Lassitude 1989-2019

J’ai longtemps hésité avant de rédiger ce post, car, après tout, mes sentiments ne devraient regarder que moi. Or il se trouve que, depuis quelque temps, je ressens une grande lassitude – des collègues de la noble institution où j’enseigne l’ont d’ailleurs remarqué à ma mine parfois défaite. Au moins cela expliquera-t-il sans doute aux lecteurs de ce blog pourquoi j’y me fais rare.

La première raison est tout simplement qu’en cet automne 2019, c’est ma trentième rentrée comme enseignant, du secondaire, puis du supérieur, et dans ce dernier cadre, ma vingtième rentrée (sic) à l’Institut d’études politiques de Grenoble. Pas exactement trente rentrées à dire vrai, car il me semble ne pas avoir fait la rentrée 1991, car, cette année-là (1991-1992),  j’étais alors payé (comme normalien) seulement pour faire ma thèse sans avoir d’enseignements à assurer. Ce fut la seule année depuis où je n’eus pas à enseigner. Or, quoiqu’on en dise l’enseignement, même dans le supérieur, finit par lasser par son aspect nécessairement répétitif. En effet, par force, il faut bien raconter à peu près la même chose aux générations qui se suivent. Certes, heureusement, des nouveautés dans l’actualité ou dans les publications, ou l’évolution de sa propre réflexion obligent à des changements – comme je le dis à mes actuels étudiants, je me suis radicalisé au fil des années -, mais on reste tout de même au sein d’une même matière d’enseignement. Même un nouveau cours, sur un sujet de sa propre matière qu’on ne connait pas si bien que cela au début et que d’obligeants collègues ont quand même bien voulu vous confier, finit par déclencher à terme les mêmes réflexes, les mêmes routines, le même ennui. Il faut aussi constater qu’après tant d’années, des défauts dans la manière d’enseigner restent, et, contrairement au mythe de l’évaluation des enseignements qui aiderait à progresser les vieux singes dans mon genre, plus rien ne se passera en fait de ce côté-là. Aucune réinvention de son être-devant-une-classe ne me parait plus possible à ce stade – en dehors du ne-plus-être-devant-une-classe. Enfin, inexorablement, l’écart générationnel se creuse avec les étudiants qu’on trouve devant soi. On finit un jour par se découvrir plus proche en années calendaires d’un public de jeunes retraités que de jeunes étudiants, et partager en pratique plus de références avec les premiers qu’avec les seconds. Ainsi de cette chute du Mur de cet « inoubliable mois de novembre 1989 », qui, pour nos actuels étudiants, fait partie d’une histoire déjà toute refroidie dont ils n’ont, au mieux, qu’une compréhension livresque.

La seconde raison est que ce retour sur 1989, pour le trentième anniversaire de la chute du Mur de Berlin, ne peut que souligner la très mauvaise pente de nos sociétés occidentales en  général, et de la France en particulier. Entre la n-ième polémique sur le voile islamique, la n-ième émeute de banlieue, la n-ième réforme sécuritaire n’apportant rien à la sécurité des citoyens mais tout à un État autoritaire 2.0 à venir et la n-ième réforme néo-libérale destinée à mettre à mal l’édifice de droits économiques et sociaux construits depuis la fin du XIXème siècle au nom d’une très fantasmatique compétitivité du pays et surtout d’un intérêt de classe, aussi bien compris que désormais restreint à la haute bourgeoisie d’affaires, j’ai vraiment bien du mal à me réjouir. La Présidence d’Emmanuel Macron me semble tellement contraire à tout ce qu’il faudrait faire pour apaiser ce pays qu’il m’est en effet difficile de ne pas penser que tout cela va très mal finir. En fait, cela a déjà très mal fini si l’on pense à tous ces manifestants Gilets jaunes bien amochés par les forces de l’ordre au cours de l’année qui vient de s’écouler, à cette incapacité inouïe à entendre les maux de la société de la part du pouvoir en place.

La troisième raison est que j’ai le sentiment que tout le travail des sciences sociales un peu critiques ne sert vraiment à rien pour influencer le cours des choses par les mauvais temps qui courent. Mon moi « durkheimien » souffre de ce hiatus. Désolé, j’ai été formé à une autre époque, avec d’autres attentes que d’établir froidement une description subtile et circonstanciée de maux sans remèdes dans de magnifiques articles bien gonflés à l’hélium d’une méthodologie sans faille. L’article pour l’article me parait de plus en plus vain dans un monde qui va à vau l’eau, surtout quand la valeur ajoutée de cet article avoisine par ailleurs Epsilon quand on connait un peu le sujet.  Il est vrai que nous rejoignons ainsi la cohorte de tous ces scientifiques des sciences dites dures qui alertent sans succès sur le changement climatique, l’écroulement de la biodiversité, etc. Publiez, publiez, braves gens, nous doutons encore et encore de ce que vous avancez si doctement, et, pendant ce temps-là, nous mènerons à bon terme nos petites et grandes affaires. Plus spécifiquement, tout le travail académique mené sur ce qu’il faut bien appeler en suivant l’usage qui s’est imposé, le populisme, depuis plus d’un quart de siècle n’a servi strictement à rien, si l’on juge ce travail à l’aune d’une amélioration de nos sociétés – sauf à juger que Trump, Orban, et Cie constituent de fait la solution à la plupart de nos maux. Les collègues les plus concernés s’en rendent d’ailleurs compte, en essayant d’introduire dans les conférences à ce sujet, comme par exemple celle qui aura lieu à Prague au printemps prochain, une réflexion sur les remèdes à apporter. De ce point de vue, il me faut bien constater que la science politique a été globalement pusillanime, et que ce sont des économistes aux marges de l’orthodoxie (comme Thomas Piketty ou Dani Rodrik) qui s’essayent à faire circuler dans l’espace public des remèdes en se centrant bien sûr sur les causes économiques du phénomène – ce qui ne manquera pas d’apparaitre réducteur par bien des côtés. En tout cas, pour ce qui est de la France contemporaine, les récents choix d’Emmanuel Macron et de certains de ses ministres sont exactement ceux qu’il faut faire pour encourager encore plus l’électorat à considérer le Rassemblement national  comme un choix électoral des plus légitime – plus légitime que cela, à poser toujours et encore les bonnes questions comme disait déjà en son temps un ministre socialiste, il va mourir de sa belle mort.

La quatrième raison est que, vu le contexte politique français, je vois difficilement quelle force politique de gouvernement pourrait combler ce hiatus entre les réflexions issues des sciences sociales destinées à apaiser la société et les choix de l’État – pour ne pas parler de tout ce qu’il faudrait faire pour lutter contre le réchauffement climatique et pour s’y adapter. Le camp de la gauche (écologistes compris) me parait tellement éclaté et sans leader acceptable par toutes les chapelles partisanes que son retour aux affaires nationales en 2022 via la présidentielle me parait bien improbable vu de ce triste automne 2019. Un François Hollande s’est même essayé encore cet automne, toute honte bue,  à proposer au pays des réformes institutionnelles, sans doute dans l’intention à peine dissimulée de revenir dans le jeu politique, or son simple souvenir ne peut que rendre le mot même de gauche haïssable à une part de nos concitoyens. (Une simple mesure de salubrité pour tout renouveau de la gauche, c’est déjà de se débarrasser définitivement de sa présence à gauche: qu’attend donc le PS lui-même pour s’en débarrasser vraiment? Il l’a déjà fait en théorie avec son bilan de la Présidence Hollande, il reste à le faire symboliquement par une exclusion retentissante. ) Par ailleurs, peut-on espérer que la droite républicaine (ou ce qu’il en reste) se saisisse de ces savoirs?  A écouter leurs représentants dans les médias, coincés entre un néolibéralisme sécuritaire à la Macron  et un nativisme sécuritaire à la Le Pen, cela n’en prend  vraiment pas le chemin, et c’est peu dire. Quant aux thuriféraires  et autres féaux du bon Emmanuel Macron, il n’y a rien à espérer de leur côté, leur sport favori semble même être désormais de casser les thermomètres en matière de politiques publiques, en tout cas ceux qui sont informés par le travail des sciences sociales (comme le CNESCO en matière éducative ou l’Observatoire de la pauvreté), qui les dérangent  – à la manière d’un Trump ou d’un Bolsonaro en matière de changement climatique . Un néo-libéralisme de fer et de pacotille à la fois, agrémenté de quelques rares douceurs pour les forces de l’ordre, leur sert de boussole. Et nous avons tout de même une sorcière autoproclamée au gouvernement pour tout le reste…  Quant au Rassemblement national, n’en parlons même pas: ils vivotent sur leur pré carré sans trop avoir besoin de réfléchir à la suite. Du coup, à chaque publication de bons collègues proposant à la fois un état des lieux et souvent une palette de solutions, ou du moins d’erreurs à éviter, sur quelque politique publique que ce soit, ce bel effort, bien inutile en fait, me déprime de plus en plus. En sciences sociales comme en sciences de l’environnement, on ne pourra pas dire qu’on ne savait pas ce qu’il aurait fallu faire – mais, visiblement, on ne le fera pas. Pas en France en tout cas. Sauf bien improbable miracle politique d’ici les prochaines présidentielles.

