Dominique Reynié (dir.), Où va la démocratie?

img20171120_21250069Dominique Reynié, directeur de la Fondapol (Fondation pour l’innovation politique), a souhaité financer un  sondage d’opinion transnational sur la perception de la démocratie dans les pays européens et aux États-Unis. Les résultats de cette enquête, réalisée à l’hiver 2017 par la société IPSOS, portant sur 26 pays, utilisant au total 23 langues, et ayant interrogé 22041 personnes au total, sont publiés dans un ouvrage collectif qu’il a dirigé, intitulé Où va la démocratie? Une enquête internationale de la Fondation pour l’innovation politique (Paris : Plon, 2017).

C’est un ouvrage au premier abord un peu étonnant pour le lecteur ordinaire de science politique. En effet, cet ouvrage se trouve être largement illustré (par des photos à la forte teneur symbolique, souvent double page, issues de l’Agence Reuters surtout, créditée p.5), un peu comme un news magazine – les publicités en moins -, et il a été imprimé sur un papier glacé étonnamment épais (par Galaxy Imprimeurs, p.5, qui n’a pas l’air d’être un imprimeur très préoccupé de développement durable), ce qui induit un poids de l’ouvrage plutôt gênant à la lecture. Ces deux aspects – photos souvent pleine page et papier glacé ultra-épais  – n’apportent pas en fait grand chose au lecteur que je suis. Peut-être témoignent-ils de l’intention de voir largement circuler cet ouvrage dans un contexte de prêt en bibliothèque, et peut-être permettront-ils aux historiens de l’avenir de savoir comment on illustrait les choses à notre époque pour parler d’Europe. Car, en fait, l’ouvrage – même s’il traite des États-Unis – parle surtout d’Europe (hors Russie, mais avec la Suisse et la Norvège), comme le signale sans ambiguïté l’image choisie pour sa couverture. On notera ainsi que, parmi les pays choisis pour réaliser l’enquête, ne figure pas le Japon, pourtant un pays démocratique digne d’intérêt dans ses évolutions – malgré la proximité idéologique, l’approche n’est décidément pas ici celle de la « Trilatérale » des années 1970, où des chercheurs engagés (à droite) se préoccupaient de l’avenir de la démocratie libérale face à la menace communiste interne et externe. De fait, ni Dominique Reynié, ni celui/celle qui a rédigé la notice de présentation de l’enquête (p. 21-22), n’ont souhaité replacer cette enquête transnationale dans le contexte des nombreuses enquêtes comparatives désormais disponibles (dont bien sûr les inévitables Eurobaromètres pour le cas européen, voir pour un panorama, le manuel d’A. Chenu et L. Lesnard, La France dans les comparaisons internationales. Guide d’accès aux grandes enquêtes statistiques en sciences sociales, Paris : PFSNP, 2011), et, du coup, le lecteur ne sait pas bien quelle est la valeur ajoutée d’une telle enquête par rapport à ce qui existe déjà. Les 36 questions du questionnaire donné en annexe (p. 307-314) ne m’ont pas paru d’une folle originalité, et je reste aussi un peu dubitatif sur la réduction de la taille de l’échantillon de 1000 à 600 ou 500 personnes pour les petits pays selon leur poids démographique (indiqué p. 21), ce qui implique une augmentation de la marge d’erreur. Mais, bon, n’ergotons pas, au moins les tableaux croisés de base sont disponibles sur le site internet de la Fondapol.

Sur le fond, l’ouvrage regroupe des textes généralement courts d’auteurs plus ou moins connus en science politique (du professeur ou chercheur émérite au mastérisant, cf. p. 25, Présentation des auteurs, qui traitent, soit d’un sujet (le rapport au vote, le terrorisme, les jeunes, la sécurité, l’Islam, etc.), soit d’une aire géographique ou d’un pays (l’Europe de l’est, l’Italie, les Pays-Bas, le Royaume-Uni, l’Allemagne, etc.). Le tableau dressé de l’état de la démocratie en Europe et aux États-Unis s’avère pour le moins nuancé, et, au final, un peu éclaté. En effet, à lire ce livre d’un point de vue européen, on ne peut que constater encore une fois les énormes différences internes à l’Europe sur de très nombreux sujets. Par exemple, sur un fond partagé d’inquiétude sur l’Islam (D. Reynié, L’Islam est considéré comme une menace dans le monde démocratique, p. 215-217), les différences s’avèrent frappantes, surtout avec la poussée d’inquiétude bien visible dans les chiffres ici donnés pour les anciens pays de l’Est. De même, on constate une différentiation croissante de la perception de la démocratie en Europe en fonction des performances nationales en  matière de gestion publique (par exemple, voir le texte de Bruno Cautrès, La préférence pour un homme fort à la tête de l’État, p. 103-111). Au total, l’alarmisme raisonné et raisonnable de Dominique Reynié (qu’on trouvera aussi dans les textes de ce dernier, Introduction : l’hypothèse d’un dépérissement démocratique, p. 21-24, et La dépendance de la démocratie à l’égard du progrès, p. 293-296), partagé par tous les auteurs, informe  la tonalité de l’ouvrage :  il faut certes s’inquiéter (surtout au regard des évolutions dans les jeunes générations (cf. Anne Muxel, L’effritement de la conscience démocratique par le renouvellement des générations, p.43-50), mais il n’y a pas de quoi (trop) paniquer sur le sort de la démocratie représentative (puisque ceux trouvent que ce serait une très bonne idée d’avoir un homme fort à la tête du pays sont très minoritaires parmi les répondants [10%], cf. Aminata Kone, Quel citoyen souhaite un dirigeant autoritaire?, p. 118-122). Inversement, si rien n’est (encore) perdu, il faut se méfier, parce que certains ex-pays de l’est en particulier paraissent vraiment sur une pente glissante (cf. Jacques Rupnik, Le désenchantement démocratique en Europe centrale, p. 127-130, et Corinne Deloy, Fragiles démocraties à l’est, p. 135-141). De ce point de vue, de manière étonnante, les données ici rassemblées tendent à faire des deux pays issus de l’ex-Tchécoslovaquie, connaissant pourtant des succès économiques ces dernières années, parmi les plus prompts  à un virage autoritaire (ou anti-partisan?), et elles constituent d’évidence une bonne préfiguration du résultat des élections tchèques de cet automne 2017. Le graphique p. 141 qui place les pays en croisant « insatisfaction à l’égard du fonctionnement de la démocratie » et « disponibilité pour un gouvernement d’experts » pourrait constituer un bon résumé de l’ouvrage, avec l’opposition qu’il dessine entre l’Europe « heureuse » du nord-ouest (Scandinavie et Europe du nord) et l’Europe « malheureuse » du centre-est et du sud (ex-pays des Empires austro-hongrois et russe et pays méditerranéens). Bref, le moins que l’on puisse dire, c’est que nous sommes bien « unis dans la diversité »… à moins que cela soit désunis dans l’adversité.

Cependant, au total, comme spécialiste de science politique, on trouvera plus dans cet ouvrage collectif des confirmations de ce qui a été déjà écrit bien des fois – par exemple, qu’il y aurait comme un malaise démocratique dans les classes populaires (sous la plume de Corinne Dely et Aminata Kone, Malaise au sein des classes populaires, p. 157-164), What a surprise my Dear! How silly they are! – que de grandes nouveautés. Les différents textes sont en fait d’un format trop court pour se prêter à de longues polémiques. Ils ne comportent pour la plupart aucune notation bibliographique.  Ils me semblent du coup plus là pour informer un débat public à partir d’eux que pour le mener directement – ce qui constitue après tout un choix éditorial pour le coup logique de la part d’une institution créée pour nourrir ce même débat.

Cependant, le plus intéressant dans l’ouvrage, c’est quand il se fait directement politique, au sens de propagandiste. Le texte de Dominique Reynié, Contre le risque populiste : l’Euro… (p. 265-270), explique ainsi que, partout dans la zone Euro, les répondants sont plus attachés à l’existence de ce denier qu’à l’Union européenne elle-même. Il pérore même: « L’euro n’est pas seulement la monnaie unique européenne, il est surtout l’unique objet européen capable de circuler tous les jours, entre les mains de tous (…). L’euro, c’est l’Europe populaire, l’Europe de tous les jours. (…) C’est parce qu’il est une meilleure assurance de la valeur des patrimoines que l’euro est populaire. Et il est bien plus populaire que l’Europe »(p. 265) – citation reprise légèrement modifiée, p. 254, pour commenter une image du Parlement européen (choix iconographique un peu étrange par ailleurs).

D. Reynié souligne que, grâce à l’Euro, « Même les électeurs protestataires ne sont pas prêts à risquer leur patrimoine » (p. 266) – comme l’a montré pour lui l’élection présidentielle française de 2017 par exemple. Plus encore, l’Euro en ce qu’il focalise l’intérêt personnel, égoïste, matérialiste, de chacun sur la permanence de l’Europe permet de la défendre au mieux – comme il conclut son court texte (p. 266).

