Macron/Berlusconi (suite)

Il n’aura sans doute pas échappé aux quelques lecteurs attentifs de ce blog que j’ai tendance à lire l’aventure d’Emmanuel Macron à la lumière de celle de Silvio Berlusconi. Ils représentent à mes yeux des phénomènes similaires de « révolution » (prétendue) par le centre à tous les sens du terme, acquis aux idées néo-libérales, afin que tout continue comme avant dans les sociétés qu’ils prétendent gouverner, ou plutôt pour que les tendances déjà présentes depuis longtemps se perpétuent – alors même que leurs conséquences délétères se font déjà sentir.

Ces deux « hommes neufs » qui, venant du secteur privé pour l’un ou de la haute fonction publique pour l’autre, prétendent « révolutionner » la politique. Or ils semblent bien se heurter au bout de quelques mois de pouvoir à des phénomènes assez  similaires. En particulier, quoiqu’on l’ait quelque peu oublié aujourd’hui la chute du premier gouvernement Berlusconi en décembre 1994, après quelques mois seulement de pouvoir, tient pour une large part à son inexpérience gouvernementale et à celle de ses deux alliés. Après tout, même s’il a été en « stage » à l’Élysée sous F. Hollande, et brièvement Ministre de celui-là même qu’il allait trahir, E. Macron n’a aucune expérience de gestion sur la durée d’une  institution publique soumis au jugement du grand public. S. Berlusconi gérait depuis presque trois décennies des entreprises, mais, lui aussi, il n’avait pas d’expérience de gestion publique. Ni l’un ni l’autre n’ont fait leurs classes dans la gestion d’une collectivité locale, et cela commence à bien se voir pour E. Macron.

Par ailleurs, comme pour la LREM aujourd’hui,  les observateurs constataient l’absence d’une classe politique correcte au sein du groupe parlementaire de Forza Italia. A part, le respect de leur dress code (veste bleue sombre et cravate aux couleurs du parti), il n’est en effet pas resté grand chose de cette première vague de « berluscones ».  Ce n’est que péniblement, une fois confiné dans l’opposition, que S. Berlusconi, faisant appel à des politiciens de second rang des défunts partis de gouvernement, prêts à apporter leur expertise en matière de mobilisation, va construire son appareil partisan dans toutes les régions italiennes – ce qui l’amènera pourtant à  ne revenir au pouvoir national qu’en 2001. Le sort actuel de LREM, d’évidence un « parti de plastique » comme on disait de FI en 1994 pour dénoncer son caractère factice derrière la façade, semble devoir être similaire. De ce point de vue, la défection de Gérard Collomb n’annonce rien de bon, puisque ce grand féodal – de retour de sa croisade parisienne (contre les Sarrasins?) – ne semble désormais que préoccupé de récupérer son fief lyonnais et de le préserver d’un assaut (des gauchistes du PS?) en 2020. Il n’aura sans doute aucun rôle dans la structuration de LREM à l’avenir. Pour l’instant, il ne semble pas y avoir grand monde pour donner quelque pérennité à LREM, et, comme le montre l’exemple de FI, une telle structuration d’un parti se fait plus facilement dans une position d’opposant.

De plus, contrairement au premier Berlusconi, E. Macron réussit cet exploit de manquer déjà de personnalités politiques à faire entrer dans la sphère ministérielle au bout de quelques mois.  Il peut certes faire appel à des « techniciens », trop heureux de devenir Ministre de la République, mais il n’a guère le choix en matière d’hommes ou de femmes politiques, disposant d’un minimum d’envergure, à promouvoir. L’hésitation sur le remplacement de G. Collomb au Ministère de l’Intérieur n’est que trop significative. C’est assez compréhensible d’ailleurs, puisqu’au vu des sondages de popularité, il n’est pas difficile d’anticiper que les élections européennes seront sans doute un beau désastre pour LREM et  qu’il faudra bien, là encore,  changer de gouvernement.  Il est à supposer par exemple que les cadors du MODEM attendent ce moment pour faire leur grand retour.

Enfin, une chose aussi me frappe. S. Berlusconi est certes en 1994 largement un amateur en politique, mais il prend bien garde de maîtriser son expression. Il va certes dénoncer les juges, les communistes, les complots, les pouvoirs forts, etc. , mais je n’ai pas souvenir de propos qui lui aliènent alors une partie de la population. Ce n’est que quelques années plus tard qu’il se fera connaître de toute l’Europe pour ses blagues de mauvais goût, sans parler des scandales à fond sexuel qui agrémenteront son déclin. Il se radicalisera en quelque sorte – même si aujourd’hui, il semble plutôt bien terne. Notre Emmanuel Macron montre au contraire une capacité, étonnante au demeurant, à livrer aux médias des petites séquences où il apparait, face à la plèbe des « Gaulois récalcitrants », comme la caricature d’un mélange de la pensée petite-bourgeoise la plus rancie et d’une vision du monde typique d’une économie néo-classique pour stagiaire de l’ENA.

Cette attitude,  correspondant parfaitement aux déclarations plus générales d’un E. Macron se prenant pour le médecin qui sait rationnellement les réformes qu’il faut à la France comme remède de ses maux décennaux, correspond aux seuls griefs en matière de politique publique que G. Collomb ait exprimé dans la presse avant sa démission:  avoir pris des mesures qui ne sont pas en somme démagogiques (la limitation à 80 km/h sur les routes départementales et la hausse de la CSG pour les retraités en particulier). Là encore, la différence avec S. Berlusconi s’accentue: ce dernier venait du marketing grand public, via les régies publicitaires de ses chaînes de télévision. La promesse démagogique était plutôt son point fort, une de ses meilleures biographies s’appelle « il Venditore » (le vendeur) – et, d’ailleurs, l’une des promesses d’E. Macron (la suppression de la taxe d’habitation) ressemble étrangement à ce qui a animé les campagnes de S. Berlusconi en 2008 et en 2013. Jamais à l’époque S. Berlusconi n’aurait offensé à tort et à travers l’Italien de base. En ce sens, il était vraiment populiste. On n’insulte pas ses clients, on leur fait si nécessaire les poches, mais sans qu’ils s’en rendent compte.

En somme, par comparaison avec S. Berlusconi, force est de constater qu’E. Macron se dirige tout droit vers un ratage d’ampleur, pour lequel la Vème République, en particulier sous le système du quinquennat, n’offre aucun rattrapage.

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Moscovici ou le (dés)espoir du socialisme.

Un mardi matin d’août 2018, un Commissaire européen « socialiste », Pierre Moscovici, fut invité sur France-Inter pour célébrer le retour de la Grèce sur les marchés financiers, la fin des plans d’aide européens… Une grande victoire évidemment de l’Union européenne et des gouvernants européens et grecs de l’heure. Merveilleux, comme tout le monde aurait adoré être grec toutes ces dernières années. Que du bonheur, que du bonheur.

Toutes les paroles de l’invité furent exactement celles que l’on pouvait attendre de sa part. Aucun retour critique sur ce qui a été fait depuis 2010. La répétition incessante d’un cadrage qui attribue toute la faute de la situation à la Grèce et aux Grecs eux-mêmes. Un peuple d’inconsidérés et de tricheurs que les autres Européens ont sauvés n’écoutant que leur bon cœur. Un déni absolu et radical des effets déstabilisateurs de l’austérité. Des larmes de crocodile sur les difficultés économiques et sociales de la population grecque. Une louange des effets bénéfiques des privatisations et de toutes les réformes structurelles possibles et imaginables. Un délire lénifiant sur les capacités d’innovation de la Grèce – le développement du tourisme représentant bien sûr l’innovation du siècle. Bref, un compendium du socialisme réellement existant des années 2010 dans l’Union européenne. A peine une critique du méchant ministre allemand Schäuble, et en regard une dénonciation sans concession aucune des fautes inexcusables du très dangereux Varoufakis.

