Corine Pelluchon, Les Lumières à l’âge du vivant.

Les Lumières à l’âge du vivant, voilà bien un titre énigmatique, pour le dernier ouvrage en date de la philosophe Corine Pelluchon (Paris: Seuil, 2021). En effet, qu’est-ce donc que « l’âge du vivant »? Parler des Lumières avec un grand L constitue en effet une référence philosophique, littéraire, historique, sans grande ambiguïté. Il s’agit bien sûr de ce grand mouvement intellectuel du XVIIIe siècle européen, qui fonde notre modernité occidentale et qui reste inscrit à l’horizon de notre droit positif (Déclaration des droits de l’Homme et du Citoyen, « principes garantis par les lois de la République », etc.) et qui irrigue encore notre ordre symbolique (Révolution française, « Liberté, égalité, fraternité », etc.).

Mais l’âge du vivant? Voilà un terme qui pourrait surprendre. Peut-on imaginer un temps de l’humanité qui ne soit pas aussi un âge du vivant? Puisque pour exister, il faut vivre – sauf à supposer toute une humanité de spectres, mais laissons cela à la théologie ou à la mystique. De fait, le choix de ce terme désigne chez l’auteure la présence de deux considérations. D’une part, il s’agit d’un équivalent du terme fort à la mode ces temps-ci d’anthropocène. Ce terme désigne le fait que l’action humaine est devenue d’une ampleur telle que les équilibres de la Nature eux-mêmes, supposés immuables par les générations qui nous ont précédées, tout au moins à leur propre échelle de temps, en sont fortement modifiés. D’autre part, au delà de cet aspect descriptif de notre condition présente en tant qu’humanité, l’auteure choisit cette expression pour faire place à toutes les revendications de tout ce qui veut vivre à l’encontre d’une attitude de mépris, négligence, oubli, instrumentalisation, domination, de la part de ceux qui incarnent une Raison qui n’en a rien à faire de tout ce qui n’est pour eux que ressources, matière, chair, chère, à leur libre disposition, à leur bon plaisir en somme.

Ce choix du terme âge du vivant s’explique ainsi fort bien de la part d’une philosophe qui s’est fait surtout connaître par ses travaux sur ce qu’on a coutume d’appeler la « cause animale ». L’enjeu de l’ouvrage est alors de concilier l’héritage rationaliste et émancipateur des Lumières et toute une série de critiques dites post-modernes de ces mêmes Lumières comme étant la cause même de bien des maux contemporains, et de proposer une redéfinition des Lumières qui n’en trahisse cependant pas ni les acquis en terme de liberté et d’autonomie ni la prétention à établir des valeurs universelles (telles que l’on peut les trouver par exemple dans les grands textes normatifs de droit international).

De fait, c’est à un parcours assez classique, très scolaire si l’on veut, voire scolastique aurait dit un Pierre Bourdieu, auquel nous invite l’auteure. Elle multiplie en effet les références philosophiques à la légitimité désormais bien assise (Theodor Adorno, Günther Anders, Hannah Arendt, Walter Benjamin, Jan Patocka, Maurice Merleau-Ponty, Edmund Husserl, Leo Strauss, etc.). Le lecteur aura ainsi parfois l’impression de parcourir un manuel ou un cours, avec des morceaux de bravoure qui attestent plus de la compétence professorale de l’auteure qu’ils ne servent à nourrir le propos.

Tout commence ainsi par un rappel des travaux de l’École de Francfort (chapitre 1, Raison et domination, p. 37-67) et des apports de la phénoménologie et du darwinisme de Darwin (chap. 2, Les Lumières et le vivant, p. 69-116), avant de proposer dans le reste de l’ouvrage une vaste reconstruction autour d’une opposition entre ce qu’elle appelle le « Schème de la domination » et le « Schème de la considération ». Le terme de schème désigne ici un principe qui organiserait tout le monde social à un moment du temps historique. « De même, la dénonciation du Schème qui régit notre monde et qui est fondé sur la domination des autres et de la nature en soi et à l’extérieur de soi conduit à s’opposer à l’impératif de rendement maximal et au règne de la compétition et à faire de l’écologie le chapitre central d’un projet alternatif de société. Une organisation sociale et politique structurée par le Schème de la considération repose sur l’autonomie des sujets. C’est leur capacité à instituer de nouvelles significations et à nouer des rapports avec les autres, humains et non-humains, qui ne soient pas des rapports de domination qui est la clef des nouvelles Lumières. » (p. 120)

Pour l’auteure, le rationalisme des Lumières, comme l’avaient bien vu la « Théorie critique » et la phénoménologie husserlienne, a dérivé vers le seul rationalisme instrumental. Il a ouvert la voie à une vision totalement individualiste de chaque être humain, maximisant son seul propre bonheur, obtenu au détriment des autres êtres, humains et non-humains. Il a occulté la faiblesse corporelle de chacun, la vulnérabilité qui appelle nécessairement à un moment de l’existence de chacun le soin d’autrui. Il a négligé tous les non-humains rabaissés à l’état de ressources dont on peut disposer. Il a même laissé la technique s’autonomiser et les moyens qu’elle offre à l’humanité devenir des fins qui s’imposent à elle. Cependant, il n’est pas question pour l’auteure de donner raison aux « Anti-Lumières » qui critiquent la prétention de l’homme à s’autonomiser de la tradition ou de la transcendance, et ne voient dans tout cela qu’un juste retour des choses face à l’hubris des Lumières. Il n’est pas question non plus d’abandonner toute prétention à une pensée universaliste fondée sur une raison qui serait partageable par toute l’humanité en cédant au relativisme.

Comme l’auteure l’explique fort bien en conclusion, elle propose alors en effet rien moins qu’une conversion des consciences. Il faut pour sauver le projet des Lumières changer de Schème. « Autrement dit, un changement de régime peut être violent et passer par une révolution, mais la destitution d’un Schème ne s’opère pas par les armes ni par une effusion de sang. Elle repose sur la substitution d’un ethos à un autre et sur un changement d’imaginaire et s’enracine dans une transformation des sujets qui affecte leurs représentations, leurs évaluations, leurs émotions, ainsi que les couches inconscientes et archaïques de leur psychisme. » (Conclusion, p. 295)

Comme spécialiste du Schème de la domination (puisque politiste de métier), c’est peu dire que je n’ai pas été très convaincu par cette approche, même si je sympathise en pratique avec la conversion qu’elle propose à l’humanité. I am a good guy.

Cette approche ressemble en effet fort à celle que proposent les « religions de salut » depuis fort longtemps, ou plus généralement toute approche morale. Tenir compte d’autrui (quelque soit la manière dont est défini cet autrui) dans toute décision libre, dont on se trouve responsable, fait partie du bagage de la plupart des religions ou sagesses disponibles. Plus encore, cet élargissement du sens même d’autrui qu’elle préconise ne laisse pas de faire penser à la compassion telle que la préconisent les bouddhistes ou à l’amour du prochain des chrétiens. Je conçois bien qu’une philosophe française contemporaine, bien inscrite dans l’Université laïque et républicaine, ait quelque difficulté à reconnaître ces dangereuses proximités, mais cela confine parfois au déni de réalité, voire à la falsification historique. J’ai été ainsi très étonné de ne pas voir apparaitre dans ce livre si chargé de références pourtant le concept de « personne » qui fut dans les années 1930-1960 la manière usuelle de critiquer ce même individualisme solipsiste et dominateur qu’elle attaque ici à longueur de pages. Il est vrai que le « personnalisme » avait quelque source dans le catholicisme. Je souligne d’autant plus ce point que Corine Pelluchon semble faire de son « Schème de la considération » une nouveauté qui va tout résoudre. Or il faut bien admettre que notre monde tient déjà à peu prés debout, parce que, en pratique, la plupart d’entre nous, simples mortels, se comportent plutôt bien avec autrui, tout au moins les autrui dont nous avons conscience, souvent parce que notre socialisation nous y a prédisposé. Certes, la définition d’autrui qu’elle propose est très large (en incluant les êtres non-humains), mais que la philosophe se rassure, nous devons déjà tenir compte d’autrui, parce que ces aspects sont déjà bel et bien inscrits dans le droit, les mœurs et la morale, ou dans des mondes professionnels (comme l’enseignement). Autrement dit, le « Schème de la domination », entendu comme une pulsion à faire fi d’autrui, ne contrôle pas toutes les consciences individuelles, et surtout ne les contrôle pas tout le temps. Il n’est pas le principe organisateur de tout l’ordre social. Ce monisme parait tellement réducteur que personne ne pourra le prendre vraiment au sérieux parmi les pratiquants contemporains des sciences sociales. De plus, le recours à un humanisme qui serait souci de soi et de ses propres fragilités physiques ne me parait pas complètement en décalage avec la réalité d’une société comme la société française, surtout par mauvais temps de pandémie.

Ainsi, comme le disent mutatis mutandis toutes les religions de salut et la plupart des morales en circulation, il vaut mieux être bon que mauvais. Et être bon ou mauvais, cela a très souvent trait à notre comportement vis-à-vis d’un autrui. Or le résultat de ce message moralisateur, plutôt fort répandu, a été, disons, mitigé : sa présence n’a pas empêché de très grands crimes d’avoir lieu, comme l’esclavage par exemple (re)mis en place par des (bons?) Chrétiens ou perpétué par des (bons?) Musulmans. S’il suffisait de prêcher la morale pour rectifier le monde, cela se saurait. L’auteure s’inquiète aussi beaucoup de la montée en puissance des nationalismes et des populismes, sans se rendre compte que les nationalistes ou les populistes sont pleins de considération pour les membres de leur propre nation ou peuple. C’est bien cela l’une de leurs caractéristiques principales (« Les Français d’abord. ») Même les libéraux les plus extrémistes dans leur égoïsme revendiqué à la Ayn Rand prêchent la considération. Ils la réservent certes à leurs seuls semblables, mais même eux n’ignorent pas ce fondement de la morale, parce qu’ils ont sans doute besoin de reconnaissance eux aussi.

Le problème n’est donc pas le manque d’individus moraux dans ce monde en proie à la rationalité instrumentale, à des Lumières qui auraient mal tourné. Cela peut certes aider d’avoir plus d’individus moraux et avec une vision morale plus inclusive, mais la vision du changement historique que porte Corine Pelluchon me parait d’un irénisme confondant. Si vraiment, il faut changer le monde pour aller vers une plus grande prise en compte de la Nature, de notre propre fragilité et des autres êtres vivants, cela se fera aussi avec des rapports de force. Il y a des intérêts en somme à vaincre, pas seulement une passion de la domination pour la domination à convertir par de belles paroles en espérant que les pêcheurs se convertissent. Ces rapports de force passent nécessairement à un moment par de la contrainte ou par de la violence. Cet aspect-là aussi peut se penser, se contrôler, se maîtriser, et non pas être écarté d’un revers de la main au nom d’une vision selon laquelle l’usage de moyens violents corromprait nécessairement la juste cause défendue. Pour donner un exemple (facile), les Résistants qui décidaient de tuer au péril de leur propre vie des occupants dans la France entre 1940 et 1944 n’ont pas corrompu la très juste cause qui était la leur. Bien au contraire.

Par ailleurs, tout en marginalisant toute morale hétéronome (religieuse), Corine Pelluchon laisse entrevoir par moment des pointes d’irrationalisme assez déroutants. Comme le montre la citation plus haut, elle semble bien croire à l’existence de « couches inconscientes et archaïques » du psychisme. Elle traite ce point (p. 133) rapidement en citant l’hypothèse d’inconscient collectif de Jung qui « est prise très au sérieux par les écopsychologues » (p. 133, sic) dans un passage visant à expliquer « l’écart entre la prise de conscience écologique et les difficultés éprouvées par les individus et les gouvernements à opérer les changements qu’ils jugent pourtant nécessaires. » (p. 133). Malheureusement, les explications à donner à ce hiatus bien réel sont bien plus simples et plus concrètes, ne serait-ce que des problèmes fort banaux de niveau de vie et de confort à préserver. Qui a vraiment envie de prendre des douches froides quand il a eu le bonheur de prendre des douches chaudes?

Enfin, Corine Pelluchon devrait se méfier d’elle-même. Elle est en effet en bonne voie avec cet ouvrage, faisant suite à toute une série d’autres plus spécifiques dans leur objet, de finir « toutologue », spécialiste de tout en somme. Cette maladie de l’intellectuel, qui prend tellement confiance en son jugement à force de l’exprimer qu’il finit par parler de tout avec autorité, y compris de ce qu’il ne connait que trop peu, frappe très souvent les philosophes. Elle a été identifiée à ma connaissance d’abord en Italie, où le terme de « tuttologo » est bien attesté depuis une quarantaine d’années au moins (1976, selon mon dictionnaire Zingarelli). Je me permets cette pique, certes quelque peu désobligeante, car ses propos sur l’Europe (chap. VI, L’Europe comme héritage et comme promesse, p. 249-285) sont par moments pour le moins stratosphériques. Ainsi, pour donner un exemple, selon elle, « Dès le début des années 1990, la construction européenne a été fragilisée par la mondialisation [jusque là tout va à peu bien, le spécialiste du sujet peut à la limite admettre ce raccourci ] et par l’échec de l’intégration des populations issues de l’immigration [là j’ai calé, quoi? ai-je bien lu?]. « (p. 270). Elle réitère cette même idée un peu plus loin en affirmant : « Or l’acquisition de traits moraux indispensables à la délibération et à la participation démocratiques, au niveau national comme au niveau européen, se heurte à l’échec de l’intégration d’une partie de la population issue de l’immigration et à montée des partis d’extrême droite qui exploitent cet échec. » (p. 271). D’une part, selon le récit le plus habituel, les difficultés liées à la construction européenne au début des années 1990 correspondent avant tout à la découverte par le grand public des enjeux de souveraineté liées à une intégration accrue, en particulier autour de l’établissement d’une monnaie unique. Ce n’est pas pour rien qu’on parle à ce moment de « souverainisme ». S’il y a débat, lors du référendum français de 1992, qui porte sur la citoyenneté, c’est celui du droit de vote des citoyens des autres pays européens lors des élections municipales, et ce débat aurait plutôt d’ailleurs tendance à opposer un « nous européen » à un autre non-européen présent sur le sol européen et qui sera donc privé de ce droit. Cet aspect fait donc plutôt progresser l’intégration entre les peuples européens. Ensuite, si l’on se rapproche du présent, le principal moment négatif de désintégration européenne n’est autre que le Brexit. Mais, dans ce cadre, le vote des Britanniques s’est révélé xénophobe contre tous les étrangers, y compris les Polonais, les Français, etc. Ce n’est pas là une question de « manque d’intégration de population issue de l’immigration », telle que l’entend sans doute C. Pelluchon dans le contexte français des années 2020. En somme, s’il n’y avait eu aucun immigré extra-européen sur le sol de l’Union européenne, les Européens auraient déjà eu assez de désaccords entre eux pour s’empêcher mutuellement d’avancer, et je doute que cela soit la présence d’immigrés turcs mal intégrés en Allemagne et d’immigrés algériens mal intégrés en France qui soit la source principale des difficultés rencontrés dans les années 1990. Par ailleurs, elle néglige complètement que, si les partis d’extrême-droite sont tous hostiles à l’immigration et aussi désormais à l’Union européenne telle qu’elle fonctionne, ils finissent aussi par défendre tous une certaine idée de l’identité européenne (chrétienne). Cette identité-là de l’Europe existe aussi, et elle est plutôt favorisée par cette absence d’intégration de certains immigrés extra-européens que C. Pellluchon prend pour acquise.

Au total, notre lecture de cet ouvrage, pourtant si riche de références, nous a laissé désabusé. La montée en généralité que propose ici Corine Pelluchon nous apparait comme un échec complet. L’absence, voire même l’évitement, de toute réflexion réellement politique, au profit d’une fuite dans l’appel à une conversion des consciences, me parait d’autant plus tragique que l’heure est grave. La société politique française se situe en pleine dérive à l’extrême-droite toute, et notre brave philosophe de tendre son rameau d’olivier et de prêcher la considération universelle. Il lui faudrait plutôt commencer à argumenter de manière plus réaliste si elle veut sauver les Lumières. En particulier, je ne crois pas que replier l’extrême-droite contemporaine sur un simple revival des Anti-Lumières soit particulièrement éclairant pour la combattre.