Toutefois, cet argument m’a paru un peu spécieux, car il ignore ainsi tous les effets de composition liés à l’existence de la zone Euro. Individuellement, je peux certes avoir intérêt à son existence si je réfléchis uniquement en terme d’épargne et de patrimoine, mais, déjà, cela devient un peu plus compliqué si je pense à ma situation comme producteur (salarié, indépendant ou entrepreneur). Et surtout, cette stabilité monétaire apparente que garantit l’Euro est-elle vraiment bonne pour le pays? Si les sondages avaient existé à l’époque, dans les années 1920 et 1930, aussi bien les Britanniques que les Français auraient sans doute été majoritairement très favorables à l’existence de l’étalon-or, probablement même les classes populaires des deux pays sous l’influence de la presse de l’époque. Or, comme tout étudiant en histoire économique le sait bien, c’est justement l’abandon de l’étalon-or par les différents pays qui a permis les réajustements monétaires nécessaires à la relance (partielle) des économies concernées. Je comprends que D. Reynié, un collègue européiste s’il en est, s’accroche à l’Euro comme à une ancre dans la tempête en comptant sur la crainte des individus pour leur épargne et leur revenu, mais cet attachement peut aussi constituer un piège pour l’Europe et la démocratie en Europe. A force de s’accrocher à l’Euro dans sa forme actuelle, les dirigeants modérés que Dominique Reynié apprécie bien sûr, pour en être en France l’un des conseillers institutionnels en tant que directeur de la Fondation pour l’innovation politique,  peuvent aussi aboutir à un désastre économique pour leur nation, qui peut finir par se payer d’un écroulement démocratique. Le fait que, dans ce sondage, il n’ y ait que 45% d’italiens souhaitant conserver l’Euro – ce que note d’ailleurs bien D. Reynié -, montre qu’un raisonnement économique, un peu plus compliqué certes que la seule préservation de l’épargne, commence à s’y faire jour. (Le chiffre est d’autant plus significatif que, rappelons-le, les Italiens sont collectivement parmi les plus gros détenteurs d’épargne du continent.) On ne peut pas imaginer rester éternellement dans un système monétaire aussi dysfonctionnel tel que l’Euro dans sa forme actuelle (en l’absence de politique budgétaire commune/ d’ « union de transfert ») pour une partie au moins des pays qui en sont membres sans qu’à un moment quelque chose de grave ne se passe.

Plus généralement, c’est un peu la faiblesse de ce genre d’ouvrages lié au mainstream contemporain. Ils permettent de bien décrire la situation – tout au moins si l’on croit à l’utilité des sondages -. Une lecture transversale gauchiste de l’ouvrage parait en effet possible, où l’on s’aperçoit que les diverses victimes du capitalisme contemporain (classes populaires, femmes, jeunes, ruraux, habitants des pays périphériques de l’est ou du sud européens) ne sont pas très contentes de l’être au total, et que c’est un peu là où cela pourrait finir par coincer – même si l’attachement à la démocratie comme droit de dire son avis sur la chose publique reste partout presque unanime. Mais un tel ouvrage peut paraitre au total un peu exaspérant par les apories qu’il  implique en n’osant pas remettre en cause certains paramètres qui expliquent les résultats de sondage qu’il enregistre, mais, après tout, est-ce là son rôle?

Il faut donc se contenter d’utiliser cet ouvrage collectif comme une autre source sur l’état présent de l’opinion européenne à propos de la démocratie représentative (et à comparer à ce qui existe déjà bien sûr). Et là, Pronostic réservé, pourrait-on dire.

 

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Deux livres à propos des vaincus de l’anthropocène.

Je suis d’humeur fort morose ces temps-ci. Deux livres, fort différents, que j’ai réussi à finir cet été – celui de Serge Audier, La société écologique et ses ennemis. Pour une histoire alternative de l’émancipation (Paris : La Découverte, 2017) et celui coordonné par Cédric Biagini, David Murray et Pierrre Thiesset, Aux origines de la décroissance. Cinquante penseurs. Paris/Vierzon/Montréal : L’échappée/Le Pas de côté/Ecosociété,  2017) – ont de fait alimenté ma morosité. Ils abordent chacun à leur manière une question qui semble devoir devenir dans les temps à venir de plus en plus évidente: mais pourquoi diable la société occidentale et le reste du monde à sa suite ont-ils choisi une voie de développement économique, social et politique qui nous mène tout droit au désastre écologique, à la fin de notre monde? Pas à la fin du monde sans doute, mais tout de même à beaucoup de désagréments.

Pour tout esprit averti, il va en effet désormais de soi que le changement climatique et tous les autres impacts de la société industrielle  sur la nature (perte de biodiversité, pollutions chimiques, etc.) vont mener, dans un délai désormais inscrit dans une vie d’homme, à une ou plusieurs catastrophes – dont nous avons probablement autant une idée exacte que les Européens éduqués d’avant 1914 pouvaient avoir des formes et des conséquences de l’inévitable guerre à venir qu’ils pressentaient pourtant. (En gros, cela sera cent fois pire et inédit que nos pires appréhensions: l’histoire possède bien plus d’imagination que nous.)  Du coup, il devient urgent de se demander comment on a pu en arriver là. Personne n’aurait donc pensé à avertir l’humanité (occidentale) du désastre qui se profilait? Eh bien non, au contraire, selon ces deux livres, il y a eu en réalité une kyrielle de penseurs qui ont bien vu que quelque chose d’inédit, de fort mal venu, avait commencé avec la Révolution industrielle dans le rapport entre l’homme et la nature – ce que l’on appelle de plus en plus désormais « l’anthropocène » -, et que cela ne pouvait que très mal tourner si on n’y prenait garde. D’un autre point de vue, il n’était bien sûr pas écrit que cela doive mal tourner. Si l’on avait suivi les réflexions et suggestions de ces mêmes nombreux auteurs, l’histoire humaine aurait peut-être pu être autre.

Les deux livres s’inscrivent bien sûr dans des champs très différents. (Et je m’excuse d’avance auprès de S. Audier s’il venait à lire ces quelques lignes de le présenter en telle compagnie si militante.) L’épais livre de Serge Audier restitue en effet le minutieux travail d’un philosophe universitaire. Connu pour ses travaux sur le néo-libéralisme (ou plutôt les néo-libéralismes), le philosophe S. Audier se fait ici historien de toute une série d’auteurs et de courants de pensée qui ont préfiguré depuis le début du XIXème siècle ce qu’il appelle dans son ouvrage la « société écologique » – c’est à dire un concept encore à définir d’harmonisation entre les aspirations à l’émancipation humaine (dans la lignée du XVIIIème siècle) et les contraintes de notre existence dans et par la nature. Comme son titre l’indique d’emblée aux initiés, l’ouvrage s’inscrit dans une polémique savante et politique à la fois. En effet, l’un des buts que s’est fixé Serge Audier est de montrer que l’équivalence établie à fin dépréciative de toute pensée écologique par certains penseurs libéraux – équivalence qui serait en gros « écologie=romantisme=irrationalisme=haine de l’homme=amour de la nature = nazisme = suppression de la liberté » – pour déconsidérer politiquement tout engagement politique en faveur de la nature ou simplement de l’environnement s’avère fausse. Le titre du livre constitue une allusion au livre de Karl Popper, la Société ouverte et ses ennemis, et ce n’est pas là du tout un hasard.  Serge Audier entend en effet démontrer que la plupart de ceux qui ont pensé le rapport homme/nature depuis le XIXème siècle l’ont fait dans une perspective d’émancipation de l’individu et/ou de la société. Ils sont donc, non pas du côté d’une vision hiérarchique et conservatrice du devenir de l’humanité, du côté Platon pour reprendre la dichotomie à la Popper, mais, du bon côté de la force si j’ose dire, du côté de la liberté, de l’égale dignité des êtres, de l’émancipation.  Le livre apparait ainsi comme une  réponse à Luc Ferry et son vieux pamphlet des années 1990, Le Nouvel Ordre écologique.

Cette polémique, qui vise à redonner une dignité de gauche à la pensée de la Nature, m’a paru le point de loin le moins intéressant de l’ouvrage. En effet, il n’aura échappé à personne, sauf peut-être à l’auteur plongé dans trop d’ouvrages philosophiques – qu’il me pardonne cette pointe -, que toutes les forces partisanes qui se sont développés sur la base d’une réflexion écologique depuis les années 1960-70, se sont imperturbablement situées sur la gauche de l’échiquier politique et qu’elles sont entrées en conflit avec les forces nationalistes, conservatrices, réactionnaires, de tous les pays. Sauf à faire du nazisme, le premier grand parti écologique de l’Histoire – dans un grand délire anti-écolo à la Causeur -, il faut admettre que l’écologie, quand elle réussit à se politiser, à peser (un peu) dans un contexte démocratique, se situe toujours à gauche, du côté de l’émancipation individuelle et collective (avec le plus souvent des liens forts avec les luttes des femmes, des minorités sexuelles, etc.). Il suffit pour s’en convaincre de suivre un peu l’actualité mondiale: qui se bat ces jours-ci pour sauver un forêt primitive en Pologne? Contre qui? Comme d’habitude, des écolos (hommes et femmes confondus) contre des conservateurs (catholiques en l’occurrence) grands adorateurs du Dieu Mammon.

