Re-con-fin-e-ment

Il parait que notre Président de la République actuel aime les répliques des films de Michel Audiard. Depuis que l’annonce du reconfinement a été distillée dans les médias et que les détails en ont été donnés hier soir, la célèbre phrase du dit Audiard – « Les cons, ça ose tout. C’est même à ça qu’on les reconnaît. » – ne cesse de me venir à l’esprit. Je sais que je ne devrais pas avoir de telles pensées iconoclastes et ne surtout pas les exprimer publiquement, mais les partager ici m’évitera de hurler par ma fenêtre et de finir par alarmer mes voisins.

Parce qu’il vaut mieux en rire (jaune) encore qu’en pleurer, il est maintenant évident que la phrase s’applique pleinement.

D’une part, le pouvoir en place a l’outrecuidance de prétendre avoir été surpris par cette deuxième vague de l’épidémie. Qui peut croire à une telle fable. Le Conseil scientifique, mis en place par le pouvoir lui-même à l’hiver dernier, l’avait dûment prévenu dès début septembre, et avait rendu public son avis. Le Monde, journal dont on peut espérer qu’il soit encore un peu lu en haut lieu, faisait d’ailleurs son titre là-dessus début septembre. Les historiens n’auront pas beaucoup de mal à écrire dans les manuels d’histoire des années 2040: « Malgré les nombreux avertissements des scientifiques, incapable de comprendre la notion d’exponentielle, le pouvoir d’alors décida d’ignorer ces alertes, et il tenta de faire comme si l’épidémie n’allait pas reprendre et concentra son attention sur la relance de l’économie carbonée (sic) et sur la crise dans la Méditerranée orientale autour d’enjeux gaziers (sic). L’hiver 2020-2021 fut le plus terrible en terme de mortalité que la France ait connu depuis le milieu du XXème siècle. «  Il n’était pas non plus très difficile d’utiliser le cas d’Israël pour avoir une idée de ce qui allait se passer. Probablement, le fait que les informations diffusées par les médias français se soient concentrés sur le refus des Juifs ultraorthodoxes de suivre les consignes de distanciation sociale a pu donner l’impression que ce cas national de reprise épidémique était spécifique. Un pouvoir un peu éclairé aurait dû y voir au contraire un avertissement, et tout bien préparer en conséquence.

D’autre part, le second confinement semble en effet accumuler les défauts par rapport au premier et témoigne que le pouvoir n’a pas du tout les capacités d’apprentissage requises à ce niveau de responsabilité.

Le retour de l’attestation de déplacement dérogatoire signe en effet son échec. En dehors de son aspect courtelinesque, qui, certes, fait partie des « valeurs de la République » (si, si, vraiment!), je suis en particulier frappé par le fait que, pour les « déplacements brefs » (prendre l’air et/ou faire un peu d’exercice physique), le pouvoir ait gardé les limites vexatoires d’« une heure » et d’« un kilomètre ». Voilà bien la preuve que le gouvernement n’a aucune capacité à entendre la population dont il a la charge. Il n’a rien appris du confinement précédent, et il se contente donc de recopier à la va-vite sa (mauvaise) copie du printemps dernier. En effet, qui peut croire sérieusement qu’aller faire un tour, avec les membres d’un même foyer, à pied, à vélo, à cheval, à moto, en quad, etc. dans un lieu de plein air, moins fréquenté que le métro parisien, pendant quelques heures à une distance plus éloignée que ces limites de son domicile va entrainer une recrudescence de l’épidémie? Au contraire, tout indique qu’il serait bon que les gens s’aèrent, fuient la pollution urbaine, ne serait-ce que, pendant quelques heures, fassent des efforts physiques en plein air pour maintenir leurs défenses immunitaires et leur santé mentale. (Ce qui en plus leur permettrait de voir l’action du gouvernement sous un meilleur jour.) Je ne vois pas en quoi interdire aux Parisiens d’aller faire un tour en forêt de Fontainebleau ou de Sénart va permettre de lutter contre l’épidémie. Le pouvoir français serait bien inspiré de regarder ce qui se passe sur ce point outre-Rhin. Il est vrai que l’Allemagne dispose d’un fond de culture hygiéniste et scientifique qui ne semble pas être celui de nos élites.

De même, je n’ose même pas m’imaginer ce que vivent les petits commerçants de mon quartier, et d’ailleurs en France, forcés à la fermeture, car considérés comme « commerces non essentiels ». Il va falloir être très intelligent et très subtil pour expliquer qu’il est plus risqué d’aller acheter au coin de la rue du fil à coudre dans une mercerie ou un livre de cuisine dans une librairie qu’aller faire ses courses de la semaine au grand hypermarché de périphérie (en achetant au passage le dit fil à coudre et le dit livre). Autant la mesure de fermeture des discothèques, des bars et restaurants peut se justifier au nom de la nécessité de casser la sociabilité sans masques, autant la fermeture de certains – généralement petits – commerces atteint un niveau d’inégalité de traitement et d’impéritie qui me parait sublime. Un magnifique cadeau fait à la distribution en ligne, déjà bien monopolisé par un acteur dont on taira ici le nom, et à la grande distribution. Si l’on veut vraiment que les gens n’aillent pas s’entasser dans un lieu clos, mal aéré, il faudrait au contraire n’autoriser que les marchés en plein air et obliger tous les autres commerces à fonctionner en drive, en click-and-collect. Mais, bien sûr, ça ce n’est vraiment pas pensable! Trop « Startup Nation » sans doute. (Bien sûr, que le lecteur ne s’y trompe pas, je suis pour l’ouverture de tous les commerces avec l’application de consignes de sécurité, mais je veux souligner que, même dans le cadre de son propre logiciel modernisateur, le gouvernement se trouve pris en défaut, sauf pour les restaurants, me semble-t-il, où la vente à emporter va devenir possible.)

Par ailleurs, en dehors du côté absurde et inégalitaire de ces mesures – dont le coût pour les finances publiques va finir par ailleurs par être hallucinant -, il faut ajouter qu’elles ne vont sans doute pas beaucoup ralentir l’épidémie. En effet, les écoles, de la maternelle au lycée, restent ouvertes. La Garderie nationale doit tenir son rôle dans l’effort productif de la Nation. Le gouvernement prétend que des mesures supplémentaires seront appliquées au sein des établissements, dont le port du masque par les enfants des écoles primaires. Admettons. Le gouvernement oublie cette donnée indépassable du réel : même si, à l’intérieur des établissements scolaires, des mesures étaient effectivement prises telles que zéro contamination soit observée en leur sein même, la dissémination de l’épidémie reste inévitable aux abords des locaux scolaires. Nos gouvernants n’ont pas dû beaucoup aller voir ce qui se passe à la sortie d’une maternelle ou d’une école primaire, le matin et le soir, ils n’ont pas non plus de souvenirs de la sociabilité pré-adolescente et adolescente avant et après le collège et le lycée. Peut-être les adolescents lyonnais de mon quartier sont particulièrement tactiles, dé-masqués et conviviaux entre eux, mais il me semble qu’il est totalement illusoire à les voir de penser qu’ils ne vont pas être vecteurs de contamination entre eux. Je n’ai pas de raison de supposer que cela se passe différemment ailleurs en France.

La même remarque pourrait être faite pour beaucoup de lieux de travail, qui ne seront pas en télétravail. Croit-on sérieusement que les gens ne vont pas socialiser dé-masqués? Prendre une clope ou un café ensemble? Après des mois d’épidémie, je vois bien aussi la capacité de beaucoup de gens à mal porter le masque, ou ne pas le porter du tout, dans un contexte de travail. (Dont le gentil livreur qui m’a soufflé son haleine hier en plein visage en me demandant un renseignement.) J’ai bien peur que la communication du gouvernement y soit aussi pour quelque chose. A force d’entendre sur les ondes le message que « 80% des personnes qui décèdent de la Covid-19 ont plus de 65 ans », il est assez logique que de très nombreux actifs en aient tiré la conclusion qui s’impose: l’épidémie ne les concerne guère directement – un peu comme si on disait aux automobilistes à longueur de journée que ce sont presque toujours des cyclistes ou des piétons qui meurent sur les routes.

En somme, ce retour de l’épidémie, si prévisible, il aurait fallu le préparer avec soin, et surtout le préparer en tenant compte de l’expérience acquise et en s’appuyant vraiment sur les diverses composantes de la « société civile » (et pas seulement du MEDEF). On aurait pu imaginer cet été une grande conférence nationale sur le deuxième confinement, ou, pour être moins radical mais plus réaliste en fait, sur l’installation de la France dans la longue durée d’une épidémie telle que la Covid-19, au lieu de se consacrer à une relance de l’économie illusoire dans ses conditions ou à des affaires méditerranéennes qui devraient être déléguées à la diplomatie européenne. (Pourquoi sinon paie-t-on un Haut Représentant de l’Union aux Affaires étrangères et à la sécurité? )

Bref, nos gouvernants sont d’une nullité effrayante. (Certes, ils ne sont pas les seuls dirigeants européens à mal mener leur barque, mais ils se distinguent par leur faible capacité d’apprentissage de leurs erreurs.) Maintenant que fait-on? Normalement dans une organisation humaine de qualité, lorsque ses dirigeants l’amènent à la défaite (qui prétendra que le reconfinement n’est pas une défaite?), on doit pouvoir en changer sans violence. Dans les règles. Institutionnellement. En France, le Premier Ministre est normalement le premier concerné, le « fusible », surtout dans la situation où il se trouve que cette personne se trouve avoir été l’homme qui a géré « le déconfinement » avec le bonheur que l’on sait. Il est temps que le Felix Gaillard de notre temps retourne à la gestion de sa bonne ville, et à l’aurea mediocritas dont il n’aurait jamais dû sortir.

Le Sénat a ouvert la voie en votant hier majoritairement contre la politique du gouvernement sur ce point. Bien sûr, du point de vue constitutionnel, cela n’engage vraiment à rien, mais cela donne déjà au Président une belle porte de sortie. Dans le cadre de la Vème République, il n’est en effet pas interdit au Président de la République de demander à son Premier Ministre de laisser la place, surtout quand le capital propre du dit Premier Ministre est significativement proche d’epsilon, et quand le vote du Sénat, qui vient juste d’être renouvelé, peut en être le prétexte.

Pour nommer qui à la place? Je ne sais pas. Chacun aura son idée. Par contre, il serait logique d’élargir la base politique du pouvoir en allant vers une forme d’union sacrée. Après tout, notre Président n’a-t-il pas dit ce printemps que nous sommes en guerre? (Il a visiblement cru l’avoir gagnée au printemps et a bêtement célébré la victoire au 14 juillet.) Probablement, cette hypothèse de l’ouverture de la majorité gouvernementale à d’autres forces politiques que les seuls partisans et affidés du Président ne sera pas choisie, car elle supposerait un retour du centre du pouvoir d’État au niveau du gouvernement et non plus de la Présidence. Il faudrait que le Président prenne donc ses pertes et accepte une forme de cohabitation d’un nouveau genre. Au contraire, ces derniers mois voient une dérive de plus en plus visible vers une « hyperprésidentialisation » encore accrue autour du Conseil de défense et de sécurité nationale, qui zappe le Conseil des Ministres, et il serait question de repousser les élections régionales et départementales prévues au printemps prochain, ce qui évitera d’officialiser que le camp présidentiel ne représente plus grand monde dans l’électorat et dans « les territoires ».

L’autre solution, encore impensable par beaucoup à ce stade, est que le Président laisse gentiment la place…. à ce bon Gérard Larcher, auquel il reviendra de choisir un Premier Ministre de qualité. Le malheur de notre Constitution de 1958 est qu’elle a été conçue par un Général qui avait vu faillir la volonté politique du pays lors de la défaite de 1940. Il a donc tout fait pour le chef de l’État puisse continuer à gouverner dans les pires adversités quel que soient les réticences de la base et des corps intermédiaires – d’où le trop célèbre article 16. Il n’avait pas prévu, notre brave Général ayant évolué dans un monde d’avant-hier où tout le monde politique avait quelques qualités et où l’intendance suivait, la situation pénible dans laquelle nous nous trouvons.

Maintenant, il ne nous reste plus qu’à prier – pour les croyants – et à pester – pour les incroyants. Et à remplir consciencieusement nos attestations dérogatoires de sortie.

Élève Blanquer, au piquet!

Depuis quelques jours, notre Ministre de l’Éducation nationale se répand en déclarations de plus en plus péremptoires allant toutes dans le même sens : les promoteurs de l »islamo-gauchisme », ayant infiltré entre autres milieux, l’Université, l’UNEF, le parti France Insoumise, et le journal Médiapart, seraient, pour résumer les choses, les responsables, moraux, idéologiques, de l’acte terroriste commis sur la personne de Samuel Paty. Les propos du Ministre sont tellement outranciers qu’il a réussi l’exploit de faire réagir la Conférence des Présidents d’Université (CPU), et qu’il a dû préciser ne pas viser toute l’Université, mais seulement quelques mauvais éléments infiltrés en sein, en particulier dans les sciences sociales.

Ainsi le Journal du Dimanche de ce jour bien gris d’octobre 2020, il s’en prend désormais plus explicitement à « une matrice intellectuelle venue des universités américaines et des thèses intersectionnelles, qui veulent essentialiser les identités et les communautés, aux antipodes de notre modèle républicain, qui, lui, postule l’égalité des êtres humains indépendamment de leurs caractéristiques d’origine, de sexe ou de religion. C’est le terreau d’une fragmentation de notre société et d’une vision du monde qui converge avec les intérêts des islamistes ». En somme, Judith Butler et Oussama Ben Laden, même combat?

De fait, le contresens de notre Ministre sur l’évolution des sciences sociales, visiblement fort informé, est total. En effet, s’il y a quelque chose qui fait partie des évolutions des sciences sociales contemporaines, aux États-Unis et ailleurs, c’est bien au contraire le refus de toute essentialisation des identités et des communautés. Il n’y a en effet rien de plus banal, depuis au moins les années 1960, dans nos disciplines que de publier des travaux qui vont montrer comment telle ou telle identité ou telle ou telle communauté se trouve justement « construite » par des acteurs au cours de processus historiques et sociaux, parfois fort compliqués à décrire. Pour s’en convaincre, je suggère une lecture pédagogique au Ministre : l’Encyclopédie critique du genre. Corps, sexualité, rapports sociaux (dir. Juliette Rennes, Paris : La Découverte, 2016). Si cette somme lui est trop difficile d’approche, je lui suggère l’analyse des mêmes recherches vues par le Vatican lui-même publiée en 2019. Je m’excuse d’avance auprès du Ministre d’enfreindre ainsi la « laïcité » en osant me référer à un texte publié par cet officine religieuse, étrangère de surcroît, mais ce texte rappelle fort bien que, s’il y a quelque chose que ces recherches promeuvent, c’est bien justement la fluidité ou la plasticité des identités de genre et de sexe contre le fixisme défendu par la doctrine catholique. J’ajouterai que, loin d’être aux antipodes de notre « modèle républicain », toutes les études qui insistent sur la caractère construit des identités et des communautés, le font pour permettre à l’individu de se réaliser pleinement comme personne « seule maître d’elle-même et de son destin » – ce qui constitue peut-être d’un autre point de vue une illusion fort partagée de notre temps.

C’est plus généralement le cas quand, en sciences sociales, on décrit une inégalité, c’est bien pour la dépasser. Le gouvernement auquel vous appartenez ne dit pas autre chose d’ailleurs, puisqu’il promeut par exemple toujours à ma connaissance une plus grande égalité entre les hommes et les femmes dans tous les domaines, en s’appuyant sur des travaux de sciences sociales qui ont montré, comme on dit, « le chemin restant à parcourir ». De même, tous les fonds publics qui ont été investis depuis 2015 dans la recherche en sciences sociales pour comprendre la radicalisation islamiste l’ont été afin de lutter contre cette dernière en s’intéressant le plus finement possible à des mécanismes sociaux, et non pour s’en tenir à l’équation de bistrot essentialisante (« musulman= terroriste »).

En réalité, dans l’histoire intellectuelle occidentale, il faut remonter très loin en arrière pour trouver des auteurs qui essentialisent vraiment quelque chose dans le monde social et qui trouvent que cela est fort bien ainsi. Pour ce faire, il faut revenir à un stade pré-scientifique antérieur à l’invention au XIXème siècle des sciences historiques et sociales, dont nous sommes tous les héritiers. Un bon exemple de cette essentialisation voulue et recherchée pourrait être constitué par les poèmes épiques attribués à des auteurs du Moyen-Age qui sont inventés (prétendûment trouvés dans les archives, mais en réalité écrits par leurs inventeurs) à la fin du XVIIIème siècle ou au début du XIXème à fin de créer une identité immuable d’une communauté nationale. (Comme le montrent les travaux de synthèse d’Anne-Marie Thiesse). De fait, c’est encore aujourd’hui un poncif des droites extrêmes nationalistes, en Europe et ailleurs, de poser qu’il existe une identité et une essence de la communauté humaine qu’ils entendent défendre. La ressemblance sur ce point avec la vision des fondamentalistes islamistes sur une essence de l’Islam dont seuls eux auraient connaissance doit d’ailleurs être remarquée.

