Loi ORE : Divisions (implicites) entre universitaires.

Il semble donc que le mouvement étudiant contre la loi ORE prenne quelque ampleur. « Vidal t’es foutue, la jeunesse est dans la rue », devrait bientôt être le tube de ce printemps 2018.

Le principal carburant de cette mobilisation semble être du côté de la répression policière du mouvement en cours. A force de taper fort préventivement, cela fait mal, et cela mobilise. Illustration sans originalité aucune de ce que la théorie des mobilisations enseigne. Le cycle mobilisation/répression semble être bien engagé.

Ce développement ne doit cependant pas occulter un autre fait saillant de la situation actuelle : une très forte division entre universitaires eux-mêmes sur le fond de cette réforme de l’accès à l’Université. Si l’on observe les diverses motions (par discipline, UFR, centre de recherche, etc.), sur la liste ANCMSP en particulier, il apparait  que seules quelques disciplines de sciences humaines et sociales sont mobilisées pour faire obstacle à la réforme. La thématique majeure utilisée est celle de la nécessaire et républicaine ouverture à tous de l’enseignement supérieur. La thématique mineure est celle de l’extraordinaire, injuste et couteuse machine à gaz bureaucratique que représente ParcoursSup.

Inversement, il y a tous ceux qui, à la tête des Universités, obéissent le doigt sur la couture du pantalon ou de la jupe aux injonctions ministérielles. Et enfin, surtout, il y tous les enseignants-chercheurs qui sont plutôt contents de cette évolution vers une entrée universellement sélective à l’Université. Je suppose ainsi que ce n’est pas un hasard complet si un quarteron de juristes montpelliérains aient, selon ce qu’on peut apprendre par la presse et qu’accrédite désormais le Ministère de l’enseignement supérieur par sa réaction, un peu exagéré dans le soutien à la réforme en cours. Le Ministère en est donc réduit à devoir contrôler ceux qui aiment tellement sa réforme qu’ils exagèrent leur amour en lui donnant des preuves tangibles de cet amour.

Pour ma part, étant un enseignant-chercheur dans une filière universitaire sélective (un IEP de province, fondé en 1948) et approuvant de fait ce système fondé sur un concours d’entrée en y étant resté depuis des années,  il m’est impossible de ne pas être pour une forme de sélection à l’entrée de toutes les filières de l’enseignement supérieur. Pourquoi priverais-je les collègues qui le voudraient d’un avantage – avoir des étudiants un peu motivés et à peu près bien préparés – dont je bénéficie personnellement? L’ouverture sociale nécessaire me parait une question qui doit être disjointe de la possibilité concrète à un moment t pour un futur étudiant de suivre telle ou telle voie. Pour avoir été aussi au début de ma carrière, dans les lointaines années 1990, enseignant dans la première année du premier cycle à l’Université de Nanterre, je crois savoir aussi d’expérience le désarroi qu’un enseignant peut ressentir face à un public majoritairement inapte à suivre un enseignement universitaire. J’avais ainsi moi-même failli me faire casser la gueule par un étudiant qui n’avait pas compris ce que j’essayais (maladroitement?) de raconter sur Durkheim à partir du document de TD officiel, car, visiblement, bien que français, il ne comprenait pas mon français et il avait cru que j’insultais de quelque façon les étudiants et lui en particulier. (J’ai enseigné ensuite en lycée en banlieue nord et sud de Paris, et je n’ai jamais eu une telle expérience ensuite, même face à des publics réputés difficiles.) Un minimum de réalisme impose d’admettre que, même avec le BAC en poche, certains jeunes ne peuvent suivre en l’état des études supérieures.

Par contre, il m’est difficile de ne pas noter l’immense hypocrisie du Ministère actuel. Toutes les informations que l’on peut avoir sur le fonctionnement de ParcoursSup le fait ressembler à un immense concours sur dossier (apparemment calqué sur le mécanisme déjà existant pour les IUT). C’est bien une sélection généralisée qui se trouve ainsi mise en place, et, à la fin de tout ce processus, les recteurs caseront où l’on pourra les perdants de cette vaste course à l’échalote. Il vaudrait mieux en prendre acte, plutôt que de le nier, de plus en plus mollement il est vrai. Par ailleurs, si c’est bien une sélection (ou même un concours avec classement?),  il parait tout à fait illogique de ne pas avoir permis aux aspirants étudiants de classer leur vœux. Plutôt qu’une lettre de motivation, dont le caractère à la fois discriminant socialement et inexploitable en pratique vu les masses de dossiers à traiter, il aurait mieux valu s’en tenir à l’ordre des préférences proposé par le candidat, puisque cela constitue un bon révélateur des désirs de ce dernier.

Enfin, il faut bien constater que la réforme ORE vient encore charger la barque des tâches diverses et variées que l’on demande aux universitaires d’effectuer. Il aurait été à la fois moins hypocrite et plus économique de s’en tenir simplement à une sélection par les notes et à quelques éléments objectifs attestant d’une motivation ou d’une compétence plutôt que de mobiliser, d’une part, le conseil de classe du côté enseignants de lycée pour des avis « au ressenti », et d’autre part, une lettre de motivation du côté lycéen « à l’esbroufe ». Le gouvernement ferait bien de se méfier de ces universitaires que nous sommes qui vont bien finir par réagir à toutes les avanies que l’on leur fait subir depuis une quinzaine d’années, dont le mécanisme ParcoursSup semble bien l’un des derniers avatars. Je vois du coup passer en effet pas mal de plaintes articulées de collègues, qui dépassent de loin cette seule question de la loi ORE.

Quoi qu’il en soit, si le gouvernement échoue à faire passer cette réforme ou s’il est finalement amené à l’amender pour la rendre encore plus contradictoire et surtout bien plus inégalitaire encore, il aura surtout à s’en prendre à lui-même, à son hypocrisie, à sa volonté de ne pas affronter clairement le problème posé au départ. En somme, une belle illustration du concept de kludgeocracy.

 

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Cyril Lemieux (dir.), Pour les sciences sociales. 101 livres.

img20180316_17300971Comme les sciences sociales se sentent des disciplines sous pression, certains de leurs praticiens prennent désormais la peine d’en défendre les raisons.  Le livre dirigé par Cyril Lemieux, Pour les sciences sociales. 101 livres (Paris : Éditions de l’EHESS, 2017) fait partie de cette nouvelle littérature pro domo. Il est constitué par les notices de 101 ouvrages réputés décisifs pour l’évolution intellectuelle de ces dernières publiés entre 1947 et 2017. L’équipe qu’a coordonnée Cyril Lemieux (Laurent Berger, Marielle Macé, Gildas Salmon et Cécile Vidal) a sélectionné les ouvrages et a fait appel à des spécialistes de chaque discipline (sociologie, anthropologie, histoire, etc.) pour rendre compte de chaque ouvrage choisi. Chaque ouvrage ainsi élu se trouve résumé en titre par son idée-force, par exemple pour le premier livre par ordre d’apparition, « 1947 Adorno et Horkheimer diagnostiquent l’autodestruction des Lumières ».

