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B. Hamon l’européen, victime de ses soutiens académiques?

Si l’on en croit tous les sondages publics disponibles à quelques jours seulement du premier tour de l’élection présidentielle de 2017, le candidat de la « Belle Alliance populaire », désigné par une primaire ouverte, Benoit Hamon, va connaître dimanche prochain son Waterloo. Il est en effet maintenant situé en dessous de 10% des suffrages. La présence dans ce maigre total mesuré par les sondeurs de deux électorats d’appoint, celui écologiste fidèle à EELV ou celui radical au PRG, signale s’il en était besoin l’ampleur de l’écroulement du candidat officiel du PS. Or, paradoxalement, ce candidat en grande difficulté  se trouve être sans doute celui qui bénéficie des soutiens les plus forts parmi les dominants du champ académique marqué à gauche (Thomas Piketty, Dominique Méda, etc.). Ceux-ci ont investi dans sa campagne, en particulier parce qu’ils ont conçu le programme européen du candidat. Il existe même en librairie depuis un mois un ouvrage pour expliquer les détails de la proposition de ces intellectuels : Stéphanie Hennette, Thomas Piketty, Guillaume Sacristie, Antoine Vauchez, Pour un traité de démocratisation de l’Europe (Paris : Seuil, 2017), avec en bandeau Thomas Piketty pour bien attirer le chaland. L’ouvrage reprend et affine les propositions qu’a fait T. Piketty depuis quelques années déjà.

Ces intellectuels – dont on pourrait s’amuser à décrire leur position favorable dans le champ académique – ont donc proposé à B. Hamon d’effectuer une critique interne de l’Union européenne. Ils en décrivent ainsi les défauts et proposent des solutions réalistes à leurs yeux qui ne mettent pas à bas tout l’édifice, mais le modifient substantiellement. Celle qui a connu le plus de publicité n’est autre que la création d’une « assemblée parlementaire de la zone euro » fonctionnant sur des principes démocratiques plus classiques pour la gérer que ceux de l’actuelle situation. Or, sauf à tenir pour totalement anecdotique la position en matière européenne des différents candidats, force est de constater que cette option n’a pas beaucoup contribué à séduire l’opinion de gauche : l’option de l’adaptation à marche forcée à l’ordre européen existant (soit celle d’Emmanuel Macron), ou celle de sa critique radicale à grand renfort de bruit et de fureur (soit celle de Jean-Luc Mélenchon) fonctionnent, toujours selon les sondages disponibles, beaucoup mieux.

Il se peut bien en effet que, sur ce point, les électeurs soient plus rationnels que nos distingués collègues. En effet, dans un ensemble aussi vaste et divers que l’Union européenne actuelle, ou même que la seule zone Euro, il est sans doute déraisonnable de laisser croire qu’une réforme puisse être portée par un seul pays. De fait, toutes les grandes avancées des Communautés européennes, puis de l’Union européenne, ont été portées l’accord des élites politiques des principaux pays. Or, à suivre la campagne électorale, la proposition Hamon-Piketty apparait ainsi isolée, sans alliés européens bien précis pour l’imposer, ne serait-ce que sans alliés européens au niveau intellectuel, puisque nos braves penseurs ont oublié de mobiliser quelques intellectuels étrangers à l’appui de leur noble cause – ne serait-ce que dans leur livre.

Du coup, il parait plus simple de se plier à la règle commune comme propose de le faire le haut noble d’État E. Macron en faisant à marche forcée de la France un autre paradis néo-libéral – ou social-libéral si l’on veut – à l’image de l’Allemagne, ou de la refuser  comme le tribun de la plèbe Jean-Luc Mélenchon en se noyant dans une nuée de drapeaux tricolores tout en scandant « Résistance! ». En somme, en 2017, aux yeux de la plupart des électeurs de gauche sans doute instruits par l’expérience des dernières années, on ne peut pas changer l’Europe, on s’adapte ou on la quitte. Tertium non datur.

Frédéric Lordon, La Malfaçon. Monnaie européenne et souveraineté démocratique.

lordonL’économiste (hyper-)critique Frédéric Lordon ne pouvait manquer de s’exprimer encore une fois sur la zone Euro. Son dernier livre, La Malfaçon. Monnaie européenne et souveraineté européenne (Paris :  Les liens qui libèrent [LLL], mars 2014, 296 p.) n’y va pas par quatre chemins : c’est clairement à un appel sans concession à en finir tout de suite avec la monnaie unique nommée Euro qu’on assiste.

Le plaidoyer de l’économiste bien connu des lecteurs de son blog au sein du Monde diplomatique, la Pompe à Phynance, s’adresse exclusivement (cf. « Avant-propos. De quoi s’agit-il? », p.7-20, et chap. 8 « Ce que l’extrême droite ne nous prendra pas », p. 227-245) aux lecteurs qui se sentent de gauche, ou plutôt de la vraie gauche, pas de celle qui croit encore que le Parti socialiste serait de gauche. Il traite d’ailleurs ce dernier parti de « Droite complexée » pour l’opposer à la droite décomplexée de l’UMP, et lui réserve ces pires sarcasmes. Or, croyez-moi,  F. Lordon s’y connaît  en la matière, un vrai pamphlétaire à l’ancienne. Il se laisse d’ailleurs souvent emporter par sa verve, et cela lassera sans doute certains lecteurs pressés, cela nuit aussi probablement à la réception de ses idées. Pourtant, au delà de l’emballage un peu années 1880-1930 par moments, les idées exprimées tout au long de l’ouvrage s’avèrent simples et fortes.

Premièrement, l’Euro tel qu’il a été institué et toute la gouvernance économique qui va avec et qui s’est renforcé au cours de la crise économique est ontologiquement « de droite ». Il est bâti, d’une part, pour complaire aux obsessions ordo-libérales de la classe dirigeante allemande, d’autre part, pour rendre impossible toute autre politique économique que celle prônée par cette classe dirigeante allemande, y compris lorsqu’un autre électorat national que celui de l’Allemagne en aurait décidé autrement. En particulier, tout a été fait sciemment dès la conception de la future monnaie unique dans les années 1980-90 pour que ce soient les marchés financiers internationaux qui soient les arbitres des élégances des politiques économiques nationales. Par ailleurs, tous les choix faits pour résoudre la crise de la zone Euro depuis 2010 n’ont fait que renforcer institutionnellement cette tendance de départ. Et il y a en plus fort à parier que toute avancée ultérieure vers le « fédéralisme » (comme les Eurobonds par exemple, cf. p.50-57) ne se fera qu’à la condition expresse que la classe dirigeante allemande soit vraiment certaine que tous les pays continueront de s’aligner sur la one best way ordo-libérale préconisée.

Deuxièmement, selon F. Lordon, les Allemands – je préfèrerais pour ma part utiliser le terme de classes dirigeantes allemandes (au pluriel : économique, politique, académique, syndicale) – voient dans l’ordo-libéralisme et  dans son obsession à l’encontre de l’inflation l’unique voie possible en matière d’organisation de l’économie européenne. Dans le chapitre 3, « De la domination allemande (ce qu’elle est, ce qu’elle n’est pas) », F. Lordon critique l’argument de la germanophobie utilisé à l’encontre de ceux qui, comme lui, pointent cette réalité de l’Allemagne contemporaine : toutes les grandes forces politiques adhérent au « cadre » de l’ordo-libéralisme, et cela ne risque pas de changer de sitôt. C’est une donnée indépassable à moyen terme de l’équation européenne. Une zone Euro qui comprend l’Allemagne comme partenaire principal ne peut donc qu’être ordo-libérale ou ne pas être.

Troisièmement, cet état de fait (un ordre économique européen ordo-libéral institué dans les Traités, et un pays dominant dont les élites croient dur comme fer à cet ordo-libéralisme qui leur convient bien par expérience depuis 1949) ne pourra jamais résoudre la crise économique en cours. Le livre a visiblement été rédigé au cours de l’année 2013 à un moment où aucune reprise économique n’apparaissait, mais avant qu’on commence à parler de déflation. Par ailleurs, F. Lordon souligne dans son chapitre 6, « Excursus. Un peuple européen est-il possible? » (p. 161-184), que tout saut fédéral (sans guillemets) est illusoire vu que personne n’en veut en réalité. Ce chapitre constitue d’ailleurs d’une lecture étrange pour un politiste. En effet, loin de se référer aux travaux de nos collègues sur le sujet, F. Lordon se bricole pour l’occasion une science politique des conditions préalables au fédéralisme à partir de références à son cher … Spinoza. (C’est un peu comme si je mettais à parler de politique industrielle en utilisant les travaux des physiocrates.)