Quand je pense qu’il y a deux ans encore lors d’une réunion entre politistes un éminent collègue avait mis en doute la réalité de la permanence de la circulation dans l’espace public de ce cadrage néo-libéral de « Die Griechen sind schuld » (Les Grecs sont coupables) , je ne croyais pas moi-même le retrouver aussi parfaitement intact aujourd’hui dans les paroles d’un responsable politique. Littéralement conservé dans le formol. Décidément, personne parmi ces responsables européens ne parlera jamais devant une audience élargie du sauvetage en 2010 des banques françaises et allemandes que tout cela a représenté en réalité. Vae victis.

P. Moscovici ne regrette donc rien, n’a toujours rien compris, ne veut surtout rien savoir, et il se murmure même qu’il voudrait figurer sur la liste présentée par le PS français pour les élections européennes de 2019, voire la diriger. Quelle bonne idée! Il pourrait sans doute battre un autre record électoral pour un parti « socialiste ». Je doute toutefois que les dirigeants socialistes actuels soient à ce point des adeptes du suicide collectif. C’est dommage. On aurait bien ri.

Comme ce fantôme du « socialisme » européen des années 2010 me l’a rappelé, l’affaire grecque restera pour longtemps une ligne de fracture politique en Europe. Je suis définitivement d’un côté seulement de cette fracture. C’est ainsi que le temps nous forme des convictions et des rancœurs.

Communiquer en macroniste.

Et voilà, cela se confirme, en ce début d’été 2018, la (dé)cote de popularité, telle que mesurée par les sondages, d’Emmanuel Macron rejoint les bas scores des deux Présidents de la République à la même époque de leur mandat respectif.

La raison de fond est, comme pour les deux mandats présidentiels précédents, l’écart entre un mode d’élection qui oblige à jouer le « roi thaumaturge » pour se faire élire et une réalité de la mise en œuvre des politiques publiques et de leurs effets concrets sur l’économie et la société  françaises qui n’ont pas la même évidence et la même célérité. La raison subsidiaire est que, sous prétexte de « Révolution » et de dépassement du vieux clivage gauche/droite, Emmanuel Macron, appuyé par une part de la très haute fonction publique, joue à plein le même grand jeu du néo-libéralisme qui a tant nui dans l’opinion publique à ses prédécesseurs, alors même qu’une majorité d’électeurs ne demandait sans doute pas en 2017 du « Thatchérisme » à la française. E. Macron et les « premiers de cordée » qui l’inspirent voudraient pousser notre pays vers un triomphe de la « lèpre populiste » de ce côté-ci des Alpes, qu’ils ne s’y prendraient pas autrement. Ils continuent à mettre en œuvre exactement les politiques publiques que les analystes, attentifs au désarroi de nombreuses personnes face au changement – voient à la source de la poussée populiste – en particulier l’immense dédain qui les inspire à l’égard des classes populaires et moyennes, de « ceux qui ne sont rien ». Le sort de Matteo Renzi, mutatis mutandis l’équivalent transalpin de notre disciple de P. Ricoeur, devrait pourtant faire réfléchir à l’Élysée.

Plus accessoirement, il y a enfin la communication à la mode macroniste. Il y a ce « pognon de dingue » lancé à propos des aides sociales qui confirme à qui veut le croire qu’E. Macron est bel et bien le « Président des très riches », comme dirait dans son aigreur, F. Hollande. Il y a cette tendance à tout euphémiser qui a été bien notée par les collègues spécialistes du sujet. Mais il y aussi, me semble-t-il, une tendance systématique à mentir sur les faits eux-mêmes lorsque cela arrange le récit proposé. L’épisode le plus récent d’un tel mensonge sur les faits (une fake news?) a pu être entendu dans la bouche de tous les ministres interrogés à ce sujet au moment de l’affaire de l’Aquarius. Interrogés sur la raison pour laquelle ce navire affrété par une ONG SOS Méditerranée, chargé de plus de 600 migrants sauvés en mer et refusé dans les ports italiens (et maltais), devait aller jusqu’à Valence en Espagne, les ministres ont menti dans un chœur parfait sur la géographie : rejoindre ce port espagnol était plus rapide qu’atteindre un port français. Un exercice fait avec des élèves de 4ème par un professeur de géographie  montre que l’Aquarius serait en réalité passé par les bouches de Bonifacio, entre la Corse et la Sardaigne – cet  exercice dont il faut saluer l’intelligence montre d’ailleurs à quel point le mensonge deviendra de plus en plus difficile à l’avenir  avec des jeunes ainsi formés. Il est vrai qu’E. Macron ne pouvait décemment pas donner aux autorités corses, autonomistes ou indépendantistes, l’honneur de sauver notre honneur.

Il me semble que c’est là une méthode systématique de la communication macroniste : parier toujours sur l’ignorance du grand public par rapport aux connaissances des personnes directement concernées par la politique publique. Par exemple, sur l’introduction de la sélection à l’Université par la Loi ORE et Parcoursup, le mantra répété aura été de prétendre qu’avant (avec APB), l’entrée dans le supérieur se faisait sur tirage au sort, alors qu’il ne s’agissait en fait que du cas que de quelques rares filières dites « en tension » (dont, en particulier, STAPS). Bien sûr, l’ensemble du monde universitaire (y compris les partisans de la loi ORE) repère le mensonge, mais le grand public non. Il est vrai que les médias actuels  rendent possible  aux responsables  politiques de proférer impunément des mensonges pourvu d’en avoir l’aplomb – ce qui en dit long sur leur personnalité. En effet, d’une part, la dé-spécialisation (forcée) de la plupart des (jeunes et moins jeunes) journalistes fait que ces derniers sont souvent comme le grand public et qu’ils ne disposent pas d’autres données de base que celles diffusées sur le moment par les autorités qu’ils interrogent, et, d’autre part, lorsqu’ils savent, les journalistes se contentent le plus souvent de signifier leur désaccord par des signes, verbaux ou non-verbaux, dont le sens peut échapper au public. Ils ne disent jamais clairement : « Monsieur ou Madame le ou la Ministre, comment osez-vous mentir ainsi à tant de gens? ». Leur neutralité les oblige à laisser à un opposant officiel du menteur la tâche de dénoncer le mensonge, et, du coup, cette dénonciation devient une simple opinion. C’est le  principe bien connu des critiques des médias contemporains, « Une minute pour Hitler, une minute pour les Juifs ».

Évidemment, savoir lire un atlas reste à la portée de tout le monde, et, à l’époque d’internet, il y a des mensonges plus gros que d’autres. De même, l’euphémisation trouve quelque limite quand on dit plus ou moins, toujours à propos des migrants, « non, les centres contrôlés, ce ne sont pas des centres fermés, mais des centres dans lesquels les migrants devront rester ». (Il existe aussi une version allemande de la même parfaite contradiction… )

Bref, chers macronistes, que vous ayez décidé de mentir à propos de tout et n’importe quoi pour vous sortir d’affaire en pariant sur l’ignorance du public, commence à se voir un peu trop tout de même. Les Français sont des veaux, c’est bien connu, mais il ne faut pas exagérer tout de même dans l’usage des maximes de comptoir. Il faudrait arrêter de donner l’impression à des gens comme moi que vous avez été tous stagiaires en propagande pour les nuls à Bucarest ou Moscou en 1970.

