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Ces compromis qui tuent l’Europe (2)

(Version légèrement révisé le 14 juillet en milieu de journée.)

L’accord auxquels sont arrivés les dirigeants européens dans la nuit de dimanche à lundi constitue vraiment un pur chef d’œuvre. Il restera indéniablement dans les annales de l’histoire européenne. François Hollande a eu raison de le qualifier d’historique, il l’est d’évidence, une vraie pierre de Rosette de l’Euro. Tout est clair désormais. Pour sauver l’intégrité de la zone Euro, les dirigeants européens ont en effet choisi de piétiner toute raison économique et politique. Il suffit de lire l’accord dans sa version anglaise (qui, je suppose, est la version sur laquelle nos dirigeants ont négocié et qui m’a paru différer de la version française en quelques points qui peuvent être des erreurs de traduction) pour se rendre compte à quel point il constitue une négation de la démocratie souveraine de la Grèce, à quel point il n’est que diktat, à quel point il n’est que méfiance vis-à-vis des autorités grecques (cf. la première phrase : « The Euro Summit stresses the crucial need to rebuild trust with the Greek authorities as a pre-requisite for a possible future agreement on a new ESM programme. ») La mise sous tutelle de ce pays, tout au moins dans tout ce qui concerne sa vie économique et sociale, est évidente. Il y est écrit explicitement que, s’il n’y a pas de déblocage de fonds à la fin du processus engagé, cela sera entièrement la faute de la partie grecque (cf. le passage suivant : « The above-listed commitments are minimum requirements to start the negotiations with the Greek authorities. However, the Euro Summit made it clear that the start of negotiations does not preclude any final possible agreement on a new ESM programme, which will have to be based on a decision on the whole package (including financing needs, debt sustainability and possible bridge financing). », ce qui veut dire en clair que ce n’est pas parce que vous aurez fait tout cela au préalable que l’on vous donnera nécessairement de l’argent). Il ne manque à ce document que la nomination à Athènes d’un « Haut commissaire plénipotentiaire extraordinaire »  à la place de toutes les autorités légales du pays pour compléter le tableau. Cela reste juste un peu plus discret, « post-moderne » en somme, avec le retour prévu (la « normalisation » de leur situation selon le texte) des hauts fonctionnaires de la « Troïka » (les « Institutions ») dans les ministères grecs pour surveiller ce qui s’y passe (cf. la formule, [la Grèce s’engagera] « to fully normalize working methods with the Institutions, including the necessary work on the ground in Athens, to improve programme implementation and monitoring ») , et avec l’engagement de revoir toute la législation prise depuis le 20 février 2015 quand elle ne correspond pas à ce que les MoU (Memorandum of Understanding) précédents avaient prévu (cf. « With the exception of the humanitarian crisis bill, the Greek government will reexamine with a view to amending legislations that were introduced counter to the February 20 agreement by backtracking on previous programme commitments or identify clear compensatory equivalents for the vested rights that were subsequently created. »)  – clause  vexatoire pour Syriza et son Premier Ministre. En tout cas, il est désormais évident que, dans la zone Euro, certains sont vraiment plus égaux que d’autres. Ce texte ressemble à s’y méprendre à un document de capitulation, avec toute l’acrimonie que peut comporter un tel texte de la part des vainqueurs.

Sur le plan strictement économique, c’est à tout prendre du pur délire. Je n’ai pas lu pour le moment un commentaire à contenu économique qui ne souligne pas ce fait. Les dirigeants européens reprennent dans ce plan du 12 juillet 2015, qui constitue en fait les lignes directrices du troisième Memorandum et qui vise à ouvrir la voie à un prêt du MES (Mécanisme européen de stabilité), tout ce qui n’a pas marché jusque là et qui a mené la Grèce vers l’abîme, et, pour bien faire, ils en rajoutent une bonne pelletée. Tsipras lui-même l’a dit en sortant de la réunion lundi matin 13 juillet : « Cet accord est récessif ». Il espère certes que les fonds européens apportés pour investir en Grèce vont compenser cet effet. C’est illusoire bien sûr, parce que la détérioration de l’économie ira bien plus vite que le déblocage de ces fonds européens. La hausse immédiate de la TVA par exemple va plonger encore plus l’économie dans la récession. (Et va sans doute encourager la fraude fiscale!) Les choix de politique économique imposés à la Grèce restent donc inchangés, comme l’a dit clairement le spécialiste de l’Euro, Paul De Grauwe (dans un entretien donné à la Libre.be) : austérité, privatisations et réformes structurelles, le tout accompagné de prêts conditionnés surtout destinés à rembourser les prêts déjà consentis, et à sauver les banques privées grecques de la faillite (due entre autre au ralentissement économique qui a rendu beaucoup de leurs emprunteurs insolvables). Quant à la cagnotte des privatisations, évaluée à 50 milliards d’euros, c’est là encore une redite des plans précédents, un chiffre fétiche (pourquoi 50 et pas 25,  75 ou 100?). Le  montant a sans doute été choisi pour faire croire que les créanciers n’auraient rien de plus à prêter à la Grèce que ce qu’ils n’ont déjà prêté. Bien sûr, tous ces choix, à tout prendre délirants, dépendent de deux constantes inchangées : le maintien de la Grèce dans la zone Euro et le montant nominal de la dette grecque face à une économie diminuée d’un quart par rapport à 2010. Comme les dirigeants européens se sont mis d’accord pour ne rien changer sur ces deux points (cf. « The Euro Summit stresses that nominal haircuts on the debt cannot be undertaken. » suivi de « The Greek authorities reiterate their unequivocal commitment to honour their financial obligations to all their creditors fully and in a timely manner. ») , il ne reste plus qu’à continuer sur la lancée des plans précédents, qui ont si bien fonctionné. Et bien sûr c’est sûr, cette fois-ci, cela va bien marcher. (En dehors des aspects macroéconomiques, un tel accord va pousser encore plus de jeunes grecs à quitter le pays, ce qui aggravera à terme encore la situation économique et sociale de la Grèce.) Les difficultés  à rester dans les clous du Memorandum précédent sont d’ailleurs attribués explicitement et exclusivement dans le texte au relâchement de l’effort depuis un an, autrement dit au cycle électoral grec, et souligne même que les autres Européens ne sont pour rien dans la situation, bien au contraire, ils ont fait leur devoir et plus encore (cf. « There are serious concerns regarding the sustainability of Greek debt. This is due to the easing of policies during the last twelve months [sic, je souligne], which resulted in the recent deterioration in the domestic macroeconomic and financial environment. The Euro Summit recalls that the euro area Member States have, throughout the last few years, adopted a remarkable set of measures supporting Greece’s debt sustainability, which have smoothed Greece’s debt servicing path and reduced costs significantly. ») Là encore, je me demande encore comment Tsipras a pu donner son accord à un tel document, qui exonère les autres Européens de toute responsabilité dans la situation de la Grèce.

Sur le plan politique, la démonstration est en effet ainsi faite  à travers ce texte : un pays débiteur dans le cadre de la zone Euro n’a plus besoin d’organiser des élections libres et compétitives, et encore moins des référendums. Ces institutions démocratiques à l’occidentale s’avèrent même contre-productives pour le bonheur des populations dans ces pays, qui sont entièrement à la merci du bon-vouloir des pays créditeurs et des institutions européennes (Commission et surtout BCE) que ces derniers dominent, et qui n’ont qu’à attendre que l’austérité fasse son effet positif à moyen terme sans se plaindre. Les populations des pays débiteurs n’ont  d’ailleurs pas lieu de se plaindre vraiment puisqu’on les aide – il est même question d’aide humanitaire -, et, par ailleurs, elles n’ont sans doute que ce qu’elles méritent pour avoir de tout temps bien mal utilisé leur droit de vote, d’abord en élisant des dirigeants corrompus nationalistes, dispendieux et inefficaces jusqu’en janvier 2015, pour ensuite passer le relais à des rêveurs gauchistes, et pour avoir enfin voté courageusement bêtement lorsqu’on leur a demandé leur avis par une démagogie d’un autre temps. A ce compte-là, les Grecs étant au fond de grands enfants, il serait certes plus simple qu’ils ne votent plus, cela ferait des économies, éviterait toutes ces discussions oiseuses et éviterait de faire dérailler les beaux programmes de redressement conçus pour l’économie grecque. De toute façon, les autres pays membres de la zone Euro n’ont à ce stade besoin que d’un prête-nom, d’un fantoche, qui maintient l’illusion de la souveraineté. Quand on demande un pays de voter autant de lois dans les trois jours ou les dix jours (dont un code de procédure civile pour le 22 juillet, « the adoption of the Code of Civil Procedure, which is a major overhaul of procedures and arrangements for the civil justice system and can significantly accelerate the judicial process and reduce costs »), on fait d’évidence bien peu de cas de ses soit-disant législateurs – l’insulte est d’autant plus énorme que jamais cela ne se passerait ainsi au Bundestag ou encore moins au Parlement européen. Ce genre de mise sous le joug d’un pays par un autre s’est vu bien souvent dans l’histoire, et c’est d’ailleurs justement par la dette que certaines colonies françaises ont commencé à exister (comme la Tunisie si mes souvenirs sont exacts). L’Euroland vient donc par la déclaration du Conseil européen daté du 12 juillet 2015 (rendu publique le 13 au matin) de se doter de sa première colonie intérieure. Un Premier Ministre, soit disant d’extrême-gauche (?), vient ainsi de prouver au monde que, sous la ferme pression de ses pairs européens, il peut accepter un programme de la plus stricte orthodoxie néo-libérale. C’est du pur TINA – avec des détails tragi-comiques, comme cette obligation de légiférer  sur l’ouverture des magasins le dimanche. (C’est vrai que dans un pays touristique, le client devrait être roi en toute heure et en tout lieu.) A lire l’accord, on ne peut que penser que le résultat du référendum a vraiment été tenu pour rien, voire moins que rien. (Ou pire qu’il aurait donné l’envie aux autres dirigeants européens d’obliger Tsipras à se renier entièrement, y compris sur des points de détail.) Il a simplement accéléré les choses. De fait, si le gouvernement Tsipras avait signé avant et sans référendum, il aurait de toute façon eu à négocier cet automne un autre mémorandum. Simplement, avec le référendum, les choses sont allées directement à la négociation suivante. Et comme les autres dirigeants européens ne veulent rien changer à leurs recettes de « sauvetage » économique, on aurait de toute façon abouti au même résultat. Il n’y a donc pas grand chose à regretter, et en plus, l’épisode du référendum constitue un acquis pour la connaissance de l’Union européenne en général et de la zone Euro en particulier qui ne sera pas oublié.

