E. Macron contre l’esprit (plébiscitaire) de la Vème République

(Les réflexions qui vont suivre énerveront sans doute une bonne part de mes lecteurs. Qu’ils me pardonnent donc cet éloge mesuré d’un certain général d’un temps désormais fort ancien. Bonne et heureuse année 2019 tout de même.)

Avec  la proposition de « Référendum d’initiative populaire » (R.I.C.) qui a émergé du mouvement des Gilets jaunes,  nous avons eu droit à une révision générale des concepts de « démocratie représentative » et de « démocratie directe ». Un très beau texte de Samuel Hayat a redonné la profondeur historique nécessaire au débat qui semble s’engager ainsi. Il y souligne à juste titre que l’idée d’une expression directe du peuple pouvait aboutir à une négation des conflits internes à ce même peuple, à un unanimisme où il y a toujours des perdants dans le peuple lui-même, et qu’inversement, malgré ses défauts bien connus de la dépossession du pouvoir de décider qu’elle impose aux citoyens, la vieille démocratie représentative des partis professionnalisés avait eu au moins le mérite de souligner et de faire vivre ces conflits internes au peuple.

Or, en le lisant, je me suis fait la remarque que, au moins dans le récit et même dans la pratique de son fondateur, la Vème République en ses désormais lointains débuts prétendit résoudre cette contradiction. En effet, dans la geste gaullienne, le « régime des partis », pourtant tant dénoncé par De Gaulle, demeura  sous la forme de la pluralité des partis et d’institutions parlementaires pour faire la loi et pour gouverner au jour le jour, mais ce dernier était dépassé par la redéfinition du rôle du Président de la République comme garant de l’intérêt national,  ou, si l’on veut, porte-voix de la volonté générale. Dans le récit gaullien des origines,  il y avait donc à la fois « le beurre » de l’unanimité du peuple (en pratique : la majorité référendaire ou la majorité parlementaire plus facile à obtenir avec le scrutin à deux tours)  et « l’argent du beurre » du pluralisme conflictuel au sein du peuple (en pratique : un régime pluraliste dit « semi-présidentiel »). Et ce Président « au dessus des partis » – mais aussi seul maître de son camp majoritaire – était doté institutionnellement des moyens de vérifier à tout moment, selon son bon plaisir, qu’il incarnait bien la volonté générale, que ce soit en appelant à des référendums, ou en pouvant dissoudre à sa guise une Assemblée nationale rétive à sa volonté. La Vème République avait donc à ses débuts un aspect des plus plébiscitaires. Elle faisait craindre à ses critiques (de gauche) un retour au « césarisme » bonapartiste (cf. la célèbre dénonciation par un futur Président de gauche du « coup d’État permanent », ou l’interrogation des politistes nord-américains d’alors sur la nature « fasciste » ou non du « gaullisme »). Le plébiscite paraîtra sans doute un bien vieux concept à mes lecteurs démocrates, mais il me semble que ce dernier avait au moins le mérite d’établir la règle selon laquelle un dirigeant, doté d’autant de pouvoirs qu’un Président de la Vème République, devait avoir en permanence l’appui d’une majorité du peuple. Ainsi le « R.I.C. » des Gilets jaunes et leur « Macron démission! » ne sont par bien des côtés que le rappel de la solution gaullienne au dilemme « démocratie représentative/démocratie directe ». Un pouvoir ne doit pas seulement être légal, il doit être légitime, au sens où il doit avoir en permanence l’appui de la majorité du peuple. Or, c’est là le génie du gaullisme,  il est prévu dans notre Constitution que la légitimité du pouvoir puisse être testé, tant que de besoin, dans des formes légales prévues à l’avance.

Même si l’on n’apprécie pas les orientations idéologiques (évidemment de droite) du fondateur de la Vème République, force est cependant de constater qu’il a tenu pour lui-même cette ligne de l’identité de vue, démontrable si besoin, entre sa personne (particulière) et le peuple (électoral). (C’est bien ce qui lui a permis par exemple de résoudre in fine la « question algérienne » au grand désarroi d’une partie de ses propres partisans du 13 mai 1958.) Ce rapport plébiscitaire au peuple français ne s’est en effet jamais démenti, jusqu’à son départ dans l’instant même de sa défaite référendaire en 1969.  Or il faut bien reconnaître que ses successeurs n’ont pas eu du tout la même interprétation que lui de la Constitution de la Vème République. Ils ne se sont pas risqués à organiser des référendums qu’ils savaient raisonnablement pouvoir perdre. Ils ont accepté de longues périodes d’impopularité, des cohabitations avec le camp d’en face, et même, pour bien enterrer le gaullisme selon De Gaulle chez un héritier du gaullisme partisan, un référendum perdu dans les grandes largeurs (comme pour J. Chirac en 2005 avec le TCE) n’a plus signifié le départ anticipé en retraite. Une ironie de l’histoire dont nous n’avons pas par ailleurs fini de ressentir les conséquences.

Avec Emmanuel Macron, on semble bien en arriver vraiment à la fin des fins de cette évolution anti-plébiscitaire de la Vème République. Face à un mouvement social qu’il lui a fallu faire réprimer durement, en allant jusqu’aux limites de ce que peut offrir à un pouvoir républicain l’appareil répressif ordinaire (police et gendarmerie) sans faire des dizaines de morts – Dieu merci!- , il s’est en effet bien gardé, jusqu’ici tout au moins, d’user des moyens institutionnels à sa disposition pour réaffirmer sa légitimité à gouverner le pays. Où est donc la dissolution de l’Assemblée nationale? Où est donc le référendum qui permettrait de légitimer sa politique économique et sociale? Où est même la grande manifestation populaire de soutien au pouvoir politique organisée par les « grognards » d’Emmanuel Macron?

De fait,  il serait question dans les hautes sphères « macronistes » de clôturer le débat national que notre Président entend organiser pour enterrer clore  la crise des Gilets jaunes par une salve de référendums portant sur les institutions (avec, dit-on, la suppression du Sénat ou la réduction drastique du nombre de parlementaires) ou sur d’autres sujets lui agréant. L’idée parait des plus habiles a priori: en ayant plusieurs questions référendaires à poser -formule inédite en France à ma connaissance -, il serait possible de gagner d’un côté et de perdre de l’autre, surtout si les questions devaient faire fond sur l’antiparlementarisme que flatte depuis son origine Emmanuel Macron. L’habile manœuvre peut bien sûr réussir, mais l’opinion publique pourrait aussi se focaliser sur un des sujets qui deviendra le point disputé, et finir par mettre ainsi en minorité l’option présidentielle. Plus généralement, il sera en effet tout de même bien difficile d’organiser un ou des référendums sans dire l’option que le pouvoir politique préfère voir triompher. Il suffira alors, comme en 1969, aux opposants de voter contre cette option. « Get the Bastard out! » sera le mot d’ordre général.

