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V. Pécresse crache (presque) le morceau.

L’entretien de Valérie Pécresse sur France-Inter ce matin mercredi 12 juin 2013 n’a l’air de rien, mais, à l’écouter attentivement, c’est une vraie merveille.  Tout le passage sur les réformes successives des retraites est une illustration presque sans appel du fait que la volonté populaire n’existe actuellement que sous forme de droit (temporaire) de veto à la volonté des élites étatiques. (C’est moins voisin de bureau qui va être content.) Elle y affirme en effet que les trois réformes des retraites, faites par son camp, ne sont pas parfaites, car elles ont tenu à chaque fois à aller le plus loin possible sans toutefois provoquer un blocage du pays. V. Pécresse n’hésite pas à utiliser la « métaphore de l’élastique » – il faut le tendre au maximum sans qu’il ne rompe -, d’où le caractère à chaque fois inabouti des réformes qui sont à reprendre ensuite. Elle fait explicitement la comparaison avec ce qu’elle appelle la « réforme-cathédrale », qui reprend tout d’un coup et qui a échoué, le Traité constitutionnel européen, en 2005. Bref, comme dirait le brave Staline, V. Pécresse nous ressort un beau matin de juin 2013 rien moins que la bonne vieille « théorie du salami ». Il faut couper dans le vif tranche par tranche pour atteindre son grand objectif final. Les peuples de l’Europe de l’Est ne voulaient pas du communisme en 1945, ils ont pourtant fini par l’avoir au fil de deux-trois ans d’évolution vers ce dernier. Il ne faisait d’ailleurs aucun doute à écouter les propos de V. Pécresse qu’elle était convaincue que ce grand objectif final, sur les retraites, était défini sans équivoque par les experts en la matière, et qu’aucune discussion n’avait lieu d’être sur cet objectif.

D’un point de vue plus théorique, les propos de V. Pécresse confirment qu’elle conçoit le travail politique comme l’art de faire accepter à la population des politiques publiques dont celles-ci, a priori, ne veulent pas, qui les font souffrir en fait. C’est donc l’art de l’arracheur de dents… On se trouve avec cet entretien en plein dans un des aspects de la théorie du « cartel-parti » (Katz et Mair, 1995), à savoir qu’à ce stade présent de l’évolution des partis, ceux-ci ne représentent plus les instances de la société civile auprès de l’État, mais, inversement, les partis sont en charge de « recruter des électeurs » prêts à soutenir les politiques publiques voulues par l’État, et/ou, lorsqu’ils sont au pouvoir, d’éviter que les mobilisations populaires n’aillent trop loin dans la protestation en cas de désaccord avec la volonté de l’État (ce second aspect n’est pas à ma connaissance dans la théorie primitive de Katz et Mair, 1995). L’allusion de V. Pécresse au danger que lui aurait fait courir lorsqu’elle était en train de faire sa réforme des Universités (de 2009) une convergence des luttes étudiantes et syndicales à la manière (on l’aura compris sans le dire) de Mai 1968 est aussi fort éclairante. Dans la suite de l’entretien, un journaliste fait remarquer à V. Pécresse qu’elle semble dans son propos assimiler tous les partis de gouvernement à un ensemble unique (un « nous » unitaire). Elle dément bien sûr, en se distinguant du PS, tout en laissant en fait ouverte la possibilité que le PS fasse la réforme des retraites attendue. Tout le propos  de l’entretien tendait d’ailleurs à montrer que seule la droite avait eu jusqu’ici le courage de s’y coller, à ces fameuses réformes « impopulaires », et que, maintenant, c’était au PS de faire le nécessaire, de dépenser son crédit auprès de la population pour lui faire boire cette potion amère et inévitable.

Pour couronner le tout, V. Pécresse reconnait dans le même entretien, sans difficultés aucune d’ailleurs, être allé à une réunion du Club Bilderberg, où l’on discute en bonne compagnie de l’avenir du monde occidental. Là encore, elle confirme, s’il en était besoin, l’importance contemporaine de la circulation transnationale des idées sur la bonne manière de gérer les Etats et les populations.

En tout cas, V. Pécresse doit être remerciée de sa franchise.