Les premières  leçons de tout cela sont terribles.

Du point de vue économique, les gestionnaires actuels de l’Eurozone ne connaissent d’évidence qu’une seule potion pour régler les problèmes d’un pays. Si cette potion d’aventure ne marche pas, c’est la faute des dirigeants  nationaux concernés qui ne se la sont pas assez « appropriés », qui ont relâché l’effort. Elle ne peut que marcher, puisqu’elle a marché en Lettonie, Estonie, etc.  Le principe de « subsidiarité », qui supposerait au minimum une adaptation des politiques économiques européennes aux spécificités de chaque pays membre, est totalement mort et enterré.  Il n’existe qu’une one best way européenne, point barre. Cela ne peut que marcher.

Du point de vue politique, le dénouement de la nuit du 12 au 13 juillet 2015 montre que les dirigeants européens sont prêts à tout sacrifier au maintien de la zone Euro – enfin, à vrai dire, surtout le bonheur des autres – , et qu’ils ne comptent en même temps pour rien la légitimité du projet européen comme lieu de progrès démocratique, économique et social et comme moyen de pacifier les relations entre peuples européens. L’élection comme moyen de signaler un désarroi populaire n’a pas de valeur dans la zone Euro : les rapports de force entre États l’emportent sur toute considération démocratique de légitimité. Le résultat du référendum grec (61% de non à plus d’austérité) aurait dû aboutir au minimum à un début de réflexion sur une autre approche du problème grec, il n’en fut rien. Et je crois qu’il faudra un certain temps pour bien digérer ce fait politique, presque inédit à ma connaissance dans les annales de la vie démocratique des nations, surtout dans l’immédiateté du déni du résultat populaire par les élites concernées (aussi bien d’ailleurs en Grèce qu’ailleurs en Europe). Il n’y a même pas eu de « période de réflexion » comme il y en eut après les référendums français et néerlandais de 2005.

Par ailleurs, comme je l’ai dit plusieurs fois sur le présent blog, les investissements politiques dans l’Euro sont décidément tels qu’il est totalement impossible aux dirigeants européens de s’en passer. Les économistes auront beau montrer qu’il n’est pas rationnel de s’entêter dans cette mauvaise idée, cela ne sert absolument à rien. Dans le cas présent, ce sont d’après ce qu’on a pu savoir surtout les dirigeants français qui ont fait pression pour qu’une solution soit trouvée à tout prix – probablement les États-Unis ont aussi fait leur part plus discrètement pour des raisons géopolitiques et financières. En effet, le présent accord doit aussi être vu du côté des pays « créditeurs ». Les dirigeants allemands étaient sans doute sérieux dans leur menace de provoquer le Grexit. Le témoignage de l’ancien Ministre grec de l’Économie, Yanis Varoufakis, donné à un journal britannique, le NewStateman, va dans ce sens. De fait, il correspond bien à la tonalité du texte adopté par les dirigeants européens. Il apparait sans doute absurde  aux dirigeants allemands et à leurs proches alliés dans cette affaire de financer à fonds perdus un État comme la Grèce, d’où leur demande d’un alignement total de la Grèce sur leur idée de la bonne politique économique, d’où leur volonté de tirer le maximum de ressources de la Grèce elle-même en prévoyant le plus de privatisations possibles, d’où leur refus d’envisager la moindre annulation de dettes. En somme, il ne faut pas sous-estimer le fait que ces États créditeurs se trouvent eux aussi prisonniers de l’impasse que constitue l’Euro, et qu’ils y défendent ce qu’ils croient être leur meilleur intérêt – payer le moins possible.   Cependant, il faut souligner aussi que les derniers jours ont clairement fait apparaître la difficulté des États « créditeurs » à continuer la mascarade de l’Euro comme promesse d’une  Union politique à venir. En effet, ces États « créditeurs », dont bien sûr l’Allemagne, défendent aussi désormais publiquement leur idée d’un Euro sans aucune solidarité entre États. Il y a en somme désormais deux versions d’un « Euro intangible », celle des Français qui y voient encore le projet d’union politique de l’Europe et celle des Allemands et de leurs alliés qui n’y voient que le « super- Deutsche Mark » partagé entre les seuls États « sérieux » du continent européens, mais les deux s’accordent encore (pour l’instant) sur l’idée d’un Euro qui doit perdurer. L’illusion d’une concordance pourrait ne pas durer, sauf si la France se rallie pleinement à la version allemande- le choc risque d’être rude de ce côté-ci du Rhin: « L’Europe sociale n’aura pas lieu », et donc tout le projet socialiste français établi dans les années 1980 est caduc.

Pour les forces qui voudraient s’opposer aux règles et fonctionnements de l’Eurozone actuelle, la leçon grecque est difficile à accepter dans toute son horreur et dans toute son exigence. En pratique, il n’existe donc aucune sorte d’accommodements possibles, tout au moins dans le cadre d’un État « débiteur ». Pour reprendre la terminologie bien connue, « Voice » (la protestation) est inutile, il ne reste que « Loyalty » (la soumission silencieuse) ou « l’Exit » (la sortie). Les électeurs grecs ont tenté la voie de la protestation, et sont allés jusqu’à voter massivement non à un référendum. Cela n’a servi absolument à rien. Les autres électeurs ailleurs en Europe sont prévenus : il ne sert vraiment plus à rien d’aller voter sur ce genre d’enjeux, ou alors il faut voter pour des forces authentiquement décidés à en finir avec l’Euro. De fait, tout ce qui arrive aux Grecs et au parti qu’ils ont choisi pour les représenter en janvier dernier, Syriza, tient à leur illusion qu’il puisse y avoir une autre voie dans l’Euro. Le politiste Cas Mudde a raison de souligner qu’il ne peut pas y avoir d’euroscepticisme conséquent, ou de volonté de créer une « autre Europe », qui ne passe pas  d’abord par une sortie de la zone Euro. Cette dernière est en effet de par sa conception même, sans doute moins néo-libérale qu’ordo-libérale, et par la domination des États « créditeurs » qui s’y exerce incapable – y compris via la BCE – d’accepter d’autres options de politique économique que celles de l’austérité permanente. En fait, depuis l’adoption du TSCG et des autres mesures de contrainte budgétaire (« Six Pack », « Two Pack », etc.), il s’agissait déjà d’une évidence de papier, mais, désormais, la Grèce nous offre à son corps défendant un exercice en vraie grandeur de cette évidence – avec la BCE dans le rôle de l’exécuteur des basses œuvres de l’Eurogroupe, de bras séculier en quelque sorte. Le service de la dette publique et la stabilité de la monnaie comme réserve de valeur l’emportent décidément sur la volonté populaire, comme dirait le sociologue allemand Wolgang Streeck, qui décidément a bien cadré notre époque (cf. Du temps acheté. Paris : Gallimard, 2014).