En revanche, en dehors de cet effet, si j’ose dire de champ académique/éditorial qui rend pertinent en philosophie politique un débat qui ne fait pas guère de sens en sociologie politique, le livre de Serge Audier constitue un régal de lecture. En effet, au fil de plus de 700 pages,  il renoue les fils épars de toute une tradition de penseurs qui ont bien compris, très tôt, que le rapport de la société industrielle naissante à la Nature était pathologique, peu durable, inégalitaire. La réflexivité/conscience écologique, au sens contemporain du terme, apparait donc avant le milieu du XXème siècle. En réalité, elle marque, certes en filigrane, tout le XIXème siècle, avec souvent chez ces auteurs, un mélange de rationalité (scientifique), d’esthétique, de philosophie et de morale. On va de C. Fourier à J. Stuart Mill, en passant par R. W. Emerson, W. Morris, D. Thoreau, etc.  (Le nombre d’auteurs cités, connus et moins connus, aurait d’ailleurs amplement justifié la présence d’un index.) En exhumant tous ces auteurs, éparpillés dans tout l’Occident d’alors, et aussi leurs nombreux liens d’influence ou de camaraderie, S. Audier montre que la gauche n’était pas condamnée à suivre la voie qu’elle a finalement suivi, à savoir l’acceptation pleine et entière du capitalisme industriel au nom du bonheur même du peuple. La voie prônée par exemple par un William Morris, pour citer l’un des personnages les plus connus de cette histoire, aurait pu être suivie. Les prolétaires en s’émancipant (un peu) auraient pu devenir autre chose que des producteurs (plutôt) aliénés dans leur travail et des consommateurs (vaguement) repus. L’industrialisme du compromis social-démocrate à l’ouest ou du socialisme d’État à l’est des années d’après 1945, dont Raymond Aron décrivait jadis la convergence dans son livre sur la société industrielle, auraient été évitables si l’on avait pris au sérieux les alertes, réflexions, prémonitions, propositions, et aussi savoirs, de toutes ces voix qui ont fini ignorées ou minorées. Il faut bien dire qu’on sort de cette longue et roborative lecture un peu essoré moralement de constater que tant de propos furent tenus – toujours minoritaires certes, comme le précise inlassablement S. Audier au fil des pages – qui surent voir venir les choses et qui en appelèrent à un autre avenir pour l’humanité. Il s’avère assez troublant de constater que tant de possibilités  ont été évoquées en vain.

L’effet plutôt déprimant se trouve être assez similaire à la lecture de l’ouvrage consacrant cinquante notices à ceux que les coordinateurs présentent comme les précurseurs de « la décroissance » – entendue comme un mouvement politique contemporain. Il s’agissait pourtant pour les auteurs de motiver le lecteur à penser et à agir autrement en se dotant d’armes intellectuelles venus d’une pluralité de bons auteurs, mais, là encore, le rappel de tous ces bons esprits qui nous ont prévenu laisse une impression un peu amère. La qualité des notices, souvent parues auparavant dans la revue militante La Décroissance, s’avère par ailleurs parfois très inégale. Pour les personnages du XIXème siècle, on constatera un fort recoupement avec les auteurs étudiés par S. Audier (W. Morris, S. Jevons, J. Ruskin, H. D. Thoreau, etc.). La sélection présentée s’avance ici plus dans le XXème siècle, et elle m’a paru présenter une différence d’ensemble avec l’approche des auteurs par S. Audier : une plus grande présence de la réflexion spirituelle, plus individualiste, avec des personnages comme R. Tagore ou J. C. Powys. Cette différence m’a en effet frappé : S. Audier insiste plus sur l’argumentation de philosophie politique et sociale des auteurs, alors que les auteurs de la mouvance décrite par La Décroissance s’approchent souvent du problème spirituel ou de la motivation ultime de nos actes. En effet, l’un des problèmes centraux de toute proposition d’une autre société que celle du capitalisme doit se préoccuper de la motivation des individus qui feraient vivre cette société. En effet, en résumé, dans le capitalisme, l’individu ordinaire vit pour consommer des biens et des services procurés par le marché, or comment peut-on se déprendre des joies/aliénations de la consommation accrue procurée par le capitalisme des deux derniers siècles? Pour l’instant, en pratique, personne n’a trouvé une solution, adaptée à des masses individus, qui permette de ne pas faire de l’individu un consommateur avide de toujours plus de consommation, sauf à faire appel au système de régulation morale liée à une religion (à la manière des Amish les plus traditionnels). La manière qu’a S. Audier de présenter les précurseurs de la société écologique fait  un peu l’impasse sur cet aspect de la motivation : en gros, pourquoi ne devrait-on pas être un consommateur prêt à tout polluer/détruire sur cette planète tant qu’on peut en retirer un plaisir? Pourquoi l’humanité n’aurait-elle pas le droit d’organiser une belle fête qui aboutirait à sa propre fin? Une vie courte et joyeuse offerte par le capitalisme fossile et extractiviste, comme l’avait prévu l’économiste S. Jevons dès le milieu du XIXème siècle, plutôt qu’une vie longue et sans attrait (?) offerte par la société écologique.

Un tout autre aspect m’a frappé à la lecture de ces deux ouvrages, fort différents comme je l’ai dit, c’est l’incapacité de tous ces auteurs à penser la puissance et la pluralité de l’humanité. Par puissance, j’entends ici le fait que l’humanité (homo sapiens sapiens) est constituée d’une multitude de groupements humains – de taille et d’organisation très différentes – et surtout de puissances d’agir sur les autres groupements très différentes.  Malheureusement, la puissance d’agir d’un groupement sur un autre est depuis un moment déjà très fortement corrélé à la maîtrise de la science, de la technique, et surtout de l’énergie, par chacun. Pour le dire très simplement, les diverses versions de société écologique que tous ces auteurs dessinent sous nos yeux sont séduisantes prises comme organisation possible d’une société pacifiée ou d’un ensemble de sociétés pacifiées, mais elles paraissent d’emblée inadéquates face à la possibilité d’une autre société externe à elle/s plus puissante et hostile. Bref, c’est bien beau de rêver à des sociétés écologiques, comme le fait W. Morris dans son célèbre News from nowhere – qui se ressemblent d’ailleurs souvent par la diminution de la taille des organisations économiques, politiques, sociales qu’elles supposent – quand il existe au dehors des sociétés prédatrices et surtout plus puissantes. Tous ces auteurs semblent perdre de vue dans leur réflexion au passage cet aspect désagréable de la condition humaine – alors même d’ailleurs que beaucoup n’ignoraient pas les ravages des colonisations, de l’esclavagisme, de l’impérialisme des puissants sur les faibles qu’ils combattaient par ailleurs.

En pratique, cela voudrait dire que, si, mettons, un pays se décidait à se passer des énergies fossiles ou des matières premières présentes sur son territoire, il lui faudrait être en mesure de se défendre contre un pays ou une organisation prédatrice décidée à s’en emparer. Cela suppose d’être au même niveau de puissance que l’adversaire, et donc de recourir à beaucoup de science, de technique et d’énergie pour résister. Les anarchistes diraient simplement qu’il faut que les États et leurs prétentions de puissance disparaissent. De nos jours, il faut ajouter au triste tableau, certaines multinationales, dont il serait bien naïf d’ignorer la puissance d’agir pour s’emparer de ressources naturelles au détriment des populations les moins avancées dans la quête de la puissance. Autrement dit, la dynamique de la puissance me parait être indispensable à penser pour envisager de manière réaliste au cours du XXIème ou du XXIIème siècles une « société écologique ». Pour l’heure, les sociétés les plus capitalistes et les plus gourmandes en énergie et matières premières demeurent aussi les plus puissantes – et, franchement, j’ai bien du mal à imaginer comment ce cercle puissance/économie/énergie que la science et la technique entretiennent pourrait être brisé. J’ai bien peur au contraire que l’écart ne cesse de se creuser.

En somme, croiser une vision un tant soit peu réaliste de la politique mondiale contemporaine et une aspiration à « la société écologique » me parait difficile – sauf à imaginer qu’une société écologique particulière découvre un moyen inédit pour subjuguer les autres puissances.(Et je ne crois pas que cela soit la non-violence gandhienne…) Au final, Serge Audier  cherche les raisons de l’échec de tous ces penseurs à influencer la réalité historique (ce qui devrait être le thème d’autres ouvrages qu’il est en train d’écrire). A le lire, le poids du capitalisme consumériste  – aussi bien dans les structures que dans les mentalités qu’elles forment – vient tout de suite à l’esprit. J’y ajouterai volontiers l’oubli par tous ces bons auteurs de la volonté de puissance des États, des peuples, des élites.

Et comment sortir de la volonté de puissance? Vaste question, comme dirait le dernier héros en date de l’Histoire de France.  Morosité, morosité, vous dis-je.

 

 

Macron, déjà la Némésis? Non pas tout de suite, qu’on s’amuse un peu d’abord.