Toutes ces raisons font que je tends à être las – simplement las, pas désespéré. Trop las d’ailleurs pour le désespoir. Mais sans doute ne suis-je pas un de ces battants qui font de nécessité vertu. Et, puis, ne suis-je pas comme universitaire en fin de carrière « un odieux privilégié membre d’une corporation d’oisifs vivant aux crochets des contribuables qui n’ont donc pas le droit de se plaindre »… Je me tais donc, en tout cas pour ce soir.

F. Gemmene, A. Rankovic, Atlas de l’Anthropocène

Les Presses de Science Po ont publié pour fêter dignement cette rentrée, venant après un bel été caniculaire sur la France, un livre qui devrait rester comme le singulier témoignage d’une époque, la nôtre,  où il devint  des plus légitime de clamer dans les salons, sauf si l’on était lobotomisé d’avoir trop suivi les chroniques d’un quelconque Christophe Barbier & Co, que la situation était grave mais pas désespérée.

Ce livre qui prend acte du moment que nous vivons, c’est Atlas de l’anthropocène, dirigé par François Gemmene et Aleksandar Rankovic. Quoi qu’il soit réalisé avec le soutien de l’Atelier de cartographie de Science Po, et qu’il comporte certes de nombreuses cartes, graphiques et autres infographies, c’est un ouvrage qui usurpe le titre d’atlas, dans la mesure où des cartes ne sont pas présentes à toutes les pages et qu’elles ne forment en réalité qu’un des outils de la démonstration. Ce livre de 160 pages aurait tout aussi bien pu s’appeler « Introduction illustrée à l’anthropocène », « L’anthropocène pour les nuls », « L’anthropocène racontée à Christophe Barbier ma petite fille/mon petit fils », « Mes premiers pas dans l’anthropocène », « Petit bréviaire de l’anthropocène », « Anthropocène, qui suis-je vraiment? ». J’ai l’air de me moquer en multipliant ces titres de pacotille, mais il faut vraiment saluer la qualité de la vulgarisation ici proposée. En parcourant cet Atlas qui n’en est pas un, j’ai retrouvé la plupart des connaissances que j’ai pu accumuler sur le sujet depuis quelques années dans une présentation à la fois simple et attrayante (du moins en ai-je eu l’impression). Pour qui n’en aurait pas encore entendu parler (?), l’anthropocène est le nom possible (mais pas encore acté par les géologues) d’une ère géologique nouvelle marquée par l’action des hommes sur la terre elle-même succédant à l’Holocène (à une date à préciser, cf. Anthropocène, année zéro, p.24-25). Comme concept désormais sorti du seul secteur scientifique de la géologie qui l’a vu naître en 2000-02 grâce au Prix Nobel de chimie, Paul Crutzen, l’anthropocène signifie surtout la prise de conscience, à la fois rationnelle et émotionnelle, que la crise environnementale, certes bien perçue dès les années 1970, a muté dans les dernières années en une situation englobante qui change déjà (ou changera) toutes les données acquises de l’expérience humaine. C’est le réveil douloureux où l’on comprend enfin que rien de ce qui est humain ne peut déjà (ou ne pourra) en effet échapper au choc en retour de l’action humaine sur la nature, par exemple, aux conséquences du réchauffement global que la croissance économique carbonée des deux derniers siècles provoque pour ne citer que l’aspect le plus évident de l’anthropocénisation en cours du monde. Au delà du seul réchauffement climatique (Climat, p. 38-61),  d’autres grandes thématiques sont abordées, comme la perte de biodiversité (Biodiversité, p. 62-81), les différentes formes de pollutions (Pollutions, p. 82-103),  les modes de vie consuméristes (Démographie, p. 104-119) et les (absences de) réactions politiques (Politiques de l’Anthropocène, p. 120-135) . Bien sûr, c’est à chaque fois seulement une synthèse sur quelques pages qui est proposée, et les auteurs ne prétendent pas nous proposer ici une encyclopédie. Les textes sont courts, les illustrations finalement pas si nombreuses que cela, mais, à chaque fois, l’essentiel est dit ou illustré. Un index (p. 152-157) permet une lecture transversale. La bibliographie (p. 146-151) permet d’aller plus loin. Il ne manque, du point de vue pédagogique, qu’une webographie, qui listerait les sites des diverses organisations concernées où l’information fiable sur ce sujet est disponible (et peut-être aussi la liste des sites qui désinforment à dessein sur le sujet?).

L’autre aspect – en dehors de cette synthèse attrayante qu’il faut vraiment saluer que tout étudiant un peu intéressé comprendra et qui peut être mise dans les mains de lycéens – est un message politique. Le moment n’est pas au désespoir. Comme le disent les auteurs dans leur préface, « Il ne s’agit pas d’accabler les lecteurs avec la litanie des crises et des catastrophes à venir – même si cet effet n’est pas totalement évitable [ admirez la formule!] -, mais plutôt, autant que faire se peut, de leur montrer tous les chantiers politiques qui s’ouvrent à eux pour répondre à ce défi. L’époque est angoissante, mais pas désespérante.[admirez là encore la formule!] L’Anthropocène fait ressortir notre immense responsabilité, mais il crée aussi l’opportunité de redéfinir notre rapport à la Terre. » (p. 13) Le livre bénéfice dans cette même perspective  d’une Postface de Bruno Latour (p. 143-145), qui commence par ces mots : « D’abord ne pas se désespérer ». Le livre fait d’ailleurs significativement une place au cas de la couche d’ozone (Ozone, p. 28-37) comme exemple plutôt réussi de maîtrise d’une problème environnemental mondial. Bref, le message politique est largement : « mobilisons-nous, luttons, innovons, expérimentons, et cela n’ira pas si mal que cela ». C’est en somme, en partant des mêmes constats appuyés sur l’état des connaissances scientifiques (celles synthétisées par le GIEC en premier), l’envers exact du discours de la collapsologie. Pour ce dernier, tout est déjà perdu, et il faut se préparer à la fin de ce monde. Pour les auteurs de ce livre optimiste, il faut se mobiliser avec force, et il faut tout changer (« redéfinir notre rapport à la Terre » tout de même… vaste programme… ) pour sauver au moins les meubles de l’humanité et les aspects positifs de ce monde-ci. D’ailleurs le cas Greta Thunberg n’est-elle pas l’une des preuves que la mobilisation en ce sens est déjà  en cours?

Bien sûr, d’un point de vue politique (et aussi du point de vue du pédagogue face à la jeunesse), il vaut mieux militer (au sens le plus large du terme), ou pousser à le faire, que se désespérer ou pousser au désespoir. En même temps, un tel Atlas de l’anthropocène – si  esthétique dans sa composition par ailleurs – n’aurait-il pas dû oser présenter une vue encore plus réaliste de la situation pour mieux faire comprendre les enjeux politiques d’un tel militantisme?