L’approche des ouvrages apparait d’autant plus intéressante qu’elle se veut elle-même aussi historicisée que possible, à la fois vers l’aval, le présent et l’avenir de la publication étudiée. Qu’est-ce qui mène à cet ouvrage? Comment est-il reçu sur le moment? Que devient-il ensuite? Les auteurs tendent ainsi à éviter l’impression de sciences sociales dégagées de leur contexte d’énonciation. Le seul regret du coup est que l’équipe n’ait pas pu aller au delà de 101 livres pour d’évidentes raisons éditoriales.

Par ailleurs, chaque notice est remarquablement bien écrite. On saluera donc le travail d’édition que l’existence même de ce livre suppose. C’est d’ailleurs d’autant plus cohérent avec le fait que l’introduction, signée de toute l’équipe rassemblée autour de Cyril Lemieux, rappelle l’importance du livre comme objet matériel de la vie intellectuelle, de l’ouvrage longuement mûri, dans le développement réel des sciences sociales (ce qui semble bien être une pique contre la vision comptable en vigueur de la science actuelle, qui ne connait plus que l’article dans la revue à comité de lecture).

L’ouvrage, ne cache pas par ailleurs que les sciences sociales dont il est ici question sont « constructivistes », et qu’au delà de leur validité proprement scientifique, elles prétendent ainsi libérer, émanciper, les êtres humains en leur montrant rationnellement que notre monde commun d’êtres humains pourrait être autre qu’il n’est. A dire vrai, après avoir refermé l’ouvrage, dont la lecture fut pourtant un plaisir, j’ai plutôt pensé que ces progrès dans la description de la réalité n’avaient globalement eu aucun impact sur le cours de l’histoire contemporaine – au contraire, on dirait plutôt que leur succès éditorial a souvent tenu à ce que ces ouvrages permettaient surtout aux bavards que nous sommes de broder sur ce qui arrivait déjà. Pour connaître aussi des sciences sociales (comme l’économie néo-classique) aux conséquences bien plus tangibles dans le réel, j’ai donc comme un sérieux doute sur le côté réellement libérateur et émancipateur de tout cela. Montrer que quelque chose est construit, est-ce que cela aide vraiment à le détruire ou le changer? En outre, je ne suis pas sûr que ce genre d’ouvrage « Pour » ne constitue pas en fait un formidable argument « Contre » pour un décideur public contemporain lambda, imbu d’efficacité à court terme, d’innovations de rupture et autres visions d’un avenir managérial radieux. Il trouvera sans doute ce livre aussi utile qu’un guide des plus beaux timbres-postes émis aux îles Fidji depuis 1945.

En tout cas, cet ouvrage est vraiment une lecture à conseiller à des étudiants avancés, et il recèle surtout plein d’idées de lectures à faire – ou à éviter absolument! En effet, l’univers des sciences sociales apparait vaste, et tout ne parait pas passionnant. Certaines notices ont de fait plutôt eu sur moi un effet repoussoir.

Et, pour conclure, il me faut reconnaître que, jusqu’ici, je n’ai lu en fait  qu’une quinzaine au plus de ces 101 ouvrages. Il me reste encore quelques roboratives lectures à effectuer pour atteindre la déconstruction émancipatrice de l’étant. Et c’est là pour moi une très bonne nouvelle.

‘Bullshit’ Wauquiez

Bon, je sais bien que ce n’est pas du tout raisonnable de dire deux mots des aventures et mésaventures de l’actuel leader des Républicains, Laurent Wauquiez, suite à ses cours donnés à l’EM Lyon, mais doit-on toujours être raisonnable qu’on dispose d’une si belle occasion de rire (jaune)?

Tout d’abord, je n’ai pas vu souvent passer l’information selon laquelle ce cours avait déjà attiré l’attention du journal Le Monde qui lui consacre un article avant que la polémique n’éclate. C’est en page 12 du Monde daté du vendredi 16 février 2018, « Le prof Wauquiez disserte sur le ‘défi des communautarisme' », sous la plume de Olivier Faye. Le lire a posteriori m’a bien fait rire : Thierry Picq, le directeur de la dite école, déclare au journaliste que L. W. « interviendra comme expert, et bien évidemment de manière apolitique » [sic]. Le plus drôle est que le ton de l’article et son titre soulignent bien que L. Wauquiez va d’évidence tenir un discours politique, au sens d’idéologique, et laisse planer le doute sur la nécessité pédagogique de ce genre d’interventions (doute que je partage of course), mais il n’envisage pas du tout le tour politicien de l’affaire à venir, au sens des « propos de comptoir » ou « propos de table » que le dit Wauquiez va tenir ensuite.

Ensuite, les réactions des uns et des autres, selon qu’on croie que L. Wauquiez l’a fait exprès pour faire nouvelle autour de lui, ou selon qu’il est juste un peu moins professionnel en matière de communication qu’on pourrait s’y attendre, semblent se calquer exactement sur ce qu’on peut savoir des a priori de chacun sur le dit Wauquiez. Plus on le déteste, plus on le croit stratège. Pour ma part – et n’allez pas du coup me soupçonner de l’apprécier -, en entendant les extraits diffusés par les médias,  leur contenu et leur ton, j’ai plus eu l’impression qu’il a voulu « frimer » devant des jeunes gens qu’il croit tout acquis à sa cause, qu’il a voulu « épater » la jeunesse. Cela parait bête, mais, en situation, face à tant de jeunes admiratifs, comme n’importe quel professionnel appelé à témoigner de son métier, il a pu se laisser aller à en rajouter. En particulier, pour soutenir cette vision d’un bug pédagogique, je ne vois vraiment pas quel intérêt objectif il aurait eu à faire allusion dans l’espace public large à un Sarkozy mettant sur écoute ses propres ministres. Cela ne peut qu’énerver l’intéressé, qu’on sait rancunier, et cela ne lui fera gagner aucun appui nouveau dans l’électorat. En « assumant » tout le reste, L. Wauquiez s’est d’ailleurs ensuite excusé dans les médias sur ce seul point.

Enfin, il faudrait tout de même commencer à s’interroger sur le « cas Wauquiez ». Actuellement, il est un des rares politiciens qui déclenche de telles détestations dans son propre camp. Il y aurait toute une revue de presse à faire d’articles (comme les portraits à charge donnés de lui d’il y a quelques années dans le Monde, ou plus récemment le dossier d’Acteurs de l’économie Rhône Alpes sur sa manière de gérer sa région) ou même de livres désormais (avec celui d’un conseiller régional de la droite de Rhône-Alpes) qui dénoncent son caractère et dont les informations ne viennent visiblement pas des opposants de gauche ou d’extrême-droite du personnage. Cela correspond aussi à un autre mystère (en tout cas pour moi): mais, pourquoi ce politicien qui a fait tout le cursus honorum de nos élites essaye-t-il à tout prix d’apparaitre aussi peu doué intellectuellement que … (complétez vous-même!)? Je comprends bien la stratégie de « trumpisation » ou « salvinisation » (de M. Salvini, Italie), mais, dans le fond, est-ce la bonne stratégie de communication dans un pays qui ne déteste pas que son Président de la République apparaisse comme un militaire lettré, un essayiste, un intellectuel, un esthète, voire un (élève de) philosophe? Même Sarkozy ne veut pas laisser croire désormais qu’il est et fut un « gros lourd ».