Cela pose bien sûr un problème de cohérence : pour être sérieux face à l’Euro, il faudra désormais, non pas être gentiment réformiste et « européiste » comme le fut Tsipras (qui, rappelons-le, s’était présenté à la Présidence de la Commission lors des européennes de mai 2014 au nom du « Parti de la gauche européenne » [PGE] et sous le slogan éculé d’une « Autre Europe »), mais méchamment révolutionnaire et  « nationaliste ». Je doute que ce triste constat fasse les affaires de la (vraie) gauche européenne, et encore moins de la (vraie) gauche française.

Les électeurs grecs auront-ils le courage rationnel de dire « non »?

Le gouvernement « rouge-brun » d’Athènes (comme diraient les Gracques et quelques autres) par la voix d’Alexis Tsipras a décidé dans la nuit de vendredi à samedi d’appeler à un référendum dimanche 5 juillet 2015 sur les dernières propositions en date (25 juin) des créanciers européens et internationaux de la Grèce. Il estime en effet ne pas avoir de mandat populaire pour continuer la politique d’austérité demandée de fait par les créanciers, comme cinq mois de négociations l’ont amplement confirmé. Il considère par ailleurs qu’un nouveau plan d’austérité ne fera qu’enfoncer encore plus l’économie et la société grecques dans la crise ouverte en 2010. Une majorité au Parlement grec a approuvé cette décision gouvernementale dans la nuit de samedi à dimanche. Les néo-nazis d’Aube dorée ont même voté avec les partis gouvernementaux pour faire bonne mesure. La réaction à cette annonce a été au départ extrêmement négative de la part des partenaires européens de la Grèce.  La réunion de l’Eurogroupe du samedi 27 juin a d’ailleurs tourné court pour cette raison, et, sous l’impulsion de son président néerlandais, l’Eurogroupe a diffusé un communiqué sans l’aval du représentant grec et s’est réuni sans lui après la fin de la réunion qui a pris acte du désaccord.

J’ai cependant l’impression à écouter les déclarations de Michel Sapin, notre Ministre de l’économie, ce matin sur France-Inter, que la perception de ce même référendum grec du 5 juillet a rapidement changé. En effet, M. Sapin n’a pas du tout critiqué le droit des Grecs à se prononcer par référendum.

Ce changement se trouve sans doute lié au fait qu’à Paris, les dirigeants se sont vite rendus compte qu’en réalité le « oui » (aux mesures d’austérité proposées par les partenaires européens) pouvait l’emporter. Yanis Varoufakis, le Ministre grec de l’économie, dans les propos qu’il dit avoir tenu devant l’Eurogroupe de samedi,  évoque lui-même cette possibilité d’un « oui ». Il souligne de manière (trop) honnête qu’en réalité le gouvernement Syriza-ANEL n’a été soutenu que par une minorité d’électeurs en janvier 2015 : « Our party received 36% of the vote and the government as a whole commanded a little more than 40%. Fully aware of how weighty our decision is, we feel obliged to put the institutions’ proposal to the people of Greece. » La demande grecque d’étendre de quelques jours le programme de sauvetage de 2012 correspondait aux dires même du Ministre Varoufakis samedi dernier à la nécessité de laisser voter les électeurs grecs dans un climat (relativement) apaisé. Cela ne va bien sûr pas être le cas. Les partenaires européens et les partisans grecs d’une poursuite de la politique menée depuis 2010 ne vont surtout pas se gêner pour effrayer les électeurs grecs au dernier degré, afin qu’ils fassent le bon choix. On va laisser voter les « mémés » grecques (pour reprendre le terme de quelqu’un qui s’offusquait il y a deux jours de ce droit donné au  peuple de décider de son sort) tout en leur expliquant que voter non, c’est, non seulement le retour à la Drachme et à la misère, mais que cela provoquera aussi  à terme le retour des Janissaires…

Avec le blocage des comptes bancaires en Grèce, lié à la décision de la Banque centrale européenne, de ne pas augmenter les liquidités d’urgence (ELA) fournies aux banques grecques, l’ambiance dans lequel le référendum va se tenir en Grèce  constitue en effet  presque une garantie que le « oui » l’emporte. En fait, le gouvernement Syriza-ANEL organise  du coup un vote de recall à son égard – ce qui devrait enchanter les esprits dans toutes les autres capitales européennes. Sa chute parait en effet inévitable en cas de « oui » des électeurs grecs à l’austérité quoi que puisse en dire par ailleurs Yanis Varoufakis. Selon tous les sondages disponibles (réalisés ces derniers mois), les électeurs grecs ne veulent pas que la Grèce quitte la zone Euro, or le « oui » , quelque soit son contenu précis en termes de mesures d’austérité, va apparaître comme un espoir de maintien dans cette même zone Euro, et le « non » comme un risque de sortie définitive. Il faudrait vraiment qu’une majorité d’électeurs grecs soient donc très courageux  à court terme pour voter non, et qu’en plus, ils admettent que les risques liés au retour à la drachme sont moindres à moyen terme que ceux liés à une stagnation de très longue durée au sein de la zone Euro.

N’en déplaise à certains, l’Euro est un piège dont on ne sort pas si facilement.

Ces compromis qui tuent l’idée européenne.

Je n’ai pas écrit depuis longtemps sur ce blog, et en particulier sur la crise européenne en cours. Je continue pourtant à suivre jour par jour, parfois heures par heures, les développements de cette crise européenne. Mon pessimisme, devenu légendaire auprès des jeunes et moins jeunes collègues comme j’ai encore pu le constater lors de mon (bref) passage au Congrès de l’AFSP (Association française de science politique) à Aix-en-Provence, me voile sans doute une bonne part de la réalité.

Les derniers développements en date de la partie grecque de la crise européenne ne risquent pas de me détourner de mes sombres pensées. En effet, où en arrive-t-on au bout de près de six mois de négociations entre le nouveau gouvernement grec Syriza-ANEL – le gouvernement « rouge-brun » d’Athènes selon les très démocrates Gracques (anciens hauts fonctionnaires « socialistes ») – avec les « États » créditeurs de la Grèce  (Allemagne, France, etc.) au sein de l’Eurogroupe, et avec les « institutions » (ex-« Troïka »: la Commission européenne, la Banque centrale européenne et le Fonds monétaire international)?

Comme, d’habitude dans les négociations intra-européennes (ici étendues au FMI), à ce qui est nommé un compromis. Les créditeurs vont libérer les sommes promises à la Grèce et encore dues au titre du « second plan de sauvetage » de 2012, permettant ainsi à ce pays d’honorer les appels de fonds de ces mêmes créanciers dans les semaines qui viennent, et le gouvernement grec s’engage à prendre d’urgence les mesures de politique économique demandées par les créanciers pour prix de leur apport de liquidités. Et ces mesures, à adopter d’ici quelques jours pour leur partie législative, s’inscrivent à ce qu’on peut en savoir par les médias  dans la ligne de tout ce que les créanciers ont déjà demandé aux gouvernements grecs successifs depuis le printemps 2010, et qui n’a pas marché jusqu’ici! Du moins si l’objectif visé n’était pas de provoquer une dépression en Grèce de 25% du PIB…  Tout ce que les médias ont pu apprendre des négociations en cours va en effet dans ce sens de la répétition du même scénario. De fait, le gouvernement Syriza-ANEL a débloqué les négociations lors des Eurogroupe et Conseil européen extraordinaires de lundi 22 juin 2015 en promettant d’adopter des mesures « austéritaires » dont il ne voulait  absolument pas lors de son élection en janvier. D’après ce que l’on sait par la presse, le gouvernement Tsipras accepterait par exemple d’augmenter la TVA, y compris sur l’hôtellerie-restauration. Il n’y aurait pas de baisse directe de toutes les pensions de retraite, mais des hausses des cotisations des retraités, ce qui revient au même. La liste complète des mesures acceptées par le gouvernement Syriza-ANEL ne sera sans doute connue  lorsque le compromis final sera acté, mais cela apparait d’ores et déjà comme l’habituel monceau de stupidités.

En effet, si l’on veut relancer l’économie grecque, qui a souffert depuis 2010 de l’écroulement de la demande adressée aux entreprises grecques, il parait totalement stupide de continuer sur la même voie, avec en particulier une hausse de la TVA! Et, en plus, sur le secteur des services (l’hôtellerie-restauration) exposé à la concurrence internationale, puisque la Grèce compte beaucoup sur le tourisme des étrangers pour faire tourner son économie. On peut d’ailleurs imaginer encore plus rémunérateur pour les finances publiques grecques : je suggérerais bien une taxe de 1000 euros par touriste entrant en Grèce!  Je suis certain que cela rapporterait beaucoup.

Le résultat de ces mesures, si elles sont appliquées, sera donc exactement le même que celles prises dans le cadre de tout le scénario précédent : l’économie grecque continuera, au pire, à s’enfoncer dans la dépression, ou, au mieux, à avoir un rythme de croissance à peine positif qui ne réglera aucun des problèmes du pays (chômage, endettement, évasion fiscale, fuite des cerveaux, etc.).