Par ailleurs, comme vous reprenez tous en chœur ces mensonges, demi-vérités, omissions, euphémisations, etc. vous apparaissez de plus en plus comme des employés du mois. Qu’un aussi gros mensonge sur la géographie la plus élémentaire ait pu être reprise par des gens éduqués comme vous traduit votre totale domination dans les mécanismes de pouvoir de ce quinquennat. Cela s’explique aisément par le fait que la plupart d’entre vous, Députés et Ministres y compris, n’ont aucun capital politique à faire valoir ni à protéger. Vous êtes arrivé là où vous êtes par la seule grâce du Prince, vous lui devez tout, et vous n’avez pas besoin de préparer votre avenir politique en visant un poste électif à l’avenir, vous pouvez donc mentir même sur la géographie la plus élémentaire. On pourra vous le ressortir plus tard, mais, plus tard, vous ne serez plus dans l’espace public – ou alors dans quelque émission de divertissements, avide de personnalités à la moralité chancelante, prêtes à se repentir ou à assumer au choix . En gros, vous n’avez rien à faire de ce que nous, politistes à l’ancienne mode démocratique, appelons l’accountability. Je le comprends fort bien, c’est pour le plus grand Bien de la France (et de l’Europe) que vous œuvrez, mais à la fin, il y a encore en démocratie des élections pour tirer le bilan. (Pas le bilan comptable!)

Ps. (en date du 23 juillet 2018, 17h) :

J’ai écrit mon post avant que n’éclate l’affaire Benalla. Or mon post se trouve amplement confirmé, au delà même de mes plus noires intuitions.  L’abus du (gros) mensonge par les personnes les plus liées à l’aventure d’Emmanuel Macron a été patent et répété depuis que l’affaire a été révélé par le Monde. Tous ces gens négligent que, dans une démocratie comme la nôtre, tout peut être vérifié rapidement. Ce ne sont pas seulement désormais les écrits qui restent, mais les images, puisque ce sont des images qui ont tout fait commencer. (Pour l’anecdote, moi aussi en les voyant passer en mai sur Twitter diffusé par des activistes de gauche, j’ai pensé qu’il s’agissait là d’un membre d’une B.A.C. parisienne qui avait pété un câble. Misère de l’ordinaire des violences policières en France, pensais-je.)

Les membres de ce « Nouveau monde » d’E. Macron, qui n’a pourtant que les mots d’innovation et de disruption à la bouche, a clairement oublié l’omniprésence des captures d’image (fixes ou animées) dans nos sociétés à fin de contrôle de tous par tous. Tout ce qui est dans l’espace public ou semi-public est désormais « dans la boîte », à plus forte raison si cela fait événement. Le panopticon à la Bentham est en train de devenir réalité.

François Fourquet, Penser la longue durée.

img20180611_20502686Il y a de ces livres dont on se demande comment un éditeur sérieux (en l’occurrence, François Gèze. cf. p.4) a pu le travailler sans se rendre compte qu’il offrait ainsi aux lecteurs un produit (presque) sans intérêt. Le livre (posthume) attribué à François Fourquet, Penser la longue durée. Contribution à une histoire de la mondialisation (Paris : La Découverte, 2018) fait partie de ceux-là.

Ce livre partait pourtant d’une bonne intention. Il s’agissait de rendre hommage à un économiste hétérodoxe trop tôt disparu.  Né en 1940, auteur d’un classique souvent cité (Les comptes de la puissance, 1980), F. Fourquet est mort en effet en  2016 – à 76 ans donc. Il avait mis en chantier un livre qui aurait été une histoire de la mondialisation. Un collègue du  disparu, Alain de Toledo,  a voulu au moins publier l’introduction théorique de cet opus à jamais inachevé (« Avertissement », p. 5-6). Fort bien.  Cela constitue à peu près les deux tiers de l’ouvrage (p. 17-172). Comme tout de même l’éditeur a dû penser que ce texte n’était pas des plus passionnant, il a eu l’idée de republier un article de F. Fourquet, paru en 2004 dans l’Année de la Régulation (n°8), « Le rapport international est toujours dominant » (p. 183-236). Et, comme les thèses exprimées dans cet article constituaient une critique en règle de l’approche de l’international par « l’École française de la Régulation », l’éditeur a proposé à Robert Boyer, son plus éminent représentant, un droit de réponse dans une longue postface, « Vertus et limites  d’une histoire globale de la mondialisation: un dialogue entre François Fourquet et la théorie de la régulation », en date du 31 janvier 2018 (p. 237-306). Pour donner quelque légitimité à cet ensemble un peu brinquebalant, Christian Chavagneux livre une Préface, « La méthode Fourquet » (p. 7-15), à moitié convaincue, qui ne cache pas qu’il n’est pas d’accord avec tout ce que F. Fourquet peut dire dans l’ouvrage.

Comme chacun sait, l’enfer est pavé de bonnes intentions. (Enfin, bon d’accord, c’est une fake news…). Le texte laissé par F. Fourquet (et mis en forme par A. De Toledo) constitue en effet plus un  document pour les historiens des sciences sociales qu’un apport vraiment novateur. En effet, comme fort honnêtement, F. Fourquet cite ses références intellectuelles à plusieurs reprises (dont dans ses « Remerciements », p. 17-21, qui ouvre son propos), on se rend compte avec quelque effroi qu’il semble avoir arrêté la plupart de ses opinions dans les années 1960 et n’en avoir guère bougé ensuite. J’ai eu l’impression en le lisant de parcourir les rayonnages des librairies d’occasion que j’affectionne tant par ailleurs.  Quelqu’un qui, au cœur des années 2010, cite sérieusement (dès la page 19, et p. 57-58) Sartre, Critique de la raison dialectique (1960), comme une œuvre qui lui a inspiré des concepts (dont ceux de « pratico-inerte » et  de « quasi-sujet », deux des points les plus contestables de toute la démonstration par ailleurs) fait preuve d’un beau courage – ou d’une absence totale de sens de l’à propos par rapport à l’état des sciences sociales de son temps. Idem pour l’hommage à A. Toynbee (p. 17), lui aussi utilisé ensuite. A ces références pour le moins vieillies (pas toutes heureusement), il faut ajouter que le lecteur comprendra rapidement que F. Fourquet étale pour le moins complaisamment une vieille rancœur contre le mouvement communiste si typique  d’un ancien croyant de la foi communiste de sa génération. C’est peu dire que ce genre de ratiocinations n’intéressera guère en 2018 le lecteur de moins de 70 ans – dont je suis tout de même! Sans doute pour bien se démarquer de ses anciens camarades de parti, F. Fourquet en vient ainsi à prétendre que, d’un certain point de vue, « le capitalisme » ne peut pas exister puisque c’était le nom de l’adversaire que le communisme et le socialisme s’étaient construits, et, comme ces derniers n’existent plus comme perspectives historiques et bien le capitalisme non plus (p. 113-115). Ce genre de truisme  est certes fort plaisant à enregistrer pour l’historien des idées, ou plus exactement pour celui des générations intellectuelles en France, mais fort rebutant pour le lecteur contemporain.

Pour ce qui est de la thèse centrale de F. Fourquet – rassurons tout de même les mânes de l’auteur : elle existe -, le problème qui apparait tout de suite au lecteur un peu informé est qu’elle n’est pas si nouvelle que cela. Il le dit d’ailleurs lui-même: il s’inspire largement des travaux de François Braudel sur l’économie-monde, les généralise et les amène jusqu’à l’époque la plus contemporaine. On pourrait ainsi  résumer sa thèse en disant qu’il propose une version économique de l’hypothèse Gaïa. Pour F. Fourquet, le tout de l’économie-monde (une fois devenu économie mondiale au XIXème siècle par absorption de toutes les économies-mondes dans l’économie-monde dominée par Londres) détermine en dernière instance tout le reste. Le tout (de l’économie mondiale capitaliste) l’emporte sur les parties (nationales/régionales/locales). Le tout permet en réalité la création des parties qui n’existent que comme parasitage ou hèlage (national/régional/local) du capital.  Les États sont  en effet des organisations territoriales qui tendent, soit à taxer le capital, soit à essayer de le séduire pour qu’il s’installe sur leur territoire (ce que F. Fourquet appelle le hèlage). Et, concrètement, si on le suit, ce sont les grandes familles marchandes/financières/capitalistes qui dominent le centre de l’économie-monde et qui forment le cœur de l’économie mondiale. Les États ne représentent eux qu’un parasitage de ce mécanisme fondamental d’une vie économique, sociale et culturelle du monde, organisée par cette super-élite marchande centrale. Cette dernière vit de la richesse créée par la coopération, par l’intelligence collective, de toute l’humanité. En dehors des auteurs que cite F. Fourquet, cette thèse ressemble beaucoup pour le passé à celles de K. Polanyi sur la naissance du capitalisme (années 1950), et, pour le présent, aux thèses de T. Negri et M. Hardt sur la « multitude » et l' »empire » (début des années 2000) – ou dans un autre registre, à celle de Yuval Noah Hariri dans Homo Deus (2015) insistant sur la « collaboration » comme source ultime du pouvoir d’Homo sapiens sapiens sur la planète .