T. Ribault, Contre la résilience

Il y a des auteurs qui ne cherchent visiblement pas à se faire des amis ou des alliés. Thierry Ribault avec son livre Contre la Résilience. A Fukushima et ailleurs (Paris : Éditions L’Echappée, 2021) est de ceux-là. C’est en effet à une radicale et savante imprécation contre la résilience, ce concept tellement à la mode en temps de pandémie, auquel le lecteur est convié. Il nous invite à pester et tempêter avec lui contre cette injonction faite aux victimes d’un accident nucléaire comme celui de Fukushima en 2011 de surmonter sans trop maugréer l’épreuve que leur envoie le destin – et plus généralement à nous révolter contre cette omniprésente obligation qui nous est faite de nous adapter à tous ces malheurs qui nous touchent. En l’espèce, tous en prennent ici pour leur grade: les gouvernements (japonais, américain, etc.), les scientifiques partisans du nucléaire civil, les spécialistes en résilience appliquée, un corps médical bien content de laisser faire les psychologues, grands maîtres en matière d’acceptation joyeuse du malheur, là où il faudrait bien plutôt convoquer des cancérologues ou des épidémiologiste, mais aussi des associations de victimes trop contentes de pouvoir positiver le malheur qui les touche dans un héroïsme de survivants volontaristes, et même presque tous les autres chercheurs ayant fait la sociologie de cette acceptation du risque nucléaire dans nos sociétés. Cette imprécation, portant sur le cas précis de l’accident du Fukushima, s’élargit de plus à l’encontre de tous ceux, partisans du progrès technologique, ou même « collapsologues » à la Pablo Servigne, qui veulent de fait préparer nos corps et surtout nos âmes à vivre avec les conséquences négatives de ce dernier.

Cette radicalité autorise parfois des raccourcis qui rebuteront plus d’un lecteur attentif, et qui peut-être en séduiront d’autres sensibles à la charge d’indignation que met l’auteur dans son propos. Cette difficulté est produite par le mélange des genres ici proposé par T. Ribault, entre le compte-rendu d’une recherche de terrain, la défense d’une thèse sur la sociologie générale de notre temps, et enfin, il faut bien s’autoriser à le dire, un pamphlet.

D’abord, ce livre est d’évidence le résultat d’une longue recherche de terrain sur l’accident nucléaire de Fukushima en 2011 de la part d’un chercheur en sciences sociales du CNRS. Cela semble comme sous-entendu pour le lecteur, dans la mesure où T. Ribault ne s’attarde guère à expliciter sa démarche, pourtant bien présente. Comme le montrent à la fois la volonté d’éclairer dans les premières pages le lecteur sur les tenants et les aboutissants de la situation décrite, des citations de personnes interrogées tout au long de l’ouvrage, et tout l’appareil critique des notes, il s’agit bien là d’une enquête de terrain sur la manière dont les autorités japonaises et internationales ont de fait encouragé une doctrine du vivre avec les conséquences de l’accident. Elles ont ainsi refusé l’évacuation de toute la partie du Japon qu’il aurait fallu évacuer pour prendre en compte le risque accru pour les personnes touchées de développer un cancer, ceci en changeant ex post la norme de risque acceptable, elles ont limité cette dernière aux zones les plus touchées, et encouragent depuis dix ans un retour dans la joie et la bonne humeur retrouvées dans ces dernières. A cette action résolue des autorités, politiques, économiques, scientifiques, médicales, pour revenir à la vie d’avant l’accident, la résilience apporte un supplément d’âme en quelque sorte. Elle prétend transformer en effet des personnes objectivement victimes du nucléaire en acteurs subjectivement maitres de leur propre sort face à ce dernier. Chacun est donc encouragé à maîtriser son risque en se faisant lui-même spécialiste de sa possible irradiation ou de celle de ses proches, et surtout à le maîtriser dans sa propre psyché. T. Ribault insiste en effet sur le fait que ces autorités pro-nucléaires japonaises et internationales cherchent à faire de la peur des conséquences de l’accident sur la santé une peur largement irrationnelle, surestimée, qu’il faut ramener à sa juste valeur par le calcul par chacun de son risque propre d’irradiation. Il faut pour elles avoir « peur de la peur » (du nucléaire). L’auteur rappelle fort à propos les ramifications internationales de toute cette affaire de manipulation des consciences, qui dépasse de loin un effet supposé de la culture japonaise, prête selon un préjugé trop répandu à tous les accommodements avec un réel difficile marqué par les tremblements de terre. Des experts français apparaissent ici dans la boucle, et T. Ribault ne se prive pas de citer aussi bien leurs noms que les polémiques auxquelles il s’est livré auparavant à leur encontre (cf. par exemple, note 85, p. 357-358). Il indique aussi que la méconnaissance des effets à moyen et long terme des irradiations sur les populations ressort d’une longue histoire d’une science qui n’a jamais vraiment été faite, tout en l’étant officiellement, mais d’une manière si parcellaire qu’il s’agit plus là d’une vaste opération de « non-science » qu’autre chose. Surtout, pour ce dernier, le traitement de l’accident de Fukushima en 2011 n’est jamais que la suite d’une longue histoire de minimisation des effets du nucléaire sur les populations depuis la fin des années 1940. L’accident de Tchernobyl en 1986 fait partie bien sûr de cette trame internationale, où toutes les autorités intéressées à la poursuite de l’aventure du nucléaire (civil et militaire) tendent à en minimiser le risque pour les populations, à le présenter justement comme un « risque » (calculable) et non pas comme une « menace » (incalculable et existentielle).

A cette trame d’une manipulation de la science et des consciences par des élites chaudes partisanes du nucléaire, T. Ribault ajoute dans le cas de Fukushima la montée en puissance d’associations citoyennes locales, qui, créées de manière indépendante des autorités japonaises, finissent par ajouter au moulin de la résilience. En effet, la critique que portent ces associations sur le manque de transparence des autorités japonaises et sur leur difficulté à s’adapter aux réalités du terrain, aboutit en fait à valider l’approche qui consiste à ne pas évacuer complètement les lieux contaminés. T. Ribault s’aperçoit ainsi que ces associations citoyennes locales, souvent très vite reconnues et valorisées par les autorités japonaises et internationales, portent une vision héroïque de la situation, qui revient à vivre (ou plutôt à mourir) avec les conséquences du nucléaire, et à ne pas le combattre en tant que tel. Autrement dit, tout ce qui consiste à cogérer avec les représentants autoproclamés des victimes un tel accident finit par s’inscrire dans la méthode générale à l’œuvre qui permet de concentrer l’attention sur les conséquences de la catastrophe, sur l’éventuel évitement de la prochaine de même nature, et jamais sur ses causes.

Ensuite, à cette enquête de terrain, dont il est vrai que T. Ribault ne s’attarde guère à en justifier la correction méthodologique, s’ajoute de fait une considération bien plus générale qui s’articule autour du rôle de la résilience dans la tenue même de nos sociétés. En effet, le succès de cette approche auprès des autorités tiendrait donc avant tout au fait qu’elle ne traite que de la manière de s’accommoder des conséquences des méfaits du nucléaire, et plus généralement de ceux du progrès technique, sans jamais de traiter les causes mêmes de ces derniers. En somme, la résilience permet de ne jamais revenir en arrière et de toujours aller de l’avant. On ne cherche plus à combattre ou abolir les causes, on est invité à s’adapter à la nouvelle réalité technique. Tout au long de l’ouvrage, la filiation avec les travaux de l’École de Francfort sur les déboires de la rationalité instrumentale, et plus encore avec la pensée de Günther Anders sur la technique, apparait comme le fil directeur de la conceptualisation proposée. La technique domine désormais l’humanité, et cette dernière est sommée de s’adapter, d’être résiliente, c’est à dire d’accepter cette nouvelle condition où il n’est pas possible de vivre sans la technique telle qu’elle est et les risques qu’elle implique. La fuite n’est pas possible, la révolte non plus, la révolution encore moins, il faut simplement trouver en soi-même les ressources mentales pour se plier à ce que la technique nous impose. L’auteur multiplie du fait de cet héritage philosophique les concepts quelque peu grandiloquents, comme « la falsification du monde », tout en nous proposant de faire preuve de non-résilience, c’est-à-dire en l’espèce a minima de fuir le plus loin possible du danger nucléaire. Sur un plan plus général, T. Ribault analyse et dénonce cette tendance montante dans nos sociétés à nous adapter psychologiquement aux catastrophes présentes et à venir, et à ne plus même se proposer d’en combattre les causes. Il faut malheureusement lui donner fortement raison sur ce point : la réaction à l’épidémie de Covid-19, qu’il évoque d’ailleurs, constitue une illustration de sa thèse. On doit s’adapter, on doit trouver des remèdes, revenir à la normalité, mais il n’y a guère pour l’instant d’action véritable sur les causes, rappelons que l’OMS propose simplement de prévoir un traité international pour lutter contre les prochaines pandémies, mais qu’elle ne s’interroge pas trop sur les causes de la présente pandémie. Il est vrai que, parmi les causes possibles (passage de l’animal à l’homme via l’élevage industriel, déstabilisation des milieux naturels, voire même recherches scientifiques ayant mal tournées, pour ne citer que celles que j’ai le plus entendues évoquer), aucune, si elle était validée, ne supposerait de laisser notre monde revenir à la normale. Sans compter bien sur les causes de la diffusion de la pandémie, comme l’interconnexion presque instantanée de toute l’humanité par les voyages aériens.

Le propos, quoique chargé d’un vocabulaire philosophique parfois abscons, rejoint en fait les conclusions de toute cette école d’historiens de l’environnement, de la pollution, de la science et de la technique appliquées à la production capitaliste (François Jarrigue, Thomas Le Roux, Jean-Baptiste Fressoz, etc.) qui ont montré que la grande opération qui a permis le déploiement de cette dernière au moment de la Révolution industrielle a consisté en une désinhibition par rapport à la prise de risque. T. Ribault retrouve ainsi l’idée que la notion même de « risque »(calculable) fait partie intrinsèque des conditions mêmes de possibilité de ce déploiement de la technique. Il retrouve aussi l’idée que la « non-science » (ce qu’on s’efforce de ne pas investiguer pour ne pas paniquer les citoyens) est bien l’autre aspect de la « science » (ce qu’on prétend savoir pour rassurer les citoyens). Cette convergence entre les travaux des historiens et ceux de ce sociologue, même s’ils n’utilisent pas exactement le même vocabulaire conceptuel, est frappante, et permet sans doute d’inscrire la résilience dans une histoire longue des dispositifs favorisant l’acceptation des effets négatifs de la technique.

Enfin, il faut bien le dire à nouveau, le livre est aussi un pamphlet, ou, pour rester neutre à son propos un essai. Sous une belle couverture, dans un livre qui constitue en soi un bel objet grâce à un éditeur attentif à ces aspects matériels et iconographiques, T. Ribault, dans une langue parfois fort enlevée, flingue à tout va tous ceux qui font leur petit ou gros business sur la résilience, en particulier toutes ces personnalités qui se sont exprimées dans l’espace public dans ce style-là au moment du début de la pandémie de Covid-19, tous ceux qui vendent aux individus ou aux entreprises des conseils en résilience. Il distingue bien aussi le fond très droitier, très cruel, de ces discours, qui sont dans le fond, une version savante, du « Marche ou crève! » bien connu, une autre manière de tenir un discours de « darwinisme social », de faire du Nietzsche de bazar (« Tout ce qui ne vous tue pas vous rend plus fort ») .

Ce mélange un peu déroutant d’une recherche de terrain, d’une approche de sociologie générale et d’un pamphlet rend la critique difficile. On se doute bien que l’auteur du pamphlet prendra très mal toute remarque un peu négative à l’égard de son brulot et qu’on sera soupçonné de parti pris en faveur de la résilience et de collaboration avec l’ennemi nucléariste. Essayons cependant.

La première, la plus classique, c’est sur le rôle qu’il assigne à la technique en elle-même. On pourrait écrire exactement le même récit en se contentant de noter que ce sont les considérations économiques et stratégiques des autorités japonaises et autres puissances nucléaires qui expliquent tout le déroulement de l’affaire. Simplement, vu ses ressources énergétiques naturelles, et sa situation géopolitique face à la Chine et à la Russie, il n’est pas question que le Japon se dénucléarise. Je doute toujours de ces grands appels dans un récit historique à un rôle autonome de la technique, alors que le fond de l’affaire se voit pourtant nettement dans le cas précis : la puissance. T. Ribault rappelle d’ailleurs lui-même que le Japon se tient au seuil de l’arme nucléaire, grâce à une installation de retraitement construite par une firme française bien connue (p. 188). Ce simple fait de raison d’État suffit à expliquer l’acharnement des autorités japonaises à conserver leur industrie nucléaire, et à nier la gravité des dommages subis par la population de Fukushima.

Par ailleurs, il me semble que l’auteur oublie toujours les Japonais non touchés par l’accident. Que se serait-il passé si le Japon s’était dénucléarisé pour la production de son énergie électrique? Peut-être que tout simplement le « mode de vie » des Japonais aurait dû radicalement changer. L’auteur semble parfois négliger le fait qu’une majorité d’une population donnée soit prête à « sacrifier » les perdants d’un tel jeu avec le feu (nucléaire), parce que, pour la plupart des gens, rien n’importe plus que le confort. C’est là à mon sens une considération plus générale: les grands accidents technologiques, aussi spectaculaires soient-ils, n’aboutissent pas vraiment à des mises en cause radicales des techniques en cause, parce que, au final, les gagnants du jeu restent majoritaires dans la société considérée. Finalement, un accident nucléaire, même majeur, ce n’est pas si différent d’un accident dans une mine de charbon ou de l’explosion d’une quelconque usine chimique : seule une minorité de la population du pays est touchée. Elle est certes bien plus large pour un accident nucléaire que pour celui dans une mine de charbon ou dans un site chimique, plus interclassiste et plus durable aussi, mais cela reste un dommage limité. Le jour où un accident technologique toucherait 100% d’une population, la réaction serait sans doute différente, mais, de fait, il n’existe pas à ma connaissance d’exemple de ce type, sauf à considérer que la civilisation technique en elle-même frappe tous les hommes d’obsolescence à terme. C’est peut-être vrai in absracto, mais, pour l’instant, certains sont toujours plus égaux que d’autres face aux conséquences négatives de la technique, il existe toujours des gens (une majorité de citoyens, une minorité de dominants ou une élite restreinte de décideurs?) pour ne pas y voir quelque mal que ce soit parce qu’ils échappent à ces conséquences et ne bénéficient que des bons aspects de cette dernière. Il y a donc toujours des Elon Musk en action, bien trop persuadés de l’innocuité de leurs actions pour que quelque chose change sur ce point. Et surtout, comme l’ont bien montré les sociologues, les historiens et les géographes, il existe une très forte disparité d’exposition aux risques liés à la civilisation industrielle.

La seconde critique que je me permets de porter est sur les solutions, sur la suite à donner à une telle imprécation. Je ne peux d’une part qu’approuver l’idée de l’auteur que « Le malheur n’est pas un mérite », et j’ai apprécié toutes les dénonciations des spécialistes de la résilience (B. Cyrulnik par exemple), de tous ces charlatans prêts à vous vendre le kit complet du « vivre son malheur dans la joie et la bonne humeur, sans ennuyer autrui par ses plaintes de surcroit ». T. Ribault nous invite à nous attaquer aux causes des accidents nucléaires, et plus généralement de l’emprise mortifère des technologies sur nos vies. Certes. En pratique, dans le cas précis de Fukushima, il encourage surtout les habitants des zones contaminées à avoir peur, à fuir vite et loin, et à surtout ne pas revenir sur leurs pas. Il s’agit avant tout de sauver sa peau, et de ne pas accepter de devenir les cobayes satisfaits et héroïques du « Des radiations, même pas mal! » . Il semble d’ailleurs que pas mal de Japonais concernés aient suivi cette ligne de conduite, malgré les injonctions inverses des autorités. Pour le reste, l’auteur nous laisse un peu seul avec le sentiment d’indignation qu’il fait lever. Bien sûr l’action politique contre le nucléaire parait une réponse.