D’une part, il manque un état des lieux des institutions, États, entreprises, groupes humains, idéologies, qui constituent les adversaires de ces mobilisations présentes ou à venir. Il y a certes une double page sur La fabrique du doute au service de l’industrie fossile (p. 130-131), avec une infographie sur les principales entreprises du secteur de l’énergie fossile (p.131), mais c’est un peu le seul endroit du livre où des entreprises capitalistes de grande taille sont nommément mises en cause. Or il suffit de voir ces jours-ci la réaction outragée d’Emmanuel Macron et de ses ministres, nos greenwasheurs à nous, aux propos un peu vifs de Greta Thunberg cette semaine à l’ONU pour se rendre compte qu’il existe de très solides intérêts qui bloquent toute avancée sérieuse vers ce à quoi les auteurs de cet Atlas de l’anthropocène aspirent. Aurait-il été de si mauvaise politique que de les nommer et les lister? Un peu de Carl Schmidt et de sa distinction amis/ennemis n’aurait pas fait de mal – d’autant plus que le camp d’en face ne se gêne pas lui pour établir ses listes de gens à abattre (au propre ou au figuré).

D’autre part, pour parachever le (sombre) tableau que dresse cet Atlas de l’anthropocène , il faudrait aussi signaler au (jeune) lecteur que l’on souhaite informer au mieux que tous les grands États – États-Unis, Chine, Inde, Russie, etc. – sont entrés ces dernières années dans une nouvelle course aux armements, et qu’ils recherchent visiblement tous à se donner les moyens de maîtriser les sources de leur croissance matérielle façon XXème siècle (pétrole, gaz, matières premières, débouchés, etc.). Cette frénésie de puissance est-elle liée chez leurs dirigeants à la prise de conscience de l’anthropocène comme situation? Il y a de bonnes chances que cela soit le cas, comme le montre, quoique par inadvertance, la proposition « loufoque » de Donald Trump d’acheter le Groenland au Danemark. Chacun de ces grands acteurs semble se préparer au cas où (fort probable) tout commencerait à devenir très instable sous nos pieds (pour paraphraser Latour). Cela peut de ce fait faire fort mal tourner pour les mobilisations que les auteurs souhaitent. Atteinte à la sécurité nationale…

En résumé, un grand bravo aux auteurs pour l’effort pédagogique, mais encore un petit effort pour présenter les  bien réelles difficultés de la mobilisation salvatrice qu’ils proposent, à laquelle je souscris par ailleurs pleinement comme citoyen, mais dont je m’effraie et me désole des difficultés comme politiste.

 

 

Jérôme Fourquet, L’archipel français.

fourquetLe directeur du département Opinion à l’IFOP, Jérôme Fourquet a fait paraître à la veille des élections européennes un livre de synthèse sur l’évolution de la société française depuis les années 1970, L’archipel français. Naissance d’une nation multiple et divisée (avec la collaboration de Sylvain Manternach, Paris: Seuil, mars 2019).

A l’aide de résultats de sondages, de géographie électorale, et d’un usage intensif de la sociographie des prénoms, et aussi de très nombreuses lectures, J. Fourquet en arrive à proposer à son lecteur une description plutôt inquiétante de la société française – même s’il prend bien soin de ne pas trop apparaître comme le Cassandre de service – qui tendrait à éclater en multiples îles séparées aux valeurs et aux votes bien distincts.

Sa grande idée est en effet que les années 1970-2010 voient l’écroulement d’une structuration de la société française en deux grands blocs, structuration issue du XIXème siècle et ayant accompagné presque tout le XXième siècle : catholiques vs. laïcs, puis droite(s) vs. gauche(s.).  L’élection présidentielle de 2017 constituerait du coup l’aboutissement de cette déstructuration, avec le montée en puissance de LREM, le « parti des premiers de cordée » (p.364-368) et la création d’un « bloc libéral-élitaire » (p. 361-363).

Pour synthétiser son propos, cette déstructuration/restructuration opère sur trois plans: spirituel, matériel et spatial.

#Sur le plan spirituel, il insiste beaucoup sur l’écroulement de la pratique catholique en France depuis le début des années 1960. En dehors des études classiques de sociologie religieuse qu’il cite et des sondages à sa disposition, il fait un grand usage de la sociographie des prénoms. Grâce à la base de données constituée par l’INSEE de tous les prénoms donnés aux nouveaux-nés depuis 1900 sur le territoire métropolitain, il peut montrer l’affaiblissement net de la référence catholique dans les choix des parents. Cet étiolement du catholicisme accompagne d’une part le bouleversement bien connu des mœurs acceptables (homosexualité par exemple). D’autre part, s’inscrit dans une individualisation des choix, bien visible dans l’éclatement de l’espace des prénoms donnés par les parents, y compris d’ailleurs des prénoms catholiques. Enfin, quoi que l’auteur y insiste moins, signifie l’écroulement d’une raison fondatrice de la solidarité entre riches et pauvres, savants et ignorants, chanceux et malchanceux, à savoir la communauté d’appartenance à l’humanité crée par Dieu. Le libéralisme, à tous les sens du terme, semble bien devoir remplacer chez la majorité des élites françaises la référence historique aux aspects sociaux, ou paternalistes si l’on veut, du catholicisme.

A cet étiolement du catholicisme, et en regard de son adversaire laïc, républicain, socialiste ou communiste, s’ajoute la montée en puissance d’une autre référence religieuse, celle à l’Islam. S’appuyant toujours sur la sociographie des prénoms, J. Fourquet montre qu’au début des années 1960, moins de 2% des naissances enregistrées en métropole correspondaient (chez les garçons) à un prénom d’origine « arabo-musulmane ». Désormais, selon ses comptages (qui supposent bien sûr d’établir une liste de tels prénoms masculins et de lui faire confiance sur la pertinence de cette liste), ce serait autour de 18% des prénoms donnés qui s’inscriraient dans une telle référence (cf. graphique 30, p. 137). En plus, cette montée en puissance de la référence musulmane dans les prénoms connaîtrait une diffusion spatiale. Parti des vieilles terres de l’industrie (où les immigrés « nord-africains » avaient été recrutés dans les années 1950-1960), des naissances auxquelles les parents souhaitent donner un prénom musulman se répandent sur le territoire en tâche d’huile (cf. carte 7, p. 146). Ce choix de prénom ne dit pas certes si la personne qui est nommé ainsi sera ou non musulmane dans les choix de sa vie adulte – et cela d’autant plus dans une société individualiste -, mais il témoigne qu’au moment de sa naissance, ses parents attachaient quelque importance à ce choix d’une telle référence. Par comparaison avec d’autres sous-populations (Corses, Bretons, descendants d’immigrés portugais, polonais, etc.), Jérôme Fourquet montre bien que le choix du prénom n’est pas anodin. Le maintien à un haut niveau dans les seconde, troisième, quatrième générations d’immigrations venues de pays à majorité musulmane de tels prénoms « arabo-musulman » traduit donc bien une affirmation d’identité de la part des parents en cause. Elle fait sens.

Du point de vue de la vie politique, pour Jérôme Fourquet, il ne fait par ailleurs guère de doute que le fond de sauce de l’existence même du Front national sur le plan électoral n’est autre qu’un choc en retour liée à la visibilité nouvelle de ces immigrés « arabo-musulmans » au début des années 1980 (cf.p. 221-246). Il donne même à voir une carte électorale des élections européennes de 1984, avec le tracé en rouge de la « Marche des Beurs » de 1983 dans cette vieille France de l’industrie là même où le FN connaîtra l’année suivante ses meilleurs scores (p. 237).  J. Fourquet reprend là la thèse de notre collègue Pierre Martin, thèse exprimée dès les lointaines années 1980, et la développe en y ajoutant une dimension de déplacement des populations se sentant menacées par cette « islamisation » perçue, d’où l’existence d’un seuil de présence perçue de « musulmans » au delà duquel l’effet sur le vote FN s’étiole.

# Sur le plan matériel, la concomitance de la désindustrialisation liée à la mondialisation et de montée en puissance d’une vaste secteurs de « producteurs symboliques », disposant d’un niveau d’éducation élevée (pour parler comme Robert Reich au début des années 1990), aboutit à une séparation de plus en plus nette entre les classes populaires et les classes moyennes et supérieures. Pour J. Fourquet, vu leur poids acquis dans la population, les classes moyennes et supérieures peuvent donc vivre désormais en vase clos, sans avoir à fréquenter les classes populaires.