La situation de notre Président pourrait du coup ressembler à celle de Matteo Renzi en Italie. Sa majorité de centre-gauche avait voté en 2015-16 une vaste réforme constitutionnelle. Elle semblait bien correspondre, tout au moins a priori à la demande des Italiens d’en finir avec le « vieux monde » de la Constitution (ultra-pluraliste) de 1948 pour aller vers le « nouveau monde »  d’une Constitution « décisionniste », où un chef élu par le peuple pourrait décider de toute chose à toute vitesse. On sait ce qu’il en advint. Défaite totale de Matteo Renzi lors du référendum de confirmation de cette même réforme le 4 décembre 2016. Défaite, d’une part, par la coalition de tous ses opposants politiques, anciens (FI, LN et FdI et gauche non-PD) et nouveaux (M5S) et, d’autre part, par l’effet de la crise économique et sociale sur l’électorat italien (du sud en particulier) le poussant au « dégagisme » le plus radical. Et, face à la déroute, malgré quelques velléités de faire comme si de rien n’était, impossibilité du coup pour Matteo Renzi de se maintenir plus longtemps aux affaires. L’Italie étant une république parlementaire, un proche lui succéda à la tête du gouvernement, et l’on attendit encore une bonne année des élections générales, où son parti (le Parti démocrate) fut très sévèrement défait.

Que se passerait-il en France en pareil cas? Macron serait-il assez « gaulliste » pour accepter le désaveu du peuple à l’égard de ses réformes? Ou plus exactement de sa personne. J’en doute. Suivant en cela la pratique de ses prédécesseurs, comme lors de ses vœux du 31 décembre, il préfèrerait sans doute se rattacher à la légalité de son élection de l’an 2017 et de celle de sa majorité de la même année. Il est propriétaire de notre destin pour cinq ans, et nous n’avons qu’à nous y faire. On votera mieux la prochaine fois.

En guise de conclusion, le défaut du général De Gaulle aura été de croire que les électeurs ne se tromperaient pas dans le choix de successeurs loyaux au principe d’accord permanent avec la volonté générale qu’il avait édicté. Comme disait Machiavel, en donnant ses lois à une Cité, il faut supposer les hommes méchants et les grands avides de dominer. Il avait raison.

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De l’art libéral de nier la crise démocratique.

Parmi les prises de position de collègues politistes à l’occasion de la « crise des Gilets jaunes », l’on retrouve de fort vénérables positions. Notre collègue bordelais, Olivier Costa, a ainsi ressorti du tiroir des idées classiques de la théorie politique l’idée bien connue : la foule n’est pas le peuple.  Son texte sur ce thème a été publié par The Conversation, puis repris par France-Info.  Il y rappelle qu’une minorité mobilisée et usant de surcroit de la violence ne saurait imposer sa volonté à la majorité silencieuse des citoyens – comme le montre la citation de Tocqueville qui conclut son texte.

C’est là l’actualisation d’un très vieux plaidoyer, bien connu en théorie politique, pour le respect des règles de la représentation démocratique par le vote et pour l’adoption de formes de conflits réglés par des institutions (au sens sociologique ou juridique) entre majorité(s) et minorité(s), contre les tentations sans-culottiste de ceux qui prônent, pour aller encore plus loin qu’Olivier Costa dans la délégitimation de tout mouvement populaire un peu trop spontané et acéphale à tous les sens du terme, « tout le pouvoir aux Soviets ».

Malheureusement, notre collègue en vient à sous-estimer du coup la crise démocratique que connaît notre pays.

Premièrement, il reconnait certes qu’Emmanuel Macron n’a pas été élu avec une approbation large:  « Certes, cette majorité est un peu artificielle, et Emmanuel Macron a sans doute perdu de vue qu’il a été élu par de nombreux citoyens qui entendaient, avant tout, s’opposer à Marine Le Pen. »  On pourrait même arguer qu’Emmanuel Macron n’est d’ailleurs pas le seul ces derniers temps à avoir été élu ainsi (Chirac déjà en 2002), et n’en avoir fait qu’à sa tête ensuite. Or ce n’est toutefois pas une raison pour ne pas s’inquiéter: dans un contexte de division de plus en plus forte de l’opinion publique en une multitude de courants (comme dans les autres pays européens d’ailleurs), il n’est peut-être pas très raisonnable – d’un point de vue strictement prudentiel – de s’en tenir à ce genre de constat d’institutions faites pour donner un Président à la France et une majorité parlementaire à ce Président fraîchement élu le rendant apte à gouverner. Que dira demain notre collègue libéral sachant invoquer son Tocqueville lorsqu’une force extrémiste de droite ou de gauche se sera emparé de (presque) tout le pouvoir politique de notre pays à la faveur d’une élection présidentielle? Certes, en théorie, surtout avec un scrutin à deux tours, l’électeur médian n’est pas prêt à donner une majorité électorale à un extrémiste, mais qui sait? La France n’est certes pas le Brésil, mais bon, inutile de chercher à le prouver par l’expérience empirique. Je serai personnellement plus rassuré par un système parlementaire à l’allemande, où, jusqu’à preuve du contraire, pour devenir Chancelier, il faut une majorité parlementaire plus large, et, donc dans les circonstances actuelles, pluraliste.

Deuxièmement, il rappelle à très juste titre que : « En outre, la démocratie ne s’épuise pas dans le vote, et la majorité ne peut pas tout imposer. Les citoyens doivent pouvoir s’exprimer entre deux élections. C’est la raison pour laquelle la démocratie garantit le droit de s’exprimer, de s’engager dans un parti, un syndicat ou une association, de manifester, de faire grève, de signer une pétition. » Il ajoute  quelques paragraphes plus loin: « Ce qui caractérise le mouvement des gilets jaunes depuis le premier jour, c’est la méconnaissance des règles habituelles de la mobilisation, qui doit opérer à travers un ensemble d’outils démocratiques et pacifiques : pétitions, tribunes dans la presse, manifestations (déclarées et encadrées), contacts avec les élus, grèves… » Il m’a semblé en lisant ces quelques lignes que  notre collègue a vraiment manqué un élément important du déroulement sociopolitique qui mène en France à la « crise des Gilets jaunes » et à son soutien, au moins dans un premier temps, dans l’opinion publique mesurée par les sondages.

