J. Weisben et S. Hayat, Introduction à la sociohistoire des idées politiques.

Pendant que les médias et les réseaux sociaux se remplissent de bruit et de fureur autour d’une prétendue invasion de nos belles Universités françaises par la « peste intersectionnelle », le « racialisme », l’« islamo-gauchisme« , le « décolonialisme », et, bien sûr, la très redoutée « écriture inclusive » (mais, j’en oublie sans doute, n’étant pas chroniqueur au Figaro, tant cela devient un peu confus à la fin), revenons pour se reposer de tant de bêtise satisfaite d’elle-même et d’acrimonie sous testostérone à des temps politiquement plus sérieux, tout au moins par les discours qu’on y tenait. C’est ce à quoi invite le manuel de Julien Weisbein et Samuel Hayat, Introduction à la sociohistoire des idées politiques (Louvain-la-Neuve : De Boeck supérieur, 2020, 255 p.). Il nous propose en effet une traversée de trois siècles de pensée politique en Occident, de la lutte contre l’absolutisme à nos jours.

La présentation s’inscrit dans un courant dit de la « nouvelle histoire politique des idées politiques » (très bien présenté en Introduction, p.5-20). Courant qui, en 2021, n’est certes plus très nouveau au sens strict, car son acte fondateur remonte à la toute fin des années 1960, avec l’article de l’universitaire britannique, Quentin Skinner, paru originellement en 1969 en langue anglaise, « Signification et compréhension en histoire des idées » (dont on trouvera d’ailleurs la traduction de sa version de 2002, dans l’excellent choix de textes de Patrick Cerutti, Histoire de la philosophie. Idées, temporalités et contextes, Paris : Vrin, 2018, p. 215-274). Comme les deux auteurs le résument habilement dans leur introduction, cette nouvelle vision consiste à redonner de l’historicité à tous les textes (« extraire les idées politiques de leur éther »), leur redonner toute leur importance dans le cours de l’histoire (« rendre raison de la performativité des idées politiques »), et ne pas négliger comment ses idées sont produites par des producteurs d’idées et utilisées par des consommateurs d’idées eux-mêmes tous socialement situés (« réinsérer les idées politiques dans leur tissu social »). En somme, les idées politiques (les énonciations sur ce que le locuteur/scripteur perçoit comme la vie collective et ce qu’elle devrait être) ne peuvent pas être comprises sans leur redonner cet épaisseur de contexte, qui explique à quoi elles ont pu servir à un moment donné et à qui. Pour revenir à l’actualité, un historien des idées politiques aura sans doute beau jeu dans quelques années d’expliquer que tout ce déferlement de boue sur nos têtes d’Universitaires décrétés mal-pensants précéda d’un an la victoire de Marine Le Pen à la Présidentielle de 2022 ou la réélection de justesse d’Emmanuel Macron à la Présidence sur une ligne très droitière. Bien sûr, pour nous, c’est évident. Avec le recul du temps, le contexte et l’usage des idées politiques se perdent dans les brumes de la mémoire, et c’est le rôle de cette « nouvelle histoire des idées » de nous les rappeler.

Mais le processus ne s’arrête pas là: les idées politiques naissent et se déploient certes dans une configuration sociohistorique, mais une partie d’entre elles survivent à ce contexte d’énonciation. Elles deviennent ce qu’on appelle des idéologies, qui s’accumulent au fil des siècles. La tâche que le présent manuel s’assigne consiste à expliquer la naissance des grandes idéologies qui ont régné et/ou règnent encore en Occident. Il entend ainsi permettre à ses lecteurs de mieux s’orienter dans ce vaste fatras issu de l’histoire. Les chapitres s’enchainent de fait dans une continuité historique qui permet de comprendre qu’une idéologie peut être un temps dans une opposition à un pouvoir institué et contribue donc à le dés-instituer (comme le libéralisme contre les royautés de droit divin, cf. chapitre 1, Des lumières aux révolutions bourgeoises: le libéralisme, p.21-42), et, dans un autre temps, devenir le discours de légitimation d’un pouvoir institué (comme le libéralisme au service des démocraties libérales/représentatives, cf. chapitre 4, De la subversion au conservatisme : le libéralisme au pouvoir, p.79-100). Même processus pour le socialisme, auquel plusieurs (très bons) chapitres sont consacrés (chapitre 5, Penser la société industrielle: le socialisme entre utopie et science, p.101-122, chapitre 7, Représenter la classe ouvrière : les socialismes après Marx, p. 145-167, chapitre 9, La soviétisation du marxisme: le communisme d’État, p. 181-194, chapitre 10, De la démocratie libérale au compromis social-démocrate, p. 195-213). Le lecteur trouvera aussi présenté dans cet ouvrage le « républicanisme » (chapitre 2, La redécouverte d’une tradition antique : le républicanisme, p.43-61) (qui rappellera au lecteur que ce dernier n’a décidément pas grand chose à voir avec le prurit « républicain » de la France contemporaine), le conservatisme (chapitre 3, Le refus de la modernité politique : le conservatisme, p. 63-78), le nationalisme (chapitre 6, Représenter et mobiliser la nation : le nationalisme, p. 123-144), le fascisme (chapitre 8, Totaliser la nation et l’État: fascisme et national-socialisme, p. 169-180), et le néo-libéralisme (chapitre 11, La dernière idéologie? Le néolibéralisme et ses contestations, p. 215-238).

La présentation m’a paru généralement claire, pédagogique, et concise. Le manuel tient bien son pari d’initier le lecteur à la « nouvelle histoire des idées politiques ». Il n’est pas cependant sans susciter des interrogations de ma part.

En effet, la première grande surprise que j’ai eu en le lisant, c’est de n’y trouver aucun chapitre consacré à l’idéologie démocrate-chrétienne. Le rôle de la religion (catholique) est cité dans le cadre du chapitre consacré au conservatisme (p. 69-70), en citant quelques grands noms (Bonald, Maistre, Chateaubriand, Lammenais), et l’on indique bien qu’il y a « une contestation récurrente par l’Église et les penseurs catholiques, tout au long des XIXe et XXe siècles, des prétentions des normes laïques à fonder un ordre civique durable (…) » (p. 70). On en restera cependant là pour tout le reste de l’ouvrage. Cette lacune parait d’autant plus dommageable que ce même chapitre 3 explique le déclin politique du conservatisme (contre-révolutionnaire) par son enfermement (social) dans l’aristocratie (p. 72-77). Or, si ce constat est sans doute vrai pour le conservatisme des « Ultras » de la Restauration et leurs successeurs, il est totalement faux si l’on considère la montée en puissance de l’idéologie démocrate-chrétienne, que ce soit comme corpus doctrinal (penseurs catholiques et Encycliques) ou comme force politique (cléricale ou laïque), qui, justement, a réussi à éviter cet enfermement, et enfin comme régime politique ou légitimation d’un régime. Cet oubli correspond sans soute au caractère très franco-français de la perspective adopté par les auteurs. Du point de vue de l’histoire politique européenne des deux derniers siècles, la montée en puissance de la démocratie-chrétienne (en concurrence frontale avec le socialisme athée et le libéralisme voltairien) entre les années 1840 et la fin des années 1940 (où elle prend le pouvoir dans la plupart des pays démocratiques de l’ouest de l’Europe) ne doit pas être oublié – sans oublier les versions très droitières de la formule, comme le « salazarisme » au Portugal (1926-1974) ou le régime de Monseigneur Tiso en Slovaquie (1938-1944). Il est d’ailleurs piquant, de ce point de vue « clérical », de s’apercevoir qu’un éditeur, situé à Louvain-la-Neuve, en Belgique, ait accepté de publier un ouvrage de sociohistoire des idées avec un tel oubli qui vous ferait pourtant aisément recaler en France même au CAPES d’histoire (enfin, celui avant l’ère Blanquer, celui où il fallait avoir des connaissances historiques et non pas réciter son catéchisme « républicain »). Ce manque me parait d’autant plus dommageable que le principe de sélection des idéologies ici présentées est qu’elles ont donné lieu à la mise en cause ou à la formation d’un régime politique ou d’un ordre sociohistorique particulier (le « champ politique » qui détermine la conquête du pouvoir d’État par un groupe particulier, cf. Encadré 5, p. 17) – principe de sélection parfaitement défendable par ailleurs.

Les auteurs sont sans doute ainsi fondés de ce dernier point de vue à ignorer dans leur présentation, qui se veut réduite à l’essentiel, le féminisme, l’écologisme, le tiers-mondisme, l’anti-spécisme, etc. parce qu’en Occident même, jusqu’ici, aucun régime politique ne peut être dit avoir été radicalement mis en cause par l’une ou l’autre de ces idéologies et parce qu’aucun régime n’a été globalement fondé jusqu’alors sur ces idées. Par contre, cette règle ne peut valoir pour tout cet univers démocrate-chrétien ici (presque) complètement absent. Il est vrai que la France se trouve être à la fois le berceau de ces idées (au moins dans le cadre catholique) et le pays où l’incarnation partisane de ces dernières, le Mouvement républicain populaire (MRP), fut incapable de se maintenir à un étiage électoral élevé tout au long des années d’après guerre (contrairement à la DC italienne, et bien sûr à la CDU-CSU allemande). Nous ferons toutefois remarquer à nos deux jeunes collègues, sans doute bien plus à gauche idéologiquement que nous ne le sommes, que le journal La Croix, le Secours catholique, la Fondation Abbé Pierre et la CFDT (pour ne pas parler de la CFTC) existent toujours, que le monde catholique et ses diverses incarnations politiques, comme l’Abbé Pierre, Mauriac ou même le Général De Gaulle, ne peuvent pas être oubliées si l’on veut présenter aux étudiants la sociohistoire des idées politiques chez la « fille aînée de l’Église ». Comment comprendre les luttes autours de l’affaire Dreyfus et une bonne part de l’antisémitisme français sans cet aspect catholique?

Le second point d’étonnement qui m’a étonné pour un manuel paru en 2020, c’est effectivement le traitement très réduit offert aux idéologies politiques qui se sont affirmées dans le second vingtième siècle, comme le féminisme et l’écologisme. Cette lacune, justifiée certes dès l’introduction par la présentation d’idéologie comme critique ou appui global d’un régime politique, me parait d’autant plus dommageable qu’elle offre une lecture très partielle de l’actuelle domination du néo-libéralisme. Il est ici présenté surtout comme une réponse des libéraux à la crise du libéralisme dans les années de l’entre deux-guerres qui finit par triompher du compromis social-démocrate à la faveur des difficultés de l’État-providence. Il faudrait ajouter que ce courant, le Thatchérisme pour bien me faire comprendre, comprend aussi une coloration proprement réactionnaire par rapport aux mouvements sociaux des années 1960-1970. Quand un N. Sarkozy fait remonter l’origine de tout les maux de la France à « 1968 », en s’inspirant entre autre d’un livre de Luc Ferry et Alain Renaut (La pensée 68. Essai sur l’anti-humanisme contemporain, 1985), il rappelle bien l’aspect proprement réactionnaire du néo-libéralisme contemporain. L’offense faite au « Parti de l’ordre » par tous les chevelus et toutes les chevelues « interdisant d’interdire » dans ces années-là n’est pas prête d’être oubliée par les partisans de ce camp, et ce que nous vivons correspond largement à cette immense soif de revanche. Les projets d’émancipation tout azimuts des années 1960 continuent à se payer dans une soif de réaction apparemment inextinguible dans le camp d’en face.

Le troisième point d’étonnement m’est apparu dans le côté exclusivement occidental du récit ici présenté. Pour un livre paru en 2020 (et pas en 1990), cela irait désormais peut-être mieux en le disant. Il faudrait donc intituler ce livre pour sa prochaine édition, Introduction à la sociohistoire des idées politiques occidentales (1500-2025). Bien sûr, les deux auteurs ne sauraient être omniscients, personne ne peut l’être, mais il faut au moins reconnaître dans quel cadre l’on s’inscrit, un cadre somme toute limité à l’Occident (au sens large). Or, pour les étudiants d’aujourd’hui, il serait peut-être bon de dé-provincialiser leur regard. Ne faudrait-il pas du coup introduire un chapitre sur l’Islam politique? Sur le nationalisme des dominés extra-européens? Voire sur la « théologie de la libération » ou les théories de la « Terre-Mère »? Et de ne pas oublier peut-être le « néo-confucianisme » des actuels dirigeants de la République populaire de Chine? Toutes ces idéologies extra-occidentales ont elles aussi leur sociohistoire, et, de plus en plus, ces diverses sociohistoires-là se mêlent à la nôtre, cela vaut aussi bien pour l’Institut Confucius installé à dessein dans une ville universitaire que pour la mosquée d’inspiration « frériste » que, peut-être, on y trouvera aussi. Voilà d’ailleurs peut-être une autre explication de cette furia réactionnaire des temps actuels qui s’abat sur nos têtes : l’Occident doit faire avec les Autres, y compris dans ses propres murs. Et nous universitaires avons le malheur de le faire remarquer.

Quoi qu’il en soit de ces manques – tout à fait logiques pour deux d’entre eux -, au total, ce manuel sera bien utile à nos étudiants, et qui sait, les prochaines éditions répondront à mes objections. (Ce qui supposera d’obliger l’éditeur à admettre plus de pages à l’impression, car rien de ce qui y est déjà présent ne doit être omis.)

« Vous n’avez pas le monopole de la haine. »

Là visiblement, avec la discussion de la loi dite sur le « séparatisme » (pour utiliser la pratique journalistique qui s’est imposée), nous venons d’entrer dans une nouvelle dimension des bouleversements politiques français.

A quoi assiste-t-on sinon en effet à un magnifique exercice d’union de toutes les droites? Qui peut encore douter qu’en cas de victoire à la Présidentielle de 2022, Marine Le Pen n’aura aucun mal à constituer une majorité parlementaire entre ses troupes, l’immense majorité des LR et même sans doute quelques LREM ayant su trahir au bon moment? Il leur suffira juste de se répartir le butin. Le débat entre le Ministre de l’Intérieur actuel, Gérard Darmanin, et la cheffe du RN, Marine Le Pen, aura constitué une illustration parfaite de cette concurrence pour occuper cet espace très à droite où chacun croit déceler la clé de la victoire à la Présidentielle.

La loi est proposée par la majorité LREM/MODEM, mais aussi bien la plupart des élus LR que les rares élus RN de l’AN sont prêts à l’amender pour qu’elle aille encore plus loin dans ses aspects répressifs. Or cette loi, de l’aveu même de ses promoteurs, ne combat qu’un seul ennemi : les islamismes, bien distingués d’ailleurs pour l’occasion du terrorisme proprement dit. C’est tellement cousu de fil tricolore que personne ne fait plus vraiment semblant. La loi n’est pas officiellement une loi exclusivement contre les islamismes, uniquement pour ne pas donner prise à une accusation de cibler explicitement une religion et certains de ses pratiquants (puisqu’il n’est guère possible de nier que, pour être islamiste, il faut se revendiquer de son appartenance à une forme ou l’autre de l’Islam), ce qui peut-être pourrait choquer le Conseil constitutionnel, voire la Cour européenne des Droits de l’Homme.

Cette hypocrisie ne trompe donc personne. Mais cette manière de procéder en généralisant à tout le monde des restrictions, contrôles, surveillances, etc. au nom du renforcement des « principes républicains » constitue une porte grande ouverte à tous les usages liberticides qu’ une future majorité voudra faire de cette loi contre n’importe quelle forme d’expression de la société civile, religieuse ou autre, qui ne soit pas compatible avec ce que le pouvoir du moment entendra alors sous le terme de « valeurs de la République ». Les autorités des différents cultes ne se s’y sont pas trompés. Les protestants en particulier ont été les premiers à comprendre le piège dans lequel les libertés religieuses sont en passe de tomber. Il est vrai qu’ils y ont été fortement aidés par le fait que le Ministre de l’intérieur s’en est pris aux protestants évangéliques pour essayer de faire croire que la loi ne viserait pas seulement certains musulmans.

Avec la discussion de cette loi, nous assistons de fait à une union profane des droites par l’affaiblissement de trois traditions politiques de ces mêmes droites : l’anti-républicanisme, la référence au catholicisme et le libéralisme politique, et par l’affirmation de deux tendances au sein de ces mêmes droites : l’adoption du matérialisme vulgaire comme référence et le déni de réalité (sociale) comme doctrine.

Un premier point à constater est en effet qu’en 2020, toutes les droites, y compris le Rassemblement National (RN), tissent des louanges à longueur de temps à « la République ». Elle fut pourtant pour une partie de leurs ancêtres politiques, « la Gueuse ». Surtout la dernière expérience de gouvernement très à droite qu’a connu notre pays se fit au nom d’un « État français », qui ne se revendiquait pas vraiment des acquis républicains et libéraux des années 1870-1940, et qui avait changé la devise du régime en « Travail, famille, patrie » à défaut de pouvoir statuer sur la nature exacte de ce dernier. De fait, il ne devrait pas échapper à grand monde à ce stade que le même mot de République a été utilisé il y a deux siècles par les partisans des libertés (publiques, syndicales, religieuses, etc.) et du pluralisme (politique, religieux, social, etc.) et qu’il est maintenant monopolisé dans le débat public par des politiciens qui veulent diminuer en son nom les libertés et le pluralisme au nom d’une menace existentielle « à la Houellebecq » pesant sur le pays des Droits de l’Homme. La « Soumission » menace dans nos quartiers, donc supprimons des libertés à foison, telle est en résumé la doctrine actuelle de nos politiciens. Je ne suis pas sûr que le mot en sorte grandit. Personnellement, j’ai comme une petite nausée à entendre ce beau mot de République, si chargé d’histoire, ainsi employé à contre-emploi. Mais sans doute suis-je dans le fond un conservateur dans l’âme, qui n’aime guère voir ainsi le sens des mots changer. OK, I am a Boomer, I am so vintage now.