Je me permets enfin de faire remarquer à notre Ministre que les « valeurs de la République » qu’il entend inculquer à tous les élèves de France et de Navarre ne peuvent pas toujours se prévaloir d’une si grande profondeur historique que celle qu’il sous-entend dans ses propos. Malheureusement, les pouvoirs politiques qui se sont succédé depuis 1789 à la tête de la France n’ont pas été toujours très respectueux des personnes soumises à leur autorité: leur origine, leur sexe ou leur religion leur a valu des traitements quelque peu différents. Faut-il vous rappeler que les Françaises n’eurent le droit de vote qu’en 1944 et que le camp « républicain » d’alors y fut pour quelque chose? que l’histoire des départements français d’Algérie n’est pas vraiment un exemple en matière d’égalité des citoyens en fonction de la religion? que le traitement d’une bonne part des travailleurs polonais dans les années 1930 ou des réfugiés espagnols dans les années 1940 ne nous fait pas honneur? Il serait facile de multiplier les exemples. Cela ne veut pas dire qu’actuellement, ces valeurs de la République, telles qu’inscrites dans les lois, n’existent pas et n’auraient aucune valeur qui les rendraient indignes d’être défendues, mais la rigueur historique oblige à en mesurer toute leur minceur et fragilité au regard du passé.

Ainsi, si je me donne la peine d’écrire ces quelques lignes, c’est surtout parce que, dans les amalgames, ni faits, ni à faire, d’un Ministre préemptant sans plus aucune retenue les thèmes de l’extrême-droite pour mettre dans le même sac toute personne ayant une vision un tant soit peu instruite par les sciences sociales de la réalité sociale du pays (« un idiot utile » selon notre Ministre), j’ai bien peu que ce soient ces valeurs républicaines – au sens d’acquis des luttes de longue durée pour la liberté et l’égalité – qui finissent par disparaître. Puissé-je me tromper.

Collapsologie plurielle.

Deux livres sont parus cette année qui entendent donner un accès au grand public aux différentes façon d’envisager la possibilité d’un effondrement (un « collapse ») de notre civilisation dans un délai tel qu’il puisse nous inspire quelque inquiétude légitime.

Le premier, Collapsus. Changer ou disparaître? Le vrai bilan de notre planète (Paris : Albin Michel, [février] 2020) , est paru juste avant le confinement. Il s’agit d’un livre collectif dirigé par Laurent Testot et Laurent Aillet qui entend donner la parole à la fois à des scientifiques, à des experts et à des personnes connues pour leur engagement sur un sujet écologique ou plus spécifiquement sur la question de l’effondrement. Cela se fait, soit sous la forme d’un texte donné par l’auteur sollicité, ou bien sous celle d’un entretien avec les curateurs de l’ouvrage. Le second, L’effondrement de l’empire humain. Regards croisés (Paris: Rue de l’Echiquier, [septembre] 2020), par Manon Commaret et Pierrot Pantel, consiste en une série de dix entretiens sur le thème de l’effondrement, menés sur un modèle commun, avec des personnalités, plus ou moins connues du grand public, dont les noms et les photos apparaissent sur la couverture. Ces entretiens ont été menés très récemment, car ils tiennent compte des événements qu’ont représentés à la fois l’épidémie de Covid-19 et le confinement qui en a suivi.

D’évidence, les deux maisons d’édition concernée poursuivent la même veine d’une attention nouvelle du grand public pour ce thème de l’effondrement, mais les produits finis qu’elles lui livrent n’est exactement de la même nature.

Le livre paru en septembre, L’effondrement de l’empire humain, est visiblement l’œuvre de deux personnes de bonne volonté (exactement le genre de personnes qu’adorent détester Valeurs actuelles ou Causeur) qui veulent aller rencontrer les personnes identifiées comme ayant quelque chose d’important à dire sur le sujet pour clarifier leur propre position. Malheureusement, au delà de l’occasion qu’elles offrent à ces personnes de réitérer leur point de vue sur la question dans une forme simple et accessible, les entretiens prennent souvent une tournure trop personnelle ou très psychologisante. Les intervieweurs demandent en effet à savoir comment, d’un point de vue subjectif, ces personnes connues vivent, perçoivent, anticipent, la perspective de l’effondrement. Ils demandent par exemple quel objet ces personnes emporteraient avec elle en cas d’effondrement ou ce qu’elles font de leur argent. Ce n’est pas fondamentalement passionnant. Le choix des personnes interviewés a toutefois le mérite de brasser très large. Il y a les personnes plutôt très prudentes sur l’usage du terme d’effondrement (Jean Jouzel) et les partisans du terme (Pablo Servigne, Arthur Keller, Yves Cochet, Vincent Mignerot). Il y a trois politiques désenchantés à souhait (Yves Cochet, Nicolas Hulot et Isabelle Attard). Il y a des radicaux de l’écologie profonde (Nicolas Casaux, Derrick Jensen), qui voient les choses du point de vue de la biosphère en espérant l’effondrement de l’empire humain. Et enfin, il y a une psychologue (Carolyn Baker) pour faire passer le tout. Le plus intéressant dans l’ouvrage est sans doute le dialogue qui peut s’instaurer entre les points de vue entre l’aile « humanité » des luttes écologistes (dont la notion d’effondrement ne peut apparaitre que comme une radicalisation) et l’aile « biosphère » des luttes écologistes où la civilisation humaine est quelque peu de trop dans sa forme actuelle (avec eux, enfin Luc Ferry aura trouvé des adversaires crédibles). On y trouvera aussi à travers les questions une critique de la « fable du colibri », qui, à ce stade, semble surtout être devenue un repoussoir pour tout le monde.

Le livre paru en février, Collapsus, est nettement plus construit, ce qui correspond au fait que les deux auteurs disposent d’une bien plus grande expertise sur le sujet : Laurent Testot est un journaliste scientifique polygraphe, et Laurent Aillet, ingénieur de formation, est actuellement à la tête de l’association Adrastia, spécialisée dans la réflexion sur ce sujet de l’effondrement. Du coup, la richesse des pas moins de quarante points de vue proposés l’emporte très nettement sur l’autre ouvrage. Chaque micro-chapitre consacré à un auteur dispose d’une bibliographie, et ce dernier a même été autorisé par l’éditeur à avoir quelques notes en fin d’ouvrage. (Malédiction éternelle sur la tête des éditeurs qui mettent les notes ainsi!) Des universitaires réputés (Jean-Baptiste Fressoz, Dominique Bourg, François Gemmene, etc. ) sont présents, tout comme des politiques (Delphine Batho, Corinne Morel Darleux), des experts (Paolo Servigne, Arthur Keller, etc.) ou des militants. Même si l’ouvrage dispose d’un plan, d’abord l’état des lieux (première partie), et ensuite les perspectives (deuxième et troisième partie), force est de constater que les aspects positifs et normatifs sont toujours étroitement mélangés pour chaque auteur ici convoqué. C’est donc à une sorte de petite encyclopédie des difficultés (euphémisme) présentes et à venir que le lecteur est convié à parcourir, toujours cependant du point de vue d’une personne qui sort de sa neutralité axiologique pour défendre une thèse à valeur morale ou politique. D’évidence, même si tout le monde se veut ancré dans le réel, ici personne n’est neutre, ou ne décrit les choses du point de vue de Sirius. Il est de ce point de vue très significatif que le lecteur soit amené à commencer sa lecture par un entretien avec le philosophe Dominique Bourg (Système Terre, ce que l’on sait, ce que l’on craint, p. 17-24) qui pose les grandes coordonnées des difficultés à venir en s’appuyant sur des synthèses scientifiques institutionnelles disponibles les plus générales (GIEC et IPBES en particulier) et non pas avec un scientifique d’un des domaines particuliers concernés.

Il y a bien sûr dans ce défilé de quarante auteurs parfois des faiblesses de pensée, comme avec le texte du sociologue Alain Caillé (Pour une science sociale générale, p. 174-180), qui répète les mantra bien connus de cet auteur sur le don, ou encore avec le texte de l’expert en sécurité, Alexandre Boisson (Assurer la sécurité dans un État en décomposition, p.128-135), qui ressemble plus à de la (mauvaise) science-fiction (survivaliste) qu’à autre chose . Il y aussi le fait que chaque auteur s’est vu allouer une quantité de pages très limitée, ce qui donne parfois un aspect un peu schématique aux propos. Le texte d’Ugo Bardi (L’effet Sénèque : croître lentement, se disloquer rapidement, p. 192-197), un membre du célèbre « Club de Rome », est ainsi bien trop allusif pour être directement utile au lecteur, sauf à aller lire les références mises en bibliographie. Mais c’est là le jeu de ce genre d’ouvrage. L’on s’étonnera aussi que les auteurs convoqués soient exclusivement français ou belges, à l’exception d’Ugo Bardi déjà cité. Cela témoigne déjà au moins d’un fait : le débat sur l’effondrement se fait en France à partir d’un point de vue contraint par un espace public peu ouvert aux auteurs étrangers (l’absence des Africains francophones pourrait d’ailleurs aussi intriguer). Au total, le lecteur intéressé fera avec ce livre un grand tour des difficultés à venir, certes dans un grand mixte de discours – entre propos appuyées sur les méthodes de validation en vigueur dans la vie académique et paroles motivées par la force d’un engagement dans le sujet – , mais n’est-ce pas là justement ce qui correspond au débat public, par nature hybride?

Au total, dans cette présentation plutôt réussie et qui n’incite certes pas à l’optimisme sur l’avenir proche et rappelle que le présent est déjà celui d’un effondrement par bien des aspects (comme celui de la biodiversité), il m’a cependant semblé que la question de l’État et de la politique au sens habituel du terme restent largement traités en demi-teinte. Le texte de l’expert en sécurité, comme je l’ai déjà dit, est indigent. Le texte du géopolitologue Jean-Michel Valentin (De la guerre au temps du changement climatique, p. 136-143), reste trop factuel et n’est guère théorisé. Je ne parle même pas des propos de Pablo Servigne et Gauthier Chapelle (L’histoire de l’évolution le montre : l’entraide est la seule réponse à l’effondrement, p. 144-152) qui font fi de toute connaissance historique ou politologique. De fait , cela traduit une limite plus générale de toute cette pensée de l’effondrement: elle fait comme s’il n’y avait pas de grandes institutions et des acteurs à leur tête qui n’allaient pas prendre des mesures pour se maintenir, pour persister dans leur être. Parfois, je me demande si cette faiblesse ne tient pas à un imaginaire de la catastrophe apocalyptique à la façon Hollywood qui empêche de penser la continuité dans le bouleversement en cours et à venir. De fait, ce qui est apparu avec l’épidémie de Covid-19, c’est – au moins pour l’instant – l’existence (presque partout sur la planète) d’une institution territoriale appelée État et d’organisations internationales liant ces États, qui agissent, ou tentent d’agir, pour se sortir au mieux – sanitairement, économiquement et politiquement – de cette dernière.

Il est bien sûr facile aux auteurs de me répondre que l’effondrement sera une perturbation mille fois pire qu’une pandémie, finalement assez banale au regard de l’histoire de l’humanité, et que ma comparaison ne vaut donc pas, mais il me semble qu’ils négligent que, dans le monde de l’Anthropocène, les grandes structures établies, comme les États ou les grandes entreprises, chercheront elles aussi à survivre, ce qui n’est pas d’ailleurs indifférent du point de vue du cours prévisible des événements. Paradoxalement, ce sont les deux néophytes de L’effondrement de l’empire humain, qui se posent le mieux cette question à propos des grandes entreprises de l’internet. Que feront-elles? Elles tenteront de persister dans leur être comme il se doit.

Par ailleurs, en lisant ces deux livres, qui présentent les différentes facettes des pensées de l’effondrement, je me suis dit que leur perspective historique était singulièrement myope – même si des historiens de l’environnement sont pourtant présents dans l’ouvrage de L. Testot et L. Aillet..

En effet, il me semble qu’il y a un bon siècle que la pensée occidentale connait des poussées de catastrophisme, de perte de foi dans le progrès, l’avenir, la science, l’humanité. Personne ne semble ici se souvenir que, d’abord la Première guerre mondiale, puis la Seconde guerre mondiale, ont développé au sein même de la pensée occidentale un sentiment de perte, de doute (pour ne pas dire plus) vis-à-vis du lien établi par les Lumières entre progrès matériel et scientifique et progrès humain et moral. Se rappelle-t-on, pour ne citer que quelques noms, les travaux de Karl Jaspers, de Theodor W. Adorno, ou encore de Gunther Anders, sur le sujet? Avant que le changement climatique d’origine anthropique ou la « sixième extinction de masse » soient devenus un sujet de préoccupation pour l’avenir de l’humanité, ne devrait-on pas d’abord se rappeler qu’il y a – et qu’il y aura encore pour tout le temps qui reste à venir – les prodiges que la science et la technologie offrent en matière de destruction directe de l’homme par l’homme, ou de contrôle ou d’asservissement? Pour prendre ici un exemple très personnel, je me suis rendu compte en rangeant de vieilles revues de bande dessinée, des A Suivre des années 1980, à quel point le thème de guerre nucléaire était présente dans les pages de cette revue pourtant à destination de la jeunesse. Le slogan « Plutôt rouge que mort » s’en souvient-on? La pensée de l’auto-destruction de l’humanité du fait des conséquences (inattendues) du développement scientifique et technologique n’est donc pas vraiment récente, et elle a imprégné la vie intellectuelle en Occident depuis au moins les boucheries industrialisées, rationalisées, mécanisées de la Grande Guerre. Les mots d’Auschwitz et de Hiroshima suffisent à résumer cette condition nouvelle de l’humanité occidentale.

Or, si une part de la pensée occidentale, bien au delà des penseurs labellisés comme écologistes, a bien pris en compte cet aspect, force est de constater que cette prise de conscience n’a eu aucun effet sur la suite des événements. Depuis 1945 jusqu’à nos jours, les développements de la science et de la technologie se sont continués avec leurs potentialités de destruction de l’homme par l’homme. Les seules limitations que l’on a pu observer sont dues à l’inefficacité d’une technologie à atteindre les buts militaires ou politiques poursuivis. L’abandon de l’usage des gaz de combat tient ainsi non pas à une limitation humanitaire – certes inscrite désormais dans un traité international -, mais au constat de l’inefficacité de cet arme lors d’un combat entre armées de même niveau technologique. L’usage de l’arme nucléaire n’a été maîtrisé jusqu’ici que grâce à l’invention d’une doctrine de la « destruction mutuelle assurée ». Cette maîtrise semble d’ailleurs en voie d’être déstabilisée par les développements possibles de capacités russes de « première frappe » encore plus rapides que ce qui existait jusqu’il y a peu. Et il me semble bien que l’horloge de l’Apocalypse a encore été avancé vers minuit, entre autre pour cette raison.

Pourquoi la part de la pensée occidentale, pourtant consciente des risques portés par la science et la technologie, n’a eu aucun effet? Ma réponse en tant que politiste n’est autre que le fait que des grands États existent et qu’ils ont la puissance pour objectif. (Il faudrait bien sûr faire une sociologie et une histoire ce qu’il y a dans ce grand État qui le fait tel.) L’économie n’est de ce point de vue qu’un outil en vue de cet objectif. Du coup, c’est plutôt du point de vue de ces acteurs-là que les questions d’effondrement devraient être posées. Ce sont ces grands États qui vont continuer d’amener imperturbablement l’humanité à sa perte (et les non-humains aussi bien sûr), ou bien qui vont la sauver (au moins partiellement) parce qu’ils y auront intérêt pour se sauver eux-mêmes. Il faut bien dire qu’en l’état actuel des relations internationales, cette seconde hypothèse optimiste parait de plus en plus fantaisiste. Chaque grand État semble en fait vouloir augmenter sa puissance pour être le vainqueur de la conflagration à venir autour des ressources. Préparons-nous donc plutôt à un combat entre puissances pour la dernière goutte d’énergie fossile, pour le dernier morceau d’air frais et respirable, pour les derniers plaisirs de ce monde.