Cette thèse centrale – respectable en elle-même- se trouve malheureusement encombrée de considérations annexes (sur la religion, sur les civilisations, sur le changement social par effervescence [sic] à la Durkheim, etc.) qui rendent le propos des plus énervants. Par moments, j’aurais eu envie de renvoyer une version corrigée de son ouvrage à F. Fourquet s’il avait encore été de ce monde, et je détesterais que certains propos de ce livre soient repris par des étudiants naïfs. (Désolé, j’ai vraiment les défauts de mon métier). Le pire est que l’article de 2004, ici reproduit, dit finalement les choses plus clairement, et il pose d’ailleurs une objection à la théorie de la régulation: y aurait-il pu avoir le « compromis fordiste » au niveau des nations occidentales s’il n’y avait pas eu la Guerre froide, et le changement, observé dès les années 1970, n’est-il pas lié à ces aspects géopolitiques? C’est là à dire vrai une très bonne question. Et j’aurais tendance à répondre avec les historiens de la Guerre froide que les compromis nationaux n’auraient décidément pas été les mêmes si la menace communiste n’avait pas existé.

Malheureusement, pour ajouter de la confusion, R. Boyer dans sa réponse ne se saisit pas vraiment ce point d’histoire – qui, il est vrai, n’est pas de son domaine de compétence. Il explique encore une fois la théorie de la régulation dans son dernier état – avec force schémas plus ou moins clairs-, et il montre comment celle-ci peut rendre compte du changement de régulation du compromis fordiste vers le néo-libéralisme financiarisé. Revenant sur l’idée de compromis socio-politique, R. Boyer insiste sur l’importance du niveau national, sans vouloir se confronter à cet argument (juste à mon sens) de la Guerre froide.  En outre, même s’il prend en compte l’ensemble du propos de F. Fourquet, R. Boyer répond surtout à l’article de 2004, qui portait plutôt sur la période contemporaine, mais pas à l’argument ultra-mondialiste de F. Fourquet sur la longue période. Trompé peut-être par les formulations vraiment un peu mystiques par moment de F. Fourquet (Hegel sort de ce corps!), R. Boyer croit seulement y voir une idée philosophique – facile à réfuter, ou à ne pas prendre en compte-, mais il manque la question tout à fait historique. L’économie est-elle d’abord mondiale, avant d’être nationale?

En même temps, à vouloir répondre à F. Fourquet, on retomberait sans doute sur la réponse de Braudel: il y le proche et il y a le lointain. La période contemporaine est peut-être celle où tout le proche (l’économie de subsistance) se trouve pris dans le lointain (l’économie de marché). F. Fourquet aurait pu d’ailleurs argumenter qu’avec les effets multiformes de l’économie mondiale sur l’écologie de la planète terre, toute activité (y compris celle de groupes de chasseurs-cueilleurs au fin fond de l’Amazonie) est prise dans ce tout et en subit les conséquences (externalités). Bizarrement, il n’évoque pas ces aspects écologiques. Il voit l’économie mondiale comme le résultat productif de toutes les intelligences humaines et les économies nationales comme la résultante de la répartition politique de ce résultat, mais il ne voit pas que son raisonnement pourrait être facilement étendu aux pollutions. Par exemple, si les riches électeurs de D. Trump encaissent les profits de leurs capitaux investis à Wall Street, c’est aussi grâce au fait que les Inuits par exemple sont forcés de subir des température élevées qui détruisent ce qui restait de leur mode de vie et qu’ils ne disposent pas des moyens de coercition pour contrer cette destruction. Leur mode de vie est négociable.

Par ailleurs, la seule intuition de F. Fourquet qui m’a semblé vraiment originale est celle selon laquelle le centre de l’économie-monde, une ville ou une conurbation entre plusieurs villes (actuellement New York – Washington), doit être un lieu de tolérance religieuse, culturelle et politique. L’intolérance nuit aux (bonnes) affaires qui forment le cœur de  l’économie monde. Cela semble bien être le cas pour les cas du passé (Venise, Anvers, Amsterdam, Londres), et il serait logique que cela soit le cas dans l’avenir. C’est là un argument qui laisse à penser à F. Fourquet que la Chine (communiste) ne peut pas devenir à terme le centre de l’économie mondiale (en particulier p. 169-170, et p. 173-175, reproduisant un point de vue donné au journal le Monde en 2010). (Ou est-ce que cela veut dire que Singapour sera le centre du monde du XXIème siècle?) Pour le coup, c’est là une prédiction que les historiens de l’avenir auront le loisir de falsifier ou de confirmer. Si elle est vraie, l’idée que le centre de l’économie-monde est par nécessité tolérant me parait aussi un message d’espoir pour la liberté intellectuelle de l’humanité.

Au final, la publication de cet ouvrage, dont je déconseillerai la lecture aux étudiants même avancés, dessert la cause que F. Fourquet entendait sans doute servir. L’idée est bonne, mais la réalisation terrible. Il aurait donc mieux valu s’abstenir de proposer au lecteur de 2018, d’une part, des preuves si éclatantes d’une pensée vieillie à bien des sens du terme, et, d’autre part, des démonstrations si bancales. Faire les fonds de tiroir n’est jamais très raisonnable, même par amitié. A chacun son époque.

 

 

 

 

Sylvain Piron, L’occupation du monde.

img20180606_09451897Voici un livre intriguant que j’ai découvert au hasard de mes flâneries (devenues bien trop rares à mon goût) dans les librairies : Sylvain Piron, L’occupation du monde (Bruxelles : Zones sensibles, 2018). C’est en effet l’œuvre d’un médiéviste qui se pique d’apporter quelque chose au débat contemporain sur l’anthropocène.

La thèse de cet ouvrage – car il y en a une – est d’une simplicité pour ainsi dire biblique : la manière d’agir dans le monde qui constitue le fondement ultime du capitalisme – et donc de l’anthropocène – est issue d’une modulation de la pensée chrétienne occidentale qui s’exprime dès le XIIIème siècle de notre ère dans la première scolastique. Pour user d’une métaphore (dont n’use certes pas l’auteur), les esprits de notre humanité présente sont en proie à un virus (au sens d’un virus informatique) – le rapport capitaliste au monde humain et non-humain, dont les économistes néo-classiques constituent les principaux propagateurs – dont l’origine première est à rechercher dans cette réflexion intellectuelle du début du présent millénaire. Dans les mots de l’auteur, « La principale thèse que défend ce livre peut donc s’énoncer très simplement. Il reste un impensé théologique au cœur de la raison économique. (…). Le noyau initial en a été formulé, dans le seconde moitié du XIIIème siècle, par des théologiens éclairés qui n’y voyaient qu’un secteur particulier des relations sociales, requérant des règles spécifiques. »

Cette thèse, énoncée dès l’introduction, se trouve surtout discutée dans le chapitre VII de l’ouvrage, L’économie des scolastiques (p. 157-180), mais elle informe le parcours en crabe de tout l’ouvrage. En effet, comme le reconnaît l’auteur dans ses lignes de conclusion (p. 190), en comparant en raison de son caractère hybride son ouvrage à un ornithorynque (sic), ce livre se  situe en dehors des clous d’une publication scientifique classique. Quoique d’évidence informé par des connaissances et recherches précises sur le sujet (et doté en conséquence d’un appareil de notes des plus conséquent), il ne se présente pas en effet un travail historiographique abouti. Il ne plaira sans doute pas du tout aux évaluateurs bureaucratiques de la recherche. De fait, à plusieurs reprises, Sylvain Piron annonce la publication d’un second volume, plus érudit sans doute, qui fera la démonstration détaillée de ce qu’il annonce ici comme conclusion : c’est dans la première scolastique que l’on trouve le tout début du virus capitaliste qui s’est emparé de l’Occident chrétien d’abord, et du monde ensuite.