Le second point à constater, c’est l‘effacement de la référence catholique. En effet, avec toutes ces propositions visant à mieux contrôler la pratique religieuse de certains croyants (les musulmans, what else?), nous voilà dans une situation où toutes les religions, y compris le catholicisme, pourraient tomber sous le coup de la loi. Qui peut-on trouver en effet de plus critique des « valeurs de la République » que les catholiques de la « Manif pour tous »? En effet, à leurs yeux, comment les législateurs républicains ont-ils pu oser aller à l’encontre de la loi divine et de la loi naturelle qui veut que le mariage soit l’union d’un homme et d’une femme? De fait, c’est l’idée même de liberté religieuse, voire de liberté de conscience, qui semble désormais complètement échapper à tous ces députés des droites, qui, avec tous leurs amendements, font parler leur (absence de) cœur. La France Insoumise (FI) l’a bien compris d’ailleurs. Pour mettre les partisans de cette loi devant leurs contradictions, elle multiplie de son côté les amendements « bouffeurs de curé », en proposant par exemple de supprimer le régime concordataire en Alsace-Moselle ou de défaire les compromis passés autour de la « Question scolaire » au cours des deux derniers siècles au profit d’une vision étatisée de l’enseignement. Cette porte ainsi grande ouverte à une répression de toutes les religions et croyances devrait faire réagir. Or, visiblement, ce genre de considérations ne fait plus désormais ni chaud ni froid aux quatre partis de droite (RN, LR, LREM et MODEM) qui sont d’accord désormais sur l’essentiel, à savoir sur l’objectif d’éradication de l’islamisme – sans compter le PS, le PCF et la FI qui ne sont guère sur une ligne si différente au nom de leur vieux fond laïcard commun. Ce dernier doit primer sur toute autre considération, même si tous ces partis de droite et d’extrême-droite s’accusent mutuellement, soit d’impéritie, soit d’extrémisme, dans les moyens choisis pour y parvenir. Il est vrai que tous légifèrent en partant du principe que ces restrictions de liberté concerneront en pratique d’autres personnes que leurs propres électeurs, et qu’en fait pour ce qui reste de la religion majoritaire traditionnelle du pays (le catholicisme) rien ne changera.

Le troisième point à constater, c’est l’écroulement en cours de la référence au libéralisme (politique). Cette majorité issue d’une confrontation au second tour entre la candidate de l’extrême-droite et celui de l’extrême-centre montre à mesure que les mois et les années passent son profond mépris pour les libertés telles que pensées et mises en œuvre par la tradition libérale du XIXe siècle. La censure presque intégrale de la « loi Avia » par le Conseil constitutionnel et l’absence totale de remise en cause au sein de LREM à la suite de cette dernière resteront comme le symbole de ce changement d’époque. Cette loi contre « le séparatisme » vise certes d’abord les pratiquants trop zélés d’une religion, mais elle s’inscrit bien sûr dans un cadre plus vaste de restrictions des libertés. La lutte contre le terrorisme avait déjà ouvert les vannes, mais toute contestation de l’ordre social en vigueur semble devoir être à terme, criminalisée, censurée. Les partisans de ces restrictions des libertés de tous au nom des « valeurs de la République » le font sans aucune retenue, car ils sont bien persuadés qu’ils ne seront jamais eux-mêmes dans l’opposition, et qu’ils n’auront jamais eux-mêmes à subir les effets de leurs propres lois liberticides. Ils n’ont certes pas tort du point de ce que l’on peut savoir en ce début de 2021 des rapport de force électoraux dans le cadre de cette longue agonie de la Ve République comme démocratie libérale. Autant une arrivée au pouvoir de l’extrême-droite, qui ne gênera guère le reste des droites (comme le débat entre le Ministre de l’Intérieur et Marine Le Pen l’a montré), est désormais de l’ordre du pensable et du probable, autant celle d’une (vraie) gauche ou des (vrais) écologistes apparait de plus en plus comme une possibilité, toujours légale certes, mais rendu impossible en pratique par les divisions de ce camp et l’absence d’un leader reconnu en son sein. En tout cas, malgré tout le discours des LREM ou des LR qui fait de Mélenchon un Chavez en puissance, assoifé du sang de la bourgeoisie, les droites ne craignent pas de mettre dans la législation du pays tout ce qui permettrait à un Mélenchon ou quelque autre gauchiste/écologiste devenu Président de la République et appuyé par une majorité parlementaire d’installer une République sociale/écologique en réprimant durement les forces réactionnaires qui auraient l’outrecuidance de s’opposer à « la République » (encore!). Cette asymétrie est sans doute à tenir à l’esprit pour comprendre cette débauche de restrictions. Nos droites ont visiblement oublié cet aspect constitutif de tout régime libéral. Parfois, il y existe des alternances, et l’on peut y occuper chacun à son tour la place d’opposant, donc méfiance, méfiance, sur ce que le pouvoir du moment est autorisé à faire aux opposants. De fait, dans notre République, tout ce qui restera bientôt comme droit d’opposition au simple citoyen, ce sera son droit de vote – car, pour l’heure, sans vote, personne ne sait légitimer une dictature dans une ancienne démocratie. Tout le reste sera criminalisé, ou simplement ignoré. Et l’on se gaussera pourtant de ce qui se passe en Hongrie et en Pologne. La convergence en cours devrait pourtant nous alerter.

Cet affaiblissement des vieilles références des droites laisse place à deux tendances, certes visibles depuis des décennies, mais désormais exprimées crûment.

D’une part, l’affirmation d’un matérialisme au sens le plus vulgaire du terme. Certains à propos de la discussion de la loi sur le séparatisme ont pu parler d’athéisme d’État. C’est à mon avis plus grave encore : le vieil athéisme d’État (communiste ou rationaliste) était fondé sur une idée du destin de l’Humanité et de son émancipation par la Science des ténèbres de la religion ou de la superstition. Il y avait en quelque sorte un côté fort religieux dans cet athéisme, une spiritualité chassait l’autre. Comme nos députés, tout particulièrement les députés LREM issus du secteur privé, sont pour la plupart des gens qui sont mus par le carriérisme le plus élémentaire et ont, comme l’ont montré les débats sur la loi de réforme de la recherche, autant d’amour de la Science (désintéressée) qu’il est possible d’en avoir quand on pense 100% business plan, mon pari est qu’en réalité, ces élus ne peuvent même pas comprendre que des personnes aient des valeurs, convictions, indignations, etc. qui aillent au delà du simple prendre et avoir. Ces boutiquiers pourtant diplômés des meilleures écoles, ces hommes et femmes unidimensionnels au sens le plus fort du terme, ignorent toute référence morale ou philosophique allant au delà de l’utilité immédiate du profit, et surtout de leur profit propre. Ce n’est pas exactement ce que des libéraux comme Benjamin Constant entendaient promouvoir par l’octroi de libertés individuelles et politiques. Vu les circonstances sanitaires, on pourrait appeler cela le « théorème Sanofi » qui domine nos élites actuelles. Il n’est alors pas étonnant que ces gens ne comprennent pas l’importance de la spiritualité dans la vie humaine – sauf, éventuellement, comme escroquerie rémunératrice qu’ils croient déceler chez autrui. Des fins dernières en somme, ils ne sauraient même comprendre que, pour certains êtres humains, elles existent comme préoccupation. Les quelques extraits de la rencontre entre des jeunes issus d’une fédération de centres sociaux et de la secrétaire d’État à la jeunesse, qui ont été diffusés par les médias, resteront ainsi comme le témoignage de cette incompréhension profonde: ces jeunes, visiblement issus des banlieues populaires, admettaient les différences religieuses ou philosophiques entre eux, et leur donnaient un sens positif à travers le terme de « respect ». Pire encore, certains d’entre eux soulignaient les aspects pacifistes des messages religieux, à l’encontre de notre hymne national (qui, comme ils l’ont appris dans leurs cours d’histoire, est effectivement au départ un hymne guerrier). Face à cette réalité, la secrétaire d’État donnait l’impression, pour le coup, d’avoir vu le Diable en personne. Pourtant, ce n’est pas là une information très nouvelle : même si la population française apparait comme l’une des plus détachées des religions qui soit au monde (d’après les sondages), le phénomène de la religiosité n’a pas disparu complètement, y compris chez les jeunes. (Il faudra aussi l’avertir à l’occasion qu’il existe encore des scouts de diverses obédiences religieuses. J’en ai croisé récemment dans ma rue. Il me semble qu’ils avaient ce qui ressemblait fort à une croix sur leur uniforme. ) Du coup, face à tant d’incompréhension du phénomène religieux, il est fort à parier que les islamistes les plus clairvoyants et surtout les plus radicaux se réjouissent de toutes ces restrictions qui vont faire en France de leur forme toute particulière d’Islam un martyre pour le coup bienvenu. Toutes ces difficultés que la nouvelle loi entend mettre à leur pratique, prosélytisme, organisation, sociabilité, etc. va sans doute leur donner l’aura du martyre pour la vrai foi. Ils pourront donc se présenter en victimes d’un État français « islamophobe ». Et, probablement, l’obligation de discrétion qu’on leur fait ainsi, en pouvant dissoudre toutes les associations proches des plus radicaux d’entre eux, ne va pas faciliter la tâche des services de police dans leur surveillance. (Pour mémoire, à ma connaissance, aucune politique anti-religieuse n’a jamais vraiment réussi à éradiquer une religion dans une population donnée, sauf à recourir comme ultima ratio à des pratiques aux tendances quelque peu génocidaires, ce qui évidemment résout le problème. C’est sûr que les Dragonnades de notre cher Louis le Quatorzième ont eu quelque efficacité sur les parpaillots, tout au moins pendant un siècle. Par ailleurs, ce sont souvent les politiques de conversion à une autre religion qui s’avèrent les plus efficaces à long terme, comme pour les Tchèques re-convertis manu militari au catholicisme par les missionnaires jésuites après la défaite de la Montagne Blanche.) La vraie question que nos élus auraient dû se poser est: non pas comment les islamistes attirent à eux les fidélités (en pénétrant la vie associative ou les associations sportives par exemple), mais pourquoi ont-ils du succès? A quelle demande de la part des personnes qu’ils mobilisent répondent-ils? J’ai bien peur que nos gouvernants y donnent au mieux une réponse matérialiste, en luttant contre les discriminations, pour permettre à chacun (dans les populations discriminées) de devenir un producteur/consommateur satisfait, sans voir que le fait religieux n’est pas réductible à une simple frustration que l’achat d’une télévision grand écran ou un voyage all inclusive en Thaïlande dissiperait.

D’autre part, la discussion de cette loi sur le séparatisme me semble témoigner d’un refus des droites de voir la réalité sociologique du pays. Désolé, chers gens de toutes les droites, la France a connu des nombreuses vagues d’immigration depuis des décennies, et il se trouve qu’une partie de cette dernière n’a pas hérité de l’une ou l’autre religion chrétienne ou que l’autre partie n’a pas hérité de la même couleur de peau que les habitants de la France métropolitaine avant 1900, ou même les deux. C’est un fait. Sous la référence à la « République », s’opère une vaste opération de déni. Les victimes collatérales de ce déni sont, comme le lecteur le sait sans doute, les universitaires pratiquant les sciences sociales accusés d’être infiltrés par une horde d’« islamo-gauchistes », de« racialistes », d’« indigénistes », de « décolonialistes », de se livrer aux joies perverses de l’« intersectionnalité », et j’en oublie sans doute. Ah oui, j’oubliais, très important, nous sommes infiltrés par la pensée américaine. (L’anti-américanisme français, ce long récit interminable.) Sous ce florilège d’accusations, que diffusent d’ailleurs certains universitaires se sentant submergés par cette vague de nouveautés, le refus de voir la nouvelle complexité de la société française actuelle me parait tristement évident. Le plus étrange à mes yeux est de voir ces dénonciations se contredire largement elles-mêmes: en effet, les mêmes qui alertent sur le danger de l’islamisme sur notre sol et le lient à la présence d’une immigration venue de pays majoritairement musulmans ont tendance à refuser que le fait musulman soit pris en compte par la sociologie de la France contemporaine. Le musulman les intéresse dans les potentialités islamistes ou terroristes qu’il porte (naturellement?) en lui, beaucoup moins en tant que citoyen français ou résident légal se sentant éventuellement discriminé pour son accès à l’emploi ou au logement. Des Gilles Kepel, Hugo Micheron ou Bernard Rougier, autant de chercheurs alertant sur la pénétration des formes les plus extrêmes de l’islamisme sur le territoire français, que font-ils sinon de l’intersectionnalité à l’insu de leur plein gré, et certes en lui donnant un sens politique complètement différent de celui que lui donnent certains partisans affichés de cette approche? Pas en parlant de victimes, mais en repérant des subversifs. Quand j’entends l’un d’entre eux lors d’une émission de France-Inter à laquelle il était invité proposer de relancer les études d’arabe à l’Université pour mieux saisir le phénomène islamiste, ne bat-il pas en brèche les « valeurs de la République » en soulignant que, en France, tout ce qui peut importer pour comprendre la société telle qu’elle est ne se passe pas nécessairement exclusivement en français? Pour habiter un quartier où cette même langue arabe est souvent pratiquée par des passants, je ne saurais entièrement lui donner tort. Au fond, les fanatiques de l’universalisme républicain, qui refusent de voir toute la complexité du social contemporain, nous renvoient à un homme abstrait dont toute la sociologie – qu’elle soit progressiste ou conservatrice dans son orientation politique – a démenti l’existence depuis plus de deux siècles.

J’ai du coup le soupçon que cet immense déballage de haine contre une grande partie des sciences sociales, et particulièrement de la sociologie, tient au fait que, du côté du « Parti de l’ordre », dé-catholicisé, il existe désormais un manque en matière de légitimation de l’ordre social existant. Il a dû abandonner le principe de hiérarchie naturelle entre les êtres humains (qui faisait partie du bagage conservateur), et il a dû se rallier au principe égalitaire et au principe méritocratique. On peut s’en féliciter. Mais la contrepartie de cette acceptation, c’est que, lorsqu’il reste dans la société française des inégalités difficiles à justifier en bonne raison, il faudrait en principe les réduire. Or que font la plupart des sociologues, ces gêneurs, ces empêcheurs de dominer en rond? Sinon démontrer par a+b qu’il reste des inégalités non fondées en raison, sinon expliquer les mécanismes, parfois tout simples, parfois fort complexes, qui, malgré (voire grâce à) l’égalité formelle et la méritocratie, recréent sans cesse de l’inégalité? Cette contradiction n’est pas nouvelle (Marx en parlait déjà) entre égalité formelle et égalité réelle, mais elle devient sans doute de plus en plus violente, difficile à assumer, à mesure que la référence (surnaturelle) à une priorité des uns sur les autres devient moins crédible, moins légitimée par un grand récit (religieux, civilisationnel, ou national) et qu’il n’y a donc plus de raison vraiment dicible pour que le « mâle blanc hétérosexuel » (pour causer à la manière de Zemmour ou de nos collègues partis en croisade contre le décolonialisme) soit en haut de la hiérarchie des êtres humains. Le mot de République et l’appel à l’universalisme républicain semblent alors devenir le totem ultime qui permet de justifier sans trop argumenter vraiment cette supériorité. (Cette attitude tranche d’ailleurs avec la filiation fasciste du XXe siècle, pour laquelle la supériorité des uns sur les autres allait de soi et pouvait se dire clairement. Rome ou Germanie éternelles. Il y avait une hiérarchie naturelle entre les individus, les sexes, les groupes sociaux, les nations, les civilisations. )

Pour finir une question se pose, pourquoi en 2021 les partis de droite et d’extrême-droite se battent-ils pour s’attribuer avec tant de hargne ce « monopole de la haine »? Comment est-on passé de la bataille pour le « monopole du cœur » qui opposait le droite et la gauche dans les années 1970 à ce débat politique où tout l’espace politique semble rempli par cette « Question musulmane »? Fait d’autant plus frappant que nous sommes en plein pandémie, et que, pour le coup, le lien entre Islam, islamisme et pandémie parait fort difficile à construire, même pour l’esprit le plus chafouin. Pourquoi ne semble-t-on plus se battre que pour les faveurs des électeurs qui ne pensent qu’à « écraser l’infâme »? Sont-ils donc tous persuadés qu’en 2022 n’iront voter à la Présidentielle que des électeurs majoritairement satisfaits de toute ce barouf fait autour d’une République qui se défend contre la Soumission?

Il est vrai que, pour l’instant, faute d’une gauche unie et face à des LR confits dans le néo-libéralisme austéritaire à la Larcher, les électeurs qui rêvent de discuter d’autre chose que de s’offusquer de l’évitement des cours de natation par les trop pudiques jeunes filles des quartiers risquent bien de devoir se contenter de ce spectacle-là.