Il se trouve en effet que ce qu’il appelle les « règles habituelles de la mobilisation » ne fonctionnent plus depuis des années, ou tout au moins qu’elles fonctionnent de moins en moins bien, voire pas du tout sous le présent quinquennat. Il est quand même assez tragique de constater que notre collègue ne prenne pas en compte cet aspect. Il ne comprend pas qu’en plus, l’esprit de LREM, s’il y en a un, se trouve très officiellement tout entier orienté vers la managérialisation de la politique, vers l’efficacité de gens qui incarnent la raison (contre le vieux monde des anciens partis, des syndicats, etc.). Le chef a, ou les chefs, ont toujours raison, puisqu’ils sont la raison, et les plaintes de la base sont toujours sans fondements, puisqu’ils sont la déraison. La médiation politique classique n’y a donc plus aucune place. D’où en réaction l’anomie et la violence dans la mobilisation actuelle .

Pour prendre un seul exemple, sauf erreur de ma part, il me semble que les retraités avaient dûment protesté contre la hausse de la CSG qu’il leur incombait de payer. Ils ont fait tout pour protester dans les règles que rappelle O. Costa, et, en plus, individuellement, ils ont inondé de leur prose les élus de la majorité. Ceux-ci ne s’en sont d’ailleurs pas cachés: selon ces élus LREM/Modem, tout le monde leur en a parlé de cette hausse perçue comme inique de la CSG. Résultat : néant ou presque. Avec toute l’énergie qu’ont mis les Gilets jaunes à ne pas respecter les règles, et à être violents, tout d’un coup le Président et son gouvernement se rappellent subitement du cas de ces mêmes retraités pour calmer le jeu. Entre le tragique et le comique.

Autrement dit, il faudrait déjà avant de juger qu’un mouvement ne respecte pas les règles, de le délégitimer par ce qu’il se laisse aller à la pente dangereuse de la violence, de la contrainte même envers les particuliers,  juger de ce qui s’est passé avant. Si les gouvernements successifs, dont bien sûr le dernier en date, avaient un peu plus respecté les anciennes règles d’écoute de la base, établies au fil de l’histoire sociale de la France, en particulier en ce qui concerne le monde du travail salarié, celui des retraités, de la ruralité, ou le monde du secteur public,  il ne se serait pas trouvé face à des gens ne respectant plus les règles habituelles. Il ne se trouverait pas  devant des gens qui demandent désormais  une refonte du fonctionnement de la démocratie en général (avec par exemple le référendum d’initiative populaire).  Il aurait suffi à ces gouvernants de bien vouloir lire  et méditer tout ce que nos collègues de nombreuses disciplines des sciences sociales ont pu écrire sur les diverses souffrances de nos concitoyens, et d’en tenir vraiment compte, au lieu de s’acharner dans leur surdité face aux plaintes faites dans les formes prescrites.

Bref, notre collègue Olivier Costa reproche à certains de gueuler trop fort,  de monopoliser indument la voix populaire, et de tout casser,  j’aurai préféré qu’en démocrate, il se rappelle d’abord que la surdité des autres est la cause première de tous ces dégâts qu’il déplore. Mais c’est là  aussi un vieux débat… le libéral vs. le démocrate.

 

E. Macron : populiste, mais pas démagogue, et surtout responsable.

Quand j’ai vu circuler sur les réseaux sociaux, la phrase où Emmanuel Macron disait de lui-même qu’il était le « vrai populiste » (sic), j’ai sincèrement cru à une fausse nouvelle diffusée par ses plus vils adversaires, quelques rouges-bruns stipendiés par Moscou via des comptes off-shore aux Iles vierges. Je me suis aperçu ensuite qu’il s’agissait d’une partie d’une tirade, improvisée visiblement, faite devant des maires invités à l’Élysée à l’occasion du Congrès des maires de France. Le fil du discours apparait alors dans toute sa magnifique incohérence: premier temps, E. Macron s’affirme « populiste » au sens qu’il est, comme les maires, à l’écoute du peuple et qu’il fait son bien; second temps, effrayé peut-être par l’énormité de sa provocation, il insiste sur le fait qu’il n’est pas « démagogue », au sens pas du genre à faire des promesses intenables pour séduire ce même peuple, et  pas non plus « nationaliste »; et dans un troisième temps, il finit cette valse des notions, par la notion de responsabilité. Populiste, pas démagogue, pas nationaliste, responsable.

Quand j’ai entendu ces paroles élyséennes, il se trouve que je sortais à peine d’une journée d’étude sur le populisme de droite, organisée vendredi 23 novembre à l’IEP de Grenoble dans le cadre de l’UMR PACTE et de son équipe « Gouvernance ». Les jeunes collègues qui avaient (bien) organisé cette journée avaient pris soin de n’inviter que des éminents collègues fidèles à l’idée, simple somme toute, que, pour parler à bon escient d’un objet du monde social, il vaut déjà mieux se mettre d’accord sur les définitions. Il se trouve que, parmi les intervenants, le consensus prévalait pour accepter comme fondement de la réflexion la définition (paraissant) dominante dans le monde anglo-saxon de la recherche en science politique, celle donnée par Cas Mudde en 2007. Le populisme, c’est ce discours, adaptable à de nombreux contenus idéologiques, qui réduit la vie politique à une opposition entre une ou des mauvaises élites d’un côté et le bon peuple de l’autre, avec bien sûr un appel à se débarrasser des unes pour redonner tout son rôle à ce dernier.  C’est ce que je me suis amusé, en réagissant à un papier d’un collègue néerlandais, à appeler le « M-Populisme », tant cette définition reste tout de même fort spécifique par rapport à  l’univers sémantique charrié par le terme de populisme qui s’avère bien plus large, même en se limitant à la seule science politique.

Notre Président dans ses errements langagiers s’est chargé de me rappeler à quel point ce terme de « populisme » se trouve au cœur du discours politique contemporain. Je doute fort que E. Macron se soit pensé lui-même comme le bon peuple incarné opposé aux élites. Si tel était le cas, s’il se prend pour la nouvelle Jeanne d’Arc ou le nouveau Soldat de l’An II,  il faudrait s’inquiéter de sa santé mentale.  Il a plutôt bien illustré par ce triptyque, étrange a priori, l’impasse que sa politique représente: il se veut populiste en ce sens qu’il se présente, comme tout politicien en démocratie, comme au service des intérêts de la majorité des électeurs, donc des classes moyennes et populaires; il repousse toutefois l’idée de la démagogie, qui se trouve pourtant être un synonyme de populiste, en faisant appel à l’idée de contrainte du réel qu’ignore parfois le bon peuple, et bien sûr il repousse aussi le nationalisme, puisqu’il se veut le héraut du multilatéralisme et de l’intégration européenne; d’où, à la fin, le retour à la responsabilité. Il faut satisfaire le peuple, ne pas lui promettre la lune, tenir compte des contraintes, voilà le discours tenus aux maires. Que c’est classique en fait!