Et, voilà l’été est presque passé. Déjà l’ordinaire de notre vie politique semble reprendre ses droits. La popularité de notre nouveau Président de la République est, parait-il,  en chute libre. Il s’agirait même selon certain d’un record. C’est terrible, terrible, terrible, un si brave garçon pourtant. Le pauvre, à en croire la rumeur relaté par un quotidien du soir, il en serait même réduit à faire appel à un journaliste sportif et éditorialiste tous terrains, qui le pourrissait il y a encore un an, pour assurer sa promotion comme porte-parole. Moche tout de même.

img20170831_14083454En même temps, tout cela semble tellement écrit d’avance que j’en baille déjà d’ennui. Le livre d’Emiliano Grossman et Nicolas Sauger, Pourquoi détestons-nous autant les politiques? (Paris : FNSP, 2017), paru avant l’élection présidentielle (janvier 2017), permet en effet de décrypter la situation, en particulier à travers son chapitre 5, « Notre système politique est-il une machine à décevoir? » (p. 123-154). Après avoir écarté d’autres sources de défiance des Français envers leurs politiciens dans les chapitres précédents (qualité des politiques publiques, caractéristiques des élites, « pessimisme français »),  ils y expliquent comment l’ordre institutionnel de la Vème République se trouve à la source des chutes de popularité de plus en plus rapides et prononcées des Présidents successifs depuis les années 1980 (cf. graphique 20, p. 131). En effet, ce régime,  aux effets sans doute positifs dans les années suivant son instauration en 1958 (par exemple, la décolonisation),  est  devenu au fil du temps contradictoire avec le changement du contexte dans lequel le pouvoir d’État opère : d’une part, son présidentialisme,  réaffirmé tous les cinq ans désormais par la grande affaire que constitue pour ses protagonistes et pour les citoyens ordinaires l’élection présidentielle, revient à se trouver à chaque fois un « sauveur », chargé de ce fait de toute la responsabilité perçue par le citoyen ordinaire de la marche des affaires du pays – et cela d’autant plus qu’en absence de cohabitation, le pouvoir législatif n’est plus depuis des décennies déjà qu’un bel ensemble de godillots; d’autre part, les conditions réelles d’exercice du pouvoir d’État en France, comme dans tout pays inséré dans la globalisation, font la part belle aux contraintes européennes et internationales, et plus généralement à tout ce que l’étude de n’importe quelle politique publique révèle de complexité. Bref, il est bien loin désormais le temps  de (l’illusion de) la prééminence du chef visionnaire, garant de « l’intérêt supérieur de la Nation », où « l’intendance suivait » et où « la politique de la France ne se faisait pas à la corbeille ». Aujourd’hui, de fait, c’est plutôt l’inverse. Il faut en tout cas « rassurer les marchés », et se faire aimer avant tout du lectorat du FT (Financial Times) bien avant que de « la veuve de Carpentras » – sans doute d’ailleurs morte entre temps.

Par ailleurs, l’élection présidentielle à deux tours oblige tout vainqueur à une sorte de pas de deux pour le moins étrange entre un premier tour où il faut donner des gages à son camp et un second tour, quinze jours plus tard, où il faut rassembler largement. De fait, il faut promettre beaucoup et de manière visible pour être élu Président. Pour les deux auteurs, le Président de la République, ce monarque, ce Jupiter, est donc condamné par les conditions mêmes de son élection et la réalité du pouvoir qui lui est dévolu à décevoir – de plus en plus rapidement- les attentes diverses qu’il a soulevé lors de sa campagne pour se faire élire. Lève-toi et marche, dit-il à Lazare. Et bien zut alors, Lazare ne se leva point. Car il était pris dans deux cent ans au moins de politiques publiques multi-niveaux  dans le cadre du capitalisme globalisé d’aujourd’hui. 

(Il est incidemment étonnant qu’après un tel diagnostic  les deux auteurs se contentent en conclusion de proposer des réformes bien fades dans leur Conclusion [p. 154-166]. Pourtant, si l’on suit leur raisonnement, le minimum paraîtrait de ne plus élire de Président au suffrage universel et donc de revenir à la norme commune des autres États de l’Union européenne – un Président-potiche ou un Président-arbitre [qui est souvent  un Monarque dans les pays restés des monarchies]. Bref, à les lire: au moins revenons-en à un régime parlementaire   – mais peut-être est-ce là trop ambitieux pour l’état présent des esprits. Peut-on vivre sans l’illusion d’un De Gaulle pour nous sauver? )

Ceci étant, en approuvant comme on l’aura compris l’analyse de nos deux collègues, il faut ajouter ou préciser quelques facteurs aggravants à la chute présente de notre bon Jupiter.

Premièrement, se proclamant « ni de droite ni de gauche », il perd l’appui de tous ceux qui, à droite et à gauche, ne le voient pas quelque peu irrationnellement comme  un des leurs, et donc à défendre contre vents et marées. Les vieux partis de gouvernement, l’UMP/LR et le PS, avaient au moins cet avantage : leurs partisans de droite et de gauche acceptaient, souvent pendant un temps très long, de s’illusionner sur la réalité des politiques menées  par leur propre camp une fois arrivé au pouvoir. Combien de temps aura-t-il fallu en effet aux gouvernements de F. Hollande pour dégouter les électeurs socialistes? Il en est même resté quelques-uns à la fin.  Right or wrong, my country party. Il n’est pas sûr que le « macronisme » bénéficie d’une telle prime à l’identité partisane.

Deuxièmement, notre Jupiter a manqué de sens du timing s’il voulait demeurer populaire. Nicolas Sarkozy avait su marquer les premières semaines de son quinquennat avec sa loi TEPA. Cette dernière mettait en œuvre certaines de ses promesses de campagne les plus médiatisées – sur les heures supplémentaires défiscalisées en particulier. C’était concret, comptable, totalement injuste par bien des côtés comme l’a dénoncé la gauche à l’époque, mais, au moins, it was hard money. Pour ce qui est d’Emmanuel Macron, rien de tel – sinon, à l’inverse, des annonces  de coupes budgétaires. La majorité « macroniste » a en plus perdu son temps à voter une loi sur la moralisation de la vie politique. What the fuck. Est-ce que cela améliore mon quotidien à moi, vulgaire travailleur, contribuable, fonctionnaire, allocataire, usager d’un service public? Que nenni. (En plus, vu l’état d’esprit des Français à propos de leurs politiciens dont rendent compte mes deux collègues dans leur livre, la seule moralisation de la députation possible serait sans doute l’absence de toute rémunération lorsqu’on est député, et, pour faire bonne mesure, le port obligatoire de la robe de bure après avoir donné tous ses biens à la Nation… C’est donc un désir de moralisation sans satisfaction raisonnable! Il parait   donc bien naïf de perdre son temps à légiférer à ce sujet. ) Jean-Luc Mélenchon a par ailleurs sans doute eu raison de dire qu’une partie des électeurs croyaient de bonne foi que la taxe d’habitation allait disparaître dès cette année 2017. Effectivement, s’il avait voulu se concilier les bonnes grâces de l’électorat, Emmanuel Macron aurait dû la supprimer dès cet automne 2017 – en ajoutant à chaque appel d’impôt annulé une belle lettre de sa part expliquant que toutes les collectivités locales toucheraient toutefois l’équivalent à l’euro près. Et encore mieux, il aurait dû dégrever tous les contribuables – à la manière d’un Berlusconi qui lui a compris comment se concilier par ce moyen les esprits. En effet, en ne visant que les 80% des moins biens lotis, il va énerver les 20% restants, qui ignorent presque tous qu’ils font partie de ces 20% de bienheureux. (En effet, les citoyens sous-estiment le plus souvent leur place réelle dans la hiérarchie économique du pays.) En plus, en dégrevant pas à pas d’année en année à partir de 2018, il ne restera rien d’autre de toute cette dépense fiscale dans l’opinion publique qu’une immense frustration. Au lieu de cela, notre génie d’inspecteur des finances arrivé au sommet de l’État trouve bon de laisser sucrer 5 euros sur les APL par son gouvernement quelque soit la situation de l’allocataire. Une bourde grandiose, qui va rester dans les esprits. L’inverse exacte du « travailler plus pour gagner plus » de N. Sarkozy.

Troisièmement, toutes les réformes qu’il a proposées depuis son entrée en fonction possèdent leurs petits et grands côtés austéritaires (sacrificiels comme dirait un F. Hollande cherchant à bon droit sa vengeance) au nom de la confiance des marchés et des règles européennes à respecter, elles valorisent toujours le marché, l’innovation et la concurrence, et elles ne voient d’évidence la chose publique que via une économie à la J. A. Schumpeter, Jean Tirole & Cie. (Ah ces emplois aidés qui ne servent à rien… sinon à employer fictivement des gens qui ne sont rien quand ils passent dans les gares.) C’est once again le néolibéralisme technicien à l’œuvre – dont on ne peut pas dire qu’il est mené ce pays au bonheur depuis le temps où Raymond Barre lui donna sa première expression politique. Pourquoi d’ailleurs Emmanuel Macron comme Président de la République ferait-il autre chose que ce qu’il écrivait dans le rapport Attali (2007) ou qu’il mettait en œuvre comme conseiller de F. Hollande (2012-2014), puis comme Ministre de ce dernier (2014-2016)? Ne vient-il pas de réaffirmer ses intentions dans son entretien donné récemment au magazine Le Point – un organe de presse gauchiste au lectorat populaire s’il en est? Et que dire de la réforme du marché du travail?  Les mêmes causes ne sauraient produire que les mêmes effets.  Tout changer pour que rien ne change, en somme c’est bien (la) Révolution, mais il ne faut pas que cela se voit trop tout de même. E. Macron réussira peut-être à nous faire aimer à terme les « réformes » comme il le prétend, mais là j’ai comme un doute.