Et tout cela parce que l’Union européenne et la zone Euro fonctionnent sur des compromis liés à des rapports de force (chacun poursuit ce qu’il croit être son intérêt) et non pas sur la définition en commun de stratégies (la discussion rationnelle sur un problème qui aboutit à un choix avisé).

Dans le cas grec, cette culture du compromis est en train d’aller jusqu’à la caricature d’elle-même.

Les États créanciers  et les institutions, surtout le FMI, ne veulent pas dévier de la ligne adoptée en 2010. Il leur faut donc encore et toujours de l’« austérité » et des « réformes structurelles ». Ils ne peuvent renier l’idéologie qui les inspire, et ils ne peuvent surtout pas réagir autrement vu l’évolution des électorats dans les « États créanciers » qu’ils ont eux-mêmes favorisée par la promotion de l’explication de la crise par le caractère prodigue et corrompu des Grecs. Ils sont  donc en passe d’obtenir à peu de choses près la poursuite de ce qui a échoué, alors même qu’un rapport issu du FMI paru dès 2013 expliquait que les plans précédents avaient sous-estimé l’effet multiplicateur récessif des mesures d’austérité prises en 2010-12. Il leur faut aussi maintenir à tout prix devant leurs propres électeurs la fiction selon laquelle la Grèce remboursera à la fin tout ce qu’on lui a prêté depuis 2010, et qu’il ne s’agit donc que de prêts à ces « fainéants de Grecs » et non pas de dons. On imagine donc des scénarios où, pendant des décennies, l’État grec se désendette lentement mais sûrement. Or tous les économistes répètent sur tous les tons que c’est impossible.

Le gouvernement grec Syriza-ANEL, même s’il sait (en particulier via son Ministre Yanis Varoufakis) et dit que ce qu’on exige qu’il  fasse constitue une erreur de politique économique, se trouve cependant sur le point de le faire, parce qu’il reste lui-même pris dans cette volonté européenne de compromis à tout prix et aussi parce qu’il n’a pas le mandat de la part des électeurs grecs pour sortir de la « zone Euro ». A ce compte-là, il serait en effet à tout prendre plus raisonnable de tenter la voie de la sortie de la monnaie unique: une forte dévaluation de la nouvelle monnaie grecque permettrait de regagner la compétitivité, en particulier pour le secteur touristique. L’idée selon laquelle la Grèce ne bénéficierait pas d’une dévaluation m’a toujours paru étrange, alors même que les politiques de change agressives sont légion dans le monde contemporain (ne se félicite-t-on pas au même moment à Paris de la baisse de l’Euro qui relance nos exportations et qui fait revenir les touristes américains à Paris? ). Quoi qu’il en soit les deux partis qui constituent l’actuel gouvernement avaient promis de concilier le maintien de la Grèce dans la zone Euro et la sortie de la tutelle de la « Troïka » sur la politique économique et sociale grecque pour s’attirer les suffrages des électeurs grecs. Ces derniers ont eu la faiblesse de les croire. Aux dernières nouvelles, A. Tsipras mettrait dans la balance son propre sort en tant que chef du gouvernement pour faire passer au Parlement grec le texte signé avec les « créanciers ».

Très probablement, un compromis sera donc trouvé, mais il ne réglera rien parce qu’il ne constitue pas une stratégie de sortie de crise. Il est possible en plus que le gouvernement Syriza-ANEL y perde sa majorité, et que cela donne lieu à de nouvelles combinaisons parlementaires en Grèce. En effet, l’un des éléments du scénario  en cours est aussi constitué par la volonté de nombreux gouvernements européens de faire tomber le gouvernement Syriza-ANEL. Les Gracques (des anciens hauts fonctionnaires socialistes) explicitent dans un article récent le raisonnement : il faut que le gouvernement Syriza-ANEL échoue pour éduquer tous les autres populistes du reste du continent. TINA doit être démontré et défendu.  En effet, en prolongeant pendant près de six mois les négociations, les États créditeurs ont créé de l’incertitude politique en Grèce, et ont par conséquent affaibli l’économie grecque. Si le sort de la Grèce et de son économie avait vraiment été important pour les autres pays, il aurait fallu conclure rapidement pour permettre aux opérateurs économiques grecs de savoir à quoi s’en tenir. C’est bien là une autre preuve qu’il n’existe pas une stratégie européenne pour la Grèce, mais la défense d’intérêts de boutique par chacun.

Et puis, au delà de toute cette mécanique économique, il faut souligner le désastre que représente cette crise européenne, commencée en 2010, pour la constitution (souhaitable?) dans les esprits et les cœurs d’une communauté de destin européenne . La manière dont les médias parlent, en France et ailleurs en Europe, de ces négociations, qu’ils soient d’ailleurs défavorables à l’actuel gouvernement grec (95% des médias) ou favorables (5% des médias), revient à répéter à longueur de journée qu’il existe, d’un côté, « la Grèce », et de l’autre, « l’Europe ».  Le cadrage de la crise européenne selon laquelle « c’est avant tout un problème grec » l’a (définitivement?) emporté sur celui selon lequel « une monnaie unique sans État fédéral pour prévenir et gérer les chocs asymétriques sur une partie de la zone monétaire ainsi constituée aboutit à des résultats sous-optimaux ». J’ai formulé sciemment ce second cadrage de manière longue et compliquée pour souligner que le premier est tellement plus simple à diffuser dans l’opinion publique qu’il aurait été fort étonnant qu’il ne l’emporte pas, porté en plus qu’il était par des rapports de force entre le centre et la périphérie de l’Eurozone. Il aurait fallu là encore pour éviter cet effet de stigmatisation d’un pays membre, et par là de ces habitants, une stratégie européenne.

Combien de temps une « union toujours plus étroite » fondée sur le seul compromis peut-elle survivre à l’absence de stratégie d’ensemble? Je commence à me le demander.

Quelques remarques rapides sur les « intellectuels » dans la France socialiste de 2015

Manuel Valls s’est demandé il y a quelques jours où étaient les « intellectuels », pourquoi diable ne venaient-ils pas au secours du Parti socialiste affrontant des élections départementales en position pour le moins difficile face à la droite et au FN. Le journal Libération reprend le thème aujourd’hui vendredi 20 mars 2015 en titrant sur « L’éclipse des intellectuels ».

Face à cet appel de Manuel Valls, qui m’a passablement exaspéré, trois remarques me viennent à l’esprit.

Premièrement, Manuel Valls fait mine de croire que sa propre politique économique, sociale et culturelle vient de Sirius, qu’elle n’est pas elle-même inspirée par des idées créées par des « intellectuels », c’est-à-dire par des gens qui manient des théories, descriptives ou prescriptives, explicites sur le réel auquel nous avons affaire, et qui suggèrent fortement d’agir en en tenant compte. Le journaliste de Libération, Robert Maggiori, brode sur le thème de politiciens qui ne liraient plus rien d’intellectuel et qui ne consulteraient pas les intellectuels. Or la politique du gouvernement Valls, et plus généralement celle de ce quinquennat Hollande, possèdent à la fois des inspirations: le néo-libéralisme, et l’européisme, et un nom officiel : le « socialisme de l’offre ». Les bibliothèques sont de fait pleines de travaux qui démontent la généalogie intellectuelle des politiques publiques mises en œuvre depuis bien des lustres désormais dans notre pays (c’est, entre autre, le cas de la célèbre « approche cognitive des politiques publiques »), et le gouvernement Valls n’innove nullement en la matière. J. M. Keynes avait bien raison de souligner que les politiciens vivants ne sont que les esclaves de théoriciens morts. Toute la politique menée depuis mai 2012, ce n’est jamais dans le fond que du Hayek, du Friedman et du Schumpeter pour les nuls, mâtinée d’européisme au rabais. Bien sûr, tout n’est pas parfait de ce point de vue, comme dirait un Attali ou un Tirole, mais on progresse, on progresse. Emmanuel Macron, notre actuel Ministre de l’Économie, qu’est-ce d’autre qu’un « intellectuel » en ce sens-là? Les « réformes structurelles » qu’il entend mettre en œuvre, avec la bénédiction et l’encouragement des autorités européennes, ne sont rien d’autre que la mise en application, plus ou moins réussie par ailleurs, de théories économiques qui prévoient que certaines modifications du droit produiront certains effets économiques souhaitables. Ne prenons qu’un exemple : la libéralisation du travail du dimanche est censée créer de l’emploi et de l’activité – et ce lien est d’abord une construction intellectuelle.  Bref, cher Manuel Valls, ne vous plaignez pas. Certains intellectuels néo-libéraux sont avec vous, même s’ils vous trouvent bien tiède tout de même. Et certes le Dieu Marché vomit les tièdes!