Mais alors, en dehors de l’annonce d’une thèse et de sa démonstration simplifiée, qu’y a-t-il dans les près de 200 pages déjà livrées à l’éditeur,  à l’imprimeur et donc au lecteur ? Il m’a semblé que L’occupation du monde se trouve de fait consacré à présenter à la fois  l’amont de la recherche qui mène à la thèse et à l’aval de cette dernière. L’amont de la recherche (ou de la découverte si l’on veut) correspond à toutes les pages consacrées  à ceux qui, avant Sylvain Piron,  ont eu l’intuition que c’est du sein même du christianisme médiéval occidental qu’est sortie la Bête de l’Apocalypse capitaliste. L’aval de la recherche, c’est faire comprendre en quoi cette thèse conforte des analyses déjà disponibles de notre présent.

Ainsi, du côté amont, l’auteur traite longuement de l’intuition de l’historien américain Lynn White. Ce médiéviste, historien des techniques, aurait eu, dès 1967,  l’intuition de ce lien entre christianisme occidental, essor de la technique et capitalisme qui serait à la source de la crise écologique qu’on commençait alors à bien percevoir. Il l’aurait mis en lumière dans une conférence, devenue un article à succès de Science (cf. chap. I, Les conséquences historiques de l’anthropocène, p. 25-50, en part. p. 33 et suivantes). Sylvain Piron rappelle plus généralement la montée en puissance dès les années 1960 d’une conscience chez certains chercheurs que le moment de la Nemesis allait arriver pour l’humanité à force d’user et d’abuser de la nature et  l’étouffement ensuite de ce même discours. Plus largement, il revisite à grandes enjambées toute une série d’auteurs (Max Weber ou Norbert Élias par ex.) qui ne sont pas loin d’avoir été proche de ce qu’il considère comme le fin mot de notre histoire longue, qui mène au triomphe actuel du capitalisme et sa conséquence, l’anthropocène.

Et, du côté aval, il s’attarde sur les auteurs qui ont fait le lien entre le devenir capitaliste de notre monde vécu et l’écroulement du christianisme. Il rapproche ainsi (cf. chapitre III, L’âge du plastique, p. 73-96): l’historien Marcel Gauchet, l’écrivain Michel Houellebecq et le philosophe Ivan Illich. Il conclut la comparaison, pour le moins surprenante a priori, des trois auteurs par cette interrogation toute rhétorique : « (…) n’y aurait-il pas, malgré tout, de bonnes raisons de reconnaître un certain caractère religieux à l’hégémonie actuelle des préoccupations économiques, un religieux d’une texture particulière, dépourvu de toute spiritualité? » (p.95) La liste des auteurs ayant travaillé sur les conséquences de l’effondrement du christianisme sur le destin spirituel (ou moral?) de l’Occident aurait d’ailleurs pu être rallongé à l’envie, et il n’y a rien là de très neuf.

Au total, en effet, malgré une écriture claire et incisive, c’est peu dire que ce livre m’a laissé fort perplexe.

Sur le plan du simple plaisir de lecture, je ne peux pourtant que le conseiller. Je l’ai d’ailleurs lu presque d’une traite. Le profane y apprendra bien des choses, sur l’histoire longue du christianisme (cf. chap. VI, Les bifurcations de l’histoire chrétienne, p. 127-156) ou sur cette circonstance que des auteurs des années 1960-70 furent décidément bien conscients qu’un mauvais tournant avait été pris, et que tout fut bien oublié ensuite (cf. chap. I, déjà cité), et chap. II, La grande asphyxie, p. 51-96). C’est là un fait historique qui ne peut effectivement manquer de fasciner et qui illustre à quel point la contre-révolution néo-libérale fut puissante ensuite. Le TINA fut d’autant plus fortement affirmé qu’il y eut justement une réflexion préalable sur les alternatives. De plus, ce livre qui inculpe en quelque sorte le christianisme occidental d’avoir enfanté le virus capitaliste ne peut manquer de toucher quelqu’un qui, comme moi, a été élevé dans un milieu catholique. On n’est pas si loin ici de l’esprit d’un Bernanos.

Par contre, sur le plan de la recherche et des conséquences pratiques à en tirer, je me permettrais de me montrer plus que dubitatif. Si vraiment le christianisme médiéval occidental était à la source de l’esprit du capitalisme (pour paraphraser Max Weber – d’ailleurs commenté par Sylvain Piron, dans le chap. VI), il resterait à expliquer pourquoi aucune autre grande religion (Islam, judaïsme, bouddhisme, hindouisme, etc.) ou simple conception du monde (confucianisme, stoïcisme, etc.), liée aux sociétés disposant de l’écriture, n’a opposé une résistance forte et définitive à sa fusion avec l’esprit du capitalisme. A ma connaissance, en effet, toutes ces grandes options, religieuses ou civilisationnelles, ont été impuissantes à empêcher le saccage des relations sociales traditionnelles et de la nature au nom du profit capitaliste – une fois certes qu’ils l’ont découvert par eux-mêmes ou importé -, et tout le monde a trouvé des accommodements intellectuels et pratiques avec la logique du profit pour le profit, de la puissance pour la puissance, sans trop se soucier de la nature. Le cas japonais me parait exemplaire en ce sens: le shintoïsme, le bouddhisme, voire l’arrière-fond animiste encore présent sur l’archipel, n’ont empêché en rien la conversion capitaliste du pays et l’adoption d’un rapport de prédation vis-à-vis de l’environnement.  Plus généralement, avait-on vraiment besoin du christianisme occidental pour inventer le capitalisme? L’auteur soutient que oui. Géographiquement, il n’a pas tort. C’est bien dans l’ouest de l’Europe que tout commence.  Mais s’agissant d’une histoire qui ne s’est produite qu’une fois, sa thèse est largement indécidable. (Max Weber était déjà bien plus avancé que la présente recherche avec son approche comparative, dont, bien sûr, je m’inspire moi-même dans ma présente critique.) Ensuite, je me demande si Sylvain Piron ne confond pas une justification avec une cause. Il explique en effet bien lui-même que le discours scolastique arrive au terme d’un processus engagé dès le début du second millénaire, revenant à occuper le monde (d’où le titre de l’ouvrage), à relancer ce qu’on appellerait dans notre vocabulaire économique anachronique, la productivité et la croissance. Lorsque le scolastique Pierre Jean de Olivi invente selon Sylvain Piron dans des cours donnés à Narbonne les prodromes de ce qui sera ensuite la pensée économique, ne propose-t-il pas simplement une justification à un processus déjà bien engagé? Avoir une justification apparait certes important, parce qu’elle facilite l’action capitaliste aux yeux des censures d’autrui et de soi-même, mais est-ce en soi la cause d’un développement historique tel que le capitalisme? (De même, est-ce que c’est le racisme qui explique l’esclavagisme? Ou est-ce que l’esclavagisme a besoin d’inventer le racisme pour justifier sa pratique de prédation à l’encontre de certains humains ainsi déshumanisés?)  Et là encore, force est de constater que toute religion ou grande pensée a fini – hélas, trois fois hélas! –  par trouver en son sein des intellectuels qui l’ont adapté aux nécessités de l’accumulation capitaliste ou de l’impérialisme (cf. par exemple toutes les recherches menées actuellement sur « l’Islam de marché », ou le lien entre des sectes bouddhistes zen et l’impérialisme japonais en Chine dans les années 1930-40, que j’ai découvert au hasard d’un séminaire franco-japonais).