De ces trois points, F. Lordon conclut, fort logiquement, que, pour défendre une vision « de gauche » de l’avenir de la société française, il faut absolument que la France sorte de la zone Euro, qu’il faut arrêter d’avoir peur à gauche d’une solution « nationale » (cf. chapitre 5, « La possibilité du national », p. 133-160). Cette sortie de la zone Euro ne serait pas économiquement la fin du monde, contrairement à ce que prétendent les européistes, mais plutôt la fin d’un certain capitalisme exclusivement financier. Toutefois, et c’est là que l’auteur fait preuve de son originalité, F. Lordon propose que cette sortie se fasse dans le cadre de la création d’une monnaie commune. Cette dernière serait une articulation entre le retour aux monnaies nationales, un système de change semi-fixe entre elles, et une monnaie commune pour assurer les échanges entre les pays membres de la nouvelle zone Euro et le reste du monde. Il expose son projet dans le chapitre 7, « Pour une monnaie commune (sans l’Allemagne – ou bien avec, mais pas à la francfortoise » (p.185-216), et il le précise dans  une Annexe, « Ajustements de changes internes et externes en monnaie commune » (p.219-226). Ce projet voudrait faire en sorte que les taux de change entre monnaies de la nouvelle zone Euro s’ajustent à raison des déficits/excédents commerciaux des uns et des autres, sans laisser le soin de cet ajustement aux marchés des changes pour éviter spéculations et overshooting, en le confiant au bon soin des dirigeants européens eux-mêmes. Il est sans doute loin d’être absurde économiquement, mais je ne saurais dire à quel point je l’ai trouvé absurde politiquement! En effet, F. Lordon flingue lui-même à tout va tout au long de l’ouvrage l’irréalisme (ou le double jeu intéressé) de ceux qui prétendent faire advenir le fédéralisme européen dans les années qui viennent, au sens fort de fédéralisme comme aux États-Unis ou dans l’Union indienne. On peut lui renvoyer la politesse. En effet, dans l’hypothèse où la zone Euro viendrait à éclater, où chaque pays de la zone Euro retournerait à sa monnaie nationale, est-il bien sérieux de considérer l’hypothèse selon laquelle ces mêmes pays ou une partie d’entre eux se mettraient à se concerter gentiment sur les taux de changes entre leurs monnaies? La dissolution de la zone Euro ne pourra se faire que dans l’acrimonie mutuelle, et par des gouvernements qui souligneront que toutes les difficultés rencontrées par les populations viennent de la politique non-coopérative des voisins. De fait, l’Europe a déjà connu des négociations entre pays membres sur les taux de change, au temps déjà lointain certes des « montants compensatoires monétaires ». Pour conserver un marché commun agricole dans les années 1970-80 lors des dévaluations ou des réévaluations de monnaies de ses membres,  la Communauté économique européenne jouait sur un système de taxes pour limiter l’impact de ces mouvements de changes sur ce dernier. Les négociations n’étaient dans mon souvenir pas très faciles. On imagine ce que seraient des négociations dans une Europe post-Zone Euro.

A mon humble avis, après la fin de la zone Euro, cela sera chacun pour soi et Dieu les changes flottants pour tous!  Et cela d’autant plus, que, selon les ambitions « gauchistes » de F. Lordon, certains pays saisiraient le moment pour revenir  sur la financiarisation du capitalisme, pour promouvoir un capitalisme plus centré sur la production nationale de biens et services réels avec un système bancaire (nationalisé) orienté vers l’appui à cette dernière. On aura donc déjà de la chance si, dans cette hypothèse de la fin de la zone Euro, les pays de l’ancienne zone Euro réussissent à maintenir la liberté de leurs échanges commerciaux. (Je suppose que Washington nous fera la leçon à nous Européens pour nous obliger à conserver le libre-échange entre nous, enfants dissipés ayant voulu jouer à créer des Etats-Unis d’Europe sans en avoir les capacités.)

C’est donc peu dire que j’ai été peu convaincu par l’hypothèse de la monnaie commune pour remplacer la monnaie unique. J’y vois surtout une ruse pour faire passer l’amère pilule de la fin de l’aventure européenne qu’incarne l’Euro auprès des socialistes et autres européistes de gauche à convaincre. Il ne faut pas désespérer « Boboland »! Une façon de se différentier aussi des positions du Front national. (La question ne se pose pas en effet pour un lecteur de droite, ce dernier se contentera d’un retour aux monnaies nationales et aux changes flottants.)

Par contre,  je voudrais souligner pour finir cette recension à quel point l’idée reprise par F. Lordon chez K. Polanyi  de la nécessité vitale pour la « société » de se défendre contre sa destruction par le « marché » est devenue aujourd’hui une hypothèse de travail centrale. En effet, telle qu’elle existe la zone Euro interdit de vivre (littéralement, cf. augmentation des taux de mortalité infantile en Grèce par exemple) aux peuples  qui ne se reconnaissent pas dans ses coordonnées ordo-libérales – ou qui n’y arrivent pas tout simplement. F. Lordon a raison de se demander si le contrat social de délégation du pouvoir aux représentants peut survivre à la dévolution de ce même pouvoir aux seuls marchés financiers (« La finance, tiers intrus au contrat social », p.32-35). Pour F. Lordon,  « La construction monétaire européenne est viciée à cœur. Elle est viciée par la neutralisation démocratique, dont elle a fait son principe sous l’ultimatum allemand. Qu’on ne puisse pas demander si la banque centrale doit être indépendante ou pas, si les dettes contractées à la suite des désastres de la finance privée doivent être remboursées ou pas, c’est une monstruosité politique que seul l’européisme élitaire ne pouvait apercevoir – mais qui tourmente tous les corps sociaux européens. Sauf l’Allemagne. Il n’y a qu’à l’Allemagne que ces interdictions n’apparaissent pas comme d’insupportables dénis de démocratie, car, aux choses sanctuarisées, le corps social allemand, pour l’heure, et pour encore un moment, adhère comme à des valeurs supérieures, méta-politiques, c’est à dire au delà de la politique et soustraite à la politique » (l’auteur souligne, p. 213-214).

J’aurais tendance à répondre face à cette hypothèse par une alternative : on peut imaginer que certains pays, peuples, sociétés finissent par connaître des réactions à la Polanyi – c’est peut-être déjà le cas en Hongrie par exemple : V. Orban, réélu hier pour quatre ans, ne prétend-il pas faire justement la politique de la Nation hongroise contre l’Europe et les marchés? -; on peut imaginer que, dans d’autres cas, les sociétés incapables, soit d’assumer l’ordo-libéralisme, soit de le combattre, se dissolvent simplement dans l’insignifiance, l’apathie, la dépression, l’inexistence sociale. Tout le pari de K. Polanyi/F. Lordon est qu’il existe un stade au delà duquel la « société » reprend ses droits sur le « marché ». Les voies concrètes et réalistes de cette réaction ne vont pas de soi, et après tout, les sociétés peuvent aussi mourir! Ou tout au moins une part de la société. Et sur ce point, la perception de F. Lordon du « corps social allemand » est peut-être aveugle et cruelle : l’Allemagne n’est-elle pas justement l’un des pays où les perdants ont perdu jusqu’au droit moral et jusqu’à l’énergie vitale de se plaindre de leur sort?

Ps. Ce matin, jeudi 17 avril 2014, F. Lordon a été invité à s’exprimer dans la « Matinale » de France-Inter. Ses propos m’ont paru plus percutants que dans son ouvrage. J’ai admiré sa façon de s’imposer sur un terrain médiatique qu’il sait particulièrement hostile à ses thèses. C’est en ce sens un modèle d’expression in partibus infedelium.

Par contre, son insistance sur le lien indissoluble entre le concept de souveraineté et celui de démocratie m’a paru à l’écoute excessif. Certes, il ne saurait à ce stade y avoir de démocratie effective sans qu’elle puisse influer sur les choix d’un État souverain, c’est-à-dire un peu maître de son destin interne et externe. Un État fantoche ne saurait être démocratique. Mais on peut très bien imaginer à l’inverse un État souverain sans aucune démocratie à l’intérieur. F. Lordon identifie la souveraineté à la démocratie, qu’il identifie elle-même à la délibération citoyenne. Or il me semble qu’on peut très bien voir la souveraineté comme décision libre de la part d’un « souverain » peu ou pas du tout démocratique. L’exemple typique de ce genre de souveraineté nous est donné dans le monde contemporain par la Russie,  l’Arabie saoudite, la Chine populaire, l’Iran ou la Corée du Nord. F. Lordon reconnait d’ailleurs implicitement lui-même ce fait puisqu’il distingue « souverainisme de droite » (autocratique) et « souverainisme de gauche » (démocratique), mais il voudrait que  la vraie et sainte souveraineté soit uniquement celle de la Nation à la manière de 1789. Elle peut être aussi celle du Sacre de l’Empereur des Français!

Cédric Durand (dir.), En finir avec l’Europe.

durandJ’avais manqué ce printemps le livre dirigé par Cédric Durand, En finir avec l’Europe (Paris : La Fabrique, 2013, 150 p.), largement parce qu’il ne s’est presque pas trouvé dans les librairies lyonnaises où je m’entête à m’approvisionner. Fabien Escalona (un ancien de Science Po Grenoble) en a donné une fort bonne recension pour Non Fiction. Comme il le signale, le livre a donné lieu à une polémique entre Cédric Durand et Jacques Sapir. Ce dernier dans sa recension du livre sur son blog Russeurope reproche en effet à C. Durand dans sa conclusion (« Epilogue: face à la crise, face à l’Europe », p. 133-149) de vouloir se situer dans une approche qui ignorerait tout simplement l’Europe pour aller de l’avant dans les luttes sociales et politiques au niveau national en se donnant des objectifs forts et mobilisateurs (genre plein emploi assuré par l’État comme employeur de dernier ressort). Pour J. Sapir, il n’est pas possible de faire ainsi l’impasse sur la lutte pour la souveraineté nationale, qui ne doit pas être laissé aux forces réactionnaires si j’ose dire et surtout qui « commande » désormais au sens stratégique du terme toute possibilité d’une refonte des équilibres économiques et sociaux en vigueur. Cédric Durand lui a répondu, et J. Sapir a repris cette réponse dans son blog, en y ajoutant évidemment son commentaire.