Tout va très bien, Madame la Marquise, il faut que je vous dise…

Le lecteur de ce blog aura facilement constaté que mes interventions s’y font bien rare. Désolé pour celles et ceux qui en apprécient le contenu. Il se trouve que le semestre dernier, presque entièrement « en distanciel », fut plutôt épuisant . J’en suis sorti bien rincé, étonné moi-même d’être rincé à ce point, et je me remets à peine que, déjà, il faut ré-attaquer pour un autre semestre tout aussi folklorique visiblement. Le « démerdentiel«  (inspiré par le bon vieux « système D » à la française) va continuer de plus belle.

De fait, les annonces en date du 21 janvier du Président de la République sur la réouverture des universités « à 20% de la jauge » et « un jour par semaine pour tous les étudiants » m’ont mis en rogne. Dans une rogne noire. Je n’attends certes bien sûr plus rien, et cela depuis fort longtemps, de cette équipe de gouvernants à l’amateurisme hautement revendiqué, mais leur capacité à se montrer en dessous de tout me parait de plus en plus hors concours – enfin passons… Boris Johnson n’est évidemment pas mal non plus dans le genre.

J’avais déjà trouvé que la mauvaise préparation de l’arrivée des vaccins – pourtant attendue par eux comme l’arme fatale contre la pandémie – était presque incroyable, hallucinante, bien digne d’une blague à la Gorafi. Comment peut-on ne pas avoir réfléchi, dès la fin du printemps dernier, à cette vaccination de masse, ne pas l’avoir organisée dès l’automne dans les moindres détails, et arriver au pied du mur apparemment bien peu préparé à ce qu’on annonce soi-même depuis des mois comme la solution? Il est vrai qu’on a payé à cet effet des consultants pour réfléchir sur le dit sujet, avec le beau résultat que l’on sait. Cela mériterait remboursement des sommes payées, tant les conseils de ces derniers ont dû être visiblement d’une bien haute tenue. On n’a pas non plus pensé à la production du dit vaccin qui a été laissée aux bons soins de braves capitalistes à l’efficience évidente, et nous voilà d’un bout à l’autre de l’Europe face à des pénuries de doses de vaccins.

Mais, là, annoncer une mesure aussi vague et prometteuse aux étudiants qu’un droit pour tous les étudiants à avoir partout un jour de cours « en présentiel » par semaine, sans dépasser toutefois la jauge de 20% de présence globale dans les locaux par rapport aux effectifs normaux des établissements concernés, et cela à la toute dernière minute, au moment même de la rentrée scolaire du second semestre universitaire, c’est vraiment le pompon. Le tout bien sûr, noblesse oblige (« Nous sommes la France! »), sans annoncer le moindre début de commencement de moyens conséquents de quelque nature que ce soit (locaux, enseignants, administratifs, matériel informatique, etc.) pour faire face à cette nouvelle contrainte de toute dernière minute (déjà l’organisation des TD en demi-jauge pour les premières années, annoncé in extremis le 19 décembre, n’était pas des plus facile à mettre en place).

A ce stade, je me demande si Emmanuel Macron ne veut pas simplement tester la servilité des dirigeants des universités et s’assurer de leur loyauté jusqu’au bout à sa personne. On leur demande quelque chose qui s’annonce comme du grand n’importe quoi pédagogique, et on observe ensuite avec le plaisir sadique d’un dirigeant nord-coréen s’ils obtempèrent. On vérifie ainsi sur pièces jusqu’à quel point ils feront preuve de courtisanerie pour ne pas dire plus, prêts à faire bon marché de cette piétaille que représentent les responsables de diplômes et autres enseignants de base – dont il est vrai que bien peu se reconnaissent encore dans le macronisme en l’an 2021. (Un universitaire de base qui serait encore macroniste en 2021 après la loi scélérate sur l’avenir de la recherche votée en pleine pandémie, c’est en effet devenu une rareté à sortir seulement un jour de visite ministérielle dans les locaux, une fois éloignés tous les autres à grand renfort de forces de l’ordre.) Il semble que, déjà, à l’heure où j’écris, certains présidents d’Université parmi les plus obséquieux ont signifié à sa Majesté qu’ils étaient prêts à travailler en direction du Roi Ubu jusqu’à ce que mort des universitaires (consciencieux) de tous rangs et conditions s’en suive par épuisement, exaspération ou Covid-19 au choix.

Je ne nie certes pas que les étudiants souffrent (comme leurs enseignants d’ailleurs, moi y compris) de la situation d’un enseignement dégradé à distance, qu’ils se sentent bien isolés, etc., mais j’aimerais constater aussi un peu de cohérence dans la stratégie du pouvoir face à la pandémie.

D’une part, l’ensemble de la population française est actuellement soumise en métropole à un « couvre-feu » à 18h00, les discothèques, bars, restaurants, lieux de spectacle, salles de sport, etc. sont fermés sine die depuis quelques mois, les stations de ski sont priées de ne pas ouvrir leurs remontées mécaniques pour la meilleure partie de la saison hivernale, les conseils sur les masques à porter se font plus contraignants, les frontières sont de plus en plus fermées, etc., et, d’autre part, on en vient par ce genre de mesure de dernière minute à permettre à tous les étudiants de revenir en cours au moins une fois par semaine. Du point de vue de la maîtrise de l’épidémie par limitation des contacts sociaux, le gouvernement appuie donc en même temps sur le frein et l’accélérateur. C’est parfaitement incohérent. C’est surtout destiné à rendre fous les gens comme moi qui suivent d’un peu de près l’actualité de l’épidémie sans avoir basculé du côté complotiste – c’est sûr que, face à tant d’incohérence, d’absence de stratégie, il serait vraiment plus simple, plus rassurant pour sa propre santé mentale, d’interpréter tout cela comme un complot.

Pour un habitant de la région Auvergne-Rhône-Alpes comme je le suis, je doute fort qu’il y ait du coup plus de risques de contagion ajoutée dans la fréquentation des pistes d’une station de ski alpin avec application de protocoles sanitaires que dans la multiplication de possibilités pour les étudiants de revenir en cours en intérieur, avec application de nos bien médiocres protocoles sanitaires. Qui peut croire par ailleurs que les étudiants ne vont pas en profiter pour socialiser de nouveau en dehors des locaux universitaires (sur le trajet par exemple) si l’on rouvre tout, ne serait-ce qu’un jour par semaine pour tout le monde par roulement? J’ai bien vu en octobre, lorsque nous avons maintenu les conférences de méthode et certains cours à faibles effectifs dans mon établissement, que les étudiants ne rentraient pas mécaniquement chez eux en rang par deux après mes enseignements, ils socialisaient, fumaient une cigarette ensemble, voire mangeaient leur déjeuner tiré de leur sac les uns à côté des autres en parlant sur un banc de fortune. C’est humain, ordinaire, inévitable, sauf à mettre un robocop ou un drone derrière chaque étudiant.

Certes c’est toute l’Europe qui souffre de son incohérence stratégique face à la pandémie, mais, avec cette décision venue de Jupiter (ou de Héra?), pour se concilier la jeunesse étudiante, la France semble vouloir battre des records d’incohérence. En effet, pour l’instant, à l’échelle mondiale, face à la pandémie, la seule stratégie gagnante, c’est celle de la « suppression ». Elle suppose des mesures drastiques, très liberticides certes, mais pour un temps court. Ensuite, pour maintenir le gain obtenu, il faut filtrer avec soin les entrées dans le territoire ainsi « libéré » du virus (quarantaines longues et réelles). Cette stratégie est bien sûr plus facile à mettre en place pour un État autoritaire bien organisé (République populaire de Chine, Vietnam) ou pour une démocratie insulaire (Nouvelle-Zélande, Australie, Taïwan) ou quasi-insulaire (Corée du sud). Aucun pays européen n’a osé pour l’instant se lancer dans cette stratégie-là. On préfère donc vivre avec le virus, ou plutôt mourir avec.

Pourtant, avec la preuve montante de semaines en semaines du fait que, plus ce virus du Covid-19 circule dans la population humaine, plus il trouve des occasions de muter pour devenir plus contagieux et/ou dangereux, toute stratégie visant à vivre avec le virus devient elle-même de plus en plus illusoire. On peut certes espérer que la vaccination de la plus grande partie de la population française permettra à terme de limiter le poids de cette infection nouvelle sur notre système de santé, mais, en cette fin du mois de janvier, nous n’en sommes pas là. Sauf à croire à un miracle sauvant du pire les zélés défenseurs d’une République laïque, la France, pas plus que l’Irlande ou le Portugal, ne pourra pas éviter une troisième (grosse) vague, liée à la conjonction de l’arrivée de plusieurs variants (anglais, sud-africains, brésiliens) sur son territoire. Alors pourquoi charger encore la barque des contagions en se mettant totalement à contre-temps à rouvrir les universités? Et pourquoi pas alors les bars, les restaurants, les musées, les théâtres, les salles de sport, etc.? Veut-on se retrouver à devoir annuler aussi toute la vie sociale de cet été 2021?

Au contraire, vu les preuves de plus en plus nombreuses qu’il est impossible de cohabiter avec ce virus (Manaus docet) , il faudrait plutôt commencer à penser à une vraie stratégie de suppression. Or, pour l’instant, aucun pays n’a réussi cette stratégie sans bloquer toute la vie sociale de manière drastique, au moins en certains points du territoire national concerné. Je comprends fort bien que Macron et son gouvernement ne disposent plus guère de la légitimité pour se lancer dans un confinement renforcé au point d’annihiler la circulation du virus, et, ensuite, pour rendre ensuite le territoire ainsi libéré du virus étanche à toute nouvelle introduction de ce dernier (ce qui supposerait de renoncer, pour un temps au moins, à toute circulation entre pays en Europe), mais, avec un virus qui change aussi vite, peut-être faudra-t-il finalement se résoudre à cette solution, le plus tôt ne sera-t-il pas le mieux.

Ou alors, si l’on considère en haut lieu que la suppression du virus est devenue désormais impossible, ne faut-il pas créer d’ores et déjà les conditions d’une nouvelle normalité, celle où la mortalité serait beaucoup plus élevée qu’elle ne l’était en moyenne jusqu’à l’arrivée du Covid-19, et de tout rouvrir alors au plus vite en prévenant tout le monde de ce que cela signifie. Cela supposerait alors de dimensionner bien autrement les services hospitaliers, et surtout de redéfinir tout le parcours qui précède et suit le décès d’une personne humaine dans notre société. C’est théoriquement possible, même si, en pratique, cela ne sera pas facile de changer les mœurs des soignants trop habitués à sauver des vies par les progrès de la médecine depuis des décennie : après tout, le Covid-19 ne tue pas tant que cela, diront les Corona-sceptiques, surtout des vieux (plus de 65 ans) en plus . Il faudrait donc ajuster l’organisation sanitaire du pays à une jauge de mortalité durablement (définitivement?) plus élevée. Cela résoudrait d’ailleurs en passant le problème de l’allongement de l’espérance de vie qui met en danger nos systèmes de retraite. Cela aurait même un aspect plutôt féministe, puisque ce sont surtout des hommes âgés (à partir de 50/55 ans) qui meurent – ironie suprême de ce discours des Corona-sceptiques quand on constate que la plupart de ceux d’entre eux qui le tiennent dans les médias ou sur les réseaux sociaux sont des vieux mâles de plus de 60 ans (avec peu de femmes parmi eux, étrange non?). Après tout, pourrait-on dire, nos sociétés humaines ont bien vécu avec la syphilis et la tuberculose, elles vivent depuis les années 1980 avec le VIH, et certaines vivent encore avec le paludisme et autres maladies endémiques. Tout cette nouvelle mort qui rôde nous redonnera goût à la vie, ajouteront les plus festifs, et les plus cyniques y verront même une occasion d’épurer la population de tous ces éléments dégénérés qui s’y sont accumulés depuis des siècles. (Après « la guerre, hygiène du monde », la pandémie? )

On remarquera que, pour l’instant, aucun gouvernement, sauf peut-être celui de Bolsonaro au Brésil, n’a sciemment choisi cette option souvent qualifiée de « libertarienne ». Trump a visiblement été tenté par cette option. Cela ne lui a pas trop réussi.

En fait, cette option de l’acceptation d’une mortalité plus élevée de manière permanente à cause de la pandémie de Covid-19 apparait comme bien peu crédible. Je vois mal en tout cas les Français accepter cette nouvelle norme éventuelle. Un petit rhume, et hop hop, trois ou quatre semaines après le cimetière avec parcours express dûment organisé par les autorités, cela risque de pourrir quelque peu l’ambiance. Surtout, plus sérieusement, pour un pays touristique comme la France (première destination touristique mondiale avant la pandémie de Covid-19), cela voudrait donc renoncer à l’être pour les ressortissants de tous les pays qui auraient choisi de leur côté la « suppression » du virus sur leur sol. Adieu donc définitif aux touristes chinois, néo-zélandais, ou autres à haut pouvoir d’achat. Impossible. Donc, logiquement, il ne reste donc que la « suppression ». Or, Madame la Marquise, cela suppose de sortir de la routine dans laquelle le gouvernement semble désormais installée avec sa gestion de l’épidémie qui consiste simplement à « écraser la courbe des hospitalisations », en le faisant juste au tout dernier moment bien sûr. Sans compter qu’en plus, il n’aura échappé à personne qu’avec leur répétition depuis l’an dernier, les mesures dites de confinement sont de moins en moins respectées, et que la courbe redescend de plus en plus lentement. Le télétravail, supposément privilégié par exemple, est devenu d’après les échos que je peux en avoir et d’après ce que je peux constater dans les rues de Lyon une vaste fumisterie. Mais je le répète, je comprends bien aussi qu’une équipe de dirigeants qui ont été aussi souvent pris en faute depuis le début de la pandémie se trouve sans doute très mal placée pour changer totalement de braquet. Puisque c’est une guerre, il faudrait déjà changer les généraux en chef pour la gagner. Mais là il n’en est pas question. Le général en chef ne va pas se limoger lui-même.

En tout cas, comme universitaire, je n’ai guère envie de donner de faux espoirs aux étudiants. Une reprise d’un ou deux semaines suivie d’un retour à un confinement, ou suivi d’une explosion des clusters dans les Universités que les ARS devront cacher sous le tapis à la façon soviétique, serait la pire des choses. Mais, grâce au sens de la situation de notre excellent Président de la République, ce si grand stratège, nous fonçons droit vers cela. Iceberg en vue. En avant toute. Hourra, hourra, hourra, vive la France!

Oui, je suis en rogne. (Et que le lecteur sache que j’ai fait tous mes efforts pour rester poli.)

Re-con-fin-e-ment

Il parait que notre Président de la République actuel aime les répliques des films de Michel Audiard. Depuis que l’annonce du reconfinement a été distillée dans les médias et que les détails en ont été donnés hier soir, la célèbre phrase du dit Audiard – « Les cons, ça ose tout. C’est même à ça qu’on les reconnaît. » – ne cesse de me venir à l’esprit. Je sais que je ne devrais pas avoir de telles pensées iconoclastes et ne surtout pas les exprimer publiquement, mais les partager ici m’évitera de hurler par ma fenêtre et de finir par alarmer mes voisins.

Parce qu’il vaut mieux en rire (jaune) encore qu’en pleurer, il est maintenant évident que la phrase s’applique pleinement.

D’une part, le pouvoir en place a l’outrecuidance de prétendre avoir été surpris par cette deuxième vague de l’épidémie. Qui peut croire à une telle fable. Le Conseil scientifique, mis en place par le pouvoir lui-même à l’hiver dernier, l’avait dûment prévenu dès début septembre, et avait rendu public son avis. Le Monde, journal dont on peut espérer qu’il soit encore un peu lu en haut lieu, faisait d’ailleurs son titre là-dessus début septembre. Les historiens n’auront pas beaucoup de mal à écrire dans les manuels d’histoire des années 2040: « Malgré les nombreux avertissements des scientifiques, incapable de comprendre la notion d’exponentielle, le pouvoir d’alors décida d’ignorer ces alertes, et il tenta de faire comme si l’épidémie n’allait pas reprendre et concentra son attention sur la relance de l’économie carbonée (sic) et sur la crise dans la Méditerranée orientale autour d’enjeux gaziers (sic). L’hiver 2020-2021 fut le plus terrible en terme de mortalité que la France ait connu depuis le milieu du XXème siècle. «  Il n’était pas non plus très difficile d’utiliser le cas d’Israël pour avoir une idée de ce qui allait se passer. Probablement, le fait que les informations diffusées par les médias français se soient concentrés sur le refus des Juifs ultraorthodoxes de suivre les consignes de distanciation sociale a pu donner l’impression que ce cas national de reprise épidémique était spécifique. Un pouvoir un peu éclairé aurait dû y voir au contraire un avertissement, et tout bien préparer en conséquence.

D’autre part, le second confinement semble en effet accumuler les défauts par rapport au premier et témoigne que le pouvoir n’a pas du tout les capacités d’apprentissage requises à ce niveau de responsabilité.