Quatrièmement,  la bande d’arrivistes issus des classes moyennes supérieures qui constituent d’évidence le gros des troupes de la députation de LREM fait peine à entendre et à voir. Cela confine par moments à la pathologie et n’aide guère sans doute à rendre le Président populaire. En tout cas, le voilà vraiment seul maitre (apparent) à bord, comme le théorisent déjà mes collègues pour les présidences passées. (Il se trouve que je me rappelle de  l’arrivée en force des « berlusconiens » au Parlement italien en 1994. Et, par comparaison, je m’effraie de constater que les députés et sénateurs de Forza Italia étaient tout de même plus  intellectuellement structurés que nos joyeux drilles de LREM. Pour ne pas parler des députés et sénateurs néofascistes, démocrate-chrétiens et léguistes, de l’époque, qui me paraissent, avec le recul, comme des monstres d’idéologie et de cohérence. Bon, c’était encore le XXème siècle… Je radote.)

Bref, avec un tel début, on risque de s’amuser. On peut même se laisser aller à rêver que la thèse de mes deux collègues devienne d’utilité publique et qu’elle ait au bout de la route des conséquences heureuses sur nos institutions politiques. Mais, pour cela, il faudra sans nul doute un désastre. Rions donc d’abord, on pleurera ensuite.

 

C. Charle et L. Jeanpierre (dir.), La vie intellectuelle en France (tome I et II.)

A force d’opiniâtreté, j’ai enfin fini de lire il y a trois mois déjà in extenso les deux tomes de La vie intellectuelle en France, paru à l’automne dernier (Paris, Seuil, 2016). Ces deux lourds volumes de près de mille pages chacun,  sous la direction de Christophe Charle et Laurent Jeanpierre, ont pourtant constitué un grand plaisir de lecture.  L’intention de proposer une synthèse des deux derniers siècles de l’histoire de France en matière de production, diffusion et réception des œuvres de l’esprit apparait largement réussie. C’est clair, bien écrit, suffisamment précis pour intéresser un lectorat universitaire, tout en ne rebutant sans doute pas a priori l’honnête homme/femme. On sent de ce point de vue la patte historienne où le bien écrire reste une obligation professionnelle du savant. Il m’a même semblé que les coquilles, pour une publication contemporaine, sont étonnamment peu nombreuses, et que, pour une fois, l’éditeur a donc fait correctement son travail de relecture. En plus, matériellement, les deux lourds volumes sont visiblement faits pour durer.

On comprend par ailleurs rapidement que ces deux volumes n’existeraient pas s’ils ne s’appuyaient pas sur tout le travail préalable accompli  depuis au moins deux décennies, voire trois, par une pléiade d’historiens, sociologues, politistes, etc. pour restituer ce que fut la vie intellectuelle de notre pays sur les deux derniers siècles. Aussi bien le contenu des différents chapitres que les bibliographies proposées à la fin de chacun d’entre eux témoignent de cet investissement durable du monde académique dans une réflexivité sur sa propre histoire et sur celle des autres intellectuels. Pour ma part, j’ai en quelque sorte révisé mes classiques et aussi comblé quelques lacunes, tout  en ayant la joie de voir dessiner au fil des pages une fresque aussi complète que possible. En effet, ce qui m’a paru remarquable dans les deux tomes, c’est la volonté de couvrir l’ensemble de ce que j’ai appelé les œuvres de l’esprit. En effet, il ne s’agit pas ici que de littérature, de philosophie, de religion, d’idées politiques économiques ou sociales, mais aussi des sciences et des arts. Cette vie intellectuelle ici décrite concerne de fait tous ceux qui consacrent leur temps de travail à les produire. Elle correspond à un état de la division du travail où certains êtres humains – essentiellement de sexe masculin en pratique – ont eu le temps de faire fonctionner leurs capacités intellectuelles à plein sur des questions générales et abstraites. De ce point de vue, l’approche choisie par les auteurs est matérialiste en ce qu’elle aborde les questions sous-jacentes de ce qui nourrit (au sens premier du terme) les travailleurs de l’esprit et de ce qui détermine leur usage du temps et de leurs libertés d’en user ou pas à bon escient. Les auteurs font ainsi remarquer que, si les universitaires français paraissent bien moins actifs sur la scène politique et sociale après 1919 qu’avant 1914, c’est peut-être parce que, dès l’entre deux-guerres, les effectifs étudiants commencent à augmenter lentement mais sûrement, mais que le nombre d’universitaires stagne lui en proportion, provoquant de fait une hausse de la charge de travail de ces derniers qui ne leur permet plus d’assurer les mêmes activités d’intervention politique et sociale qu’auparavant. Cette remarque vaut d’ailleurs plus généralement pour tout le récit mené sur les deux siècles : les intellectuels dont l’histoire ici tracée a retenu le nom ont tous pu se dégager des tâches triviales de l’enseignement vis-à-vis de la masse étudiante de leur époque, ou, pire encore, d’un travail purement alimentaire extra-intellectuel grâce à quelque reconnaissance institutionnelle particulière (comme le Collège de France) ou à du sponsoring privé (comme la Fondation Albert Kahn). On le sait depuis Aristote, il faut du temps à soi pour penser. CQFD.

Et il faut bien dire que l’un des enseignements généraux de ce vaste ouvrage n’est autre que l’omniprésence de l’État comme le grand sponsor qui permet à certains de penser plus que d’autres. Certes l’Église, les forces de marché incarnées par la presse, par l’édition commerciale, ou par les collectionneurs privés, de (très) rares mécènes, et les puissances étrangères voulant influer l’opinion publique française (comme les Fondations américaines après 1945) peuvent apporter leur écot, mais, globalement, hors de l’État point de salut. Que les universitaires d’aujourd’hui apparaissent à travers l’enquête menée par Raul Magni-Berton et Abel François (dont j’ai rendu compte sur le présent blog) comme d’abominables étatistes primaires des conservateurs à envoyer de suite en camps de travail entreprises, si possible des start-up, pour rééducation mise à niveau urgentissime n’est donc pas sans s’ancrer dans une logique historique. Il faut ajouter que, bien souvent, au XIXème siècle surtout, l’État est incarné, agi, construit par des intellectuels de plus ou moins grand renom. La distinction vie intellectuelle/construction de l’État apparait alors presque fallacieuse.

L’autre grand enseignement, en dehors de l’omniprésence de l’État, n’est autre que son aspect territorialisé. Toute cette histoire s’avère affreusement (pour le provincial que je suis) parisienne. Hors de Paris, point de salut. De la Restauration à nos jours, il n’est point de mouvement intellectuel important dans quelque domaine que ce soit qui ne dispose de son ancrage parisien. La seule exception à cette règle, et encore jusqu’à un certain point, c’est le rôle joué par Bruxelles comme lieu alternatif de déploiement des libertés intellectuelles lorsque le régime politique qui gouverne Paris se fait trop hostile (comme au début du Second Empire). Cette centralité des lieux parisiens n’est bien sûr pas un scoop, bien plutôt une banalité, mais le lecteur s’étonnera tout de même de la voir à ce point confirmée, même en entrant dans les détails de l’histoire intellectuelle de la France des deux derniers siècles. Il n’y a finalement pas grand chose à découvrir en province.  Cette centralité de Paris (et, accessoirement, de la France du nord) correspond aussi à un déploiement colonial/mondial de l’influence parisienne, par exemple avec les Instituts Pasteur ou avec l’Alliance française.

En outre, ce qui m’a frappé en lisant cette histoire au long cours, c’est, d’une part, la grande liberté d’exprimer des idées sous tous les régimes qui se sont succédé – la censure dans le monde de l’imprimerie, de la librairie ou de la presse n’a jamais empêché grand chose depuis deux siècles. Elle est décrite comme il se doit par les auteurs, mais elle ne joue finalement qu’un rôle de frein très limité au mouvement des idées. D’autre part, il faut aussi noter le très faible niveau de violence physique qui s’est exercé sur les producteurs d’idées tout au long des deux derniers siècles. Il y a eu certes des proscriptions, des arrestations, des relégations, mais il n’y a jamais du seul fait d’autres Français un épisode similaire à ce que fut par exemple la « Grande Terreur » en Russie. La seule saignée, qui a changé beaucoup de destins parmi nos intellectuels, se limite à la « Grande Guerre ». Les auteurs expliquent d’ailleurs ce contraste entre la vivacité des polémiques tout au long des deux siècles et le faible niveau de violence à l’encontre de ces mêmes producteurs d’idées par leur fréquent partage des mêmes caractéristiques sociologiques. En somme, entre normaliens de droite et de gauche, on s’entretue peu, même si on se stigmatise beaucoup. Je me suis demandé si ce faible niveau de violence – dont on ne peut que se féliciter par ailleurs – ne tenait pas aussi au long souvenir de la Terreur des années 1793-94. Il faudra attendre la période de l’Occupation et de la Résistance pour que de grands intellectuels meurent assassinés pour leurs idées, à l’exception sans doute d’Émile Zola pendant l’Affaire Dreyfus et de Jean Jaurès en 1914.