Malheureusement, pour notre  futur jeune ex-Président brillamment non réélu en 2022, il ne fait guère de doute qu’en cet automne 2018, la satisfaction populaire n’est pas du tout au rendez-vous: entre des sondages de plus en plus caricaturalement défavorables  pour ce qui concerne sa popularité au sein des classes moyennes et populaires d’un côté et la mobilisation improbable totalement « hors-orga » des « Gilets jaunes » depuis deux semaines de l’autre, il est difficile de douter encore d’un certain détachement entre le « peuple » (la majorité des classes moyennes et populaires) et le « macronisme » (les politiques publiques poursuivies depuis le début de ce quinquennat). Le bloc bourgeois qu’il représente si bien n’est décidément pas apprécié de la plèbe des Gaulois récalcitrants. A ce stade, j’ai bien peur en plus qu’E. Macron puisse être qualifié de populiste en un autre sens encore, connu de la science politique (et aussi de l’économie) : populiste au sens de dirigeant incapable d’adopter la bonne politique économique et sociale pour son pays, et le projetant à terme vers un désastre. Ce n’est bien sûr pas en ce sens qu’il l’entendait, ne se pense-t-il pas lui-même comme  responsable et destiné par son évident sens des réalités économiques, acquis à l’ENA et à l’Inspection des Finances, à sauver la France de son marasme et la planète d’une fin funeste?

Quoi qu’il en soit, cette utilisation désordonnée du terme populiste par notre propre Président de la République m’amène à une conclusion plus générale sur l’usage du terme populiste par les politistes. Est-ce bien raisonnable de notre part en tant que politistes d’essayer de donner un sens précis  à ce terme alors même qu’il est vraiment employé n’importe comment par tous les autres acteurs de la vie politique, économique et sociale? Ne vaudrait-il pas l’étudier uniquement comme un fait de langage mis en œuvre par les acteurs? On pourrait remplacer de notre côté ce terme de populisme, par anti-élitisme, anti-représentativisme, basisme, démocratisme, ou d’autres termes qu’on voudra inventer, en tout cas pour parler du M-Populisme à la C. Mudde. Et ainsi de suite pour tous les autres acceptions possibles du terme populisme. C’est à vrai dire une vieille question que de se demander si l’on peut donner en sciences sociales un sens précis à un terme vague des acteurs. Il me semble que déjà W. Pareto s’en était inquiété à la fin du XIXème siècle.

Sur le populisme, on devrait à ce niveau de confusion s’abstenir. Mais la raison pour laquelle la plupart des politistes se retiennent de bannir le mot de leur arsenal conceptuel, c’est qu’il permet de jouer le double jeu de l’expert médiatisable (the two-level game of political punditry, as I said it), acceptant le flou du terme et son côté moralisateur de la part des acteurs d’un côté (la « menace populiste »), et s’armant de son sérieux académique en s’appuyant sur une définition fixée du terme dans le cadre de la controverse scientifique d’un autre côté. Comme le monde est désormais plein de gens qui se traitent de populistes à tort et à travers, et en conséquence de journalistes que trop avides d’éclairer ce terme,  il n’est que trop tentant d’en profiter pour intervenir en tant qu’expert ès populisme(s), quitte d’ailleurs à démentir cette prénotion, pour imposer sa propre définition savante du populisme et pour parler de ce qui nous intéresse vraiment. Dont acte dans le présent post : ce qui m’intéresse en traitant le Président de populiste, c’est de souligner l’inanité de sa politique économique et sociale, qui, visiblement, ne règle rien du tout. Bien moins que ses propos de table de plus en plus incohérents, à force d’esprit de finesse de sa part.

Et, pour finir ces trop longues disgressions, qu’il me soit permis d’ajouter, que,  puisqu’un de ces ministres se croit déjà revenu dans les années 1930, je ne crois pas que les leaders anti-fascistes de l’époque se soient eux-mêmes qualifiés de vrais fascistes pour contrer les fascismes.

 

 

 

 

 

 

Macron/Berlusconi (suite)

Il n’aura sans doute pas échappé aux quelques lecteurs attentifs de ce blog que j’ai tendance à lire l’aventure d’Emmanuel Macron à la lumière de celle de Silvio Berlusconi. Ils représentent à mes yeux des phénomènes similaires de « révolution » (prétendue) par le centre à tous les sens du terme, acquis aux idées néo-libérales, afin que tout continue comme avant dans les sociétés qu’ils prétendent gouverner, ou plutôt pour que les tendances déjà présentes depuis longtemps se perpétuent – alors même que leurs conséquences délétères se font déjà sentir.

Ces deux « hommes neufs » qui, venant du secteur privé pour l’un ou de la haute fonction publique pour l’autre, prétendent « révolutionner » la politique. Or ils semblent bien se heurter au bout de quelques mois de pouvoir à des phénomènes assez  similaires. En particulier, quoiqu’on l’ait quelque peu oublié aujourd’hui la chute du premier gouvernement Berlusconi en décembre 1994, après quelques mois seulement de pouvoir, tient pour une large part à son inexpérience gouvernementale et à celle de ses deux alliés. Après tout, même s’il a été en « stage » à l’Élysée sous F. Hollande, et brièvement Ministre de celui-là même qu’il allait trahir, E. Macron n’a aucune expérience de gestion sur la durée d’une  institution publique soumis au jugement du grand public. S. Berlusconi gérait depuis presque trois décennies des entreprises, mais, lui aussi, il n’avait pas d’expérience de gestion publique. Ni l’un ni l’autre n’ont fait leurs classes dans la gestion d’une collectivité locale, et cela commence à bien se voir pour E. Macron.

Par ailleurs, comme pour la LREM aujourd’hui,  les observateurs constataient l’absence d’une classe politique correcte au sein du groupe parlementaire de Forza Italia. A part, le respect de leur dress code (veste bleue sombre et cravate aux couleurs du parti), il n’est en effet pas resté grand chose de cette première vague de « berluscones ».  Ce n’est que péniblement, une fois confiné dans l’opposition, que S. Berlusconi, faisant appel à des politiciens de second rang des défunts partis de gouvernement, prêts à apporter leur expertise en matière de mobilisation, va construire son appareil partisan dans toutes les régions italiennes – ce qui l’amènera pourtant à  ne revenir au pouvoir national qu’en 2001. Le sort actuel de LREM, d’évidence un « parti de plastique » comme on disait de FI en 1994 pour dénoncer son caractère factice derrière la façade, semble devoir être similaire. De ce point de vue, la défection de Gérard Collomb n’annonce rien de bon, puisque ce grand féodal – de retour de sa croisade parisienne (contre les Sarrasins?) – ne semble désormais que préoccupé de récupérer son fief lyonnais et de le préserver d’un assaut (des gauchistes du PS?) en 2020. Il n’aura sans doute aucun rôle dans la structuration de LREM à l’avenir. Pour l’instant, il ne semble pas y avoir grand monde pour donner quelque pérennité à LREM, et, comme le montre l’exemple de FI, une telle structuration d’un parti se fait plus facilement dans une position d’opposant.