Enfin, un grand merci tout de même à L. Wauquiez d’être ce qu’il cherche à paraître.

 

Réaction à « Démolition »(J. Siméant)

Ma collègue politiste Johanna Siméant a publié en ligne le 6 janvier 2018 un texte important, intitulé Démolition. Cette collègue y décrit son effarement face à l’évolution de son monde vécu, face à tous les ravages du néo-libéralisme qu’elle y constate et qui n’ont fait que croître et embellir depuis qu’elle est en âge de réfléchir à la société, depuis les désormais lointaines années 1980.  Je dois dire, par proximité générationnelle avec cette collègue,  que je partage sans l’ombre d’un doute son constat pessimiste. Vu le succès d’audience de ce texte, je ne doute pas que je ne suis d’ailleurs pas le seul.

De fait son texte m’a inspiré ces quelques remarques tout aussi désabusées.

En le lisant ce fort texte, je me suis demandé si nommer l’idéologie, dont nous constatons les ravages dans le présent, « néo-libéralisme », n’est pas devenue à ce stade un euphémisme, une édulcoration, une manière de se rassurer encore. Pour ma part, je commence, faute de mieux, à utiliser le terme de « (néo-)darwinisme social » – en effet, ce n’est pas seulement que les plus forts, efficaces, intelligents, entreprenants (alias les « premiers de cordée ») ont droit à plus que les autres comme dans la théorisation néo-libérale standard à la Hayek, mais c’est aussi que la situation présente dérive vers l’idée, encore implicite certes, que les faibles doivent disparaître purement et simplement de la surface de la terre. Ce ne sont encore des « assistés », ou des « expulsés » pour reprendre les termes d’une sociologue comme Saksia Sassen – mais on peut présager qu’ils seront, à un horizon pas si lointain, des « solutionnés ». Il faut n’est-ce pas « une solution finale » au problème des migrants, comme l’a dit malencontreusement un politicien conservateur allemand il y a quelques jours – en faisant certes scandale tant l’allusion à ce à quoi on ne doit pas penser était linguistiquement évidente. En finir avec les étrangers, cela serait effectivement déjà un début… Pour l’instant, aucun auteur, intellectuel,  tout au moins un peu reconnu par l’Université, n’a théorisé à nouveaux frais cette nécessaire élimination des plus faibles, il n’y a pas de nouveau Malthus ou Spencer à l’horizon, et c’est peut-être cela qui est trompeur. Nous appelons les idées hégémoniques « néo-libéralisme », voire « libertarianisme », parce qu’il existe des dizaines d’études sur le mouvement intellectuel transnational qui a présidé, presque partout dans le monde, à l’adoption depuis près de quarante ans aux politiques de retour au marché, de marchandisation, de délégitimation de l’État social, de New Public Management, etc., mais est-ce que, abusés par cette profusion de récits bien étayés, nous ne nous trompons pas sur le fin mot de l’histoire? Sur l’état d’esprit réel d’une part au moins des « premiers de cordée », qui couperaient volontiers la corde pour se débarrasser du poids que nous représentons tous autant que nous sommes? Ceux qui « ne sont rien » sont encore trop pour certains de ceux qui sont! Après tout, le néo-libéralisme – peut-être a contrario même des valeurs de ses thuriféraires les plus convaincus – est-ce que ce n’est pas un faux semblant, pour une pulsion plus fondamentale de domination/destruction de la part de certains êtres humains à l’encontre d’autres êtres humains?

Ensuite, je me suis dit que ce texte, déjà par son sous-titre (« Le vertige du savoir inutile »), témoignait fort bien d’une certaine impasse des sciences sociales contemporaines. L’une des raisons pour laquelle il existe des sciences sociales, c’est d’offrir à la société une  réflexivité rationnelle qui permet, en principe, aux gouvernants de faire prévaloir le « Bien commun », d’aller vers le mieux de la dite société.  Ces sciences sociales et leurs résultats sont pris bien sûr elles-mêmes dans des luttes sur ce qu’est le « Bien commun », et tout le néo-libéralisme n’est lui-même qu’une définition à la fois du « Bien commun » (en l’occurrence, le seul bien des individus) et de la méthode infaillible pour l’obtenir (le libre jeu des marchés appuyé sur un État fort, promoteur et gardien de ces derniers en particulier). Cependant, que deviennent les sciences sociales quand les gouvernants, ou plus généralement les dominants, les élites, etc. n’ont rien à faire de leurs résultats, parce qu’ils ne visent plus du tout le « Bien commun », mais leurs seuls avantages, petits et grands plaisirs, commodités, etc.? Bref, comme dirait Aristote – désolé pour la référence vieillotte! -, qu’ils sont des tyrans et non des monarques? (Même des théoriciens néo-libéraux seraient d’ailleurs en droit de se plaindre de ce point de vue, puisque leur théorisation fait l’éloge de la concurrence libre et égale, alors que les grandes économies ont été en leur nom de plus en plus en proie aux entreprises monopolistiques de toute nature).