Deuxièmement, Manuel Valls fait comme si les « intellectuels » devaient nécessairement être « de gauche », « démocrates », « républicains ». Bien sûr, les grandes heures de l’histoire de France telle qu’on la raconte aujourd’hui aux enfants des écoles ou aux retraités en mal d’activités culturelles mettent en valeur les « intellectuels » en ce sens-là. D’Émile Zola à Jean-Paul Sartre, Albert Camus ou François Mauriac, les « intellectuels » les plus en vue depuis l’apparition du terme à la fin du XIXe siècle furent du bon côté de l’Histoire. Cependant, c’est là une profonde erreur de perspective : depuis au moins la Révolution française, il existe des « intellectuels » au sens de penseurs, polémistes, pamphlétaires, théoriciens, etc. qui inspirent (ou qui servent) tous les partis de la droite à la gauche en passant par le centre. Un Drumont ou un Maurras n’étaient pas moins des « intellectuels » qu’un Zola ou un Péguy. Le combat des idées, des conceptions, des visions du monde, etc. n’a jamais cessé depuis 1789 – et encore est-ce là une simplification que de se limiter à cette période d’après la Révolution. La période la plus contemporaine voit simplement se terminer le rééquilibrage des forces intellectuelles entre les droites et les gauches entamé dès les années 1970. En effet, les polémistes, théoriciens, pamphlétaires de droite, surtout les plus conservateurs (maurrassiens par exemple), avaient été décimés  et déconsidérés par leur participation plutôt enthousiaste à la Collaboration (1940-44), souvent ancrée dans leur antisémitisme (comme un Céline par exemple). Désormais, le temps ayant passé, leurs héritiers, plus ou moins lointains, plus ou moins conscients d’ailleurs de l’être, peuvent s’exprimer, et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’ils ne s’en privent pas sous un gouvernement de gauche.  Je ne vois pas en quoi un Premier Ministre d’un pays qui se veut pluraliste et respecteux de la liberté d’expression devrait cependant s’en plaindre particulièrement. Comme François Hollande est censé être le second Président de la République socialiste de la Ve République, il est en effet assez logique que cela soient les « intellectuels d'(extrême) droite » à la Eric Zemmour qui s’en donnent depuis 2012 à cœur joie. Ils auraient tort de se priver. Il s’agit de la logique de la situation : un intellectuel quand il s’exprime publiquement est largement là pour critiquer ce qui existe ou ce que fait le pouvoir en place, or, actuellement, le pouvoir politique national est censément  « socialiste ». Il est donc  tout à fait normal que Causeur, Valeurs actuelles, et le dernier Zemmour se vendent comme des petits pains.

Troisièmement, l’extraordinaire capacité de la gauche au pouvoir lors de l’actuel quinquennat à se plier à toutes contraintes du réel sans rien laisser finalement à l’idéal ne donne sans doute pas envie à beaucoup d’« intellectuels de gauche » de livrer leur petit mot tendre en faveur du pouvoir actuel. Que se soit individuellement (comme dans le présent blog) ou collectivement (par exemple les « Économistes atterrés » ou pour les intervenants du « Festival Raisons d’agir »), les critiques de la part des « intellectuels de gauche » se sont multipliées depuis mai 2012 sans qu’aucun effet ne soit observable sur l’orientation des politiques publiques suivies. Des ministres ont démissionné pour protester contre la tiédeur des mesures prises, des députés socialistes sont devenus « frondeurs ». De fait, la majorité actuelle a semblé parfaitement sourde à toute réflexion un peu « gauchisante » en matière économique et sociale – au sens de recherche d’un chemin vers l’idéal propre au socialisme historique. Il n’a pas donné non plus beaucoup d’espoirs aux tenants de l’écologie comme nouvel idéal. Le récent coup de massue sur la tête des agriculteurs bio, allié au sauvetage d’Areva, constitue aussi une belle illustration de cette surdité-là.  Il faut aussi dire que le très mauvais sort fait à l’Université et à la Recherche depuis mai 2012 par Madame Fioraso – sauf à quelques Présidents d’Université zélés – en aura refroidi plus d’un parmi ces  « intellectuels de gauche », qui se trouvent par ailleurs être de profession  universitaire ou chercheur. Il leur a en effet été (trop) facile  de constater (trop) directement dans leur vie professionnelle que le changement n’était pas pour maintenant, et que la différence Pécresse/Fioraso demandait de ce fait une étude approfondie du problème. ε est-il une différence? Oui, au sens mathématique, mais au sens phénoménologique? En dehors des intellectuels d’obédience néo-libérale, qui y trouvent sans doute au moins partiellement leur compte, les choix faits sous la Présidence Hollande dans la plupart des domaines de l’action publique paraissent donc tellement éloignés de ce que peut penser, écrire, lire, espérer la gauche sociale, économique, écologique ou humaniste, qu’il ne faut pas s’étonner qu’elle réagisse finalement comme une bonne part des électeurs de gauche en général, par l’abstention ou par l’opposition à l’encontre du pouvoir. Pour ma part, je n’aurais vraiment aucun regret si la droite ou le FN emportaient tous les départements sans exception lors de ces élections départementales. Je sais bien pourtant qu’en raison de l’inertie de l’électorat, cette disparition du PS dans les départements, seule à même de faire (un peu) réfléchir F. Hollande & Cie, n’arrivera pas. Je soupçonne aussi que l’annihilation progressive du PS dans les collectivités locales n’est pas ressentie au sommet de son appareil, parce qu’aussi lourdes soient-elle, ces défaites laissent espérer un retour de balancier par la suite en faveur de ce parti, vu la nature des nos mécanismes institutionnels et des rapports de force à gauche. Le PS s’achemine donc vers une déroute qui, comme l’a dit d’avance François Hollande dans le magazine Challenges, ne changera rien à sa politique. Et ne comptez pas sur les « intellectuels de gauche » pour s’en plaindre. Que cela soit donc. La droite et le FN vont donc se gaver. Bon appétit, messieurs! Que la fête commence!

Principe pollueur-râleur ou les vaisseaux brûlés?

L’abandon de l' »Ecotaxe » sur la circulation des poids lourds au nom du refus de « l’écologie punitive » par la Ministre  en charge du dossier, Ségolène Royal, n’a même pas fait la une de la presse plus d’une journée. Il est vrai que la raison de l’abandon de cette mesure, pourtant inscrite dans la loi de la République et prévue par le « Grenelle de l’environnement », parait tellement caricaturale – la pression de groupes patronaux censés pouvoir paralyser le pays en quelques jours – qu’il n’y a guère besoin d’expliciter plus avant la situation. Vu l’état actuel d’immense popularité du pouvoir en place, il n’était sans doute pas envisageable de se lancer dans un conflit avec les routiers pollueurs et râleurs. Ils sont certes bien « sympas », mais ils ont pris tout de même de bien mauvaises habitudes ces dernières décennies. Or leur apprendre avec humanité et avec cœur le respect de l’ordre républicain aurait pu se révéler tout de même fort compliqué. Il est vrai qu’avec leurs grosses machines, ils sont moins malléables au CRS ou gendarme mobile que le bénéficiaire de quelque « rente » (au sens contemporain du terme : fonctionnaires, allocataires des minima sociaux, chômeurs indemnisés, etc.) ayant l’envie déplacée de protester contre une « réforme structurelle », et bien sûr que l’universitaire en colère qui lui se déplace à vélo dans le même temps vers la capitale pour protester contre des budgets en peau de chagrin. Le refus de la Ministre de même se battre pour faire appliquer la loi votée par les représentants du peuple (dont ceux appartenant au parti de la Ministre) tient aussi sans doute au fait que la dite « Ecotaxe » n’était pas exempte de graves vices de conception, ne serait-ce que par la mise en place d’un affermage de sa collecte, à la société Ecomouv. Il sentait certes bon son Ancien Régime par bien des côtés. On comprend fort bien que la Ministre n’ait pas eu envie d’une longue explication de texte sur le sujet devant le peuple français. Le bougre aurait bien pu prendre parti pour les sympathiques routiers. Le « principe pollueur-râleur » semble donc suffire à expliquer cette capitulation.