De plus, contrairement au premier Berlusconi, E. Macron réussit cet exploit de manquer déjà de personnalités politiques à faire entrer dans la sphère ministérielle au bout de quelques mois.  Il peut certes faire appel à des « techniciens », trop heureux de devenir Ministre de la République, mais il n’a guère le choix en matière d’hommes ou de femmes politiques, disposant d’un minimum d’envergure, à promouvoir. L’hésitation sur le remplacement de G. Collomb au Ministère de l’Intérieur n’est que trop significative. C’est assez compréhensible d’ailleurs, puisqu’au vu des sondages de popularité, il n’est pas difficile d’anticiper que les élections européennes seront sans doute un beau désastre pour LREM et  qu’il faudra bien, là encore,  changer de gouvernement.  Il est à supposer par exemple que les cadors du MODEM attendent ce moment pour faire leur grand retour.

Enfin, une chose aussi me frappe. S. Berlusconi est certes en 1994 largement un amateur en politique, mais il prend bien garde de maîtriser son expression. Il va certes dénoncer les juges, les communistes, les complots, les pouvoirs forts, etc. , mais je n’ai pas souvenir de propos qui lui aliènent alors une partie de la population. Ce n’est que quelques années plus tard qu’il se fera connaître de toute l’Europe pour ses blagues de mauvais goût, sans parler des scandales à fond sexuel qui agrémenteront son déclin. Il se radicalisera en quelque sorte – même si aujourd’hui, il semble plutôt bien terne. Notre Emmanuel Macron montre au contraire une capacité, étonnante au demeurant, à livrer aux médias des petites séquences où il apparait, face à la plèbe des « Gaulois récalcitrants », comme la caricature d’un mélange de la pensée petite-bourgeoise la plus rancie et d’une vision du monde typique d’une économie néo-classique pour stagiaire de l’ENA.

Cette attitude,  correspondant parfaitement aux déclarations plus générales d’un E. Macron se prenant pour le médecin qui sait rationnellement les réformes qu’il faut à la France comme remède de ses maux décennaux, correspond aux seuls griefs en matière de politique publique que G. Collomb ait exprimé dans la presse avant sa démission:  avoir pris des mesures qui ne sont pas en somme démagogiques (la limitation à 80 km/h sur les routes départementales et la hausse de la CSG pour les retraités en particulier). Là encore, la différence avec S. Berlusconi s’accentue: ce dernier venait du marketing grand public, via les régies publicitaires de ses chaînes de télévision. La promesse démagogique était plutôt son point fort, une de ses meilleures biographies s’appelle « il Venditore » (le vendeur) – et, d’ailleurs, l’une des promesses d’E. Macron (la suppression de la taxe d’habitation) ressemble étrangement à ce qui a animé les campagnes de S. Berlusconi en 2008 et en 2013. Jamais à l’époque S. Berlusconi n’aurait offensé à tort et à travers l’Italien de base. En ce sens, il était vraiment populiste. On n’insulte pas ses clients, on leur fait si nécessaire les poches, mais sans qu’ils s’en rendent compte.

En somme, par comparaison avec S. Berlusconi, force est de constater qu’E. Macron se dirige tout droit vers un ratage d’ampleur, pour lequel la Vème République, en particulier sous le système du quinquennat, n’offre aucun rattrapage.

Moscovici ou le (dés)espoir du socialisme.

Un mardi matin d’août 2018, un Commissaire européen « socialiste », Pierre Moscovici, fut invité sur France-Inter pour célébrer le retour de la Grèce sur les marchés financiers, la fin des plans d’aide européens… Une grande victoire évidemment de l’Union européenne et des gouvernants européens et grecs de l’heure. Merveilleux, comme tout le monde aurait adoré être grec toutes ces dernières années. Que du bonheur, que du bonheur.

Toutes les paroles de l’invité furent exactement celles que l’on pouvait attendre de sa part. Aucun retour critique sur ce qui a été fait depuis 2010. La répétition incessante d’un cadrage qui attribue toute la faute de la situation à la Grèce et aux Grecs eux-mêmes. Un peuple d’inconsidérés et de tricheurs que les autres Européens ont sauvés n’écoutant que leur bon cœur. Un déni absolu et radical des effets déstabilisateurs de l’austérité. Des larmes de crocodile sur les difficultés économiques et sociales de la population grecque. Une louange des effets bénéfiques des privatisations et de toutes les réformes structurelles possibles et imaginables. Un délire lénifiant sur les capacités d’innovation de la Grèce – le développement du tourisme représentant bien sûr l’innovation du siècle. Bref, un compendium du socialisme réellement existant des années 2010 dans l’Union européenne. A peine une critique du méchant ministre allemand Schäuble, et en regard une dénonciation sans concession aucune des fautes inexcusables du très dangereux Varoufakis.

Quand je pense qu’il y a deux ans encore lors d’une réunion entre politistes un éminent collègue avait mis en doute la réalité de la permanence de la circulation dans l’espace public de ce cadrage néo-libéral de « Die Griechen sind schuld » (Les Grecs sont coupables) , je ne croyais pas moi-même le retrouver aussi parfaitement intact aujourd’hui dans les paroles d’un responsable politique. Littéralement conservé dans le formol. Décidément, personne parmi ces responsables européens ne parlera jamais devant une audience élargie du sauvetage en 2010 des banques françaises et allemandes que tout cela a représenté en réalité. Vae victis.

P. Moscovici ne regrette donc rien, n’a toujours rien compris, ne veut surtout rien savoir, et il se murmure même qu’il voudrait figurer sur la liste présentée par le PS français pour les élections européennes de 2019, voire la diriger. Quelle bonne idée! Il pourrait sans doute battre un autre record électoral pour un parti « socialiste ». Je doute toutefois que les dirigeants socialistes actuels soient à ce point des adeptes du suicide collectif. C’est dommage. On aurait bien ri.

Comme ce fantôme du « socialisme » européen des années 2010 me l’a rappelé, l’affaire grecque restera pour longtemps une ligne de fracture politique en Europe. Je suis définitivement d’un côté seulement de cette fracture. C’est ainsi que le temps nous forme des convictions et des rancœurs.

Communiquer en macroniste.

Et voilà, cela se confirme, en ce début d’été 2018, la (dé)cote de popularité, telle que mesurée par les sondages, d’Emmanuel Macron rejoint les bas scores des deux Présidents de la République à la même époque de leur mandat respectif.