Ensuite, sur le plan pratique, à quoi cette thèse d’une source chrétienne occidentale du capitalisme nous avance-t-elle?  A la lecture, j’ai eu l’impression que l’auteur voulait nous offrir un remède au capitalisme, producteur de l’anthropocène, en en décrivant le virus premier. Une fois le virus identifié, on pourra le détruire. Or il s’inscrit là dans toute cette tradition , renouvelée ces temps-ci, qui fait du capitalisme un enjeu spirituel. Pour que l’humanité se sorte du très mauvais pas dans laquelle elle s’est elle-même fourrée – l’anthropocène -, qu’elle atterrisse, il serait bon qu’elle fasse un retour sur ses conceptions du monde les plus fondamentales, à la fois sur sa manière d’appréhender le monde et de donner un sens à notre présence dans ce monde. C’est du Latour ou du Descola en somme, version médiéviste. Rompre avec l’anthropocentrisme par exemple, ou avec notre culte de la technoscience, du matérialisme, etc. L’auteur rêve ainsi d’un nouveau Nietzsche pour devenir l’imprécateur de notre époque (p.188): « L’époque a besoin de trouver son Nietzsche, d’un véritable imprécateur capable de secouer les consciences par un verbe irréfragable. S’il m’entend, qu’il se lève et prenne la parole. » Il ne l’est donc pas lui-même, il n’est donc qu’un Saint-Jean Baptiste.

Or, en termes pratiques, je ne crois guère à cette hypothèse de l’effet salvateur d’une conversion spirituelle, même d’une part limitée de l’humanité. Tout cela me parait en effet bien hypothétique : l’ère des grands messages spirituels de salut est finie. Ou alors sous une forme marchandisée… Et je crois encore moins à l’impact sur le réel de quelque imprécation que ce soit! Tous les avertissements possibles et imaginables, dans tous les styles d’expression connus par l’humanité contemporaine (rapports, science pure, essais, romans, bandes dessinées, poésie, films, etc.),  ont été émis sur la crise écologique, et cela n’a eu (presque) aucun effet. Au pire, un choc en retour climatosceptique, au mieux, un greenwashing universel…  A mon sens, la sortie de ce capitalisme destructeur des conditions de  vie pérenne des humains et des non-humains peut être envisagée en termes plus simples, universels, mais aussi plus inquiétants, dans une simple nécessité de survie. Ainsi, si les autorités chinoises ont fait diminuer à marche forcée la pollution de l’air à Pékin, c’est parce qu’au delà d’un certain seuil les inconvénients devenaient vraiment trop grands. La recherche de profit et de puissance n’a d’autre limite que la mise en danger imminente de ceux-là mêmes qui la mènent.

En même temps, pour conclure, je préférerais que la voie spirituelle de sortie du capitalisme prédateur soit la bonne, car je sais bien que la voie matérialiste sera semée de tant de tribulations qu’il n’est pas très réjouissant de l’imaginer et encore moins de devoir la vivre.

 

 

 

Sergio Mattarella, l’homme qui aura tué deux fois la démocratie italienne.

Sergio Mattarella, l’actuel Président de la République italienne, était déjà connu pour avoir donné son nom à la loi électorale adoptée en 1993 au sortir de la crise politique connu sous le nom de « Mains Propres ». Cette loi électorale, un scrutin mixte, était tellement mal fichue selon le grand politiste italien, Giovanni Sartori, qu’il avait inventé le terme de « Mattarellum », en faisant un jeu de mot avec le terme de Parabellum. En effet, selon Sartori, la loi électorale était destinée à tuer l’expression populaire des Italiens – et, en tout cas, très pragmatiquement, à sauver la mise aux anciens partis politiques, défaits par la crise politique de l’époque, aux prochaines élections – ce qui advint effectivement.

Ce démocrate-chrétien imperturbable dans son conservatisme mâtinée de bonhomie vient hier soir d’afficher un nouveau fait d’arme à son actif. Il a en effet refusé la nomination de Paolo Savona, un économiste « eurosceptique », mais des plus qualifiés et  aussi ancien Ministre dans les années 1990, au ministère de l’Economie dans le gouvernement en formation appuyé par la Ligue de Matteo Salvini et le M5S. Il s’en est justifié derechef par un message télévisé en soulignant que la présence d’un tel personnage à cette fonction perçue comme un signal anti-Euro, pour avoir tenu des propos critiques sur l’Euro et sa gestion par le passé, allait inquiéter les marchés et les épargnants en laissant planer le doute sur la volonté de maintenir à tout prix l’Italie dans la zone Euro. Or le contrat de gouvernement entre le M5S et la Ligue ne fait pas du tout allusion à ce projet, et cela n’a pas été évoqué par les deux partis dans leur campagne électorale. C’est donc ce qu’on appelle un procès d’intention. Dans la journée, le dit Savona,  avait pourtant diffusé un message explicitant sa volonté de rester dans l’Euro  et rappelant ses convictions europhiles. Par contre, il est vrai que le dit Savona et le texte du contrat de gouvernement allaient dans le sens d’une discussion ouverte, publique, européanisé sur la gestion de l’Euro et ses conséquences. En somme, il était question de poser la question qui fâche vraiment : à qui profite l’Euro?

Bref, on ne saurait être plus explicite et clair : il est strictement interdit pour un gouvernant italien – selon le Président Mattarella – de même penser qu’éventuellement, au cas où, dans des circonstances exceptionnelles, etc. , il pourrait être question de se passer de l’Euro. Et, en l’occurrence, c’est surtout la discussion au niveau européen qu’entendait ouvrir P. Savona, avec son autorité d’ancien trop informé des tenants et aboutissants de la monnaie unique,  dont il est vraiment urgent de se passer. Cela montre d’ailleurs en creux à quel point l’Euro comme construction institutionnelle parait fragile à ceux-là même qui s’en disent les plus chauds partisans.

Et, pour couronner le tout,  le dit Mattarella va sans doute nommer un « gouvernement technique », avec à sa tête un ancien du FMI, un cost-killer déjà à l’œuvre sous le gouvernement Renzi.  Ce nominé d’en haut n’aura bien sûr pas de majorité dans le Parlement actuel, mais, vu les règles constitutionnelles italiennes, il pourra gouverner jusqu’à la formation d’un gouvernement issu des prochaines élections… Il aura donc le temps d’appliquer le programme de restrictions budgétaires prévues par les accords préalables pris avec les partenaires européens de l’Italie (dont une hausse de la TVA…), et il pourra siéger au nom de l’Italie au Conseil européen de juin prochain où l’on doit décider d’une feuille de route pour les réformettes de la zone Euro.

Comme il se doit pour des forces aussi éloignées dans leur histoire respective, les deux partenaires de la coalition ainsi avortée – le M5S et la Ligue de Salvini – réagissent pour l’instant de manière non coordonnée. Le leader du M5S vient d’accuser Matteo Salvini d’avoir voulu provoquer des élections en s’arc-boutant sur le nom de P. Savona. Cette situation de conflit probable entre le M5S et la Ligue laisse donc toutes leurs chances à un retour à bonne fortune des vaincus de mars 2018 : le PD et FI – qui pourront dire que voter pour eux « en se bouchant le nez » (comme aurait dit Indro Montanelli), c’est éviter la crise liée à une sortie de l’Italie de la zone Euro. Si tout se passe comme le prévoit sans doute Mattarella en misant sur la peur des (vieux) Italiens de perdre leur épargne, ils devraient pouvoir former la « grande coalition » habituelle en Europe désormais en de telles circonstances. Et, puis, sans doute, Silvio Berlusconi redeviendra même Président du Conseil, puisqu’il est de nouveau éligible. Je ne crois pas en effet que Matteo Salvini ait joué sciemment la carte des élections en tenant à avoir P. Savona comme Ministre, parce qu’en cas d’élections (très) anticipées à l’automne, se pose pour lui la question des alliances. Je vois mal Berlusconi accepter de revenir s’allier avec un Salvini leader de fait de la coalition des droites, qui, vu les sondages disponibles, ferait éventuellement de ce dernier le Président du Conseil en cas de victoire de cette dernière.