Un autre élément marquant de l’ouvrage est la parabole décrite. Globalement, jusque dans les années 1960, les producteurs français de biens de l’esprit mènent un heureux combat de retardement contre un déclin annoncé. En effet, dès le lendemain de Waterloo, il est clair que l’influence française va être amené à diminuer, dans le monde faute d’empire colonial, et, en Europe en raison du réveil des nationalismes culturels anti-français suite aux guerres de la Révolution et de l’Empire. Or ce déclin d’influence et d’importance en matière de vie intellectuelle va se trouver contrecarré au fil des décennies par l’importance de Paris comme métropole européenne et mondiale et par des politiques publiques réitérées mutatis mutandis au fil des décennies et des régimes de montée en puissance de l’intelligence française. Ces politiques marchent finalement tellement bien qu’avant 1914, il n’y a dans le fond guère lieu de se plaindre. Et encore, grâce à nos grands auteurs des années 1960 (ceux de la French Theory au sens large du terme) et à la vision CNRS de la Science avec un grand S portée de la fin des années 1930 aux années 1970, la France tient son rang.

Les années suivantes apparaissent pour le coup moins glorieuses, et, de fait, la conclusion des deux directeurs de l’ouvrage s’avère pour le moins « décliniste » pour ce qui concerne le passé proche. Le déclin qu’ils décrivent semble largement lié à leurs yeux à celui de l’Université. La morphologie du corps universitaire qu’ils proposent au lecteur aide à comprendre la montée en puissance quantitative depuis les années 1970 de disciplines nouvelles peu liées à des enjeux fondamentaux de savoir (les « sciences » et les « sciences sociales ») ou de tradition (les « humanités »), mais largement tirées par une demande  de « professionnalisation » de la part des étudiants et surtout de la part de l’État donneur d’ordre. Cette conception d’un savoir qui n’existe qu’au profit de l’économie fait émerger des disciplines universitaires de faible prestige intellectuel. La tendance mondiale, qui fait évoluer les universités vers le modèle des « business school », apparait ici largement endogène au champ politico-administratif français, et elle commence à se faire sentir dès les années 1960 (avec la création de l’Université de Paris-Dauphine par exemple). Par ailleurs, il est fait allusion au changement de la condition des universitaires ordinaires, qui, sans doute,  comme dans l’entre-deux guerres, ont désormais trop à faire pour s’occuper parallèlement des affaires de la Cité. Les difficultés à entrer dans la carrière universitaire jouent sans doute ici leur rôle. Et il faut bien dire que le sort des jeunes docteurs ne prête aujourd’hui guère à s’illusionner sur l’avenir de la recherche française.

L’un des reproches que je me permettrais toutefois de faire à l’ouvrage est  de ne pas avoir assez mis en lumière ceux dont les écrits et surtout les paroles médiatiques remplissent ce vide laissé par les grands penseurs, artistes et scientifiques des années pas si lointaines de l’après-guerre. Comment est-on passé du bloc-notes de François Mauriac dans l’Express aux éditoriaux de Christophe Barbier dans le même magazine? Comment expliquer qu’un Zemmour s’arroge le droit de parler de l’histoire de France en prétendant dire la vérité de l’Occupation – ce qui n’aurait pas été possible dans les années 1970? Comment un métaphysicien comme Badiou peut-il avoir été à la mode à la gauche de la gauche?  De fait, il m’a semblé que l’ouvrage ne traite pas assez de toute cette polémique réactionnaire qui a envahi les médias depuis une quinzaine d’années. L’ouvrage explique très bien en effet toutes les polémiques qui ont parcouru l’histoire intellectuelle de la France depuis 1815, mais il n’en dit pas autant qu’il pourrait sans doute en dire sur ces réactionnaires actuels qui font largement l’opinion – ou semblent la faire? -, et dont la plupart ne sont visiblement pas au niveau de leurs prédécesseurs. Cela ne vaut pas d’ailleurs que pour les réactionnaires purs à la Zemmour, Renaud Camus et autres Michel Onfray. Cela vaut aussi pour le ventre mou des intellectuels de cour(tisanerie). Amusez-vous ainsi à comparer les propos d’un Cédric Villani, le mathématicien qui s’est récemment mis « en marche », avec ceux d’autres grands savants du passé engagés dans la vie publique du pays. Et ne me dites pas qu’il n’y a pas quelque chose qui ne colle pas.

Au total, cette somme historique apparait vraiment réussie, tout en constituant en même temps un témoignage collectif raisonné du déclin contemporain d’un monde professionnel, l’Université, et surtout du détachement progressif de l’État français d’ambitions/illusions d’un savoir proprement scientifique (désintéressé, prestigieux en lui-même) sur le monde au profit d’un savoir exclusivement pragmatique, utilitaire, susceptible surtout de monétisation. Science is Money.

L’illusion du bloc bourgeois? Plus pour très longtemps: il sera là sous peu, et sans doute pour longtemps.

Quelques semaines avant l’élection présidentielle de 2017, les économistes Bruno Amable et Stefano Palombarini faisaient paraitre un petit ouvrage intitulé L’illusion du bloc bourgeois. Alliances sociales et avenir du modèle français (Paris : Raisons d’agir, mars 2017). A travers une approche d’économie politique d’inspiration « régulationniste », ils entendaient montrer que la vie politique française était scandée depuis des décennies maintenant par la recherche d’un nouveau compromis entre groupes socio-économiques, avec la définition, d’une part, d’une alliance de gagnants des politiques publiques, et, d’autre part, d’un résidu de perdants de ces dernières. De fait, la France depuis le début des années 1980 a multiplié les alternances entre la droite et la gauche sans que jamais l’un des camps traditionnels n’arrive à se stabiliser durablement au pouvoir. Mon jeune collègue Fabien Escalona a déjà rendu compte début avril de la thèse de l’ouvrage dans un très bel article publié sur Mediapart, et il me parait inutile d’y revenir ici tant la présentation me parait juste.

Une fois l’élection passée et à la veille d’élections législatives dont tous les sondages font un triomphe pour « La République En Marche »(LREM), force est de constater que les deux auteurs avaient à la fois très bien et très mal prévu  ce qui allait se passer. Il n’avaient pas prévu l’élection d’Emmanuel Macron, et le chamboule-tout qui s’en suit actuellement. Ils le voyaient pourtant bien venir avec ses gros sabots néo-libéraux et modernisateurs : ils avaient bien vu que le futur « Jupiter » était très exactement dans la ligne de cette longue dérive d’une majorité du PS vers le centre au nom de l’Europe et au nom de la « modernisation » (aspect effectivement important de l’ouvrage bien repéré par F. Escalona). Ils en font la généalogie, et ils montrent que c’est bien plus cette majorité du PS qui a abandonné les classes populaires de gauche à leur triste sort que l’inverse. Comme le montre la tonalité de leur conclusion, ils croyaient cependant, comme tout le monde avant le scandale qui l’a frappé, à une victoire, si j’ose dire banale, de François Fillon. Ce dernier, quoique ayant lui aussi abandonné à leur sort les classes populaires orientées à droite avec son programme très néo-libéral, aurait gagné certes, mais il se serait heurté rapidement au caractère minoritaire de son assise sociale. Et les deux auteurs de prévoir bien des manifestations et autres rues qui ne gouvernent pas.

Malgré cette erreur de prévision, partagée par tout le monde (moi compris), leur analyse reste cependant fort intéressante. Les auteurs proposaient en effet – en discernant deux axes de conflit (p. 141) : un axe « pro-UE/souverainistes » et un axe « droite/gauche » – une combinatoire d’alliances possibles entre groupes socio-politiques entre deux des quatre camps minoritaires ainsi distingués (droite européiste, gauche européiste, droite souverainiste, gauche souverainiste). Ils envisageaient dans ce cadre la possibilité du « bloc bourgeois » : « Le premier projet d’alliance est celui du bloc bourgeois (A+B). Il se fonde sur le ‘dépassement’ (ou plutôt l’abolition) du clivage droite/gauche, et fait du soutien à l’Union européenne la dimension dominante de son offre politique. (…) ce projet est le produit d’une longue élaboration idéologique, et il est cohérent du point de vue des politiques publiques qui le fondent (les prétendues ‘réformes nécessaires’ d’empreinte néolibérale) et du point de vue de sa base sociale dans laquelle seraient réunies les catégories moyennes et hautes, auparavant ralliés aussi bien au bloc de droite qu’au bloc de gauche. Le bloc bourgeois est socialement minoritaire, mais il peut compter sur la dispersion et sur l’abstentionnisme des classes populaires pour s’imposer. » (p. 142). Bien sûr, les deux auteurs voient la candidature d’Emmanuel Macron comme la vérité enfin révélée du PS « deloro-hollandiste » dont ils décrivent les basses œuvres antisociales au fil des décennies, mais, malgré tout, ils croyaient à la force de la réactivation du clivage gauche/droite encore en 2017. Ils envisagaient donc en conclusion, comme je l’ai déjà indiqué, les probables difficultés du Président Fillon à faire passer ses réformes néo-libérales, y compris auprès d’une partie de la base traditionnelle de la droite.