Dans cette polémique, je pencherais plutôt pour la position de J. Sapir. En effet, toutes les contributions de l’ouvrage dirigé par Cédric Durand tendent à démontrer que l’Union européenne est par sa genèse, par ses institutions, par l’intention de ceux qui la dominent aujourd’hui, un organisme tout entier orienté en faveur des élites économiques, politiques et sociales,  au détriment de toute influence et participation de l’ordinaire des populations qu’elle assujettit. Cédric Durand et Razmig Keucheyan intitulent même leur propre contribution, « Un césarisme bureaucratique » (p. 89-113). Ils s’y inspirent de Gramsci pour affirmer que, dans la crise actuelle, « L’émergence d’un césarisme bureaucratique est la seule stratégie dont disposent les élites du continent  pour maintenir leur domination » (p.99). Comme les élites sont un peu dépassées tout de même par les événements en cours, qu’elles n’arrivent plus à justifier leurs choix face aux populations, et ne sont plus capables de leur apporter le bien-être promis, elles tendent de plus en plus à s’appuyer  sur les seules institutions imperméables aux protestations populaires, en particulier sur la Banque centrale européenne, pour préserver le statu quo, ou éventuellement forcer leur avantage. « Depuis son origine, le projet européen s’inscrit dans ce mouvement de mise à distance des peuples. Mais l’accélération brutale opérée depuis 2009 a radicalisé le processus : l’Union économique et monétaire est devenue un instrument de gestion autoritaire des contradictions économiques et sociales générées par la crise. » (p.111). Les deux auteurs pointent par ailleurs du doigt, non sans se contredire ainsi puisqu’ils soulignent le rôle des « pays créditeurs » (qui sont des démocraties), quelques lignes plus loin, le rôle du nouvel hégémon (national), l’Allemagne, au sein de cette crise. Avec de telles considérations, qui se retrouvent avec certes des variantes dans l’ensemble des contributions de l’ouvrage, on ne peut que s’étonner que le cri de ralliement proposé ne soit pas : « Indépendance, indépendance, liberté, liberté! », puisque c’est là un véritable esclavage bureaucratique qu’on nous décrit. On remarquera en passant que, dans ce même texte, Jurgen Habermas est exécuté (p.105) comme un zélote de l’Europe du grand capital et des puissants, alors même que le concept de « fédéralisme exécutif » que ce dernier a développé (cf. ses derniers textes parus en français) pour décrire l’évolution récente de l’Union européenne vont en substance dans le même sens que ce que dénoncent les deux auteurs, à savoir un éloignement à la faveur de la  crise de la décision européenne  des processus démocratiques ordinaires. (Idée qui est d’ailleurs généralement admise, voire parfois revendiquée par les acteurs concernés au nom de l’urgence à sauver le soldat Euro.)

Bref, on ne voit vraiment pas pourquoi un citoyen français qui lirait ce livre et qui croirait à ses analyses ne devrait pas en conclure que la première urgence  politique est de sortir de cet enfer anti-démocratique au plus vite. Si on m’explique qu’une structure auquel j’appartiens tend à négliger totalement mon avis, j’aurais tendance à vouloir en sortir au plus vite, mais bon… je dois être un peu un mauvais coucheur.

D’un point de vue plus immédiat, la critique de gauche que porte ce livre me semble désormais caduque dans ses perspectives. En effet, pour les prochaines années, dans la mesure où c’est « la Gauche » (tout au moins aux yeux de la majorité de l’opinion) avec le PS et ses alliés qui se trouve au pouvoir en France (depuis mai 2012), toute opposition radicale à l’Union européenne telle qu’elle est (ou plus généralement à la situation courante du pays) ne pourra sans doute avoir du succès (électoral) que sur le flanc droit de l’échiquier politique. Jacques Sapir a entièrement raison de ne pas vouloir laisser le souverainisme à la droite de la droite, mais, malheureusement, avec F. Hollande Président de la République et son plein engagement dans les logiques européennes depuis le lendemain de son élection (non-renégociation du TSCG), la critique ne peut désormais réussir (éventuellement) qu’à droite. Si la situation économique européenne devait finalement aboutir avant 2017 à la fin de la zone Euro, je prends le pari que la France redevenue ainsi « souveraine » se donnera dans la foulée à des forces de droite et d’extrême-droite qui auront su se rassembler autour de la Nation en danger (en faisant oublier tout engagement européiste précédent bien sûr…). Qui se souvient des derniers meetings de la campagne présidentielle de N. Sarkozy en 2012 avec leur mer de drapeaux tricolores peut avoir un avant-goût de ce qui nous attendrait dans cette éventualité : l’union de toutes les droites sur le dos de l’Europe serait du plus bel effet, avec la gauche « apatride » toute entière dans le rôle de bouc-émissaire. J’en ris jaune d’avance.

Pour en revenir à l’ouvrage dirigé par C. Durand, signalons comme F. Escalona, et surtout J. Sapir, qu’il a le mérite de donner accès en français à des analyses critiques de l’Union européenne publiées dans d’autres langues européennes. Les contributions de Stathis Kouvelakis, « La fin de l’européisme » (p. 49-58), et Costas Lapavitsas, « L’euro en crise ou la logique perverse de la monnaie unique » (p. 71-87) reprennent des analyses parues en anglais dans le livre collectif, Costas Lapavitsas et al., Crisis in the Eurozone (Londres : Verso, 2012). On trouvera aussi ici traduit un texte de Wolgang Streeck, « Les marchés et les peuples : capitalisme démocratique et intégration européenne » (p. 59-70), déjà paru lui aussi en anglais. Ce dernier se trouve en train de développer une théorie générale du capitalisme tardif (ou de la phase actuelle du capitalisme), dont il me parait intéressant que le lecteur français prenne connaissance. En effet, ce qui me parait le grand mérite de ce livre en général, en dehors même de son contenu et des ambitions politiques, c’est la volonté qui porte tous ces auteurs à vouloir penser les choses en grand, de se donner une image générale de la situation dans laquelle nous nous trouvons, de ne pas reculer devant l’idée d’une théorisation un peu générale de la situation. En ce sens, il faut grandement féliciter C. Durand, un économiste, de son initiative.

Gaël Giraud, Illusion financière.

giraudL’économiste Gaël Giraud, membre de la Congrégation des Jésuites (sic), a fait reparaître au printemps dernier son ouvrage intitulé Illusion financière (Ivry-sur-Seine : Les Éditions de l’Atelier/Les Éditions Ouvrières, 2013). Comme son titre ne l’indique pas vraiment, le but de l’auteur n’est autre de proposer des pistes pour sortir de la financiarisation actuelle de l’économie: la finance contemporaine constitue en effet selon lui une illusion de création de richesse et d’efficacité  économique dont il faut se déprendre pour pouvoir aller vers une nouvelle croissance adaptée aux enjeux du changement climatique.  Il se targue en effet de proposer un modèle de sortie de crise du capitalisme, dont aucun lecteur ne s’étonnera – vu la qualité de jésuite de l’auteur – qu’il s’apparente à un renouvellement du discours de la « troisième voie » du christianisme social entre le socialisme et le capitalisme, mâtinée désormais d’écologie. L’auteur consacre en effet de longues pages à la définition d’une « économie des biens communs » qui ne serait ni privée ni publique, mais qui se situerait dans « un ailleurs », pourtant fort reconnaissable pour un historien des idées chrétiennes des deux derniers siècles sur l’économie capitaliste (cf. le chapitre 7, « Vers une société de biens communs », p. 107-119). Pour fonder son propos, G. Giraud fait  appel aux travaux désormais connus en France d’Elinor Ostrom sur l’institutionnalisation de la coopération sociale, tout en les mâtinant d’une double référence à la « règle d’or » (de la morale) et à  la morale universaliste d’E. Kant. Il applique ces idées de « bien commun » prioritairement au domaine financier et bancaire, ce qui renouvelle si j’ose dire le produit tout en conservant l’essentiel. Ainsi, pour lui, la monnaie, en particulier comme « liquidité », devrait être pensée et institutionnalisée comme un « bien commun », et il faudrait idéalement obliger les banques à n’user de leur indéniable pouvoir de création monétaire que pour financer les investissements nécessaires dans la transition écologique de nos économies. Tout cela est bien beau, et ferait seulement doucement sourire si, heureusement, l’auteur n’était pas aussi un bon connaisseur des affaires financières contemporaines. Il n’est certes pas toujours d’une clarté à toute épreuve dans cet ouvrage (un peu par abus de métaphores filées et d’allusions trop rapides), mais le lecteur trouvera tout de même dans l’ouvrage une vulgarisation bienvenue des savoirs en la matière qui permettent d’éclairer la crise actuelle.