La raison de fond est, comme pour les deux mandats présidentiels précédents, l’écart entre un mode d’élection qui oblige à jouer le « roi thaumaturge » pour se faire élire et une réalité de la mise en œuvre des politiques publiques et de leurs effets concrets sur l’économie et la société  françaises qui n’ont pas la même évidence et la même célérité. La raison subsidiaire est que, sous prétexte de « Révolution » et de dépassement du vieux clivage gauche/droite, Emmanuel Macron, appuyé par une part de la très haute fonction publique, joue à plein le même grand jeu du néo-libéralisme qui a tant nui dans l’opinion publique à ses prédécesseurs, alors même qu’une majorité d’électeurs ne demandait sans doute pas en 2017 du « Thatchérisme » à la française. E. Macron et les « premiers de cordée » qui l’inspirent voudraient pousser notre pays vers un triomphe de la « lèpre populiste » de ce côté-ci des Alpes, qu’ils ne s’y prendraient pas autrement. Ils continuent à mettre en œuvre exactement les politiques publiques que les analystes, attentifs au désarroi de nombreuses personnes face au changement – voient à la source de la poussée populiste – en particulier l’immense dédain qui les inspire à l’égard des classes populaires et moyennes, de « ceux qui ne sont rien ». Le sort de Matteo Renzi, mutatis mutandis l’équivalent transalpin de notre disciple de P. Ricoeur, devrait pourtant faire réfléchir à l’Élysée.

Plus accessoirement, il y a enfin la communication à la mode macroniste. Il y a ce « pognon de dingue » lancé à propos des aides sociales qui confirme à qui veut le croire qu’E. Macron est bel et bien le « Président des très riches », comme dirait dans son aigreur, F. Hollande. Il y a cette tendance à tout euphémiser qui a été bien notée par les collègues spécialistes du sujet. Mais il y aussi, me semble-t-il, une tendance systématique à mentir sur les faits eux-mêmes lorsque cela arrange le récit proposé. L’épisode le plus récent d’un tel mensonge sur les faits (une fake news?) a pu être entendu dans la bouche de tous les ministres interrogés à ce sujet au moment de l’affaire de l’Aquarius. Interrogés sur la raison pour laquelle ce navire affrété par une ONG SOS Méditerranée, chargé de plus de 600 migrants sauvés en mer et refusé dans les ports italiens (et maltais), devait aller jusqu’à Valence en Espagne, les ministres ont menti dans un chœur parfait sur la géographie : rejoindre ce port espagnol était plus rapide qu’atteindre un port français. Un exercice fait avec des élèves de 4ème par un professeur de géographie  montre que l’Aquarius serait en réalité passé par les bouches de Bonifacio, entre la Corse et la Sardaigne – cet  exercice dont il faut saluer l’intelligence montre d’ailleurs à quel point le mensonge deviendra de plus en plus difficile à l’avenir  avec des jeunes ainsi formés. Il est vrai qu’E. Macron ne pouvait décemment pas donner aux autorités corses, autonomistes ou indépendantistes, l’honneur de sauver notre honneur.

Il me semble que c’est là une méthode systématique de la communication macroniste : parier toujours sur l’ignorance du grand public par rapport aux connaissances des personnes directement concernées par la politique publique. Par exemple, sur l’introduction de la sélection à l’Université par la Loi ORE et Parcoursup, le mantra répété aura été de prétendre qu’avant (avec APB), l’entrée dans le supérieur se faisait sur tirage au sort, alors qu’il ne s’agissait en fait que du cas que de quelques rares filières dites « en tension » (dont, en particulier, STAPS). Bien sûr, l’ensemble du monde universitaire (y compris les partisans de la loi ORE) repère le mensonge, mais le grand public non. Il est vrai que les médias actuels  rendent possible  aux responsables  politiques de proférer impunément des mensonges pourvu d’en avoir l’aplomb – ce qui en dit long sur leur personnalité. En effet, d’une part, la dé-spécialisation (forcée) de la plupart des (jeunes et moins jeunes) journalistes fait que ces derniers sont souvent comme le grand public et qu’ils ne disposent pas d’autres données de base que celles diffusées sur le moment par les autorités qu’ils interrogent, et, d’autre part, lorsqu’ils savent, les journalistes se contentent le plus souvent de signifier leur désaccord par des signes, verbaux ou non-verbaux, dont le sens peut échapper au public. Ils ne disent jamais clairement : « Monsieur ou Madame le ou la Ministre, comment osez-vous mentir ainsi à tant de gens? ». Leur neutralité les oblige à laisser à un opposant officiel du menteur la tâche de dénoncer le mensonge, et, du coup, cette dénonciation devient une simple opinion. C’est le  principe bien connu des critiques des médias contemporains, « Une minute pour Hitler, une minute pour les Juifs ».

Évidemment, savoir lire un atlas reste à la portée de tout le monde, et, à l’époque d’internet, il y a des mensonges plus gros que d’autres. De même, l’euphémisation trouve quelque limite quand on dit plus ou moins, toujours à propos des migrants, « non, les centres contrôlés, ce ne sont pas des centres fermés, mais des centres dans lesquels les migrants devront rester ». (Il existe aussi une version allemande de la même parfaite contradiction… )

Bref, chers macronistes, que vous ayez décidé de mentir à propos de tout et n’importe quoi pour vous sortir d’affaire en pariant sur l’ignorance du public, commence à se voir un peu trop tout de même. Les Français sont des veaux, c’est bien connu, mais il ne faut pas exagérer tout de même dans l’usage des maximes de comptoir. Il faudrait arrêter de donner l’impression à des gens comme moi que vous avez été tous stagiaires en propagande pour les nuls à Bucarest ou Moscou en 1970.

Par ailleurs, comme vous reprenez tous en chœur ces mensonges, demi-vérités, omissions, euphémisations, etc. vous apparaissez de plus en plus comme des employés du mois. Qu’un aussi gros mensonge sur la géographie la plus élémentaire ait pu être reprise par des gens éduqués comme vous traduit votre totale domination dans les mécanismes de pouvoir de ce quinquennat. Cela s’explique aisément par le fait que la plupart d’entre vous, Députés et Ministres y compris, n’ont aucun capital politique à faire valoir ni à protéger. Vous êtes arrivé là où vous êtes par la seule grâce du Prince, vous lui devez tout, et vous n’avez pas besoin de préparer votre avenir politique en visant un poste électif à l’avenir, vous pouvez donc mentir même sur la géographie la plus élémentaire. On pourra vous le ressortir plus tard, mais, plus tard, vous ne serez plus dans l’espace public – ou alors dans quelque émission de divertissements, avide de personnalités à la moralité chancelante, prêtes à se repentir ou à assumer au choix . En gros, vous n’avez rien à faire de ce que nous, politistes à l’ancienne mode démocratique, appelons l’accountability. Je le comprends fort bien, c’est pour le plus grand Bien de la France (et de l’Europe) que vous œuvrez, mais à la fin, il y a encore en démocratie des élections pour tirer le bilan. (Pas le bilan comptable!)