#Sur le plan spatial, J. Fourquet illustre ce nouveau clivage entre les gagnants et les perdants des évolutions économiques en cours. Mutatis mutandis, elles correspond à l’opposition entre des territoires qui profitent de la mondialisation (parce qu’ils sont des lieux de décision/conception des flux de cette dernière, ou parce qu’ils sont des lieux de résidence de ceux qui décident/conçoivent ou de ceux qui bénéficient encore de bonnes retraites)  et ceux qui en souffrent (lieux de ce qui reste de l’industrie traditionnelle en particulier, lieux de résidence de ce qui reste du prolétariat industriel et du nouveau prolétariat des services). Les pages consacrées au département de la Sarthe (p. 299-305) sont parmi les plus inspirantes de l’ouvrage. Il montre comment ce département est passé d’un vieux clivage issu de la Révolution française encore visible en 1978 à ce clivage centre urbain/périphérie, bien visible lors du vote référendaire de 1992, puis lors de l’élection présidentielle de 2017.

Au total, tout cela n’est vraiment pas très réjouissant. Cassandre a frappé fort. Les élections européennes de 2019, si elles étaient prises en compte, confirmeraient à l’envi la présentation de J. Fourquet. D’un côté, la partie de la société française qui va bien semble concentrer toutes ses billes dans le vote LREM, de l’autre côté, la seule force qui prend vraiment dans les classes populaires et moyennes n’est autre que le RN, ontologiquement xénophobe. Dans ses pages conclusives, J. Fourquet tend à accréditer l’idée que les classes supérieures, concentrées spatialement, ont fait le deuil d’une maîtrise possible de leur part des classes moyennes et populaires. Ces dernières sont par ailleurs incapables de menacer vraiment le pouvoir des « premiers de cordée ». Il cite ainsi les « Gilets jaunes » n’ayant jamais réussi à prendre dans le cœur des métropoles.

Je suis sorti d’autant plus déprimé de cette lecture que la grande absente de cette reconstruction des cinquante dernières années n’est autre que la question écologique. Du point de vue des grandes mutations que J. Fourquet met en lumière, cette question n’est aucunement structurante selon lui. Elle n’apparait de fait que très à la marge dans les pages qu’il consacre à la montée en puissance d’une autre vision de l’animal (« Quand la hiérarchie des espèces est remise en cause », p. 61-67) dans le cadre du déclin de l’emprise de vision catholique de l’homme sur les esprits. Du point de vue des grandes masses électorales, J. Fourquet n’a sans doute pas tort dans sa négligence. Sa lecture devrait donc être rendue obligatoire pour tout dirigeant écologiste ayant un peu le melon ces temps-ci. L’anti-écologie du FN/RN existe quant à elle et ne demande donc qu’à prospérer, tant la situation objective de l’électeur-type du FN/RN, tel que rappelée ici par J. Fourquet, le rend dépendant de sa voiture et donc de l’abondance de l’énergie fossile. De fait, ce genre de livres permettra aux historiens de mesurer à quel point la politique n’aura pas su anticiper les problèmes écologiques, faute bien sûr d’avoir des électeurs pour lesquels cela fasse sens.

 

 

 

 

 

 

 

Rationnelle bourgeoisie?

Qu’ajouter à ce que j’écrivais il y a un mois sur le « macronisme »? Tout se confirme et embellit. L' »Acte II » ne sera d’évidence que la suite et l’approfondissement de la première partie du quinquennat. Les annonces du jour en matière de « réformes » de l’assurance-chômage illustrent encore une fois le caractère caricarituralement anti-social du « macronisme » – même la CFDT de Laurent Berger en est indignée, c’est dire. La réforme des retraites s’annonce déjà  de son côté comme un désastre sans appel, en particulier pour la malheureuse corporation de fonctionnaires auquel j’appartiens, les enseignants. Affirmer  qu’il s’agit d’un « thatchérisme » tardif, pour ne pas dire attardé,  fera donc désormais figure de banalité. Il n’est aussi que trop facile de constater que l’éternel « parti de l’ordre » s’est reconnu en son champion, Emmanuel Macron, l’Adolphe Thiers des « Gilets jaunes ».

Le résultat des élections européennes y est pour beaucoup. Comme tout le monde l’aura compris au vu des cartes électorales et des mouvements de voix enregistrés par les sondages – selon un écho du journal Le Monde, même un ministre venu de la droite, Gérald Darmanin, l’a compris-, la bourgeoisie s’est en effet ralliée, presque toute entière, au « macronisme ». Il ne reste guère aux Républicains que la part la plus sénile ou la plus catholique de leur électorat d’antan – souvent la même d’ailleurs.  N’eût été ce prompt renfort des retraités, rentiers et autres winners CSP+ de tous les beaux quartiers de France et de Navarre, Emmanuel Macron aurait côtoyé de prés le désastre électoral. Mais la bourgeoisie sait reconnaître qui la sert! Le RN aurait été loin devant sans ces deux, trois, quatre pourcents décisifs venus de la droite. L’histoire retiendra en effet que les derniers sondages publiés avant l’élection donnaient toujours la liste des Républicains au dessus des 10%. C’est donc dans les tous derniers jours que le secours bourgeois s’est résolu à venir à l’aide d’un « macronisme » sur le point d’être défait par l’hydre « lepéniste », choisie de son côté comme leur champion par la part toujours restreinte (malgré la hausse de la participation) des classes populaires et moyennes croyant encore à l’utilité de voter pour se faire entendre . Une telle défaite face au RN aurait eu quelques conséquences. Il aurait tout de même fallu constater que le pouvoir est très minoritaire dans le pays. Mais quoi, un point d’écart ce n’est rien, un match nul en fait, non, encore mieux, une grande victoire en réalité, un triomphe même vu les circonstances.

Dans le cas présent, il est évident pourtant que le pouvoir est bel et bien très minoritaire dans l’opinion, puisque la liste LREM/MODEM/AGIR n’a recueilli que 22,4% des suffrages (pour une participation de 50%, soit moitié moins en terme d’inscrits). Non seulement la majorité présidentielle arrive légèrement derrière le Rassemblement national (RN) – qui n’a certes obtenu que 23,3% des suffrages-, circonstance qui était censée constituer selon E. Macron lui-même une défaite majeure pour son camp encore quinze jours avant l’échéance , mais il faut rappeler que 77,6% des suffrages exprimés vont vers une liste d’opposition, puisqu’aucune autre liste que celle LREM/MODEM/AGIR ne peut raisonnablement s’ajouter au camp présidentiel. En particulier, l’électorat résiduel des Républicains ou de l’UDI lors de ces européennes n’est pas à compter ailleurs que dans l’opposition.

Dans une démocratie où les dirigeants seraient encore attentifs à l’évolution de l’opinion publique, les résultats des élections européennes auraient fait réfléchir. Visiblement, à juger des actes, il n’en est rien. On continue et on accélère. Comment l’expliquer?

D’une part, il faut bien constater que certains votes comptent plus que d’autres: rallier ainsi à soi la bourgeoisie du 7ème et du 16ème arrondissements, ce n’est pas rien. Les votes se comptent certes, mais ils se pèsent aussi. Avoir tout le capital derrière soi et tout ce qu’il peut faire pour influencer la vie politique n’est vraiment pas une carte négligeable. Il suffit pour s’en convaincre de regarder un peu l’état de nos médias de masse.

D’autre part, dans ce genre de configuration où les deux camps les plus importants électoralement sont, d’une part, le RN et, d’autre part, LREM et ses alliés, il n’est pas difficile d’imaginer la réélection d’Emmanuel Macron en 2022. Cette hypothèse présente dans toutes les têtes repose toutefois sur le fait qu’une part, minoritaire certes, mais significative tout de même, de l’électorat de gauche se résigne à voter Macron au second tour de l’élection présidentielle à venir. Or on aura peut-être noté que le terme péjoratif de « castor »  (au sens d’électeur « faisant barrage ») a été utilisé lors de la campagne électorale des européennes par un personnage aussi peu radical par ailleurs que Raphaël Gluksmann. Il y a bien sûr une part d’esprit de boutique dans cette utilisation, mais elle traduit aussi le fait que certains dirigeants de gauche ont bien perçu que leur électorat n’est plus disposé à cette attitude républicaine (déjà expérimentée en 2002 et en 2017). Comme ce même électorat va bien être obligé d’avaler encore quelques belles couleuvres d’ici 2022, il ne faudra pas s’étonner s’il se trouve, certes par le plus grand des hasards, qu’il a piscine lors du second tour d’une élection présidentielle qui opposerait un E. Macron et un membre  de la famille Le Pen.