Et, de ce point de vue, comme habitants de la France, notre premier intérêt devrait être d’orienter notre propre État vers la prise en compte de cette situation. Donc, aller vers la politisation de cette question d’effondrements probables, et ne surtout pas se replier dans quelque Arcadie, tentation qui effleure dans certains propos de nos collapsologues. Si ces deux livres peuvent donc être utiles au débat public, c’est donc dans la mesure où ils contribueront à politiser ou non le débat autour des difficultés à venir, et à sortir du business as usual de nos gouvernants.

Séparatisme?

C’est la rentrée 2020. L’épidémie de Covid-19 est toujours là, et les Tartarin de Tarascon qui nous gouvernent avec une étrange désinvolture ne semblent guère être plus au point dans leur stratégie de lutte contre cette dernière qu’au printemps. Passons. Crèvera bien qui crèvera le dernier.

Mais, comme il est urgent de s’occuper d’autre chose, voilà que le pouvoir s’en prend au « séparatisme » qui menace la République dans ses fondements mêmes. Il va même faire voter une loi en urgence pour lutter contre ce « séparatisme ».

Bien sûr, ce terme, nouveau dans le vocabulaire politique français dans cet usage, désigne la menace que ferait porter sur l’unité (réelle) de la République le travail de sape de groupes liés à l’Islam politique ou à l’islamisme – toute autre interprétation serait inexacte ou hypocrite. La ministre chargée de mettre en œuvre l’aspect législatif de cette politique publique a d’ailleurs répondu à une question (insidieuse) d’une journaliste que cela ne visait bien sûr par les Corses. Elle se revendique corse elle-même, c’est dire. Autrement dit, pour un néophyte en langue française, un étudiant étranger par exemple arrivant ces jours-ci en France, il faudra lui expliquer qu’il existe désormais, à l’initiative du pouvoir actuel, deux sens du terme « séparatisme »: l’ancien sens, attesté depuis le XIXème siècle, pour désigner l’action de personnes réclamant la division d’un État constitué en vue de la création d’un autre État sur une partie du territoire de cet État (ou, éventuellement, le rattachement de leur territoire de prédilection à un autre État déjà existant) – l’Europe est de fait pleine de séparatismes en ce sens-là (Catalans, Flamands, etc.), et la France connait au moins un séparatisme bien réel, celui du mouvement pour l’indépendance de la Kanaky -; le nouveau sens constitué par analogie avec le premier qui repose sur l’idée que des groupes islamistes sur les « territoires perdus de la République » organiseraient une contre-société refusant les lois de la République, et surtout les mœurs qui sont en vigueur dans nos pays européens. Le « séparatisme » en ce nouveau sens serait ainsi l’aboutissement du « communautarisme ». La raison de l’abandon de ce premier euphémisme pour désigner les visées de l’Islam politique sur notre belle terre de France n’est cependant pas si claire que cela. Est-ce parce qu’à force d’en parler depuis au moins deux décennies le « communautarisme » ne faisait plus assez peur?

Or, vu depuis le sens habituel du terme, il faut bien dire que ce nouveau « séparatisme » dont le pouvoir impute le dessein à des groupes islamistes ressemble fort, pris dans ses manifestations quotidiennes, à une auto- ghettoïsation. Du point de vue économique, ce serait en effet plutôt à la création de « Bantoustans » que seraient en train de prêter leur concours nos braves islamistes, certes, veut-on croire, « à l’insu de leur plein gré ». Les « territoires perdus de la République » – là où les « barbus » font, selon la vision commune du phénomène, la pluie et le beau temps – sont en effet plutôt constitués par des banlieues pauvres de grandes métropoles, ou par des quartiers délaissés de villes petites et moyennes. En dehors du trafic de stupéfiants, qui dépend lui-même d’un libre accès au reste du territoire français, où se trouvent les riches clients disposés à payer au prix fort les dites substances illicites, je ne vois pas du tout qu’elle serait la richesse cachée de ces territoires pauvres. Or, d’un point de vue comparatif, tout mouvement séparatiste vise à créer pour la nation ou le groupe qu’il entend représenter un État viable, tout au moins au moins a priori, c’est à dire disposant de la continuité territoriale entre ses différentes parties, de ressources économiques suffisantes pour assurer son autonomie, et regroupant l’ensemble (ou au moins la majorité) de la population qu’il entend constituer en nation. Pour prendre un exemple, allez donc expliquer aux Kanaks qu’ils auront bien l’indépendance, mais, manque de chance, sans les mines de nickels de la Nouvelle-Calédonie. La France a tenté ce coup-là au moment de l’indépendance de l’Algérie avec le pétrole du Sahara, fort bizarrement les négociateurs du FLN n’ont pas apprécié la proposition.

Il va de soi que, pour l’instant, il n’y a pas le début du commencement de la création d’une telle unité territoriale viable des Islamistes radicaux présents sur le sol de France – au sens fort d’autonomie à venir d’un État souverain sur une partie de la France actuelle. Ou alors le gouvernement devra nous montrer la carte de cette division du territoire prévue par ces derniers. (Mais il est vrai que, comme le « Grand Remplacement » est par ailleurs aussi en cours, c’est toute la France qui deviendra à terme un califat. Mais, du coup, ce n’est plus du séparatisme… Ou plutôt le séparatisme changera de camp, selon le trope bien connu de l’extrême-droite, nous serons devenus des Indiens dans leurs réserves.)

Pourquoi user alors d’un tel terme aussi inexact par rapport à ce qu’il signifie habituellement?

Tout d’abord, le terme de « séparatisme » par son sens traditionnel porte en lui-même une allusion à la violence. Certes, toutes les luttes séparatistes, depuis que le mot est entré dans le vocabulaire politique, ne sont pas violentes, mais il faut bien avouer que, globalement, le séparatisme représente plutôt un phénomène politique donnant lieu à de la violence. La « Guerre de Sécession » opposant les Confédérés à l’Union figure le cas le plus emblématique de cette violence armée. Et il ne faut pas oublier qu’une guerre est en cours depuis 2014, sur le continent européen, dans la région du Donbass où des séparatistes pro-russes s’opposent à l’armée ukrainienne. Lutter contre le séparatisme, c’est donc prévenir une violence à venir – ou déjà présente?

Ensuite, le pouvoir actuel, comme les précédents d’ailleurs, veut continuer à euphémiser. Au lieu de dire clairement et simplement qu’il veut lutter contre l’islamisme (c’est-à-dire à mon avis contre toute vision de l’Islam qui irait au delà de la pratique religieuse au sens le plus restreint du terme et de la liberté de croyance dans le for intérieur, de la liberté de religion réduite à l’essentiel), il euphémise. Du point de vue même d’une telle politique publique, je ne vois guère à vrai dire l’intérêt de cet euphémisme qui ne trompera sans doute personne en France. A part le pauvre étudiant étranger que j’évoquais plus haut. Cela dissimule du coup la vraie question autour de laquelle le début tourne en France depuis des décennies : quelle latitude réelle veut-on permettre dans les mœurs et les croyances de chacun? Quel doit être la place de l’Islam? On va encore une fois donner une réponse de biais, de manière hypocrite, au lieu d’aller directement au fait, en ayant en plus des effets de bord, liés à la formulation même de la nouvelle législation nécessairement universelle, qui vont perturber la vie d’autres personnes que les islamistes initialement visés.

Si pour des raisons de sécurité nationale – qui peuvent faire l’objet d’une discussion publique -, le pouvoir veut donner un statut spécial à toutes les formes de la pratique de l’Islam présentes sur le sol français, qu’il le fasse, un peu à la manière de Kemal Atatürk en son temps dans la Turquie des années 1920, et qu’on en finisse avec tous ses faux-semblants. Et arrêtons cette palinodie autour du « séparatisme ». Commençons déjà par respecter le sens des mots. Ne nous séparons pas du français déjà là.

Palinodie à la Castaner.

Les dernières heures ont fait apparaitre dans mon esprit chagrin le beau mot de « palinodie » à propos des revirements incessants de notre Ministre de l’Intérieur.

Je m’étais étonné qu’au début de la semaine, à la suite d’une mobilisation inédite des « classes dangereuses »  profitant de la vague d’indignation venue d’outre-Atlantique, et  sur l’impulsion de son saint patron élyséen, notre bon Ministre se décide à aborder dans une conférence de presse la question de… ce qui n’existe pas selon toutes les droites de ce pays, à savoir les « violences policières » et le « racisme » dans cette belle institution républicaine qu’est la Police nationale.

Il avait annoncé des mesures au contenu en forme d’oxymore (« soupçons avérés » qui restera) ou de jeu de bonneteau (« OK, je t’enlève l’étranglement, mais, en échange, tu gagnes un taser pour tous en open bar, content? »).

Au delà du contenu des annonces, les syndicats des premiers concernés n’ont pas apprécié cette validation de fait des thèses portées par la mobilisation des « classes dangereuses », et ils ont pris la mouche. Ils sont intervenus en masse dans les médias, et ils ont organisé quelques démonstrations symboliques, comme un dépôt de menottes complaisamment filmé. ( Copiant d’ailleurs par ce geste, le lancer de robe des avocats quelques mois auparavant.)

La semaine n’est même pas finie, que voilà notre Ministre obligé de préciser que rien ne changera vraiment. On étranglera autrement, mais on étranglera.

Le pouvoir est donc pris dans la nasse de ce que j’ai appelé dans un autre texte publié sur ce bloc la « prétorianisation ».

Depuis 2017, face aux divers mouvements sociaux qui ont mis en cause ses réformes, le pouvoir n’a eu de cesse que de s’appuyer sur la répression policière, plutôt que de reculer ou que de simplement de dialoguer vraiment avec les protestataires. Déjà, au moment des mobilisations contre la réforme des retraites, il avait suffi d’une petite journée de mobilisation aux syndicats de policiers pour que leur « corporation » soit épargnée par cette réforme, si « progressiste » par ailleurs. C’était là le prix à payer pour leur loyauté sans faille.

Maintenant, ce sont des pratiques de certains policiers qui sont mises en cause. Or la stratégie de mobilisation des principaux syndicats dans ce secteur semble bien être de nier mordicus leur existence. Au regard des résultats des élections professionnelles, ils sont suivis – ou précédés? – par l’immense majorité des policiers en poste. Du coup, fort logiquement, les syndicats de policiers, tels des prétoriens, rappellent au pouvoir ce que ce dernier leur doit, à savoir sa pérennité depuis 2018. Et ce dernier n’a d’autre choix que de céder piteusement – alors qu’il devrait, pour réaffirmer son autorité, indiquer que les syndicats de policiers sortent de leur rôle.

Et, bien sûr, au tour suivant, les « classes dangereuses » continuent de leur côté de se mobiliser, encouragés par cette première victoire symbolique, et risquent bien de se heurter lors des prochaines manifestations aux dits policiers.

Bref, le grand génie qui siège à l’Élysée, celui-là même qui considère désormais les universitaires comme coupables des divisions dans ce pays (!) , va devoir choisir, sa police ou les « classes dangereuses ». Le « en même temps » ne pourra pas durer bien longtemps. Il choisira sans doute sa police. Mais, là, il n’a en fait guère le choix.

Que la fête répressive continue!

 

 

Un autre Macron est-il possible? (Spoiler : Non)

Depuis quelques semaines,  sous le choc de l’épidémie et de ses diverses conséquences, Emmanuel Macron prétend vouloir se réinventer en modifiant sa ligne politique en la rendant plus sociale et plus écologique d’une part, et plus protectionniste d’autre part. Il a été question par exemple, dans une allocution présidentielle, des « jours heureux », allusion transparente au titre du programme du Conseil National de la Résistance (CNR), ou du rapatriement désormais jugé nécessaire de certaines productions dites essentielles sur le sol français. Fidèle interprète du nouveau discours présidentiel, Bruno Le Maire, jamais en reste d’une flagornerie, a lui aussi prétendu avoir eu depuis peu la révélation que les délocalisations à tout crin de la production industrielle n’étaient pas une bonne chose pour la France. Divine surprise, le paladin du néo-libéralisme tardif, le chantre autoproclamé du progressisme, le rapporteur du Rapport Attali de 2007, semble donc vouloir s’amender.

Je ne sais pas s’il existe vraiment un seul idiot dans notre pays pour se laisser prendre vraiment à tel virage ainsi annoncé, en dehors de quelques éditorialistes  prompts à nous revendre leurs analyses avariées depuis des lustres, et de l’entourage présidentiel cherchant à sauver l’insauvable, mais, sait-on jamais, faisons donc de la pédagogie – terme fort macroniste! –  à l’intention de cet idiot (fictif) pour bien lui rappeler que ce genre de changement de cap radical n’arrive en fait presque jamais en politique, et qu’il ne saurait pas en tout cas concerner un Emmanuel Macron à ce stade de sa Présidence. En effet, presque personne ne se réinvente jamais vraiment en politique à ce point, au mieux on apprend de ses erreurs, on évolue légèrement, on se plie aux réalités, et, à cette transformation éventuelle, il faut du temps, celui déjà de faire oublier au plus grand nombre ce qu’on était encore quelques années auparavant. Dans les deux années et demie qui lui restent de mandat présidentiel, notre Rastignac de la Somme ne saurait se transformer en un nouveau Mitterrand faisant son deuil du « changer la vie » de 1981 lors du « tournant de la rigueur », se faisant pourtant battre en 1986 par la droite, parvenant à se faire réélire en 1988 au nom de la France unie, pour tout reperdre dès 1993. Surtout le chemin de Damas en politique, cela se voit bien plus rarement qu’en matière de croyance religieuse, et cela demande tout de même bien de l’habileté et de la réflexion. Et, après ses étranges déclarations télévisées digne du debriefing d’un candidat malheureux dans une émission de télé-réalité, sur le fait qu’il n’y a jamais eu de pénurie de masques en France lors de cette pandémie, il parait certain qu’Emmanuel Macron n’a sans doute pas les ressources (intellectuelles) d’un Mitterrand pour (paraître) se réinventer vraiment.

Faisons toutefois de la pédagogie, enfonçons donc les portes ouvertes, rappelons malgré tout les évidences.

D’une part, il suffit d’observer les différentes décisions prises par les membres du gouvernement actuel à la faveur de l’open bar législatif et réglementaire ouvert par l’état d’urgence sanitaire depuis la mi-mars 2020 pour se rendre compte que, sous couvert de propos bienveillants annonçant un tournant social, écologique et protectionniste, c’est la même politique menée depuis 2017 qu’il s’agit d’approfondir encore et encore. Nous sommes à y regarder de près plus proche de la « stratégie du choc », telle que théorisée en son temps par l’essayiste « altermondialiste » Naomi Klein, que d’autre chose de plus sympathique et porteur d’avenir, surtout pas de ce pauvre CNR dont les membres seraient bien étonnés de voir leurs mânes ici évoquées. En terme plus neutres, nos dirigeants actuels semblent bien décider à utiliser la « fenêtre d’opportunité » qu’ouvre la crise économique et sociale qui se profile pour nous refourguer tous leurs vieux invendus, dont bien sûr l’inévitable remise en cause de tout ou partie du droit social, cet éternel empêcheur d’exploiter en rond le bon peuple. Ah cette magnifique allusion du Ministre de la Santé à la nécessité de repenser les 35 heures à l’hôpital, comme ce fut beau et clair comme du Sarkozy.  Pour ne prendre que le seul exemple qui me concerne directement, notre Ministre de l’Enseignement supérieur, Madame Vidal, dans sa gentille lettre envoyée ces jours derniers pour remercier ces braves demeurés d’universitaires que nous sommes de nos efforts pour assurer la continuité pédagogique nous annonce benoitement au détour d’une phrase, fort bien tournée il est vrai,  la poursuite et l’approfondissement de tout ce qui était en cours en terme de réformes de la recherche et de l’université avant le confinement décidé à la mi-mars. Nous avons tout de même eu de la chance par rapport aux soignants : nous avons évité la médaille que quelque inconsidéré présent en haut lieu a eu l’idée de leur promettre pour solde de tout compte pour leurs bons soins lors de la pandémie.  Médaille qu’ils pourront certes refuser ces ingrats, comme l’a dit d’un ton sec Emmanuel Macron à un fâcheux qui l’interpellait à ce sujet.   Nos dirigeants auraient en effet tort de se gêner de continuer à persister dans leur être néo-libéral en diable, puisque l’état d’urgence sanitaire leur a donné l’occasion d’interdire toute manifestation de rue, et encore plus tout meeting en intérieur, jusqu’à ce qu’il soit levé par lui-même (en fait par sa majorité parlementaire de « playmobils », soit au plus tôt désormais fin juillet 2020), le tout avec l’aval du Conseil d’État et du Conseil constitutionnel qui se sont révélés à cette occasion de bien médiocres gardiens de nos libertés fondamentales. Les quelques Gilets jaunes, aussi résiduels que téméraires, qui ont eu l’outrecuidance de vouloir manifester ce premier samedi d’après le confinement dans quelques villes de France, l’ont appris à leur dépens. La police française veille toujours avec autant de zèle  à faire avorter tout mouvement social d’envergure. Nous ne sommes pas en Allemagne tout de même, cette démocratie mâture qui tolère des manifestations d’extrémistes de tout poil en pleine pandémie… Et n’oublions pas la « loi Avia » contre la « haine en ligne », votée définitivement en plein confinement, qui permettra une fois entrée en vigueur de censurer à coup sûr des propos « haineux » tels ceux que je profère sans doute ici aux yeux de nos bienveillants dirigeants. Ce n’est pas parce que ce pouvoir se sait impopulaire, comme le lui répètent pourtant les sondages à longueur de temps, qu’il va renoncer à réformer le pays à son idée. Je dirais même que ce qui est fascinant, c’est cette capacité à en rajouter encore et encore tout en disant avoir changé. Cela ferait presque penser au vieux sketch de Bourvil sur l’eau ferrugineuse. (Là, je sais, seuls les plus de 60 ans comprendront l’allusion.)