Ps. (en date du 23 juillet 2018, 17h) :

J’ai écrit mon post avant que n’éclate l’affaire Benalla. Or mon post se trouve amplement confirmé, au delà même de mes plus noires intuitions.  L’abus du (gros) mensonge par les personnes les plus liées à l’aventure d’Emmanuel Macron a été patent et répété depuis que l’affaire a été révélé par le Monde. Tous ces gens négligent que, dans une démocratie comme la nôtre, tout peut être vérifié rapidement. Ce ne sont pas seulement désormais les écrits qui restent, mais les images, puisque ce sont des images qui ont tout fait commencer. (Pour l’anecdote, moi aussi en les voyant passer en mai sur Twitter diffusé par des activistes de gauche, j’ai pensé qu’il s’agissait là d’un membre d’une B.A.C. parisienne qui avait pété un câble. Misère de l’ordinaire des violences policières en France, pensais-je.)

Les membres de ce « Nouveau monde » d’E. Macron, qui n’a pourtant que les mots d’innovation et de disruption à la bouche, a clairement oublié l’omniprésence des captures d’image (fixes ou animées) dans nos sociétés à fin de contrôle de tous par tous. Tout ce qui est dans l’espace public ou semi-public est désormais « dans la boîte », à plus forte raison si cela fait événement. Le panopticon à la Bentham est en train de devenir réalité.

François Fourquet, Penser la longue durée.

img20180611_20502686Il y a de ces livres dont on se demande comment un éditeur sérieux (en l’occurrence, François Gèze. cf. p.4) a pu le travailler sans se rendre compte qu’il offrait ainsi aux lecteurs un produit (presque) sans intérêt. Le livre (posthume) attribué à François Fourquet, Penser la longue durée. Contribution à une histoire de la mondialisation (Paris : La Découverte, 2018) fait partie de ceux-là.

Ce livre partait pourtant d’une bonne intention. Il s’agissait de rendre hommage à un économiste hétérodoxe trop tôt disparu.  Né en 1940, auteur d’un classique souvent cité (Les comptes de la puissance, 1980), F. Fourquet est mort en effet en  2016 – à 76 ans donc. Il avait mis en chantier un livre qui aurait été une histoire de la mondialisation. Un collègue du  disparu, Alain de Toledo,  a voulu au moins publier l’introduction théorique de cet opus à jamais inachevé (« Avertissement », p. 5-6). Fort bien.  Cela constitue à peu près les deux tiers de l’ouvrage (p. 17-172). Comme tout de même l’éditeur a dû penser que ce texte n’était pas des plus passionnant, il a eu l’idée de republier un article de F. Fourquet, paru en 2004 dans l’Année de la Régulation (n°8), « Le rapport international est toujours dominant » (p. 183-236). Et, comme les thèses exprimées dans cet article constituaient une critique en règle de l’approche de l’international par « l’École française de la Régulation », l’éditeur a proposé à Robert Boyer, son plus éminent représentant, un droit de réponse dans une longue postface, « Vertus et limites  d’une histoire globale de la mondialisation: un dialogue entre François Fourquet et la théorie de la régulation », en date du 31 janvier 2018 (p. 237-306). Pour donner quelque légitimité à cet ensemble un peu brinquebalant, Christian Chavagneux livre une Préface, « La méthode Fourquet » (p. 7-15), à moitié convaincue, qui ne cache pas qu’il n’est pas d’accord avec tout ce que F. Fourquet peut dire dans l’ouvrage.

Comme chacun sait, l’enfer est pavé de bonnes intentions. (Enfin, bon d’accord, c’est une fake news…). Le texte laissé par F. Fourquet (et mis en forme par A. De Toledo) constitue en effet plus un  document pour les historiens des sciences sociales qu’un apport vraiment novateur. En effet, comme fort honnêtement, F. Fourquet cite ses références intellectuelles à plusieurs reprises (dont dans ses « Remerciements », p. 17-21, qui ouvre son propos), on se rend compte avec quelque effroi qu’il semble avoir arrêté la plupart de ses opinions dans les années 1960 et n’en avoir guère bougé ensuite. J’ai eu l’impression en le lisant de parcourir les rayonnages des librairies d’occasion que j’affectionne tant par ailleurs.  Quelqu’un qui, au cœur des années 2010, cite sérieusement (dès la page 19, et p. 57-58) Sartre, Critique de la raison dialectique (1960), comme une œuvre qui lui a inspiré des concepts (dont ceux de « pratico-inerte » et  de « quasi-sujet », deux des points les plus contestables de toute la démonstration par ailleurs) fait preuve d’un beau courage – ou d’une absence totale de sens de l’à propos par rapport à l’état des sciences sociales de son temps. Idem pour l’hommage à A. Toynbee (p. 17), lui aussi utilisé ensuite. A ces références pour le moins vieillies (pas toutes heureusement), il faut ajouter que le lecteur comprendra rapidement que F. Fourquet étale pour le moins complaisamment une vieille rancœur contre le mouvement communiste si typique  d’un ancien croyant de la foi communiste de sa génération. C’est peu dire que ce genre de ratiocinations n’intéressera guère en 2018 le lecteur de moins de 70 ans – dont je suis tout de même! Sans doute pour bien se démarquer de ses anciens camarades de parti, F. Fourquet en vient ainsi à prétendre que, d’un certain point de vue, « le capitalisme » ne peut pas exister puisque c’était le nom de l’adversaire que le communisme et le socialisme s’étaient construits, et, comme ces derniers n’existent plus comme perspectives historiques et bien le capitalisme non plus (p. 113-115). Ce genre de truisme  est certes fort plaisant à enregistrer pour l’historien des idées, ou plus exactement pour celui des générations intellectuelles en France, mais fort rebutant pour le lecteur contemporain.