Cependant, au niveau de critique de la civilisation fondée sur la technique auquel il se situe, la proposition de radicalité qu’il fait ici parait très abstraite. Sa réponse sur ce point dans l’entretien qu’il a accordé au Monde montre cette même limite. Surtout, il semble négliger que, du point de vue politique, il n’y a parfois rien à faire. Concrètement, si les habitants de Fukushima ou simplement une part d’entre eux avaient voulu forcer le gouvernement japonais à abandonner le nucléaire, ils auraient sans doute très mal fini, la justice japonaise n’étant pas connu pour être très libérale avec les fauteurs de trouble. Il y a des circonstances dans lesquelles les rapports de force politiques s’avèrent tellement défavorables que la lutte politique devient elle-même sacrificielle. C’est là dans le fond une autre version de la résilience, si, certes, elle fait des martyrs de la cause, n’est pas non plus tellement recommandable si l’on veut sauver la peau des individus victimes d’une catastrophe technologique. Par ailleurs, au delà de ces usages instrumentaux par les autorités de tout ce qui peut être qualifié de résilience, T. Ribault néglige la réalité humaine des arts de la résistance au malheur, de l’humour, de la dérision, du sarcasme, de ce dont il fait pourtant lui-même usage dans son ouvrage pour affronter le malheur qu’il analyse.

Au final, on peut toutefois espérer que ce livre contribuera à la délégitimation de ce concept cache-misère de résilience. Malheureusement, il y a fort à parier qu’un autre terme aux usages similaires le remplacera. En effet, les dominants n’ont pas fini d’avoir besoin du consentement à leur malheur des dominés. Les paris sont donc désormais ouverts pour deviner quel terme remplacera une déjà presque obsolète résilience.

J. Weisben et S. Hayat, Introduction à la sociohistoire des idées politiques.

Pendant que les médias et les réseaux sociaux se remplissent de bruit et de fureur autour d’une prétendue invasion de nos belles Universités françaises par la « peste intersectionnelle », le « racialisme », l’« islamo-gauchisme« , le « décolonialisme », et, bien sûr, la très redoutée « écriture inclusive » (mais, j’en oublie sans doute, n’étant pas chroniqueur au Figaro, tant cela devient un peu confus à la fin), revenons pour se reposer de tant de bêtise satisfaite d’elle-même et d’acrimonie sous testostérone à des temps politiquement plus sérieux, tout au moins par les discours qu’on y tenait. C’est ce à quoi invite le manuel de Julien Weisbein et Samuel Hayat, Introduction à la sociohistoire des idées politiques (Louvain-la-Neuve : De Boeck supérieur, 2020, 255 p.). Il nous propose en effet une traversée de trois siècles de pensée politique en Occident, de la lutte contre l’absolutisme à nos jours.

La présentation s’inscrit dans un courant dit de la « nouvelle histoire politique des idées politiques » (très bien présenté en Introduction, p.5-20). Courant qui, en 2021, n’est certes plus très nouveau au sens strict, car son acte fondateur remonte à la toute fin des années 1960, avec l’article de l’universitaire britannique, Quentin Skinner, paru originellement en 1969 en langue anglaise, « Signification et compréhension en histoire des idées » (dont on trouvera d’ailleurs la traduction de sa version de 2002, dans l’excellent choix de textes de Patrick Cerutti, Histoire de la philosophie. Idées, temporalités et contextes, Paris : Vrin, 2018, p. 215-274). Comme les deux auteurs le résument habilement dans leur introduction, cette nouvelle vision consiste à redonner de l’historicité à tous les textes (« extraire les idées politiques de leur éther »), leur redonner toute leur importance dans le cours de l’histoire (« rendre raison de la performativité des idées politiques »), et ne pas négliger comment ses idées sont produites par des producteurs d’idées et utilisées par des consommateurs d’idées eux-mêmes tous socialement situés (« réinsérer les idées politiques dans leur tissu social »). En somme, les idées politiques (les énonciations sur ce que le locuteur/scripteur perçoit comme la vie collective et ce qu’elle devrait être) ne peuvent pas être comprises sans leur redonner cet épaisseur de contexte, qui explique à quoi elles ont pu servir à un moment donné et à qui. Pour revenir à l’actualité, un historien des idées politiques aura sans doute beau jeu dans quelques années d’expliquer que tout ce déferlement de boue sur nos têtes d’Universitaires décrétés mal-pensants précéda d’un an la victoire de Marine Le Pen à la Présidentielle de 2022 ou la réélection de justesse d’Emmanuel Macron à la Présidence sur une ligne très droitière. Bien sûr, pour nous, c’est évident. Avec le recul du temps, le contexte et l’usage des idées politiques se perdent dans les brumes de la mémoire, et c’est le rôle de cette « nouvelle histoire des idées » de nous les rappeler.

Mais le processus ne s’arrête pas là: les idées politiques naissent et se déploient certes dans une configuration sociohistorique, mais une partie d’entre elles survivent à ce contexte d’énonciation. Elles deviennent ce qu’on appelle des idéologies, qui s’accumulent au fil des siècles. La tâche que le présent manuel s’assigne consiste à expliquer la naissance des grandes idéologies qui ont régné et/ou règnent encore en Occident. Il entend ainsi permettre à ses lecteurs de mieux s’orienter dans ce vaste fatras issu de l’histoire. Les chapitres s’enchainent de fait dans une continuité historique qui permet de comprendre qu’une idéologie peut être un temps dans une opposition à un pouvoir institué et contribue donc à le dés-instituer (comme le libéralisme contre les royautés de droit divin, cf. chapitre 1, Des lumières aux révolutions bourgeoises: le libéralisme, p.21-42), et, dans un autre temps, devenir le discours de légitimation d’un pouvoir institué (comme le libéralisme au service des démocraties libérales/représentatives, cf. chapitre 4, De la subversion au conservatisme : le libéralisme au pouvoir, p.79-100). Même processus pour le socialisme, auquel plusieurs (très bons) chapitres sont consacrés (chapitre 5, Penser la société industrielle: le socialisme entre utopie et science, p.101-122, chapitre 7, Représenter la classe ouvrière : les socialismes après Marx, p. 145-167, chapitre 9, La soviétisation du marxisme: le communisme d’État, p. 181-194, chapitre 10, De la démocratie libérale au compromis social-démocrate, p. 195-213). Le lecteur trouvera aussi présenté dans cet ouvrage le « républicanisme » (chapitre 2, La redécouverte d’une tradition antique : le républicanisme, p.43-61) (qui rappellera au lecteur que ce dernier n’a décidément pas grand chose à voir avec le prurit « républicain » de la France contemporaine), le conservatisme (chapitre 3, Le refus de la modernité politique : le conservatisme, p. 63-78), le nationalisme (chapitre 6, Représenter et mobiliser la nation : le nationalisme, p. 123-144), le fascisme (chapitre 8, Totaliser la nation et l’État: fascisme et national-socialisme, p. 169-180), et le néo-libéralisme (chapitre 11, La dernière idéologie? Le néolibéralisme et ses contestations, p. 215-238).

La présentation m’a paru généralement claire, pédagogique, et concise. Le manuel tient bien son pari d’initier le lecteur à la « nouvelle histoire des idées politiques ». Il n’est pas cependant sans susciter des interrogations de ma part.

En effet, la première grande surprise que j’ai eu en le lisant, c’est de n’y trouver aucun chapitre consacré à l’idéologie démocrate-chrétienne. Le rôle de la religion (catholique) est cité dans le cadre du chapitre consacré au conservatisme (p. 69-70), en citant quelques grands noms (Bonald, Maistre, Chateaubriand, Lammenais), et l’on indique bien qu’il y a « une contestation récurrente par l’Église et les penseurs catholiques, tout au long des XIXe et XXe siècles, des prétentions des normes laïques à fonder un ordre civique durable (…) » (p. 70). On en restera cependant là pour tout le reste de l’ouvrage. Cette lacune parait d’autant plus dommageable que ce même chapitre 3 explique le déclin politique du conservatisme (contre-révolutionnaire) par son enfermement (social) dans l’aristocratie (p. 72-77). Or, si ce constat est sans doute vrai pour le conservatisme des « Ultras » de la Restauration et leurs successeurs, il est totalement faux si l’on considère la montée en puissance de l’idéologie démocrate-chrétienne, que ce soit comme corpus doctrinal (penseurs catholiques et Encycliques) ou comme force politique (cléricale ou laïque), qui, justement, a réussi à éviter cet enfermement, et enfin comme régime politique ou légitimation d’un régime. Cet oubli correspond sans soute au caractère très franco-français de la perspective adopté par les auteurs. Du point de vue de l’histoire politique européenne des deux derniers siècles, la montée en puissance de la démocratie-chrétienne (en concurrence frontale avec le socialisme athée et le libéralisme voltairien) entre les années 1840 et la fin des années 1940 (où elle prend le pouvoir dans la plupart des pays démocratiques de l’ouest de l’Europe) ne doit pas être oublié – sans oublier les versions très droitières de la formule, comme le « salazarisme » au Portugal (1926-1974) ou le régime de Monseigneur Tiso en Slovaquie (1938-1944). Il est d’ailleurs piquant, de ce point de vue « clérical », de s’apercevoir qu’un éditeur, situé à Louvain-la-Neuve, en Belgique, ait accepté de publier un ouvrage de sociohistoire des idées avec un tel oubli qui vous ferait pourtant aisément recaler en France même au CAPES d’histoire (enfin, celui avant l’ère Blanquer, celui où il fallait avoir des connaissances historiques et non pas réciter son catéchisme « républicain »). Ce manque me parait d’autant plus dommageable que le principe de sélection des idéologies ici présentées est qu’elles ont donné lieu à la mise en cause ou à la formation d’un régime politique ou d’un ordre sociohistorique particulier (le « champ politique » qui détermine la conquête du pouvoir d’État par un groupe particulier, cf. Encadré 5, p. 17) – principe de sélection parfaitement défendable par ailleurs.

Les auteurs sont sans doute ainsi fondés de ce dernier point de vue à ignorer dans leur présentation, qui se veut réduite à l’essentiel, le féminisme, l’écologisme, le tiers-mondisme, l’anti-spécisme, etc. parce qu’en Occident même, jusqu’ici, aucun régime politique ne peut être dit avoir été radicalement mis en cause par l’une ou l’autre de ces idéologies et parce qu’aucun régime n’a été globalement fondé jusqu’alors sur ces idées. Par contre, cette règle ne peut valoir pour tout cet univers démocrate-chrétien ici (presque) complètement absent. Il est vrai que la France se trouve être à la fois le berceau de ces idées (au moins dans le cadre catholique) et le pays où l’incarnation partisane de ces dernières, le Mouvement républicain populaire (MRP), fut incapable de se maintenir à un étiage électoral élevé tout au long des années d’après guerre (contrairement à la DC italienne, et bien sûr à la CDU-CSU allemande). Nous ferons toutefois remarquer à nos deux jeunes collègues, sans doute bien plus à gauche idéologiquement que nous ne le sommes, que le journal La Croix, le Secours catholique, la Fondation Abbé Pierre et la CFDT (pour ne pas parler de la CFTC) existent toujours, que le monde catholique et ses diverses incarnations politiques, comme l’Abbé Pierre, Mauriac ou même le Général De Gaulle, ne peuvent pas être oubliées si l’on veut présenter aux étudiants la sociohistoire des idées politiques chez la « fille aînée de l’Église ». Comment comprendre les luttes autours de l’affaire Dreyfus et une bonne part de l’antisémitisme français sans cet aspect catholique?

Le second point d’étonnement qui m’a étonné pour un manuel paru en 2020, c’est effectivement le traitement très réduit offert aux idéologies politiques qui se sont affirmées dans le second vingtième siècle, comme le féminisme et l’écologisme. Cette lacune, justifiée certes dès l’introduction par la présentation d’idéologie comme critique ou appui global d’un régime politique, me parait d’autant plus dommageable qu’elle offre une lecture très partielle de l’actuelle domination du néo-libéralisme. Il est ici présenté surtout comme une réponse des libéraux à la crise du libéralisme dans les années de l’entre deux-guerres qui finit par triompher du compromis social-démocrate à la faveur des difficultés de l’État-providence. Il faudrait ajouter que ce courant, le Thatchérisme pour bien me faire comprendre, comprend aussi une coloration proprement réactionnaire par rapport aux mouvements sociaux des années 1960-1970. Quand un N. Sarkozy fait remonter l’origine de tout les maux de la France à « 1968 », en s’inspirant entre autre d’un livre de Luc Ferry et Alain Renaut (La pensée 68. Essai sur l’anti-humanisme contemporain, 1985), il rappelle bien l’aspect proprement réactionnaire du néo-libéralisme contemporain. L’offense faite au « Parti de l’ordre » par tous les chevelus et toutes les chevelues « interdisant d’interdire » dans ces années-là n’est pas prête d’être oubliée par les partisans de ce camp, et ce que nous vivons correspond largement à cette immense soif de revanche. Les projets d’émancipation tout azimuts des années 1960 continuent à se payer dans une soif de réaction apparemment inextinguible dans le camp d’en face.

Le troisième point d’étonnement m’est apparu dans le côté exclusivement occidental du récit ici présenté. Pour un livre paru en 2020 (et pas en 1990), cela irait désormais peut-être mieux en le disant. Il faudrait donc intituler ce livre pour sa prochaine édition, Introduction à la sociohistoire des idées politiques occidentales (1500-2025). Bien sûr, les deux auteurs ne sauraient être omniscients, personne ne peut l’être, mais il faut au moins reconnaître dans quel cadre l’on s’inscrit, un cadre somme toute limité à l’Occident (au sens large). Or, pour les étudiants d’aujourd’hui, il serait peut-être bon de dé-provincialiser leur regard. Ne faudrait-il pas du coup introduire un chapitre sur l’Islam politique? Sur le nationalisme des dominés extra-européens? Voire sur la « théologie de la libération » ou les théories de la « Terre-Mère »? Et de ne pas oublier peut-être le « néo-confucianisme » des actuels dirigeants de la République populaire de Chine? Toutes ces idéologies extra-occidentales ont elles aussi leur sociohistoire, et, de plus en plus, ces diverses sociohistoires-là se mêlent à la nôtre, cela vaut aussi bien pour l’Institut Confucius installé à dessein dans une ville universitaire que pour la mosquée d’inspiration « frériste » que, peut-être, on y trouvera aussi. Voilà d’ailleurs peut-être une autre explication de cette furia réactionnaire des temps actuels qui s’abat sur nos têtes : l’Occident doit faire avec les Autres, y compris dans ses propres murs. Et nous universitaires avons le malheur de le faire remarquer.

Quoi qu’il en soit de ces manques – tout à fait logiques pour deux d’entre eux -, au total, ce manuel sera bien utile à nos étudiants, et qui sait, les prochaines éditions répondront à mes objections. (Ce qui supposera d’obliger l’éditeur à admettre plus de pages à l’impression, car rien de ce qui y est déjà présent ne doit être omis.)

« Vous n’avez pas le monopole de la haine. »

Là visiblement, avec la discussion de la loi dite sur le « séparatisme » (pour utiliser la pratique journalistique qui s’est imposée), nous venons d’entrer dans une nouvelle dimension des bouleversements politiques français.