D’autre part, sur un plan plus général, il faut rappeler que les grandes et fortes inflexions de politiques publiques, celles qui restent dans l’histoire des deux derniers siècles, n’ont pu se faire le plus souvent qu’à travers un changement de dirigeants et d’équipes pour les mettre en œuvre. Faut-il reparcourir ici pas à pas deux siècles d’histoire de France pour s’en convaincre? Sommes-nous devenus assez bêtes nous-mêmes pour croire un instant que Laval ou Blum, Daladier ou Raynaud, Pétain ou De Gaulle, c’est la même chose? Mitterrand passant du bleu pâle puis au rose pâle, devenu ensuite rouge vif, pour redevenir  rose pâle en quelques décennies de carrière politique, ou De Gaulle donnant finalement son indépendance à l’Algérie, c’est du grand art politique qui n’est pas permis à tout le monde. De fait, pourquoi, dans la plupart des cas, changerait-on alors les dirigeants dans une entreprise en difficulté ou dans un club sportif en perdition pour « redresser la barre »? Pourquoi cette considération toute pragmatique ne vaudrait-elle pas aussi en politique? Même s’il ne faut pas fétichiser le rôle du décideur, la réorientation des buts ou des méthodes de toute organisation, surtout si elle se veut nette et profonde, demande au moins, comme condition nécessaire, un changement d’homme à sa tête.

Inversement, l’inertie observée des politiques publiques réside souvent dans le fait que, si les dirigeants politiques changent effectivement à la faveur d’une élection décisive, ou d’un changement de régime, et s’ils se donnent alors de nouveaux objectifs de politique publique et prévoient pour ce faire des moyens nouveaux,  les administratifs de tout rang qui les servent demeurent le plus souvent (sauf épuration radicale) comme un legs difficile à gérer. Ces derniers ralentissent les changements voulus par les dirigeants politiques, ou les rendent parfois simplement impossibles. Pour donner l’exemple de l’Italie que je connais bien, le personnel politique « antifasciste » de la « Première République », arrivé au pouvoir en 1946-48 à la suite du ventennio fasciste (1922-1943)  et du régime monarchique des Savoie (1861-1922), dut composer avec le personnel administratif, judiciaire, militaire, éducatif, légué par les deux régimes précédents, et il se trouva ainsi entravé dans son action jusqu’au seuil des années 1970 par ce dernier lorsque, enfin, il prit sa retraite. Même remarque pour la R.F.A d’après 1949. En France, de nombreuses études sectorielles de politiques publiques rappellent ce poids des générations de gestionnaires, petits et grands, dans l’inertie observée, ou inversement d’ailleurs, dans les innovations.

Or, actuellement, ce qu’il faudrait à notre pays, c’est effectivement une rupture franche et nette avec 40 ans de politiques publiques, où la facilité intellectuelle de la réduction de la dépense à tout prix et du contrôle bureaucratique fondé sur l’absence de confiance envers les exécutants l’a presque toujours emporté sur toutes les réflexions sectorielles de fond – donc avec 40 ans de haute fonction publique au rabais menant les dites politiques publiques. Emmanuel Macron venait sous couvert de Révolution (pour reprendre le titre de son livre programme de 2016) parachever, accélérer, parfaire cette évolution néo-libérale et néo-managériale de nos politiques publiques, fortement encouragée par les secteurs les plus dominants de la haute fonction publique (dont il est lui-même issu comme Inspecteur des Finances) et en lien bien sûr avec les secteurs économiques pensant, à tort ou à raison, en profiter . Comme il fallait ainsi faire toujours mieux avec toujours moins et ne pas faire confiance aux exécutants, cette contradiction dans les termes a fini par porter ses fruits inévitables: le résultat à l’hôpital, et plus généralement dans tout le secteur médical, s’est bien vu à l’occasion de cette épidémie. Nous n’avons échappé au pire – pour l’instant – que grâce à la volonté tenace des soignants de faire tout de même leur métier jusqu’au bout. (Rien n’est moins sûr d’ailleurs que leur capacité à encaisser là dessus, après tant d’efforts, une éventuelle deuxième vague épidémique.)

Depuis 2017, Emmanuel Macron s’en est donné à cœur joie dans cette ligne du néo-libéralisme réduit à l’usage d’un tableur. Il en aura fallu de très peu qu’il ne réussisse à faire passer une réforme des retraites, dont le caractère néo-libéral (et étatiste dans ce sens-là) consistant à faire prétendûment plus juste pour tous les retraités futurs avec cependant moins de ressources économiques dédiés à ce secteur de l’action publique ne pouvait échapper à personne d’un peu informé. Il ne peut pas en venant de ce monde-là en devenir tout un coup l’inverse. Il lui est donc particulièrement difficile d’opérer ce virage social, écologique, protectionniste, qu’il faudrait opérer et de liquider toute cette classe de bureaucrates d’État au service du Marché (ou plutôt de certaines grandes entreprises) dont il représente la quintessence. L’hypocrisie et les rôles de composition ont tout de même leurs limites. Il a d’ailleurs fort singulièrement avoué lors de la visite faite dans un hôpital parisien que ses différents plans de remise à plat du secteur de la santé et de l’hôpital depuis 2017 n’avaient pas été dimensionnés à la hauteur des problèmes réels. Mais à qui revient la faute de ce sous-dimensionnement, sinon à cette même haute fonction publique auquel il appartient qui s’enorgueillit depuis des années de ne pas écouter les revendications des divers secteurs mobilisés? Ce membre éminent de la corporation des spécialistes surdiplômés de la non-écoute et du mépris des revendications « corporatistes » des différents métiers du secteur public ou du pays profond en général  s’étonne tout d’un coup de son erreur grossière, et des conséquences pratiques de cette dernière.

Le plus simple à ce compte-là ne serait-il pas d’en tirer toutes les conséquences? En laissant à un autre ce poste de Président de la République qui le dépasse. Il ne le fera pas bien sûr. Cela serait là un choc que notre Narcisse se prenant pour le nouveau De Gaulle ne peut pour le coup assumer.  Aucune aide psychologique ne lui permettrait de surmonter le choc. Il n’a pas cette résilience-là. Il va donc s’accrocher, arranger les faits à sa façon, comme nous venons d’en avoir un avant-goût avec cette déclaration sur les masques qui n’ont jamais manqué, et probablement tenter de séduire encore le bon peuple par quelques formules alambiquées dont il croit avoir le secret, tout en exaspérant au passage toute personne un peu informée de la réalité de la situation.

Sa démission, pour souhaitable qu’elle soit, aurait d’ailleurs le triste effet de propulser au moins temporairement à la tête de l’État, l’actuel Président du Sénat, un Gérard Larcher, dont le poids dans le maintien du premier tour des municipales le 15 mars semble désormais bien établi, et dont le sens des réalités d’une épidémie, telle que celle que nous affrontons, semble donc quelque peu affaibli par le poids de l’âge. De fait, cette présence de Larcher à la tête du Sénat peut constituer l’une des bonnes raisons qui tendrait à faire réclamer une organisation du second tour des municipales dès le mois de juin. En effet, c’est à cette seule condition que tous les conseils municipaux seront enfin élus, et que, donc, les élections sénatoriales pourront se dérouler ensuite cet automne. Il faut espérer que la Seconde Chambre saura alors se doter d’un autre Président, nécessairement de droite certes, mais plus adapté aux circonstances, nécessairement troublées, d’une éventuelle démission d’Emmanuelle Macron.

Écartée (à mon grand regret!)  l’hypothèse de la divine surprise de la démission de l’acteur Macron, ayant enfin admis qu’il est mauvais à tous points de vue, il faut donc bien se mettre dans la tête que, pour le futur immédiat, nous sommes pris au piège de la Ve République : normalement, pour marquer une inflexion en matière de politique publique, c’est le Premier Ministre qui est remercié ou qui part, comme ce fut le cas par exemple en 1976 lors du départ de J. Chirac remplacé par R. Barre, ou lors du remplacement de P. Mauroy par L. Fabius en 1984. Dans le cas présent, c’est le Président lui-même qui incarne toute la ligne suivie depuis 2017. C’est lui et lui seul qui a décidé de transformer une victoire par défaut contre Marine Le Pen en un supposé blanc-seing enthousiaste de la majorité du peuple français pour son programme – comme ses partisans l’ont rappelé ad nauseam de manière mécanique à chaque protestation rencontrée depuis 2017.  C’est lui seul qui a décidé d’en profiter pour faire sa prétendue « Révolution » avec une base sociale et politique des plus réduite (au mieux 20% de l’électorat) pour l’approuver. Un départ du Premier Ministre ne changerait donc pas grand chose.

Et, puis, quel serait alors le nouveau Premier Ministre qui pourrait mettre sous tutelle ce Président obsolète avant l’âge, tout en changeant (un peu) de ligne en allant vers le social, l’écologie, le protectionnisme ? Rions un peu : Nicolas Hulot (faisant comme première mesure expulser le lobbyiste des chasseurs des couloirs des  palais de la République)?  Manuel Valls (lui pardonnant d’avoir trahi Hollande plus vite que lui)? Ségolène Royal (revenant sur ses déclarations assassines des derniers mois, car « Souvent femme varie… « )? Laurent Berger (encore une fois prêt à tout avaliser en faisant mine de s’opposer)? François Bayrou (lui pardonnant le coup de pied de l’âne de la probité de l’été 2017)? Stanislas Guérini (le charisme incarné)? Qui d’autre? F. De Rugy (la revanche de l’amateur de homard)? F. Hollande (l’hypothèse la plus drôle sans doute que j’ai trouvée)?   Je préfère encore garder Édouard Philippe. Une vraie droite vaut mille fois mieux qu’une simili-gauche.

Et j’ajoute pour l’éventuel idiot qui m’aurait lu jusqu’ici – désolé des banalités ici énoncées – : ce qui veut dire au final que, si l’on veut changer vraiment de politiques publiques, il ne suffira pas de protester, agir, manifester, contre ce pouvoir – utile bien sûr! indispensable même!-, mais qu’il faudra se débarrasser du personnage Macron et de ce qu’il synthétise. Rien de vraiment concret en matière de réorientation radicale des politiques publiques ne se fera en effet avant son départ du pouvoir. De ce point de vue, tous les manifestes d’intellectuels qui ne se donnent pas les moyens d’une action concrète pour mettre Macron dehors en 2022 me paraissent parfaitement inutiles. Imaginer le monde d’après, c’est bien, le faire advenir, c’est mieux. Dans un pays de démocratie représentative, cela passe par la voie électorale, par l’horizon 2022 donc. Sauf surprise.

Finalement Larcher…

 

 

 

 

 

 

Pierre Charbonnier, Abondance et liberté. Une histoire environnementale des idées politiques.

Il y a des livres dont la lecture s’inscrit immédiatement dans son histoire personnelle pour le lecteur. J’ai en effet lu l’ouvrage du philosophe Pierre Charbonnier, Abondance et liberté. Une histoire environnementale des idées politiques (Paris : La Découverte, 2020) dans les semaines mêmes qui ont précédé le « grand confinement » que nous sommes en train de vivre. Je ne trouve cependant que maintenant le temps d’y revenir. Or il se trouve que la question de la temporalité de ce que nous sommes en train de vivre – celle d’une accélération  du temps et des événements – s’inscrivait par avance dans le livre lui-même. Son introduction commence en effet par cette phrase: « Durant le temps nécessaire à l’écriture de ce livre, le site américain de Mauna Lao, à Hawaii, indique que la concentration de CO2 atmosphérique a franchi la barre des 400, puis des 410 ppm. » (p.5) Après avoir listé toute une série de changements récents et profonds (écologiques, politiques, sociaux), il souligne : « Cinq ans suffissent donc à enregistrer des mutations capitales. Cinq ans suffisent à regarder un passé pourtant proche comme un univers totalement différent de celui dans lequel on évolue désormais, et vers lequel on ne reviendra jamais. La rapidité de ces évolutions nous laisse aussi devant une question plus sombre: où en serons-nous lorsque cinq ans de plus se seront écoulés? » (p.7) Au regard des jours que nous vivons, on pourrait presque trouver à ces quelques phrases une tonalité prophétique, qualification qui aura sans doute le don d’agacer le dit philosophe s’il tombe sur mon compte-rendu tant il se veut d’un rationalisme sans failles, mais qui pourrait être aussi un hommage à sa capacité à inscrire son propos dans son temps, dans notre temps de mutations rapides.

Cet exorde sur le temps qui s’accélère et défie la temporalité dont a pourtant besoin une pensée philosophique pour se construire s’explique aisément par l’objectif premier de l’ouvrage. L’auteur se propose en effet de relire l’histoire de la philosophie politique (occidentale) à l’aune de cette nouvelle condition historique, que l’on peut résumer par le terme d' »anthropocène ». Il s’agit largement d’y trouver la source de nos maux présents (réchauffement climatique, écroulement de la biodiversité, etc.), mais aussi, en étant ainsi revenu à la source, de dégager des perspectives pour en sortir, de renouer avec une pensée critique capable d’aider chacun à s’orienter politiquement. P. Charbonnier ne veut en effet  à aucun prix s’inscrire dans une vision de l’avenir où tout serait déjà perdu, et l’on comprend vite qu’il n’apprécie, ni les collapsologues, ni les partisans intéressés du business as usual till the end, ces deux groupes si opposés par ailleurs  formant un étau bien digne de désespérer celui qui croit encore en l’humanité (p. 409).

L’exercice consiste alors à relire toute la philosophie occidentale depuis le XVIIe siècle pour montrer à quel point elle a été aveugle aux conditions mêmes de sa réussite à donner un sens à ce qui arrivait à l’Occident, à savoir le triomphe conjoint de la liberté et de l’abondance. « Le socle écologique des controverses politiques était souvent implicite, comme quelque chose qui obsède la pensée sans pour autant être formulé. » (Conclusion, p. 423) Cette histoire d’une cécité, oserai-je dire, prend de très nombreuses pages (correspondant aux chapitres 1 à 8, p. 15-314). Fort bien écrites parfois, elles témoignent de l’enracinement de l’auteur dans la connaissance des textes et de leurs interprétations. Mais, pour résumer l’idée centrale de ces huit premiers chapitres, l’erreur fondatrice serait la suivante: le libéralisme classique, politique et économique, s’élabore au XVIIe et au XVIIIe siècles dans la visée de rendre à la fois plus libre, plus autonome et plus productive une société particulière, sur un territoire donné, avec des ressources agraires par définition limitées. Les sociétés européennes qui adoptent cette doctrine libérale les premières (Royaume-Uni, Pays-Bas, France) connaissent effectivement le succès économique, mais ce dernier s’explique surtout au départ par l’aventure coloniale qu’elles connaissent au même moment. Elles croient bénéficier  de leur meilleure organisation (« croissance intensive ») qui permet d’allier liberté et abondance, mais profitent surtout de leur prise de possession coloniale de vastes parties du globe (« croissance extensive »).

Puis, rebelote, au XIXe siècle, ces mêmes sociétés connaissent effectivement à la fois la « Révolution industrielle », la libéralisation politique et quelques décennies plus tard un début de solution de la « Question sociale », mais elles sont aveugles au double Deus ex machina, qui permet ce nouveau succès : la poursuite de la colonisation, directe ou indirecte, et l’exploitation d’une énergie fossile, le charbon. Et, re-rebelote, lors de la « Grande Accélération », d’après 1945, où croissance forte, État-providence et consensus social reposent en fait la manne énergétique représentée par le pétrole, manne qui, contrairement au charbon encore perçue par certains auteurs du XIXe siècle comme la source de tous ces bouleversements positifs en terme de liberté et d’abondance, finit par être complètement oubliée par un philosophe critique comme Herbert Marcuse, pris par P. Charbonnier comme exemple de cette cécité, en dépit même de sa critique radicale du capitalisme tardif, au moment même où le pétrole remplace le charbon comme énergie dominante en Occident (p.297-305).