Le récent « Sommet de Davos » constitue une illustration parfaite de ce hiatus : il est censé œuvre au « Bien commun » de l’humanité, il donne plus l’impression d’être le bûcher de toutes les vanités et de tous les égoïsmes. Certes, les personnes qui s’y expriment peuvent déplorer la montée des inégalités, bien documentée désormais par les sciences sociales les plus officielles (genre OCDE par exemple), et leurs effets déstabilisants sur les sociétés du monde développé, et, en même temps, elles n’agiront en rien pour lutter en pratique contre ces dernières, bien au contraire. Emmanuel Macron s’y est révélé un grand artiste de ce point de vue : aller raconter à Davos qu’il s’inquiète des inégalités dans le monde, alors même qu’il a fait supprimer en France la part de l’impôt sur le capital frappant les plus riches de nos riches déjà bien riches par ailleurs. Les termes de double langage, de tartufferie, ou d’hypocrisie me paraissent en fait bien faibles, quoi que leur existence même dans notre langue montre bien qu’il ne s’agit guère d’une nouveauté dans les affaires humaines. A l’exception du terme anglais de « greenwashing », nous ne savons cependant pas bien nommer  cette stratégie politique qui s’empare de toutes les critiques reposant sur des valeurs largement partagées pour les admettre hautement en paroles en les niant ardemment dans les actes. Contrairement à ce qu’écrivent les journalistes de Mediapart, qui ont remarqué la réitération de cette stratégie par Emmanuel Macron et par bien d’autres dirigeants du monde,  il ne s’agit pas au sens technique d’une critique interne, parce qu’un tel mouvement de la pensée suppose que le critique soit lui-même de bonne foi dans sa remise en cause de son propre système de pensée. (C’est par exemple le « socialisme à visage humain » de Dubcek à Prague en 1968.) Or, en l’occurrence, il s’agit là d’une simple affichage pour la galerie, d’un pur faux-semblant. Et Davos n’est qu’un exemple d’une attitude plus générale.  Le féminisme du machiste, l’écologisme du pollueur, le sens de la fraternité humaine du raciste, l’internationalisme du xénophobe, le sens du respect de l’homophobe, l’égalitarisme de l’exploiteur, le libéralisme du dictateur, la rationalité du bureaucrate, le communisme des réseaux collaboratifs, etc., voilà ce qui domine le monde occidental, et pas une critique interne!  C’est l’éternel hommage du vice à la vertu. Qui témoigne au moins d’une chose – plutôt positive pour le coup- : il est bien difficile aux salauds de défendre publiquement leurs saloperies. On peut certes revenir en actes au XIXème siècle, mais on ne peut plus parler comme au XIXème siècle. Cela donne du coup de l’Orwell généralisé (« La guerre, c’est la paix », etc.), heureusement pour l’instant sans la contrainte faite à tous d’y croire et de répéter ces inversions de la vérité. Malheureusement, le dit Orwell ne nous a pas légué un concept, un terme, pour nommer ce qu’il décrit si bien dans sa dystopie.

Enfin, en conséquence de ce qui précède, je me suis dit que les pratiquants des sciences sociales ne devaient pas croire à l’impact en soi de leur recherches sur la société – et découvrir ensuite que leur travail ne sert à rien. La phrase toujours cité du bon vieux Durkheim à ce sujet, qui sert souvent à justifier notre travail, est trompeuse. Décrire en long, en large et en travers les effets délétères pour le « Bien Commun » du « néo-libéralisme », ou du « (néo-)darwinisme social » comme je préfèrerais l’appeler, ne fait que renforcer chez les auditeurs des convictions déjà là. Tout ce qu’on pourra écrire ou dire dans le cadre académique ne change pas grand chose en dehors de rapports de force, qui existent ou pas dans la société. La seule question à se poser en tant que spécialiste des sciences sociales, si l’on tient au « Bien commun », est alors de se demander comment aider à créer un rapport de force favorable, mais cela ne passe pas que par la seule publicisation des recherches. Ainsi, depuis combien de temps parle-t-on en France de « souffrance au travail » (pour reprendre les terme de Christophe Desjours)? Plus de vingt ans à mon avis? Et que se passe-t-il? Pas grand chose – sinon qu’en pratique, cela empire. Bref, dénoncer, décrire, déplorer, etc. ne sert à pas grand chose si les rapports de force n’évoluent pas. De ce point de vue, j’aurais tendance à ne pas trop prendre au sérieux l’infatuation gramscienne de certains à gauche. Reprendre la parole dans l’espace visant le grand public, reconquérir à terme l’hégémonie, comporte sans doute des éléments porteurs pour l’avenir, mais il ne faut pas confondre cette prise de parole en elle-même avec toute la constitution des rapports de force. Ce dont tout le mouvement émancipateur souffre – partout dans les pays développés- , c’est bien plutôt par exemple de ne pouvoir rien bloquer d’important pour le fonctionnement au quotidien de la société, contrairement au mouvement ouvrier en son temps. Passerait-on ainsi des décennies à ratiociner sur l’égalité hommes/femmes si les femmes pouvaient littéralement tout bloquer ? si elles s’emparaient du pouvoir électoral que leur donne leur majorité démographique? etc. Du coup, en tant que politiste, je me dis que les chercheurs qui veulent œuvrer pour le ‘Bien Commun » devraient consacrer plus de temps à réfléchir sur ce qui change effectivement les rapports de force dans nos sociétés qu’à continuer à décrire les désormais trop évidents ravages du néo-libéralisme, du capitalisme, du sexisme, du racisme, etc. Bref, réfléchir plus  à être collectivement un peu plus Gandhi, Freud ou Jaurès que Durkheim ou Weber.

Et sur ce, en ce dernier jour de janvier, bonne année 2018!

 

On a vraiment les héros qu’on mérite?

Les décès presque concomitants de l’écrivain Jean D’Ormesson et du chanteur de variété Johnny Hallyday ont donné lieu à un double emballement médiatique bien révélateur de ce qui domine notre présent.

Les enterrements en très grand apparat républicain de ces deux personnalités, indéniablement de droite, gratifiés chacune d’un propos présidentiel de circonstance, m’ont donné d’abord l’impression d’assister à une apothéose de la droitisation de la société française – mais en y repensant surtout à une droitisation par le bas. De fait, ce semblant d’unité nationale m’apparait plutôt tragi-comique. Les deux disparus ne furent en effet que de bien habiles artisans de leur art respectif. Je doute fort qu’on puisse leur y attribuer une seule invention – qui aurait d’ailleurs l’idée saugrenue de les citer dans une histoire un peu sérieuse de la littérature ou du rock’n’roll? Par contre, il faut leur reconnaitre une capacité à se constituer un public fidèle dans l’hexagone. Ils avaient aussi réussi avec l’aide des médias dominants à y devenir des « mythologies » au sens de Roland Barthes – la longévité en plus, mythologie donc à épisodes, que le dit Barthes n’avait guère eu à envisager lors de la parution de son ouvrage.

De fait, au regard de l’histoire culturelle de la France (pour ne pas parler de celle du monde), ce sont des  personnages qui ne valent donc que par le contexte de leur réception.  Et, là il faut bien dire que leur enterrement fut le parachèvement de leur œuvre.

La célébration de ces deux personnages comme des héros nationaux témoigne ainsi de notre  ringardise collective. Bourgeois et prolos confondus. Non seulement, ni l’un ni l’autre ne sont des innovateurs dans leur art, mais, en plus, quel peut bien être leur apport pour l’avenir de la nation?   En caricaturant à peine, le culte des vieux châteaux de famille d’un côté, et des grosses motos des familles de l’autre, Carpe diem et l’amouuurrrr...  Cela ne va pas nous mener bien loin comme collectivité nationale dans ce XXIème siècle qui s’annonce un peu agité tout de même. Et puis, en dehors de leur art, quelle grande cause ont-ils défendu? Je sèche. Le droit des divorcés plusieurs fois remariés d’être enterrés en grand apparat par notre Sainte Mère l’Église?  Le droit des personnes âgées à se moquer des jeunes?

Certes, d’un point de vue républicain, il faut de tout pour faire une nation, il faut respecter les émotions du grand public, mais, à force de ne plus vouloir ou pouvoir distinguer en haut lieu des personnages vraiment dignes d’hommage, ne court-on pas collectivement le risque du ridicule? Moi y compris, en se sentant obligé de  réagir comme d’autres, à ce grand moment de n’importe quoi national.