A quoi assiste-t-on sinon en effet à un magnifique exercice d’union de toutes les droites? Qui peut encore douter qu’en cas de victoire à la Présidentielle de 2022, Marine Le Pen n’aura aucun mal à constituer une majorité parlementaire entre ses troupes, l’immense majorité des LR et même sans doute quelques LREM ayant su trahir au bon moment? Il leur suffira juste de se répartir le butin. Le débat entre le Ministre de l’Intérieur actuel, Gérard Darmanin, et la cheffe du RN, Marine Le Pen, aura constitué une illustration parfaite de cette concurrence pour occuper cet espace très à droite où chacun croit déceler la clé de la victoire à la Présidentielle.

La loi est proposée par la majorité LREM/MODEM, mais aussi bien la plupart des élus LR que les rares élus RN de l’AN sont prêts à l’amender pour qu’elle aille encore plus loin dans ses aspects répressifs. Or cette loi, de l’aveu même de ses promoteurs, ne combat qu’un seul ennemi : les islamismes, bien distingués d’ailleurs pour l’occasion du terrorisme proprement dit. C’est tellement cousu de fil tricolore que personne ne fait plus vraiment semblant. La loi n’est pas officiellement une loi exclusivement contre les islamismes, uniquement pour ne pas donner prise à une accusation de cibler explicitement une religion et certains de ses pratiquants (puisqu’il n’est guère possible de nier que, pour être islamiste, il faut se revendiquer de son appartenance à une forme ou l’autre de l’Islam), ce qui peut-être pourrait choquer le Conseil constitutionnel, voire la Cour européenne des Droits de l’Homme.

Cette hypocrisie ne trompe donc personne. Mais cette manière de procéder en généralisant à tout le monde des restrictions, contrôles, surveillances, etc. au nom du renforcement des « principes républicains » constitue une porte grande ouverte à tous les usages liberticides qu’ une future majorité voudra faire de cette loi contre n’importe quelle forme d’expression de la société civile, religieuse ou autre, qui ne soit pas compatible avec ce que le pouvoir du moment entendra alors sous le terme de « valeurs de la République ». Les autorités des différents cultes ne se s’y sont pas trompés. Les protestants en particulier ont été les premiers à comprendre le piège dans lequel les libertés religieuses sont en passe de tomber. Il est vrai qu’ils y ont été fortement aidés par le fait que le Ministre de l’intérieur s’en est pris aux protestants évangéliques pour essayer de faire croire que la loi ne viserait pas seulement certains musulmans.

Avec la discussion de cette loi, nous assistons de fait à une union profane des droites par l’affaiblissement de trois traditions politiques de ces mêmes droites : l’anti-républicanisme, la référence au catholicisme et le libéralisme politique, et par l’affirmation de deux tendances au sein de ces mêmes droites : l’adoption du matérialisme vulgaire comme référence et le déni de réalité (sociale) comme doctrine.

Un premier point à constater est en effet qu’en 2020, toutes les droites, y compris le Rassemblement National (RN), tissent des louanges à longueur de temps à « la République ». Elle fut pourtant pour une partie de leurs ancêtres politiques, « la Gueuse ». Surtout la dernière expérience de gouvernement très à droite qu’a connu notre pays se fit au nom d’un « État français », qui ne se revendiquait pas vraiment des acquis républicains et libéraux des années 1870-1940, et qui avait changé la devise du régime en « Travail, famille, patrie » à défaut de pouvoir statuer sur la nature exacte de ce dernier. De fait, il ne devrait pas échapper à grand monde à ce stade que le même mot de République a été utilisé il y a deux siècles par les partisans des libertés (publiques, syndicales, religieuses, etc.) et du pluralisme (politique, religieux, social, etc.) et qu’il est maintenant monopolisé dans le débat public par des politiciens qui veulent diminuer en son nom les libertés et le pluralisme au nom d’une menace existentielle « à la Houellebecq » pesant sur le pays des Droits de l’Homme. La « Soumission » menace dans nos quartiers, donc supprimons des libertés à foison, telle est en résumé la doctrine actuelle de nos politiciens. Je ne suis pas sûr que le mot en sorte grandit. Personnellement, j’ai comme une petite nausée à entendre ce beau mot de République, si chargé d’histoire, ainsi employé à contre-emploi. Mais sans doute suis-je dans le fond un conservateur dans l’âme, qui n’aime guère voir ainsi le sens des mots changer. OK, I am a Boomer, I am so vintage now.

Le second point à constater, c’est l‘effacement de la référence catholique. En effet, avec toutes ces propositions visant à mieux contrôler la pratique religieuse de certains croyants (les musulmans, what else?), nous voilà dans une situation où toutes les religions, y compris le catholicisme, pourraient tomber sous le coup de la loi. Qui peut-on trouver en effet de plus critique des « valeurs de la République » que les catholiques de la « Manif pour tous »? En effet, à leurs yeux, comment les législateurs républicains ont-ils pu oser aller à l’encontre de la loi divine et de la loi naturelle qui veut que le mariage soit l’union d’un homme et d’une femme? De fait, c’est l’idée même de liberté religieuse, voire de liberté de conscience, qui semble désormais complètement échapper à tous ces députés des droites, qui, avec tous leurs amendements, font parler leur (absence de) cœur. La France Insoumise (FI) l’a bien compris d’ailleurs. Pour mettre les partisans de cette loi devant leurs contradictions, elle multiplie de son côté les amendements « bouffeurs de curé », en proposant par exemple de supprimer le régime concordataire en Alsace-Moselle ou de défaire les compromis passés autour de la « Question scolaire » au cours des deux derniers siècles au profit d’une vision étatisée de l’enseignement. Cette porte ainsi grande ouverte à une répression de toutes les religions et croyances devrait faire réagir. Or, visiblement, ce genre de considérations ne fait plus désormais ni chaud ni froid aux quatre partis de droite (RN, LR, LREM et MODEM) qui sont d’accord désormais sur l’essentiel, à savoir sur l’objectif d’éradication de l’islamisme – sans compter le PS, le PCF et la FI qui ne sont guère sur une ligne si différente au nom de leur vieux fond laïcard commun. Ce dernier doit primer sur toute autre considération, même si tous ces partis de droite et d’extrême-droite s’accusent mutuellement, soit d’impéritie, soit d’extrémisme, dans les moyens choisis pour y parvenir. Il est vrai que tous légifèrent en partant du principe que ces restrictions de liberté concerneront en pratique d’autres personnes que leurs propres électeurs, et qu’en fait pour ce qui reste de la religion majoritaire traditionnelle du pays (le catholicisme) rien ne changera.

Le troisième point à constater, c’est l’écroulement en cours de la référence au libéralisme (politique). Cette majorité issue d’une confrontation au second tour entre la candidate de l’extrême-droite et celui de l’extrême-centre montre à mesure que les mois et les années passent son profond mépris pour les libertés telles que pensées et mises en œuvre par la tradition libérale du XIXe siècle. La censure presque intégrale de la « loi Avia » par le Conseil constitutionnel et l’absence totale de remise en cause au sein de LREM à la suite de cette dernière resteront comme le symbole de ce changement d’époque. Cette loi contre « le séparatisme » vise certes d’abord les pratiquants trop zélés d’une religion, mais elle s’inscrit bien sûr dans un cadre plus vaste de restrictions des libertés. La lutte contre le terrorisme avait déjà ouvert les vannes, mais toute contestation de l’ordre social en vigueur semble devoir être à terme, criminalisée, censurée. Les partisans de ces restrictions des libertés de tous au nom des « valeurs de la République » le font sans aucune retenue, car ils sont bien persuadés qu’ils ne seront jamais eux-mêmes dans l’opposition, et qu’ils n’auront jamais eux-mêmes à subir les effets de leurs propres lois liberticides. Ils n’ont certes pas tort du point de ce que l’on peut savoir en ce début de 2021 des rapport de force électoraux dans le cadre de cette longue agonie de la Ve République comme démocratie libérale. Autant une arrivée au pouvoir de l’extrême-droite, qui ne gênera guère le reste des droites (comme le débat entre le Ministre de l’Intérieur et Marine Le Pen l’a montré), est désormais de l’ordre du pensable et du probable, autant celle d’une (vraie) gauche ou des (vrais) écologistes apparait de plus en plus comme une possibilité, toujours légale certes, mais rendu impossible en pratique par les divisions de ce camp et l’absence d’un leader reconnu en son sein. En tout cas, malgré tout le discours des LREM ou des LR qui fait de Mélenchon un Chavez en puissance, assoifé du sang de la bourgeoisie, les droites ne craignent pas de mettre dans la législation du pays tout ce qui permettrait à un Mélenchon ou quelque autre gauchiste/écologiste devenu Président de la République et appuyé par une majorité parlementaire d’installer une République sociale/écologique en réprimant durement les forces réactionnaires qui auraient l’outrecuidance de s’opposer à « la République » (encore!). Cette asymétrie est sans doute à tenir à l’esprit pour comprendre cette débauche de restrictions. Nos droites ont visiblement oublié cet aspect constitutif de tout régime libéral. Parfois, il y existe des alternances, et l’on peut y occuper chacun à son tour la place d’opposant, donc méfiance, méfiance, sur ce que le pouvoir du moment est autorisé à faire aux opposants. De fait, dans notre République, tout ce qui restera bientôt comme droit d’opposition au simple citoyen, ce sera son droit de vote – car, pour l’heure, sans vote, personne ne sait légitimer une dictature dans une ancienne démocratie. Tout le reste sera criminalisé, ou simplement ignoré. Et l’on se gaussera pourtant de ce qui se passe en Hongrie et en Pologne. La convergence en cours devrait pourtant nous alerter.

Cet affaiblissement des vieilles références des droites laisse place à deux tendances, certes visibles depuis des décennies, mais désormais exprimées crûment.

D’une part, l’affirmation d’un matérialisme au sens le plus vulgaire du terme. Certains à propos de la discussion de la loi sur le séparatisme ont pu parler d’athéisme d’État. C’est à mon avis plus grave encore : le vieil athéisme d’État (communiste ou rationaliste) était fondé sur une idée du destin de l’Humanité et de son émancipation par la Science des ténèbres de la religion ou de la superstition. Il y avait en quelque sorte un côté fort religieux dans cet athéisme, une spiritualité chassait l’autre. Comme nos députés, tout particulièrement les députés LREM issus du secteur privé, sont pour la plupart des gens qui sont mus par le carriérisme le plus élémentaire et ont, comme l’ont montré les débats sur la loi de réforme de la recherche, autant d’amour de la Science (désintéressée) qu’il est possible d’en avoir quand on pense 100% business plan, mon pari est qu’en réalité, ces élus ne peuvent même pas comprendre que des personnes aient des valeurs, convictions, indignations, etc. qui aillent au delà du simple prendre et avoir. Ces boutiquiers pourtant diplômés des meilleures écoles, ces hommes et femmes unidimensionnels au sens le plus fort du terme, ignorent toute référence morale ou philosophique allant au delà de l’utilité immédiate du profit, et surtout de leur profit propre. Ce n’est pas exactement ce que des libéraux comme Benjamin Constant entendaient promouvoir par l’octroi de libertés individuelles et politiques. Vu les circonstances sanitaires, on pourrait appeler cela le « théorème Sanofi » qui domine nos élites actuelles. Il n’est alors pas étonnant que ces gens ne comprennent pas l’importance de la spiritualité dans la vie humaine – sauf, éventuellement, comme escroquerie rémunératrice qu’ils croient déceler chez autrui. Des fins dernières en somme, ils ne sauraient même comprendre que, pour certains êtres humains, elles existent comme préoccupation. Les quelques extraits de la rencontre entre des jeunes issus d’une fédération de centres sociaux et de la secrétaire d’État à la jeunesse, qui ont été diffusés par les médias, resteront ainsi comme le témoignage de cette incompréhension profonde: ces jeunes, visiblement issus des banlieues populaires, admettaient les différences religieuses ou philosophiques entre eux, et leur donnaient un sens positif à travers le terme de « respect ». Pire encore, certains d’entre eux soulignaient les aspects pacifistes des messages religieux, à l’encontre de notre hymne national (qui, comme ils l’ont appris dans leurs cours d’histoire, est effectivement au départ un hymne guerrier). Face à cette réalité, la secrétaire d’État donnait l’impression, pour le coup, d’avoir vu le Diable en personne. Pourtant, ce n’est pas là une information très nouvelle : même si la population française apparait comme l’une des plus détachées des religions qui soit au monde (d’après les sondages), le phénomène de la religiosité n’a pas disparu complètement, y compris chez les jeunes. (Il faudra aussi l’avertir à l’occasion qu’il existe encore des scouts de diverses obédiences religieuses. J’en ai croisé récemment dans ma rue. Il me semble qu’ils avaient ce qui ressemblait fort à une croix sur leur uniforme. ) Du coup, face à tant d’incompréhension du phénomène religieux, il est fort à parier que les islamistes les plus clairvoyants et surtout les plus radicaux se réjouissent de toutes ces restrictions qui vont faire en France de leur forme toute particulière d’Islam un martyre pour le coup bienvenu. Toutes ces difficultés que la nouvelle loi entend mettre à leur pratique, prosélytisme, organisation, sociabilité, etc. va sans doute leur donner l’aura du martyre pour la vrai foi. Ils pourront donc se présenter en victimes d’un État français « islamophobe ». Et, probablement, l’obligation de discrétion qu’on leur fait ainsi, en pouvant dissoudre toutes les associations proches des plus radicaux d’entre eux, ne va pas faciliter la tâche des services de police dans leur surveillance. (Pour mémoire, à ma connaissance, aucune politique anti-religieuse n’a jamais vraiment réussi à éradiquer une religion dans une population donnée, sauf à recourir comme ultima ratio à des pratiques aux tendances quelque peu génocidaires, ce qui évidemment résout le problème. C’est sûr que les Dragonnades de notre cher Louis le Quatorzième ont eu quelque efficacité sur les parpaillots, tout au moins pendant un siècle. Par ailleurs, ce sont souvent les politiques de conversion à une autre religion qui s’avèrent les plus efficaces à long terme, comme pour les Tchèques re-convertis manu militari au catholicisme par les missionnaires jésuites après la défaite de la Montagne Blanche.) La vraie question que nos élus auraient dû se poser est: non pas comment les islamistes attirent à eux les fidélités (en pénétrant la vie associative ou les associations sportives par exemple), mais pourquoi ont-ils du succès? A quelle demande de la part des personnes qu’ils mobilisent répondent-ils? J’ai bien peur que nos gouvernants y donnent au mieux une réponse matérialiste, en luttant contre les discriminations, pour permettre à chacun (dans les populations discriminées) de devenir un producteur/consommateur satisfait, sans voir que le fait religieux n’est pas réductible à une simple frustration que l’achat d’une télévision grand écran ou un voyage all inclusive en Thaïlande dissiperait.

