universitaires dans ce pays. Dans Libération du 2 janvier 2009, on trouvera un article intitulé « Quand les facs coupent le cordon », qui traite surtout du cas de l’université de Cergy-Pontoise, et un autre qui demande : « Vers un système à plusieurs vitesses? » . Les deux articles sous la plume de Véronique Soulé sont plutôt orientés vers les difficultés matérielles de mise en place de la LRU, sans s’interroger sur le fond de l’affaire.

Même ton dans le Monde daté du vendredi 2 janvier 2009 avec l’article « Avec l’autonomie, les universités doivent apprendre la gestion des ressources humaines », sous la plume de Catherine Rollot. On dirait dans les deux cas que les universités ne sont vues que comme des institutions à la gestion jusqu’ici défaillante et à améliorer si possible.

En ce qui concerne l’évolution du statut des enseignants-chercheurs, dans l’article du Monde, il est simplement indiqué que les Présidents d’université « auront toute latitude en matière d’attributions de primes et d’évolution de carrière des enseignants (…) ils pourront moduler les heures de chaque enseignant-chercheur, entre enseignement, recherche et tâches administratives ».

Le lendemain, en date du 3 janvier 2009, le Monde fait son éditorial sur « L’an I de l’autonomie », en appuyant de fait la réforme en cours et en renvoyant la charge de la preuve sur la base  : « Plus que jamais, pour que leur autonomie ne soit pas vaine, ou pis, signe de déclin ou de relégation, les universités devront faire des choix : déterminer les domaines où elles souhaitent atteindre l’excellence ou s’y maintenir, se regrouper, abandonner des filières… Elles devront aussi réorganiser leur fonctionnement. Leurs personnels devront s’adapter. (…) Il incombe à tous les acteurs du système de faire de l’autonomie une chance et un honnête pari sur l’avenir. » Là au moins on ne peut pas faire plus clair et plus idéologiquement marqué : les universités sont des organisations au sens de Michel Crozier, et, si elles doivent enfin fonctionner mieux, c’est aux « acteurs » de terrain qu’il faut demander de faire des efforts. On notera que nous sommes donc au mieux des « acteurs » (au sens de Crozier) , ou, au pire, une part des « personnels » qui doivent « s’adapter ». Le mot d’enseignant, d’enseignant-chercheur ou de chercheur n’est d’ailleurs pas utilisé dans cet éditorial, qui m’a réjoui le début d’année.

Bizarrement (ou logiquement?), le Monde daté du mardi 5 janvier publie une tribune intitulée « Université : pas de normalisation par le bas », signée par 13 universitaires (pas superstitieux) de renom. Cette tribune reprend largement l’analyse développée plus longuement par l’un de ses signataires Olivier Beaud, et disponible par exemple via la page dédiée de l’APSP. Celle-ci repose sur l’idée que la réforme du statut d’enseignant-chercheur revient à nier la spécificité du « temps d’autonomie », qui caractériserait au fond le métier d’enseignant-chercheur. Les signataires du texte dénoncent à juste titre la transformation de l’enseignant-chercheur en « employé de l’Université »,  à l’immense polyvalence de surcroit.

C’est sans doute l’élément le plus original de la tribune qui, par ailleurs, dénonce les risques d’inféodation des universitaires à leur Président, de clientélisme et de féodalisme que cela comporte, de conception déplaisante de l’enseignement comme sanction pour absence de recherche (et/ou de lien avec la Présidence). Bref, je signerais volontiers ce texte moi aussi, même si je ne sais pas s’il constitue la meilleure stratégie à adopter.

Je trouve en effet l’idée de « temps d’autonomie » tout à fait adéquate à représenter un certain idéal universitaire (qui n’est que la version en français contemporain de l’indispensable – mais indicible désormais – otium aristocratique qui permet effectivement  la pensée! comme aussi les périodes de prison ou de relégation pour les révolutionnaires…), mais, en même temps, je sais bien d’expérience que, déjà, un très grand nombre de collègues n’ont pas vraiment la possibilité d’en jouir, et c’est le moins que je puisse dire. De ce point de vue, les différences entre « nous » sont déjà tellement énormes qu’user d’un tel argument de style néo-aristocratique (voir aussi le titre de la tribune) peut poser problème pour mobiliser au sein même du milieu universitaire. Il n’est pas dit non plus d’ailleurs que cette idée d’un temps vide comme celui de  l’aristocrate ou du prisonnier politique corresponde bien à la conformation psychologique de la majorité de nos collègues qui préfèrent peut-être avoir leur temps bien occupé, bien cadré, bien valorisé (financièrement) par l’instance dans laquelle ils opèrent. Cette liberté  auxquels se réfèrent les auteurs de la tribune a aussi son cout moral. (Comme me l’expliqua un jour un collègue parti depuis en retraite, on peut avoir besoin à un moment de sa carrière de se perdre dans les activi administratives, ou « collectives », sans autre objectif personnel que de ne pas en avoir.)  Par ailleurs, en dehors du monde universitaire, je doute que la réaction à cette tribune ne soit pas justement inverse à celle recherchée, du genre : « enfin, on va les mettre au travail, cette bande de ci-devants fainéants. »  (D’où peut-être sa publication par le Monde, si l’on est un peu cynique…) Les signataires de la tribune ont d’ailleurs raison de souligner que les personnes qui écrivent cette réforme soit ne connaissent pas le milieu universitaire soit l’ont fui pour adopter d’autres valeurs, mais, dans ce cas, ne vaudrait-il pas mieux, pour les convaincre, ces « ilotes » ou ces « traîtres », leur parler dans leur langage?