(Bon, les Amerloques ont élu ‘Trump le dingo’ comme Président, on peut bien enterrer not’Johnny comme un Hugo de notre temps et notre Jean d’O comme un nouveau Malraux! Fuck  les pisse-froids! Vive la France!)

Dominique Reynié (dir.), Où va la démocratie?

img20171120_21250069Dominique Reynié, directeur de la Fondapol (Fondation pour l’innovation politique), a souhaité financer un  sondage d’opinion transnational sur la perception de la démocratie dans les pays européens et aux États-Unis. Les résultats de cette enquête, réalisée à l’hiver 2017 par la société IPSOS, portant sur 26 pays, utilisant au total 23 langues, et ayant interrogé 22041 personnes au total, sont publiés dans un ouvrage collectif qu’il a dirigé, intitulé Où va la démocratie? Une enquête internationale de la Fondation pour l’innovation politique (Paris : Plon, 2017).

C’est un ouvrage au premier abord un peu étonnant pour le lecteur ordinaire de science politique. En effet, cet ouvrage se trouve être largement illustré (par des photos à la forte teneur symbolique, souvent double page, issues de l’Agence Reuters surtout, créditée p.5), un peu comme un news magazine – les publicités en moins -, et il a été imprimé sur un papier glacé étonnamment épais (par Galaxy Imprimeurs, p.5, qui n’a pas l’air d’être un imprimeur très préoccupé de développement durable), ce qui induit un poids de l’ouvrage plutôt gênant à la lecture. Ces deux aspects – photos souvent pleine page et papier glacé ultra-épais  – n’apportent pas en fait grand chose au lecteur que je suis. Peut-être témoignent-ils de l’intention de voir largement circuler cet ouvrage dans un contexte de prêt en bibliothèque, et peut-être permettront-ils aux historiens de l’avenir de savoir comment on illustrait les choses à notre époque pour parler d’Europe. Car, en fait, l’ouvrage – même s’il traite des États-Unis – parle surtout d’Europe (hors Russie, mais avec la Suisse et la Norvège), comme le signale sans ambiguïté l’image choisie pour sa couverture. On notera ainsi que, parmi les pays choisis pour réaliser l’enquête, ne figure pas le Japon, pourtant un pays démocratique digne d’intérêt dans ses évolutions – malgré la proximité idéologique, l’approche n’est décidément pas ici celle de la « Trilatérale » des années 1970, où des chercheurs engagés (à droite) se préoccupaient de l’avenir de la démocratie libérale face à la menace communiste interne et externe. De fait, ni Dominique Reynié, ni celui/celle qui a rédigé la notice de présentation de l’enquête (p. 21-22), n’ont souhaité replacer cette enquête transnationale dans le contexte des nombreuses enquêtes comparatives désormais disponibles (dont bien sûr les inévitables Eurobaromètres pour le cas européen, voir pour un panorama, le manuel d’A. Chenu et L. Lesnard, La France dans les comparaisons internationales. Guide d’accès aux grandes enquêtes statistiques en sciences sociales, Paris : PFSNP, 2011), et, du coup, le lecteur ne sait pas bien quelle est la valeur ajoutée d’une telle enquête par rapport à ce qui existe déjà. Les 36 questions du questionnaire donné en annexe (p. 307-314) ne m’ont pas paru d’une folle originalité, et je reste aussi un peu dubitatif sur la réduction de la taille de l’échantillon de 1000 à 600 ou 500 personnes pour les petits pays selon leur poids démographique (indiqué p. 21), ce qui implique une augmentation de la marge d’erreur. Mais, bon, n’ergotons pas, au moins les tableaux croisés de base sont disponibles sur le site internet de la Fondapol.

Sur le fond, l’ouvrage regroupe des textes généralement courts d’auteurs plus ou moins connus en science politique (du professeur ou chercheur émérite au mastérisant, cf. p. 25, Présentation des auteurs, qui traitent, soit d’un sujet (le rapport au vote, le terrorisme, les jeunes, la sécurité, l’Islam, etc.), soit d’une aire géographique ou d’un pays (l’Europe de l’est, l’Italie, les Pays-Bas, le Royaume-Uni, l’Allemagne, etc.). Le tableau dressé de l’état de la démocratie en Europe et aux États-Unis s’avère pour le moins nuancé, et, au final, un peu éclaté. En effet, à lire ce livre d’un point de vue européen, on ne peut que constater encore une fois les énormes différences internes à l’Europe sur de très nombreux sujets. Par exemple, sur un fond partagé d’inquiétude sur l’Islam (D. Reynié, L’Islam est considéré comme une menace dans le monde démocratique, p. 215-217), les différences s’avèrent frappantes, surtout avec la poussée d’inquiétude bien visible dans les chiffres ici donnés pour les anciens pays de l’Est. De même, on constate une différentiation croissante de la perception de la démocratie en Europe en fonction des performances nationales en  matière de gestion publique (par exemple, voir le texte de Bruno Cautrès, La préférence pour un homme fort à la tête de l’État, p. 103-111). Au total, l’alarmisme raisonné et raisonnable de Dominique Reynié (qu’on trouvera aussi dans les textes de ce dernier, Introduction : l’hypothèse d’un dépérissement démocratique, p. 21-24, et La dépendance de la démocratie à l’égard du progrès, p. 293-296), partagé par tous les auteurs, informe  la tonalité de l’ouvrage :  il faut certes s’inquiéter (surtout au regard des évolutions dans les jeunes générations (cf. Anne Muxel, L’effritement de la conscience démocratique par le renouvellement des générations, p.43-50), mais il n’y a pas de quoi (trop) paniquer sur le sort de la démocratie représentative (puisque ceux trouvent que ce serait une très bonne idée d’avoir un homme fort à la tête du pays sont très minoritaires parmi les répondants [10%], cf. Aminata Kone, Quel citoyen souhaite un dirigeant autoritaire?, p. 118-122). Inversement, si rien n’est (encore) perdu, il faut se méfier, parce que certains ex-pays de l’est en particulier paraissent vraiment sur une pente glissante (cf. Jacques Rupnik, Le désenchantement démocratique en Europe centrale, p. 127-130, et Corinne Deloy, Fragiles démocraties à l’est, p. 135-141). De ce point de vue, de manière étonnante, les données ici rassemblées tendent à faire des deux pays issus de l’ex-Tchécoslovaquie, connaissant pourtant des succès économiques ces dernières années, parmi les plus prompts  à un virage autoritaire (ou anti-partisan?), et elles constituent d’évidence une bonne préfiguration du résultat des élections tchèques de cet automne 2017. Le graphique p. 141 qui place les pays en croisant « insatisfaction à l’égard du fonctionnement de la démocratie » et « disponibilité pour un gouvernement d’experts » pourrait constituer un bon résumé de l’ouvrage, avec l’opposition qu’il dessine entre l’Europe « heureuse » du nord-ouest (Scandinavie et Europe du nord) et l’Europe « malheureuse » du centre-est et du sud (ex-pays des Empires austro-hongrois et russe et pays méditerranéens). Bref, le moins que l’on puisse dire, c’est que nous sommes bien « unis dans la diversité »… à moins que cela soit désunis dans l’adversité.