Premièrement, l’auteur ne cesse de rappeler qu’à la fois en théorie pure et en pratique (vu l’expérience faite depuis une trentaines d’années), les marchés financiers s’avèrent bien incapables d’orienter une économie vers une croissance pérenne (sans bulles spéculatives récurrentes), pour ne pas parler d’aller une croissance écologiquement soutenable. Les marchés financiers fonctionnent en effet, selon G. Giraud reprenant des thèses bien connues, selon le modèle dit des « tâches solaires », c’est à dire sur des pures croyances des opérateurs qui amènent les prix des actifs qu’on y négocie à errer au fil des marottes haussières ou baissières du moment. Pour l’auteur, ce ne peuvent  donc pas être les marchés financiers qui disent vers où doit s’orienter la croissance future; ce sont les entreprises, les Etats, ou bien le débat citoyen, qui définissent – ou devraient définir  – les paramètres du futur économique souhaitable (pour G. Giraud lui-même, un futur où l’on prévient le changement climatique). La remise en cause des marchés financiers comme « boule de cristal collective » qui permettrait de lire le futur par accumulation d’opinions individuelles sur ce dernier s’avère ici radicale. Ces derniers ne sont qu’une illusion de ce point de vue. Gaël Giraud consacre des pages fort bien vues à cet aspect (Chapitre 3, « Un marché financier, c’est  (très in)efficace? », p.46-62). Parallèlement, G. Giraud croit tout de même déceler au fondement de la crise financière actuelle un projet politique, celle de la « société de propriétaires » (cf. chapitre 1, « La ‘société de propriétaires’, un idéal messianique? », p.13-24) En effet, qu’est-ce qui a produit la crise des « subprimes » au déclenchement de tous les désordres financiers et économiques actuels, sinon entre autres la croyance politique que tout le monde aux États-Unis pouvait (ou même devait) devenir propriétaire de son logement? Il rejoint ici les auteurs qui pointent du doigt le risque économique que les bulles immobilières, enclenchés par des financements trop faciles et au fond irresponsables de la part d’un secteur financier aussi créatif qu’euphorique, font courir à l’économie réelle, tout y ajoutant l’aspect politique de ce choix (cf. p.20-23). Bref, l’investissement et l’avenir des sociétés humaines en général sont des choses bien trop sérieuses pour être laissé ainsi aux marchés financiers.

Deuxièmement, l’auteur rappelle au lecteur que c’est bel et bien le secteur financier qui se trouve à la source de la crise économique actuelle et non les Etats (p.37-40), et que c’est ce dernier qu’il est urgent de mieux réguler (cf. chapitre 10, « Les chantiers communs prioritaires », p. 142-164). G. Giraud fait partie de ces économistes qui ne croient pas au « cadrage » de la crise européenne tel qu’il s’est imposé depuis 2010. Il décrit fort bien à quel point Etats, grandes banques et BCE sont désormais solidaires dans le désastre éventuel qui les menace, en raison de la vaste « pyramide de Ponzi » qu’ils ont bâtie ensemble pour se sortir de la crise dite des dettes publiques européennes (p. 40-44). Surtout, il souligne que les banques commerciales ne peuvent pas structurellement dire la vérité sur leur mauvaises affaires éventuelles au risque de périr dans l’instant à la fois par impossibilité d’accéder du coup au marché monétaire et par déclenchement d’un bank run à leurs guichets (p. 87 et suivantes). L’idée de ce « mensonge structurel par omission » qui frappe les grandes banques n’est sans doute pas nouvelle, mais G. Giraud l’étend aux Etats garants en dernier ressort de ces banques et aussi à la Banque centrale européenne. Personne ne peut énoncer la vérité de la situation d’une banque en difficulté, parce que c’est faire advenir le pire sur l’heure. Il faut donc mentir – ou faire semblant de ne pas voir l’évidence -, et profiter du temps gagné pour discrètement résoudre (si possible)  les problèmes rencontrés. (Ce qui bien sûr tend parfois à aggraver les problèmes, comme avec les Caisses d’épargne espagnoles). Ou bien alors, jouer de l’effet de surprise (après avoir menti), c’est à dire dans un même temps, rendre public le problème rencontré et prendre les mesures draconiennes qui s’imposent (cas des banques chypriotes par exemple). Ce que propose G. Giraud, c’est en quelque sorte un raffinement de l’argument désormais bien connu du « too big too fail ». Non seulement les grandes banques universelles qui dominent l’économie européenne contemporaine ne peuvent pas faire faillite et en jouent au détriment des contribuables qui seront chargés de les sauver si nécessaire, mais en plus leurs dirigeants sont condamnés par la structure même de la situation à dire que tout va bien pour eux faute de quoi ils sombrent dans l’instant, et les régulateurs (nationaux  et européens) ont tout intérêt à être le plus prudent possible dans leurs éventuelles remontrances à ces mastodontes et à faire semblant de les croire. En lisant G. Giraud, on se dit que les historiens de cette période auront fort à faire pour découvrir qui savait quoi à quel moment, et on n’est pas trop rassuré pour l’avenir : quels cadavres trainent encore dans les placards des banques? On notera qu’à quelques jours d’intervalle le Monde s’est inquiété en gros titre du sort des banques européennes et que les Echos nous ont rassuré ensuite en première page, bizarre non?

Troisièmement, notre économiste jésuite souligne, logiquement vu ce qui vient d’être dit, que la sortie de crise repose d’abord sur une remise en ordre du secteur financier. D’une part, il faut limiter la source essentielle de la spéculation sur les marchés financiers, à savoir l’appel au crédit bancaire pour la  financer (« effet de levier ») – à en juger des derniers mois, cela paraît bien mal parti… D’autre part, il faut remettre les banques à l’ouvrage dans leur rôle traditionnel de financement des ménages et des entreprises – même remarque… L’auteur se déclare pour une séparation des activités de marché financier des banques et des activités liées au rôle des banques dans  l’économie réelle. La réforme française en la matière lui parait l’une des plus timides du monde occidental (p.153), ce qui correspond tout à fait à la logique d’une capture du régulateur étatique français par la BNP, la SG, le Crédit agricole, etc.

Gaël Giraud s’inscrit donc parmi la (petite) cohorte de ces économistes qui récusent la pleine liberté donnée depuis quelques décennies aux banques et aux marchés financiers. Son ennemi à lui, c’est bel et bien la finance. Il souligne d’ailleurs qu’une partie des dirigeants du monde financier en tient pour un darwinisme social (certes non dit en public), qui ne peut que s’opposer frontalement aux valeurs chrétiennes (cf. p. 60-61, les propos d’un banquier anonyme, pas loin de crier haut et fort, l’éternel « salauds de pauvres! »)

En effet, ce qui distingue l’ouvrage d’autres dans le même genre, c’est que notre jésuite ne met pas son étendard moral dans sa poche, et qu’il ose aussi penser en terme de fins morales des individus. Son dernier chapitre s’intitule « Nous libérer du veau d’or » (chap. 11, p. 165-179), et il y rappelle l’engagement de l’Église catholique contre la finance telle qu’elle est devenue. Le projet qu’il cherche à définir est par ailleurs comme nous l’avons dit clairement écologiste. Il le relie à la source franscicaine de la doctrine de l’Église (p. 174-176), ce qui est évidemment plutôt bien vu… pour un jésuite par les temps qui courent.

La vraie faiblesse de l’ouvrage, comme de la plupart de ceux des économistes critiques qu’il m’a été donné de lire, c’est de proposer des pistes de changement sans (vouloir) se rendre compte des obstacles politiques à ce dernier. G. Giraud ne sous-estime pourtant pas les appuis politiques dont bénéficie le secteur financier, en particulier en France, à la fois par ses menaces, par sa proximité avec les élites administratives et par son lobbying; il ne sous-estime pas non plus le poids de l’idéologie néo-libérale qui pose les marchés financiers comme juge ultime de tout avenir possible. Il appelle dans sa conclusion, en bon chrétien social, à une mobilisation  sur le sujet (p.177-178). Il n’a pas tort bien sûr, mais, en 2013, ne peut-on pas conclure que cette mobilisation n’a pas eu lieu? (et peut-être n’aura pas lieu?).

François Hollande se fait ainsi élire en mai 2012 en déclarant devant le peuple de gauche que « son ennemi, c’est la finance » (discours du Bourget, janvier 2012). Il se fait donc élire sur cette belle promesse, et la majorité de notre brave Président de faire voter en 2013 une loi bancaire qui apparaît à tous les commentateurs (pas seulement à G. Giraud) comme du très honnête et très inutile « pipi de chat » dicté par nos braves banquiers. Qu’en conclure? Peut-être simplement que, pour l’instant, les grandes banques françaises gardent la main, et que leur volonté l’emporte nettement sur toute « volonté citoyenne », du moins telle qu’elle peut être porté par le Parti socialiste au pouvoir. De fait, nous sommes en effet très loin, tout particulièrement en France, d’une indignation populaire à la mesure du coût pour le contribuable des folies de (certains) de nos banquiers. Tout de même, la folie Dexia aurait déjà coûté autour de 6,6 milliards d’euros (selon la Cour des comptes), et l’addition peut encore s’alourdir. Mais il faut bien dire que, dans les médias, de ce cas Dexia, on n’en a pas parlé à la hauteur des sommes englouties, et qu’à ma connaissance, l’opinion publique en est resté sans voix. L’opinion publique française a globalement gobé la fable selon laquelle la crise européenne est due à des méchants Etats dispendieux stipendiant des hordes de fainéants – ou, tout au moins, tout se passe comme si c’était le cas.

Bref, en cet été 2013, la conclusion est facile : les banquiers (qui ont survécu) ont tout gagné, les contribuables ont tout perdu, parce que les uns ont su se mobiliser pour leur peau, et que les autres ont un peu trop dormi (ou été endormis), ou ont confié bien à mal propos la défense de leurs intérêts. Cela peut changer, mais j’ai comme un doute.