En même temps, au delà de cette explication simple,  je finis par me demander si il n’y a pas autre chose. En effet, si on regarde le contexte de ce choix (début octobre 2014), on ne peut qu’être frappé par son absurdité du point de vue des finances de l’État (quoiqu’on pense, par ailleurs, de la manière de faire entrer de l’argent dans une des caisses de l’État dédiée au financement des infrastructures de transport par une société ad hoc comme Ecomouv, et sans prendre en compte les aspects écologiques de la décision). Comme chacun devrait le savoir désormais, l’État français est censé se trouver « en faillite », « dépensier », « ruiné », etc. Nous vivons au dessus de nos moyens, c’est bien connu. On ne pourra bientôt plus chauffer les prisons et les hospices, et, après-demain, les crèches. Du coup, abandonner sine die l’Ecotaxe, alors même que cela va coûter d’évidence à l’État français des centaines de millions d’euros en indemnités à Ecomouv et en taxes non perçues, c’est totalement illogique, presque criminel si on se place de ce point de vue. Du coup, n’est-ce pas alors en fait un moyen de brûler ses vaisseaux, de signaler à Bruxelles et aux partenaires européens, que ce gouvernement ne peut vraiment pas aller plus vite que la musique en matière d’austérité? De signaler qu’il voudrait  certes bien aller plus loin – ses intentions néo-libérales sont certes pures! (cf. les déclarations sur le marché du travail de Rebsamen et de Macron) -, mais qu’il se trouve pour l’instant au taquet et que sa popularité ne lui permet pas de risquer quelque conflit majeur que ce soit avec un groupe un tant soit peu menaçant?  Cette capitulation, tout de même un peu trop rapide pour être honnête, n’est-ce pas une façon de montrer sa faiblesse, pour ne pas dire sa débilité, pour négocier ensuite avec la Commission européenne et les autres Européens le fait de ne pas aller plus loin dans l’austérité budgétaire en 2015? Cela cadrerait assez avec les déclarations martiales d’un Manuel Valls (qui a approuvé S. Royal) assurant ce week-end que l’Europe ne saurait dire à cette grande Nation qu’est la France et qu’il faut « respecter » ce qu’elle doit faire en matière budgétaire.

J’attends du coup avec curiosité la suite du jeu avec les partenaires européens de la France. Si, finalement, la France obtient des accommodements, l’abandon de l' »Ecotaxe » aura été un bon investissement, puisqu’elle aura dûment signalé que le gouvernement ne peut plus rien faire en terme d’ajustement fiscal, et que le budget 2015 devait être pris tel quel.  Par contre, si le gouvernement Valls se trouve obligé d’annoncer dans quelques jours ou semaines, non seulement d’autres « réformes structurelles » (cela me parait inévitable), mais aussi quelques nouvelles hausses de recettes et diminution de dépenses dès 2015 (entre 8 et 28 milliards d’euros selon les sources d’ajustement supplémentaire), on dira simplement que le principe pollueur-râleur l’a encore une fois emporté, y compris dans ce contexte. Retour à la normale. Cela montrera donc que, même avec une contrainte budgétaire présentée comme très forte, certains sont bien plus égaux que d’autres – et que, bien sûr, « l’écologie ça commence à bien faire », mais cela on le savait déjà. Nos universitaires à vélo sauront sans doute apprécier l’ironie de la situation.

David Stuckler, Sanjay Basu, Quand l’austérité tue. Epidémies, dépressions, suicides : l’économie inhumaine

stucklerbasuVoilà un livre qu’il faudrait faire d’urgence lire à nos gouvernants « socialistes » de l’heure,  ils y trouveraient sans doute de salutaires inspirations en matière de politiques publiques à suivre pour sortir la France de l’ornière de la crise économique, mais il est pourtant presque certain qu’ils ne le liront pas, ou du moins pas sérieusement : les pistes qui y sont indiquées sont bien trop opposées à celles qu’ils entendent suivre actuellement. David Stuckler et Sanjay Basu proposent en effet dans Quand l’austérité tue. Épidémies, dépressions, suicides (Paris : Autrement, 2014, préface des Économistes atterrés) de mettre à disposition d’un lectorat grand public les résultats de leurs recherches à la croisée de l’épidémiologie, de l’économie politique et de la sociologie. Celles-ci ont été le plus souvent publiées dans des revues spécialisées du monde médical, comme The Lancet par exemple. Elles  montrent que, lors d’une crise économique, il ne faut surtout pas économiser sur la protection sociale, la santé, l’aide au logement, le conseil au chômeurs, mais qu’il faut au contraire augmenter les dépenses dans ces secteurs de politiques publiques pour assurer l’avenir démographique et économique du pays concerné. Ce surcroit de dépenses publiques se justifie en effet à leurs yeux pour trois raisons : éviter un pic de mortalité évitable due à la crise économique; bénéficier des effets multiplicateurs de telles dépenses financées sur fonds publics sur l’activité économique en général; maintenir ou même augmenter le capital humain disponible à terme qui permettra de produire plus dans le futur. Eh oui, les travailleurs malades ou morts sont peu ou pas productifs, ne payent guère d’impôts, voire restent à la charge de la société, et ne permettent même pas du coup de rembourser la dette publique…

Pour résumer à l’extrême leur propos, les auteurs pensent en effet avoir réuni, à travers leurs propres travaux et ceux d’autrui (voir entre autres, la bibliographie, p. 251-256) de nombreuses preuves que : a) une période de récession économique, avec en particulier le chômage qu’elle implique pour une grande partie de la population,  détériore l’état de santé de la population, et provoque un surcroît de mortalité (par exemple, sous forme de crises cardiaques dues au stress ou de suicides liés à la détresse économique) ; b) ce surcroit de mortalité peut cependant ne pas apparaître du tout si les autorités publiques prennent des mesures adéquates en renforçant l’aide au retour à l’emploi et/ou en augmentant les dépenses sociales, en particulier en matière de santé et de logement. Dans ce cas, la mortalité peut même diminuer lors des récessions : en effet,  comme les gens  sont tout de même privés d’argent lors d’une récession, ils prendront moins leur voiture ou rouleront moins vite pour économiser du carburant. Cette restriction de dépense en matière d’usage de l’automobile fera baisser la mortalité routière, et donc la mortalité générale. Cette considération peut paraître déplacée, mais c’est là un effet qui s’avéra non négligeable lors de la Grande dépression aux États-Unis dans les années 1930 avec une mortalité routière alors à un niveau effrayant par kilomètre parcouru. Cet effet de moindre mortalité automobile a pu faire penser à certains que la récession économique constituait en général une bonne chose pour la santé des populations, idée que les auteurs démontent consciencieusement en distinguant les types de mortalité dans les années 1920-30 aux États-Unis (cf.Dompter la Grande Dépression, p.35-60). Cet effet de la mortalité routière doit donc bien être distingué des autres causes de mortalité évitable pour voir statistiquement les effets délétères de la récession sur la santé. (En passant, on rappellera d’ailleurs qu’en France à l’été 2014, la mortalité routière n’a jamais été aussi faible, sans doute largement en lien avec le fait que moins de Français ont pu partir en vacances à cause de la crise économique.)

Pour prouver les affirmations selon lesquelles « l’austérité tue », ils font appel à deux instruments principaux : les comparaisons entre pays et les études épidémiologiques proprement dites.

D’une part, ils comparent les réactions de pays similaires face à un choc économique exogène identique. En fonction de la réaction du gouvernement de chaque pays face à ce choc, les destins démographiques des populations s’avèrent en effet très différents. Ils prennent ainsi l’exemple des anciens pays du Bloc soviétique face à la transition du « socialisme réel » au « capitalisme réel » (La crise de mortalité post-communiste, p.61-91), ils constatent que les pays qui ont choisi une « thérapie de choc » (avec des privatisations aussi massives  que maffieuses au profit des apparatchiks locaux) proposée par les conseillers occidentaux sans tenir aucun compte de ce que cette dernière impliquait pour le niveau de chômage et surtout pour la protection sociale des individus, ont connu un pic de mortalité dans les années 1990. Ainsi en comparant la Russie (thérapie de choc) avec la Pologne ou la Biélorussie (changements graduels), ils pensent avoir trouvé une « expérience naturelle » pour souligner cet effet morbide d’une incertitude massive sur l’avenir économique des individus accompagné d’une absence concomitante de protection sociale. En Russie, le phénomène a été particulièrement massif parce que le travail dans une entreprise d’État donnait droit à la santé, au logement, aux vacances, etc., la perte d’emploi signifiait donc la fin de toute protection sociale. A cela s’ajoute l’existence de nombreuses villes de mono-industries qui ont sombré économiquement avec la fin de leur industrie, et enfin la large disponibilité d’alcools forts, souvent frelatés en plus …  Ils retrouvent la même chose en comparant les pays lors de la crise asiatique de 1997-98 (Du miracle au mirage, p.92-112), et, malheureusement, dans l’Europe d’après 2008 (Tragédie grecque, p. 146-175), avec les cas très opposés face aux difficultés de leurs finances publiques de l’Islande (pas de mortalité supplémentaire, augmentation de la protection sociale, des dépenses de santé, et des aides au logement) et de la Grèce (mortalité supplémentaire, réveil ou développement d’épidémies dont le VIH, diminution drastique de la protection sociale, des dépenses de santé et des aides au logement). Ces différences entre pays sont selon les auteurs fortement liées à la capacité des populations concernées à exercer leur pouvoir de veto démocratique contre des mesures  de démantèlement de la protection sociale (si elle existe déjà) et/ou à la capacité de mobilisation sociale pour demander des protections sociales (si elles n’existent pas) ou leur renforcement. On retrouve là la vieille conclusion d’Armartya Sen selon laquelle, en démocratie, une famine est impossible, parce qu’on ne laisse pas mourir de faim ses électeurs, et on peut en quelque sorte ici l’inverser : lorsque la mortalité évitable augmente lors d’une crise économique dans un pays, cela tendrait à prouver qu’il ne s’agit pas vraiment d’une démocratie au sens fort du terme, c’est-à-dire  où le peuple s’avère souverain. L’opposition, désormais presque canonique, entre la réaction islandaise, occasion d’un sursaut démocratique, et la réaction grecque, contrainte par l’appartenance du pays à la zone Euro et marquée par une suspension au moins temporaire de la démocratie (référendum promis puis annulé), ne cessera d’interroger sur le sens même qu’a pris l’Union européenne pour les populations concernées dans ces années 2010-2014 tant que cette dernière n’aura pas connu des épisodes plus heureux.