Cependant, au total, comme spécialiste de science politique, on trouvera plus dans cet ouvrage collectif des confirmations de ce qui a été déjà écrit bien des fois – par exemple, qu’il y aurait comme un malaise démocratique dans les classes populaires (sous la plume de Corinne Dely et Aminata Kone, Malaise au sein des classes populaires, p. 157-164), What a surprise my Dear! How silly they are! – que de grandes nouveautés. Les différents textes sont en fait d’un format trop court pour se prêter à de longues polémiques. Ils ne comportent pour la plupart aucune notation bibliographique.  Ils me semblent du coup plus là pour informer un débat public à partir d’eux que pour le mener directement – ce qui constitue après tout un choix éditorial pour le coup logique de la part d’une institution créée pour nourrir ce même débat.

Cependant, le plus intéressant dans l’ouvrage, c’est quand il se fait directement politique, au sens de propagandiste. Le texte de Dominique Reynié, Contre le risque populiste : l’Euro… (p. 265-270), explique ainsi que, partout dans la zone Euro, les répondants sont plus attachés à l’existence de ce denier qu’à l’Union européenne elle-même. Il pérore même: « L’euro n’est pas seulement la monnaie unique européenne, il est surtout l’unique objet européen capable de circuler tous les jours, entre les mains de tous (…). L’euro, c’est l’Europe populaire, l’Europe de tous les jours. (…) C’est parce qu’il est une meilleure assurance de la valeur des patrimoines que l’euro est populaire. Et il est bien plus populaire que l’Europe »(p. 265) – citation reprise légèrement modifiée, p. 254, pour commenter une image du Parlement européen (choix iconographique un peu étrange par ailleurs).

D. Reynié souligne que, grâce à l’Euro, « Même les électeurs protestataires ne sont pas prêts à risquer leur patrimoine » (p. 266) – comme l’a montré pour lui l’élection présidentielle française de 2017 par exemple. Plus encore, l’Euro en ce qu’il focalise l’intérêt personnel, égoïste, matérialiste, de chacun sur la permanence de l’Europe permet de la défendre au mieux – comme il conclut son court texte (p. 266).

Toutefois, cet argument m’a paru un peu spécieux, car il ignore ainsi tous les effets de composition liés à l’existence de la zone Euro. Individuellement, je peux certes avoir intérêt à son existence si je réfléchis uniquement en terme d’épargne et de patrimoine, mais, déjà, cela devient un peu plus compliqué si je pense à ma situation comme producteur (salarié, indépendant ou entrepreneur). Et surtout, cette stabilité monétaire apparente que garantit l’Euro est-elle vraiment bonne pour le pays? Si les sondages avaient existé à l’époque, dans les années 1920 et 1930, aussi bien les Britanniques que les Français auraient sans doute été majoritairement très favorables à l’existence de l’étalon-or, probablement même les classes populaires des deux pays sous l’influence de la presse de l’époque. Or, comme tout étudiant en histoire économique le sait bien, c’est justement l’abandon de l’étalon-or par les différents pays qui a permis les réajustements monétaires nécessaires à la relance (partielle) des économies concernées. Je comprends que D. Reynié, un collègue européiste s’il en est, s’accroche à l’Euro comme à une ancre dans la tempête en comptant sur la crainte des individus pour leur épargne et leur revenu, mais cet attachement peut aussi constituer un piège pour l’Europe et la démocratie en Europe. A force de s’accrocher à l’Euro dans sa forme actuelle, les dirigeants modérés que Dominique Reynié apprécie bien sûr, pour en être en France l’un des conseillers institutionnels en tant que directeur de la Fondation pour l’innovation politique,  peuvent aussi aboutir à un désastre économique pour leur nation, qui peut finir par se payer d’un écroulement démocratique. Le fait que, dans ce sondage, il n’ y ait que 45% d’italiens souhaitant conserver l’Euro – ce que note d’ailleurs bien D. Reynié -, montre qu’un raisonnement économique, un peu plus compliqué certes que la seule préservation de l’épargne, commence à s’y faire jour. (Le chiffre est d’autant plus significatif que, rappelons-le, les Italiens sont collectivement parmi les plus gros détenteurs d’épargne du continent.) On ne peut pas imaginer rester éternellement dans un système monétaire aussi dysfonctionnel tel que l’Euro dans sa forme actuelle (en l’absence de politique budgétaire commune/ d’ « union de transfert ») pour une partie au moins des pays qui en sont membres sans qu’à un moment quelque chose de grave ne se passe.

Plus généralement, c’est un peu la faiblesse de ce genre d’ouvrages lié au mainstream contemporain. Ils permettent de bien décrire la situation – tout au moins si l’on croit à l’utilité des sondages -. Une lecture transversale gauchiste de l’ouvrage parait en effet possible, où l’on s’aperçoit que les diverses victimes du capitalisme contemporain (classes populaires, femmes, jeunes, ruraux, habitants des pays périphériques de l’est ou du sud européens) ne sont pas très contentes de l’être au total, et que c’est un peu là où cela pourrait finir par coincer – même si l’attachement à la démocratie comme droit de dire son avis sur la chose publique reste partout presque unanime. Mais un tel ouvrage peut paraitre au total un peu exaspérant par les apories qu’il  implique en n’osant pas remettre en cause certains paramètres qui expliquent les résultats de sondage qu’il enregistre, mais, après tout, est-ce là son rôle?

Il faut donc se contenter d’utiliser cet ouvrage collectif comme une autre source sur l’état présent de l’opinion européenne à propos de la démocratie représentative (et à comparer à ce qui existe déjà bien sûr). Et là, Pronostic réservé, pourrait-on dire.

 

Deux livres à propos des vaincus de l’anthropocène.

Je suis d’humeur fort morose ces temps-ci. Deux livres, fort différents, que j’ai réussi à finir cet été – celui de Serge Audier, La société écologique et ses ennemis. Pour une histoire alternative de l’émancipation (Paris : La Découverte, 2017) et celui coordonné par Cédric Biagini, David Murray et Pierrre Thiesset, Aux origines de la décroissance. Cinquante penseurs. Paris/Vierzon/Montréal : L’échappée/Le Pas de côté/Ecosociété,  2017) – ont de fait alimenté ma morosité. Ils abordent chacun à leur manière une question qui semble devoir devenir dans les temps à venir de plus en plus évidente: mais pourquoi diable la société occidentale et le reste du monde à sa suite ont-ils choisi une voie de développement économique, social et politique qui nous mène tout droit au désastre écologique, à la fin de notre monde? Pas à la fin du monde sans doute, mais tout de même à beaucoup de désagréments.