De fait, entre un Édouard Philippe nommé Premier Ministre, un élu clairement de droite jusque là, une campagne électorale nationale de Les Républicains (LR), menée par un François Baroin apparemment guère convaincu et convainquant, campagne aussi atone qu’il est possible de l’être sans se rallier purement et simplement d’ores et déjà au Président Macron, et une classe politique, qu’elle soit émergente ou ralliée, de LREM qui semble pour le coup bien représenter la caricature de la France d’en haut qui gagne et qui ose (tout et même le pire), on ne saurait rêver mieux pour appuyer leur thèse. Le MEDEF semble en lévitation, et l’Institut Montaigne dicte l’agenda. Il ne manque même pas au tableau l’aspect autoritaire que laissent prévoir les intentions en matière de pérennisation des dispositions de l’état d’urgence dans le droit commun. C’est vraiment du néo-libéralisme à poigne qui s’annonce, un État fort pour des marchés d’individus libres, et pas du libéralisme quelque peu mollasson,  enclin au pluralisme et à la médiation des intérêts. Bonnes gens, cela va cogner dur.

La probabilité forte de la victoire de ce « bloc bourgeois » constitué par LREM & Cie aux législatives tient à  la combinaison de l’abstentionnisme différentiel selon les groupes sociaux et selon les orientations politiques, du mode de scrutin majoritaire à deux tours et de la dynamique en faveur du nouveau pouvoir liée au calendrier électoral. Selon tous les sondages publiés, ces trois éléments devraient permettre à LREM et à son allié du Modem de remporter une « majorité introuvable » à la Chambre des députés. Les deux auteurs notent de fait fort bien que les classes populaires comptent bien moins dans l’électorat actif que leur poids numérique réel dans la population française (pour ne pas parler de la population résidente). Les législatives devraient constituer une belle démonstration de cet état de fait si l’abstention y est aussi élevée que le prédisent les sondages.

Les auteurs supposaient toutefois que le « bloc bourgeois » se révélerait instable, car socialement minoritaire. Il l’est certes, il suffit de regarder déjà les chiffres du premier tour de la présidentielle en comptant en pourcentage du nombre d’inscrits. Cependant, cette instabilité apparait  à mon sens peu probable, tout au moins sur le plan de la politique partisane stricto sensu. Il est ainsi possible que cette « illusion du bloc bourgeois » dure un temps qui paraitra très, très long à ceux qui auraient la velléité de s’y opposer.

D’une part, les deux grands partis de gouvernement, LR et le PS, vont avoir besoin de temps pour se reprendre et se créer des identités d’opposants crédibles. Logiquement, cela devrait certes être plus facile à gauche dans la mesure où les mesures prises par la majorité « macroniste » vont sans doute braquer le monde du travail et nombre de syndicats ouvriers.  Il est possible aussi que le paravent Hulot ne tienne pas très longtemps pour cacher le productivisme d’E. Macron et que les électeurs de sensibilité écologique constituent l’une des bases politiques de la nouvelle opposition de gauche. Par contre, sauf miracle bien improbable, « l’unité sera un combat », et l’on peut se demander combien de défaites successives il faudra à la nouvelle gauche pour retrouver une unité d’action. A court terme, il sera en tout cas intéressant de voir ce que devient la marque « PS » et tout ce qui va avec (Fondation Jean Jaurès par exemple). A droite, cela sera plus compliqué encore. Il y a certes la ligne Wauquiez du libéral-identitaire à tout crin, mais  la remarque de « Jupiter » sur des bateaux qui amènent guère du poisson mais « du Comorien » aura rappelé à tout le monde que notre nouveau Président demeure un bon bourgeois français comme les autres et qu’il sait mépriser les êtres inférieurs qui ne sont pas encore rentrés dans l’Histoire dans son for intérieur. Pour un électeur de droite guère enclin aux sympathies vis-à-vis des étrangers, qu’y a-t-il du coup à redire?

D’autre part, l’électorat populaire va sans doute encore se réduire dans les années qui viennent en proportion de son poids réel dans la population.  En effet, si les réformes néo-libérales annoncées sont véritablement mises en œuvre par la « majorité présidentielle », une partie grandissante des classes populaires sera déstabilisée dans sa vie quotidienne, et, vu leurs difficultés à vivre au quotidien, elles auront d’autant moins la possibilité de s’intéresser (même minimalement) à la vie politique. Les deux auteurs ne mettent pas beaucoup l’accent sur cet effet de rétroaction des réformes libérales sur les possibilités de mobilisation politique, mais il me parait essentiel. L’oubli devenu possible des classes populaires (de gauche comme de droite) dans le compromis bourgeois qui se bâtit tient aussi au fait que celles-ci sont et seront de plus en plus constitués d’individus déstabilisés et isolés. Les travaux sur les précaires, sur le rôle de l’âge dans la participation politique ou sur la différenciation du rapport à la politique selon le statut professionnel dans les classes populaires (C. Peugny en particulier) vont tous dans ce sens: une vie quotidienne difficile amène beaucoup de gens à abandonner de facto leur statut d’électeur. C’est tout bénéfice pour les autres. Un disenfranchisement volontaire comme disent les anglophones pour désigner ce phénomène. Et quel parti/association se trouve aujourd’hui en mesure de les mobiliser durablement en leur offrant des services sociaux/conviviaux parallèles, ou en faisant un usage à cette fin des ressources des collectivités locales qu’il contrôle? Le FN s’y essaye, le PCF a quelque reste en ce sens, mais cela restera limité par la faible implantation locale de ces partis. Une France du travail encore plus précarisée sera sans doute politiquement plus atone encore qu’aujourd’hui.  Par ailleurs, comme les deux auteurs le notent, les classes populaires sont divisées entre leur droite et leur gauche. Il est de fait impossible qu’un parti ou un groupe de partis puisse les rassembler en tant que telles. Comme le notait F. Escalona dans son compte-rendu de l’ouvrage déjà cité, la question immigrée clive les classes populaires contemporaines. A l’inverse, le « macronisme », cet orléanisme adapté à notre temps, témoigne sans doute comme son prédécesseur qui unissait finalement (presque) tous les aristocrates et bourgeois, de l’affaiblissement (temporaire?)  des oppositions doctrinales au sein des élites, et plus généralement au sein des classes moyennes et supérieures. C’est en quelque sorte le fruit, certes tardif, de l’affaiblissement du clivage religieux à ce niveau.

Certes, probablement, le macronisme, dont le caractère orléaniste ne fera guère de doute au fil des mesures adoptées, va se heurter rapidement à la rue. Mais, cela aussi, c’est visiblement prévu. Il n’y aura pas de « février 1848 ».  Tout sera bouclé pour la rentrée de septembre, et, pour le reste, il suffira de continuer les pratiques de répression en vigueur.

Sur ce, braves lecteurs, je m’en vais pour ma part réfléchir à la création de ma start-up.

Post-scriptum (matin du 12 juin 2017) :

Vae victis.

Le géographe Jacques Lévy a fait une remarque tout à fait juste lors de son intervention à France-Inter ce matin: l’électeur des partis tribuniciens (FN ou FI) n’est plus celui d’hier (PCF jadis) en ce sens qu’une fois une première défaite confirmée (en l’occurrence la non-qualification de son/sa candidate au second tour ou sa défaite au second tour), il se décourage, il se désintéresse, et donc il s’abstient. J. Lévy citait pour expliquer ce fait la différence des rapports à l’avenir: les lendemains qui chantent pouvaient encore attendre un peu et le découragement n’était pas de mise. J’ajouterai à cette analyse idéologique le bien moindre encadrement social /partisans de ces mêmes électeurs tribuniciens : où sont désormais les structures collatérales (syndicats, associations d’éducation populaires, etc.) et où sont les militants qui encadrent les moins mobilisés? Tous ces protestataires sont aujourd’hui bien plus des individus isolés que leurs prédécesseurs ne le furent hier.

Le collègue directeur du CEVIPOF, Martial Foucault, m’a bien énervé par contre sur France-Info. Lorsqu’un journaliste a évoqué devant lui, l’hypothèse de l’introduction d’un scrutin proportionnel en France pour éviter le hiatus qui est en train de se produire entre le pays légal et le pays réel (si j’ose dire en prenant une expression marquée),  il s’est contenté de reprendre le laïus convenu sur la IVème République aux gouvernements et majorités instables, en ignorant (sciemment?) que de grandes démocraties fonctionnent avec un tel scrutin proportionnel depuis des lustres. (Une autre de ses réponses montrait qu’il le sait très bien, puisqu’il indiquait que ce mode de scrutin ne renforçait pas la participation électorale, en Allemagne par exemple.) Et puis, en citant le projet d’E. Macron, de réduction du nombre de parlementaires et d’introduction d’une dose de proportionnelle, il n’a pas été en mesure de souligner pour les auditeurs que de telles réformes s’avèrent typiques de la part de ceux qui veulent encore accentuer la prééminence de l’exécutif. C’est ce que voulait faire en Italie le Silvio Berlusconi de la grande époque, ou plus récemment Matteo Renzi. Avoir un minimum de députés, et, pour la galerie, deux ou trois opposant folkloriques parmi eux pour donner l’impression qu’il existe encore un Parlement pour voter légitimement la loi (dans un simulacre post-démocratique), voilà bien un projet pour notre temps de radicalisation autoritaire et plébiscitaire du néo-libéralisme. Tant qu’à être cohérent, la suppression pure et simple des deux chambres du Parlement me paraitrait plus économe des deniers publics. Venons-en directement à l’autocratie élective. Une Douma n’est même pas nécessaire, votre Excellence!

Parce que cela serait vraiment sa défaite (celle de EM).

