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Internet civilisé?

Faisant lui aussi preuve de ce  sens de  l’à propos qui a si bien réussi aux membres de son gouvernement depuis quelques jours, notre Président de la République n’a pas trouvé mieux en pleine révolution tunisienne que de faire allusion à la mise en place d’un « Internet civilisé » lors de ses vœux au secteur de l’éducation et de la culture. Peut-on faire preuve d’un plus bel esprit de décalage avec les événements en cours outre-Méditerranée? Même si l’on peut sans doute relativiser  (à très juste titre du point de vue de la recherche d’une explication se voulant réaliste de l’événement en cours) le rôle de l’outil Internet dans les événements de Tunisie (cf. la  revue de Web proposée par Netpolitique) , il sera difficile de ne pas considérer – si l’on se situe du côté de ceux qui pensent que les libertés publiques doivent être (r)établies partout dans le monde – que ces propos tombent mal. La civilisation dont il est ici question de doter Internet, est -elle celle pensée jadis par les Lumières, ou bien celle pensée par les divers ayants-droits des industries culturelles, par les partisans répandus sous toutes les latitudes du slogan « La première des libertés, c’est la sécurité », par les différents entrepreneurs de panique morale?

Comme viennent encore de le montrer les événements de Tunisie – et comme l’a démontré depuis longtemps la philosophie du libéralisme  -, la liberté d’expression de ses pensées  à un public  (en dehors de son for intérieur) constitue une liberté largement prioritaire sur bien d’autres considérations. Internet dans ses dimensions toujours renouvelées depuis qu’il existe constitue un outil possible de cette expression que nul ne saurait brider sans qu’un lourd soupçon ne doive peser sur ses intentions. Il suffit d’entendre tous ces témoignages de Tunisiens – que les médias français nous délivrent depuis une semaine…-  pour mesurer encore une fois à quel point la liberté d’expression constitue  un point cardinal de la civilisation, et plus concrètement d’une vie valant la peine d’être vécue . Espérons donc que l’Internet civilisé sera l’Internet libéré!

 

 

Fare una brutta figura.

Face aux tous derniers développements en Tunisie, dont le départ (il faut l’espérer définitif) du « président Ben Ali » vers une destination encore inconnue à cette heure tardive où j’écris, la seule expression, à propos de l’attitude des autorités françaises dans la crise de ce pays si lié à la France, qui me paraisse adéquate à exprimer mon profond désarroi de citoyen français, me vient en italien : « fare una brutta figura » – cela désigne dans la langue de Dante un mélange de ridicule, d’inconvenance, de bêtise, de déni de la réalité.  La déclaration d’une ministre de la République devant le Parlement français du début de la semaine proposant aux autorités tunisiennes l’expertise, internationalement reconnue, de la France en matière de  maintien de l’ordre pour permettre des manifestations sans heurts risque bien de rester dans les annales du décalage avec la réalité… (en en adoptant ici l’interprétation la plus charitable). On a connu la dite ministre plus avisée dans ses propos.

La France, pays des droits de l’homme et phare autoproclamé de l’humanité, en prend encore une fois pour son grade. Au mieux, à juger de leur attitude publique depuis que les émeutes ont commencé en Tunisie, les autorités françaises auront essayé de faire comme si de rien n’était ou presque. De fait, les Tunisiens ne doivent qu’à eux-mêmes la chute de ce qu’il faut bien appeler un dictateur, un tyran, un despote. (S’il y a eu intervention extérieure, elle est l’œuvre de ces bons et mauvais génies qui ont créé les subprimes d’une part et les réseaux sociaux sur Internet d’autre part. ) J’entendais encore ce soir un politique français intervenant à la radio utiliser une périphrase pour éviter ces termes évidents pourtant (dictateur, despote, tyran). Les Tunisiens, ceux du moins qui veulent les libertés démocratiques , sont plus que prévenus : à Paris, en haut lieu, cela n’enchante guère. On « prend acte » , on se « tient au côté du peuple tunisien » (comme le maton auprès du prisonnier???), comme dit le communiqué officiel… il faut bien dire que cela fait sans doute fort mal de s’apercevoir qu’on va rester pour l’éternité sur des photos et vidéos en bonne compagnie d’un dictateur déposé par la rue quelque temps plus tard.

Espérons que, dans la suite des événements, les autorités françaises nous fassent moins « fare una brutta figura ».

Ps. Allez lire le coup de gueule (informé) de Jean-François Bayart sur Mediapart, qui permet de mesurer les raisons de cette « brutissima figura che facciamo ».