D’autre part, la discussion de cette loi sur le séparatisme me semble témoigner d’un refus des droites de voir la réalité sociologique du pays. Désolé, chers gens de toutes les droites, la France a connu des nombreuses vagues d’immigration depuis des décennies, et il se trouve qu’une partie de cette dernière n’a pas hérité de l’une ou l’autre religion chrétienne ou que l’autre partie n’a pas hérité de la même couleur de peau que les habitants de la France métropolitaine avant 1900, ou même les deux. C’est un fait. Sous la référence à la « République », s’opère une vaste opération de déni. Les victimes collatérales de ce déni sont, comme le lecteur le sait sans doute, les universitaires pratiquant les sciences sociales accusés d’être infiltrés par une horde d’« islamo-gauchistes », de« racialistes », d’« indigénistes », de « décolonialistes », de se livrer aux joies perverses de l’« intersectionnalité », et j’en oublie sans doute. Ah oui, j’oubliais, très important, nous sommes infiltrés par la pensée américaine. (L’anti-américanisme français, ce long récit interminable.) Sous ce florilège d’accusations, que diffusent d’ailleurs certains universitaires se sentant submergés par cette vague de nouveautés, le refus de voir la nouvelle complexité de la société française actuelle me parait tristement évident. Le plus étrange à mes yeux est de voir ces dénonciations se contredire largement elles-mêmes: en effet, les mêmes qui alertent sur le danger de l’islamisme sur notre sol et le lient à la présence d’une immigration venue de pays majoritairement musulmans ont tendance à refuser que le fait musulman soit pris en compte par la sociologie de la France contemporaine. Le musulman les intéresse dans les potentialités islamistes ou terroristes qu’il porte (naturellement?) en lui, beaucoup moins en tant que citoyen français ou résident légal se sentant éventuellement discriminé pour son accès à l’emploi ou au logement. Des Gilles Kepel, Hugo Micheron ou Bernard Rougier, autant de chercheurs alertant sur la pénétration des formes les plus extrêmes de l’islamisme sur le territoire français, que font-ils sinon de l’intersectionnalité à l’insu de leur plein gré, et certes en lui donnant un sens politique complètement différent de celui que lui donnent certains partisans affichés de cette approche? Pas en parlant de victimes, mais en repérant des subversifs. Quand j’entends l’un d’entre eux lors d’une émission de France-Inter à laquelle il était invité proposer de relancer les études d’arabe à l’Université pour mieux saisir le phénomène islamiste, ne bat-il pas en brèche les « valeurs de la République » en soulignant que, en France, tout ce qui peut importer pour comprendre la société telle qu’elle est ne se passe pas nécessairement exclusivement en français? Pour habiter un quartier où cette même langue arabe est souvent pratiquée par des passants, je ne saurais entièrement lui donner tort. Au fond, les fanatiques de l’universalisme républicain, qui refusent de voir toute la complexité du social contemporain, nous renvoient à un homme abstrait dont toute la sociologie – qu’elle soit progressiste ou conservatrice dans son orientation politique – a démenti l’existence depuis plus de deux siècles.

J’ai du coup le soupçon que cet immense déballage de haine contre une grande partie des sciences sociales, et particulièrement de la sociologie, tient au fait que, du côté du « Parti de l’ordre », dé-catholicisé, il existe désormais un manque en matière de légitimation de l’ordre social existant. Il a dû abandonner le principe de hiérarchie naturelle entre les êtres humains (qui faisait partie du bagage conservateur), et il a dû se rallier au principe égalitaire et au principe méritocratique. On peut s’en féliciter. Mais la contrepartie de cette acceptation, c’est que, lorsqu’il reste dans la société française des inégalités difficiles à justifier en bonne raison, il faudrait en principe les réduire. Or que font la plupart des sociologues, ces gêneurs, ces empêcheurs de dominer en rond? Sinon démontrer par a+b qu’il reste des inégalités non fondées en raison, sinon expliquer les mécanismes, parfois tout simples, parfois fort complexes, qui, malgré (voire grâce à) l’égalité formelle et la méritocratie, recréent sans cesse de l’inégalité? Cette contradiction n’est pas nouvelle (Marx en parlait déjà) entre égalité formelle et égalité réelle, mais elle devient sans doute de plus en plus violente, difficile à assumer, à mesure que la référence (surnaturelle) à une priorité des uns sur les autres devient moins crédible, moins légitimée par un grand récit (religieux, civilisationnel, ou national) et qu’il n’y a donc plus de raison vraiment dicible pour que le « mâle blanc hétérosexuel » (pour causer à la manière de Zemmour ou de nos collègues partis en croisade contre le décolonialisme) soit en haut de la hiérarchie des êtres humains. Le mot de République et l’appel à l’universalisme républicain semblent alors devenir le totem ultime qui permet de justifier sans trop argumenter vraiment cette supériorité. (Cette attitude tranche d’ailleurs avec la filiation fasciste du XXe siècle, pour laquelle la supériorité des uns sur les autres allait de soi et pouvait se dire clairement. Rome ou Germanie éternelles. Il y avait une hiérarchie naturelle entre les individus, les sexes, les groupes sociaux, les nations, les civilisations. )

Pour finir une question se pose, pourquoi en 2021 les partis de droite et d’extrême-droite se battent-ils pour s’attribuer avec tant de hargne ce « monopole de la haine »? Comment est-on passé de la bataille pour le « monopole du cœur » qui opposait le droite et la gauche dans les années 1970 à ce débat politique où tout l’espace politique semble rempli par cette « Question musulmane »? Fait d’autant plus frappant que nous sommes en plein pandémie, et que, pour le coup, le lien entre Islam, islamisme et pandémie parait fort difficile à construire, même pour l’esprit le plus chafouin. Pourquoi ne semble-t-on plus se battre que pour les faveurs des électeurs qui ne pensent qu’à « écraser l’infâme »? Sont-ils donc tous persuadés qu’en 2022 n’iront voter à la Présidentielle que des électeurs majoritairement satisfaits de toute ce barouf fait autour d’une République qui se défend contre la Soumission?

Il est vrai que, pour l’instant, faute d’une gauche unie et face à des LR confits dans le néo-libéralisme austéritaire à la Larcher, les électeurs qui rêvent de discuter d’autre chose que de s’offusquer de l’évitement des cours de natation par les trop pudiques jeunes filles des quartiers risquent bien de devoir se contenter de ce spectacle-là.

Tout va très bien, Madame la Marquise, il faut que je vous dise…

Le lecteur de ce blog aura facilement constaté que mes interventions s’y font bien rare. Désolé pour celles et ceux qui en apprécient le contenu. Il se trouve que le semestre dernier, presque entièrement « en distanciel », fut plutôt épuisant . J’en suis sorti bien rincé, étonné moi-même d’être rincé à ce point, et je me remets à peine que, déjà, il faut ré-attaquer pour un autre semestre tout aussi folklorique visiblement. Le « démerdentiel«  (inspiré par le bon vieux « système D » à la française) va continuer de plus belle.

De fait, les annonces en date du 21 janvier du Président de la République sur la réouverture des universités « à 20% de la jauge » et « un jour par semaine pour tous les étudiants » m’ont mis en rogne. Dans une rogne noire. Je n’attends certes bien sûr plus rien, et cela depuis fort longtemps, de cette équipe de gouvernants à l’amateurisme hautement revendiqué, mais leur capacité à se montrer en dessous de tout me parait de plus en plus hors concours – enfin passons… Boris Johnson n’est évidemment pas mal non plus dans le genre.

J’avais déjà trouvé que la mauvaise préparation de l’arrivée des vaccins – pourtant attendue par eux comme l’arme fatale contre la pandémie – était presque incroyable, hallucinante, bien digne d’une blague à la Gorafi. Comment peut-on ne pas avoir réfléchi, dès la fin du printemps dernier, à cette vaccination de masse, ne pas l’avoir organisée dès l’automne dans les moindres détails, et arriver au pied du mur apparemment bien peu préparé à ce qu’on annonce soi-même depuis des mois comme la solution? Il est vrai qu’on a payé à cet effet des consultants pour réfléchir sur le dit sujet, avec le beau résultat que l’on sait. Cela mériterait remboursement des sommes payées, tant les conseils de ces derniers ont dû être visiblement d’une bien haute tenue. On n’a pas non plus pensé à la production du dit vaccin qui a été laissée aux bons soins de braves capitalistes à l’efficience évidente, et nous voilà d’un bout à l’autre de l’Europe face à des pénuries de doses de vaccins.

Mais, là, annoncer une mesure aussi vague et prometteuse aux étudiants qu’un droit pour tous les étudiants à avoir partout un jour de cours « en présentiel » par semaine, sans dépasser toutefois la jauge de 20% de présence globale dans les locaux par rapport aux effectifs normaux des établissements concernés, et cela à la toute dernière minute, au moment même de la rentrée scolaire du second semestre universitaire, c’est vraiment le pompon. Le tout bien sûr, noblesse oblige (« Nous sommes la France! »), sans annoncer le moindre début de commencement de moyens conséquents de quelque nature que ce soit (locaux, enseignants, administratifs, matériel informatique, etc.) pour faire face à cette nouvelle contrainte de toute dernière minute (déjà l’organisation des TD en demi-jauge pour les premières années, annoncé in extremis le 19 décembre, n’était pas des plus facile à mettre en place).

A ce stade, je me demande si Emmanuel Macron ne veut pas simplement tester la servilité des dirigeants des universités et s’assurer de leur loyauté jusqu’au bout à sa personne. On leur demande quelque chose qui s’annonce comme du grand n’importe quoi pédagogique, et on observe ensuite avec le plaisir sadique d’un dirigeant nord-coréen s’ils obtempèrent. On vérifie ainsi sur pièces jusqu’à quel point ils feront preuve de courtisanerie pour ne pas dire plus, prêts à faire bon marché de cette piétaille que représentent les responsables de diplômes et autres enseignants de base – dont il est vrai que bien peu se reconnaissent encore dans le macronisme en l’an 2021. (Un universitaire de base qui serait encore macroniste en 2021 après la loi scélérate sur l’avenir de la recherche votée en pleine pandémie, c’est en effet devenu une rareté à sortir seulement un jour de visite ministérielle dans les locaux, une fois éloignés tous les autres à grand renfort de forces de l’ordre.) Il semble que, déjà, à l’heure où j’écris, certains présidents d’Université parmi les plus obséquieux ont signifié à sa Majesté qu’ils étaient prêts à travailler en direction du Roi Ubu jusqu’à ce que mort des universitaires (consciencieux) de tous rangs et conditions s’en suive par épuisement, exaspération ou Covid-19 au choix.

Je ne nie certes pas que les étudiants souffrent (comme leurs enseignants d’ailleurs, moi y compris) de la situation d’un enseignement dégradé à distance, qu’ils se sentent bien isolés, etc., mais j’aimerais constater aussi un peu de cohérence dans la stratégie du pouvoir face à la pandémie.

D’une part, l’ensemble de la population française est actuellement soumise en métropole à un « couvre-feu » à 18h00, les discothèques, bars, restaurants, lieux de spectacle, salles de sport, etc. sont fermés sine die depuis quelques mois, les stations de ski sont priées de ne pas ouvrir leurs remontées mécaniques pour la meilleure partie de la saison hivernale, les conseils sur les masques à porter se font plus contraignants, les frontières sont de plus en plus fermées, etc., et, d’autre part, on en vient par ce genre de mesure de dernière minute à permettre à tous les étudiants de revenir en cours au moins une fois par semaine. Du point de vue de la maîtrise de l’épidémie par limitation des contacts sociaux, le gouvernement appuie donc en même temps sur le frein et l’accélérateur. C’est parfaitement incohérent. C’est surtout destiné à rendre fous les gens comme moi qui suivent d’un peu de près l’actualité de l’épidémie sans avoir basculé du côté complotiste – c’est sûr que, face à tant d’incohérence, d’absence de stratégie, il serait vraiment plus simple, plus rassurant pour sa propre santé mentale, d’interpréter tout cela comme un complot.

Pour un habitant de la région Auvergne-Rhône-Alpes comme je le suis, je doute fort qu’il y ait du coup plus de risques de contagion ajoutée dans la fréquentation des pistes d’une station de ski alpin avec application de protocoles sanitaires que dans la multiplication de possibilités pour les étudiants de revenir en cours en intérieur, avec application de nos bien médiocres protocoles sanitaires. Qui peut croire par ailleurs que les étudiants ne vont pas en profiter pour socialiser de nouveau en dehors des locaux universitaires (sur le trajet par exemple) si l’on rouvre tout, ne serait-ce qu’un jour par semaine pour tout le monde par roulement? J’ai bien vu en octobre, lorsque nous avons maintenu les conférences de méthode et certains cours à faibles effectifs dans mon établissement, que les étudiants ne rentraient pas mécaniquement chez eux en rang par deux après mes enseignements, ils socialisaient, fumaient une cigarette ensemble, voire mangeaient leur déjeuner tiré de leur sac les uns à côté des autres en parlant sur un banc de fortune. C’est humain, ordinaire, inévitable, sauf à mettre un robocop ou un drone derrière chaque étudiant.

Certes c’est toute l’Europe qui souffre de son incohérence stratégique face à la pandémie, mais, avec cette décision venue de Jupiter (ou de Héra?), pour se concilier la jeunesse étudiante, la France semble vouloir battre des records d’incohérence. En effet, pour l’instant, à l’échelle mondiale, face à la pandémie, la seule stratégie gagnante, c’est celle de la « suppression ». Elle suppose des mesures drastiques, très liberticides certes, mais pour un temps court. Ensuite, pour maintenir le gain obtenu, il faut filtrer avec soin les entrées dans le territoire ainsi « libéré » du virus (quarantaines longues et réelles). Cette stratégie est bien sûr plus facile à mettre en place pour un État autoritaire bien organisé (République populaire de Chine, Vietnam) ou pour une démocratie insulaire (Nouvelle-Zélande, Australie, Taïwan) ou quasi-insulaire (Corée du sud). Aucun pays européen n’a osé pour l’instant se lancer dans cette stratégie-là. On préfère donc vivre avec le virus, ou plutôt mourir avec.

Pourtant, avec la preuve montante de semaines en semaines du fait que, plus ce virus du Covid-19 circule dans la population humaine, plus il trouve des occasions de muter pour devenir plus contagieux et/ou dangereux, toute stratégie visant à vivre avec le virus devient elle-même de plus en plus illusoire. On peut certes espérer que la vaccination de la plus grande partie de la population française permettra à terme de limiter le poids de cette infection nouvelle sur notre système de santé, mais, en cette fin du mois de janvier, nous n’en sommes pas là. Sauf à croire à un miracle sauvant du pire les zélés défenseurs d’une République laïque, la France, pas plus que l’Irlande ou le Portugal, ne pourra pas éviter une troisième (grosse) vague, liée à la conjonction de l’arrivée de plusieurs variants (anglais, sud-africains, brésiliens) sur son territoire. Alors pourquoi charger encore la barque des contagions en se mettant totalement à contre-temps à rouvrir les universités? Et pourquoi pas alors les bars, les restaurants, les musées, les théâtres, les salles de sport, etc.? Veut-on se retrouver à devoir annuler aussi toute la vie sociale de cet été 2021?

Au contraire, vu les preuves de plus en plus nombreuses qu’il est impossible de cohabiter avec ce virus (Manaus docet) , il faudrait plutôt commencer à penser à une vraie stratégie de suppression. Or, pour l’instant, aucun pays n’a réussi cette stratégie sans bloquer toute la vie sociale de manière drastique, au moins en certains points du territoire national concerné. Je comprends fort bien que Macron et son gouvernement ne disposent plus guère de la légitimité pour se lancer dans un confinement renforcé au point d’annihiler la circulation du virus, et, ensuite, pour rendre ensuite le territoire ainsi libéré du virus étanche à toute nouvelle introduction de ce dernier (ce qui supposerait de renoncer, pour un temps au moins, à toute circulation entre pays en Europe), mais, avec un virus qui change aussi vite, peut-être faudra-t-il finalement se résoudre à cette solution, le plus tôt ne sera-t-il pas le mieux.

Ou alors, si l’on considère en haut lieu que la suppression du virus est devenue désormais impossible, ne faut-il pas créer d’ores et déjà les conditions d’une nouvelle normalité, celle où la mortalité serait beaucoup plus élevée qu’elle ne l’était en moyenne jusqu’à l’arrivée du Covid-19, et de tout rouvrir alors au plus vite en prévenant tout le monde de ce que cela signifie. Cela supposerait alors de dimensionner bien autrement les services hospitaliers, et surtout de redéfinir tout le parcours qui précède et suit le décès d’une personne humaine dans notre société. C’est théoriquement possible, même si, en pratique, cela ne sera pas facile de changer les mœurs des soignants trop habitués à sauver des vies par les progrès de la médecine depuis des décennie : après tout, le Covid-19 ne tue pas tant que cela, diront les Corona-sceptiques, surtout des vieux (plus de 65 ans) en plus . Il faudrait donc ajuster l’organisation sanitaire du pays à une jauge de mortalité durablement (définitivement?) plus élevée. Cela résoudrait d’ailleurs en passant le problème de l’allongement de l’espérance de vie qui met en danger nos systèmes de retraite. Cela aurait même un aspect plutôt féministe, puisque ce sont surtout des hommes âgés (à partir de 50/55 ans) qui meurent – ironie suprême de ce discours des Corona-sceptiques quand on constate que la plupart de ceux d’entre eux qui le tiennent dans les médias ou sur les réseaux sociaux sont des vieux mâles de plus de 60 ans (avec peu de femmes parmi eux, étrange non?). Après tout, pourrait-on dire, nos sociétés humaines ont bien vécu avec la syphilis et la tuberculose, elles vivent depuis les années 1980 avec le VIH, et certaines vivent encore avec le paludisme et autres maladies endémiques. Tout cette nouvelle mort qui rôde nous redonnera goût à la vie, ajouteront les plus festifs, et les plus cyniques y verront même une occasion d’épurer la population de tous ces éléments dégénérés qui s’y sont accumulés depuis des siècles. (Après « la guerre, hygiène du monde », la pandémie? )

On remarquera que, pour l’instant, aucun gouvernement, sauf peut-être celui de Bolsonaro au Brésil, n’a sciemment choisi cette option souvent qualifiée de « libertarienne ». Trump a visiblement été tenté par cette option. Cela ne lui a pas trop réussi.