Pour ce qui est de la thèse centrale de F. Fourquet – rassurons tout de même les mânes de l’auteur : elle existe -, le problème qui apparait tout de suite au lecteur un peu informé est qu’elle n’est pas si nouvelle que cela. Il le dit d’ailleurs lui-même: il s’inspire largement des travaux de François Braudel sur l’économie-monde, les généralise et les amène jusqu’à l’époque la plus contemporaine. On pourrait ainsi  résumer sa thèse en disant qu’il propose une version économique de l’hypothèse Gaïa. Pour F. Fourquet, le tout de l’économie-monde (une fois devenu économie mondiale au XIXème siècle par absorption de toutes les économies-mondes dans l’économie-monde dominée par Londres) détermine en dernière instance tout le reste. Le tout (de l’économie mondiale capitaliste) l’emporte sur les parties (nationales/régionales/locales). Le tout permet en réalité la création des parties qui n’existent que comme parasitage ou hèlage (national/régional/local) du capital.  Les États sont  en effet des organisations territoriales qui tendent, soit à taxer le capital, soit à essayer de le séduire pour qu’il s’installe sur leur territoire (ce que F. Fourquet appelle le hèlage). Et, concrètement, si on le suit, ce sont les grandes familles marchandes/financières/capitalistes qui dominent le centre de l’économie-monde et qui forment le cœur de l’économie mondiale. Les États ne représentent eux qu’un parasitage de ce mécanisme fondamental d’une vie économique, sociale et culturelle du monde, organisée par cette super-élite marchande centrale. Cette dernière vit de la richesse créée par la coopération, par l’intelligence collective, de toute l’humanité. En dehors des auteurs que cite F. Fourquet, cette thèse ressemble beaucoup pour le passé à celles de K. Polanyi sur la naissance du capitalisme (années 1950), et, pour le présent, aux thèses de T. Negri et M. Hardt sur la « multitude » et l' »empire » (début des années 2000) – ou dans un autre registre, à celle de Yuval Noah Hariri dans Homo Deus (2015) insistant sur la « collaboration » comme source ultime du pouvoir d’Homo sapiens sapiens sur la planète .

Cette thèse centrale – respectable en elle-même- se trouve malheureusement encombrée de considérations annexes (sur la religion, sur les civilisations, sur le changement social par effervescence [sic] à la Durkheim, etc.) qui rendent le propos des plus énervants. Par moments, j’aurais eu envie de renvoyer une version corrigée de son ouvrage à F. Fourquet s’il avait encore été de ce monde, et je détesterais que certains propos de ce livre soient repris par des étudiants naïfs. (Désolé, j’ai vraiment les défauts de mon métier). Le pire est que l’article de 2004, ici reproduit, dit finalement les choses plus clairement, et il pose d’ailleurs une objection à la théorie de la régulation: y aurait-il pu avoir le « compromis fordiste » au niveau des nations occidentales s’il n’y avait pas eu la Guerre froide, et le changement, observé dès les années 1970, n’est-il pas lié à ces aspects géopolitiques? C’est là à dire vrai une très bonne question. Et j’aurais tendance à répondre avec les historiens de la Guerre froide que les compromis nationaux n’auraient décidément pas été les mêmes si la menace communiste n’avait pas existé.

Malheureusement, pour ajouter de la confusion, R. Boyer dans sa réponse ne se saisit pas vraiment ce point d’histoire – qui, il est vrai, n’est pas de son domaine de compétence. Il explique encore une fois la théorie de la régulation dans son dernier état – avec force schémas plus ou moins clairs-, et il montre comment celle-ci peut rendre compte du changement de régulation du compromis fordiste vers le néo-libéralisme financiarisé. Revenant sur l’idée de compromis socio-politique, R. Boyer insiste sur l’importance du niveau national, sans vouloir se confronter à cet argument (juste à mon sens) de la Guerre froide.  En outre, même s’il prend en compte l’ensemble du propos de F. Fourquet, R. Boyer répond surtout à l’article de 2004, qui portait plutôt sur la période contemporaine, mais pas à l’argument ultra-mondialiste de F. Fourquet sur la longue période. Trompé peut-être par les formulations vraiment un peu mystiques par moment de F. Fourquet (Hegel sort de ce corps!), R. Boyer croit seulement y voir une idée philosophique – facile à réfuter, ou à ne pas prendre en compte-, mais il manque la question tout à fait historique. L’économie est-elle d’abord mondiale, avant d’être nationale?

En même temps, à vouloir répondre à F. Fourquet, on retomberait sans doute sur la réponse de Braudel: il y le proche et il y a le lointain. La période contemporaine est peut-être celle où tout le proche (l’économie de subsistance) se trouve pris dans le lointain (l’économie de marché). F. Fourquet aurait pu d’ailleurs argumenter qu’avec les effets multiformes de l’économie mondiale sur l’écologie de la planète terre, toute activité (y compris celle de groupes de chasseurs-cueilleurs au fin fond de l’Amazonie) est prise dans ce tout et en subit les conséquences (externalités). Bizarrement, il n’évoque pas ces aspects écologiques. Il voit l’économie mondiale comme le résultat productif de toutes les intelligences humaines et les économies nationales comme la résultante de la répartition politique de ce résultat, mais il ne voit pas que son raisonnement pourrait être facilement étendu aux pollutions. Par exemple, si les riches électeurs de D. Trump encaissent les profits de leurs capitaux investis à Wall Street, c’est aussi grâce au fait que les Inuits par exemple sont forcés de subir des température élevées qui détruisent ce qui restait de leur mode de vie et qu’ils ne disposent pas des moyens de coercition pour contrer cette destruction. Leur mode de vie est négociable.

Par ailleurs, la seule intuition de F. Fourquet qui m’a semblé vraiment originale est celle selon laquelle le centre de l’économie-monde, une ville ou une conurbation entre plusieurs villes (actuellement New York – Washington), doit être un lieu de tolérance religieuse, culturelle et politique. L’intolérance nuit aux (bonnes) affaires qui forment le cœur de  l’économie monde. Cela semble bien être le cas pour les cas du passé (Venise, Anvers, Amsterdam, Londres), et il serait logique que cela soit le cas dans l’avenir. C’est là un argument qui laisse à penser à F. Fourquet que la Chine (communiste) ne peut pas devenir à terme le centre de l’économie mondiale (en particulier p. 169-170, et p. 173-175, reproduisant un point de vue donné au journal le Monde en 2010). (Ou est-ce que cela veut dire que Singapour sera le centre du monde du XXIème siècle?) Pour le coup, c’est là une prédiction que les historiens de l’avenir auront le loisir de falsifier ou de confirmer. Si elle est vraie, l’idée que le centre de l’économie-monde est par nécessité tolérant me parait aussi un message d’espoir pour la liberté intellectuelle de l’humanité.

Au final, la publication de cet ouvrage, dont je déconseillerai la lecture aux étudiants même avancés, dessert la cause que F. Fourquet entendait sans doute servir. L’idée est bonne, mais la réalisation terrible. Il aurait donc mieux valu s’abstenir de proposer au lecteur de 2018, d’une part, des preuves si éclatantes d’une pensée vieillie à bien des sens du terme, et, d’autre part, des démonstrations si bancales. Faire les fonds de tiroir n’est jamais très raisonnable, même par amitié. A chacun son époque.