Du coup, la rationalité bourgeoise qui a adoubé E. Macron parait à double tranchant. Victorieuse à court terme, elle dessille les yeux à ce qui reste de l’électorat de gauche susceptible de voter Macron. Les élections municipales de l’an prochain seront un premier test de cette hypothèse : que choisiront de faire les électeurs de gauche lors de seconds tours entre un candidat LREM et un candidat RN?  Auront-ils piscine?

 

Deux ans de macronisme, hélas sans doute encore trois ans à tirer.

L’élection d’Emmanuel Macron ne date que de deux ans. Mai 2017- mai 2019. Cela m’a pourtant paru bien long.  Le bilan de ces deux premières années  de la Présidence Macron m’apparait à la fois comme la continuation de dérives déjà anciennes de la Vème République et comme l’apparition de nouveautés pour le moins peu rassurantes. Les trois ans de Présidence Macron encore à tirer comme une condamnation sans appel possible me remplissent du coup d’allégresse. Je m’en voudrais de ne pas vous la faire partager.

Du côté des dérives anciennes, il faut bien sûr commencer par la « présidentialisation » de la Vème République sans contreparties institutionnelles, pour ne pas dire la montée en puissance de plus en plus évidente du « bon plaisir monarchique » sous couvert de démocratie. La prétention présidentielle d’une remise en état de Notre-Dame-de-Paris en cinq années seulement, au mépris de toutes les bonnes pratiques en la matière, me parait l’illustration caricaturale de cet état de fait. Le quinquennat n’avait certes déjà rien arrangé en la matière pour ses prédécesseurs immédiats à la tête du régime conçu comme un « coup d’État permanent », mais, avec la Présidence Macron, la disparition d’un vrai parti présidentiel a réduit à rien toute dialectique interne à la majorité qui permette d’aller au delà des intuitions, tocades, et autres coups de génie présidentiels (ou de son entourage?). L’incapacité du MODEM de François Bayrou à exister comme contre-pouvoir interne à la majorité présidentielle est tout aussi flagrante. En dehors du seul Jean-Louis Bourlanges (né en 1946…), encore doté  d’un minimum d’autonomie politique, les politiciens qui s’expriment au nom du MODEM ont tous atteint l’état de diffuseurs zélés d’éléments de langage de leurs alliés LREM.  Nous sommes bien loin des alliances conflictuelles à la RPR-UDF, à la PS-PCF, ou façon « Gauche plurielle », qui faisaient tout le sel des coalitions du « régime semi-présidentiel » . C’est le grand retour du monarchique « L’État, c’est moi. », avec la logorrhée présidentielle en prime.

Ensuite, mais cela date là aussi, l’approfondissement néo-libéral des politiques publiques menées se trouve largement confirmé.  Je ne me vois même pas y revenir tant cela me parait désormais d’une triste évidence (sauf à gloser sans fin sur la définition à donner du néo-libéralisme pour amuser la galerie). Surtout le « macronisme » accentue à l’envi ce tournant, pris certes il y a quelques décennies déjà, dont il n’est pas très difficile par ailleurs de constater qu’il constitue l’une des principales sources de l’exaspération des classes populaires, et maintenant des classes moyennes. Le « macronisme » m’apparait du coup comme la réactualisation continue de la phrase (attribuée) à Bossuet: « Dieu se rit des hommes qui déplorent les effets dont ils chérissent les causes. » E. Macron et ses gens prétendent pourtant faire de la lutte contre le populisme et le nationalisme l’alpha et l’oméga de leur « progressisme ». Leur capacité à apaiser la société française à coup de « réformes », aussi anxiogènes que pleines de chausse-trappe dans les petits détails qui changent tout en pire (par exemple la réforme à venir des pensions de réversion), risque bien de les amener là où ils ne souhaitaient pas aller. On risque d’ailleurs d’en voir les premiers effets lors des élections européennes. On aura bien de la chance à LREM  si, après tout cela, le RN, pourtant plus inepte que jamais dans ses propositions, ne lui brûle pas la priorité en passant en tête des suffrages.

Cette « Révolution » (néo-libérale), qui avait déjà bien progressé sous F. Hollande, n’est pas sans lien avec le fait que le « macronisme » au pouvoir représente sans doute le rétrécissement le plus net de la base électorale d’un pouvoir politique en France depuis…. eh bien là j’hésite vraiment… en fait, même en remontant à 1848 (à l’établissement du suffrage universel), je ne trouve pas d’exemple si net de pouvoir politique un peu durable qui se soit appuyé (officiellement) sur si peu de Français et qui ne semble pas prêt, ni même désireux, de reconquérir à terme la confiance d’une majorité parmi la population française. Napoléon III lui-même fut populaire à en croire les historiens, le régime de Vichy ne fut sans doute vraiment impopulaire qu’au tournant de la guerre mondiale. C’est donc vraiment là une situation exceptionnelle au regard de l’histoire longue du pays, sauf si l’on admet pour se rassurer quelque peu que l’opposition des Républicains, de l’UDI, voire d’une partie du PS, est en réalité fallacieuse. La majorité de leurs bases électorales respectives sont certes, selon les sondages disponibles, dans l’opposition à Emmanuel Macron, mais les élites partisanes du « vieux monde » suivent souvent en réalité le mouvement du « macronisme » – comme l’a montré la tournée des popotes de ce dernier lors du « Grand débat ». Après tout, le Premier Ministre et quelques ministres importants sont très officiellement de droite, le PS ne s’est pas vraiment affairé à sanctionner au niveau local les renégats passés à LREM, ne faut-il pas alors compter dans la semi-opposition ou la quasi-majorité la droite, le centre et le PS (profond)?  En dehors de cette considération (que l’on pourrait contrebalancer par le réveil d’une droite sénatoriale parfois bien incisive tout de même), le « macronisme » représente une caricature de ce que peut faire en France un scrutin majoritaire à deux tours en terme de restriction de la base électorale du détenteur du pouvoir. La diversité des choix électoraux s’accentue comme partout ailleurs dans les vieilles démocraties, mais le mode de scrutin masque chez nous cette évolution et la transforme en primat de la plus grosse des petites minorités. La comparaison avec d’autres régimes démocratiques  en proie à une dérive autoritaire, « populiste », me parait d’ailleurs cruelle. En Hongrie, en Pologne, en Italie, en Turquie, aux États-Unis, la base populaire des autorités au pouvoir apparait bien plus large que les un peu plus de 20% d’électeurs encore « macronisés » en ce printemps 2019. En électeurs inscrits, les alliés LREM/Modem s’apprêtent à recueillir aux Européennes  autour de 8/9% des voix de nos concitoyens. Pas énorme tout de même. La France d’Emmanuel Macron est donc une belle exception française. Si Emmanuel Macron réussit à faire passer la réduction du nombre de parlementaires, jointe à sa pincée demowashing de scrutin proportionnel, la possibilité de créer une majorité parlementaire avec une minorité d’électeurs sera encore accentuée. A quand donc 10% des électeurs déterminant en France une majorité politique stable contre 90% d’opposants? Voilà qui serait disruptif.

Aussi nouveau et encore plus inquiétant me semble être l’éthos du nouveau personnel politique du « macronisme ». La capacité de ces gens à mentir, à biaiser avec la réalité disponible sous les yeux de tous, à distiller avec culot et détermination des « éléments de langage », est à tout prendre affolante. Nous sommes là devant des exemples parfaits de politiciens maximisateurs (à court terme) de leur carrière. Cela vaut aussi au niveau de leurs subordonnés, comme par exemple pour les recteurs en matière d’éducation. Des parfaits office-seeker qui jouissent du pouvoir et de ses avantages intrinsèques sans aucun interdit moral d’aucune sorte. Pas vu, pas pris, et encore… Emmanuel Macron leur demanderait de dire publiquement tous en chœur pour le soutenir que « la Terre est plate », nul doute qu’ils le feraient avec un bel élan de sincérité. Cela me fait tragiquement penser au rapport à la réalité des apparatchiks dans les régimes communistes finissants des années 1970-1980. J’espère en tout cas pour eux que tous ces gens savent tout de même qu’ils mentent, biaisent, manipulent, communiquent, sinon je m’inquiéterais vraiment pour leur santé mentale. Les événements du 1er mai à la Salpêtrière ont été en tout cas une démonstration de leur capacité à se tenir à une version biaisée des faits au delà de toute crédibilité auprès… eh bien des Français qui peuvent ou veulent s’informer vraiment.