L’entre deux tours de cette présidentielle 2017 voit se répéter dans une forme atténuée le scénario bien connu désormais quand un candidat du FN arrive à se qualifier pour le second tour d’une élection de quelque importance. Les grands leaders de tous les autres partis  crient en chœur haro sur le baudet. Les retraités et les bannis du suffrage universel sortent de leur placard et y vont de leur déclaration. La plupart des corps intermédiaires et constitués s’empressent de déclarer leur répulsion pour ce dernier. Les sondages enregistrent dûment cet écart abyssal de popularité dans les élites et ne laissent guère de doute sur l’issue du second tour, les marchés financiers font la fête en conséquence. Tout est donc bien parti pour qu’« on ait tout changé sans que rien ne change ». Bien sûr, il y a quelques petits détails qui inquiètent : le peuple de gauche se montre bien amorphe dans les rues, et une partie sans doute minoritaire de ce dernier a même utilisé pour le 1er mai le slogan  « Ni Le Pen ni Macron, ni facho ni banquier »; pour respecter le démocratie interne à son mouvement qui ne serait pas un parti comme les autres, le leader de la France insoumise ne s’est pas précipité pour adouber Président l’ancien inspecteur des finances et banquier de chez Rothschild, auteur spirituel de « la loi El Khomri »; l’Église catholique non plus n’a pas fait donner les grandes orgues, ce qui a été moins noté. De fait, à la base, les « stals » et les « cathos tradis » boudent un peu la grande fête social-libérale qui s’annonce, pour ne parler des « anars » et autres « vieux cocos », plus ou moins jeunes, d’autres obédiences, sans compter enfin ces âmes simples et peu « politiques » qui se rappellent avec émoi de 2002, voire de 2005. Pour donner un peu de piquant à cette ambiance où l’union sacrée des élites contre le FN n’est pas si visible que cela dans les réactions de la base hormis les sondages, un souverainiste de droite, qui, jusqu’il y a peu encore, la vouait lui aussi aux gémonies, rejoint la candidature Le Pen. Il est vrai qu’avec ses près de 5% au premier tour, il peut faire pencher la balance. De manière moins notée par les médias, il faudrait peut-être tant qu’à faire un peu plus s’inquiéter des intérêts de boutique de tous les députés sortants visant leur réélection, de ceux en tout cas qui ne sont pas à l’initiative d’En Marche! ou Modem ou déjà ralliés. Ces derniers, leurs familles et leurs clients, auraient tout intérêt en effet à la défaite d’Emmanuel Macron, parce qu’ainsi ils auraient bien plus de chances de sauver leur siège et ses bénéfices « au nom de la République », puisque, dans ce cas-là, sans l’ombre d’un doute, le mouvement « marcheur » cesserait instantanément d’exister. (Et serait probablement interprété tout d’un coup comme la dernière faute de F. Hollande.)

Quoi qu’il en soit, d’un point de vue de politiste, qui se réfère à tout ce que la discipline a pu apprendre sur la place du FN dans la vie politique française des trente dernières années,  le résultat ne fait pourtant guère de doute. Le « plafond de verre » qui limite les ambitions du FN est toujours là, comme en attestent le résultat réel du premier tour et les sondages publics disponibles à ce jour.

De fait, si Marine Le Pen devait gagner l’élection présidentielle le dimanche 7 mai 2017, il n’y aurait qu’une explication possible : la répulsion qu’aurait inspirée à des millions d’électeurs de gauche et de droite  Emmanuel Macron. Pour le coup, cet amateur en politique aurait réalisé un double exploit historique qu’aucun professionnel n’aurait pu faire : accéder en France au second tour avec un mouvement nouveau, En Marche!, et réussir à casser ensuite par le haut le plafond de verre du FN. On entrerait alors dans la manière de penser de l’historien, attentif au rôle de l’événement dans le cours des choses. Un magnifique cygne noir en somme. Le Brexit et l’élection de Donald Trump seraient en regard renvoyés à leur statut d’événements somme toute prévisibles.

Une dernière petite remarque : le toujours très inspiré Thomas Piketty prétend que, si E. Macron est élu à la manière de J. Chirac en 2002 avec un score très élevé (s’approchant des 80%), alors il ira de soi qu’il ne s’agit pas de sa victoire, mais de celle de la République contre les factieux. Certes, c’est une interprétation tout à fait possible. Une interprétation d’ailleurs que semble désormais accepter par avance E. Macron dans ses déclarations les plus récentes.

On pourrait aussi dire à l’inverse que, si E. Macron frôle la défaite le 7 mai, il sera bien averti du niveau de répulsion que sa personne et son projet provoquent dans l’électorat, de gauche comme de droite d’ailleurs. Cela ne sera donc pas une percée du FN, mais avant tout le signe de son absence d’ancrage dans le pays.  La sociologie respective du vote en sa faveur et de celle en faveur de son adversaire sera aussi une forte indication des soutiens dont il bénéficiera ou pas dans la société française.  S’ouvrirait peut-être alors une phase où, comme au lendemain de la crise boulangiste au XIXème siècle ou au lendemain du 6 février 1934, tout ou partie des élites républicaines rechercheraient enfin à résorber les mécontentements populaires. Ce n’est qu’en sentant les choses leur échapper que les leaders des dominants de l’heure deviennent un peu raisonnables. Je n’y crois guère au vu des soutiens intellectuels d’E. Macron dont la liste ne peut manquer d’effrayer (Attali & Co), mais qui sait?

 

 

 

B. Hamon l’européen, victime de ses soutiens académiques?

Si l’on en croit tous les sondages publics disponibles à quelques jours seulement du premier tour de l’élection présidentielle de 2017, le candidat de la « Belle Alliance populaire », désigné par une primaire ouverte, Benoit Hamon, va connaître dimanche prochain son Waterloo. Il est en effet maintenant situé en dessous de 10% des suffrages. La présence dans ce maigre total mesuré par les sondeurs de deux électorats d’appoint, celui écologiste fidèle à EELV ou celui radical au PRG, signale s’il en était besoin l’ampleur de l’écroulement du candidat officiel du PS. Or, paradoxalement, ce candidat en grande difficulté  se trouve être sans doute celui qui bénéficie des soutiens les plus forts parmi les dominants du champ académique marqué à gauche (Thomas Piketty, Dominique Méda, etc.). Ceux-ci ont investi dans sa campagne, en particulier parce qu’ils ont conçu le programme européen du candidat. Il existe même en librairie depuis un mois un ouvrage pour expliquer les détails de la proposition de ces intellectuels : Stéphanie Hennette, Thomas Piketty, Guillaume Sacristie, Antoine Vauchez, Pour un traité de démocratisation de l’Europe (Paris : Seuil, 2017), avec en bandeau Thomas Piketty pour bien attirer le chaland. L’ouvrage reprend et affine les propositions qu’a fait T. Piketty depuis quelques années déjà.

Ces intellectuels – dont on pourrait s’amuser à décrire leur position favorable dans le champ académique – ont donc proposé à B. Hamon d’effectuer une critique interne de l’Union européenne. Ils en décrivent ainsi les défauts et proposent des solutions réalistes à leurs yeux qui ne mettent pas à bas tout l’édifice, mais le modifient substantiellement. Celle qui a connu le plus de publicité n’est autre que la création d’une « assemblée parlementaire de la zone euro » fonctionnant sur des principes démocratiques plus classiques pour la gérer que ceux de l’actuelle situation. Or, sauf à tenir pour totalement anecdotique la position en matière européenne des différents candidats, force est de constater que cette option n’a pas beaucoup contribué à séduire l’opinion de gauche : l’option de l’adaptation à marche forcée à l’ordre européen existant (soit celle d’Emmanuel Macron), ou celle de sa critique radicale à grand renfort de bruit et de fureur (soit celle de Jean-Luc Mélenchon) fonctionnent, toujours selon les sondages disponibles, beaucoup mieux.

Il se peut bien en effet que, sur ce point, les électeurs soient plus rationnels que nos distingués collègues. En effet, dans un ensemble aussi vaste et divers que l’Union européenne actuelle, ou même que la seule zone Euro, il est sans doute déraisonnable de laisser croire qu’une réforme puisse être portée par un seul pays. De fait, toutes les grandes avancées des Communautés européennes, puis de l’Union européenne, ont été portées l’accord des élites politiques des principaux pays. Or, à suivre la campagne électorale, la proposition Hamon-Piketty apparait ainsi isolée, sans alliés européens bien précis pour l’imposer, ne serait-ce que sans alliés européens au niveau intellectuel, puisque nos braves penseurs ont oublié de mobiliser quelques intellectuels étrangers à l’appui de leur noble cause – ne serait-ce que dans leur livre.

Du coup, il parait plus simple de se plier à la règle commune comme propose de le faire le haut noble d’État E. Macron en faisant à marche forcée de la France un autre paradis néo-libéral – ou social-libéral si l’on veut – à l’image de l’Allemagne, ou de la refuser  comme le tribun de la plèbe Jean-Luc Mélenchon en se noyant dans une nuée de drapeaux tricolores tout en scandant « Résistance! ». En somme, en 2017, aux yeux de la plupart des électeurs de gauche sans doute instruits par l’expérience des dernières années, on ne peut pas changer l’Europe, on s’adapte ou on la quitte. Tertium non datur.