Il est certes possible que, au prochain éclatement de bulle spéculative (dont la lecture de G. Giraud nous permet largement  de prédire l’existence en raison de l’abondance des liquidités injectées dans les circuits financiers par les banques centrales, cf. p.95-96, p. 101-102), les banques qui seront prises au piège de leur propre bêtise devront cette fois-ci payer de leur disparition leurs erreurs de gestion. C’est sans doute l’enjeu des réformes autour de l’Union bancaire au niveau européen… mais imagine-t-on vraiment, mettons en 2017 ou 2018, la BNP ou la SG fermée du jour au lendemain pour leurs erreurs de gestion par des « gnomes » européens sous les applaudissements de la foule parisienne enfin réveillée de sa torpeur sans que le pouvoir politique français courre leur aide?  Vedremo.

Michel Aglietta, Thomas Brand, Un New Deal pour l’Europe.

agliettabrandMichel Aglietta s’est associé avec Thomas Brand pour produire un nouveau livre sur la crise européenne (Un New Deal pour l’Europe. Croissance, euro, compétitivité, Paris : Odile Jacob, 2013). Comme son titre l’indique, il s’agit pour les auteurs de présenter (encore une fois) une solution à la crise de la zone Euro. Bien sûr, ce n’est pas celle qui se trouve mise en œuvre actuellement. En effet, les auteurs appellent à une vaste reconversion de toute l’Union européenne vers le high tech, « le durable », « l’environnemental », ce qui représenterait une phase ultérieure de la croissance séculaire de l’Occident (cf. chapitre 6, « Quelle croissance sur l’Europe? », p. 233-289, cf. tableau 6.1, « Innovation séculaire »). A dire vrai, ce blabla mi-écolo/mi-schumpétérien m’a paru d’une insigne banalité. Oui, oui, il faut innover, oui, oui, il faut tenir compte du changement climatique qui vient, oui, oui, il faudrait peut-être penser en terme d’épuisement des ressources naturelles, oui, oui, chers docteurs Pangloss, il faudrait faire mieux qu’actuellement en terme de satisfaction des besoins humains. En effet, le moins que l’on puisse dire, c’est que les conditions politiques (minimales) d’une telle conversion « écolo-scientiste » de tous les pays de l’Union européenne ne semblent pas prêtes d’être réunies. Malgré toutes les dénégations du présent gouvernement, le récent limogeage de Delphine Batho est là pour rappeler à tout le monde que « l’écologie, cela commence (décidément) à bien faire », et qu’il vaudrait mieux revenir aux dures réalités de la compétition internationale comme dirait le nouveau président du MEDEF. Drill, drill, baby, drill! Mais aussi qu’en dehors de l’austérité (qui bien sûr ne concerne toujours pas la France), point de salut pour les braves!

En revanche, le livre est digne d’intérêt en ce qu’il présente un essai d’explication de la crise européenne en insistant fortement sur les interactions entre la sphère réelle et la sphère financière lié à l’existence même de l’Euro.

En effet, pour M. Aglietta et T. Brand, c’est bel et bien l’Euro tel qu’il a été conçu et géré de ses origines jusqu’à nos jours qui se trouve la cause unique (ou presque) de tous nos malheurs actuels – ce qui ne les empêche pas bien sûr de vouloir que l’aventure de l’Euro continue, et donc d’être publié en conséquence chez Odile Jacob.

Premièrement, la dérive des compétitivités entre pays de la zone Euro possède une cause au départ financière (cf. p. 54-59, p. 72-75, p. 83-93). En effet, ce sont les transferts mal avisés de capitaux du centre vers la périphérie (via les banques et les marchés financiers) qui vont y entraîner une explosion de l’endettement des acteurs économiques privés et/ou publics, avec au choix des bulles immobilières et/ou des augmentations de la consommation des ménages ou de l’État. Au lieu de financer  des investissements productifs qui auraient augmenté la productivité du travail dans la périphérie (et donc sa richesse par habitant) (cf. graphique 2.4, p.74), les investisseurs sont en effet allés y placer leur argent dans l’immobilier, ou dans les banques locales qui ont permis l’augmentation du niveau de vie des ménages et de l’État par le biais de l’endettement devenu d’un coup (trop) facile (cf. graphique 2.5, p. 75). De fait, les auteurs font remarquer après bien d’autres qu’un seul taux d’intérêt directeur dans une zone économique qui comprend des pays à inflation différente implique des taux d’intérêts réels différents selon les pays (p. 175) – avec, dans certains cas, une incitation irrésistible à s’endetter. « Le coût du capital a été le plus bas lors des années 1999-2008 dans les pays où l’endettement a été le plus élevé et où la crise financière a été la plus forte » (p. 84-85) Cet afflux d’argent prêté à la périphérie implique par suite des déficits de la balance commerciale de ces pays, une inflation qui s’y accélère, et enfin une augmentation des coûts salariaux. Ces derniers, qui augmentent à la périphérie depuis 2002 alors qu’en Allemagne, Autriche et Finlande ils stagnent, finissent par mettre en danger l’existence même de l’industrie dans les pays périphériques (France, Italie, Espagne, Portugal, Grèce) de la zone Euro. On retrouve là les considérations sur le coût du travail dans la périphérie de la zone Euro (qui y justifient la « dévaluation interne » en cours), mais la raison de cette augmentation du coût du travail à la périphérie est ici explicitée par une mauvaise orientation des flux financiers au départ de la séquence. Bien que les auteurs n’évoquent pas le cas des pays en dehors de la zone Euro, situé dans l’ex-Europe soviétisée, ils pourraient l’ajouter à leur tableau sans changer le sens de leur récit.

Deuxièmement, toute la difficulté à sortir de la crise en Europe tient justement au fait que les dirigeants européens, surtout à partir de 2010, ont défini la crise comme une crise de la dette publique des Etats (en prenant la Grèce comme cas standard), et non comme une crise du système financier européen dans son ensemble. LÉtat follement dépensier a été déclaré coupable, forcément coupable, et l’échec massif de certaines banques à orienter leurs attributions de crédit de façon à générer de la croissance durable a été minimisé, voire oublié. De fait, pour sortir vraiment de la crise, il aurait fallu d’abord apurer les énormes erreurs d’investissement faites par les banques européennes au cours des années 2000 (cf. p.133-152, p.199-216). Le projet d’« Union bancaire » a bien sûr les faveurs des auteurs, justement en ce qu’il permettrait d’apurer vraiment les erreurs du passé et d’éventuellement éviter la répétition du même scénario à l’avenir. Pour les auteurs, il ne fait guère de doute que c’est à la fois le poids politique (ou relationnel) des banquiers privés  et la complexité institutionnelle d’un système bancaire transfrontalier sans superviseur unique et sans mécanismes juridiques unifiés qui ont empêché une salutaire « euthanasie des banquiers » (c’est ma propre expression). A en juger par la nouvelle loi bancaire française, on peut craindre que le poids politique du lobby bancaire reste suffisant pour empêcher des évolutions défavorables aux banques actuelles et à leurs dirigeants. De fait,  puisque nous sommes en 2013 et que tout cela a commencé à être révélé en 2007 (lorsque la BNP déclare que deux de ses filiales aux États-Unis ont des difficultés), il n’est pas très difficile d’affirmer que les pays européens ont quelque peu traîné à faire le ménage  dans leurs banques – même s’il ne faut pas oublier tout de même que quelques banques européennes, particulièrement imprudentes dans leurs choix, ont été restructurées à la hache au début de la crise (ce qui est la solution préconisée par les auteurs au vu de l’expérience de crises bancaires antérieures).

Troisièmement – mais là, il ne s’agit pas principalement d’aspects financiers -, la construction intellectuelle qui fonde la zone Euro ignore superbement les acquis de la « nouvelle géographie économique » (Krugman, début des années 1990) (p. 94-101). Dans un espace monétaire unifié, l’industrie tend à se renforcer et à se concentrer là où elle était déjà la plus forte, et là où les conditions institutionnelles se trouvent réunies pour avoir des rendements croissants et de l’innovation. Pour lutter contre cette polarisation, les auteurs rêvent du coup, comme je l’ai dit d’entrée, d’une Union européenne qui se mettrait à investir partout sur son vaste territoire dans le high tech, la R&D, etc., au nom d’un nouveau capitalisme verdi, en particulier dans sa périphérie.  Cet argument de la polarisation industrielle de longue période sur certaines zones se trouve ici renforcé par l’idée très « régulationniste » d’arrangements « capital/travail  » plus ou moins favorable à l’industrie (en particulier en Allemagne) qui parcourt tout l’ouvrage. Cette façon de raisonner insiste  donc sur la « dépendance au sentier ». Elle devrait plutôt inciter les pays les plus faibles à chercher à dissoudre la zone Euro, puisque, sous de telles conditions où le passé détermine largement l’avenir, ils ne rattraperont probablement pas plus à moyen terme le centre industrialisé de l’Union que l’Italie du sud n’a rattrapé l’Italie du nord en 150 ans. Ou alors, il faudrait un miracle économique et politique… Après tout, on peut certes imaginer que, après avoir assimilé les  « réformes  structurelles » façon « Troïka », la Grèce devienne à grands coups de politique industrielle européenne façon Aglietta/Brand le premier État développé à zéro émission carbone, la « Silicon Valley » du XXIème siècle, le nouveau phare des Nations, mais bon… j’ai le vague sentiment que cela va être compliqué…

Comme on l’aura compris, l’Euro pour les auteurs est une monnaie mal construite (ce n’est pas un scoop!) (cf. chapitre 1, « Les antécédents de l’euro », p. 15-49, chapitre 5, « Quelle union politique pour la zone Euro? », p. 171-232), et, dans le fond, les ingénieurs du Traité de Maastricht ont conçu quelque chose d’encore plus dysfonctionnel que ce que le rapport Werner de 1970 envisageait (p.40-41). En effet, ce dernier avait bien vu qu’il fallait pour assurer durablement la stabilité des changes entre monnaies européennes aligner les politiques budgétaires des Etats, harmoniser la fiscalité du capital  entre ces derniers, ainsi que les coûts et prestations des différents Etats-Providence, bref qu’il fallait beaucoup de transferts de souveraineté dans des domaines essentiels pour réussir le challenge de la stabilité des changes.  Néanmoins, même si décidément, on est parti du mauvais pied (pour des raisons idéologiques selon les auteurs), rassurez-vous, bonnes gens, tout n’est pas perdu, un peu de volonté politique et de technique institutionnelle va nous sauver. Il suffit de créer un « Trésor européen », de coordonner les politiques économiques nationales en sortant de l’austérité budgétaire à marche forcée, de donner tout son rôle à une politique industrielle ragaillardie et verdie, et nous serons sauvés. Amen.