De fait, le « macronisme » représente aussi fondamentalement un pari sur l’absence totale d’informations pertinentes sur ce qui se passe de la part du gros de la population – ce qui veut dire aussi que tout le travail de critique intellectuelle qu’on peut en faire reste très largement inutile. (Tout comme en son temps le « berlusconisme » des années 1990 vécut sur la bulle de réalité créée par les chaînes de télévision de S. Berlusconi pour une bonne part de ses électeurs.) Ces gens s’autorisent à mentir, à biaiser, à déformer, parce qu’ils parient, non sans raison d’ailleurs, que les médias fréquentés par la plus grosse part de la population électorale (télévision, presse régionale, grandes radios) ne font pas bien leur travail, ou plutôt qu’ils se livrent avec l’excellence souhaitée par tout pouvoir en place à l’exercice d’une information biaisée au possible. Il y a bien sûr des pôles de résistance: quelques médias indépendants; l’éthique journalistique de certains rares journalistes qui, au sein même des grands médias, ne veulent pas être déconsidérés à leurs propres yeux pour ne pas avoir bien fait leur métier; les réseaux sociaux. Mais ces pôles ne représentent pas grand chose du point de vue de leur effet électoral. En effet, en caricaturant à peine, le « macronisme » de 2019 semble compter énormément sur les électeurs âgés, ceux qui vont aller voter aux Européennes. Ces derniers s’informent par les médias traditionnels qui, globalement, leur ont par exemple présenté la plupart des « Gilets jaunes » comme des barbares prêts à prendre d’assaut des services de réanimation, pour y débrancher les malades agonisants je suppose. Ils peuvent donc continuer à leur raconter que « la Terre est plate ». Nos braves vieux électeurs n’iront pas pour leur majorité lire la presse mal pensante, ou sur les réseaux sociaux, pour constater que, Mon Dieu quelle surprise, « la Terre est ronde ». Il est vrai que certains n’ont guère envie de le savoir. Trop gênant.

Enfin, comme le terme de « néo-libéralisme autoritaire » dont l’usage se répand à juste titre le synthétise, le moins que l’on puisse dire, c’est que le « macronisme » sait réprimer le Français  « qui manifeste et qui proteste ». Notre pays vit d’évidence une crise de l’expression citoyenne par la manifestation ou par toute autre action dans l’espace public physique. Je crois même qu’on peut commencer à parler en conséquence d’un début de « prétorianisation » du régime – du mot « prétoriens »(sic), terme utilisé ici en un sens neutre, se voulant non péjoratif, et bien sûr exploratoire. Tout observateur un peu attentif aura noté en effet à quel point les revendications des syndicats de policiers ont été acceptées facilement au plus fort de la crise des « Gilets jaunes » – alors même que toutes les autres revendications venant des personnels du secteur public reçoivent une attention pour le moins distraite de la part de ce même pouvoir. On aura noté  aussi que le gouvernement ne semble pas très pressé de faire la lumière sur d’éventuels manquements aux règles professionnelles régissant, en principe, le maintien de l’ordre lors de manifestations, et qu’il semble bien instrumentaliser son pouvoir hiérarchique sur les procureurs de la République pour essayer de noyer le poisson d’éventuels manquements . De fait, le pouvoir politique commence  ainsi à s’enferrer dans une relation de clientèle avec la police. A lire la prose des tracts des syndicats de police qu’a regroupée Médiapart pour faire peur dans les chaumières (de gauche), ces derniers ont pris fait et cause contre les « Gilets jaunes », sans doute parce que la durée même de la crise et son caractère inédit les a exaspérés et épuisés. Mais il faut bien comprendre que cette loyauté a aussi été achetée. D’après les sondages disponibles et les orientations syndicales (avec la montée en puissance d’Alliance par exemple), les policiers sont plutôt des sympathisants de droite ou d’extrême-droite. Ils ne soutiennent probablement pas le « macronisme » par conviction, mais par obligation statutaire d’une part et parce que ce dernier a accédé à leurs revendications et ne cesse désormais de les flatter d’autre part. Les syndicats de policiers tiennent du coup entre leurs mains la stabilité du régime, peut-être sans l’avoir eux-mêmes compris complètement. C’est pour cela que je parle de début de « prétorianisation ». C’est plutôt nouveau en France que de voir un pouvoir politique devenu si dépendant de sa police, ou plutôt des affects et intérêts des simples policiers et CRS.  En même temps, cette importance accrue des forces de sécurité dans l’équilibre général du pouvoir d’État deviendra de plus en plus inévitable si la répression reste la seule réponse, à la fois prophylactique et curative, à toute protestation un peu hors les clous de la société civile. Il faut bien que l’autoritarisme du néo-libéralisme dispose de personnes à la base pour le mettre effectivement en œuvre. En tout cas, pour l’instant, s’il y a bien une chose que le « macronisme » n’entend pas privatiser, c’est bien la police, sa chère police. En même temps, peut-être que ces mêmes policiers, tant qu’à risquer leur peau, aimeraient autant servir un pouvoir plus proche de leurs propres idées…

Pour finir ce bilan de deux ans de « macronisme », vu de gauche,  la dernière chose qui me  reste vraiment sur l’estomac n’est autre que l’origine de gauche du « macronisme ». Même si bien sûr les ralliés de la droite et du centre ne sont pas en reste dans le tableau, il faut admettre que le « macronisme » a incubé au sein du Parti socialiste, et il ne faut cesser de rappeler toujours qu’Emmanuel Macron a été conseiller, puis Ministre, de ce cher François Hollande. Le carriérisme et la conversion à un néo-libéralisme de convenance qui se sont développés au sein du PS français ne laissent pas de m’étonner au fond. Cela va bien plus loin à mon sens que la simple conversion stratégique à une « Troisième voie » à la Tony Blair ou à un « Nouveau Centre » à la Schröder. C’est la distinction certes subtile mais bien réelle entre un Collomb ou un Delors et un Castaner ou un Griveaux. Pour le présent, cette filiation me parait contribuer à expliquer la rupture durable (définitive?) entre les classes populaires et la gauche. Que toutes les aspirations en terme de justice sociale exprimées par une bonne part des participants au mouvement des « Gilets jaunes » ne portent, selon les sondages disponibles, à aucun rétablissement électoral perceptible des partis de gauche en général constitue en effet l’un des faits marquants de ces derniers mois. Le « macronisme » vire à droite toute, réprime comme jamais la droite Sarkozy n’aurait osé le faire, mais les gauches n’en profitent pas.  Il  manque sans doute une chose essentielle encore dans le paysage de ces deux premières années de « macronisme » pour rétablir la situation : un leadership voulant vraiment sauver le socialisme, et la gauche en général, qui prenne de front la question la plus cruelle. « Comment et pourquoi avons-nous engendré ce monstre? »   Les critiques de ce qui reste du PS sur la ligne politique d’Emmanuel Macron ne suffisent pas, tout comme son essai de bilan de la Présidence Hollande (sous influence de fait d’un certain Emmanuel Macron). Les PG/Insoumis, Génération(s) et autres ex-PS sont hors jeu pour être tous partis du PS en restant sur la seule critique de la ligne politique proprement dite. Il faudrait aussi une critique sur le type d’hommes et de femmes que le socialisme a promu ou a laissé promouvoir depuis les années 1980. Pourquoi ce parti-là a-t-il attiré ces gens-là? Comment la base militante s’est-elle accommodé de ces gens-là? Ce qui revient aussi à poser la question de l’existence d’un DSK, d’un F. Hollande ou d’une S. Royal, et de tant d’autres. Cette réflexion devrait d’ailleurs s’imposer aussi aux écologistes: comment finit-on avec un Daniel Cohn-Bendit et avec tous ces transfuges de l’écologie politique qui vont à la soupe aux pesticides proposée par LREM? Il n’y a bien que les communistes à gauche qui semblent (relativement) épargnés.