En fait, cette option de l’acceptation d’une mortalité plus élevée de manière permanente à cause de la pandémie de Covid-19 apparait comme bien peu crédible. Je vois mal en tout cas les Français accepter cette nouvelle norme éventuelle. Un petit rhume, et hop hop, trois ou quatre semaines après le cimetière avec parcours express dûment organisé par les autorités, cela risque de pourrir quelque peu l’ambiance. Surtout, plus sérieusement, pour un pays touristique comme la France (première destination touristique mondiale avant la pandémie de Covid-19), cela voudrait donc renoncer à l’être pour les ressortissants de tous les pays qui auraient choisi de leur côté la « suppression » du virus sur leur sol. Adieu donc définitif aux touristes chinois, néo-zélandais, ou autres à haut pouvoir d’achat. Impossible. Donc, logiquement, il ne reste donc que la « suppression ». Or, Madame la Marquise, cela suppose de sortir de la routine dans laquelle le gouvernement semble désormais installée avec sa gestion de l’épidémie qui consiste simplement à « écraser la courbe des hospitalisations », en le faisant juste au tout dernier moment bien sûr. Sans compter qu’en plus, il n’aura échappé à personne qu’avec leur répétition depuis l’an dernier, les mesures dites de confinement sont de moins en moins respectées, et que la courbe redescend de plus en plus lentement. Le télétravail, supposément privilégié par exemple, est devenu d’après les échos que je peux en avoir et d’après ce que je peux constater dans les rues de Lyon une vaste fumisterie. Mais je le répète, je comprends bien aussi qu’une équipe de dirigeants qui ont été aussi souvent pris en faute depuis le début de la pandémie se trouve sans doute très mal placée pour changer totalement de braquet. Puisque c’est une guerre, il faudrait déjà changer les généraux en chef pour la gagner. Mais là il n’en est pas question. Le général en chef ne va pas se limoger lui-même.

En tout cas, comme universitaire, je n’ai guère envie de donner de faux espoirs aux étudiants. Une reprise d’un ou deux semaines suivie d’un retour à un confinement, ou suivi d’une explosion des clusters dans les Universités que les ARS devront cacher sous le tapis à la façon soviétique, serait la pire des choses. Mais, grâce au sens de la situation de notre excellent Président de la République, ce si grand stratège, nous fonçons droit vers cela. Iceberg en vue. En avant toute. Hourra, hourra, hourra, vive la France!

Oui, je suis en rogne. (Et que le lecteur sache que j’ai fait tous mes efforts pour rester poli.)

Re-con-fin-e-ment

Il parait que notre Président de la République actuel aime les répliques des films de Michel Audiard. Depuis que l’annonce du reconfinement a été distillée dans les médias et que les détails en ont été donnés hier soir, la célèbre phrase du dit Audiard – « Les cons, ça ose tout. C’est même à ça qu’on les reconnaît. » – ne cesse de me venir à l’esprit. Je sais que je ne devrais pas avoir de telles pensées iconoclastes et ne surtout pas les exprimer publiquement, mais les partager ici m’évitera de hurler par ma fenêtre et de finir par alarmer mes voisins.

Parce qu’il vaut mieux en rire (jaune) encore qu’en pleurer, il est maintenant évident que la phrase s’applique pleinement.

D’une part, le pouvoir en place a l’outrecuidance de prétendre avoir été surpris par cette deuxième vague de l’épidémie. Qui peut croire à une telle fable. Le Conseil scientifique, mis en place par le pouvoir lui-même à l’hiver dernier, l’avait dûment prévenu dès début septembre, et avait rendu public son avis. Le Monde, journal dont on peut espérer qu’il soit encore un peu lu en haut lieu, faisait d’ailleurs son titre là-dessus début septembre. Les historiens n’auront pas beaucoup de mal à écrire dans les manuels d’histoire des années 2040: « Malgré les nombreux avertissements des scientifiques, incapable de comprendre la notion d’exponentielle, le pouvoir d’alors décida d’ignorer ces alertes, et il tenta de faire comme si l’épidémie n’allait pas reprendre et concentra son attention sur la relance de l’économie carbonée (sic) et sur la crise dans la Méditerranée orientale autour d’enjeux gaziers (sic). L’hiver 2020-2021 fut le plus terrible en terme de mortalité que la France ait connu depuis le milieu du XXème siècle. «  Il n’était pas non plus très difficile d’utiliser le cas d’Israël pour avoir une idée de ce qui allait se passer. Probablement, le fait que les informations diffusées par les médias français se soient concentrés sur le refus des Juifs ultraorthodoxes de suivre les consignes de distanciation sociale a pu donner l’impression que ce cas national de reprise épidémique était spécifique. Un pouvoir un peu éclairé aurait dû y voir au contraire un avertissement, et tout bien préparer en conséquence.

D’autre part, le second confinement semble en effet accumuler les défauts par rapport au premier et témoigne que le pouvoir n’a pas du tout les capacités d’apprentissage requises à ce niveau de responsabilité.

Le retour de l’attestation de déplacement dérogatoire signe en effet son échec. En dehors de son aspect courtelinesque, qui, certes, fait partie des « valeurs de la République » (si, si, vraiment!), je suis en particulier frappé par le fait que, pour les « déplacements brefs » (prendre l’air et/ou faire un peu d’exercice physique), le pouvoir ait gardé les limites vexatoires d’« une heure » et d’« un kilomètre ». Voilà bien la preuve que le gouvernement n’a aucune capacité à entendre la population dont il a la charge. Il n’a rien appris du confinement précédent, et il se contente donc de recopier à la va-vite sa (mauvaise) copie du printemps dernier. En effet, qui peut croire sérieusement qu’aller faire un tour, avec les membres d’un même foyer, à pied, à vélo, à cheval, à moto, en quad, etc. dans un lieu de plein air, moins fréquenté que le métro parisien, pendant quelques heures à une distance plus éloignée que ces limites de son domicile va entrainer une recrudescence de l’épidémie? Au contraire, tout indique qu’il serait bon que les gens s’aèrent, fuient la pollution urbaine, ne serait-ce que, pendant quelques heures, fassent des efforts physiques en plein air pour maintenir leurs défenses immunitaires et leur santé mentale. (Ce qui en plus leur permettrait de voir l’action du gouvernement sous un meilleur jour.) Je ne vois pas en quoi interdire aux Parisiens d’aller faire un tour en forêt de Fontainebleau ou de Sénart va permettre de lutter contre l’épidémie. Le pouvoir français serait bien inspiré de regarder ce qui se passe sur ce point outre-Rhin. Il est vrai que l’Allemagne dispose d’un fond de culture hygiéniste et scientifique qui ne semble pas être celui de nos élites.

De même, je n’ose même pas m’imaginer ce que vivent les petits commerçants de mon quartier, et d’ailleurs en France, forcés à la fermeture, car considérés comme « commerces non essentiels ». Il va falloir être très intelligent et très subtil pour expliquer qu’il est plus risqué d’aller acheter au coin de la rue du fil à coudre dans une mercerie ou un livre de cuisine dans une librairie qu’aller faire ses courses de la semaine au grand hypermarché de périphérie (en achetant au passage le dit fil à coudre et le dit livre). Autant la mesure de fermeture des discothèques, des bars et restaurants peut se justifier au nom de la nécessité de casser la sociabilité sans masques, autant la fermeture de certains – généralement petits – commerces atteint un niveau d’inégalité de traitement et d’impéritie qui me parait sublime. Un magnifique cadeau fait à la distribution en ligne, déjà bien monopolisé par un acteur dont on taira ici le nom, et à la grande distribution. Si l’on veut vraiment que les gens n’aillent pas s’entasser dans un lieu clos, mal aéré, il faudrait au contraire n’autoriser que les marchés en plein air et obliger tous les autres commerces à fonctionner en drive, en click-and-collect. Mais, bien sûr, ça ce n’est vraiment pas pensable! Trop « Startup Nation » sans doute. (Bien sûr, que le lecteur ne s’y trompe pas, je suis pour l’ouverture de tous les commerces avec l’application de consignes de sécurité, mais je veux souligner que, même dans le cadre de son propre logiciel modernisateur, le gouvernement se trouve pris en défaut, sauf pour les restaurants, me semble-t-il, où la vente à emporter va devenir possible.)

Par ailleurs, en dehors du côté absurde et inégalitaire de ces mesures – dont le coût pour les finances publiques va finir par ailleurs par être hallucinant -, il faut ajouter qu’elles ne vont sans doute pas beaucoup ralentir l’épidémie. En effet, les écoles, de la maternelle au lycée, restent ouvertes. La Garderie nationale doit tenir son rôle dans l’effort productif de la Nation. Le gouvernement prétend que des mesures supplémentaires seront appliquées au sein des établissements, dont le port du masque par les enfants des écoles primaires. Admettons. Le gouvernement oublie cette donnée indépassable du réel : même si, à l’intérieur des établissements scolaires, des mesures étaient effectivement prises telles que zéro contamination soit observée en leur sein même, la dissémination de l’épidémie reste inévitable aux abords des locaux scolaires. Nos gouvernants n’ont pas dû beaucoup aller voir ce qui se passe à la sortie d’une maternelle ou d’une école primaire, le matin et le soir, ils n’ont pas non plus de souvenirs de la sociabilité pré-adolescente et adolescente avant et après le collège et le lycée. Peut-être les adolescents lyonnais de mon quartier sont particulièrement tactiles, dé-masqués et conviviaux entre eux, mais il me semble qu’il est totalement illusoire à les voir de penser qu’ils ne vont pas être vecteurs de contamination entre eux. Je n’ai pas de raison de supposer que cela se passe différemment ailleurs en France.

La même remarque pourrait être faite pour beaucoup de lieux de travail, qui ne seront pas en télétravail. Croit-on sérieusement que les gens ne vont pas socialiser dé-masqués? Prendre une clope ou un café ensemble? Après des mois d’épidémie, je vois bien aussi la capacité de beaucoup de gens à mal porter le masque, ou ne pas le porter du tout, dans un contexte de travail. (Dont le gentil livreur qui m’a soufflé son haleine hier en plein visage en me demandant un renseignement.) J’ai bien peur que la communication du gouvernement y soit aussi pour quelque chose. A force d’entendre sur les ondes le message que « 80% des personnes qui décèdent de la Covid-19 ont plus de 65 ans », il est assez logique que de très nombreux actifs en aient tiré la conclusion qui s’impose: l’épidémie ne les concerne guère directement – un peu comme si on disait aux automobilistes à longueur de journée que ce sont presque toujours des cyclistes ou des piétons qui meurent sur les routes.

En somme, ce retour de l’épidémie, si prévisible, il aurait fallu le préparer avec soin, et surtout le préparer en tenant compte de l’expérience acquise et en s’appuyant vraiment sur les diverses composantes de la « société civile » (et pas seulement du MEDEF). On aurait pu imaginer cet été une grande conférence nationale sur le deuxième confinement, ou, pour être moins radical mais plus réaliste en fait, sur l’installation de la France dans la longue durée d’une épidémie telle que la Covid-19, au lieu de se consacrer à une relance de l’économie illusoire dans ses conditions ou à des affaires méditerranéennes qui devraient être déléguées à la diplomatie européenne. (Pourquoi sinon paie-t-on un Haut Représentant de l’Union aux Affaires étrangères et à la sécurité? )

Bref, nos gouvernants sont d’une nullité effrayante. (Certes, ils ne sont pas les seuls dirigeants européens à mal mener leur barque, mais ils se distinguent par leur faible capacité d’apprentissage de leurs erreurs.) Maintenant que fait-on? Normalement dans une organisation humaine de qualité, lorsque ses dirigeants l’amènent à la défaite (qui prétendra que le reconfinement n’est pas une défaite?), on doit pouvoir en changer sans violence. Dans les règles. Institutionnellement. En France, le Premier Ministre est normalement le premier concerné, le « fusible », surtout dans la situation où il se trouve que cette personne se trouve avoir été l’homme qui a géré « le déconfinement » avec le bonheur que l’on sait. Il est temps que le Felix Gaillard de notre temps retourne à la gestion de sa bonne ville, et à l’aurea mediocritas dont il n’aurait jamais dû sortir.

Le Sénat a ouvert la voie en votant hier majoritairement contre la politique du gouvernement sur ce point. Bien sûr, du point de vue constitutionnel, cela n’engage vraiment à rien, mais cela donne déjà au Président une belle porte de sortie. Dans le cadre de la Vème République, il n’est en effet pas interdit au Président de la République de demander à son Premier Ministre de laisser la place, surtout quand le capital propre du dit Premier Ministre est significativement proche d’epsilon, et quand le vote du Sénat, qui vient juste d’être renouvelé, peut en être le prétexte.

Pour nommer qui à la place? Je ne sais pas. Chacun aura son idée. Par contre, il serait logique d’élargir la base politique du pouvoir en allant vers une forme d’union sacrée. Après tout, notre Président n’a-t-il pas dit ce printemps que nous sommes en guerre? (Il a visiblement cru l’avoir gagnée au printemps et a bêtement célébré la victoire au 14 juillet.) Probablement, cette hypothèse de l’ouverture de la majorité gouvernementale à d’autres forces politiques que les seuls partisans et affidés du Président ne sera pas choisie, car elle supposerait un retour du centre du pouvoir d’État au niveau du gouvernement et non plus de la Présidence. Il faudrait que le Président prenne donc ses pertes et accepte une forme de cohabitation d’un nouveau genre. Au contraire, ces derniers mois voient une dérive de plus en plus visible vers une « hyperprésidentialisation » encore accrue autour du Conseil de défense et de sécurité nationale, qui zappe le Conseil des Ministres, et il serait question de repousser les élections régionales et départementales prévues au printemps prochain, ce qui évitera d’officialiser que le camp présidentiel ne représente plus grand monde dans l’électorat et dans « les territoires ».

L’autre solution, encore impensable par beaucoup à ce stade, est que le Président laisse gentiment la place…. à ce bon Gérard Larcher, auquel il reviendra de choisir un Premier Ministre de qualité. Le malheur de notre Constitution de 1958 est qu’elle a été conçue par un Général qui avait vu faillir la volonté politique du pays lors de la défaite de 1940. Il a donc tout fait pour le chef de l’État puisse continuer à gouverner dans les pires adversités quel que soient les réticences de la base et des corps intermédiaires – d’où le trop célèbre article 16. Il n’avait pas prévu, notre brave Général ayant évolué dans un monde d’avant-hier où tout le monde politique avait quelques qualités et où l’intendance suivait, la situation pénible dans laquelle nous nous trouvons.

Maintenant, il ne nous reste plus qu’à prier – pour les croyants – et à pester – pour les incroyants. Et à remplir consciencieusement nos attestations dérogatoires de sortie.

Élève Blanquer, au piquet!