La démonstration de Pierre Charbonnier est sur tous ces points difficilement réfutable: aucun des auteurs, en particulier les classiques (J. Locke ou A. Smith en particulier), n’avait pu imaginer une société et une économie aux succès, justifiés par leurs idées, mais fondés en réalité sur l’exploitation coloniale et sur la divine surprise de l’énergie fossile. Pourtant, ce sont tous ces auteurs qui seront à la source de la légitimité politique de nos sociétés dites développées, ou que  les diverses pensées critiques des deux derniers siècles prendront pour cible sans jamais réussir à dépasser fondamentalement l’erreur de perception qu’ils ont permis.  Pour ce qui concerne le rôle (réel comme peuvent le montrer les historiens, mais dénié ou ignoré par les philosophes d’alors) de la colonisation et des échanges internationaux (inégaux) dans le succès des sociétés libérales et riches de l’Europe de l’ouest, selon P. Charbonnier, seul le philosophe allemand Johann G. Fichte aurait perçu et critiqué le tour de passe-passe libéral dans son livre de 1800, L’Etat commercial fermé. Ce dernier pose en effet que, pour qu’une société soit vraiment autonome et juste sur son territoire, il faut qu’elle ne fasse appel à aucune extériorité pour lui éviter de faire ainsi recours à la violence ou à l’injustice dans l’acquisition de biens qui lui seraient utiles. « Son élaboration théorique met ainsi les États européens face à leur constitution invisible, à leur incapacité à se tenir au régime de la loi, qu’ils affirment pourtant si haut: la question spatiale n’est que la manifestation tangible d’un inachèvement de l’idéal juridique, dont la nécessaire clôture géographique est immédiatement relativisée par l’ouverture commerciale. »(p. 124) P. Charbonnier acclimate dans son propos le concept d’exaptation (p. 131-133) pour  résumer l’une de ses idées essentielles présentée dans son texte sous forme d’une question rhétorique : « (…) la théorie libérale classique n’est-elle pas la théorie d’une pratique devenue obsolète au cours du XIXe siècle? » (p.132)

Le XIXe et le XXe siècle ne vont donc pas arriver à se sortir vraiment de cette illusion première. P. Charbonnier parle à ce sujet de projet d’« autonomie-extraction ». Les sociétés veulent se définir comme autonomes de toute détermination, de toute limite pré-imposée par autre chose que la libre volonté collective, mais, en réalité, cette autonomie suppose d’oublier les interdépendances avec les ressources, les milieux, les espaces, situés de fait en dehors de ces mêmes sociétés.  P. Charbonnier montre ainsi que la pensée socialiste, même si elle intègre des éléments oubliés par les libéraux, comme le travail concret, ne fait guère pas vraiment mieux qu’eux de ce point de vue, si l’on raisonne toujours en terme de cécité vis-à-vis des déterminations dont les sociétés industrielles profitent. Comme P. Charbonnier  se fait un obligation de faire l’histoire de toutes ces cécités, le lecteur finit tout de même par s’ennuyer un peu à voir défiler tous ces grands auteurs qui, certes effectivement, n’ont pas posé les questions telles qu’il aurait peut-être fallu les poser. Le seul penseur un peu clairvoyant, vu de 2020, n’est autre que l’économiste William Stanley Jevons. Dans The Coal Question, livre paru en 1865, il voit bien que le succès du Royaume-Uni tient tout entier dans ses ressources exceptionnelles en charbon, mais que ces dernières ne sont pas infinies et qu’il faut donc se poser la question de la suite (p. 142-150). En fait, dans les trois quarts de son ouvrage, P. Charbonnier produit donc largement l’inverse du travail d’un autre philosophe contemporain Serge Audier. Ce dernier, dans ses deux imposants ouvrages sur les prodromes de la pensée écologique en Occident (La société écologique et ses ennemis, 2017, L’âge productiviste, 2019, tous deux parus à la Découverte, le même éditeur que celui de l’ouvrage de P. Charbonnier), montre à quel point des auteurs, qu’ils soient marginaux ou bien connus mais peu écoutés sur ce point de leur œuvre, ont pensé les difficultés nouvelles crées par la multiplication de la puissance d’agir de l’homme sur son environnement depuis le début du XIXe siècle. Il dément ainsi l’idée que la pensée écologique n’apparaitrait que dans les années 1970. Elle fut présente dès l’exorde de la Révolution industrielle, mais toujours ignorée, récupérée ou minimisée. P. Charbonnier travaille à l’inverse : il prend des auteurs importants en leur temps, soit qu’ils soient des auteurs conservateurs de l’existant d’alors ou qu’ils en soient des critiques acerbes, et il montre qu’ils n’arrivent jamais à toucher complètement cette question, qu’ils restent prisonniers (volontaires?) d’une vision qui ignore toutes les ressources prises à l’extérieur de leur société idéale pour y assurer conjointement la liberté et l’abondance .

Je dois avouer préférer très nettement l’approche de S. Audier. Cette dernière possède l’avantage de montrer que, sur le plan du discours au moins, des possibilités autres que celles qui ont été empruntées par nos sociétés étaient ouvertes. Certes, elles ne l’ont pas été, et, d’ailleurs, S. Audier explique aussi pourquoi l’insuccès fut au rendez-vous, mais, tout de même, si ces minoritaires avaient été pris au mot et s’ils avaient conquis les esprits, nous n’en serions sans doute peut-être pas là où nous en sommes arrivés.

Si le livre de P. Charbonnier se contentait donc de faire une longue histoire des cécités de tous les penseurs occidentaux depuis quatre siècles qui nous ont mené à la situation actuelle de l‘ »anthropocène », il n’aurait finalement guère d’intérêt, sauf à montrer que tout cela ne fut pas à l’honneur de la clairvoyance de la philosophie politique du passé.  Fermez le ban. Heureusement, les trois derniers chapitres (9. Risques et limites, 10. La fin de l’exception moderne et l’écologie politique, et 11 L’autoprotection de la terre)  réveillent le lecteur, assommé jusque là par de trop longues – et il faut bien le dire quoique bien tournées presque pédantesques digressions sur Proudhon, Marx, Guizot, Durkheim, Veblen et tutti quanti. Ces trois chapitres essayent de se mettre en effet dans les pas de Karl Polanyi. Cet auteur est connu pour avoir décrit le mouvement de désencastrement et de réencastrement de l’économie dans la société. La révolution libérale du XVIII-XIXe siècle selon Polanyi, c’est l’économie qui devient autonome de la société, au point de commencer à la détruire, et, inversement, le socialisme du XIX-XXe siècle, c’est le réencastrement de l’économie dans cette dernière, qui préserve toutefois la liberté, contrairement au contre-mouvement fasciste, qui annihile la liberté au passage. Or, comme le montre de manière plutôt convaincante P. Charbonnier, avant de pouvoir mettre en œuvre ce réencastrement, encore faut-il que l’idée même de  société existe – ou pas. Car, comme le répétait comme un mantra de Margaret Thatcher, « There is no such thing as society ». Et bien sûr les socialistes, qu’elle entendait éradiquer jusqu’au dernier,  avaient dit depuis plus d’un siècle qu’au contraire, la société existait bel et bien, et qu’il s’agissait de lui donner des droits contre la prédation capitaliste.

Du coup, ce que P. Charbonnier recherche dans les trois derniers chapitres, c’est ce qui fut l’équivalent de la « société » pour le socialisme du XIXe et du XXe siècle, soit un sujet historique capable de se constituer, de s’opposer à ce qui nous arrive et enfin de se sauver. L’idée s’avère fort séduisante que cette ouverture que le philosophe entrevoit vers un sujet possible, encore à  décrire et à nommer, car elle permet d’y intégrer aussi des êtres non-humains qui ne sont pas aujourd’hui compris dans l’idée de société, et de dépasser complètement le productivisme liée au naturalisme. « L’autonomie politique des peuples se joue, se jouera, dans une réponse aux affordances de la terre susceptibles de contourner le mode de relation productif qui domine le naturalisme depuis au moins la révolution industrielle, dans un abandon du régime de souveraineté fondé sur l’ubiquité et dans la libération d’un sujet collectif critique qui ne répond pas à la définition traditionnelle de la société qui implique son opposition à la nature. » (p.390)   En s’appuyant ainsi  beaucoup sur les pensées post-coloniales, sur toute la mise en question du naturalisme comme mode exclusif de saisie du réel, sur les luttes des subalternes,  il essaye donc de reconstituer toutes les pièces d’un « contre-mouvement » à la Polanyi pour notre temps, qui se situerait dans la filiation du socialisme, tout en dépassant ses impasses. « En voulant freiner la tendance libérale consistant à déléguer au marché la responsabilité d’organiser les rapports aux ressources et au territoire, le socialisme a fait des relations collectives au monde un enjeu politique. Et c’est son legs principal à une époque marquée par les mutations écologiques majeures. Au delà de ses échecs, et en particulier de ses échecs sur le plan environnemental, le socialisme a laissé un héritage qui ne trouve aucun équivalent dans la mémoire de la pensée politique. Et c’est en ce sens que le contre-mouvement suscité aujourd’hui par le changement climatique se situe dans cette tradition: il remet en scène, dans des termes et dans un contexte entièrement nouveau, la capacité collective à identifier une menace, à définir le sujet collectif qui se lève contre elle, et à faire de cette mise à l’épreuve l’occasion d’une reformulation de l’idéal de liberté des égaux. » (p. 395) P. Charbonnier ajoute quelques lignes plus loin : « C’est en ce sens que l’écologie politique reste un avatar de la modernité: elle suppose une autocritique et une correction de la réflexivité politique, une transformation volontaire des moyens par lesquels le collectif se prend en charge – et, pas, surtout pas, une soumission à des normes externes, qu’elles soient « naturelles » ou théologiques. » (p. 396)

Ces quelques lignes aident à comprendre que P. Charbonnier ne se conçoit pas lui-même sans adversaires au sein même du camp des possibles de l’écologie politique. Il réfute en fait toute idée de limitation « réelle » – au double sens d’un réel physico-chimique qui échapperait à toute médiation collective des êtres humains, ou du réel de règles générales de fonctionnement des sociétés humaines . C’est son côté logiquement anti-malthusien, un peu anti-Jevons, voire un peu anti-Club de Rome. Il n’apprécie guère non plus les partisans d’une Mère Nature apte à se venger de nos excès et nous demandant désormais de nous mieux nous tenir au grand banquet de la Nature. Il ne doit guère apprécier l’écologie profonde, ni l’Encyclique « Laudato Si’ « , ni toute forme d’autorité transcendante. Son désintérêt pour l’histoire de tous ceux qui ont dit et pensé l’importance de la Nature en elle-même, qui transparait à quelques reprises dans son ouvrage, se comprend alors aisément. Sa gentille moquerie à l’égard de ceux qui pensent que sortir du « naturalisme » pour retrouver l’« animisme » va nous sortir d’affaire se justifie aussi ainsi (p.372).

Du coup, il me semble percevoir dans tout cet ouvrage une contradiction, ou tout au moins un pari. Il nous démontre d’abord par a+b que toute la pensée occidentale moderne de la liberté depuis le XVIIe siècle, versions socialistes comprises, nous a mené à ce désastre – ou tout au moins ne l’a pas empêché, pensées critiques comprises -, il nous dit ensuite, fort justement, que « la transformation de nos idées politiques doit être d’une magnitude au moins égale à celle de la transformation géo-écologique que constitue le changement climatique » (p. 403, en italique dans l’original), et il conclut pourtant qu’il faut sauver les idées d’égalité, de liberté et d’autonomie de la société  (ou de quelque chose à inventer encore sur un registre similaire). Il veut en effet, dit-il, réinventer « l’ambition démocratique hors du socle de l’abondance » (p. 417) Et, ai-je envie de dire, et si c’était pour le coup impossible! Et, si P. Charbonnier nous présentait sa version, certes aux intentions noblement démocratiques, du « tout changer pour que rien ne change »?

Tout d’abord, je me permettrais de souligner que, rhétoriquement, la formulation du problème posé par la poursuite des idéaux modernes de liberté et d’autonomie dans un monde où l’abondance ne sera peut-être plus au rendez-vous, tout en posant dans un même mouvement les penseurs de ces mêmes idéaux à la source de nos ennuis,  ne risque guère de séduire grand monde. En effet, face à une difficulté inédite liée à notre propre héritage intellectuel, n’est-il pas  plus raisonnable alors de tout repenser, de sortir complètement du monde intellectuel précédent? Ou bien ne vaut-il pas mieux, pour sauver notre glorieux passé, s’empresser de retrouver l’embranchement où l’erreur a été commise pour repartir de là? Je me permettrais d’esquisser une comparaison avec l’Encyclique ‘Laudato Si’ du Pape François (Loué sois-tu, Laudato Si’. Sur la sauvegarde de la maison commune, Paris : Bayard/Cerf/Mame, 2015) . Dans ce texte, le Pape François prend bien soin dans le deuxième chapitre, L’évangile de la création, de récuser l’accusation lancée contre le christianisme d’être la source du mauvais usage du monde que nous constatons. « S’il est vrai que, parfois, nous les chrétiens nous avons mal interprété les Écritures, nous devons rejeter aujourd’hui avec force que, du fait d’avoir été créés à l’image de Dieu et de la mission de dominer la terre, découle pour nous une domination absolue sur les autres créatures. » (p.59) Bien sûr, il est facile d’y voir un artifice pour sauver la doctrine chrétienne de ses responsabilités qui ne convaincra au final que les croyants, mais il reste que, du point de vue de la défense et illustration de sa thèse d’un sauvetage des idéaux de la modernité et du socialisme, P. Charbonnier me parait être un bien piètre stratège au regard de la subtilité du jésuite devenu Pape.

(En passant, je me permets aussi de signaler que P. Charbonnier réduit d’un coup à l’insignifiance toute pensée critique de la modernité libérale qui ne soit pas socialiste [cf. sa formule déjà citée, « le socialisme a laissé un héritage qui ne trouve aucun équivalent dans la mémoire de la pensée politique »]. C’est, pour le moins, rapide, très rapide. Je ne me permettrais pas d’enseigner cela à mes étudiants.)

Ensuite, seconde critique, j’ai été frappé par la tendance de P. Charbonnier à passer sous silence un autre grand épisode où la liberté des égaux eut une base matérielle et où elle eut une traduction philosophique, à savoir la période athénienne classique. La démocratie athénienne des hommes libres reposait in fine sur l’existence des esclaves, des étrangers et des femmes qui leur donnait le loisir de palabrer sur les affaires de la Cité. Que quelqu’un doive apporter les ressources en temps, doive payer l’addition, pour permettre aux autres d’être libres et autonomes n’est donc pas une idée très novatrice, et d’ailleurs à ce compte-là, toute la démonstration de P. Charbonnier sur la base matérialiste déniée des idées politiques depuis le XVIIe siècle me parait par bien des côtés très classique. Les libres citoyens des Cités grecques ne connaissaient certes pas l’autonomie-extraction (charbonnière et pétrolière), mais ils profitaient de ce qu’on pourrait appeler l’autonomie-esclavagisme (et déjà de l’apport de colonies). Cet oubli fait d’ailleurs proférer à P. Charbonnier une énorme bêtise quand il critique H. Marcuse : « Marcuse, lui, fait reposer sa réflexion sur une répartition sévère des activités entre une sphère déterminées par les besoins, dont il s’agit de s’affranchir, et une sphère ouverte aux possibilités esthétiques et ludiques. Soyons clairs : aucune autre société que le capitalisme industriel avancé n’a jamais rendu possible (ou disons, envisageable) une telle définition de la liberté. » (p. 304) P. Charbonnier n’aurait-il donc jamais entendu parler de cette dichotomie entre l’otium et le negotium qui, parait-il, faisait partie de l’idéologie des élites antiques?  Et après tout, qu’est-ce que Marcuse, et un siècle avant lui Marx, réinjectent dans le discours critique philosophique, sinon justement cette idée que l’être humain en général, et pas seulement, la petite élite des possédants ou des élus, a un droit à l’otium? Au libre usage de leurs facultés? A la liberté en ce sens-là? Et  le fameux droit à la paresse de Paul Lafarge, qu’est-il, sinon une vulgarisation de cette idée? Je pourrais presque écrire, comme dans une mauvaise dissertation, « de tous temps », dans toutes les sociétés de grande taille, certains ont pu être libres et autonomes grâce aux ressources des autres (esclaves, étrangers, serfs, femmes, colonies, etc.). Or, effectivement, d’abord grâce au colonialisme, et ensuite grâce à l’abondance énergétique, nos sociétés ont pu depuis le XIXe siècle élargir les possibilités d’action d’individus de plus en plus nombreux, leur liberté au sens subjectif. Sans cette abondance énergétique fossile, qui, par ailleurs, nous tue et nous tuera littéralement par ses effets destructeurs sur le climat, il est vraiment à parier que nous retomberons dans la situation précédente: une minorité, libre et autonome, vivra plutôt bien, les autres bosseront et crèveront, des penseurs justifieront. En même temps,  P. Charbonnier est conscient de cet aspect, car il décrit bien le raidissement des élites néo-libérales (p.397-400), qui traduit bien cette tendance lourde dans le comportement des élites.  De fait, je ne vois à l’horizon aucune espérance d’une refondation néo-socialiste telle que l’envisage P. Charbonnier , car, justement, vu sur le fond colonial, pétrolier et charbonnier qu’il propose, l’histoire du socialisme montre que les élites n’ont cédé du terrain aux classes inférieures que si cela ne leur coûte pas trop en terme de niveau de vie. C’est cela le miracle de l’abondance due aux énergies fossiles et au colonialisme, cela permet aux élites de céder sans trop maugréer aux revendications populaires dans leur propre société, sinon, suivant leur habitude, elles font donner la garde et tirent dans le tas, et jusqu’à récemment, dans l’histoire humaine, cela leur a plutôt en moyenne bien réussi. Déjà Machiavel dans son Discours sur les décades de Tite-Live remarquait que, si la plèbe de Rome avait obtenu sa liberté du Sénat, c’est parce que l’expansion impériale permettait de faire payer à d’autres qu’aux élites sénatoriales l’addition de leurs largesses envers cette dernière.