D’autre part, ils s’appuient sur des études épidémiologiques qui font le lien entre le contexte économique et social d’un individu et sa probabilité de développer telle ou telle pathologie. On ne sera pas très étonné par exemple d’apprendre que beaucoup d’études font un lien entre chômage et dépression, crise économique et augmentation de l’alcoolisme ou de l’usage d’autres drogues, absence de logement fixe et détérioration de l’état de santé. Ils rappellent aussi qu’aider les gens à retrouver un emploi (Retour au travail, p. 197-216), en particulier en leur assurant un suivi en face à face par un être humain à leur écoute, s’avère une dépense très rentable au total : les chômeurs retrouvent plus vite un travail (Mon Dieu, quelle surprise!), et ils ont tendance à moins déprimer et/ou à boire et/ou à se droguer (surtout s’ils avaient des tendances préexistantes à agir en ce sens face aux difficultés de leur vie).  Les auteurs, dans la lignée classique des études de santé publique, font ainsi remarquer que plus on traite tôt un problème d’emploi, de santé, de logement, etc., moins les conséquences seront fâcheuses pour l’individu concerné, et moins cela coutera finalement à la protection sociale et à l’État.

Le livre a aussi l’intérêt de montrer qu’en tant que chercheurs qui insistent sur le fait que la diminution des ressources consacrées par l’État à la santé, à la protection sociale et au logement, comporte des effets mesurables sur l’augmentation de la mortalité à quelques mois ou années des coupes budgétaires envisagées, ils ont été ces dernières années confrontés à des opérations négationnistes de ce lien. Les organisations internationales comme, en particulier, le FMI qui proposent ces « cures d’austérité », tendent à nier ou à minimiser cet effet de hausse de la mortalité, les journaux comme The Economist qui soutiennent cette doctrine de la purge d’austérité manipulent les chiffres disponibles pour effacer les effets sur la mortalité, des économistes bien placés dans les sphères politiques ou administratives empêchent la diffusion des chiffres pertinents de certains pays (comme ceux de la Grèce) pour comprendre ce qui est en train de se passer ou bien vont à la recherche d’explications alternatives plus ou moins crédibles qui n’impliquent pas les choix économiques du gouvernement (du genre, la plupart des chômeurs sont au chômage, parce qu‘ils sont dépressifs). Les auteurs montrent ainsi que la réception de leurs travaux est influencé par un fort filtre idéologique. Ceux qui croient à la seule force des marchés et à la nécessité de diminuer à tout prix l’emprise de l’État sur la société pour assurer une croissance économique forte tendent à nier ces effets sur la mortalité, et, inversement, ceux qui ne sont pas dans cette optique les acceptent comme des évidences. Ils citent pour illustrer leur propos les réactions contrastées lors de la présentation en 2009 de leurs études devant une commission du Parlement suédois et devant une autre du Parlement britannique (p. 213). Et ils montrent bien (p. 213-216) que, lorsque les Conservateurs et les Libéraux-démocrates arrivent au pouvoir en 2010, ils ne pouvaient pas ignorer les conséquences de la politique d’austérité qu’ils ont adoptée sur les populations britanniques les plus fragiles. Ils ont donc choisi de tuer, certes indirectement par le changement du contexte, certains de leurs concitoyens pour rétablir l’équilibre des comptes publics et relancer l’économie. Il faut faire des sacrifices (humains) aux Dieux courroucés pour revenir à la croissance.

Les conclusions en terme de politiques publiques qu’ils en tirent (cf. Conclusion. Soigner le ‘Corps économique’, p.240-250) sont une condamnation sans appel de toutes les mesures qui reviennent à diminuer la protection sociale, c’est-à-dire les dépenses de santé, d’aide au logement et de retour à l’emploi pendant une récession économique. Selon eux, ces dépenses sociales au sens large ont en plus à la fois un fort effet multiplicateur sur l’état général de l’économie (contrairement aux dépenses militaires par exemple), probablement parce que le gros de ces dépenses vont à des agents économiques installés par définition sur le territoire national. Elles ont en plus la particularité de préserver le « capital humain » de la nation considérée, ce qui permet de produire plus ensuite. Dans le cas de la France, cela voudrait dire arrêter de faire des diminutions du budget « maladie » de la Sécurité sociale  et aussi réduire le rôle des mutuelles et assurances privées pour revenir à un modèle de protection plus universel. Cela voudrait dire avoir une politique du logement social et du logement pour les sans-abris cent fois plus efficace et ambitieuse qu’aujourd’hui. Cela voudrait surtout dire mettre enfin autant d’argent que nécessaire pour faire fonctionner Pôle Emploi et la formation continue des chômeurs. (Voilà donc un beau programme pour le candidat de gauche en 2017 …2022? 2027?)

Au total, ce livre constitue une contribution au débat sur l’austérité en Europe et montre bien qu’il existe une autre voie que celle actuellement suivie. Les auteurs impliquent essentiellement l’idéologie du marché et les intérêts particuliers qui vont avec (tous ceux qui profitent de la privatisation de la santé par exemple) dans le refus de considérer ces aspects délétères sur la santé des populations des politiques d’austérité. Ils comparent en particulier les choix de la Présidence Obama quand elle avait une majorité au Congrès pour faire passer ses idées après 2008 et les décisions des Conservateurs et Libéraux-démocrates britanniques depuis 2010. Il me semble toutefois que se limiter à une mise en cause du néo-libéralisme de certains politiciens qui nieraient les faits établis par les chercheurs (p. 241-242) ne va pas complètement au fond des choses. En effet, les auteurs font  dans leur conclusion comme s’il allait de soi que tous les politiciens voulaient protéger toute leur population, qu’ils partageaient a priori cette valeur cardinale de l’égale humanité des assujettis. Les auteurs font mine de penser que, si les politiciens prennent conscience par une démonstration factuelle des effets délétères de leurs choix en faveur de l’austérité, ils reviendront dessus. Or est-ce qu’en fait, certains au moins de ces politiciens néo-libéraux ne savent pas très bien ce qu’ils font? Par exemple quand le gouvernement libéral-conservateur britannique essaye de réduire le nombre de handicapés aidés à travers des tests pour le moins orientés ou qu’il réduit les aides publiques au logement, il peut difficilement ignorer qu’il va mettre des tas de gens dans la misère ou à la rue, il n’est sans doute pas dupe de son propre discours de légitimation sur la lutte contre la fraude aux allocations handicapés ou aux allocations logement. En choisissant des politiques d’austérité, ces politiciens savent bien que des pauvres, des malades, des handicapés, des enfants, etc. vont souffrir, et peut-être mourir, mais cela leur importe-t-il en quoi ce soit? Peut-être même, cela les arrange-t-il au fond que ces groupes sociaux qu’ils méprisent profondément disparaissent. Plutôt que de néo-libéralisme, ne faudrait-il pas parler d’un  « darwinisme social »  qui ne peut certes plus s’assumer aussi publiquement qu’en 1890, mais dont l’existence donnerait de la cohérence à l’action suivie qui ne se trouve pas nécessairement du côté des résultats économiques de l’austérité proprement dits? Un surcroit de suicides des perdants de l’économie est-ce vraiment un problème pour tout le monde, comme semblent le croire les auteurs, et pas plutôt une solution élégante pour se débarrasser de gens dont on ne sait trop que faire?  Et ne faudrait-il pas faire remarquer que, partout où l’austérité tue ou a tué selon les auteurs, les divisions sociales, politiques, ethniques, semblent au départ importantes. Que les Conservateurs et Libéraux-démocrates adoptent une telle politique d’austérité après 2010, dont une bonne part du corps médical britannique annonce pourtant publiquement qu’elle va nécessairement tuer, en dit peut-être moins long sur leur ignorance supposée des mécanismes ici décrits que sur leur volonté d’en finir en passant avec tout resterait encore de la « working class » et de ses ridicules prétentions à mener une vie décente? Idem pour les Républicains aux États-Unis qui verraient bien leur grand et beau pays sans ces très pénibles descendants des esclaves noirs supposés uniques bénéficiaires du « welfare »? Idem sans doute en Russie où les élites post-soviétiques se verraient bien se passer en 1990 de ces répugnants moujiks devenus par la force de l’industrialisation stalinienne de répugnants ouvriers ?  Idem en Grèce où ce qui s’est passé et se passe encore n’est sans doute pas sans lien avec les divisions de la société grecque liées à la Guerre civile des années 1940 et avec ses suites des années 1960-70? Et, fort inversement, pour le « peuple-famille » des Islandais, parce qu’ils se sentent de fait tous cousins!