Face à tant de candeur de la part d’économistes distingués, je ne peux qu’exprimer mon désarroi. En effet, les auteurs semblent sincèrement croire que les choix politiques européens et nationaux résultent d’une fonction de « choix social ». Ils parlent pompeusement de  nouveau « contrat social » européen à instaurer (cf. Conclusion, p. 291-294) : « Il ne saurait y avoir d’avancée institutionnelle capable de sauver la zone Euro sans un nouveau contrat social. (…) Il s’agit de refonder un contrat social qui ne peut être le retour à  un contrat de redistribution. C’est un contrat de participation des citoyens à une transformation des modes de vie qui fait reculer l’inégalité en unissant étroitement l’emploi à la conservation de l’environnement dans les territoires » (p. 293). Ils font comme si la situation des années 1945-1975, d’équilibre capital/travail (« compromis fordiste »), si bien décrite par les « régulationnistes », devait se reproduire sous une forme nouvelle et participative à l’échelle continentale. Or, aujourd’hui, il n’existe plus une Union soviétique aux portes de l’Occident pour obliger à des compromis ceux qui mènent actuellement si visiblement le jeu. Pour l’instant, ce qu’on observe à la mi-2013, c’est plutôt un approfondissement des gains des gagnants de la période antérieure: le dernier Traité européen en date, les « réformes structurelles », les « dévaluations internes », le sauvetage des grandes banques systémiques par les Etats, etc., tout s’oriente vers une solution simple et élégante à la crise : les gagnants (Etats créditeurs, banques, consommateurs, épargnants, habitants du centre industriel, etc.) continueront à gagner, les perdants (Etats débiteurs, contribuables, salariés, habitants de la périphérie désindustrialisée) continueront à perdre. Et pour l’heure, les perdants ont la politesse de souffrir le plus souvent en silence, ou de ne pas trouver les moyens d’un renversement politique de la situation. That’s all folks. Circulez il n’y a rien à voir. La victoire probable d’Angela Merkel aux élections allemandes de septembre 2013 devrait constituer comme le dernier sceau de cette simple et élégante solution.

En effet, si l’approche d’Aglietta et Brand est sans doute correcte du point de vue économique, elle me parait particulièrement limitée du point de vue politique. Les auteurs se plaignent par exemple de la jurisprudence de la Cour constitutionnelle allemande qui a mis de fait dans les mains du Bundestag de nombreuses décisions d’envergure européenne (p. 185-188). Il faut rappeler que la Cour ne fait que défendre dans ses décisions l’idée que le peuple allemand par ses représentants n’a pas signé pour une « union de transferts » (qu’Aglietta et Brand appellent de leurs vœux, cf. p. 173), qu’il reste maître, via ses représentants, de son budget national, et qu’en pratique, la Cour constitutionnelle allemande n’a en fait rien bloqué du tout depuis 2010. (Cela m’étonnerait ainsi qu’elle donne entièrement raison dans son prochain jugement à la Bundesbank contre la BCE, là on rirait cinq minutes, mais bon ce sont des gentils garçons à Karlsruhe.) La Cour n’interdit pas d’aller au delà en terme d’intégration européenne, mais elle souligne qu’il faudra demander l’avis du peuple allemand si l’on veut aller vraiment plus loin. C’est tout. Cela me parait une attitude éminemment respectueuse du « contrat social » allemand, et dans le fond d’un sain réalisme.

Plus généralement, il me semble que le lecteur pourrait se demander quel sens peut avoir un tel livre, tout au moins dans ses propositions, qui cherche à proposer rien moins qu’un « New Deal pour l’Europe« , alors même qu’il n’est visiblement pas le fruit d’une concertation européenne.  Par exemple, vu les difficultés à établir une politique européenne de l’énergie (pourtant déjà prévue dans le Traité de Rome et dans le Traité Euratom), je me demande si partir sur la piste environnementale n’est déjà pas en soi une erreur. L’Allemagne a fait le choix d’abandonner le nucléaire, et son partenaire principal dans l’Eurozone, la France, n’est même pas capable de fermer une vieille centrale nucléaire comme Fessenheim. Si l’on devait se lancer dans une forte politique industrielle européenne d’appui à l’investissement et à l’innovation, il faudrait peut-être déjà choisir de partir dans une ou plusieurs  directions  unanimement partagées.

Laurent Mauduit, L’étrange capitulation.

mauduitLaurent Mauduit vient de faire paraître ce vendredi 5 avril 2013 l’un des premiers livres (si ce n’est le premier?) qui s’essaye à faire un bilan de la Présidence Hollande engagée en mai 2012. Je l’ai lu L’étrange capitulation (Paris : Jean-Claude Gawsewitch Editeur, 2013) profitant d’un samedi bien maussade sur Lyon. Cet ancien journaliste de Libération et du Monde, actuellement à Médiapart, ne cache pas son attachement à « la gauche », et c’est de ce point de vue qu’il entend rendre compte d’un peu moins d’une année de retour du PS au pouvoir après dix années d’opposition.

Et le moins que l’on puisse dire, c’est que L. Mauduit  n’est pas tendre. Comme le titre l’indique, il s’agit d’une « étrange capitulation ». Il  construit en effet toute la rhétorique de son ouvrage autour d’une méditation sur le livre de Marc Bloch, l’Étrange défaite.  Ce dernier, historien du Moyen-Age, avait voulu comprendre, alors même qu’il était engagé dans la Résistance, comment la France avait vu ses défenses s’écrouler si subitement en mai-juin 1940. Il en attribuait la responsabilité à la nature des élites d’alors, guère prêtes à faire ce qu’il fallait pour sauver le pays du désastre, peut-être même au contraire bien contentes de se faire battre par l’Allemagne de Hitler pour sauver par la même occasion d’inavouables intérêts domestiques. Dans le cas présent, il s’agit de monter que, contrairement aux expériences précédentes d’accès aux responsabilités nationales de la gauche (en 1936, en 1981 et en 1997), F. Hollande n’a même pas essayé de faire des réformes correspondants à ce qu’attendait (confusément) le « peuple de gauche » : (…) « d’emblée, en 2012, les socialistes baissent les bras et appliquent la politique du camp d’en face » (p. 250) En effet, selon L. Mauduit, F. Hollande fait exactement ce qu’attendent les milieux patronaux et la haute fonction publique  (libérale), et cela en liaison avec ses amis de toujours, comme Jean-Pierre Jouyet, actuel dirigeant de la CDC. Ce dernier avait défini publiquement la ligne réelle de la future Présidence dès l’automne 2011 sans qu’on y prenne garde (p. 201-204). « En vérité, 2012 est comme un épilogue dans l’histoire socialiste. C’est François Hollande qui gagne l’élection présidentielle, mais ce sont les milieux d’argent qui détiennent plus que jamais le pouvoir » (sic, p. 272). Ce livre de journaliste, bon connaisseur des élites parisiennes, vaut d’ailleurs surtout par sa capacité à mettre en lumière les continuités humaines entre l’époque sarkozyste et la Présidence Hollande qui commence.

Du fait, on aurait du mal à donner tort sur le fond de l’affaire  à L. Mauduit, ce n’est pas de fait un scoop de dire que le « choc de compétitivité » auquel Louis Gallois associe son nom, la « réforme bancaire » (enfin réforme, c’est un grand mot …), l’ « Accord national interprofessionnel (ANI) sur la sécurisation de l’emploi », la « Modernisation de l’action publique (MAP) », la création de la « Banque publique d’investissement(BPI) », les décisions prises autour du sort de l’aciérie de Florange,  les choix budgétaires annoncés pour les années 2013-2017, dessinent, selon la terminologie consacrée, les contours d’un « socialisme de l’offre ». Ce dernier se trouve pour le moins assez éloigné de ce qu’attendaient, à court terme, une partie au moins des électeurs de F. Hollande lors du second tour – ceux qui croyaient que leur vie quotidienne serait moins dure.

En revanche, j’aurais quelques critiques à formuler sur la surprise (supposée) que cela représente et sur les raisons qui expliquent cette accentuation des politiques économiques d’inspiration néo-libérale depuis l’élection de F. Hollande.