Depuis quelques jours, notre Ministre de l’Éducation nationale se répand en déclarations de plus en plus péremptoires allant toutes dans le même sens : les promoteurs de l »islamo-gauchisme », ayant infiltré entre autres milieux, l’Université, l’UNEF, le parti France Insoumise, et le journal Médiapart, seraient, pour résumer les choses, les responsables, moraux, idéologiques, de l’acte terroriste commis sur la personne de Samuel Paty. Les propos du Ministre sont tellement outranciers qu’il a réussi l’exploit de faire réagir la Conférence des Présidents d’Université (CPU), et qu’il a dû préciser ne pas viser toute l’Université, mais seulement quelques mauvais éléments infiltrés en sein, en particulier dans les sciences sociales.

Ainsi le Journal du Dimanche de ce jour bien gris d’octobre 2020, il s’en prend désormais plus explicitement à « une matrice intellectuelle venue des universités américaines et des thèses intersectionnelles, qui veulent essentialiser les identités et les communautés, aux antipodes de notre modèle républicain, qui, lui, postule l’égalité des êtres humains indépendamment de leurs caractéristiques d’origine, de sexe ou de religion. C’est le terreau d’une fragmentation de notre société et d’une vision du monde qui converge avec les intérêts des islamistes ». En somme, Judith Butler et Oussama Ben Laden, même combat?

De fait, le contresens de notre Ministre sur l’évolution des sciences sociales, visiblement fort informé, est total. En effet, s’il y a quelque chose qui fait partie des évolutions des sciences sociales contemporaines, aux États-Unis et ailleurs, c’est bien au contraire le refus de toute essentialisation des identités et des communautés. Il n’y a en effet rien de plus banal, depuis au moins les années 1960, dans nos disciplines que de publier des travaux qui vont montrer comment telle ou telle identité ou telle ou telle communauté se trouve justement « construite » par des acteurs au cours de processus historiques et sociaux, parfois fort compliqués à décrire. Pour s’en convaincre, je suggère une lecture pédagogique au Ministre : l’Encyclopédie critique du genre. Corps, sexualité, rapports sociaux (dir. Juliette Rennes, Paris : La Découverte, 2016). Si cette somme lui est trop difficile d’approche, je lui suggère l’analyse des mêmes recherches vues par le Vatican lui-même publiée en 2019. Je m’excuse d’avance auprès du Ministre d’enfreindre ainsi la « laïcité » en osant me référer à un texte publié par cet officine religieuse, étrangère de surcroît, mais ce texte rappelle fort bien que, s’il y a quelque chose que ces recherches promeuvent, c’est bien justement la fluidité ou la plasticité des identités de genre et de sexe contre le fixisme défendu par la doctrine catholique. J’ajouterai que, loin d’être aux antipodes de notre « modèle républicain », toutes les études qui insistent sur la caractère construit des identités et des communautés, le font pour permettre à l’individu de se réaliser pleinement comme personne « seule maître d’elle-même et de son destin » – ce qui constitue peut-être d’un autre point de vue une illusion fort partagée de notre temps.

C’est plus généralement le cas quand, en sciences sociales, on décrit une inégalité, c’est bien pour la dépasser. Le gouvernement auquel vous appartenez ne dit pas autre chose d’ailleurs, puisqu’il promeut par exemple toujours à ma connaissance une plus grande égalité entre les hommes et les femmes dans tous les domaines, en s’appuyant sur des travaux de sciences sociales qui ont montré, comme on dit, « le chemin restant à parcourir ». De même, tous les fonds publics qui ont été investis depuis 2015 dans la recherche en sciences sociales pour comprendre la radicalisation islamiste l’ont été afin de lutter contre cette dernière en s’intéressant le plus finement possible à des mécanismes sociaux, et non pour s’en tenir à l’équation de bistrot essentialisante (« musulman= terroriste »).

En réalité, dans l’histoire intellectuelle occidentale, il faut remonter très loin en arrière pour trouver des auteurs qui essentialisent vraiment quelque chose dans le monde social et qui trouvent que cela est fort bien ainsi. Pour ce faire, il faut revenir à un stade pré-scientifique antérieur à l’invention au XIXème siècle des sciences historiques et sociales, dont nous sommes tous les héritiers. Un bon exemple de cette essentialisation voulue et recherchée pourrait être constitué par les poèmes épiques attribués à des auteurs du Moyen-Age qui sont inventés (prétendûment trouvés dans les archives, mais en réalité écrits par leurs inventeurs) à la fin du XVIIIème siècle ou au début du XIXème à fin de créer une identité immuable d’une communauté nationale. (Comme le montrent les travaux de synthèse d’Anne-Marie Thiesse). De fait, c’est encore aujourd’hui un poncif des droites extrêmes nationalistes, en Europe et ailleurs, de poser qu’il existe une identité et une essence de la communauté humaine qu’ils entendent défendre. La ressemblance sur ce point avec la vision des fondamentalistes islamistes sur une essence de l’Islam dont seuls eux auraient connaissance doit d’ailleurs être remarquée.

Je me permets enfin de faire remarquer à notre Ministre que les « valeurs de la République » qu’il entend inculquer à tous les élèves de France et de Navarre ne peuvent pas toujours se prévaloir d’une si grande profondeur historique que celle qu’il sous-entend dans ses propos. Malheureusement, les pouvoirs politiques qui se sont succédé depuis 1789 à la tête de la France n’ont pas été toujours très respectueux des personnes soumises à leur autorité: leur origine, leur sexe ou leur religion leur a valu des traitements quelque peu différents. Faut-il vous rappeler que les Françaises n’eurent le droit de vote qu’en 1944 et que le camp « républicain » d’alors y fut pour quelque chose? que l’histoire des départements français d’Algérie n’est pas vraiment un exemple en matière d’égalité des citoyens en fonction de la religion? que le traitement d’une bonne part des travailleurs polonais dans les années 1930 ou des réfugiés espagnols dans les années 1940 ne nous fait pas honneur? Il serait facile de multiplier les exemples. Cela ne veut pas dire qu’actuellement, ces valeurs de la République, telles qu’inscrites dans les lois, n’existent pas et n’auraient aucune valeur qui les rendraient indignes d’être défendues, mais la rigueur historique oblige à en mesurer toute leur minceur et fragilité au regard du passé.

Ainsi, si je me donne la peine d’écrire ces quelques lignes, c’est surtout parce que, dans les amalgames, ni faits, ni à faire, d’un Ministre préemptant sans plus aucune retenue les thèmes de l’extrême-droite pour mettre dans le même sac toute personne ayant une vision un tant soit peu instruite par les sciences sociales de la réalité sociale du pays (« un idiot utile » selon notre Ministre), j’ai bien peu que ce soient ces valeurs républicaines – au sens d’acquis des luttes de longue durée pour la liberté et l’égalité – qui finissent par disparaître. Puissé-je me tromper.

Collapsologie plurielle.

Deux livres sont parus cette année qui entendent donner un accès au grand public aux différentes façon d’envisager la possibilité d’un effondrement (un « collapse ») de notre civilisation dans un délai tel qu’il puisse nous inspire quelque inquiétude légitime.

Le premier, Collapsus. Changer ou disparaître? Le vrai bilan de notre planète (Paris : Albin Michel, [février] 2020) , est paru juste avant le confinement. Il s’agit d’un livre collectif dirigé par Laurent Testot et Laurent Aillet qui entend donner la parole à la fois à des scientifiques, à des experts et à des personnes connues pour leur engagement sur un sujet écologique ou plus spécifiquement sur la question de l’effondrement. Cela se fait, soit sous la forme d’un texte donné par l’auteur sollicité, ou bien sous celle d’un entretien avec les curateurs de l’ouvrage. Le second, L’effondrement de l’empire humain. Regards croisés (Paris: Rue de l’Echiquier, [septembre] 2020), par Manon Commaret et Pierrot Pantel, consiste en une série de dix entretiens sur le thème de l’effondrement, menés sur un modèle commun, avec des personnalités, plus ou moins connues du grand public, dont les noms et les photos apparaissent sur la couverture. Ces entretiens ont été menés très récemment, car ils tiennent compte des événements qu’ont représentés à la fois l’épidémie de Covid-19 et le confinement qui en a suivi.

D’évidence, les deux maisons d’édition concernée poursuivent la même veine d’une attention nouvelle du grand public pour ce thème de l’effondrement, mais les produits finis qu’elles lui livrent n’est exactement de la même nature.

Le livre paru en septembre, L’effondrement de l’empire humain, est visiblement l’œuvre de deux personnes de bonne volonté (exactement le genre de personnes qu’adorent détester Valeurs actuelles ou Causeur) qui veulent aller rencontrer les personnes identifiées comme ayant quelque chose d’important à dire sur le sujet pour clarifier leur propre position. Malheureusement, au delà de l’occasion qu’elles offrent à ces personnes de réitérer leur point de vue sur la question dans une forme simple et accessible, les entretiens prennent souvent une tournure trop personnelle ou très psychologisante. Les intervieweurs demandent en effet à savoir comment, d’un point de vue subjectif, ces personnes connues vivent, perçoivent, anticipent, la perspective de l’effondrement. Ils demandent par exemple quel objet ces personnes emporteraient avec elle en cas d’effondrement ou ce qu’elles font de leur argent. Ce n’est pas fondamentalement passionnant. Le choix des personnes interviewés a toutefois le mérite de brasser très large. Il y a les personnes plutôt très prudentes sur l’usage du terme d’effondrement (Jean Jouzel) et les partisans du terme (Pablo Servigne, Arthur Keller, Yves Cochet, Vincent Mignerot). Il y a trois politiques désenchantés à souhait (Yves Cochet, Nicolas Hulot et Isabelle Attard). Il y a des radicaux de l’écologie profonde (Nicolas Casaux, Derrick Jensen), qui voient les choses du point de vue de la biosphère en espérant l’effondrement de l’empire humain. Et enfin, il y a une psychologue (Carolyn Baker) pour faire passer le tout. Le plus intéressant dans l’ouvrage est sans doute le dialogue qui peut s’instaurer entre les points de vue entre l’aile « humanité » des luttes écologistes (dont la notion d’effondrement ne peut apparaitre que comme une radicalisation) et l’aile « biosphère » des luttes écologistes où la civilisation humaine est quelque peu de trop dans sa forme actuelle (avec eux, enfin Luc Ferry aura trouvé des adversaires crédibles). On y trouvera aussi à travers les questions une critique de la « fable du colibri », qui, à ce stade, semble surtout être devenue un repoussoir pour tout le monde.

Le livre paru en février, Collapsus, est nettement plus construit, ce qui correspond au fait que les deux auteurs disposent d’une bien plus grande expertise sur le sujet : Laurent Testot est un journaliste scientifique polygraphe, et Laurent Aillet, ingénieur de formation, est actuellement à la tête de l’association Adrastia, spécialisée dans la réflexion sur ce sujet de l’effondrement. Du coup, la richesse des pas moins de quarante points de vue proposés l’emporte très nettement sur l’autre ouvrage. Chaque micro-chapitre consacré à un auteur dispose d’une bibliographie, et ce dernier a même été autorisé par l’éditeur à avoir quelques notes en fin d’ouvrage. (Malédiction éternelle sur la tête des éditeurs qui mettent les notes ainsi!) Des universitaires réputés (Jean-Baptiste Fressoz, Dominique Bourg, François Gemmene, etc. ) sont présents, tout comme des politiques (Delphine Batho, Corinne Morel Darleux), des experts (Paolo Servigne, Arthur Keller, etc.) ou des militants. Même si l’ouvrage dispose d’un plan, d’abord l’état des lieux (première partie), et ensuite les perspectives (deuxième et troisième partie), force est de constater que les aspects positifs et normatifs sont toujours étroitement mélangés pour chaque auteur ici convoqué. C’est donc à une sorte de petite encyclopédie des difficultés (euphémisme) présentes et à venir que le lecteur est convié à parcourir, toujours cependant du point de vue d’une personne qui sort de sa neutralité axiologique pour défendre une thèse à valeur morale ou politique. D’évidence, même si tout le monde se veut ancré dans le réel, ici personne n’est neutre, ou ne décrit les choses du point de vue de Sirius. Il est de ce point de vue très significatif que le lecteur soit amené à commencer sa lecture par un entretien avec le philosophe Dominique Bourg (Système Terre, ce que l’on sait, ce que l’on craint, p. 17-24) qui pose les grandes coordonnées des difficultés à venir en s’appuyant sur des synthèses scientifiques institutionnelles disponibles les plus générales (GIEC et IPBES en particulier) et non pas avec un scientifique d’un des domaines particuliers concernés.

Il y a bien sûr dans ce défilé de quarante auteurs parfois des faiblesses de pensée, comme avec le texte du sociologue Alain Caillé (Pour une science sociale générale, p. 174-180), qui répète les mantra bien connus de cet auteur sur le don, ou encore avec le texte de l’expert en sécurité, Alexandre Boisson (Assurer la sécurité dans un État en décomposition, p.128-135), qui ressemble plus à de la (mauvaise) science-fiction (survivaliste) qu’à autre chose . Il y aussi le fait que chaque auteur s’est vu allouer une quantité de pages très limitée, ce qui donne parfois un aspect un peu schématique aux propos. Le texte d’Ugo Bardi (L’effet Sénèque : croître lentement, se disloquer rapidement, p. 192-197), un membre du célèbre « Club de Rome », est ainsi bien trop allusif pour être directement utile au lecteur, sauf à aller lire les références mises en bibliographie. Mais c’est là le jeu de ce genre d’ouvrage. L’on s’étonnera aussi que les auteurs convoqués soient exclusivement français ou belges, à l’exception d’Ugo Bardi déjà cité. Cela témoigne déjà au moins d’un fait : le débat sur l’effondrement se fait en France à partir d’un point de vue contraint par un espace public peu ouvert aux auteurs étrangers (l’absence des Africains francophones pourrait d’ailleurs aussi intriguer). Au total, le lecteur intéressé fera avec ce livre un grand tour des difficultés à venir, certes dans un grand mixte de discours – entre propos appuyées sur les méthodes de validation en vigueur dans la vie académique et paroles motivées par la force d’un engagement dans le sujet – , mais n’est-ce pas là justement ce qui correspond au débat public, par nature hybride?

Au total, dans cette présentation plutôt réussie et qui n’incite certes pas à l’optimisme sur l’avenir proche et rappelle que le présent est déjà celui d’un effondrement par bien des aspects (comme celui de la biodiversité), il m’a cependant semblé que la question de l’État et de la politique au sens habituel du terme restent largement traités en demi-teinte. Le texte de l’expert en sécurité, comme je l’ai déjà dit, est indigent. Le texte du géopolitologue Jean-Michel Valentin (De la guerre au temps du changement climatique, p. 136-143), reste trop factuel et n’est guère théorisé. Je ne parle même pas des propos de Pablo Servigne et Gauthier Chapelle (L’histoire de l’évolution le montre : l’entraide est la seule réponse à l’effondrement, p. 144-152) qui font fi de toute connaissance historique ou politologique. De fait , cela traduit une limite plus générale de toute cette pensée de l’effondrement: elle fait comme s’il n’y avait pas de grandes institutions et des acteurs à leur tête qui n’allaient pas prendre des mesures pour se maintenir, pour persister dans leur être. Parfois, je me demande si cette faiblesse ne tient pas à un imaginaire de la catastrophe apocalyptique à la façon Hollywood qui empêche de penser la continuité dans le bouleversement en cours et à venir. De fait, ce qui est apparu avec l’épidémie de Covid-19, c’est – au moins pour l’instant – l’existence (presque partout sur la planète) d’une institution territoriale appelée État et d’organisations internationales liant ces États, qui agissent, ou tentent d’agir, pour se sortir au mieux – sanitairement, économiquement et politiquement – de cette dernière.