Enfin, troisième point de critique, les propositions de P. Charbonnier manquent quelque peu paradoxalement de s’affronter à l’exceptionnalité du moment « anthropocène ». Est-ce que justement, comme il le dit lui-même, il ne faudrait pas mettre en avant des idées radicalement nouvelles?

La première, qu’il rejette à travers son mépris affiché pour les collapsologues, est que nous pourrions vivre vraiment le temps de la fin. Personnellement, quand je vois des spécialistes du climat évoquer de plus en plus sérieusement l’hypothèse de la « Hot House Earth », soit un basculement rapide et irréversible vers un climat de la terre radicalement différent où l’on grille tous littéralement, je me dis que la tâche de la philosophie politique devient démesurée: quel devoir-être peut-on encore penser dans une telle situation? La survie de l’espèce? Le retour de la « Liberté des Anciens », comme aurait dit Benjamin Constant, soit le primat du groupe sur l’individu? Et même si nous échappons à cette perspective proprement effrayante, ne devrait-on pas justement admettre que les contraintes et les limites existent? En effet, ce qui parait étonnant dans le projet de P. Charbonnier, c’est cette réaffirmation d’une autonomie de la collectivité humaine, contre des « normes externes », mais n’est-ce pas là justement le problème? La démesure. Et il n’est pas besoin d’être moraliste vieux jeu un peu catho pour la dénoncer, il suffit à ce stade de croire vraiment ce que les scientifiques ont à nous dire.

La deuxième, plus politique que la précédente remarque, sans doute liée à mon pessimisme foncier, est la nature de ce sujet dont P. Charbonnier évoque la naissance. Comme la citation que j’ai fait de lui plus haut, P. Charbonnier pense visiblement à une construction par la base de ce sujet. Il parle ainsi de « peuples », s’appuyant largement ici sur les luttes en cours dans l’ancien Tiers Monde en matière écologique. Or je me demande si l’anthropocène n’appelle pas exactement l’inverse, à savoir un véritable  État mondial. Pour donner un exemple simple, plutôt que d’avoir une multiplication de luttes locales contre l’exploitation des gaz de schistes ou les sables bitumineux, ne vaudrait-il pas mieux, dans l’idéal, un État mondial qui interdit purement et simplement ce genre de forages pour trouver du pétrole, et qui soit capable d’imposer à tous, y compris par la violence contre les récalcitrants, cette interdiction. Je sais bien combien la tradition philosophique libérale se déclare hostile à cette idée d’un véritable État mondial, et combien elle préfère des versions plus souples de l’ordre international qui respectent les peuples, les nations, les communautés. Il est certain que, dans le cadre d’un État mondial, les dissidents n’auraient guère plus le choix que de disparaître, ne pouvant pas émigrer sur une autre planète. Toutefois, si l’on suit la filiation socialiste à la Polanyi que nous propose P. Charbonnier pour la politique à venir, ce n’est pas complètement contradictoire : après tout, les luttes décentralisées du prolétariat du XIXe siècle aboutissent in fine aux États providence du milieu du XXe siècle. Nous sommes peut-être si loin du but que nous ne pouvons mêmes pas envisager pour l’instant cet État mondial écologique et social comme résultat – d’autant plus que les négociations interétatiques dans le cadre de l’ONU ont donné depuis qu’elles existent des résultats totalement piteux et qu’en plus, les acteurs privés les plus mondialisés, les multinationales, constituent justement les acteurs principaux des désordres écologiques mondiaux. Il est vrai aussi qu’un véritable État mondial ne pourrait sans doute s’établir que par le force, et qu’en l’état de nos armements, cela résoudrait effectivement les problèmes posés par l’existence d’une civilisation humaine industrielle sur la planète Terre.

Au total, le livre de P. Charbonnier, qui rebutera sans doute certains lecteurs par son style parfois trop relevé et par ses longueurs, est une lecture qui en vaut tout de même la peine, ne serait-ce par l’hommage rendu à Karl Polanyi. Il n’est certes pas parfait, il est même très irritant par moments, mais il possède le mérite de vouloir vraiment penser la situation contemporaine, d’être de son temps. A le reparcourir en pleine pandémie, on se dit qu’il semble devoir bien vieillir.

 

 

 

(Ir)responsables et (In)compétents

La division du travail politique, autrement dit le fait qu’il y ait des personnes spécialement désignées dans la société pour la gouverner et que le gouvernement ne soit pas au jour le jour l’affaire de tous à tout moment, suppose l’existence au sein de la société de personnes qui soient à la fois plus responsables et plus compétentes pour le faire que n’importe quel quidam de cette même société choisi au hasard. C’est le postulat fondamental de tout ordre politique dans les sociétés de grande taille. La méthode de choix (qu’elle s’appuie sur la raison humaine ou sur un choix d’une puissance supérieure) importe finalement peu de ce point de vue tant qu’elle suppose une qualité spécifique des personnes désignées pour gouverner.

Comme toute la division du travail par ailleurs, qui a probablement  commencé sous la forme actuelle dès ce qu’on a coutume d’appeler la « Révolution néolithique »,  le fait que des personnes se spécialisent dans le gouvernement de la société apporte des avantages en terme de bonheur attendu de cette société  – bonheur bien sûr très inégalement réparti le plus souvent: d’une part, comme dans tout métier, les personnes préposées à cette tâche disposent de certaines compétences, parfois difficiles à maîtriser pour un esprit humain, qui permettent de bien faire certaines choses qu’un quidam pris au hasard dans la société ne pourrait faire, tout au moins sur le champ (les expériences contemporaines de « démocratie délibérative » montrent bien a contrario qu’il faut du temps pour être au point sur un sujet d’intérêt collectif); d’autre part, dans la mesure même où il s’agit de gouverner une société dans son ensemble, il s’agit aussi d’être responsable, en un double sens, de mesurer les (larges) conséquences de ses propres décisions dans la mesure même de son savoir (limité), et aussi d’être prêt à rendre compte de ses (graves) décisions devant la société si nécessaire.

Ceci, résumé en quelques mots (qui devraient faire hurler tout anarchiste cohérent), c’est la théorie, valable d’ailleurs quel que soit le régime politique.

Or, aujourd’hui, dans la France du 21 mars 2020, que constate-t-on? Des gouvernants aussi irresponsables qu’incompétents. En effet, ces derniers jours, c’est vraiment devenu un festival. Je n’arrive plus bien à suivre toutes les déclarations et les décisions prises qui en témoignent. « Les fous ont pris le contrôle de l’asile », comme a coutume de blaguer une connaissance dans ce genre de cas, ce qui, ai-je coutume de lui rétorquer, n’est pas très gentil pour les fous (les vrais!) . Certes, pour filer la comparaison du post précédent avec notre grand désastre du XXème siècle, la défaite de mai-juin 1940, il y a comme un « moment Weygand » dans les dernières heures, avec une tentative de rétablir une situation désespérée. Je n’y crois guère cependant: nous n’échapperons pas à une situation à l’italienne. Et je ne suis vraiment guère rassuré sur mon propre sort et sur celui de mes proches et amis. « A la grâce de Dieu », ai-je dit plusieurs fois cette semaine à ma vieille mère.

Du coup, la question se pose de ce pourquoi tant d’irresponsabilité et d’incompétence.

A chaud, je ne peux que poser que des hypothèses, que les survivants pourront valider ou non, par des recherches aussi approfondies que nécessaires.

Premièrement, il y a le facteur purement conjoncturel du « macronisme », extraordinaire machine à promouvoir les plus médiocres parmi nos (prétendues) élites.

De mon point de vue, le « macronisme » est en effet d’abord un immense « effet Griveaux ». Maintenant que ce personnage a disparu politiquement de la manière la plus ridicule qui se puisse imaginer, la plus incohérente si l’on y pense aussi pour un prétendu représentant du « progressisme » d’ascendance strauss-kahnienne (il aurait dû assumer son côté gaulois bien gaulé!), on peut le prendre comme le symbole d’un effet qui portera son nom. Dans le cadre des carrières politiques possibles au sein des grands partis de gouvernement, il existait de fait jusqu’en 2017 un (trop lent) cursus honorum. La lutte des places était difficile et lente. De fait, le « macronisme » a été une formidable ouverture pour toute une série d’individus des deux sexes qui, au sein de leurs partis respectifs, ne pouvaient guère espérer aller très haut et très vite dans leur carrière. Si l’on passe en revue tous ces brillants sujets, qui ont pris le raccourcis du « macronisme », soit avant la victoire d’Emmanuel Macron, soit immédiatement après, on se dit qu’en temps normal, personne n’en aurait trop entendu parler. Rappelons par exemple que notre cher Bruno Le Maire, Ministre de l’Économie, lors de sa participation à la primaire de la droite, fait un score (2,38%) même pas digne d’un Manuel Valls dans la primaire de la gauche en 2012 (5,63%). Malgré une prétention sans borne à être toujours le premier de la classe, il est alors renvoyé par le « peuple de droite » à son charisme d’huitre parasitée. Il a sans doute compris à ce moment-là qu’il lui fallait aller chercher ailleurs que dans l’adulation de ce bon « peuple de droite » une belle carrière. Le Premier Ministre, totalement inconnu jusqu’à sa nomination en dehors de sa « bonne ville » de Normandie, est dans le même cas. On pourrait multiplier les exemples jusqu’à la nausée. Le problème est bien sûr que tous ces gens n’ont pas été assez sélectionnés par les épreuves précédentes de leur  carrière pour tenir le choc d’une telle crise. La porte-parole du gouvernement est aussi un magnifique exemple. Mais je préfère n’en rien dire ici de peur d’outrepasser les droits à la critique légitime d’une personne publique. Il est à ce stade inutile d’insister sur cette personne qui n’a visiblement pas suivi le moindre cursus de gestion de crise.

Ensuite, il y a l’« effet Delevoye », ou l’« effet Collomb », si l’on veut. On pourrait aussi parler plus vulgairement de l’effet « vieille baderne ». Ce sont des gens qui sont, en 2016-17, à la fin de leur carrière politique, mais qui n’ont jamais eu au sein de leur parti de gouvernement le grand rôle digne d’eux qu’ils auraient aimé avoir. Delevoye avait voulu diriger le RPR, mais avait été sèchement battu. Eux aussi, veulent enfin se surpasser. Montrer qu’ils ne sont pas aussi limités que ne l’avait jugé la majorité de leur propre parti. Le moins que l’on puisse dire, c’est que Delevoye aura eu une belle fin de carrière désormais : comme responsable du choix pour le moins calamiteux des futurs députés « En Marche » (dont quelques cas relevant visiblement plus de la psychiatrie que de quoi ce soit d’autres), et comme l’homme chargé d’une préparation de la réforme des retraites totalement ratée là aussi au point de se prendre une critique de notre brave Conseil d’État comme il y en eu rarement pour une réforme. Il est donc prouvé qu’il est rare qu’on se révèle un grand génie politique à plus de 65 ans.

Puis, il y a l‘ »effet Buzyn », sans doute plus grave que les précédents par ce qu’elle révèle de pourrissement de nos élites en général.  C’est l’arrivée au gouvernement, via le « macronisme », de personnes venant d’une profession ou de la haute administration, en ayant visiblement épuisé les charmes, et bien décidé à servir aveuglément le pouvoir en place quoi qu’il arrive pour être Ministre.  Le problème de ces personnages sans aucune surface politique préalable à leur nomination à un poste ministériel est qu’ils peuvent ensuite difficilement mordre la main de celui qui les a fait. Ils n’étaient rien, ou pas grand chose, et les voilà ministres! L’entretien d’Agnès Buzyn avec une journaliste du Monde témoigne sans doute de la volonté de cette personne, qui se rêvait visiblement en Simone Veil sans en avoir l’étoffe, de se dédouaner du désastre qui a commencé. Elle aura en effet du mal à admettre qu’elle n’a été qu’une  « vile créature », une « marionnette sans âme », qui a accepté de dire ce que  le petit noyau qui gouverne le pays dans l’ombre des cabinets ministériels lui a demandé de dire. Pourquoi en effet, si elle savait la gravité du problème sanitaire à venir comme elle le prétend, n’a-t-elle pas hurlé à la face de la France entière au Journal de 20heures ou dans une Matinale d’une radio qu’il fallait faire quelque chose immédiatement et non pas tergiverser comme le gouvernement l’a fait pendant deux bons mois? Pourquoi n’a-t-elle pas démissionné à la mi-janvier en faisant un scandale pour avertir le bon peuple de la menace qui planait sur nous? Loyauté de courtisane, voilà tout. Significativement, l’un des seuls membres venus de la société civile, qui ait osé démissionner avec fracas du gouvernement depuis 2017, c’est un certain Nicolas Hulot. Comme par un étrange hasard, seul ce dernier ne devait pas qu’au seul fait du Prince sa récente notoriété en tant que Ministre de la République. Il n’était pas tenu de servir aveuglément le génie des collines de la Somme.

Tout cela ne serait pas si grave si, au moins, Emmanuel Macron savait remplacer vite et bien ces personnes visiblement incompétentes ou irresponsables qui se sont mis à son service dans un esprit de cour, des plus français il est vrai, par des personnalités un peu plus compétentes et responsables. Il est possible d’ailleurs que, lorsque l’heure des comptes viendra, Madame Buzyn soit chargée comme une mule par les zélateurs d’alors du Président de toute l’impréparation de la lutte contre la pandémie en France: n’avait-elle pas été sourde aux problèmes de l’hôpital public pendant une longue année avant le drame? Il reste qu’en ces heures où j’écris, les plus nuls des ministres n’ont pas encore été viré séance tenante. La liste s’allonge d’heure en heure, de déclaration déplorable en déclaration déplorable, de mensonge piteux en mensonge piteux.  Il est vrai que pour les remplacer, encore faudrait-il qu’Emmanuel Macron puisse puiser en dehors du vivier de LREM, et qu’il rentre donc dans un processus de limitation de fait de son pouvoir, en acceptant une vraie union nationale, et en accueillant des professionnels de valeur parmi ces propres ministres, ce qui pourrait lui faire quelque ombre en tant que personne. Il ne semble pas en prendre le chemin. Nous risquons désormais de payer très cher en pertes humaines et en désarroi social et économique notre système présidentiel où rien ne peut bien se passer en cas de crise majeure si le Président de la République s’avère lui-même incompétent et qu’il n’en tire pas lui-même les conséquences en démissionnant. Il est vrai que Gérard Larcher comme Président par intérim ne fera envie à personne, même pas sans doute au plus enragé militant de droite.  Les constituants de la Vème République n’avaient sans doute pas imaginé une telle hypothèse, où le peuple se serait autant trompé dans le choix de son chef. Une bonne crise ministérielle à la manière de la IIIème ou de la IVème République serait au final bien plus rassurante qu’un acteur perdu dans son rôle, et craignant sans doute de finir devant quelque tribunal populaire en cas de désastre.