Premièrement, j’oserais dire que n’ont été surpris que ceux qui voulaient bien se laisser surprendre! (au vieux sens du mot surprendre). Le livre est d’ailleurs un peu contradictoire en ce qu’il apporte lui-même des éléments pour prouver que, dès 2011, F. Hollande a choisi la ligne « socio-libérale » qu’il appliquera s’il parvient à la Présidence. L. Mauduit explique aussi comment la taxe à 75% constitue un coup de génie qui permet d’enterrer la réforme fiscale voulue par le PS dans son programme et … de prouver au bon peuple de gauche qu’on porte des intentions sérieuses de redistribution  (p. 134-140). L. Mauduit ne fouille pas assez la dynamique de l’opinion publique : en effet, à mon sens, dès avant l’élection de 2012, toutes les personnes informées (parce qu’elles lisent la presse, dont Médiapart) savent que F. Hollande tiendra la ligne qu’il va finalement tenir; en revanche, une bonne part de ses électeurs (peu informés), de ses militants (trop confiants), croient apparemment, ou se laissent aller à croire pour ne pas désespérer, que « le changement, c’est maintenant ». Cela tient sans doute à l’habileté de F. Hollande d’avoir réussi à tenir ce double discours pour deux cibles socialement et politiquement différentiées. Quand Emmanuel Todd parle de « hollandisme révolutionnaire » en mars 2012, c’est bien parce que toute une partie de l’opinion (de gauche) sait déjà largement à quoi s’en tenir. De ce point de vue, tous ceux qui geignent maintenant (genre Gérard Filoche ou les récents pétitionnaires « Ce n’est pas pour cela que nous nous sommes engagés ») font preuve d’une bêtise crasse ou d’une duplicité coupable.

Deuxièmement, L. Mauduit tisse son livre de comparaison avec 1936, 1981 ou 1997, en soulignant qu’à chaque fois la gauche essaye au moins de faire au début quelque chose. Certes. Il devrait souligner encore plus qu’il ne le fait, qu’à chaque fois, on trouve derrière les changements législatifs annoncés par les socialistes et leurs alliés du moment une forte poussée d’un mouvement social. Pour prendre l’exemple de 1997, la « réduction du temps de travail », mise en œuvre mollement et lentement par le PS, est portée par un mouvement social. Ce dernier a même été capable d’influencer la droite au pouvoir avant 1997, qui vote  la « loi Robien » qui ouvre la voie à cette idée de réduction du temps de travail (certes dans une forme néo-libérale). Sans doute, L. Mauduit ne veut-il pas insulter le public qu’il vise en écrivant ce livre, mais, après tout, si le PS revenu au pouvoir avec F. Hollande se donne tout entier, selon lui, aux idées de son adversaire traditionnel, n’est-ce pas aussi parce que la poussée pour le changement social s’avère en fait nulle en 2012? Ou n’est-ce pas que ceux qui voulaient ce changement ont été encore une fois trop naïfs vis-à-vis des actuels dirigeants du PS?  Feu sur le quartier général, camarades!

Troisièmement, L. Mauduit me semble négliger de mettre en lumière une cause majeure des choix de F. Hollande : l’Europe, l’Europe, l’Europe. Il consacre un chapitre 9, « Le FMI comme maître à penser » (p.169-179) à faire le lien entre l’ANI sur la sécurisation de l’emploi du 11 janvier 2013 et les recommandations des instances économiques internationales en matière de « réformes structurelles » du marché du travail. L. Mauduit n’a pas tort. Mais, pour le reste, il néglige l’importance des contraintes européennes que doit affronter désormais tout dirigeant français. La véritable « étrange capitulation » est peut-être justement là : lorsqu’il fait campagne, F. Hollande prétend vouloir renégocier le TSCG et surtout réorienter l’Europe vers la croissance. Pour l’instant, c’est l’échec complet. La vraie question est alors de se demander pourquoi, en juin 2012, fort de l’onction du suffrage universel français, F. Hollande n’ose pas provoquer une crise européenne en affirmant clairement que la politique menée depuis 2010-11 de rigueur à marche forcée ne fera qu’emmener l’UE dans la récession, et bloquer à ce moment l’adoption du TSCG. Il est vrai que, pour le fils spirituel de Jacques Delors, jouer le tout pour le tout à ce moment-là aurait sans doute été difficile. Sans doute aussi, l’onction du suffrage universel français se trouve un peu démonétisée dans le cadre européen – elle ne l’est pas tant que cela pour les Français. On est certes plus au temps du Général de Gaulle et de la « crise de la chaise vide ». Il est vrai aussi que seulement menacer de se fâcher aurait pu entraîner une crise financière si grave que l’Euro en aurait passé l’arme à gauche – ce qui n’était pas dans le programme de F. Hollande- , mais tout de même? D’ailleurs, dans son récent interview sur France 2, le Président a eu des phrases alarmistes sur l’effet de l’austérité sur la tenue de l’Union européenne : pourquoi continuer alors dans le même temps (comme il l’a confirmé aussi) à respecter la rigueur européenne? Je soupçonne que si L. Mauduit a négligé cet aspect européen qu’il connait sans doute bien, c’est parce que cela l’aurait emmené sur des routes fort sinueuses, dans la mesure où il voulait reprendre la thématique de Marc Bloch. Dans le fond, n’aurait-on pas alors une étrange capitulation devant l’ordo-libéralisme germanique, auquel les élites françaises seraient bien contentes de se livrer pour de trop évidentes raisons intérieures? Pour en finir ainsi avec les « archaïsmes français »?

Enfin, dernière critique. L. Mauduit reproduit un schéma bien connu dans les monarchies : le roi a un bon fond, seuls ses conseillers sont mauvais. L. Jouyet, et les anciens proches de DSK, P. Moscovici et J. Cahuzac, apparaissent comme les responsables de tout cela, mais F. Hollande lui-même, comme le montre la fin de l’ouvrage qui reproduit une tribune de ce même F. Hollande en 1999 contre un autre ouvrage critique de L. Mauduit à propos de la gestion Jospin (p. 289-295), semble ne pas être un mauvais bougre, c’est un vrai réformiste de gauche qui veut avancer à tous petits pas de manière réaliste. C’est là un peu vouloir sauver ce qu’il peut rester d’espoir à gauche dans cette Présidence Hollande. Encore un peu de courage, camarade Mauduit…

Et, le plus drôle dans tout cela, c’est que la droite, elle, ne fait mine d’y voir que de l’affreux socialisme rétrograde… Où comment perdre sur les deux tableaux…

Jean-Paul Fitoussi, Le théorème du lampadaire.

fitoussiL’économiste Jean-Paul Fitoussi vient de publier un nouveau livre à destination du grand public cultivé, intitulé Le théorème du lampadaire (Paris : les Liens qui Libèrent, 2013). Pour les familiers de la pensée de l’auteur – un économiste keynésien, partisan d’une Europe fédérale, attentif au destin des plus pauvres des citoyens – , sa lecture, très facile au demeurant, n’apportera pas grand chose de neuf. Il constitue par contre un bon résumé de l’état actuel de sa pensée et, si j’ose dire, il s’offre aussi comme preuve donnée aux jeunes générations (les moins de 30 ans), qu’il y a eu des gens qui n’ont cessé de prévenir depuis des décennies que les choix faits pour l’économie mondiale, européenne et française, étaient mauvais, mais qu’ils n’ont pas été entendus.

Le livre part de la même prémisse que celui de John Quiggin, Zombie Economics, que J. P. Fitoussi cite d’ailleurs avec faveur – et qui vient d’être traduit en français sous le titre Economie Zombie. Pourquoi les mauvaises idées ont la vie dure (Paris : Saint Simon Editions, janvier 2013). Comment se fait-il que les idées néo-libérales qui ont mené au désastre de la crise financière et économique en 2007-08 continuent imperturbablement à régir les politiques publiques en 2011-13, alors même que de très nombreux indices montrent que ces idées sont fausses empiriquement, injustes moralement, et inefficaces économiquement? Cela donne le titre de l’ouvrage: comme le fou qui cherche dans la nuit son chapeau perdu dans la lumière du lampadaire, parce que c’est le seul endroit où il y voit quelque chose, les décideurs occidentaux et les économistes qui les conseillent continuent à s’enferrer dans l’erreur et à ne pas trouver la voie de la sortie de crise, tout particulièrement en Europe. J’ai lu ce livre en même temps que je suivais les développements de la crise de la zone Euro dans son épisode chypriote, et il faut dire que cela m’a donné le sentiment que J. P. Fitoussi pouvait sans problème ajouter ce chapitre à son dossier. Cela colle parfaitement.

Le livre, d’une lecture agréable comme je l’ai dit, est organisé simplement : les premiers chapitres (1, 2 et 3) expliquent (encore une fois) comment la financiarisation sans entraves depuis les années 1970 nous a amené à la crise économique de ces dernières années ; les suivants (4, 5 et 6) traitent de la crise européenne en cours; et, enfin, le dernier chapitre (7) est consacré à un résumé des thèses de l’auteur  sur la mal-mesure actuelle de la croissance et sur l’oubli de l’objectif final de bien-être humain par l’économie contemporaine (et, par suite, par les décideurs politiques).