Le retour de l’attestation de déplacement dérogatoire signe en effet son échec. En dehors de son aspect courtelinesque, qui, certes, fait partie des « valeurs de la République » (si, si, vraiment!), je suis en particulier frappé par le fait que, pour les « déplacements brefs » (prendre l’air et/ou faire un peu d’exercice physique), le pouvoir ait gardé les limites vexatoires d’« une heure » et d’« un kilomètre ». Voilà bien la preuve que le gouvernement n’a aucune capacité à entendre la population dont il a la charge. Il n’a rien appris du confinement précédent, et il se contente donc de recopier à la va-vite sa (mauvaise) copie du printemps dernier. En effet, qui peut croire sérieusement qu’aller faire un tour, avec les membres d’un même foyer, à pied, à vélo, à cheval, à moto, en quad, etc. dans un lieu de plein air, moins fréquenté que le métro parisien, pendant quelques heures à une distance plus éloignée que ces limites de son domicile va entrainer une recrudescence de l’épidémie? Au contraire, tout indique qu’il serait bon que les gens s’aèrent, fuient la pollution urbaine, ne serait-ce que, pendant quelques heures, fassent des efforts physiques en plein air pour maintenir leurs défenses immunitaires et leur santé mentale. (Ce qui en plus leur permettrait de voir l’action du gouvernement sous un meilleur jour.) Je ne vois pas en quoi interdire aux Parisiens d’aller faire un tour en forêt de Fontainebleau ou de Sénart va permettre de lutter contre l’épidémie. Le pouvoir français serait bien inspiré de regarder ce qui se passe sur ce point outre-Rhin. Il est vrai que l’Allemagne dispose d’un fond de culture hygiéniste et scientifique qui ne semble pas être celui de nos élites.

De même, je n’ose même pas m’imaginer ce que vivent les petits commerçants de mon quartier, et d’ailleurs en France, forcés à la fermeture, car considérés comme « commerces non essentiels ». Il va falloir être très intelligent et très subtil pour expliquer qu’il est plus risqué d’aller acheter au coin de la rue du fil à coudre dans une mercerie ou un livre de cuisine dans une librairie qu’aller faire ses courses de la semaine au grand hypermarché de périphérie (en achetant au passage le dit fil à coudre et le dit livre). Autant la mesure de fermeture des discothèques, des bars et restaurants peut se justifier au nom de la nécessité de casser la sociabilité sans masques, autant la fermeture de certains – généralement petits – commerces atteint un niveau d’inégalité de traitement et d’impéritie qui me parait sublime. Un magnifique cadeau fait à la distribution en ligne, déjà bien monopolisé par un acteur dont on taira ici le nom, et à la grande distribution. Si l’on veut vraiment que les gens n’aillent pas s’entasser dans un lieu clos, mal aéré, il faudrait au contraire n’autoriser que les marchés en plein air et obliger tous les autres commerces à fonctionner en drive, en click-and-collect. Mais, bien sûr, ça ce n’est vraiment pas pensable! Trop « Startup Nation » sans doute. (Bien sûr, que le lecteur ne s’y trompe pas, je suis pour l’ouverture de tous les commerces avec l’application de consignes de sécurité, mais je veux souligner que, même dans le cadre de son propre logiciel modernisateur, le gouvernement se trouve pris en défaut, sauf pour les restaurants, me semble-t-il, où la vente à emporter va devenir possible.)

Par ailleurs, en dehors du côté absurde et inégalitaire de ces mesures – dont le coût pour les finances publiques va finir par ailleurs par être hallucinant -, il faut ajouter qu’elles ne vont sans doute pas beaucoup ralentir l’épidémie. En effet, les écoles, de la maternelle au lycée, restent ouvertes. La Garderie nationale doit tenir son rôle dans l’effort productif de la Nation. Le gouvernement prétend que des mesures supplémentaires seront appliquées au sein des établissements, dont le port du masque par les enfants des écoles primaires. Admettons. Le gouvernement oublie cette donnée indépassable du réel : même si, à l’intérieur des établissements scolaires, des mesures étaient effectivement prises telles que zéro contamination soit observée en leur sein même, la dissémination de l’épidémie reste inévitable aux abords des locaux scolaires. Nos gouvernants n’ont pas dû beaucoup aller voir ce qui se passe à la sortie d’une maternelle ou d’une école primaire, le matin et le soir, ils n’ont pas non plus de souvenirs de la sociabilité pré-adolescente et adolescente avant et après le collège et le lycée. Peut-être les adolescents lyonnais de mon quartier sont particulièrement tactiles, dé-masqués et conviviaux entre eux, mais il me semble qu’il est totalement illusoire à les voir de penser qu’ils ne vont pas être vecteurs de contamination entre eux. Je n’ai pas de raison de supposer que cela se passe différemment ailleurs en France.

La même remarque pourrait être faite pour beaucoup de lieux de travail, qui ne seront pas en télétravail. Croit-on sérieusement que les gens ne vont pas socialiser dé-masqués? Prendre une clope ou un café ensemble? Après des mois d’épidémie, je vois bien aussi la capacité de beaucoup de gens à mal porter le masque, ou ne pas le porter du tout, dans un contexte de travail. (Dont le gentil livreur qui m’a soufflé son haleine hier en plein visage en me demandant un renseignement.) J’ai bien peur que la communication du gouvernement y soit aussi pour quelque chose. A force d’entendre sur les ondes le message que « 80% des personnes qui décèdent de la Covid-19 ont plus de 65 ans », il est assez logique que de très nombreux actifs en aient tiré la conclusion qui s’impose: l’épidémie ne les concerne guère directement – un peu comme si on disait aux automobilistes à longueur de journée que ce sont presque toujours des cyclistes ou des piétons qui meurent sur les routes.

En somme, ce retour de l’épidémie, si prévisible, il aurait fallu le préparer avec soin, et surtout le préparer en tenant compte de l’expérience acquise et en s’appuyant vraiment sur les diverses composantes de la « société civile » (et pas seulement du MEDEF). On aurait pu imaginer cet été une grande conférence nationale sur le deuxième confinement, ou, pour être moins radical mais plus réaliste en fait, sur l’installation de la France dans la longue durée d’une épidémie telle que la Covid-19, au lieu de se consacrer à une relance de l’économie illusoire dans ses conditions ou à des affaires méditerranéennes qui devraient être déléguées à la diplomatie européenne. (Pourquoi sinon paie-t-on un Haut Représentant de l’Union aux Affaires étrangères et à la sécurité? )

Bref, nos gouvernants sont d’une nullité effrayante. (Certes, ils ne sont pas les seuls dirigeants européens à mal mener leur barque, mais ils se distinguent par leur faible capacité d’apprentissage de leurs erreurs.) Maintenant que fait-on? Normalement dans une organisation humaine de qualité, lorsque ses dirigeants l’amènent à la défaite (qui prétendra que le reconfinement n’est pas une défaite?), on doit pouvoir en changer sans violence. Dans les règles. Institutionnellement. En France, le Premier Ministre est normalement le premier concerné, le « fusible », surtout dans la situation où il se trouve que cette personne se trouve avoir été l’homme qui a géré « le déconfinement » avec le bonheur que l’on sait. Il est temps que le Felix Gaillard de notre temps retourne à la gestion de sa bonne ville, et à l’aurea mediocritas dont il n’aurait jamais dû sortir.

Le Sénat a ouvert la voie en votant hier majoritairement contre la politique du gouvernement sur ce point. Bien sûr, du point de vue constitutionnel, cela n’engage vraiment à rien, mais cela donne déjà au Président une belle porte de sortie. Dans le cadre de la Vème République, il n’est en effet pas interdit au Président de la République de demander à son Premier Ministre de laisser la place, surtout quand le capital propre du dit Premier Ministre est significativement proche d’epsilon, et quand le vote du Sénat, qui vient juste d’être renouvelé, peut en être le prétexte.

Pour nommer qui à la place? Je ne sais pas. Chacun aura son idée. Par contre, il serait logique d’élargir la base politique du pouvoir en allant vers une forme d’union sacrée. Après tout, notre Président n’a-t-il pas dit ce printemps que nous sommes en guerre? (Il a visiblement cru l’avoir gagnée au printemps et a bêtement célébré la victoire au 14 juillet.) Probablement, cette hypothèse de l’ouverture de la majorité gouvernementale à d’autres forces politiques que les seuls partisans et affidés du Président ne sera pas choisie, car elle supposerait un retour du centre du pouvoir d’État au niveau du gouvernement et non plus de la Présidence. Il faudrait que le Président prenne donc ses pertes et accepte une forme de cohabitation d’un nouveau genre. Au contraire, ces derniers mois voient une dérive de plus en plus visible vers une « hyperprésidentialisation » encore accrue autour du Conseil de défense et de sécurité nationale, qui zappe le Conseil des Ministres, et il serait question de repousser les élections régionales et départementales prévues au printemps prochain, ce qui évitera d’officialiser que le camp présidentiel ne représente plus grand monde dans l’électorat et dans « les territoires ».

L’autre solution, encore impensable par beaucoup à ce stade, est que le Président laisse gentiment la place…. à ce bon Gérard Larcher, auquel il reviendra de choisir un Premier Ministre de qualité. Le malheur de notre Constitution de 1958 est qu’elle a été conçue par un Général qui avait vu faillir la volonté politique du pays lors de la défaite de 1940. Il a donc tout fait pour le chef de l’État puisse continuer à gouverner dans les pires adversités quel que soient les réticences de la base et des corps intermédiaires – d’où le trop célèbre article 16. Il n’avait pas prévu, notre brave Général ayant évolué dans un monde d’avant-hier où tout le monde politique avait quelques qualités et où l’intendance suivait, la situation pénible dans laquelle nous nous trouvons.

Maintenant, il ne nous reste plus qu’à prier – pour les croyants – et à pester – pour les incroyants. Et à remplir consciencieusement nos attestations dérogatoires de sortie.

Élève Blanquer, au piquet!

Depuis quelques jours, notre Ministre de l’Éducation nationale se répand en déclarations de plus en plus péremptoires allant toutes dans le même sens : les promoteurs de l »islamo-gauchisme », ayant infiltré entre autres milieux, l’Université, l’UNEF, le parti France Insoumise, et le journal Médiapart, seraient, pour résumer les choses, les responsables, moraux, idéologiques, de l’acte terroriste commis sur la personne de Samuel Paty. Les propos du Ministre sont tellement outranciers qu’il a réussi l’exploit de faire réagir la Conférence des Présidents d’Université (CPU), et qu’il a dû préciser ne pas viser toute l’Université, mais seulement quelques mauvais éléments infiltrés en sein, en particulier dans les sciences sociales.

Ainsi le Journal du Dimanche de ce jour bien gris d’octobre 2020, il s’en prend désormais plus explicitement à « une matrice intellectuelle venue des universités américaines et des thèses intersectionnelles, qui veulent essentialiser les identités et les communautés, aux antipodes de notre modèle républicain, qui, lui, postule l’égalité des êtres humains indépendamment de leurs caractéristiques d’origine, de sexe ou de religion. C’est le terreau d’une fragmentation de notre société et d’une vision du monde qui converge avec les intérêts des islamistes ». En somme, Judith Butler et Oussama Ben Laden, même combat?

De fait, le contresens de notre Ministre sur l’évolution des sciences sociales, visiblement fort informé, est total. En effet, s’il y a quelque chose qui fait partie des évolutions des sciences sociales contemporaines, aux États-Unis et ailleurs, c’est bien au contraire le refus de toute essentialisation des identités et des communautés. Il n’y a en effet rien de plus banal, depuis au moins les années 1960, dans nos disciplines que de publier des travaux qui vont montrer comment telle ou telle identité ou telle ou telle communauté se trouve justement « construite » par des acteurs au cours de processus historiques et sociaux, parfois fort compliqués à décrire. Pour s’en convaincre, je suggère une lecture pédagogique au Ministre : l’Encyclopédie critique du genre. Corps, sexualité, rapports sociaux (dir. Juliette Rennes, Paris : La Découverte, 2016). Si cette somme lui est trop difficile d’approche, je lui suggère l’analyse des mêmes recherches vues par le Vatican lui-même publiée en 2019. Je m’excuse d’avance auprès du Ministre d’enfreindre ainsi la « laïcité » en osant me référer à un texte publié par cet officine religieuse, étrangère de surcroît, mais ce texte rappelle fort bien que, s’il y a quelque chose que ces recherches promeuvent, c’est bien justement la fluidité ou la plasticité des identités de genre et de sexe contre le fixisme défendu par la doctrine catholique. J’ajouterai que, loin d’être aux antipodes de notre « modèle républicain », toutes les études qui insistent sur la caractère construit des identités et des communautés, le font pour permettre à l’individu de se réaliser pleinement comme personne « seule maître d’elle-même et de son destin » – ce qui constitue peut-être d’un autre point de vue une illusion fort partagée de notre temps.

C’est plus généralement le cas quand, en sciences sociales, on décrit une inégalité, c’est bien pour la dépasser. Le gouvernement auquel vous appartenez ne dit pas autre chose d’ailleurs, puisqu’il promeut par exemple toujours à ma connaissance une plus grande égalité entre les hommes et les femmes dans tous les domaines, en s’appuyant sur des travaux de sciences sociales qui ont montré, comme on dit, « le chemin restant à parcourir ». De même, tous les fonds publics qui ont été investis depuis 2015 dans la recherche en sciences sociales pour comprendre la radicalisation islamiste l’ont été afin de lutter contre cette dernière en s’intéressant le plus finement possible à des mécanismes sociaux, et non pour s’en tenir à l’équation de bistrot essentialisante (« musulman= terroriste »).

En réalité, dans l’histoire intellectuelle occidentale, il faut remonter très loin en arrière pour trouver des auteurs qui essentialisent vraiment quelque chose dans le monde social et qui trouvent que cela est fort bien ainsi. Pour ce faire, il faut revenir à un stade pré-scientifique antérieur à l’invention au XIXème siècle des sciences historiques et sociales, dont nous sommes tous les héritiers. Un bon exemple de cette essentialisation voulue et recherchée pourrait être constitué par les poèmes épiques attribués à des auteurs du Moyen-Age qui sont inventés (prétendûment trouvés dans les archives, mais en réalité écrits par leurs inventeurs) à la fin du XVIIIème siècle ou au début du XIXème à fin de créer une identité immuable d’une communauté nationale. (Comme le montrent les travaux de synthèse d’Anne-Marie Thiesse). De fait, c’est encore aujourd’hui un poncif des droites extrêmes nationalistes, en Europe et ailleurs, de poser qu’il existe une identité et une essence de la communauté humaine qu’ils entendent défendre. La ressemblance sur ce point avec la vision des fondamentalistes islamistes sur une essence de l’Islam dont seuls eux auraient connaissance doit d’ailleurs être remarquée.

Je me permets enfin de faire remarquer à notre Ministre que les « valeurs de la République » qu’il entend inculquer à tous les élèves de France et de Navarre ne peuvent pas toujours se prévaloir d’une si grande profondeur historique que celle qu’il sous-entend dans ses propos. Malheureusement, les pouvoirs politiques qui se sont succédé depuis 1789 à la tête de la France n’ont pas été toujours très respectueux des personnes soumises à leur autorité: leur origine, leur sexe ou leur religion leur a valu des traitements quelque peu différents. Faut-il vous rappeler que les Françaises n’eurent le droit de vote qu’en 1944 et que le camp « républicain » d’alors y fut pour quelque chose? que l’histoire des départements français d’Algérie n’est pas vraiment un exemple en matière d’égalité des citoyens en fonction de la religion? que le traitement d’une bonne part des travailleurs polonais dans les années 1930 ou des réfugiés espagnols dans les années 1940 ne nous fait pas honneur? Il serait facile de multiplier les exemples. Cela ne veut pas dire qu’actuellement, ces valeurs de la République, telles qu’inscrites dans les lois, n’existent pas et n’auraient aucune valeur qui les rendraient indignes d’être défendues, mais la rigueur historique oblige à en mesurer toute leur minceur et fragilité au regard du passé.

Ainsi, si je me donne la peine d’écrire ces quelques lignes, c’est surtout parce que, dans les amalgames, ni faits, ni à faire, d’un Ministre préemptant sans plus aucune retenue les thèmes de l’extrême-droite pour mettre dans le même sac toute personne ayant une vision un tant soit peu instruite par les sciences sociales de la réalité sociale du pays (« un idiot utile » selon notre Ministre), j’ai bien peu que ce soient ces valeurs républicaines – au sens d’acquis des luttes de longue durée pour la liberté et l’égalité – qui finissent par disparaître. Puissé-je me tromper.

Collapsologie plurielle.

Deux livres sont parus cette année qui entendent donner un accès au grand public aux différentes façon d’envisager la possibilité d’un effondrement (un « collapse ») de notre civilisation dans un délai tel qu’il puisse nous inspire quelque inquiétude légitime.

Le premier, Collapsus. Changer ou disparaître? Le vrai bilan de notre planète (Paris : Albin Michel, [février] 2020) , est paru juste avant le confinement. Il s’agit d’un livre collectif dirigé par Laurent Testot et Laurent Aillet qui entend donner la parole à la fois à des scientifiques, à des experts et à des personnes connues pour leur engagement sur un sujet écologique ou plus spécifiquement sur la question de l’effondrement. Cela se fait, soit sous la forme d’un texte donné par l’auteur sollicité, ou bien sous celle d’un entretien avec les curateurs de l’ouvrage. Le second, L’effondrement de l’empire humain. Regards croisés (Paris: Rue de l’Echiquier, [septembre] 2020), par Manon Commaret et Pierrot Pantel, consiste en une série de dix entretiens sur le thème de l’effondrement, menés sur un modèle commun, avec des personnalités, plus ou moins connues du grand public, dont les noms et les photos apparaissent sur la couverture. Ces entretiens ont été menés très récemment, car ils tiennent compte des événements qu’ont représentés à la fois l’épidémie de Covid-19 et le confinement qui en a suivi.