Deuxièmement, il y a sans aucun doute des facteurs plus structurels liées à des élites trop stupidement généralistes.

Tout d’abord, la montée en puissance d’une manière de concevoir l’action publique à travers le néo-libéralisme, mais dans sa version « pour les nuls ». Cela n’est pas un scoop. J’ajouterai cependant ici que l’un des problèmes des recettes néo-libérales, c’est que leur simplicité même offre à n’importe quel étudiant très moyennement doué une série de réponses toutes faites à toutes les questions qu’il pourrait se poser sur l’organisation de la société. J’ai moi-même été séduit au début des années 1980 par cette pensée-réflexe, j’en vois les effets sur un ancien condisciple, Christophe Barbier, qui en est imbu à un point presque surnaturel, et j’en parle donc en quelque sorte comme d’une tentation que j’ai su éviter, non sans mal d’ailleurs, y étant pour ainsi dire porté par ma position de classe. De fait, il y a un paradoxe au sein du néo-libéralisme : l’un de ses grands promoteurs, Hayek, a développé une pensée de l’intelligence collective, de la répartition de tout le savoir disponible dans la société, dans chaque individu, dans chaque institution, d’où le refus logique de toute planification prétendûment omnisciente, et donc vouée à l’échec, et la promotion du caractère « naturel » des ajustements de marché. Or ses zélateurs n’ont retenu qu’une vision « universelle » des recettes néo-libérales, le célèbre « Consensus de Washington », ou le « New Public Management », qui nie justement toute la spécificité concrète, historique, institutionnelle, pratique, de toute situation, y compris bien sûr celle de tout marché réellement existant. En dehors de son aspect de son alignement sur des intérêts de classe, ce discours prêt à l’emploi, « one size fits all », correspond bien de fait aux nécessités de carrière de personnes qui ne sont spécialistes de rien, qui n’ont acquis aucune profession au sens traditionnel du terme (coiffeur, avocat, carrossier, cuisinier, etc.), profession acquise avec peine avec tous ces petits détails pratiques qui changent tout à la qualité finale d’un travail entre le bon, le médiocre ou le mauvais. Le néo-libéralisme pour les nuls va comme un gant à ceux qui se prétendent spécialistes du général, mais qui ne sont pas capables en réalité de faire les  grands efforts pour le maîtriser vraiment, ou du moins de comprendre qu’on ne le maîtrisera jamais vraiment. On admire Ricoeur, mais on est devenu soi-même le grand maître ès banalités en se croyant le plus malin des hommes. On en arrive à la farce, certes à très haute valeur éducative, qu’auront représentée devant nous les deux anciens conseillers d’Emmanuel Macron quand ils entendirent écrire à quatre mains un livre pour expliquer le « progressisme » de LREM. Leur patron est bien sûr lui aussi la quintessence de ce type humain encouragé par le néo-libéralisme « pour le nuls », mais il y ajoute un indéniable don d’acteur. Son laïus de cette semaine sur le rôle nécessaire de l’État m’a presque tiré des larmes. On aurait cru Sarkozy à Toulon en 2008. Un vrai chemin de Damas. A en croire les sondages disponibles, le bon peuple n’y a vu que du feu.

Plus sérieusement, il aura ainsi été  notable que les propos tenus pendant les débats sur la réforme des retraites par certains députés « macronistes » témoignent de leur refus profond, radical, de l’idée même de profession. Cette idée, qui remonte au moins au Moyen-Age, semblait les exaspérer au plus haut point : le refus de discuter du maintien du régime spécifique des avocats aura ainsi été une magnifique leçon de choses, puisqu’il s’agissait là plus de principes que de considérations financières. Cela correspond bien au discours d’origine économique sur l’adaptation sans fin des personnes (« vous ferez au moins trois métiers dans votre vie ») qui justifie ce régime universel de retraite par points, mais cela a fini par une prédiction qu’à l’avenir tout serait automatisé dans la justice française avec l’usage massif d’Intelligence Artificielle (IA) et qu’il n’y aurait donc presque plus d’avocats.  Il faudrait aussi relire ainsi à la lumière de la haine que déclenche chez l’être sans vocation, à part faire de l’argent, la vocation d’autrui tout le conflit avec le monde enseignant, avec celui de la recherche ou avec de la santé, où, à chaque fois, à côté de questions financières, ressortait le mépris abyssal de la parole des professionnels, de la base au sommet par exemple pour ce qui concerne le monde médical. Ce refus de la profession et du professionnalisme comme élément fondateur de la société de la part de nos élites dirigeantes de l’heure ressemble fortement à la tendance de la part des cadres (« bonzen ») des partis communistes d’avant 1989 à se méfier des vrais professionnels de quelque domaine que ce soit (ingénierie, musique, informatique, etc.) : l’essentiel est alors de connaître la ligne du parti, les médiocres y trouvent en effet leur planche de salut. Quoi de plus simple à apprendre qu’une « ligne de parti »?

Cette comparaison avec l’ère du communisme finissant se sent en particulier dans les fameux « éléments de langage » que nos pauvres hères de serviteurs du grand chef de guerre autoproclamé canonnent de plus en plus mollement faute d’être autorisé à penser par eux-mêmes. En seraient-il seulement capables? J’y verrai bien une touche franchement comique si des dizaines milliers de vie n’étaient pas en jeu, car n’est-ce pas, « tout va toujours très bien », « il n’y aucun problème », « tout a été prévu par la Direction générale de la Santé », « notre stratégie de confinement est la bonne, inutile de tester massivement les populations », « le plan quinquennal de productions de masques et de respirateurs a encore une fois été dépassé », « le Parti a tout prévu », « il faut avoir une confiance absolue dans le Parti, car la victoire est proche », « des hooligans islamo-trotkystes veulent faire trop de jogging, ils sabotent l’édification du socialisme » – désolé je m’égare… Enfin, pas tant que cela. Après tout, s’il y a un désastre, cela sera de notre faute à nous, les « Gaulois réfractaires ».

Ensuite, je ferai l’hypothèse que nous souffrons aussi d’élites trop généralistes, et surtout n’étant pas soumis tout au long de leur carrière à l’épreuve des conséquences de leurs actes. J’ai vu qu’un collectif de médecins s’est monté pour demander à la justice d’enquêter sur les manquements graves  des autorités dans la gestion de cette crise au nom de la mise en danger d’autrui. Certains opposants politiques évoquent des procédures spéciales de jugement contre les Ministres, voire contre le Président. En admettant même que ces procédures aillent à leur terme, ce dont je doute fort tant les difficultés juridiques s’accumuleraient dans de telles démarches, elles ne peuvent avoir aucun effet sur notre situation présente. En effet, celle-ci résulte du sort fait aux élites fautives dans notre pays depuis des décennies. Or il faut bien constater qu’à regarder les cinquante dernières années en France, être responsable personnellement de quelque grand désastre public (que ce soit par sa gestion de l’État, d’une collectivité locale, ou d’une grande entreprise) ne vous expose pas au final à grand chose. La civilisation des mœurs et le forclusion de la violence sont passés par là. Nous ne sommes plus à l’époque où la marine britannique pendait ses amiraux défaits lors d’une bataille – coutume certes cruelle, mais à forte valeur éducative. Nous ne sommes pas à celle d’un Staline faisant exécuter en 1941 par le NKVD ses chefs militaires ayant reculé d’un pouce de terrain – coutume là encore bien cruelle, mais quelque peu motivante pour les rescapés. Même si un citoyen ordinaire, par exemple un chef de petite entreprise, peut encore être ruiné, voire réduit à la mendicité par ses erreurs de gestion, ce n’est pas du tout le cas pour toute la classe dirigeante des grandes entreprises et de l’État. En cas d’échec pourtant patent aux yeux de tous, tout dirigeant de telle grande structure pourra toujours nier sa responsabilité en la rejetant sur la complexité de la situation, voire même se complaire comme une Agnès Buzyn dans le larmoyant en se présentant en victime d’une situation qui la dépasse.

Plus généralement, je fais l’hypothèse que la disparition de tout sentiment de honte chez nos élites et l’omniprésence de cette formule « J’assume! » qui frappe tant dans la situation contemporaine tiennent au fait que nos élites incompétentes et irresponsables savent très bien au fond d’elles-mêmes qu’aucun d’entre nous n’aura ni le courage ni les moyens ni la méchanceté d’aller leur mettre deux ou trois balles dans la tête pour prix de leurs manquements. L’assassinat politique est en effet une tradition quelque peu désuète et cruelle, j’en conviens, et cela n’améliore guère le karma de qui ce soit de seulement l’évoquer, mais sa possibilité même avait la vertu d’obliger chacun à bien soupeser les conséquences de ses actes. L’entartage, version toute symbolique et policée de cette réaction individuelle extrême face à un tort qu’un politique fait subir à une population, n’est lui-même  plus très pratiqué, et d’ailleurs BHL qui le fut à quelques reprises, est toujours là. Bref, que risque-t-on aujourd’hui à être une crapule? Une interview à l’eau de rose. Et ensuite sans doute un livre chez quelque éditeur complaisant. Grande incitation à l’irresponsabilité tout de même… Pour illustrer ce fait, rappelons que nous sommes quand même un pays qui échoue à construire une nouvelle centrale nucléaire, l’EPR de Flamanville (ce qui est peut-être heureux par ailleurs d’un point de vue antinucléaire) sans qu’il n’y ait eu aucun grand procès pour chercher les responsables de ce fiasco (à x milliards d’euros), même s’il y a eu des rapports faits, et un pays qui, visiblement, va se trouver en grande difficulté pour trouver des masques et des respirateurs comme ces Italiens que nos élites méprisent tant.

De plus, ce travers de l’irresponsabilité satisfaite d’elle-même est renforcé par la jeunesse des dirigeants – et plus encore de leurs conseillers qui œuvrent dans l’ombre. Pour diriger valablement une collectivité quelconque, il faut avoir fait des expériences préalables, les avoir ratés éventuellement. Tous les grands dirigeants de la France du XXème siècle ne sont pas venus de nulle part. Ils ont une longue biographie avant d’accéder au pouvoir suprême. Il est certain que les deux guerres mondiales et la Guerre d’Algérie ont eu un effet de sélection de personnalités ayant quelque sens de leurs responsabilités et ayant acquis des compétences par les épreuves traversées. Cette considération est d’ailleurs plus large que le cas français : quelques autres jeunes dirigeants (autour de 40 ans) actifs en Europe dans les dernières années se sont révélés des désastres pour leur pays par la légèreté de leurs décisions : David Cameron et Matteo  Renzi en particulier. Certes, ils peuvent encore apprendre, comme semble le faire Matteo Renzi qui s’accroche à son rêve de revenir à la tête de l’exécutif italien, mais force est de constater qu’il nous faudra un peu attendre pour les voir jouer les Churchill sur leurs vieux jours. Probablement, l’absence de personnes ayant l’expérience personnelle et directe de crises majeures vécues auparavant dans les premiers cercles du pouvoir joue très négativement. C’est là un problème plus général: comment peut-on se préparer à l’inédit? au « Cygne noir »?  Je ne devrais pas dire cela comme pédagogue, mais, probablement, il n’y a guère d’autre solution que de juger les gens à l’ouvrage. Personne ne peut savoir d’avance si tel ou tel sera un grand chef, ou un dirigeant médiocre.

Voilà, tout cela, ce ne sont que des hypothèses, écrites à la va-vite pour maîtriser la peur que je ne peux m’empêcher de ressentir. Mais je sens que les survivants seront fort préoccupés par cette faillite de nos dirigeants. Cela interroge bien sûr le modèle de formation dans lequel j’ai travaillé depuis plus de 20 ans. Nous devrons sans doute nous aussi balayer devant notre porte.

Voilà, c’est dit, maintenant que chacun prenne soin de soi et de ses proches.

Finalement Macron sera notre Gamelin.

En ce matin du jeudi 12 mars 2020, les autorités françaises restent toujours dans le discours lénifiant sur l’épidémie, pardon la pandémie, de coronavirus. Le Ministre de l’Éducation nationale vient en effet d’affirmer qu’il serait « contreproductif » (sic) de fermer toutes les écoles et autres établissements d’enseignement sur tout le territoire de la République. Il est vrai que fermer la grande garderie nationale pourrait inquiéter le bon peuple des travailleurs, si bête qu’il ne pourrait comprendre la nécessité de cette mesure. Et, hier, la visite dans une école du Ministre de la Santé et du Ministre de l’Éducation nationale a été tout de même du dernier ridicule, en prétendant qu’il suffirait que les petits enfants se lavent les mains régulièrement pour que tout aille pour le mieux. Ce moment va rester dans les annales de la bêtise universelle. Traduisant sans doute l’ambiance au sommet de l’État,  la porte-parole du gouvernement a affirmé hier que les mesures prises en Italie au début de l’épidémie ont été inutiles et non scientifiquement fondées. Voilà qui va aider à l’apaisement des relations franco-italiennes… C’était bien la peine de faire un sommet franco-italien à Naples il y a quelques semaines pour en arriver à ce degré de mépris.

La réaction des autorités françaises me fait surtout horriblement penser à la description par Marc Bloch dans l’Etrange défaite de la réaction de l’État-major français dirigé par Gamelin face à l’invasion allemande du 10 mai 1940. Selon l’historien, toute cette défaite  correspondit à l’incapacité de nos chefs militaires à comprendre le rythme, la vitesse, qu’imposait désormais l’adversaire. L’armée française tentait toujours de redresser la situation sur une ligne de front déjà dépassée de fait par l’avancée ennemie. Ce dernier allait en effet beaucoup plus vite que dans tout ce qui était pensable alors par nos chefs. Face à de l’inédit, il faut réagir de manière inédite. Visiblement la start-up nation n’est pas si prête à innover qu’elle ne le prétend.

Ayant consacré le gros de mon activité scientifique depuis 30 ans à l’étude de la vie politique italienne, et ayant quelque affection pour l’Italie, je dois dire que je suis plus qu’affligé par ces réactions.

De fait, j’y vois la confirmation de ce que j’ai toujours su, et qui explique le peu d’intérêt pour mon sujet de prédilection en France. Il y a au sein des élites politiques et administratives françaises un discret mais profond mépris pour les Italiens, largement en raison de la supposé impéritie de leur système politique encore accommodé à la sauce IVème République française. Or les tous derniers jours ont montré au contraire une capacité extraordinaire de ce système politique, supposément dysfonctionnel par nature, à prendre des décisions pour le moins radicales. Le gouvernement italien dispose en effet d’une arme sans appel en cas d’urgence, le décret-loi. Les décisions prises par le gouvernement Conte l’ont été sous cette forme. Ces derniers sont d’application immédiate. Ils doivent juste être validés par le Parlement dans les 60 jours. Ils entrent en plus assez dans les détails pour que chacun puisse savoir immédiatement à peu prés à quoi s’en tenir. La présomption française se voit aussi dans la conviction des autorités que notre système de santé saura mieux réagir que le système de santé italien. Or il est évident que les mêmes causes produiront les mêmes effets. N’en déplaise aux fantasmes de supériorité entretenue par nos élites politiques et administratives, l’Italie n’est pas un pays lointain ni un pays sous-développé. Visiblement les Danois, ces affreux nordiques à la xénophobie bien connue, qui ont pris des mesures drastiques ces dernières heures, l’ont bien compris. Pas nos beaux esprits progressistes dans leurs ministères.

En outre, il faut souligner que ces décisions des derniers jours sont le fruit d’une réaction à la fois transpartisane et corporative. L’opposition externe à la majorité gouvernementale, la Ligue de Matteo Salvini, poussait de son côté à des mesures fortes. L’opposition interne à la majorité elle-même, Matteo Renzi, allait dans le même sens. (Il a d’ailleurs fait un entretien en anglais avec les médias internationaux pour pousser tous les pays à faire de même, et à ne pas connaitre le même sort que l’Italie qui a trop procrastiné au début.) La majorité Mouvement 5 Étoiles/ Parti démocrate, a rallié cette position. Celle-ci s’explique surtout largement par la nature encore discrètement corporative du système politique italien. En effet, l’impulsion est venue largement de Lombardie: la région Lombardie, gouvernée par la Ligue, a consulté l’Assolombarda (le patronat organisé) de la région, qui constitue le cœur de la Confindustria (le Medef italien). Cette discussion a sans doute calibré les mesures à prendre, finalement adoptées et étendues à tout le territoire national.  De fait, en ces circonstances tragiques, l’Italie démontre qu’il existe encore en son sein des réseaux corporatifs (dont les partis politiques qui ne sont pas complètement des coquilles vides, contrairement à LREM) qui permettent de faire circuler rapidement l’information de la base au sommet. Je suppose aussi, vu l’alignement du Vatican, sur les mesures prises par le gouvernement italien, que les réseaux catholiques sont aussi impliquées dans cette réaction radicale.