En somme, l’erreur des auteurs – ou la stratégie rhétorique si l’on veut – est de croire que tout le monde partage les mêmes valeurs humanistes de fond, et que les faits en eux-mêmes pourraient persuader certains d’agir autrement qu’ils ne le font. Ces faits ou mécanismes démontrés comme arguments contre l’austérité ne valent que si l’on partage ces valeurs de fond, en somme que si tel ou tel autrui nous importe – pour des raisons qui émanent sans doute largement d’un parcours historique précis. Leurs trois principes, « Ne pas nuire » (par une austérité sur les soins et le logement), « Aider la population à retourner au travail », « Investir dans la santé publique », ne valent en fait que pour ceux qui se soucieraient de toute leur population. Et force est de constater qu’il existe aussi des préférences révélées des gouvernants.

Rationalité fiscalo-électorale.

Le gouvernement Fillon a dévoilé hier son dernier plan de rigueur en date. Les critiques pleuvent, y compris bien sûr de la part d’économistes de gauche comme Thomas Piketty et Camille Landais qui n’y voient pas, sans doute à juste titre,  un grand progrès dans l’équité fiscale.

Pour ma part, je suis plutôt admiratif. Le gouvernement Fillon semble bien avoir cherché les mesures qui maximiseraient (en principe) le gain fiscal sans aliéner l’électorat. C’est certes un peu disparate, comme le fait remarquer l’historien de la fiscalité, Nicolas Delalande, mais c’est tout de même d’une belle prudence préélectorale. Il est humainement impossible de demander à un Président et une majorité de se suicider électoralement s’ils considèrent pouvoir encore faire autrement. Or je ne vois rien dans ces diverses mesures qui doive choquer particulièrement les Français au point d’obérer définitivement toute chance de réélection pour N. Sarkozy.(Il n’a pas baissé les salaires des fonctionnaires, merci, ils sont seulement gelés jusqu’à nouvel ordre depuis l’année dernière; il n’a pas aligné la CSG des retraités sur celle des actifs, merci pour eux; il n’a pas augmenté la TVA sur tous les produits et services, merci pour nous).

Bon, on augmente tout de même les taxes sur le tabac et les alcools forts… Qui va défendre le tabagisme et l’alcoolisme? Le vin et le rhum semblent d’ailleurs sauvés. (Je me bois d’ailleurs un rhum en écrivant ces lignes à la santé de nos compatriotes d’outre-mer.) On crée une taxe sur les boissons sucrées. Elle est pour l’instant des plus minimale, mais, si le Parlement la vote vraiment, c’est un tout petit début prometteur. Les industriels de l’agroalimentaire concernés ne s’y sont pas trompés qui hurlent qu’on les assassine, discrimine, insulte. Si des taxes sur les consommations ayant des effets délétères sur la santé, autres que le tabac et l’alcool, en viennent à être ainsi inventés par nécessité fiscale, et bien, ce sera au moins une fort bonne chose qu’aura faite ce gouvernement. Ceux qui indiquent que ces taxes (tabac, alcool et boissons sucrées) toucheront d’abord les pauvres ont raison si l’on voit ces derniers seulement au prisme de leur pouvoir d’achat, mais ils ont tort si  on admet que les pauvres ont droit à ce que l’État défende leur espérance de vie en leur donnant un signal par le prix que cette consommation-là leur nuira.(Mon beau-père, fumeur depuis 40 ans, a arrêté de fumer, parce que les prix du tabac étaient devenus trop élevés pour son revenu, il s’en trouve fort aise et il veut convertir désormais son entourage.)

De même, la TVA ramenée à la norme pour les parcs de loisir, certes une recette de poche pour l’État, j’ai du mal à y voir autre chose que la correction d’une erreur antécédente. Pourquoi diable encourageait-on par une fiscalité réduite cette consommation-là? (Serait-ce une séquelle du fantasme du parc Euro-Disney comme avenir de l’emploi en France?)

Les diverses mesures portant sur l’immobilier, les heures supplémentaires, les impôts des entreprises, passeront inaperçues pour la plupart des gens, et la taxation exceptionnelle des plus aisés reste  encore assez douce pour qu’ils l’acceptent sans trop maugréer.

Parmi toutes les mesures, je n’en ai vraiment trouvé qu’une qui me paraisse vraiment susceptible d’une critique forte pour son caractère illogique, celle portant sur les contrats mutualistes d’assurance santé. Cette taxe-là équivaut à une hausse d’impôt pour énormément de gens, y compris ceux qui n’en ont pas les moyens, ou même revient à décourager l’achat d’un service dont a priori il serait mieux que les Français ne se passent pas. (A moins que cyniquement, on considère qu’il faut moins de gens qui s’assurent en santé complémentaire, pour qu’ils évitent de se faire soigner et de coûter à l’assurance-maladie.) Voilà encore une hausse des dépenses contraintes dans le budget des ménages, qui fera qu’on s’étonnera ensuite de l’atonie de leur consommation.

En dehors de ce bémol, je trouve le coup fort bien joué par le gouvernement Fillon.

La gauche par ailleurs n’a pas non plus de quoi se lamenter.

D’une part, bien que la taxe sur les titulaires de plus hauts revenus soit peu importante, cela veut dire que l’argument selon lequel ces mêmes riches arrêtent de travailler, d’innover, de produire, si on les taxe ne serait-ce qu’un tout petit peu plus, est reconnu en pratique comme faux par la droite elle-même. Il n’est donc pas impensable de taxer les (très) riches! Ils ne vont pas se mettre en grève illico.

D’autre part, le gouvernement Fillon n’a pas même commencé à supprimer massivement des niches fiscales, il les a simplement encore un peu « rabotées » selon le terme consacré. Par exemple, le célèbre « Scellier » bouge toujours.  Cette situation de préservation des privilèges fiscaux de certains  signifie que la gauche, si elle remporte les élections du printemps prochain, va pouvoir jouer sur cette réserve d’exonérations fiscales, peu efficaces économiquement et injustes, pour financer un collectif budgétaire si nécessaire, sans devoir recourir nécessairement à des hausses généralisées d’impôts (TVA, CSG, IRPP). Pour ne prendre qu’un seul exemple, la TVA réduite sur la restauration pourra être augmentée, ou même ramenée au taux normal, de même les exonérations de charges sur les heures supplémentaires pourront être supprimées. Il reste donc du grain à moudre, avant même la mise en place, nécessairement compliquée, d’une éventuelle fusion IRPP/CSG. Il suffira de faire preuve de courage pour affronter « les chiens qui dorment dans les niches ». (Comme dit le dicton fiscal, « dans chaque niche, il y a un chien qui dort. »)

Du point de vue de la stratégie électorale, c’est donc une bonne nouvelle pour la gauche que la droite n’ait pas été dans l’absolue obligation de faire rendre gorge elle-même à ses clientèles. Toutefois, il est possible que l’aggravation de la situation économique, et donc budgétaire, oblige dans quelques mois le gouvernement Fillon à aller plus loin dans la rigueur, peut-être sous l’impulsion de quelque panique européenne à venir. Je ne parierais pas que ce plan de rigueur-là soit le dernier avant l’élection présidentielle de mai 2012.

Plus généralement, le gouvernement Fillon, s’il vise la réélection de N. Sarkozy et la reconduction de la majorité actuelle, aurait bien tort de festoyer ces jours-ci. Les chiffres du chômage repartent décidément à la hausse, et la prévision, révisée par le gouvernement lui-même à l’occasion de la présentation de son plan d’austérité, 1,75% de croissance en 2011 et 2012, implique que, mécaniquement ou presque, le chômage va continuer à augmenter en France. La campagne électorale du printemps prochain risque donc de se faire encore une fois sous le signe de l’échec du pouvoir en place à endiguer vraiment la détérioration désormais durable du marché de l’emploi.

Ps. Comme pour confirmer le poids de la politique électoral(ist)e dans ce plan d’austérité, une première mesure a sauté sous la douce pression de Jean-Pierre Raffarin, défenseur d’office du Futuroscope, la TVA ramenée à la normale pour l’entrée dans les parcs de loisirs. Une seconde mesure semble avoir quelques difficultés à passer la taxation des plus-value sur l’immobilier (qui n’est pas une résidence principale pour le vendeur) – comme quoi, le vieil électeur riche reste important dans notre pays. Enfin, j’avais manqué l’augmentation subtile de la CSG, via la part du revenu pris en compte pour son calcul, qui frappe elle (presque) tout le monde.