Il est bien sûr facile aux auteurs de me répondre que l’effondrement sera une perturbation mille fois pire qu’une pandémie, finalement assez banale au regard de l’histoire de l’humanité, et que ma comparaison ne vaut donc pas, mais il me semble qu’ils négligent que, dans le monde de l’Anthropocène, les grandes structures établies, comme les États ou les grandes entreprises, chercheront elles aussi à survivre, ce qui n’est pas d’ailleurs indifférent du point de vue du cours prévisible des événements. Paradoxalement, ce sont les deux néophytes de L’effondrement de l’empire humain, qui se posent le mieux cette question à propos des grandes entreprises de l’internet. Que feront-elles? Elles tenteront de persister dans leur être comme il se doit.

Par ailleurs, en lisant ces deux livres, qui présentent les différentes facettes des pensées de l’effondrement, je me suis dit que leur perspective historique était singulièrement myope – même si des historiens de l’environnement sont pourtant présents dans l’ouvrage de L. Testot et L. Aillet..

En effet, il me semble qu’il y a un bon siècle que la pensée occidentale connait des poussées de catastrophisme, de perte de foi dans le progrès, l’avenir, la science, l’humanité. Personne ne semble ici se souvenir que, d’abord la Première guerre mondiale, puis la Seconde guerre mondiale, ont développé au sein même de la pensée occidentale un sentiment de perte, de doute (pour ne pas dire plus) vis-à-vis du lien établi par les Lumières entre progrès matériel et scientifique et progrès humain et moral. Se rappelle-t-on, pour ne citer que quelques noms, les travaux de Karl Jaspers, de Theodor W. Adorno, ou encore de Gunther Anders, sur le sujet? Avant que le changement climatique d’origine anthropique ou la « sixième extinction de masse » soient devenus un sujet de préoccupation pour l’avenir de l’humanité, ne devrait-on pas d’abord se rappeler qu’il y a – et qu’il y aura encore pour tout le temps qui reste à venir – les prodiges que la science et la technologie offrent en matière de destruction directe de l’homme par l’homme, ou de contrôle ou d’asservissement? Pour prendre ici un exemple très personnel, je me suis rendu compte en rangeant de vieilles revues de bande dessinée, des A Suivre des années 1980, à quel point le thème de guerre nucléaire était présente dans les pages de cette revue pourtant à destination de la jeunesse. Le slogan « Plutôt rouge que mort » s’en souvient-on? La pensée de l’auto-destruction de l’humanité du fait des conséquences (inattendues) du développement scientifique et technologique n’est donc pas vraiment récente, et elle a imprégné la vie intellectuelle en Occident depuis au moins les boucheries industrialisées, rationalisées, mécanisées de la Grande Guerre. Les mots d’Auschwitz et de Hiroshima suffisent à résumer cette condition nouvelle de l’humanité occidentale.

Or, si une part de la pensée occidentale, bien au delà des penseurs labellisés comme écologistes, a bien pris en compte cet aspect, force est de constater que cette prise de conscience n’a eu aucun effet sur la suite des événements. Depuis 1945 jusqu’à nos jours, les développements de la science et de la technologie se sont continués avec leurs potentialités de destruction de l’homme par l’homme. Les seules limitations que l’on a pu observer sont dues à l’inefficacité d’une technologie à atteindre les buts militaires ou politiques poursuivis. L’abandon de l’usage des gaz de combat tient ainsi non pas à une limitation humanitaire – certes inscrite désormais dans un traité international -, mais au constat de l’inefficacité de cet arme lors d’un combat entre armées de même niveau technologique. L’usage de l’arme nucléaire n’a été maîtrisé jusqu’ici que grâce à l’invention d’une doctrine de la « destruction mutuelle assurée ». Cette maîtrise semble d’ailleurs en voie d’être déstabilisée par les développements possibles de capacités russes de « première frappe » encore plus rapides que ce qui existait jusqu’il y a peu. Et il me semble bien que l’horloge de l’Apocalypse a encore été avancé vers minuit, entre autre pour cette raison.

Pourquoi la part de la pensée occidentale, pourtant consciente des risques portés par la science et la technologie, n’a eu aucun effet? Ma réponse en tant que politiste n’est autre que le fait que des grands États existent et qu’ils ont la puissance pour objectif. (Il faudrait bien sûr faire une sociologie et une histoire ce qu’il y a dans ce grand État qui le fait tel.) L’économie n’est de ce point de vue qu’un outil en vue de cet objectif. Du coup, c’est plutôt du point de vue de ces acteurs-là que les questions d’effondrement devraient être posées. Ce sont ces grands États qui vont continuer d’amener imperturbablement l’humanité à sa perte (et les non-humains aussi bien sûr), ou bien qui vont la sauver (au moins partiellement) parce qu’ils y auront intérêt pour se sauver eux-mêmes. Il faut bien dire qu’en l’état actuel des relations internationales, cette seconde hypothèse optimiste parait de plus en plus fantaisiste. Chaque grand État semble en fait vouloir augmenter sa puissance pour être le vainqueur de la conflagration à venir autour des ressources. Préparons-nous donc plutôt à un combat entre puissances pour la dernière goutte d’énergie fossile, pour le dernier morceau d’air frais et respirable, pour les derniers plaisirs de ce monde.

Et, de ce point de vue, comme habitants de la France, notre premier intérêt devrait être d’orienter notre propre État vers la prise en compte de cette situation. Donc, aller vers la politisation de cette question d’effondrements probables, et ne surtout pas se replier dans quelque Arcadie, tentation qui effleure dans certains propos de nos collapsologues. Si ces deux livres peuvent donc être utiles au débat public, c’est donc dans la mesure où ils contribueront à politiser ou non le débat autour des difficultés à venir, et à sortir du business as usual de nos gouvernants.

Séparatisme?

C’est la rentrée 2020. L’épidémie de Covid-19 est toujours là, et les Tartarin de Tarascon qui nous gouvernent avec une étrange désinvolture ne semblent guère être plus au point dans leur stratégie de lutte contre cette dernière qu’au printemps. Passons. Crèvera bien qui crèvera le dernier.

Mais, comme il est urgent de s’occuper d’autre chose, voilà que le pouvoir s’en prend au « séparatisme » qui menace la République dans ses fondements mêmes. Il va même faire voter une loi en urgence pour lutter contre ce « séparatisme ».

Bien sûr, ce terme, nouveau dans le vocabulaire politique français dans cet usage, désigne la menace que ferait porter sur l’unité (réelle) de la République le travail de sape de groupes liés à l’Islam politique ou à l’islamisme – toute autre interprétation serait inexacte ou hypocrite. La ministre chargée de mettre en œuvre l’aspect législatif de cette politique publique a d’ailleurs répondu à une question (insidieuse) d’une journaliste que cela ne visait bien sûr par les Corses. Elle se revendique corse elle-même, c’est dire. Autrement dit, pour un néophyte en langue française, un étudiant étranger par exemple arrivant ces jours-ci en France, il faudra lui expliquer qu’il existe désormais, à l’initiative du pouvoir actuel, deux sens du terme « séparatisme »: l’ancien sens, attesté depuis le XIXème siècle, pour désigner l’action de personnes réclamant la division d’un État constitué en vue de la création d’un autre État sur une partie du territoire de cet État (ou, éventuellement, le rattachement de leur territoire de prédilection à un autre État déjà existant) – l’Europe est de fait pleine de séparatismes en ce sens-là (Catalans, Flamands, etc.), et la France connait au moins un séparatisme bien réel, celui du mouvement pour l’indépendance de la Kanaky -; le nouveau sens constitué par analogie avec le premier qui repose sur l’idée que des groupes islamistes sur les « territoires perdus de la République » organiseraient une contre-société refusant les lois de la République, et surtout les mœurs qui sont en vigueur dans nos pays européens. Le « séparatisme » en ce nouveau sens serait ainsi l’aboutissement du « communautarisme ». La raison de l’abandon de ce premier euphémisme pour désigner les visées de l’Islam politique sur notre belle terre de France n’est cependant pas si claire que cela. Est-ce parce qu’à force d’en parler depuis au moins deux décennies le « communautarisme » ne faisait plus assez peur?

Or, vu depuis le sens habituel du terme, il faut bien dire que ce nouveau « séparatisme » dont le pouvoir impute le dessein à des groupes islamistes ressemble fort, pris dans ses manifestations quotidiennes, à une auto- ghettoïsation. Du point de vue économique, ce serait en effet plutôt à la création de « Bantoustans » que seraient en train de prêter leur concours nos braves islamistes, certes, veut-on croire, « à l’insu de leur plein gré ». Les « territoires perdus de la République » – là où les « barbus » font, selon la vision commune du phénomène, la pluie et le beau temps – sont en effet plutôt constitués par des banlieues pauvres de grandes métropoles, ou par des quartiers délaissés de villes petites et moyennes. En dehors du trafic de stupéfiants, qui dépend lui-même d’un libre accès au reste du territoire français, où se trouvent les riches clients disposés à payer au prix fort les dites substances illicites, je ne vois pas du tout qu’elle serait la richesse cachée de ces territoires pauvres. Or, d’un point de vue comparatif, tout mouvement séparatiste vise à créer pour la nation ou le groupe qu’il entend représenter un État viable, tout au moins au moins a priori, c’est à dire disposant de la continuité territoriale entre ses différentes parties, de ressources économiques suffisantes pour assurer son autonomie, et regroupant l’ensemble (ou au moins la majorité) de la population qu’il entend constituer en nation. Pour prendre un exemple, allez donc expliquer aux Kanaks qu’ils auront bien l’indépendance, mais, manque de chance, sans les mines de nickels de la Nouvelle-Calédonie. La France a tenté ce coup-là au moment de l’indépendance de l’Algérie avec le pétrole du Sahara, fort bizarrement les négociateurs du FLN n’ont pas apprécié la proposition.

Il va de soi que, pour l’instant, il n’y a pas le début du commencement de la création d’une telle unité territoriale viable des Islamistes radicaux présents sur le sol de France – au sens fort d’autonomie à venir d’un État souverain sur une partie de la France actuelle. Ou alors le gouvernement devra nous montrer la carte de cette division du territoire prévue par ces derniers. (Mais il est vrai que, comme le « Grand Remplacement » est par ailleurs aussi en cours, c’est toute la France qui deviendra à terme un califat. Mais, du coup, ce n’est plus du séparatisme… Ou plutôt le séparatisme changera de camp, selon le trope bien connu de l’extrême-droite, nous serons devenus des Indiens dans leurs réserves.)

Pourquoi user alors d’un tel terme aussi inexact par rapport à ce qu’il signifie habituellement?

Tout d’abord, le terme de « séparatisme » par son sens traditionnel porte en lui-même une allusion à la violence. Certes, toutes les luttes séparatistes, depuis que le mot est entré dans le vocabulaire politique, ne sont pas violentes, mais il faut bien avouer que, globalement, le séparatisme représente plutôt un phénomène politique donnant lieu à de la violence. La « Guerre de Sécession » opposant les Confédérés à l’Union figure le cas le plus emblématique de cette violence armée. Et il ne faut pas oublier qu’une guerre est en cours depuis 2014, sur le continent européen, dans la région du Donbass où des séparatistes pro-russes s’opposent à l’armée ukrainienne. Lutter contre le séparatisme, c’est donc prévenir une violence à venir – ou déjà présente?

Ensuite, le pouvoir actuel, comme les précédents d’ailleurs, veut continuer à euphémiser. Au lieu de dire clairement et simplement qu’il veut lutter contre l’islamisme (c’est-à-dire à mon avis contre toute vision de l’Islam qui irait au delà de la pratique religieuse au sens le plus restreint du terme et de la liberté de croyance dans le for intérieur, de la liberté de religion réduite à l’essentiel), il euphémise. Du point de vue même d’une telle politique publique, je ne vois guère à vrai dire l’intérêt de cet euphémisme qui ne trompera sans doute personne en France. A part le pauvre étudiant étranger que j’évoquais plus haut. Cela dissimule du coup la vraie question autour de laquelle le début tourne en France depuis des décennies : quelle latitude réelle veut-on permettre dans les mœurs et les croyances de chacun? Quel doit être la place de l’Islam? On va encore une fois donner une réponse de biais, de manière hypocrite, au lieu d’aller directement au fait, en ayant en plus des effets de bord, liés à la formulation même de la nouvelle législation nécessairement universelle, qui vont perturber la vie d’autres personnes que les islamistes initialement visés.

Si pour des raisons de sécurité nationale – qui peuvent faire l’objet d’une discussion publique -, le pouvoir veut donner un statut spécial à toutes les formes de la pratique de l’Islam présentes sur le sol français, qu’il le fasse, un peu à la manière de Kemal Atatürk en son temps dans la Turquie des années 1920, et qu’on en finisse avec tous ses faux-semblants. Et arrêtons cette palinodie autour du « séparatisme ». Commençons déjà par respecter le sens des mots. Ne nous séparons pas du français déjà là.

Palinodie à la Castaner.

Les dernières heures ont fait apparaitre dans mon esprit chagrin le beau mot de « palinodie » à propos des revirements incessants de notre Ministre de l’Intérieur.

Je m’étais étonné qu’au début de la semaine, à la suite d’une mobilisation inédite des « classes dangereuses »  profitant de la vague d’indignation venue d’outre-Atlantique, et  sur l’impulsion de son saint patron élyséen, notre bon Ministre se décide à aborder dans une conférence de presse la question de… ce qui n’existe pas selon toutes les droites de ce pays, à savoir les « violences policières » et le « racisme » dans cette belle institution républicaine qu’est la Police nationale.

Il avait annoncé des mesures au contenu en forme d’oxymore (« soupçons avérés » qui restera) ou de jeu de bonneteau (« OK, je t’enlève l’étranglement, mais, en échange, tu gagnes un taser pour tous en open bar, content? »).

Au delà du contenu des annonces, les syndicats des premiers concernés n’ont pas apprécié cette validation de fait des thèses portées par la mobilisation des « classes dangereuses », et ils ont pris la mouche. Ils sont intervenus en masse dans les médias, et ils ont organisé quelques démonstrations symboliques, comme un dépôt de menottes complaisamment filmé. ( Copiant d’ailleurs par ce geste, le lancer de robe des avocats quelques mois auparavant.)

La semaine n’est même pas finie, que voilà notre Ministre obligé de préciser que rien ne changera vraiment. On étranglera autrement, mais on étranglera.

Le pouvoir est donc pris dans la nasse de ce que j’ai appelé dans un autre texte publié sur ce bloc la « prétorianisation ».

Depuis 2017, face aux divers mouvements sociaux qui ont mis en cause ses réformes, le pouvoir n’a eu de cesse que de s’appuyer sur la répression policière, plutôt que de reculer ou que de simplement de dialoguer vraiment avec les protestataires. Déjà, au moment des mobilisations contre la réforme des retraites, il avait suffi d’une petite journée de mobilisation aux syndicats de policiers pour que leur « corporation » soit épargnée par cette réforme, si « progressiste » par ailleurs. C’était là le prix à payer pour leur loyauté sans faille.

Maintenant, ce sont des pratiques de certains policiers qui sont mises en cause. Or la stratégie de mobilisation des principaux syndicats dans ce secteur semble bien être de nier mordicus leur existence. Au regard des résultats des élections professionnelles, ils sont suivis – ou précédés? – par l’immense majorité des policiers en poste. Du coup, fort logiquement, les syndicats de policiers, tels des prétoriens, rappellent au pouvoir ce que ce dernier leur doit, à savoir sa pérennité depuis 2018. Et ce dernier n’a d’autre choix que de céder piteusement – alors qu’il devrait, pour réaffirmer son autorité, indiquer que les syndicats de policiers sortent de leur rôle.

Et, bien sûr, au tour suivant, les « classes dangereuses » continuent de leur côté de se mobiliser, encouragés par cette première victoire symbolique, et risquent bien de se heurter lors des prochaines manifestations aux dits policiers.

Bref, le grand génie qui siège à l’Élysée, celui-là même qui considère désormais les universitaires comme coupables des divisions dans ce pays (!) , va devoir choisir, sa police ou les « classes dangereuses ». Le « en même temps » ne pourra pas durer bien longtemps. Il choisira sans doute sa police. Mais, là, il n’a en fait guère le choix.

Que la fête répressive continue!