Pour tout esprit averti, il va en effet désormais de soi que le changement climatique et tous les autres impacts de la société industrielle  sur la nature (perte de biodiversité, pollutions chimiques, etc.) vont mener, dans un délai désormais inscrit dans une vie d’homme, à une ou plusieurs catastrophes – dont nous avons probablement autant une idée exacte que les Européens éduqués d’avant 1914 pouvaient avoir des formes et des conséquences de l’inévitable guerre à venir qu’ils pressentaient pourtant. (En gros, cela sera cent fois pire et inédit que nos pires appréhensions: l’histoire possède bien plus d’imagination que nous.)  Du coup, il devient urgent de se demander comment on a pu en arriver là. Personne n’aurait donc pensé à avertir l’humanité (occidentale) du désastre qui se profilait? Eh bien non, au contraire, selon ces deux livres, il y a eu en réalité une kyrielle de penseurs qui ont bien vu que quelque chose d’inédit, de fort mal venu, avait commencé avec la Révolution industrielle dans le rapport entre l’homme et la nature – ce que l’on appelle de plus en plus désormais « l’anthropocène » -, et que cela ne pouvait que très mal tourner si on n’y prenait garde. D’un autre point de vue, il n’était bien sûr pas écrit que cela doive mal tourner. Si l’on avait suivi les réflexions et suggestions de ces mêmes nombreux auteurs, l’histoire humaine aurait peut-être pu être autre.

Les deux livres s’inscrivent bien sûr dans des champs très différents. (Et je m’excuse d’avance auprès de S. Audier s’il venait à lire ces quelques lignes de le présenter en telle compagnie si militante.) L’épais livre de Serge Audier restitue en effet le minutieux travail d’un philosophe universitaire. Connu pour ses travaux sur le néo-libéralisme (ou plutôt les néo-libéralismes), le philosophe S. Audier se fait ici historien de toute une série d’auteurs et de courants de pensée qui ont préfiguré depuis le début du XIXème siècle ce qu’il appelle dans son ouvrage la « société écologique » – c’est à dire un concept encore à définir d’harmonisation entre les aspirations à l’émancipation humaine (dans la lignée du XVIIIème siècle) et les contraintes de notre existence dans et par la nature. Comme son titre l’indique d’emblée aux initiés, l’ouvrage s’inscrit dans une polémique savante et politique à la fois. En effet, l’un des buts que s’est fixé Serge Audier est de montrer que l’équivalence établie à fin dépréciative de toute pensée écologique par certains penseurs libéraux – équivalence qui serait en gros « écologie=romantisme=irrationalisme=haine de l’homme=amour de la nature = nazisme = suppression de la liberté » – pour déconsidérer politiquement tout engagement politique en faveur de la nature ou simplement de l’environnement s’avère fausse. Le titre du livre constitue une allusion au livre de Karl Popper, la Société ouverte et ses ennemis, et ce n’est pas là du tout un hasard.  Serge Audier entend en effet démontrer que la plupart de ceux qui ont pensé le rapport homme/nature depuis le XIXème siècle l’ont fait dans une perspective d’émancipation de l’individu et/ou de la société. Ils sont donc, non pas du côté d’une vision hiérarchique et conservatrice du devenir de l’humanité, du côté Platon pour reprendre la dichotomie à la Popper, mais, du bon côté de la force si j’ose dire, du côté de la liberté, de l’égale dignité des êtres, de l’émancipation.  Le livre apparait ainsi comme une  réponse à Luc Ferry et son vieux pamphlet des années 1990, Le Nouvel Ordre écologique.

Cette polémique, qui vise à redonner une dignité de gauche à la pensée de la Nature, m’a paru le point de loin le moins intéressant de l’ouvrage. En effet, il n’aura échappé à personne, sauf peut-être à l’auteur plongé dans trop d’ouvrages philosophiques – qu’il me pardonne cette pointe -, que toutes les forces partisanes qui se sont développés sur la base d’une réflexion écologique depuis les années 1960-70, se sont imperturbablement situées sur la gauche de l’échiquier politique et qu’elles sont entrées en conflit avec les forces nationalistes, conservatrices, réactionnaires, de tous les pays. Sauf à faire du nazisme, le premier grand parti écologique de l’Histoire – dans un grand délire anti-écolo à la Causeur -, il faut admettre que l’écologie, quand elle réussit à se politiser, à peser (un peu) dans un contexte démocratique, se situe toujours à gauche, du côté de l’émancipation individuelle et collective (avec le plus souvent des liens forts avec les luttes des femmes, des minorités sexuelles, etc.). Il suffit pour s’en convaincre de suivre un peu l’actualité mondiale: qui se bat ces jours-ci pour sauver un forêt primitive en Pologne? Contre qui? Comme d’habitude, des écolos (hommes et femmes confondus) contre des conservateurs (catholiques en l’occurrence) grands adorateurs du Dieu Mammon.

En revanche, en dehors de cet effet, si j’ose dire de champ académique/éditorial qui rend pertinent en philosophie politique un débat qui ne fait pas guère de sens en sociologie politique, le livre de Serge Audier constitue un régal de lecture. En effet, au fil de plus de 700 pages,  il renoue les fils épars de toute une tradition de penseurs qui ont bien compris, très tôt, que le rapport de la société industrielle naissante à la Nature était pathologique, peu durable, inégalitaire. La réflexivité/conscience écologique, au sens contemporain du terme, apparait donc avant le milieu du XXème siècle. En réalité, elle marque, certes en filigrane, tout le XIXème siècle, avec souvent chez ces auteurs, un mélange de rationalité (scientifique), d’esthétique, de philosophie et de morale. On va de C. Fourier à J. Stuart Mill, en passant par R. W. Emerson, W. Morris, D. Thoreau, etc.  (Le nombre d’auteurs cités, connus et moins connus, aurait d’ailleurs amplement justifié la présence d’un index.) En exhumant tous ces auteurs, éparpillés dans tout l’Occident d’alors, et aussi leurs nombreux liens d’influence ou de camaraderie, S. Audier montre que la gauche n’était pas condamnée à suivre la voie qu’elle a finalement suivi, à savoir l’acceptation pleine et entière du capitalisme industriel au nom du bonheur même du peuple. La voie prônée par exemple par un William Morris, pour citer l’un des personnages les plus connus de cette histoire, aurait pu être suivie. Les prolétaires en s’émancipant (un peu) auraient pu devenir autre chose que des producteurs (plutôt) aliénés dans leur travail et des consommateurs (vaguement) repus. L’industrialisme du compromis social-démocrate à l’ouest ou du socialisme d’État à l’est des années d’après 1945, dont Raymond Aron décrivait jadis la convergence dans son livre sur la société industrielle, auraient été évitables si l’on avait pris au sérieux les alertes, réflexions, prémonitions, propositions, et aussi savoirs, de toutes ces voix qui ont fini ignorées ou minorées. Il faut bien dire qu’on sort de cette longue et roborative lecture un peu essoré moralement de constater que tant de propos furent tenus – toujours minoritaires certes, comme le précise inlassablement S. Audier au fil des pages – qui surent voir venir les choses et qui en appelèrent à un autre avenir pour l’humanité. Il s’avère assez troublant de constater que tant de possibilités  ont été évoquées en vain.