Leur expliquer par exemple qu’il s’agit d’une aberration du point de vue de la division du travail (donc des coûts et de l’efficacité) d’utiliser des « personnels » qui ont au moins Bac+8 pour effectuer des tâches qui sont du ressort de personnes ayant simplement le Bac ou Bac+2 (je pense à la surveillance des examens par exemple ou à l’ensemble des travaux administratifs assumés de fait par des Maitres de conférence ou des Professeurs). De ce point de vue, le décret sur le statut en préparation semble pouvoir faire rentrer dans le service d’un enseignant-chercheur à peu prés tout : nous voilà par exemple conseillers d’orientation, concepteurs de site Internet, représentant-placier pour la Fondation de l’Université, etc. Avec un peu d’imagination, en cas de déroute financière de notre institution, nous ferons le ménage si besoin est, et nous nous occuperons de l’entretien courant des locaux.  (Des collègues m’ont déjà raconté des histoires dans ce genre.)

La Conférence des Présidents d’Université, dont les instances viennent d’être renouvellées, a quant à elle rendue publique hier 5 janvier 2009 une lettre ouverte au Président de la République. Celle-ci, enfin, dénonce les aberrations liées à la modulation des services telle qu’elle ressort du futur décret. La CPU est donc consciente que « cela revient à considérer l’enseignement universitaire comme une activité par défaut – ce que l’on est obligé de faire quand on n’est pas capable de faire autre chose – » (…). Elle pointe le fait que cela revient à enfermer ceux qui ne disposent pas déjà de « temps d’autonomie » (pour user du terme proposé par les signataires de la tribune) dans une situation auto-entretenue d’où la recherche sera définitivement absente. (Evidemment, si je fais 300 heures d’enseignements et quelques autres travaux administratifs pour faire tourner mon IUT ou mon université sous-dotée en personnel, je vais avoir quelque mal à faire de la recherche… sauf  à être trés peu demandeur en heures de sommeil). Il est significatif que, dans ce texte, on retrouve le mot « punitif » (« conception restrictive et punitive ») qui constitue par ailleurs le sel de l’analyse du SNESUP sur le décret (« vision punitive de l’enseignement »). La CPU semble se rendre compte qu’en l’état, le décret est un cadeau empoisonné pour les Présidents eux-mêmes.

La lettre ouverte de la CPU ne reprend cependant pas un argument qu’on trouvait dans la tribune publiée le 16 décembre 2008 dans le Monde par un groupe de Présidents d’université, intitulé (platement) « Quelle ambition pour les universités? ». C’était le suivant : « A l’évidence, le ministère vise à inclure dans les services statutaires les heures complémentaires, ce qui revient à asphyxier toute recherche dans nombre de domaines, en particulier en lettres et en sciences humaines ». Ce point me parait important bien sûr du point de vue des recherches faites, mais aussi des rémunérations percues : la Ministre V. Pécresse a bien précisé lors d’un chat que les heures complémentaires ne disparaissent pas au delà du service dû, …sauf que celui-ci est modulé! Il risque donc d’y avoir des enseignants-chercheurs qui vont, non seulement enseigner plus sans qu’ils ne le désirent et qui, en plus ,vont perdre tout ou partie de leurs heures complémentaires. A moins de supposer que les universitaires en question sont des fonctionnaires surhumains, insensibles à toutes les incitations qu’elles qu’elles soient, il me parait évident que ces « punis » (deux fois) vont relâcher leur effort, pour ne pas dire saboter le travail. On confine là à l’absurde du point de la vue de la gestion des ressources humaines : payer moins les gens pour leur faire faire plus quelque chose qu’ils n’aiment pas… Et comme l’Université n’est pas trés taylorisable tout de même à la manière des Temps modernes, il est facile de prédire que les étudiants ne vont pas beaucoup apprécier ce genre d’enseignants – qui en plus vont sans doute se retrouver concentrés dans le premier cycle.

Je ne sais pas le sort qu’aura la lettre ouverte de la CPU (qui comporte d’autres aspects importants dont je ne me sens pas de traiter ici), mais je sais déjà que Libération n’en a pas fait grand cas : elle a droit à un entrefilet en page 15, section France, du journal de ce jour, 6 janvier 2009. Il est vrai que c’est l’exemple même de la nouvelle infiniment peu attrayante.

Ce début d’année 2009 marquera-t-il  le début d’un réveil de ce corps flasque et quasi spectral que représente aujourd’hui l’Université? Je le souhaite. On peut être politiste et avoir le droit de se faire des illusions.