De toute façon, les Italiens savent désormais que voter ne peut plus changer la politique économique et sociale de leur pays : les marchés ont toute priorité sur leurs choix. Pourquoi iraient-ils donc se déranger pour voter? La première économie à faire, cher cost-killer, c’est donc de supprimer l’électivité du Parlement italien.

Et nous, pourquoi irions-nous nous aussi voter?  Eh oui, « Démocratie derniers temps », voilà l’esprit de l’époque.

 

 

Expliquer E. Macron= W. Streeck + A. Thiers?

Puisque tout le monde y va ces jours-ci de son bilan d’un an du macronisme au pouvoir, je me lance moi aussi dans cette figure obligée, au risque de ne rien apporter de bien original à mes lecteurs.

En effet, à mesure que les mois passent, le cas Macron semble bien devenir clair. Le récent sondage demandant de positionner LREM sur l’échelle droite-gauche et la comparaison qu’il opère avec la perception de 2017 montrent s’il en était besoin que le caractère droitier de la Présidence Macron n’échappe plus à grand monde. Ainsi, rendant compte de ces sondages effectués par IPSOS, Gérard Courtois écrivait le 5 avril dans le Monde:

« La perception par les Français de LRM après une dizaine de mois d’exercice du pouvoir a sensiblement évolué. En mars 2017, 12 % jugeaient ce parti très à gauche ou à gauche ; ils ne sont plus que 5 % ; 9 % le situaient au centre gauche, ce pourcentage n’a pas varié. En revanche, 33 % classaient LRM au centre ; ils ne sont plus que 21 %. De même, 13 % situaient le parti présidentiel au centre droit et 15 % à droite en mars 2017 ; désormais, ils sont respectivement 25 % et 20 %, tandis que 5 % le jugent, comme hier, très à droite. (…) : un tiers des Français le [LREM] classaient à droite il y a un an ; ils sont désormais 50 %. »

 

Du fond de sa mort politique, Jean-François Copé déclare qu’à en juger par ses actes, E. Macron est bel et bien « le Président de droite qu’on n’attendait pas ».  Il n’aurait pas en un an pris une seule mesure de gauche. (Il me semblait bien aussi…) Et, de fait, selon un autre sondage plus récent, l’électorat se disant de droite semble de plus en plus séduit par un E. Macron dont le présent gouvernement sait en direct sur BFM mater cheminots, étudiants, personnels hospitaliers, crasseux, punks à chiens et autre zadistes prenant en otage les braves gens ou des hectares d’honnête bocage bien français. De fait, notre Président ne cache plus du tout son orientation des plus market friendly, pour ne pas dire capital friendly, particulièrement dans la presse étrangère. Et puis, au delà des choix économiques et sociaux, il faut bien constater aussi ce thatchérisme de style, sinon de référence, avec cette mise à l’écart des syndicats, et plus généralement de tous les corps intermédiaires, de tout ce qui peut faire société. Pour E. Macron, il ne semble bien exister que des individus. No such thing as society. Dans tous les secteurs de politique publique, sur lesquels on peut avoir quelque information dans les médias, les avis des syndicats ou des associations prétendant y représenter la base de la société française sont  négligés. Les plus réformistes de ces corps intermédiaires (la CFDT dans le champ syndical, les associations proches du monde catholique dans le champ des politiques sociales, etc.) sont eux-mêmes tenus pour quantité négligeable. (Il est d’ailleurs assez piquant de voir E. Macron aller flatter les évêques d’un côté, et négliger tout l’apport du monde social catholique de l’autre, en matière d’accueil des migrants ou de lutte contre la pauvreté par exemple.) On se trouve désormais à l’exact inverse de la longue période d’après guerre où tout le jeu politique et administratif consistait justement à associer les corps intermédiaires à la décision publique. Le Michel Crozier de « On ne change pas une société par décret » semble bien faire partie de ces temps révolus: place au nouveau triomphe de la volonté du bon sens (des élites). Une partie de la haute fonction publique semble en effet avoir reçu carte blanche pour n’en faire qu’à sa tête (bien faite). Il ne reste de fait d’associé à la décision publique qu’un seul groupe d’instances, celles qui représentent les intérêts des (grandes) entreprises. Un pluralisme réduit à celui du CAC40 en somme.

La théorie qui me semble le mieux rendre compte de cette situation est celle du sociologue allemand Wolgang Streeck dans son livre essentiel, Du temps acheté. La crise sans cesse ajournée du capitalisme démocratique (Paris: Gallimard, 2014, rééd. poche 2018, 1ère éd. all. 2013). Ce dernier explique que, dans le stade actuel du capitalisme, le pouvoir politique comme agent est pris en étau entre deux principaux aux exigences très difficilement compatibles vu la faible croissance: d’une part, les électeurs ou plus largement les populations qui expriment des besoins sociaux ou qui prétendent voir honorées des promesses de protection et de bien-être faites par le passé et, d’autre part, les détenteurs de la dette publique, alias les marchés, qui entendent que leurs créances financières soient honorées à leur valeur anticipée lors de leur souscription (sans inflation donc). Selon W. Streeck, les États européens sont entrés au cours des années 2010 dans la phase de ce qu’il appelle « l’État de consolidation », appuyé sur un régime régional (l’Union européenne) qui contraint toute évolution contraire. Pour rassurer les marchés auxquels toute priorité est donnée, les dirigeants de l’État considèrent en effet qu’ils n’ont pas d’autre choix que de diminuer la dépense publique et surtout de remettre en cause tout ou partie des promesses faites aux populations, en particulier aux retraités, actuels ou futurs. En relisant les pages du livre de W. Sreeck consacré à cet « Etat de consolidation » (p. 141 et sq.), son analyse me semble terriblement bien s’appliquer à la dernière année: d’une part, on augmente la CSG sur les revenus des retraités, on baisse les APL, on supprime les emplois aidés, et on se prépare à s’en prendre aux privilèges des futurs retraités; d’autre part, on reste sourd à l’ensemble des plaintes qui montent des divers secteurs de l’action publique qui sont mis en crise par l’absence durable de ressources publiques adéquates aux tâches que le législateur (imprévoyant, dispendieux, clientéliste, démagogue, etc.) leur a confiées par le passé (hôpitaux, EPHAD, prisons, écoles, universités, etc. ). (C’est sûr qu’aujourd’hui, si l’enseignement supérieur public, les EPHAD ou l’hôpital public n’existaient pas, ce ne sont pas ces dirigeants-là qui iraient les inventer! Bien trop cher!) En même temps, cet « État de consolidation » ne peut pourtant pas s’officialiser dans toute sa dure et cynique réalité aux yeux du grand public. Si tu es pas rentier, et si tu ne payais pas l’ISF avant sa suppression, tu peux crever mon brave dans ton EPHAD mouroir! Et vite si possible! Certes, le gouvernement répète à longueur d’interviews qu’il ne faut pas augmenter les impôts, mais baisser les dépenses publiques pour maîtriser la dette publique. Il lui reste cependant quelques pudeurs de maquerelle, quelques pieux mensonges de dame patronnesse, répétés sans grande conviction d’ailleurs : non, non, la loi ORE n’introduit pas la sélection à l’Université, n’évite pas d’avoir à inscrire plus de jeunes nés en 2000 dans le supérieur et ne présage pas la hausse ultérieure des droits d’inscription, non, non, la loi sur la réforme ferroviaire ne prépare pas la fin de tout maillage fin du territoire par le rail et la privatisation de la SNCF, non, non, la suppression de la taxe d’habitation ne signifie pas l’augmentation d’autres impôts locaux ou la suppression de nombreux services publics locaux, non, non, la réforme des institutions n’est pas le moyen d’achever de faire du Parlement une chambre d’enregistrement (express) de sacrifices réformes, certes bien pénibles (pour vous, chers électeurs) mais indispensables, non, non, la réforme des retraites ne réduira pas les droits acquis et n’introduira pas des fonds de pension pour ceux qui voudront éviter la soupe populaire dans leurs vieux jours, etc. Tout cela est certes cousu de fil blanc, mais cela traduit le fait que cet « État de consolidation » ne peut guère espérer de légitimité démocratique tant il se heurte à une autre tendance de nos sociétés, celle qui insiste sur la socialisation des risques de la vie dans une société d’individus. Comme me l’a dit et répété un collègue optimiste, le socialisme pris en ce sens est inscrit dans l’évolution historique de nos sociétés.