D’évidence, les deux maisons d’édition concernée poursuivent la même veine d’une attention nouvelle du grand public pour ce thème de l’effondrement, mais les produits finis qu’elles lui livrent n’est exactement de la même nature.

Le livre paru en septembre, L’effondrement de l’empire humain, est visiblement l’œuvre de deux personnes de bonne volonté (exactement le genre de personnes qu’adorent détester Valeurs actuelles ou Causeur) qui veulent aller rencontrer les personnes identifiées comme ayant quelque chose d’important à dire sur le sujet pour clarifier leur propre position. Malheureusement, au delà de l’occasion qu’elles offrent à ces personnes de réitérer leur point de vue sur la question dans une forme simple et accessible, les entretiens prennent souvent une tournure trop personnelle ou très psychologisante. Les intervieweurs demandent en effet à savoir comment, d’un point de vue subjectif, ces personnes connues vivent, perçoivent, anticipent, la perspective de l’effondrement. Ils demandent par exemple quel objet ces personnes emporteraient avec elle en cas d’effondrement ou ce qu’elles font de leur argent. Ce n’est pas fondamentalement passionnant. Le choix des personnes interviewés a toutefois le mérite de brasser très large. Il y a les personnes plutôt très prudentes sur l’usage du terme d’effondrement (Jean Jouzel) et les partisans du terme (Pablo Servigne, Arthur Keller, Yves Cochet, Vincent Mignerot). Il y a trois politiques désenchantés à souhait (Yves Cochet, Nicolas Hulot et Isabelle Attard). Il y a des radicaux de l’écologie profonde (Nicolas Casaux, Derrick Jensen), qui voient les choses du point de vue de la biosphère en espérant l’effondrement de l’empire humain. Et enfin, il y a une psychologue (Carolyn Baker) pour faire passer le tout. Le plus intéressant dans l’ouvrage est sans doute le dialogue qui peut s’instaurer entre les points de vue entre l’aile « humanité » des luttes écologistes (dont la notion d’effondrement ne peut apparaitre que comme une radicalisation) et l’aile « biosphère » des luttes écologistes où la civilisation humaine est quelque peu de trop dans sa forme actuelle (avec eux, enfin Luc Ferry aura trouvé des adversaires crédibles). On y trouvera aussi à travers les questions une critique de la « fable du colibri », qui, à ce stade, semble surtout être devenue un repoussoir pour tout le monde.

Le livre paru en février, Collapsus, est nettement plus construit, ce qui correspond au fait que les deux auteurs disposent d’une bien plus grande expertise sur le sujet : Laurent Testot est un journaliste scientifique polygraphe, et Laurent Aillet, ingénieur de formation, est actuellement à la tête de l’association Adrastia, spécialisée dans la réflexion sur ce sujet de l’effondrement. Du coup, la richesse des pas moins de quarante points de vue proposés l’emporte très nettement sur l’autre ouvrage. Chaque micro-chapitre consacré à un auteur dispose d’une bibliographie, et ce dernier a même été autorisé par l’éditeur à avoir quelques notes en fin d’ouvrage. (Malédiction éternelle sur la tête des éditeurs qui mettent les notes ainsi!) Des universitaires réputés (Jean-Baptiste Fressoz, Dominique Bourg, François Gemmene, etc. ) sont présents, tout comme des politiques (Delphine Batho, Corinne Morel Darleux), des experts (Paolo Servigne, Arthur Keller, etc.) ou des militants. Même si l’ouvrage dispose d’un plan, d’abord l’état des lieux (première partie), et ensuite les perspectives (deuxième et troisième partie), force est de constater que les aspects positifs et normatifs sont toujours étroitement mélangés pour chaque auteur ici convoqué. C’est donc à une sorte de petite encyclopédie des difficultés (euphémisme) présentes et à venir que le lecteur est convié à parcourir, toujours cependant du point de vue d’une personne qui sort de sa neutralité axiologique pour défendre une thèse à valeur morale ou politique. D’évidence, même si tout le monde se veut ancré dans le réel, ici personne n’est neutre, ou ne décrit les choses du point de vue de Sirius. Il est de ce point de vue très significatif que le lecteur soit amené à commencer sa lecture par un entretien avec le philosophe Dominique Bourg (Système Terre, ce que l’on sait, ce que l’on craint, p. 17-24) qui pose les grandes coordonnées des difficultés à venir en s’appuyant sur des synthèses scientifiques institutionnelles disponibles les plus générales (GIEC et IPBES en particulier) et non pas avec un scientifique d’un des domaines particuliers concernés.

Il y a bien sûr dans ce défilé de quarante auteurs parfois des faiblesses de pensée, comme avec le texte du sociologue Alain Caillé (Pour une science sociale générale, p. 174-180), qui répète les mantra bien connus de cet auteur sur le don, ou encore avec le texte de l’expert en sécurité, Alexandre Boisson (Assurer la sécurité dans un État en décomposition, p.128-135), qui ressemble plus à de la (mauvaise) science-fiction (survivaliste) qu’à autre chose . Il y aussi le fait que chaque auteur s’est vu allouer une quantité de pages très limitée, ce qui donne parfois un aspect un peu schématique aux propos. Le texte d’Ugo Bardi (L’effet Sénèque : croître lentement, se disloquer rapidement, p. 192-197), un membre du célèbre « Club de Rome », est ainsi bien trop allusif pour être directement utile au lecteur, sauf à aller lire les références mises en bibliographie. Mais c’est là le jeu de ce genre d’ouvrage. L’on s’étonnera aussi que les auteurs convoqués soient exclusivement français ou belges, à l’exception d’Ugo Bardi déjà cité. Cela témoigne déjà au moins d’un fait : le débat sur l’effondrement se fait en France à partir d’un point de vue contraint par un espace public peu ouvert aux auteurs étrangers (l’absence des Africains francophones pourrait d’ailleurs aussi intriguer). Au total, le lecteur intéressé fera avec ce livre un grand tour des difficultés à venir, certes dans un grand mixte de discours – entre propos appuyées sur les méthodes de validation en vigueur dans la vie académique et paroles motivées par la force d’un engagement dans le sujet – , mais n’est-ce pas là justement ce qui correspond au débat public, par nature hybride?

Au total, dans cette présentation plutôt réussie et qui n’incite certes pas à l’optimisme sur l’avenir proche et rappelle que le présent est déjà celui d’un effondrement par bien des aspects (comme celui de la biodiversité), il m’a cependant semblé que la question de l’État et de la politique au sens habituel du terme restent largement traités en demi-teinte. Le texte de l’expert en sécurité, comme je l’ai déjà dit, est indigent. Le texte du géopolitologue Jean-Michel Valentin (De la guerre au temps du changement climatique, p. 136-143), reste trop factuel et n’est guère théorisé. Je ne parle même pas des propos de Pablo Servigne et Gauthier Chapelle (L’histoire de l’évolution le montre : l’entraide est la seule réponse à l’effondrement, p. 144-152) qui font fi de toute connaissance historique ou politologique. De fait , cela traduit une limite plus générale de toute cette pensée de l’effondrement: elle fait comme s’il n’y avait pas de grandes institutions et des acteurs à leur tête qui n’allaient pas prendre des mesures pour se maintenir, pour persister dans leur être. Parfois, je me demande si cette faiblesse ne tient pas à un imaginaire de la catastrophe apocalyptique à la façon Hollywood qui empêche de penser la continuité dans le bouleversement en cours et à venir. De fait, ce qui est apparu avec l’épidémie de Covid-19, c’est – au moins pour l’instant – l’existence (presque partout sur la planète) d’une institution territoriale appelée État et d’organisations internationales liant ces États, qui agissent, ou tentent d’agir, pour se sortir au mieux – sanitairement, économiquement et politiquement – de cette dernière.

Il est bien sûr facile aux auteurs de me répondre que l’effondrement sera une perturbation mille fois pire qu’une pandémie, finalement assez banale au regard de l’histoire de l’humanité, et que ma comparaison ne vaut donc pas, mais il me semble qu’ils négligent que, dans le monde de l’Anthropocène, les grandes structures établies, comme les États ou les grandes entreprises, chercheront elles aussi à survivre, ce qui n’est pas d’ailleurs indifférent du point de vue du cours prévisible des événements. Paradoxalement, ce sont les deux néophytes de L’effondrement de l’empire humain, qui se posent le mieux cette question à propos des grandes entreprises de l’internet. Que feront-elles? Elles tenteront de persister dans leur être comme il se doit.

Par ailleurs, en lisant ces deux livres, qui présentent les différentes facettes des pensées de l’effondrement, je me suis dit que leur perspective historique était singulièrement myope – même si des historiens de l’environnement sont pourtant présents dans l’ouvrage de L. Testot et L. Aillet..

En effet, il me semble qu’il y a un bon siècle que la pensée occidentale connait des poussées de catastrophisme, de perte de foi dans le progrès, l’avenir, la science, l’humanité. Personne ne semble ici se souvenir que, d’abord la Première guerre mondiale, puis la Seconde guerre mondiale, ont développé au sein même de la pensée occidentale un sentiment de perte, de doute (pour ne pas dire plus) vis-à-vis du lien établi par les Lumières entre progrès matériel et scientifique et progrès humain et moral. Se rappelle-t-on, pour ne citer que quelques noms, les travaux de Karl Jaspers, de Theodor W. Adorno, ou encore de Gunther Anders, sur le sujet? Avant que le changement climatique d’origine anthropique ou la « sixième extinction de masse » soient devenus un sujet de préoccupation pour l’avenir de l’humanité, ne devrait-on pas d’abord se rappeler qu’il y a – et qu’il y aura encore pour tout le temps qui reste à venir – les prodiges que la science et la technologie offrent en matière de destruction directe de l’homme par l’homme, ou de contrôle ou d’asservissement? Pour prendre ici un exemple très personnel, je me suis rendu compte en rangeant de vieilles revues de bande dessinée, des A Suivre des années 1980, à quel point le thème de guerre nucléaire était présente dans les pages de cette revue pourtant à destination de la jeunesse. Le slogan « Plutôt rouge que mort » s’en souvient-on? La pensée de l’auto-destruction de l’humanité du fait des conséquences (inattendues) du développement scientifique et technologique n’est donc pas vraiment récente, et elle a imprégné la vie intellectuelle en Occident depuis au moins les boucheries industrialisées, rationalisées, mécanisées de la Grande Guerre. Les mots d’Auschwitz et de Hiroshima suffisent à résumer cette condition nouvelle de l’humanité occidentale.

Or, si une part de la pensée occidentale, bien au delà des penseurs labellisés comme écologistes, a bien pris en compte cet aspect, force est de constater que cette prise de conscience n’a eu aucun effet sur la suite des événements. Depuis 1945 jusqu’à nos jours, les développements de la science et de la technologie se sont continués avec leurs potentialités de destruction de l’homme par l’homme. Les seules limitations que l’on a pu observer sont dues à l’inefficacité d’une technologie à atteindre les buts militaires ou politiques poursuivis. L’abandon de l’usage des gaz de combat tient ainsi non pas à une limitation humanitaire – certes inscrite désormais dans un traité international -, mais au constat de l’inefficacité de cet arme lors d’un combat entre armées de même niveau technologique. L’usage de l’arme nucléaire n’a été maîtrisé jusqu’ici que grâce à l’invention d’une doctrine de la « destruction mutuelle assurée ». Cette maîtrise semble d’ailleurs en voie d’être déstabilisée par les développements possibles de capacités russes de « première frappe » encore plus rapides que ce qui existait jusqu’il y a peu. Et il me semble bien que l’horloge de l’Apocalypse a encore été avancé vers minuit, entre autre pour cette raison.

Pourquoi la part de la pensée occidentale, pourtant consciente des risques portés par la science et la technologie, n’a eu aucun effet? Ma réponse en tant que politiste n’est autre que le fait que des grands États existent et qu’ils ont la puissance pour objectif. (Il faudrait bien sûr faire une sociologie et une histoire ce qu’il y a dans ce grand État qui le fait tel.) L’économie n’est de ce point de vue qu’un outil en vue de cet objectif. Du coup, c’est plutôt du point de vue de ces acteurs-là que les questions d’effondrement devraient être posées. Ce sont ces grands États qui vont continuer d’amener imperturbablement l’humanité à sa perte (et les non-humains aussi bien sûr), ou bien qui vont la sauver (au moins partiellement) parce qu’ils y auront intérêt pour se sauver eux-mêmes. Il faut bien dire qu’en l’état actuel des relations internationales, cette seconde hypothèse optimiste parait de plus en plus fantaisiste. Chaque grand État semble en fait vouloir augmenter sa puissance pour être le vainqueur de la conflagration à venir autour des ressources. Préparons-nous donc plutôt à un combat entre puissances pour la dernière goutte d’énergie fossile, pour le dernier morceau d’air frais et respirable, pour les derniers plaisirs de ce monde.

Et, de ce point de vue, comme habitants de la France, notre premier intérêt devrait être d’orienter notre propre État vers la prise en compte de cette situation. Donc, aller vers la politisation de cette question d’effondrements probables, et ne surtout pas se replier dans quelque Arcadie, tentation qui effleure dans certains propos de nos collapsologues. Si ces deux livres peuvent donc être utiles au débat public, c’est donc dans la mesure où ils contribueront à politiser ou non le débat autour des difficultés à venir, et à sortir du business as usual de nos gouvernants.

Séparatisme?

C’est la rentrée 2020. L’épidémie de Covid-19 est toujours là, et les Tartarin de Tarascon qui nous gouvernent avec une étrange désinvolture ne semblent guère être plus au point dans leur stratégie de lutte contre cette dernière qu’au printemps. Passons. Crèvera bien qui crèvera le dernier.

Mais, comme il est urgent de s’occuper d’autre chose, voilà que le pouvoir s’en prend au « séparatisme » qui menace la République dans ses fondements mêmes. Il va même faire voter une loi en urgence pour lutter contre ce « séparatisme ».

Bien sûr, ce terme, nouveau dans le vocabulaire politique français dans cet usage, désigne la menace que ferait porter sur l’unité (réelle) de la République le travail de sape de groupes liés à l’Islam politique ou à l’islamisme – toute autre interprétation serait inexacte ou hypocrite. La ministre chargée de mettre en œuvre l’aspect législatif de cette politique publique a d’ailleurs répondu à une question (insidieuse) d’une journaliste que cela ne visait bien sûr par les Corses. Elle se revendique corse elle-même, c’est dire. Autrement dit, pour un néophyte en langue française, un étudiant étranger par exemple arrivant ces jours-ci en France, il faudra lui expliquer qu’il existe désormais, à l’initiative du pouvoir actuel, deux sens du terme « séparatisme »: l’ancien sens, attesté depuis le XIXème siècle, pour désigner l’action de personnes réclamant la division d’un État constitué en vue de la création d’un autre État sur une partie du territoire de cet État (ou, éventuellement, le rattachement de leur territoire de prédilection à un autre État déjà existant) – l’Europe est de fait pleine de séparatismes en ce sens-là (Catalans, Flamands, etc.), et la France connait au moins un séparatisme bien réel, celui du mouvement pour l’indépendance de la Kanaky -; le nouveau sens constitué par analogie avec le premier qui repose sur l’idée que des groupes islamistes sur les « territoires perdus de la République » organiseraient une contre-société refusant les lois de la République, et surtout les mœurs qui sont en vigueur dans nos pays européens. Le « séparatisme » en ce nouveau sens serait ainsi l’aboutissement du « communautarisme ». La raison de l’abandon de ce premier euphémisme pour désigner les visées de l’Islam politique sur notre belle terre de France n’est cependant pas si claire que cela. Est-ce parce qu’à force d’en parler depuis au moins deux décennies le « communautarisme » ne faisait plus assez peur?

Or, vu depuis le sens habituel du terme, il faut bien dire que ce nouveau « séparatisme » dont le pouvoir impute le dessein à des groupes islamistes ressemble fort, pris dans ses manifestations quotidiennes, à une auto- ghettoïsation. Du point de vue économique, ce serait en effet plutôt à la création de « Bantoustans » que seraient en train de prêter leur concours nos braves islamistes, certes, veut-on croire, « à l’insu de leur plein gré ». Les « territoires perdus de la République » – là où les « barbus » font, selon la vision commune du phénomène, la pluie et le beau temps – sont en effet plutôt constitués par des banlieues pauvres de grandes métropoles, ou par des quartiers délaissés de villes petites et moyennes. En dehors du trafic de stupéfiants, qui dépend lui-même d’un libre accès au reste du territoire français, où se trouvent les riches clients disposés à payer au prix fort les dites substances illicites, je ne vois pas du tout qu’elle serait la richesse cachée de ces territoires pauvres. Or, d’un point de vue comparatif, tout mouvement séparatiste vise à créer pour la nation ou le groupe qu’il entend représenter un État viable, tout au moins au moins a priori, c’est à dire disposant de la continuité territoriale entre ses différentes parties, de ressources économiques suffisantes pour assurer son autonomie, et regroupant l’ensemble (ou au moins la majorité) de la population qu’il entend constituer en nation. Pour prendre un exemple, allez donc expliquer aux Kanaks qu’ils auront bien l’indépendance, mais, manque de chance, sans les mines de nickels de la Nouvelle-Calédonie. La France a tenté ce coup-là au moment de l’indépendance de l’Algérie avec le pétrole du Sahara, fort bizarrement les négociateurs du FLN n’ont pas apprécié la proposition.