En fait, même si je sais bien que la science politique contemporaine est très mal à l’aise avec ce questionnement « vieillot », « moralisateur », « philosophique », « hors de propos », qu’est-ce qui explique cette poussée à gauche  de carriérisme, cet écroulement des valeurs (réellement) libérales (au sens de B. Constant ou de J. S. Mill) et ce peu de souci d’autrui que le « macronisme » résume si bien au final? Pourquoi le prétendu disciple de P. Ricoeur parait n’y avoir vraiment rien compris?

Enfin, courage, trois ans, ce n’est pas si long…

 

 

Michaël Foessel, Récidive 1938.

foesselLe livre de Michaël Foessel, Récidive 1938 (Paris : PUF, 2019) aurait tout eu a priori pour m’énerver au plus haut point. Voilà en effet un philosophe de profession qui s’essaye à dire quelque chose d’un peu intéressant sur notre temps (2018) à travers la seule lecture des journaux français de l’année 1938  – certes tous désormais disponibles sur Internet- en allant y chercher une analogie éclairante.  Cette façon de procéder paraîtra sans aucun doute désinvolte au spécialiste de ces années-là, d’autant plus que l’auteur se met lui-même en scène armé de ses seuls souvenirs scolaires et de quelques réminiscences issues de lectures philosophiques.

Par ailleurs, comme politiste, j’aurai pu être fort agacé par cette lecture. En effet, Michaël Foessel n’est pas loin de redécouvrir la méthode comparative. Il l’explique bien dans son Épilogue (p. 171-173) en effet: « Une analogie n’est pas une simple ressemblance, mais une égalité des proportions. Elle n’affirme pas que A = B (1938 = 2018), mais que A/B = C/D : il s’agit d’une identité des rapports entre des réalités hétérogènes. En l’occurrence, l’hypothèse finale de ce livre est que la politique Daladier, faite d’assouplissement économique et de reprise en main autoritaire, est aux régimes totalitaires qu’elle combat ce que les politiques néolibérales menées depuis plus d’une décennie sont au nationalisme autoritaire qui menace de venir dans nombre de pays européens. » (p. 170-71). Il ajoute quelques lignes plus loin: « L’analogie entre 1938 et 2018 présente aussi l’intérêt de mettre en garde contre des mesures prises pour défendre la démocratie, et qui, dans les faits, risquent de la mettre à terre. » (p. 172).

En fait, Michaël Foessel, sans le thématiser explicitement,  suppose qu’il existe des régularités dans le fonctionnement des sociétés humaines en général, et des « démocraties bourgeoises » en particulier.  Je suis très loin d’être opposé à l’idée que la recherche puisse dégager des régularités de (dys)fonctionnement des démocraties représentatives. Mais au nom de quel juridiction un philosophe s’exerce-t-il à cette légitime recherche de régularités  en amateur – quand il existe  des travaux scientifiques sur le sujet (celui de la dé-démocratisation) par ailleurs? J’entends d’ici ricaner des collègues sociologues qui verront dans l’ouvrage de Michaël Foessel la énième illustration des prétentions de nos philosophes franchouillards à « dire l’universel » dans l’espace public – que ce soit dans la version old chap, BHL ou Badiou, ou dans celle des plus jeunes philosophes médiatisés, qui disposent d’une opinion (modérée) sur tout sans jamais avoir travaillé aucun sujet.

Cependant, au delà de ces énervements possibles, on peut aussi juger cet ouvrage seulement comme une intervention politique au sens strict. Une manière, pour le coup fort socratique, d’avertir autrui, en montrant comment en soi-même, à travers la lecture de cette presse de 1938, une conscience de la situation du présent se crée. Après tout, rien n’interdit à un philosophe de montrer sa naïveté, ses affects, ses ignorances,  pour inciter autrui, son lecteur, à réfléchir par ce biais sur le présent. Michaël Foessel ose ce qui pourrait paraître à première vue comme le bon moyen d’être humilié par ses pairs des différentes sciences sociales au nom du message alarmiste qu’il pense ainsi transmettre à un large public. A force de se défendre contre la contestation sociale pour faire perdurer un modèle économique en grande difficulté et d’instrumentaliser la question des étrangers pour détourner l’attention du bon peuple, les « démocrates » à la Daladier/Macron ressemblent en effet de plus en plus à leurs adversaires (de droite). J’ai bien peur d’ailleurs que M. Foessel ne soit pas le seul à remarquer et à vouloir faire remarquer ce glissement autoritaire au nom même de la défense des libertés républicaines. Le récent entretien donné au Monde, par Jean-Marie Delarue, le nouveau président de la Commission nationale consultative des droits de l’homme, est assez éclairant sur l’état de la question. La « criminalisation des mouvements sociaux » est d’ailleurs en train de devenir une banalité sociologique, et la répression du mouvement des « Gilets jaunes » en est une illustration sans appel. Tous les éléments semblent désormais en place pour aller vraiment très loin dans la répression de toute contestation de quelque nature que ce soit. L’avantage paradoxal d’une vision par la seule lecture de la presse est aussi de bien nous faire mesurer tout ce que ces évolutions de pratiques répressives doivent à une évolution parallèle du langage utilisé. Jean-Marie Delarue le dit à sa manière: avec l’argument-massue de « la sécurité première des libertés », il n’est guère difficile d’installer toutes les restrictions possibles des libertés. Là encore, tout ce que certains éditorialistes ont dit depuis novembre 2018 à propos du mouvement des Gilets jaunes peut n’apparaître que comme une vaste récidive des propos de la presse bourgeoise de 1938 à l’encontre des derniers feux du Front populaire.

Un point toutefois détraque quelque peu l’analogie heuristique que Michaël Foessel veut faire ressentir à son lecteur. En 1938, la France n’est pas en conflit avec des groupes terroristes qui prétendent agir au nom d’opprimés réels ou supposés venus eux ou leurs aïeuls d’ailleurs. Les luttes anticolonialistes en métropole, quoique durement réprimées, restent légalistes. Surtout, la haine montante des Juifs et des étrangers, et tout ce qu’elle peut justifier de dire ou de faire (dont Michaël Foessel montre de fait bien la continuité avec ce qui va se passer de 1940 à 1944), n’ont en fait rien dans la France de 1938 pour s’ancrer dans la réalité – en dehors de l’assassinat à Paris en novembre 1938 du consul allemand qui sera d’ailleurs la justification de la « Nuit de Cristal » . L’agression juive, que ressent l’extrême-droite de l’époque, c’est bien sûr l’arrivée de Léon Blum au pouvoir en 1936, mais cela ne correspond à rien comme mouvement de fond dans la société (sauf à supposer que « les Juifs » manipulaient toute la mobilisation de la gauche de l’époque). En 2018-19, il sera difficile de ne pas mettre dans le tableau de la société française l’existence du terrorisme djihadiste, bien réel malheureusement en France ou dans des zones d’intérêt pour la France (Sahel, Levant). Cette circonstance complique encore la tâche de ceux qui voudraient une fin heureuse, libérale, démocratique, sociale, à nos tribulations. Toute lutte pour éviter un recul des libertés doit désormais passer par une réflexion sur ce sujet dont il faut bien le rappeler nos concitoyens de 1938 attachés à leurs libertés républicaines n’avaient pas à se préoccuper. C’est à mon sens peut-être la limite heuristique de cette analogie.

Mais, à tout prendre, cette Récidive vaut la lecture, surtout parce que tout dans l’époque nous crie désormais que nous sommes à la veille d’un pire des mondes possible si nous n’y prenons pas garde. Là vraiment, Winter is coming.

 

 

 

L’arrogance n’attend pas le nombre des années, oui, mais pourquoi?