L’effet plutôt déprimant se trouve être assez similaire à la lecture de l’ouvrage consacrant cinquante notices à ceux que les coordinateurs présentent comme les précurseurs de « la décroissance » – entendue comme un mouvement politique contemporain. Il s’agissait pourtant pour les auteurs de motiver le lecteur à penser et à agir autrement en se dotant d’armes intellectuelles venus d’une pluralité de bons auteurs, mais, là encore, le rappel de tous ces bons esprits qui nous ont prévenu laisse une impression un peu amère. La qualité des notices, souvent parues auparavant dans la revue militante La Décroissance, s’avère par ailleurs parfois très inégale. Pour les personnages du XIXème siècle, on constatera un fort recoupement avec les auteurs étudiés par S. Audier (W. Morris, S. Jevons, J. Ruskin, H. D. Thoreau, etc.). La sélection présentée s’avance ici plus dans le XXème siècle, et elle m’a paru présenter une différence d’ensemble avec l’approche des auteurs par S. Audier : une plus grande présence de la réflexion spirituelle, plus individualiste, avec des personnages comme R. Tagore ou J. C. Powys. Cette différence m’a en effet frappé : S. Audier insiste plus sur l’argumentation de philosophie politique et sociale des auteurs, alors que les auteurs de la mouvance décrite par La Décroissance s’approchent souvent du problème spirituel ou de la motivation ultime de nos actes. En effet, l’un des problèmes centraux de toute proposition d’une autre société que celle du capitalisme doit se préoccuper de la motivation des individus qui feraient vivre cette société. En effet, en résumé, dans le capitalisme, l’individu ordinaire vit pour consommer des biens et des services procurés par le marché, or comment peut-on se déprendre des joies/aliénations de la consommation accrue procurée par le capitalisme des deux derniers siècles? Pour l’instant, en pratique, personne n’a trouvé une solution, adaptée à des masses individus, qui permette de ne pas faire de l’individu un consommateur avide de toujours plus de consommation, sauf à faire appel au système de régulation morale liée à une religion (à la manière des Amish les plus traditionnels). La manière qu’a S. Audier de présenter les précurseurs de la société écologique fait  un peu l’impasse sur cet aspect de la motivation : en gros, pourquoi ne devrait-on pas être un consommateur prêt à tout polluer/détruire sur cette planète tant qu’on peut en retirer un plaisir? Pourquoi l’humanité n’aurait-elle pas le droit d’organiser une belle fête qui aboutirait à sa propre fin? Une vie courte et joyeuse offerte par le capitalisme fossile et extractiviste, comme l’avait prévu l’économiste S. Jevons dès le milieu du XIXème siècle, plutôt qu’une vie longue et sans attrait (?) offerte par la société écologique.

Un tout autre aspect m’a frappé à la lecture de ces deux ouvrages, fort différents comme je l’ai dit, c’est l’incapacité de tous ces auteurs à penser la puissance et la pluralité de l’humanité. Par puissance, j’entends ici le fait que l’humanité (homo sapiens sapiens) est constituée d’une multitude de groupements humains – de taille et d’organisation très différentes – et surtout de puissances d’agir sur les autres groupements très différentes.  Malheureusement, la puissance d’agir d’un groupement sur un autre est depuis un moment déjà très fortement corrélé à la maîtrise de la science, de la technique, et surtout de l’énergie, par chacun. Pour le dire très simplement, les diverses versions de société écologique que tous ces auteurs dessinent sous nos yeux sont séduisantes prises comme organisation possible d’une société pacifiée ou d’un ensemble de sociétés pacifiées, mais elles paraissent d’emblée inadéquates face à la possibilité d’une autre société externe à elle/s plus puissante et hostile. Bref, c’est bien beau de rêver à des sociétés écologiques, comme le fait W. Morris dans son célèbre News from nowhere – qui se ressemblent d’ailleurs souvent par la diminution de la taille des organisations économiques, politiques, sociales qu’elles supposent – quand il existe au dehors des sociétés prédatrices et surtout plus puissantes. Tous ces auteurs semblent perdre de vue dans leur réflexion au passage cet aspect désagréable de la condition humaine – alors même d’ailleurs que beaucoup n’ignoraient pas les ravages des colonisations, de l’esclavagisme, de l’impérialisme des puissants sur les faibles qu’ils combattaient par ailleurs.

En pratique, cela voudrait dire que, si, mettons, un pays se décidait à se passer des énergies fossiles ou des matières premières présentes sur son territoire, il lui faudrait être en mesure de se défendre contre un pays ou une organisation prédatrice décidée à s’en emparer. Cela suppose d’être au même niveau de puissance que l’adversaire, et donc de recourir à beaucoup de science, de technique et d’énergie pour résister. Les anarchistes diraient simplement qu’il faut que les États et leurs prétentions de puissance disparaissent. De nos jours, il faut ajouter au triste tableau, certaines multinationales, dont il serait bien naïf d’ignorer la puissance d’agir pour s’emparer de ressources naturelles au détriment des populations les moins avancées dans la quête de la puissance. Autrement dit, la dynamique de la puissance me parait être indispensable à penser pour envisager de manière réaliste au cours du XXIème ou du XXIIème siècles une « société écologique ». Pour l’heure, les sociétés les plus capitalistes et les plus gourmandes en énergie et matières premières demeurent aussi les plus puissantes – et, franchement, j’ai bien du mal à imaginer comment ce cercle puissance/économie/énergie que la science et la technique entretiennent pourrait être brisé. J’ai bien peur au contraire que l’écart ne cesse de se creuser.

En somme, croiser une vision un tant soit peu réaliste de la politique mondiale contemporaine et une aspiration à « la société écologique » me parait difficile – sauf à imaginer qu’une société écologique particulière découvre un moyen inédit pour subjuguer les autres puissances.(Et je ne crois pas que cela soit la non-violence gandhienne…) Au final, Serge Audier  cherche les raisons de l’échec de tous ces penseurs à influencer la réalité historique (ce qui devrait être le thème d’autres ouvrages qu’il est en train d’écrire). A le lire, le poids du capitalisme consumériste  – aussi bien dans les structures que dans les mentalités qu’elles forment – vient tout de suite à l’esprit. J’y ajouterai volontiers l’oubli par tous ces bons auteurs de la volonté de puissance des États, des peuples, des élites.

Et comment sortir de la volonté de puissance? Vaste question, comme dirait le dernier héros en date de l’Histoire de France.  Morosité, morosité, vous dis-je.