Il va de soi que, pour l’instant, il n’y a pas le début du commencement de la création d’une telle unité territoriale viable des Islamistes radicaux présents sur le sol de France – au sens fort d’autonomie à venir d’un État souverain sur une partie de la France actuelle. Ou alors le gouvernement devra nous montrer la carte de cette division du territoire prévue par ces derniers. (Mais il est vrai que, comme le « Grand Remplacement » est par ailleurs aussi en cours, c’est toute la France qui deviendra à terme un califat. Mais, du coup, ce n’est plus du séparatisme… Ou plutôt le séparatisme changera de camp, selon le trope bien connu de l’extrême-droite, nous serons devenus des Indiens dans leurs réserves.)

Pourquoi user alors d’un tel terme aussi inexact par rapport à ce qu’il signifie habituellement?

Tout d’abord, le terme de « séparatisme » par son sens traditionnel porte en lui-même une allusion à la violence. Certes, toutes les luttes séparatistes, depuis que le mot est entré dans le vocabulaire politique, ne sont pas violentes, mais il faut bien avouer que, globalement, le séparatisme représente plutôt un phénomène politique donnant lieu à de la violence. La « Guerre de Sécession » opposant les Confédérés à l’Union figure le cas le plus emblématique de cette violence armée. Et il ne faut pas oublier qu’une guerre est en cours depuis 2014, sur le continent européen, dans la région du Donbass où des séparatistes pro-russes s’opposent à l’armée ukrainienne. Lutter contre le séparatisme, c’est donc prévenir une violence à venir – ou déjà présente?

Ensuite, le pouvoir actuel, comme les précédents d’ailleurs, veut continuer à euphémiser. Au lieu de dire clairement et simplement qu’il veut lutter contre l’islamisme (c’est-à-dire à mon avis contre toute vision de l’Islam qui irait au delà de la pratique religieuse au sens le plus restreint du terme et de la liberté de croyance dans le for intérieur, de la liberté de religion réduite à l’essentiel), il euphémise. Du point de vue même d’une telle politique publique, je ne vois guère à vrai dire l’intérêt de cet euphémisme qui ne trompera sans doute personne en France. A part le pauvre étudiant étranger que j’évoquais plus haut. Cela dissimule du coup la vraie question autour de laquelle le début tourne en France depuis des décennies : quelle latitude réelle veut-on permettre dans les mœurs et les croyances de chacun? Quel doit être la place de l’Islam? On va encore une fois donner une réponse de biais, de manière hypocrite, au lieu d’aller directement au fait, en ayant en plus des effets de bord, liés à la formulation même de la nouvelle législation nécessairement universelle, qui vont perturber la vie d’autres personnes que les islamistes initialement visés.

Si pour des raisons de sécurité nationale – qui peuvent faire l’objet d’une discussion publique -, le pouvoir veut donner un statut spécial à toutes les formes de la pratique de l’Islam présentes sur le sol français, qu’il le fasse, un peu à la manière de Kemal Atatürk en son temps dans la Turquie des années 1920, et qu’on en finisse avec tous ses faux-semblants. Et arrêtons cette palinodie autour du « séparatisme ». Commençons déjà par respecter le sens des mots. Ne nous séparons pas du français déjà là.

Palinodie à la Castaner.

Les dernières heures ont fait apparaitre dans mon esprit chagrin le beau mot de « palinodie » à propos des revirements incessants de notre Ministre de l’Intérieur.

Je m’étais étonné qu’au début de la semaine, à la suite d’une mobilisation inédite des « classes dangereuses »  profitant de la vague d’indignation venue d’outre-Atlantique, et  sur l’impulsion de son saint patron élyséen, notre bon Ministre se décide à aborder dans une conférence de presse la question de… ce qui n’existe pas selon toutes les droites de ce pays, à savoir les « violences policières » et le « racisme » dans cette belle institution républicaine qu’est la Police nationale.

Il avait annoncé des mesures au contenu en forme d’oxymore (« soupçons avérés » qui restera) ou de jeu de bonneteau (« OK, je t’enlève l’étranglement, mais, en échange, tu gagnes un taser pour tous en open bar, content? »).

Au delà du contenu des annonces, les syndicats des premiers concernés n’ont pas apprécié cette validation de fait des thèses portées par la mobilisation des « classes dangereuses », et ils ont pris la mouche. Ils sont intervenus en masse dans les médias, et ils ont organisé quelques démonstrations symboliques, comme un dépôt de menottes complaisamment filmé. ( Copiant d’ailleurs par ce geste, le lancer de robe des avocats quelques mois auparavant.)

La semaine n’est même pas finie, que voilà notre Ministre obligé de préciser que rien ne changera vraiment. On étranglera autrement, mais on étranglera.

Le pouvoir est donc pris dans la nasse de ce que j’ai appelé dans un autre texte publié sur ce bloc la « prétorianisation ».

Depuis 2017, face aux divers mouvements sociaux qui ont mis en cause ses réformes, le pouvoir n’a eu de cesse que de s’appuyer sur la répression policière, plutôt que de reculer ou que de simplement de dialoguer vraiment avec les protestataires. Déjà, au moment des mobilisations contre la réforme des retraites, il avait suffi d’une petite journée de mobilisation aux syndicats de policiers pour que leur « corporation » soit épargnée par cette réforme, si « progressiste » par ailleurs. C’était là le prix à payer pour leur loyauté sans faille.

Maintenant, ce sont des pratiques de certains policiers qui sont mises en cause. Or la stratégie de mobilisation des principaux syndicats dans ce secteur semble bien être de nier mordicus leur existence. Au regard des résultats des élections professionnelles, ils sont suivis – ou précédés? – par l’immense majorité des policiers en poste. Du coup, fort logiquement, les syndicats de policiers, tels des prétoriens, rappellent au pouvoir ce que ce dernier leur doit, à savoir sa pérennité depuis 2018. Et ce dernier n’a d’autre choix que de céder piteusement – alors qu’il devrait, pour réaffirmer son autorité, indiquer que les syndicats de policiers sortent de leur rôle.

Et, bien sûr, au tour suivant, les « classes dangereuses » continuent de leur côté de se mobiliser, encouragés par cette première victoire symbolique, et risquent bien de se heurter lors des prochaines manifestations aux dits policiers.

Bref, le grand génie qui siège à l’Élysée, celui-là même qui considère désormais les universitaires comme coupables des divisions dans ce pays (!) , va devoir choisir, sa police ou les « classes dangereuses ». Le « en même temps » ne pourra pas durer bien longtemps. Il choisira sans doute sa police. Mais, là, il n’a en fait guère le choix.

Que la fête répressive continue!

 

 

Un autre Macron est-il possible? (Spoiler : Non)

Depuis quelques semaines,  sous le choc de l’épidémie et de ses diverses conséquences, Emmanuel Macron prétend vouloir se réinventer en modifiant sa ligne politique en la rendant plus sociale et plus écologique d’une part, et plus protectionniste d’autre part. Il a été question par exemple, dans une allocution présidentielle, des « jours heureux », allusion transparente au titre du programme du Conseil National de la Résistance (CNR), ou du rapatriement désormais jugé nécessaire de certaines productions dites essentielles sur le sol français. Fidèle interprète du nouveau discours présidentiel, Bruno Le Maire, jamais en reste d’une flagornerie, a lui aussi prétendu avoir eu depuis peu la révélation que les délocalisations à tout crin de la production industrielle n’étaient pas une bonne chose pour la France. Divine surprise, le paladin du néo-libéralisme tardif, le chantre autoproclamé du progressisme, le rapporteur du Rapport Attali de 2007, semble donc vouloir s’amender.

Je ne sais pas s’il existe vraiment un seul idiot dans notre pays pour se laisser prendre vraiment à tel virage ainsi annoncé, en dehors de quelques éditorialistes  prompts à nous revendre leurs analyses avariées depuis des lustres, et de l’entourage présidentiel cherchant à sauver l’insauvable, mais, sait-on jamais, faisons donc de la pédagogie – terme fort macroniste! –  à l’intention de cet idiot (fictif) pour bien lui rappeler que ce genre de changement de cap radical n’arrive en fait presque jamais en politique, et qu’il ne saurait pas en tout cas concerner un Emmanuel Macron à ce stade de sa Présidence. En effet, presque personne ne se réinvente jamais vraiment en politique à ce point, au mieux on apprend de ses erreurs, on évolue légèrement, on se plie aux réalités, et, à cette transformation éventuelle, il faut du temps, celui déjà de faire oublier au plus grand nombre ce qu’on était encore quelques années auparavant. Dans les deux années et demie qui lui restent de mandat présidentiel, notre Rastignac de la Somme ne saurait se transformer en un nouveau Mitterrand faisant son deuil du « changer la vie » de 1981 lors du « tournant de la rigueur », se faisant pourtant battre en 1986 par la droite, parvenant à se faire réélire en 1988 au nom de la France unie, pour tout reperdre dès 1993. Surtout le chemin de Damas en politique, cela se voit bien plus rarement qu’en matière de croyance religieuse, et cela demande tout de même bien de l’habileté et de la réflexion. Et, après ses étranges déclarations télévisées digne du debriefing d’un candidat malheureux dans une émission de télé-réalité, sur le fait qu’il n’y a jamais eu de pénurie de masques en France lors de cette pandémie, il parait certain qu’Emmanuel Macron n’a sans doute pas les ressources (intellectuelles) d’un Mitterrand pour (paraître) se réinventer vraiment.

Faisons toutefois de la pédagogie, enfonçons donc les portes ouvertes, rappelons malgré tout les évidences.

D’une part, il suffit d’observer les différentes décisions prises par les membres du gouvernement actuel à la faveur de l’open bar législatif et réglementaire ouvert par l’état d’urgence sanitaire depuis la mi-mars 2020 pour se rendre compte que, sous couvert de propos bienveillants annonçant un tournant social, écologique et protectionniste, c’est la même politique menée depuis 2017 qu’il s’agit d’approfondir encore et encore. Nous sommes à y regarder de près plus proche de la « stratégie du choc », telle que théorisée en son temps par l’essayiste « altermondialiste » Naomi Klein, que d’autre chose de plus sympathique et porteur d’avenir, surtout pas de ce pauvre CNR dont les membres seraient bien étonnés de voir leurs mânes ici évoquées. En terme plus neutres, nos dirigeants actuels semblent bien décider à utiliser la « fenêtre d’opportunité » qu’ouvre la crise économique et sociale qui se profile pour nous refourguer tous leurs vieux invendus, dont bien sûr l’inévitable remise en cause de tout ou partie du droit social, cet éternel empêcheur d’exploiter en rond le bon peuple. Ah cette magnifique allusion du Ministre de la Santé à la nécessité de repenser les 35 heures à l’hôpital, comme ce fut beau et clair comme du Sarkozy.  Pour ne prendre que le seul exemple qui me concerne directement, notre Ministre de l’Enseignement supérieur, Madame Vidal, dans sa gentille lettre envoyée ces jours derniers pour remercier ces braves demeurés d’universitaires que nous sommes de nos efforts pour assurer la continuité pédagogique nous annonce benoitement au détour d’une phrase, fort bien tournée il est vrai,  la poursuite et l’approfondissement de tout ce qui était en cours en terme de réformes de la recherche et de l’université avant le confinement décidé à la mi-mars. Nous avons tout de même eu de la chance par rapport aux soignants : nous avons évité la médaille que quelque inconsidéré présent en haut lieu a eu l’idée de leur promettre pour solde de tout compte pour leurs bons soins lors de la pandémie.  Médaille qu’ils pourront certes refuser ces ingrats, comme l’a dit d’un ton sec Emmanuel Macron à un fâcheux qui l’interpellait à ce sujet.   Nos dirigeants auraient en effet tort de se gêner de continuer à persister dans leur être néo-libéral en diable, puisque l’état d’urgence sanitaire leur a donné l’occasion d’interdire toute manifestation de rue, et encore plus tout meeting en intérieur, jusqu’à ce qu’il soit levé par lui-même (en fait par sa majorité parlementaire de « playmobils », soit au plus tôt désormais fin juillet 2020), le tout avec l’aval du Conseil d’État et du Conseil constitutionnel qui se sont révélés à cette occasion de bien médiocres gardiens de nos libertés fondamentales. Les quelques Gilets jaunes, aussi résiduels que téméraires, qui ont eu l’outrecuidance de vouloir manifester ce premier samedi d’après le confinement dans quelques villes de France, l’ont appris à leur dépens. La police française veille toujours avec autant de zèle  à faire avorter tout mouvement social d’envergure. Nous ne sommes pas en Allemagne tout de même, cette démocratie mâture qui tolère des manifestations d’extrémistes de tout poil en pleine pandémie… Et n’oublions pas la « loi Avia » contre la « haine en ligne », votée définitivement en plein confinement, qui permettra une fois entrée en vigueur de censurer à coup sûr des propos « haineux » tels ceux que je profère sans doute ici aux yeux de nos bienveillants dirigeants. Ce n’est pas parce que ce pouvoir se sait impopulaire, comme le lui répètent pourtant les sondages à longueur de temps, qu’il va renoncer à réformer le pays à son idée. Je dirais même que ce qui est fascinant, c’est cette capacité à en rajouter encore et encore tout en disant avoir changé. Cela ferait presque penser au vieux sketch de Bourvil sur l’eau ferrugineuse. (Là, je sais, seuls les plus de 60 ans comprendront l’allusion.)

D’autre part, sur un plan plus général, il faut rappeler que les grandes et fortes inflexions de politiques publiques, celles qui restent dans l’histoire des deux derniers siècles, n’ont pu se faire le plus souvent qu’à travers un changement de dirigeants et d’équipes pour les mettre en œuvre. Faut-il reparcourir ici pas à pas deux siècles d’histoire de France pour s’en convaincre? Sommes-nous devenus assez bêtes nous-mêmes pour croire un instant que Laval ou Blum, Daladier ou Raynaud, Pétain ou De Gaulle, c’est la même chose? Mitterrand passant du bleu pâle puis au rose pâle, devenu ensuite rouge vif, pour redevenir  rose pâle en quelques décennies de carrière politique, ou De Gaulle donnant finalement son indépendance à l’Algérie, c’est du grand art politique qui n’est pas permis à tout le monde. De fait, pourquoi, dans la plupart des cas, changerait-on alors les dirigeants dans une entreprise en difficulté ou dans un club sportif en perdition pour « redresser la barre »? Pourquoi cette considération toute pragmatique ne vaudrait-elle pas aussi en politique? Même s’il ne faut pas fétichiser le rôle du décideur, la réorientation des buts ou des méthodes de toute organisation, surtout si elle se veut nette et profonde, demande au moins, comme condition nécessaire, un changement d’homme à sa tête.

Inversement, l’inertie observée des politiques publiques réside souvent dans le fait que, si les dirigeants politiques changent effectivement à la faveur d’une élection décisive, ou d’un changement de régime, et s’ils se donnent alors de nouveaux objectifs de politique publique et prévoient pour ce faire des moyens nouveaux,  les administratifs de tout rang qui les servent demeurent le plus souvent (sauf épuration radicale) comme un legs difficile à gérer. Ces derniers ralentissent les changements voulus par les dirigeants politiques, ou les rendent parfois simplement impossibles. Pour donner l’exemple de l’Italie que je connais bien, le personnel politique « antifasciste » de la « Première République », arrivé au pouvoir en 1946-48 à la suite du ventennio fasciste (1922-1943)  et du régime monarchique des Savoie (1861-1922), dut composer avec le personnel administratif, judiciaire, militaire, éducatif, légué par les deux régimes précédents, et il se trouva ainsi entravé dans son action jusqu’au seuil des années 1970 par ce dernier lorsque, enfin, il prit sa retraite. Même remarque pour la R.F.A d’après 1949. En France, de nombreuses études sectorielles de politiques publiques rappellent ce poids des générations de gestionnaires, petits et grands, dans l’inertie observée, ou inversement d’ailleurs, dans les innovations.

Or, actuellement, ce qu’il faudrait à notre pays, c’est effectivement une rupture franche et nette avec 40 ans de politiques publiques, où la facilité intellectuelle de la réduction de la dépense à tout prix et du contrôle bureaucratique fondé sur l’absence de confiance envers les exécutants l’a presque toujours emporté sur toutes les réflexions sectorielles de fond – donc avec 40 ans de haute fonction publique au rabais menant les dites politiques publiques. Emmanuel Macron venait sous couvert de Révolution (pour reprendre le titre de son livre programme de 2016) parachever, accélérer, parfaire cette évolution néo-libérale et néo-managériale de nos politiques publiques, fortement encouragée par les secteurs les plus dominants de la haute fonction publique (dont il est lui-même issu comme Inspecteur des Finances) et en lien bien sûr avec les secteurs économiques pensant, à tort ou à raison, en profiter . Comme il fallait ainsi faire toujours mieux avec toujours moins et ne pas faire confiance aux exécutants, cette contradiction dans les termes a fini par porter ses fruits inévitables: le résultat à l’hôpital, et plus généralement dans tout le secteur médical, s’est bien vu à l’occasion de cette épidémie. Nous n’avons échappé au pire – pour l’instant – que grâce à la volonté tenace des soignants de faire tout de même leur métier jusqu’au bout. (Rien n’est moins sûr d’ailleurs que leur capacité à encaisser là dessus, après tant d’efforts, une éventuelle deuxième vague épidémique.)