A cette caractéristique de downsizing de l’État social pour cause de dette publique à honorer, largement partagée par les dirigeants des autres États européens, Emmanuel Macron ajoute pourtant comme un supplément d’âme inscrit dans l’histoire de France, dans cet « absolu » qu’il déclare tant chérir. On avait déjà remarqué quelques propos bien sentis de ce dernier sur les classes populaires, que ce soit directement (« les illettrées », « ceux qui sont rien ») ou indirectement (« les premiers de cordée »). La vision d’une France qui n’existerait que par ses bourgeoisies privées et publiques en vient même à créer un écart élitiste avec le discours (public) habituel de la droite ou de l’extrême droite. Le « travailler plus pour gagner plus » de N. Sarkozy, émis principalement alors en direction des ouvriers, en parait par contraste bien respectueux du populo, et pour tout dire désuet. On n’est plus du temps d’un libéral comme VGE qui se piquait de jouer de l’accordéon pour faire peuple. Il ne s’agit pas en effet avec le macronisme de gagner (un peu) plus, mais infiniment plus, par l’innovation, la disruption, la transgression des règles! C’est là le très vieux slogan orléaniste : « Enrichissez-vous par le travail et par l’épargne! », mais dans sa version révisée par Schumpeter et la Silicon Valley. Enfin notre Président – tout surmoi effacé? – y va même désormais de ses saillies  sur la République qui, dans les temps difficiles, se réfugia à Versailles. L’identification à l’orléaniste Adolphe Thiers, certes « le libérateur du territoire national » (contre la puissance germanique…), mais tout de même « bourreau de la Commune de Paris » (contre ces proto-Zadistes…), affleure donc, et, à prendre E. Macron au mot, il n’y aurait donc pour notre Président de bonne République que conservatrice et bourgeoise, à défaut d’une monarchie qu’on ne saurait certes rétablir, mais qui a tant fait pour créer la nation française. Cela réchauffera le cœur de l’électeur de gauche qui s’est dévoué pour aller sauver cette même République  du fascisme l’an dernier.

Cela étant dit, cet État de consolidation à relents orléanistes qui semble bien devoir s’installer au fil de ce quinquennat pose quelques questions.

Premièrement, il n’aura échappé à personne qu’E. Macron a plutôt bénéficié d’une image centriste pour se faire élire (voir les sondages cités plus haut). Il fut même un temps où Macron se voulait l’incarnation de la bienveillance. (J’en ris encore!) De ce fait, une part de l’électorat attaché à la justice sociale, ou simplement à une vision humaniste de la société, peut encore une fois se sentir floué par un candidat venant (eh oui!) de la gauche (tout au moins officiellement par les postes qu’il a occupés avant son élection). En 2012, un certain François Hollande se fait élire en proclamant bien haut que « son ennemi, c’est la finance ». On sait ce qu’il en advint (avec dans les coulisses de l’Élysée un certain Emmanuel M.), et ce qu’en pensa au final l’électorat en général et le peuple de gauche en particulier. De fait, le présent quinquennat réitère le même mécanisme en pire. On croyait élire un centriste social-libéral, on a élu un lointain héritier de l’orléaniste Adolphe Thiers. On croyait voter pour défendre la République menacée par une Marine Le Pen, on a finalement élu à l’insu de notre plein gré une Margaret Thatcher aussi libérale et autoritaire que sa version originale – certes l’euroscepticisme en moins. On a voté pour une France ouverte au monde, on se retrouve avec une loi Asile et Immigration dont le contenu révulse l’ensemble du monde associatif concerné par ces questions, loi qui a fini en plus par avoir l’aval de députés du Front national sur quelques uns de ses aspects. Il ne faudra pas s’étonner ensuite si une partie de l’électorat, en particulier  populaire, ne montre pas dans l’avenir une grande confiance dans les mécanismes de la démocratie électorale. Pourquoi voter si les étiquettes ne correspondent décidément pas aux produits vendus? Et comment ne pas voir, avec W. Streeck toujours, que, de ce pas allègre, en marchant gaiement, l’on va tout droit vers la suspension de la démocratie réelle parce qu’elle contredit vraiment trop les nécessités de l’État de consolidation?

Deuxièmement, jusqu’où Emmanuel Macron compte-t-il pousser son avantage? Jusqu’ici, les résistances ont été pour le moins éparses. En effet, le plus souvent, il a eu la tâche facile, parce qu’il tend à achever ou à compléter un processus engagé bien avant lui. Contrairement à l’image de prétendue nouveauté qu’il a entendu se donner, il s’appuie en effet toujours sur une nécessité de la réforme qui a été rabâchée par qui de droit à l’opinion publique depuis des lustres. Il incarne donc bien  la double continuité des sommets de l’État et celle des éditorialistes si j’ose dire – de François de Closets à Élie Cohen ou Christophe Barbier. Depuis des décennies, avec leur tournant néo-libéral repéré par des collègues politistes dès le début des années 1980, une bonne part des élites étatiques n’ont eu en effet de cesse de se débarrasser des compromis d’après-guerre. Donc il y aura bien sûr la fonction publique, il y aura bien sûr les retraites, et ensuite? La conséquence probable cependant de toutes ces réformes, contrairement à ce que prétendent – hypocritement ou bêtement? – ceux qui les promeuvent, est qu’elles rendront encore plus angoissés les Français pour leur avenir. La précarité généralisée et l’individualisation de tout, c’est bien sympathique vu du haut, mais un peu moins vu du bas. Il ne faudra pas s’étonner ensuite des radicalisations observées dans l’électorat.

Troisièmement, qu’est-ce qui peut enrayer cette machine qui  détruit consciencieusement la société en refusant de répondre à ses besoins?  Quel mécanisme à la Polanyi peut finir par se déclencher? En tout cas, ce n’est pas une analyse sur un blog tel que celui-ci, ou n’importe quel autre commentaire plus ou moins savant ou objectif, qui va enrayer quoi que ce soit. Quelles mobilisations établissant un rapport de force avec le pouvoir peuvent ralentir tout cela? Pour l’instant, il y a surtout ce long rappel de 1968 dans les médias qui souligne tristement à quel point les mouvements sociaux en général se sont étiolés depuis. Il ne reste plus qu’à espérer qu’un secteur de la société nous surprenne par la vivacité de sa protestation, sinon il faudra attendre les élections de 2022 pour tirer le bilan du macronisme. Malheureusement, j’ai quelque doute sur la capacité des gauches à profiter de son probable échec auprès des classes populaires et moyennes. La gauche reste en effet trop divisée sur la question européenne, alors que toutes les droites non macronisées n’auront guère de difficultés idéologiques à s’unir un délire nationaliste-identitaire.

Désolé, voilà, c’était mon bilan d’un an de macronisme, et, comme d’habitude, je n’ai guère été optimiste.