Comme keynésien, J. P. Fitoussi rappelle encore une fois qu’avec une lecture keynésienne de Keynes (et non pas avec l’une ou l’autre déviation néo-classique de ce dernier), la crise actuelle est lisible sans trop de difficultés, mais que toute l’évolution académique de la science économique allait jusqu’à récemment dans une direction contraire. En tant qu’ancêtre, si j’ose dire sans y mettre offense, l’auteur souligne assez bien la panne de transmission qu’a connue dans les années 1970 la tradition keynésienne et la perte de savoir qui s’en est suivie. Du coup, selon lui, sous des formes très sophistiquées, nous voilà revenu en fait à la bonne vieille économie politique pré-keynésienne, à la Treasury View britannique des années 1920, mais sous une forme formellement très sophistiquée. En particulier, le message de Keynes sur l’incertitude radicale du futur économique s’est perdu en route au profit de la croyance, presque naïve mais pragmatiquement utile aux acteurs financiers, en la maîtrise des risques de l’avenir via des instruments financiers conçus à cet effet.

Comme fédéraliste européen, J. P. Fitoussi souligne, après des dizaines d’économistes de toute obédience, que la constitution économique de la zone Euro est absurde avec sa politique monétaire européenne et ses politiques budgétaires nationales, que les Etats membres de la zone Euro ne se sont pas rendus compte en signant le Traité de Maastricht qu’ils devenaient ainsi dépendants pour leur financement en dernier recours d’une banque centrale que nul d’entre eux ne contrôlait plus, que toutes les réformes de la gouvernance économique depuis 2010 renforcent en fait cet aspect en soumettant les politiques budgétaires nationales à un centre non élu,  non responsable, mais aussi incapable de mener lui-même une politique budgétaire stabilisatrice, qu’il est logiquement impossible que tout le monde dans l’ensemble européen devienne un exportateur net et un créditeur net comme l’Allemagne pour des raisons à la fois internes et externes à l’Union européenne, et surtout que toutes ces évolutions tendent à nier tout poids aux souverainetés nationales des peuples sans les remplacer par une souveraineté européenne du peuple européen. Plus concrètement, pour le futur proche,  il montre que, si chacun fait de l’austérité chez soi, à la fois par le jeu du multiplicateur budgétaire dans une période de stagnation, et en raison des importants échanges internes à la zone Euro qui en démultiplient l’effet national, on devrait réussir une belle récession.

Comme penseur attentif au sort des plus désavantagés des citoyens, il met en cause deux mesures actuelles de la performance économique : le PIB comme étalon de toute réussite et la dette publique comme risque majeur à éviter. Pour le PIB, il fait justement remarquer qu’un PIB qui augmente pour tous dans une situation de résorption des inégalités salariales ou des inégalités de revenu et un PIB qui augmente pour quelques-uns  dans un contexte de montée des inégalités salariales, des inégalités de revenu et de patrimoine n’a pas la même signification en terme de bien-être. C’est un peu une lapalissade désormais, mais il relativise ainsi le dernier miracle économique allemand : certes, il y a eu de la croissance depuis 2003 (réformes Schröder), mais avec une très nette augmentation des inégalités de revenu et de patrimoine, et surtout la résorption du chômage résulte largement de l’autre côté du Rhin de la montée en puissance numérique des « travailleurs pauvres ». Du point de vue de la dette publique, J. P. Fitoussi souligne que sa réduction (à fin de la rendre soutenable financièrement), comme prévu dans le dernier Traité européen en date, revient souvent à sacrifier tout de suite les bases de la croissance future en coupant dans des dépenses porteuses d’avenir : en effet, si l’on réduit l’argent consacré à l’éducation, à la formation, à la recherche publique, aux investissements,  etc., on réduit de fait la croissance potentielle à venir. C’est pour le coup une réflexion proche de l’économie néo-classique standard : si vous n’investissez pas dans votre éducation ou si l’État ne le fait pas pour vous lors de l’obligation de scolarité (« capital humain »), vous serez moins productif par la suite. Il n’y a pas en plus de rattrapage possible. Certes, vous ne serez pas endettés comme génération, mais vous serez un producteur de piètre qualité. Plus généralement, J. P. Fitoussi ne peut que faire remarquer que le chômage ne semble pas être une préoccupation majeure des dirigeants – alors qu’il le reste pour une majorité de citoyens.

Au total, le livre présente une version, qu’on dirait en jargon de la science politique, « constructiviste » de la poursuite des politiques d’hier et d’avant-hier au cœur de la crise actuelle. Ce sont les idées erronées des économistes néo-classiques qui mènent encore et toujours la barque. Il y a énormément d’analyses qui vont dans ce sens en particulier en démontrant que la profession des économistes s’est majoritairement convertie à une vision de l’économie où les intuitions de Keynes sont totalement ignorées, et où le fond de sauce reste, malgré toutes les sophistications formelles, irrémédiablement néo-classique. Tout aussi classiquement, un politiste rajouterait à cette vision par les idées, une approche par les intérêts (« A qui le crime profite-t-il? ») et une approche par les institutions (« Dans quelle chambre de l’hôtel le crime a-t-il été commis? A quelle heure? Qui y avait accès? »). Dans le cas présent, on pourrait tout aussi bien insister sur le poids politique des secteurs financiers dans les économies occidentales et de toutes les entreprises privées qui comptent bien profiter de la situation de retrait de l’État; on pourrait aussi souligner que le problème décrit par J. P. Fitoussi ne semble s’exprimer dans toute leur plénitude qu’en Europe – ce qui fait des institutions européennes actuelles un suspect tout désigné. En effet, aux États-Unis, certes il y a le sequester en cours, mais la Réserve Fédérale vient de se donner publiquement un objectif de taux de chômage maximum (à 6,5%), ce qui constitue tout de même une rupture intellectuelle majeure avec le consensus précédent ; au Japon, le nouveau gouvernement libéral-conservateur semble bien décider à en finir avec la déflation, whatever it takes. Un pays comme le Brésil semble bien avoir des objectifs de bien-être pour ses populations défavorisées, et avoir des visions à long terme en matière d’éducation. La Chine cherche elle à qualifier à un niveau supérieur sa population comme jamais auparavant. Les idées zombie concernent donc surtout les pays européens.

D’une manière plus personnelle, j’ai fini par me dire à la lecture du livre que J. P. Fitoussi se trompait peut-être complètement. En effet, il suppose dans son livre que les décideurs sont aveuglés par leur manière  néo-classique de penser l’économie, et qu’ils s’enferrent parce qu’ils croient sincèrement (par bêtise du savant sûr de lui) que cela va permettre d’augmenter le bonheur de tous, tout au moins à terme. Plus généralement, J. P. Fitoussi souligne que nous manquons des instruments de mesure de la société qui permettent de prendre les décisions qui importent pour le bonheur des gens ordinaires (cf. le compte-rendu du livre par Philippe Arnaud dans le Monde Eco&Entreprises du 26 mars, p.9., qui insiste sur ce point). Et, si, par hypothèse, les décideurs savaient très bien ce qu’ils font – tout au moins certains d’entre eux? En effet, si on pousse à leur limite les tendances que J. P. Fitoussi décrit, l’Europe devient un ensemble de sociétés très inégalitaires sans services publics ou sociaux d’aucune sorte, sans dettes publiques, sans chômage au sens actuel du terme, et, aussi, via l’Europe telle qu’elle est, sans plus aucun poids de la masse dans la décision publique. On arrive, si j’ose radicaliser les choses ainsi, jusqu’à Dubaï! Les maîtres et les esclaves.  Or qu’est-ce que c’est agréable Dubaï pour les élites locales de cet îlot de prospérité réservé aux maîtres des lieux! Une vraie société libre pour les élites, avec une masse de travailleurs obéissants sans droits. Personne pour se plaindre, pas de syndicats, et surtout pas trop de problèmes posés par les gens trop intelligents pour obéir…, et en même temps, la prospérité, le luxe, peut-être même la volupté.

Cette hypothèse, peut-être saugrenue, m’est venue en suivant la politique britannique. Le Parti conservateur tient mordicus à réduire la taille de l’État lors de cette crise, alors même qu’il n’existe pas dans ce cas les problèmes inhérents à l’appartenance à la zone Euro et que, par ailleurs, la Banque d’Angleterre mène une politique économique hétérodoxe très inflationniste. Les résultats en terme de croissance sont médiocres, et les indicateurs sociaux du pays, qui n’étaient déjà pas bons avant la crise, deviennent encore pires (par ex. pauvreté infantile). Cela paraît bougrement stupide. Mais cela le parait moins du point de vue  anthropologique :  c’est là pour les élites (conservatrices) une belle façon de punir de leur outrecuidance toute cette plèbe qui voulait avoir des droits depuis trop longtemps. Que les enfants des pauvres restent donc aussi idiots que leurs parents, ils nous casseront moins les pieds! Certes, cela consisterait une bêtise complète du point de vue économique, mais une satisfaction anthropologique indicible. Mon hypothèse n’est pas celle de la théorie du complot, mais celle du poids anthropologique des mœurs des élites décidées à se faire obéir au détriment même de leurs intérêts de long terme. Je la sais fragile, et difficilement démontrable.

Pour revenir au livre de J. P. Fitoussi, il  serait juste qu’il trouve son public. En effet, on ne peut guère être plus clair, synthétique et ferme dans ses convictions. Mais, d’après ce que l’on comprend dans les remerciements (p. 249-250), ce ne fut pas sans peine de l’auteur. Mission accomplie donc.