Depuis 2017, Emmanuel Macron s’en est donné à cœur joie dans cette ligne du néo-libéralisme réduit à l’usage d’un tableur. Il en aura fallu de très peu qu’il ne réussisse à faire passer une réforme des retraites, dont le caractère néo-libéral (et étatiste dans ce sens-là) consistant à faire prétendûment plus juste pour tous les retraités futurs avec cependant moins de ressources économiques dédiés à ce secteur de l’action publique ne pouvait échapper à personne d’un peu informé. Il ne peut pas en venant de ce monde-là en devenir tout un coup l’inverse. Il lui est donc particulièrement difficile d’opérer ce virage social, écologique, protectionniste, qu’il faudrait opérer et de liquider toute cette classe de bureaucrates d’État au service du Marché (ou plutôt de certaines grandes entreprises) dont il représente la quintessence. L’hypocrisie et les rôles de composition ont tout de même leurs limites. Il a d’ailleurs fort singulièrement avoué lors de la visite faite dans un hôpital parisien que ses différents plans de remise à plat du secteur de la santé et de l’hôpital depuis 2017 n’avaient pas été dimensionnés à la hauteur des problèmes réels. Mais à qui revient la faute de ce sous-dimensionnement, sinon à cette même haute fonction publique auquel il appartient qui s’enorgueillit depuis des années de ne pas écouter les revendications des divers secteurs mobilisés? Ce membre éminent de la corporation des spécialistes surdiplômés de la non-écoute et du mépris des revendications « corporatistes » des différents métiers du secteur public ou du pays profond en général  s’étonne tout d’un coup de son erreur grossière, et des conséquences pratiques de cette dernière.

Le plus simple à ce compte-là ne serait-il pas d’en tirer toutes les conséquences? En laissant à un autre ce poste de Président de la République qui le dépasse. Il ne le fera pas bien sûr. Cela serait là un choc que notre Narcisse se prenant pour le nouveau De Gaulle ne peut pour le coup assumer.  Aucune aide psychologique ne lui permettrait de surmonter le choc. Il n’a pas cette résilience-là. Il va donc s’accrocher, arranger les faits à sa façon, comme nous venons d’en avoir un avant-goût avec cette déclaration sur les masques qui n’ont jamais manqué, et probablement tenter de séduire encore le bon peuple par quelques formules alambiquées dont il croit avoir le secret, tout en exaspérant au passage toute personne un peu informée de la réalité de la situation.

Sa démission, pour souhaitable qu’elle soit, aurait d’ailleurs le triste effet de propulser au moins temporairement à la tête de l’État, l’actuel Président du Sénat, un Gérard Larcher, dont le poids dans le maintien du premier tour des municipales le 15 mars semble désormais bien établi, et dont le sens des réalités d’une épidémie, telle que celle que nous affrontons, semble donc quelque peu affaibli par le poids de l’âge. De fait, cette présence de Larcher à la tête du Sénat peut constituer l’une des bonnes raisons qui tendrait à faire réclamer une organisation du second tour des municipales dès le mois de juin. En effet, c’est à cette seule condition que tous les conseils municipaux seront enfin élus, et que, donc, les élections sénatoriales pourront se dérouler ensuite cet automne. Il faut espérer que la Seconde Chambre saura alors se doter d’un autre Président, nécessairement de droite certes, mais plus adapté aux circonstances, nécessairement troublées, d’une éventuelle démission d’Emmanuelle Macron.

Écartée (à mon grand regret!)  l’hypothèse de la divine surprise de la démission de l’acteur Macron, ayant enfin admis qu’il est mauvais à tous points de vue, il faut donc bien se mettre dans la tête que, pour le futur immédiat, nous sommes pris au piège de la Ve République : normalement, pour marquer une inflexion en matière de politique publique, c’est le Premier Ministre qui est remercié ou qui part, comme ce fut le cas par exemple en 1976 lors du départ de J. Chirac remplacé par R. Barre, ou lors du remplacement de P. Mauroy par L. Fabius en 1984. Dans le cas présent, c’est le Président lui-même qui incarne toute la ligne suivie depuis 2017. C’est lui et lui seul qui a décidé de transformer une victoire par défaut contre Marine Le Pen en un supposé blanc-seing enthousiaste de la majorité du peuple français pour son programme – comme ses partisans l’ont rappelé ad nauseam de manière mécanique à chaque protestation rencontrée depuis 2017.  C’est lui seul qui a décidé d’en profiter pour faire sa prétendue « Révolution » avec une base sociale et politique des plus réduite (au mieux 20% de l’électorat) pour l’approuver. Un départ du Premier Ministre ne changerait donc pas grand chose.

Et, puis, quel serait alors le nouveau Premier Ministre qui pourrait mettre sous tutelle ce Président obsolète avant l’âge, tout en changeant (un peu) de ligne en allant vers le social, l’écologie, le protectionnisme ? Rions un peu : Nicolas Hulot (faisant comme première mesure expulser le lobbyiste des chasseurs des couloirs des  palais de la République)?  Manuel Valls (lui pardonnant d’avoir trahi Hollande plus vite que lui)? Ségolène Royal (revenant sur ses déclarations assassines des derniers mois, car « Souvent femme varie… « )? Laurent Berger (encore une fois prêt à tout avaliser en faisant mine de s’opposer)? François Bayrou (lui pardonnant le coup de pied de l’âne de la probité de l’été 2017)? Stanislas Guérini (le charisme incarné)? Qui d’autre? F. De Rugy (la revanche de l’amateur de homard)? F. Hollande (l’hypothèse la plus drôle sans doute que j’ai trouvée)?   Je préfère encore garder Édouard Philippe. Une vraie droite vaut mille fois mieux qu’une simili-gauche.

Et j’ajoute pour l’éventuel idiot qui m’aurait lu jusqu’ici – désolé des banalités ici énoncées – : ce qui veut dire au final que, si l’on veut changer vraiment de politiques publiques, il ne suffira pas de protester, agir, manifester, contre ce pouvoir – utile bien sûr! indispensable même!-, mais qu’il faudra se débarrasser du personnage Macron et de ce qu’il synthétise. Rien de vraiment concret en matière de réorientation radicale des politiques publiques ne se fera en effet avant son départ du pouvoir. De ce point de vue, tous les manifestes d’intellectuels qui ne se donnent pas les moyens d’une action concrète pour mettre Macron dehors en 2022 me paraissent parfaitement inutiles. Imaginer le monde d’après, c’est bien, le faire advenir, c’est mieux. Dans un pays de démocratie représentative, cela passe par la voie électorale, par l’horizon 2022 donc. Sauf surprise.

Finalement Larcher…

 

 

 

 

 

 

Pierre Charbonnier, Abondance et liberté. Une histoire environnementale des idées politiques.

Il y a des livres dont la lecture s’inscrit immédiatement dans son histoire personnelle pour le lecteur. J’ai en effet lu l’ouvrage du philosophe Pierre Charbonnier, Abondance et liberté. Une histoire environnementale des idées politiques (Paris : La Découverte, 2020) dans les semaines mêmes qui ont précédé le « grand confinement » que nous sommes en train de vivre. Je ne trouve cependant que maintenant le temps d’y revenir. Or il se trouve que la question de la temporalité de ce que nous sommes en train de vivre – celle d’une accélération  du temps et des événements – s’inscrivait par avance dans le livre lui-même. Son introduction commence en effet par cette phrase: « Durant le temps nécessaire à l’écriture de ce livre, le site américain de Mauna Lao, à Hawaii, indique que la concentration de CO2 atmosphérique a franchi la barre des 400, puis des 410 ppm. » (p.5) Après avoir listé toute une série de changements récents et profonds (écologiques, politiques, sociaux), il souligne : « Cinq ans suffissent donc à enregistrer des mutations capitales. Cinq ans suffisent à regarder un passé pourtant proche comme un univers totalement différent de celui dans lequel on évolue désormais, et vers lequel on ne reviendra jamais. La rapidité de ces évolutions nous laisse aussi devant une question plus sombre: où en serons-nous lorsque cinq ans de plus se seront écoulés? » (p.7) Au regard des jours que nous vivons, on pourrait presque trouver à ces quelques phrases une tonalité prophétique, qualification qui aura sans doute le don d’agacer le dit philosophe s’il tombe sur mon compte-rendu tant il se veut d’un rationalisme sans failles, mais qui pourrait être aussi un hommage à sa capacité à inscrire son propos dans son temps, dans notre temps de mutations rapides.

Cet exorde sur le temps qui s’accélère et défie la temporalité dont a pourtant besoin une pensée philosophique pour se construire s’explique aisément par l’objectif premier de l’ouvrage. L’auteur se propose en effet de relire l’histoire de la philosophie politique (occidentale) à l’aune de cette nouvelle condition historique, que l’on peut résumer par le terme d' »anthropocène ». Il s’agit largement d’y trouver la source de nos maux présents (réchauffement climatique, écroulement de la biodiversité, etc.), mais aussi, en étant ainsi revenu à la source, de dégager des perspectives pour en sortir, de renouer avec une pensée critique capable d’aider chacun à s’orienter politiquement. P. Charbonnier ne veut en effet  à aucun prix s’inscrire dans une vision de l’avenir où tout serait déjà perdu, et l’on comprend vite qu’il n’apprécie, ni les collapsologues, ni les partisans intéressés du business as usual till the end, ces deux groupes si opposés par ailleurs  formant un étau bien digne de désespérer celui qui croit encore en l’humanité (p. 409).

L’exercice consiste alors à relire toute la philosophie occidentale depuis le XVIIe siècle pour montrer à quel point elle a été aveugle aux conditions mêmes de sa réussite à donner un sens à ce qui arrivait à l’Occident, à savoir le triomphe conjoint de la liberté et de l’abondance. « Le socle écologique des controverses politiques était souvent implicite, comme quelque chose qui obsède la pensée sans pour autant être formulé. » (Conclusion, p. 423) Cette histoire d’une cécité, oserai-je dire, prend de très nombreuses pages (correspondant aux chapitres 1 à 8, p. 15-314). Fort bien écrites parfois, elles témoignent de l’enracinement de l’auteur dans la connaissance des textes et de leurs interprétations. Mais, pour résumer l’idée centrale de ces huit premiers chapitres, l’erreur fondatrice serait la suivante: le libéralisme classique, politique et économique, s’élabore au XVIIe et au XVIIIe siècles dans la visée de rendre à la fois plus libre, plus autonome et plus productive une société particulière, sur un territoire donné, avec des ressources agraires par définition limitées. Les sociétés européennes qui adoptent cette doctrine libérale les premières (Royaume-Uni, Pays-Bas, France) connaissent effectivement le succès économique, mais ce dernier s’explique surtout au départ par l’aventure coloniale qu’elles connaissent au même moment. Elles croient bénéficier  de leur meilleure organisation (« croissance intensive ») qui permet d’allier liberté et abondance, mais profitent surtout de leur prise de possession coloniale de vastes parties du globe (« croissance extensive »).

Puis, rebelote, au XIXe siècle, ces mêmes sociétés connaissent effectivement à la fois la « Révolution industrielle », la libéralisation politique et quelques décennies plus tard un début de solution de la « Question sociale », mais elles sont aveugles au double Deus ex machina, qui permet ce nouveau succès : la poursuite de la colonisation, directe ou indirecte, et l’exploitation d’une énergie fossile, le charbon. Et, re-rebelote, lors de la « Grande Accélération », d’après 1945, où croissance forte, État-providence et consensus social reposent en fait la manne énergétique représentée par le pétrole, manne qui, contrairement au charbon encore perçue par certains auteurs du XIXe siècle comme la source de tous ces bouleversements positifs en terme de liberté et d’abondance, finit par être complètement oubliée par un philosophe critique comme Herbert Marcuse, pris par P. Charbonnier comme exemple de cette cécité, en dépit même de sa critique radicale du capitalisme tardif, au moment même où le pétrole remplace le charbon comme énergie dominante en Occident (p.297-305).

La démonstration de Pierre Charbonnier est sur tous ces points difficilement réfutable: aucun des auteurs, en particulier les classiques (J. Locke ou A. Smith en particulier), n’avait pu imaginer une société et une économie aux succès, justifiés par leurs idées, mais fondés en réalité sur l’exploitation coloniale et sur la divine surprise de l’énergie fossile. Pourtant, ce sont tous ces auteurs qui seront à la source de la légitimité politique de nos sociétés dites développées, ou que  les diverses pensées critiques des deux derniers siècles prendront pour cible sans jamais réussir à dépasser fondamentalement l’erreur de perception qu’ils ont permis.  Pour ce qui concerne le rôle (réel comme peuvent le montrer les historiens, mais dénié ou ignoré par les philosophes d’alors) de la colonisation et des échanges internationaux (inégaux) dans le succès des sociétés libérales et riches de l’Europe de l’ouest, selon P. Charbonnier, seul le philosophe allemand Johann G. Fichte aurait perçu et critiqué le tour de passe-passe libéral dans son livre de 1800, L’Etat commercial fermé. Ce dernier pose en effet que, pour qu’une société soit vraiment autonome et juste sur son territoire, il faut qu’elle ne fasse appel à aucune extériorité pour lui éviter de faire ainsi recours à la violence ou à l’injustice dans l’acquisition de biens qui lui seraient utiles. « Son élaboration théorique met ainsi les États européens face à leur constitution invisible, à leur incapacité à se tenir au régime de la loi, qu’ils affirment pourtant si haut: la question spatiale n’est que la manifestation tangible d’un inachèvement de l’idéal juridique, dont la nécessaire clôture géographique est immédiatement relativisée par l’ouverture commerciale. »(p. 124) P. Charbonnier acclimate dans son propos le concept d’exaptation (p. 131-133) pour  résumer l’une de ses idées essentielles présentée dans son texte sous forme d’une question rhétorique : « (…) la théorie libérale classique n’est-elle pas la théorie d’une pratique devenue obsolète au cours du XIXe siècle? » (p.132)

Le XIXe et le XXe siècle ne vont donc pas arriver à se sortir vraiment de cette illusion première. P. Charbonnier parle à ce sujet de projet d’« autonomie-extraction ». Les sociétés veulent se définir comme autonomes de toute détermination, de toute limite pré-imposée par autre chose que la libre volonté collective, mais, en réalité, cette autonomie suppose d’oublier les interdépendances avec les ressources, les milieux, les espaces, situés de fait en dehors de ces mêmes sociétés.  P. Charbonnier montre ainsi que la pensée socialiste, même si elle intègre des éléments oubliés par les libéraux, comme le travail concret, ne fait guère pas vraiment mieux qu’eux de ce point de vue, si l’on raisonne toujours en terme de cécité vis-à-vis des déterminations dont les sociétés industrielles profitent. Comme P. Charbonnier  se fait un obligation de faire l’histoire de toutes ces cécités, le lecteur finit tout de même par s’ennuyer un peu à voir défiler tous ces grands auteurs qui, certes effectivement, n’ont pas posé les questions telles qu’il aurait peut-être fallu les poser. Le seul penseur un peu clairvoyant, vu de 2020, n’est autre que l’économiste William Stanley Jevons. Dans The Coal Question, livre paru en 1865, il voit bien que le succès du Royaume-Uni tient tout entier dans ses ressources exceptionnelles en charbon, mais que ces dernières ne sont pas infinies et qu’il faut donc se poser la question de la suite (p. 142-150). En fait, dans les trois quarts de son ouvrage, P. Charbonnier produit donc largement l’inverse du travail d’un autre philosophe contemporain Serge Audier. Ce dernier, dans ses deux imposants ouvrages sur les prodromes de la pensée écologique en Occident (La société écologique et ses ennemis, 2017, L’âge productiviste, 2019, tous deux parus à la Découverte, le même éditeur que celui de l’ouvrage de P. Charbonnier), montre à quel point des auteurs, qu’ils soient marginaux ou bien connus mais peu écoutés sur ce point de leur œuvre, ont pensé les difficultés nouvelles crées par la multiplication de la puissance d’agir de l’homme sur son environnement depuis le début du XIXe siècle. Il dément ainsi l’idée que la pensée écologique n’apparaitrait que dans les années 1970. Elle fut présente dès l’exorde de la Révolution industrielle, mais toujours ignorée, récupérée ou minimisée. P. Charbonnier travaille à l’inverse : il prend des auteurs importants en leur temps, soit qu’ils soient des auteurs conservateurs de l’existant d’alors ou qu’ils en soient des critiques acerbes, et il montre qu’ils n’arrivent jamais à toucher complètement cette question, qu’ils restent prisonniers (volontaires?) d’une vision qui ignore toutes les ressources prises à l’extérieur de leur société idéale pour y assurer conjointement la liberté et l’abondance .