La sortie dans l’espace médiatique des deux anciens proches collaborateurs à l’Élysée de l’actuel Président de la République a été pour moi un moment d’énervement, de colère, voire même de véritable sidération. J’en suis resté mal pendant une semaine. Déjà les entendre lors d’une matinale sur France-Inter fut une épreuve, voir ensuite l’un d’entre eux se faire prendre en totale contradiction (à propos de sa participation à la diffusion d’une vidéo par un compte Twitter anonyme) par un journaliste audiovisuel bien peu connu pourtant son côté mordant en fut une autre, lire les commentaires des lecteurs avisés de leur ouvrage commun (unanimement critiques et acerbes) sur les différents sites de presse (Mediapart, AOC, La Croix, etc.) fut un calvaire – même si la qualité des diverses recensions n’est bien sûr pas en cause.

Serais-je donc devenu subitement un macroniste, un intellectuel organique de LREM?

Non, bien sûr. Dieu ou le Diable m’en préserve! Mais je n’arrive pas à me réjouir que la politique française en soit rendu là, et que les mœurs publiques – au sens ancien du terme – se soient à ce point dégradées.

D’une part, comment peut-on expliquer la vacuité des propos et écrits de nos deux compères? Ils prétendent définir une vision du monde pour guider la politique française: le « progressisme » , terme presque parfaitement mal venu en 2019 pour définir quelque nouveauté en politique que ce soit, puisque le  mot même de « progrès » ne peut représenter qu’une scorie du XIXème siècle et son usage ne traduire par définition qu’un grave défaut de réflexion en ces temps de crise écologique/identitaire. A les entendre, ils arrivent juste à un brouet infâme, indigne de l’histoire pourtant bien longue des idées dans ce pays. Je crois pour ma part, et à ma plus grande honte, y avoir reconnu des relents de J. Rawls et d’A. Sen, très mal digérés certes. D’autres de l’utilitarisme. D’autres y voient simplement du néo-libéralisme. D’autres une vision technocratique ou managériale. D’autres une mauvaise dissertation en trois parties. Il faut dire que, de leur côté, les deux compères ne manquent pas d’audace : ils voudraient que ce livre destiné à définir le « progressisme » reste et soit même traduit dans d’autres langues. Mais comment peut-on avoir une telle prétention sur des fondements si faibles? N’est pas Anthony Giddens qui veut! (et encore le dit Giddens n’a pas été très inspiré d’associer son nom à la « Troisième voie » blairiste).  Ils nous ont épargné l’auto-comparaison avec Marx et Engels… ouf!

Quoi qu’il en soit, la vraie question est pour moi : comment ces gens se sont retrouvés à conseiller un Président de la République? Est-ce donc cela nos élites émergentes? Nos deux compères semblent  en effet à les entendre constituer une sorte de caricature de la pensée « science-pipeau » que l’on reproche  si souvent aux établissements type Science Po de diffuser. Il faut bien avouer ici que je me suis senti, indirectement certes, mis en cause par un tel degré de vide intellectuel et politique. Je vois ricaner d’ici tous les universitaires critiques du modèle Science Po. CQFD, doivent-ils penser. Comment les institutions éducatives d’élite de ce pays peuvent-elles produire de telles personnalités? Mes étudiants de Science Po Grenoble me paraissent heureusement plus cohérents dans leur manière de penser que ces deux-là.  J’ai rapidement essayé aussi de comparer les propos de ces deux personnes avec ceux des conseillers présidentiels qui s’étaient exprimés publiquement par le passé (de Marie-France Garaud à Dominique de Villepin, en passant même par Jacques Attali dans sa lointaine jeunesse), et je me suis rendu compte que je ne trouvais pas d’exemple d’autres personnages issus d’un cabinet présidentiel ou primo-ministériel ayant ainsi tenté d’exister publiquement avec un tel degré de vacuité intellectuelle. J’ai bien pensé au pauvre Michel Jobert, mais je me suis dit que j’insultais la mémoire d’un mort à seulement penser le comparer à ces deux-là. Il se passe donc bien quelque chose: au moins à juger par ces deux cas, le niveau baisse extraordinairement, et la prétention augmente à proportion.

D’autre part, au delà de la banalité des propos et écrits de nos deux compères, comment expliquer cette capacité de ces personnes à ne pas se rendre compte qu’elles étalent publiquement leurs turpitudes? L’aplomb de ces deux personnes m’apparait comme un phénomène en soi. J’imagine bien qu’elles vivent ainsi leur « moment warholien ». Il vaut mieux exister publiquement, faire le buzz, que ne pas exister, mais à quel prix?

Visiblement, cela ne leur fait ni chaud ni froid. Vu de l’extérieur, ils ont l’air fiers d’eux et sûrs de leur affaire. L’arrogance incarnée, mais complétement à l’insu de leur plein gré. Un phénomène qui en soi ne laisse pas de m’intriguer, et dont j’attends une solide explication sociologique ou psychologique que j’avoue ne pas avoir à disposition pour mes lecteurs. Peut-être faut-il la trouver directement dans leur propre doctrine de la « maximisation des possibilités » pour chacun, qui serait l’essence du « progressisme ». Ils ont effectivement maximisé leurs propres possibilités, à nos dépens certes, mais ils sont au top du top. Des individus sans surmoi, des winners, des Master of the world.

En outre, au delà de leurs personnes, sans doute avides d’avoir leur moment de célébrité (c’est pour cela que je ne cite pas leurs noms!), pourquoi n’y a-t-il eu personne autour d’eux pour leur dire qu’ils allaient ainsi droit dans le mur? N’y a-t-il aucun (vieux) sage dans la « macronie » capable de leur expliquer que cela ne paraissait pas bien raisonnable que d’étaler publiquement de telles contradictions? J’ai ainsi failli m’étouffer avec mon café du matin quand l’un d’eux a osé souligner que les chômeurs ne pouvaient sortir seuls du chômage, alors que tout le message gouvernemental depuis 2017 repose sur l’idée que les chômeurs sont fondamentalement responsables de leur propre chômage. Il leur suffirait pourtant de traverser la rue…  C’est du double langage, ou une absence de sens de la situation politique réelle dans le pays qui confine au sublime de la bêtise à l’état pur?

Et surtout, comment le Président de la République a-t-il pu accepter que ces deux-là publient un tel livre en se réclamant de lui? (Il paraitrait même selon la rumeur que ce livre aurait même dû être signé par lui directement.) Les contradictions politiques suintent pourtant dans tous les propos tenus, et à toutes les pages si j’en crois ceux qui l’ont lu. Si le Président croit vraiment suivre ce « progressisme »-là (avec ses aspects ‘basistes’ par exemple! tout en étant pour les syndicats, mais aussi contre…), force est de constater qu’il ne serait même pas au courant de la politique qu’il mène depuis son élection (c’est donc la faute à son Premier Ministre?…). Ou, s’il est effectivement ce néo-libéral tardif à la Thatcher que sa politique illustre chaque jour pour ses opposants de gauche (dont moi-même) depuis son élection (son Premier Ministre suit la ligne du Président), quelle utilité de laisser s’exprimer ces deux compères qui n’ont vraiment rien compris au jeu? Un ultime piège pour électeur social-démocrate désorienté? Ou une sorte de punition quelque peu sadique de sa part à l’encontre de ses deux anciens collaborateurs? L’envie de se moquer d’eux en les faisant sortir dans l’arène publique, après avoir lui-même mesuré le degré presque infini de leur fatuité? Au lieu, s’il était vraiment bienveillant, comme le narrait la légende qu’ils ont eux-mêmes contribué à bâtir auprès de l’opinion, de leur suggérer d’aller se ressourcer dans un quelconque désert et si possible sans réseau Internet du tout – ou d’aller silencieusement revendre au prix du marché leur carnet d’adresse à quelque lobby bien achalandé.

Bref, au delà du cas de ces deux personnes, il reste à expliquer pourquoi il devient désormais si évident que « le poisson pourrit par la tête », alors même que le monde académique français n’a sans doute jamais produit autant de bonnes analyses sur l’état du monde, de l’économie, de la société, et que la philosophie politique ne se réduit pas à une version pour les nuls de Rawls et Sen.

Au total, je suis très perplexe et mal à l’aise, car, quand j’entends par ailleurs le niveau affligeant en rhétorique politique d’une ancienne directrice de l’ENA s’improvisant tête de liste pour les élections européennes, j’ai comme le doute que le problème est bien plus large que celui posé par les deux individus ici épinglés. On n’est pas sorti des ronces…