Maintenant, nous sommes jeudi matin. Peut-être ce soir même notre Président aura-t-il à cœur de me démentir, et de montrer une véritable capacité de disruption. J’en doute. On annonce qu’il veut rassurer. « Nous nous replions sur des positions prévues à l’avance. »

Post-scriptum (matin du vendredi 13 mars 2020):

Fort heureusement, le Président s’est laissé convaincre par les scientifiques consultés hier de prendre la décision drastique qui paraissait déjà en retard: la fermeture « jusqu’à nouvel ordre » de tous les lieux scolarisant des enfants et des jeunes. C’est déjà cela. Il y aura sans doute d’autres mesures, et cela ne va pas être très facile dans les prochaines semaines de vivre normalement, surtout en ville. J’ose espérer que la suite des événements continuera à invalider mon post, et que, malgré tout, Emmanuel Macron ne restera pas dans l’histoire comme le Président nous ayant mené dans le mur d’une épidémie hors de tout contrôle.

Pour ce qui est de ma réaction, j’ai vu ensuite la publication en fin d’après-midi de ce même jeudi sur le site de Libération d’un appel des correspondants de presse français en Italie à prendre au sérieux la situation italienne et à ne pas répliquer les erreurs commises au début par ce pays. Il est évident que mon énervement du matin, proche de la panique si je suis honnête, tenait à la lecture de la presse italienne ces temps-ci.

La personne qui tient lieu de porte-parole du gouvernement a dû s’excuser pour ses propos sur l’Italie. J’ose espérer que nous en serons débarrassés dès le prochain remaniement gouvernemental. Tant de nullité satisfaite d’elle-même n’est plus acceptable dans de telles circonstances.

 

 

 

Macron, notre Thatcher, notre Brüning ou notre Laval?

Nous voilà donc arrivé fin février 2020, bientôt trois ans de « macronime ». Que ce fut long, et que cela reste long encore. Une nouvelle décennie a (mal) commencé. L’Australie a brûlé. Le coronavirus de cette année nous plonge tous dans un film catastrophe de série B, dont l’issue semble pour le moins incertaine. Et, en France, le conflit social sur la réforme des retraites, commencé tout de même le 5 décembre 2019, continue. Les avocats en particulier restent mobilisés, démontrant ainsi chaque jour qui passe le mépris du « macronisme » pour toute une profession au cœur de notre vieux libéralisme venu du XIXème siècle républicain.  Le conflit s’est désormais déplacé à l’Assemblée nationale, où il ne fait plus mystère pour personne que tout cela finira en 49.3, soit disant à cause de  députés  stalino-vénézuéliens qui empêchent un débat serein avec leurs amendements sans intérêt et leurs questions désagréables. Tout cela était si prévisible qu’il n’y a même plus lieu de commenter.

Sur le fond, à mesure que le temps passe, l’état du conflit sur cette réforme des retraites me parait en effet désormais d’une clarté aveuglante.

Premièrement, tout le déroulement des négociations, parfois brèves, avec les divers syndicats montre que le sens général de la reforme des retraites (dite « réforme universelle par points ») constitue en une baisse des droits (financiers) à la retraite et à un recul dans le temps du moment où les personnes concernées peuvent faire valoir leurs droits acquis à la retraite. On dispose désormais d’une belle collection de secteurs (policiers, militaires, pilotes de ligne, etc.) où la négociation a consisté à ne rien changer, ou à changer assez lentement les choses pour que les personnes concernées puissent se préparer. Cette réalité est bien sûr aussi générationnelle: en effet, depuis les annonces du 1er ministre le mercredi 11 décembre, chacun sait que, pour ce qui concerne le calcul des droits, rien ne changera avant les générations nées en 1975. Autrement dit,  cette réforme, comme toutes les réformes des retraites depuis les années 1990, vise à diminuer le montant des retraites servies et la durée du temps de retraite (ou au moins à le maintenir constant, si l’on suppose que l’espérance de vie se trouve bien en augmentation). Le site ad hoc du gouvernement destiné à rassurer  s’avère  lui-même très clair sur ce point, avec son titre « Système universel des retraites :Suis-je concerné(e)? ».  Le quidam y arrive vite à une information essentielle: « Pensez-vous pouvoir prendre votre retraite avant le 1er janvier 2037 (dans 16 ans) ? » (Notez la double précision pour les mal comprenant ). Et si oui, le site vous indique gentiment que rien ne change pour vous. Il précise depuis janvier 2020: « La possibilité du départ à la retraite à partir de 62 ans est maintenue. ». Bien évidemment, cette possibilité est assortie de toutes les conditions financières déjà présentes, et peut-être d’autres qui se rajouteront d’ici l’été à travers le travail de la Conférence de financement.  Tout cela est évidemment cousu de fil blanc: les retraites du futur seront bel et bien pires que celles d’aujourd’hui, et il s’agit d’indiquer que seuls les jeunes trinqueront donc vraiment. (Cela leur apprendra encore une fois à ne pas voter!) Il ne restera plus aux personnes nées à partir de 1975 – à celles qui en auront les moyens – qu’à se précipiter chez leur banquier ou leur assureur pour se doter d’une retraite par capitalisation.  Toute la rhétorique enchantée des porte-parole de la majorité se brise sur ce simple fait:  le combat de tous les syndicats sectoriels (comme ceux des policiers ou des avocats par exemple) et de la majorité des confédérations syndicales (CGT, FO, FSU, CFE-CGC) vise à conserver l’ancien système. Personne parmi eux n’a jamais proposé d’appliquer dès aujourd’hui les prétendus bons aspects du nouveau système (la fameuse meilleure prise en compte du caractère discontinu des carrières, le meilleur sort fait aux femmes…). Le gouvernement aurait proposé  que, dès l’an prochain, l’on calcule pour chaque futur nouveau retraité sa retraite selon l’ancien système et selon le nouveau système et que l’on lui attribue comme montant de retraite le meilleur résultat obtenu, il aurait été possible qu’un esprit logique ait été séduit. Au contraire, on ne fait actuellement que comparer l’ancien système et le nouveau système dans un futur lointain, et les résultats, surtout si l’on s’interroge un peu sur les nombreux détails omis par le gouvernement, ne sont pas des plus probants pour la générosité du nouveau système. Pour les enseignants nés après 1975 les seuls concernés désormais, le caractère en est apparu tellement désastreux que le gouvernement a dû accourir pour leur promettre de tout faire pour ne pas en arriver là.

Deuxièmement, la manière qu’a le gouvernement de faire des concessions aux diverses forces mobilisées contre sa réforme semble totalement liée à des considérations de rapports de force, et aucunement à la justice intrinsèque qu’aurait un départ à la retraite à tel âge et avec tel montant pour telle ou telle profession, comme pour les égoutiers, ou bien à l’existence d’un système de retraite bien (auto-)géré par une profession, comme pour les avocats. La corporation policière a donc été particulièrement bien servie, et n’a eu à montrer que sur une seule journée son caractère décidément indispensable à ce pouvoir ne tenant que par sa capacité à contrer par la force policière les mobilisations sociales. Plus anecdotique, les danseurs de l’Opéra ont obtenu pour eux-mêmes la « clause du grand-père » (qui veut dire que toutes les personnes en poste garderaient leur ancien système avec retraite à 42 ans, seuls les nouveaux recrutés seraient concernés), ils l’ont dignement refusé pour l’instant. Il est vrai qu’il reste compliqué, même pour un gouvernement comme celui d’Emmanuel Macron, d’expliquer qu’on peut danser à un haut niveau jusqu’à 62 ans, et dangereux de rentrer dans une discussion un peu sérieuse sur l’usure du corps et de l’esprit au travail. N’est-il pas vrai pour le Président que le travail n’est jamais « pénible »? Les députés de la majorité  lors du débat parlementaire semblent être frappés de la même cécité – liée à leur propre condition sociale de CSP+ – vis-à-vis du caractère pénible, usant et aliénant du travail. On aura rarement eu l’occasion de voir aussi clairement dans un tel forum à quel point les classes sociales existent. On comprend d’ailleurs qu’il soit du coup de la plus grande urgence pour un tel pouvoir de ne plus financer du tout les sciences sociales dans les universités et au CNRS.

Où cela nous mène-t-il politiquement? Aux yeux de Macron lui-même et de ses proches, il y a et il y aura sans doute le sentiment d’avoir enfin réformé la France, non sans mal certes – avec le fameux mandat de l’élection présidentielle de 2017, répété désormais comme un mantra. Le récit néo-libéral triompherait enfin. Finalement, ce qui ne fut pas fait en 1995 l’aurait été en 2019-20: le mouvement social aura été vaincu en jouant la durée et la répression policière, sans prendre en compte l’opinion publique restée obstinément du côté des protestataires. A ce stade, qui se soucie d’ailleurs  encore des sondages? En faisant cette réforme de plus, après celle du marché du travail et de l’indemnisation du chômage, en attendant celle de l’assistance (RSA en particulier), E. Macron croit sans doute ne faire que son devoir, à savoir démanteler le « modèle social français » pour aller vers un modèle d’État social résiduel low cost à l’anglo-saxonne. Le premier problème de cette vision pour tout dire thatchérienne des choses, qui finirait par être apprécié par une bonne part de l’électorat, est que toutes les réformes depuis 2017, dont celle présente des retraites en 2019-20, s’accompagnent d’une énorme dose d’hypocrisie, d’une présentation fallacieuse où, prétendûment, les personnes concernés doivent s’en trouver mieux. Cela ne trompe certes pas grand monde, mais cela ne peut qu’irriter encore plus les gens hostiles à ces transformations. Personnellement, je préférerais par exemple entendre un discours clair sur la disparition à terme de la fonction publique pour tout ce qui n’est pas les quelques fonctions régaliennes plutôt que l’enfumage actuel sur la rénovation de la fonction publique, je préférerais aussi qu’on dise franchement que la retraite par répartition deviendra résiduelle à terme et qu’il faudra se tourner vers la capitalisation, je préférerais qu’on assume la fin de l’hôpital public, etc. Le minimum serait au moins de prévenir tout un chacun de la situation future pour que chacun puisse s’y préparer. Cette hypocrisie permanente est donc particulièrement pénible. Le mensonge pur et simple, comme celui de la porte-parole du gouvernement sur la nécessité de faire 65 référendums si l’on voulait approuver par voie directe la loi de réforme du système de retraite,  finit aussi par exaspérer. E. Macron se fait donc ainsi plus d’ennemis que nécessaire.

Plus généralement, comme l’ont montré tous les sondages, la majorité des actifs est hostile à cette réforme. Il est probable à ce stade qu’en raison des pouvoirs dont dispose un Président doté d’une majorité à la Chambre des députés et de la loyauté sans faille de la police, elle finisse par être adopté. Il reste seulement à voir si la CFDT ira jusqu’à lui donner son blanc-seing, reconnaissant ce monstre pour son enfant, ou si elle aura enfin le courage de se dire manipulée et instrumentalisée. Quoi qu’il en soit, l’épisode laissera sans doute dans le monde du travail un sentiment de mépris profond. Encore une fois, les droits des actifs sont revus à la baisse.  L’horizon long de la plupart d’entre nous s’obscurcit.  Les mobilisations de 1995 contre les réformes Juppé sont souvent interprétées comme l’une des explications de la victoire surprise deux ans plus tard de la « gauche plurielle » dirigé par Lionel Jospin. On peut donc s’interroger sur les effets électoraux des mobilisations de cette année.

Il n’aura échappé à personne que le Rassemblement national (RN) de Marine Le Pen s’est positionné contre cette réforme, tout comme d’ailleurs son allié du second tour de l’élection présidentielle de 2017, Debout la France (DLF) de Nicolas Dupont-Aignan. Pour des raisons évidentes, soutenir même indirectement un combat de la CGT ne va pas de soi pour ces deux partis. Mais il reste qu’ils ont habilement pris cette position-là. Ils prennent date comme on dit. De fait, en réformant à coup de flash-ball et de 49.3 la France, Emmanuel Macron prend tout de même un risque pour 2022, d’être notre Brüning, ce réformateur obtus qui constitue à l’insu de son plein gré les conditions économiques et sociales propices par la somme des désespoirs engendrés à l’arrivée de l’extrême-droite au pouvoir. Soit exactement l’inverse de ce qu’il prétendait vouloir faire en se présentant à la Présidence de la République en 2016-17. Le risque n’est pas tant que toutes les personnes mobilisées contre ses différentes réformes anti-sociales  depuis 2017 votent contre lui au second tour de l’élection présidentielle en donnant leur suffrage à une Marine Le Pen de nouveau arrivée au second tour, mais que beaucoup d’entre elles s’abstiennent tout simplement. Cela vaut pour toute cette France ne se sentant pas proche d’un parti, mais qui se mobilise cependant comme « Gilets jaunes », comme « membres d’un collectif » ou comme « syndiqués ». Il est même probable qu’à force de combler sa droite en matière économique et sociale et d’en rajouter en plus dans les mesures liberticides et/ou xénophobes d’ici 2022,  il devienne presque impossible aux différents dirigeants d’une gauche éclatée façon puzzle d’appeler à voter pour Emmanuel Macron « pour faire barrage » au second tour.

Après ce scénario d’un Macron ouvrant la voie à l’extrême-droite (y compris aussi en normalisant complètement le discours de cette dernière sur l’immigration ou sur l’islamisme), on peut encore rêver d’une gauche unie qui lui oppose d’ici 2022 un nouveau Front populaire. En effet, à la fois par toutes ses réformes et par tous ses manquements en matière de politiques publiques (par exemple, le sous-financement chronique de l’hôpital ou de l’université), le « macronisme » dessine en creux un programme minimal pour la gauche, écologistes compris. Les revendications des divers secteurs mobilisés (santé, social, éducation, université, etc.), qui n’aboutiront sans doute pas sous le « macronisme », pourraient  être totalisées pour bâtir un programme ayant quelque chance d’être populaire.  Il est aussi intéressant d’ailleurs de voir que la réforme des retraites semble enfin, tout au moins au niveau parlementaire, creuser un vrai fossé entre LREM et le PS.  Certes, à ce stade, si l’on regarde les choses au niveau national, cette reconstitution d’un camp de la gauche, comprenant aussi les écologistes et les insoumis, semble pourtant bien mal engagée. L’absence de leadership un peu partagé en son sein est patent. L’attitude de Yannick Jadot, à la tête d’EELV, ne présage en particulier rien de bon. Il reste toutefois que, dans un mois, les municipales vont peut-être éclaircir l’horizon. En effet, en dehors de la défaite fort prévisible de la majorité présidentielle, sauf là où elle se sera habilement réfugiée dans le giron de la droite, il faudra voir si les listes de gauche (socialistes, communistes, écologistes, insoumis, etc.) arrivent à s’unir, au premier ou au second tour, comme un camp opposé à l’extrême-droite, à la droite, mais aussi à LREM.  Et, si possible, à l’emporter parfois.

Cette césure locale entre LREM et la gauche (y compris ce qui reste du PS) me parait essentielle pour la suite: en effet, LREM, comme le montre sa nomenklatura d’ex-strauss-kahniens à la Benjamin Griveaux, est essentiellement une scission de la droite arriviste du PS. Cela correspond bien à une gestion « apolitique » des affaires locales, souvent via l’influence « dépolitisante » des intercommunalités (où droite, centre et gauche doivent travailler ensemble). Il faut donc voir si ce qui reste de PS au niveau local continue majoritairement son alliance de fait avec sa propre scission LREM ou si les élections municipales clarifient les choses en constituant une césure nette entre PS et LREM.  De ce point de vue, la situation grenobloise pourrait bien être le symbole national d’un échec: un candidat PS, Olivier Noblecourt, semble bien s’orienter vers une alliance de second tour avec la candidate LREM, Emilie Chalas, pour contrer la reconduction à la mairie d’une alliance « rouge-verte ». Que la direction du PS accepte une telle situation en ayant investi un tel candidat ayant travaillé depuis 2017 pour la « macronie » ne présage vraiment rien de bon pour l’avenir.

Quoiqu’il en soit, s’il n’y a pas de réveil électoral et quelques victoires pour la gauche dans cette élection municipale, le scénario du nouveau Front populaire risque bien de rester des plus chimériques, et il faudra se préparer à l’un des deux autres, ou à leur combinaison. Et, en plus, avec le coranavirus qui va tous nous tuer, on n’est même plus sûr connaître la fin de la parabole d’Emmanuel Macron dans la politique française. Dommage.