Je dois avouer préférer très nettement l’approche de S. Audier. Cette dernière possède l’avantage de montrer que, sur le plan du discours au moins, des possibilités autres que celles qui ont été empruntées par nos sociétés étaient ouvertes. Certes, elles ne l’ont pas été, et, d’ailleurs, S. Audier explique aussi pourquoi l’insuccès fut au rendez-vous, mais, tout de même, si ces minoritaires avaient été pris au mot et s’ils avaient conquis les esprits, nous n’en serions sans doute peut-être pas là où nous en sommes arrivés.

Si le livre de P. Charbonnier se contentait donc de faire une longue histoire des cécités de tous les penseurs occidentaux depuis quatre siècles qui nous ont mené à la situation actuelle de l‘ »anthropocène », il n’aurait finalement guère d’intérêt, sauf à montrer que tout cela ne fut pas à l’honneur de la clairvoyance de la philosophie politique du passé.  Fermez le ban. Heureusement, les trois derniers chapitres (9. Risques et limites, 10. La fin de l’exception moderne et l’écologie politique, et 11 L’autoprotection de la terre)  réveillent le lecteur, assommé jusque là par de trop longues – et il faut bien le dire quoique bien tournées presque pédantesques digressions sur Proudhon, Marx, Guizot, Durkheim, Veblen et tutti quanti. Ces trois chapitres essayent de se mettre en effet dans les pas de Karl Polanyi. Cet auteur est connu pour avoir décrit le mouvement de désencastrement et de réencastrement de l’économie dans la société. La révolution libérale du XVIII-XIXe siècle selon Polanyi, c’est l’économie qui devient autonome de la société, au point de commencer à la détruire, et, inversement, le socialisme du XIX-XXe siècle, c’est le réencastrement de l’économie dans cette dernière, qui préserve toutefois la liberté, contrairement au contre-mouvement fasciste, qui annihile la liberté au passage. Or, comme le montre de manière plutôt convaincante P. Charbonnier, avant de pouvoir mettre en œuvre ce réencastrement, encore faut-il que l’idée même de  société existe – ou pas. Car, comme le répétait comme un mantra de Margaret Thatcher, « There is no such thing as society ». Et bien sûr les socialistes, qu’elle entendait éradiquer jusqu’au dernier,  avaient dit depuis plus d’un siècle qu’au contraire, la société existait bel et bien, et qu’il s’agissait de lui donner des droits contre la prédation capitaliste.

Du coup, ce que P. Charbonnier recherche dans les trois derniers chapitres, c’est ce qui fut l’équivalent de la « société » pour le socialisme du XIXe et du XXe siècle, soit un sujet historique capable de se constituer, de s’opposer à ce qui nous arrive et enfin de se sauver. L’idée s’avère fort séduisante que cette ouverture que le philosophe entrevoit vers un sujet possible, encore à  décrire et à nommer, car elle permet d’y intégrer aussi des êtres non-humains qui ne sont pas aujourd’hui compris dans l’idée de société, et de dépasser complètement le productivisme liée au naturalisme. « L’autonomie politique des peuples se joue, se jouera, dans une réponse aux affordances de la terre susceptibles de contourner le mode de relation productif qui domine le naturalisme depuis au moins la révolution industrielle, dans un abandon du régime de souveraineté fondé sur l’ubiquité et dans la libération d’un sujet collectif critique qui ne répond pas à la définition traditionnelle de la société qui implique son opposition à la nature. » (p.390)   En s’appuyant ainsi  beaucoup sur les pensées post-coloniales, sur toute la mise en question du naturalisme comme mode exclusif de saisie du réel, sur les luttes des subalternes,  il essaye donc de reconstituer toutes les pièces d’un « contre-mouvement » à la Polanyi pour notre temps, qui se situerait dans la filiation du socialisme, tout en dépassant ses impasses. « En voulant freiner la tendance libérale consistant à déléguer au marché la responsabilité d’organiser les rapports aux ressources et au territoire, le socialisme a fait des relations collectives au monde un enjeu politique. Et c’est son legs principal à une époque marquée par les mutations écologiques majeures. Au delà de ses échecs, et en particulier de ses échecs sur le plan environnemental, le socialisme a laissé un héritage qui ne trouve aucun équivalent dans la mémoire de la pensée politique. Et c’est en ce sens que le contre-mouvement suscité aujourd’hui par le changement climatique se situe dans cette tradition: il remet en scène, dans des termes et dans un contexte entièrement nouveau, la capacité collective à identifier une menace, à définir le sujet collectif qui se lève contre elle, et à faire de cette mise à l’épreuve l’occasion d’une reformulation de l’idéal de liberté des égaux. » (p. 395) P. Charbonnier ajoute quelques lignes plus loin : « C’est en ce sens que l’écologie politique reste un avatar de la modernité: elle suppose une autocritique et une correction de la réflexivité politique, une transformation volontaire des moyens par lesquels le collectif se prend en charge – et, pas, surtout pas, une soumission à des normes externes, qu’elles soient « naturelles » ou théologiques. » (p. 396)

Ces quelques lignes aident à comprendre que P. Charbonnier ne se conçoit pas lui-même sans adversaires au sein même du camp des possibles de l’écologie politique. Il réfute en fait toute idée de limitation « réelle » – au double sens d’un réel physico-chimique qui échapperait à toute médiation collective des êtres humains, ou du réel de règles générales de fonctionnement des sociétés humaines . C’est son côté logiquement anti-malthusien, un peu anti-Jevons, voire un peu anti-Club de Rome. Il n’apprécie guère non plus les partisans d’une Mère Nature apte à se venger de nos excès et nous demandant désormais de nous mieux nous tenir au grand banquet de la Nature. Il ne doit guère apprécier l’écologie profonde, ni l’Encyclique « Laudato Si’ « , ni toute forme d’autorité transcendante. Son désintérêt pour l’histoire de tous ceux qui ont dit et pensé l’importance de la Nature en elle-même, qui transparait à quelques reprises dans son ouvrage, se comprend alors aisément. Sa gentille moquerie à l’égard de ceux qui pensent que sortir du « naturalisme » pour retrouver l’« animisme » va nous sortir d’affaire se justifie aussi ainsi (p.372).

Du coup, il me semble percevoir dans tout cet ouvrage une contradiction, ou tout au moins un pari. Il nous démontre d’abord par a+b que toute la pensée occidentale moderne de la liberté depuis le XVIIe siècle, versions socialistes comprises, nous a mené à ce désastre – ou tout au moins ne l’a pas empêché, pensées critiques comprises -, il nous dit ensuite, fort justement, que « la transformation de nos idées politiques doit être d’une magnitude au moins égale à celle de la transformation géo-écologique que constitue le changement climatique » (p. 403, en italique dans l’original), et il conclut pourtant qu’il faut sauver les idées d’égalité, de liberté et d’autonomie de la société  (ou de quelque chose à inventer encore sur un registre similaire). Il veut en effet, dit-il, réinventer « l’ambition démocratique hors du socle de l’abondance » (p. 417) Et, ai-je envie de dire, et si c’était pour le coup impossible! Et, si P. Charbonnier nous présentait sa version, certes aux intentions noblement démocratiques, du « tout changer pour que rien ne change »?

Tout d’abord, je me permettrais de souligner que, rhétoriquement, la formulation du problème posé par la poursuite des idéaux modernes de liberté et d’autonomie dans un monde où l’abondance ne sera peut-être plus au rendez-vous, tout en posant dans un même mouvement les penseurs de ces mêmes idéaux à la source de nos ennuis,  ne risque guère de séduire grand monde. En effet, face à une difficulté inédite liée à notre propre héritage intellectuel, n’est-il pas  plus raisonnable alors de tout repenser, de sortir complètement du monde intellectuel précédent? Ou bien ne vaut-il pas mieux, pour sauver notre glorieux passé, s’empresser de retrouver l’embranchement où l’erreur a été commise pour repartir de là? Je me permettrais d’esquisser une comparaison avec l’Encyclique ‘Laudato Si’ du Pape François (Loué sois-tu, Laudato Si’. Sur la sauvegarde de la maison commune, Paris : Bayard/Cerf/Mame, 2015) . Dans ce texte, le Pape François prend bien soin dans le deuxième chapitre, L’évangile de la création, de récuser l’accusation lancée contre le christianisme d’être la source du mauvais usage du monde que nous constatons. « S’il est vrai que, parfois, nous les chrétiens nous avons mal interprété les Écritures, nous devons rejeter aujourd’hui avec force que, du fait d’avoir été créés à l’image de Dieu et de la mission de dominer la terre, découle pour nous une domination absolue sur les autres créatures. » (p.59) Bien sûr, il est facile d’y voir un artifice pour sauver la doctrine chrétienne de ses responsabilités qui ne convaincra au final que les croyants, mais il reste que, du point de vue de la défense et illustration de sa thèse d’un sauvetage des idéaux de la modernité et du socialisme, P. Charbonnier me parait être un bien piètre stratège au regard de la subtilité du jésuite devenu Pape.

(En passant, je me permets aussi de signaler que P. Charbonnier réduit d’un coup à l’insignifiance toute pensée critique de la modernité libérale qui ne soit pas socialiste [cf. sa formule déjà citée, « le socialisme a laissé un héritage qui ne trouve aucun équivalent dans la mémoire de la pensée politique »]. C’est, pour le moins, rapide, très rapide. Je ne me permettrais pas d’enseigner cela à mes étudiants.)

Ensuite, seconde critique, j’ai été frappé par la tendance de P. Charbonnier à passer sous silence un autre grand épisode où la liberté des égaux eut une base matérielle et où elle eut une traduction philosophique, à savoir la période athénienne classique. La démocratie athénienne des hommes libres reposait in fine sur l’existence des esclaves, des étrangers et des femmes qui leur donnait le loisir de palabrer sur les affaires de la Cité. Que quelqu’un doive apporter les ressources en temps, doive payer l’addition, pour permettre aux autres d’être libres et autonomes n’est donc pas une idée très novatrice, et d’ailleurs à ce compte-là, toute la démonstration de P. Charbonnier sur la base matérialiste déniée des idées politiques depuis le XVIIe siècle me parait par bien des côtés très classique. Les libres citoyens des Cités grecques ne connaissaient certes pas l’autonomie-extraction (charbonnière et pétrolière), mais ils profitaient de ce qu’on pourrait appeler l’autonomie-esclavagisme (et déjà de l’apport de colonies). Cet oubli fait d’ailleurs proférer à P. Charbonnier une énorme bêtise quand il critique H. Marcuse : « Marcuse, lui, fait reposer sa réflexion sur une répartition sévère des activités entre une sphère déterminées par les besoins, dont il s’agit de s’affranchir, et une sphère ouverte aux possibilités esthétiques et ludiques. Soyons clairs : aucune autre société que le capitalisme industriel avancé n’a jamais rendu possible (ou disons, envisageable) une telle définition de la liberté. » (p. 304) P. Charbonnier n’aurait-il donc jamais entendu parler de cette dichotomie entre l’otium et le negotium qui, parait-il, faisait partie de l’idéologie des élites antiques?  Et après tout, qu’est-ce que Marcuse, et un siècle avant lui Marx, réinjectent dans le discours critique philosophique, sinon justement cette idée que l’être humain en général, et pas seulement, la petite élite des possédants ou des élus, a un droit à l’otium? Au libre usage de leurs facultés? A la liberté en ce sens-là? Et  le fameux droit à la paresse de Paul Lafarge, qu’est-il, sinon une vulgarisation de cette idée? Je pourrais presque écrire, comme dans une mauvaise dissertation, « de tous temps », dans toutes les sociétés de grande taille, certains ont pu être libres et autonomes grâce aux ressources des autres (esclaves, étrangers, serfs, femmes, colonies, etc.). Or, effectivement, d’abord grâce au colonialisme, et ensuite grâce à l’abondance énergétique, nos sociétés ont pu depuis le XIXe siècle élargir les possibilités d’action d’individus de plus en plus nombreux, leur liberté au sens subjectif. Sans cette abondance énergétique fossile, qui, par ailleurs, nous tue et nous tuera littéralement par ses effets destructeurs sur le climat, il est vraiment à parier que nous retomberons dans la situation précédente: une minorité, libre et autonome, vivra plutôt bien, les autres bosseront et crèveront, des penseurs justifieront. En même temps,  P. Charbonnier est conscient de cet aspect, car il décrit bien le raidissement des élites néo-libérales (p.397-400), qui traduit bien cette tendance lourde dans le comportement des élites.  De fait, je ne vois à l’horizon aucune espérance d’une refondation néo-socialiste telle que l’envisage P. Charbonnier , car, justement, vu sur le fond colonial, pétrolier et charbonnier qu’il propose, l’histoire du socialisme montre que les élites n’ont cédé du terrain aux classes inférieures que si cela ne leur coûte pas trop en terme de niveau de vie. C’est cela le miracle de l’abondance due aux énergies fossiles et au colonialisme, cela permet aux élites de céder sans trop maugréer aux revendications populaires dans leur propre société, sinon, suivant leur habitude, elles font donner la garde et tirent dans le tas, et jusqu’à récemment, dans l’histoire humaine, cela leur a plutôt en moyenne bien réussi. Déjà Machiavel dans son Discours sur les décades de Tite-Live remarquait que, si la plèbe de Rome avait obtenu sa liberté du Sénat, c’est parce que l’expansion impériale permettait de faire payer à d’autres qu’aux élites sénatoriales l’addition de leurs largesses envers cette dernière.

Enfin, troisième point de critique, les propositions de P. Charbonnier manquent quelque peu paradoxalement de s’affronter à l’exceptionnalité du moment « anthropocène ». Est-ce que justement, comme il le dit lui-même, il ne faudrait pas mettre en avant des idées radicalement nouvelles?

La première, qu’il rejette à travers son mépris affiché pour les collapsologues, est que nous pourrions vivre vraiment le temps de la fin. Personnellement, quand je vois des spécialistes du climat évoquer de plus en plus sérieusement l’hypothèse de la « Hot House Earth », soit un basculement rapide et irréversible vers un climat de la terre radicalement différent où l’on grille tous littéralement, je me dis que la tâche de la philosophie politique devient démesurée: quel devoir-être peut-on encore penser dans une telle situation? La survie de l’espèce? Le retour de la « Liberté des Anciens », comme aurait dit Benjamin Constant, soit le primat du groupe sur l’individu? Et même si nous échappons à cette perspective proprement effrayante, ne devrait-on pas justement admettre que les contraintes et les limites existent? En effet, ce qui parait étonnant dans le projet de P. Charbonnier, c’est cette réaffirmation d’une autonomie de la collectivité humaine, contre des « normes externes », mais n’est-ce pas là justement le problème? La démesure. Et il n’est pas besoin d’être moraliste vieux jeu un peu catho pour la dénoncer, il suffit à ce stade de croire vraiment ce que les scientifiques ont à nous dire.

La deuxième, plus politique que la précédente remarque, sans doute liée à mon pessimisme foncier, est la nature de ce sujet dont P. Charbonnier évoque la naissance. Comme la citation que j’ai fait de lui plus haut, P. Charbonnier pense visiblement à une construction par la base de ce sujet. Il parle ainsi de « peuples », s’appuyant largement ici sur les luttes en cours dans l’ancien Tiers Monde en matière écologique. Or je me demande si l’anthropocène n’appelle pas exactement l’inverse, à savoir un véritable  État mondial. Pour donner un exemple simple, plutôt que d’avoir une multiplication de luttes locales contre l’exploitation des gaz de schistes ou les sables bitumineux, ne vaudrait-il pas mieux, dans l’idéal, un État mondial qui interdit purement et simplement ce genre de forages pour trouver du pétrole, et qui soit capable d’imposer à tous, y compris par la violence contre les récalcitrants, cette interdiction. Je sais bien combien la tradition philosophique libérale se déclare hostile à cette idée d’un véritable État mondial, et combien elle préfère des versions plus souples de l’ordre international qui respectent les peuples, les nations, les communautés. Il est certain que, dans le cadre d’un État mondial, les dissidents n’auraient guère plus le choix que de disparaître, ne pouvant pas émigrer sur une autre planète. Toutefois, si l’on suit la filiation socialiste à la Polanyi que nous propose P. Charbonnier pour la politique à venir, ce n’est pas complètement contradictoire : après tout, les luttes décentralisées du prolétariat du XIXe siècle aboutissent in fine aux États providence du milieu du XXe siècle. Nous sommes peut-être si loin du but que nous ne pouvons mêmes pas envisager pour l’instant cet État mondial écologique et social comme résultat – d’autant plus que les négociations interétatiques dans le cadre de l’ONU ont donné depuis qu’elles existent des résultats totalement piteux et qu’en plus, les acteurs privés les plus mondialisés, les multinationales, constituent justement les acteurs principaux des désordres écologiques mondiaux. Il est vrai aussi qu’un véritable État mondial ne pourrait sans doute s’établir que par le force, et qu’en l’état de nos armements, cela résoudrait effectivement les problèmes posés par l’existence d’une civilisation humaine industrielle sur la planète Terre.

Au total, le livre de P. Charbonnier, qui rebutera sans doute certains lecteurs par son style parfois trop relevé et par ses longueurs, est une lecture qui en vaut tout de même la peine, ne serait-ce par l’hommage rendu à Karl Polanyi. Il n’est certes pas parfait, il est même très irritant par moments, mais il possède le mérite de vouloir vraiment penser la situation contemporaine, d’être de son temps. A le reparcourir en pleine pandémie, on se dit qu’il semble devoir bien vieillir.