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L’illusion du bloc bourgeois? Plus pour très longtemps: il sera là sous peu, et sans doute pour longtemps.

Quelques semaines avant l’élection présidentielle de 2017, les économistes Bruno Amable et Stefano Palombarini faisaient paraitre un petit ouvrage intitulé L’illusion du bloc bourgeois. Alliances sociales et avenir du modèle français (Paris : Raisons d’agir, mars 2017). A travers une approche d’économie politique d’inspiration « régulationniste », ils entendaient montrer que la vie politique française était scandée depuis des décennies maintenant par la recherche d’un nouveau compromis entre groupes socio-économiques, avec la définition, d’une part, d’une alliance de gagnants des politiques publiques, et, d’autre part, d’un résidu de perdants de ces dernières. De fait, la France depuis le début des années 1980 a multiplié les alternances entre la droite et la gauche sans que jamais l’un des camps traditionnels n’arrive à se stabiliser durablement au pouvoir. Mon jeune collègue Fabien Escalona a déjà rendu compte début avril de la thèse de l’ouvrage dans un très bel article publié sur Mediapart, et il me parait inutile d’y revenir ici tant la présentation me parait juste.

Une fois l’élection passée et à la veille d’élections législatives dont tous les sondages font un triomphe pour « La République En Marche »(LREM), force est de constater que les deux auteurs avaient à la fois très bien et très mal prévu  ce qui allait se passer. Il n’avaient pas prévu l’élection d’Emmanuel Macron, et le chamboule-tout qui s’en suit actuellement. Ils le voyaient pourtant bien venir avec ses gros sabots néo-libéraux et modernisateurs : ils avaient bien vu que le futur « Jupiter » était très exactement dans la ligne de cette longue dérive d’une majorité du PS vers le centre au nom de l’Europe et au nom de la « modernisation » (aspect effectivement important de l’ouvrage bien repéré par F. Escalona). Ils en font la généalogie, et ils montrent que c’est bien plus cette majorité du PS qui a abandonné les classes populaires de gauche à leur triste sort que l’inverse. Comme le montre la tonalité de leur conclusion, ils croyaient cependant, comme tout le monde avant le scandale qui l’a frappé, à une victoire, si j’ose dire banale, de François Fillon. Ce dernier, quoique ayant lui aussi abandonné à leur sort les classes populaires orientées à droite avec son programme très néo-libéral, aurait gagné certes, mais il se serait heurté rapidement au caractère minoritaire de son assise sociale. Et les deux auteurs de prévoir bien des manifestations et autres rues qui ne gouvernent pas.

Malgré cette erreur de prévision, partagée par tout le monde (moi compris), leur analyse reste cependant fort intéressante. Les auteurs proposaient en effet – en discernant deux axes de conflit (p. 141) : un axe « pro-UE/souverainistes » et un axe « droite/gauche » – une combinatoire d’alliances possibles entre groupes socio-politiques entre deux des quatre camps minoritaires ainsi distingués (droite européiste, gauche européiste, droite souverainiste, gauche souverainiste). Ils envisageaient dans ce cadre la possibilité du « bloc bourgeois » : « Le premier projet d’alliance est celui du bloc bourgeois (A+B). Il se fonde sur le ‘dépassement’ (ou plutôt l’abolition) du clivage droite/gauche, et fait du soutien à l’Union européenne la dimension dominante de son offre politique. (…) ce projet est le produit d’une longue élaboration idéologique, et il est cohérent du point de vue des politiques publiques qui le fondent (les prétendues ‘réformes nécessaires’ d’empreinte néolibérale) et du point de vue de sa base sociale dans laquelle seraient réunies les catégories moyennes et hautes, auparavant ralliés aussi bien au bloc de droite qu’au bloc de gauche. Le bloc bourgeois est socialement minoritaire, mais il peut compter sur la dispersion et sur l’abstentionnisme des classes populaires pour s’imposer. » (p. 142). Bien sûr, les deux auteurs voient la candidature d’Emmanuel Macron comme la vérité enfin révélée du PS « deloro-hollandiste » dont ils décrivent les basses œuvres antisociales au fil des décennies, mais, malgré tout, ils croyaient à la force de la réactivation du clivage gauche/droite encore en 2017. Ils envisagaient donc en conclusion, comme je l’ai déjà indiqué, les probables difficultés du Président Fillon à faire passer ses réformes néo-libérales, y compris auprès d’une partie de la base traditionnelle de la droite.

De fait, entre un Édouard Philippe nommé Premier Ministre, un élu clairement de droite jusque là, une campagne électorale nationale de Les Républicains (LR), menée par un François Baroin apparemment guère convaincu et convainquant, campagne aussi atone qu’il est possible de l’être sans se rallier purement et simplement d’ores et déjà au Président Macron, et une classe politique, qu’elle soit émergente ou ralliée, de LREM qui semble pour le coup bien représenter la caricature de la France d’en haut qui gagne et qui ose (tout et même le pire), on ne saurait rêver mieux pour appuyer leur thèse. Le MEDEF semble en lévitation, et l’Institut Montaigne dicte l’agenda. Il ne manque même pas au tableau l’aspect autoritaire que laissent prévoir les intentions en matière de pérennisation des dispositions de l’état d’urgence dans le droit commun. C’est vraiment du néo-libéralisme à poigne qui s’annonce, un État fort pour des marchés d’individus libres, et pas du libéralisme quelque peu mollasson,  enclin au pluralisme et à la médiation des intérêts. Bonnes gens, cela va cogner dur.

La probabilité forte de la victoire de ce « bloc bourgeois » constitué par LREM & Cie aux législatives tient à  la combinaison de l’abstentionnisme différentiel selon les groupes sociaux et selon les orientations politiques, du mode de scrutin majoritaire à deux tours et de la dynamique en faveur du nouveau pouvoir liée au calendrier électoral. Selon tous les sondages publiés, ces trois éléments devraient permettre à LREM et à son allié du Modem de remporter une « majorité introuvable » à la Chambre des députés. Les deux auteurs notent de fait fort bien que les classes populaires comptent bien moins dans l’électorat actif que leur poids numérique réel dans la population française (pour ne pas parler de la population résidente). Les législatives devraient constituer une belle démonstration de cet état de fait si l’abstention y est aussi élevée que le prédisent les sondages.

Les auteurs supposaient toutefois que le « bloc bourgeois » se révélerait instable, car socialement minoritaire. Il l’est certes, il suffit de regarder déjà les chiffres du premier tour de la présidentielle en comptant en pourcentage du nombre d’inscrits. Cependant, cette instabilité apparait  à mon sens peu probable, tout au moins sur le plan de la politique partisane stricto sensu. Il est ainsi possible que cette « illusion du bloc bourgeois » dure un temps qui paraitra très, très long à ceux qui auraient la velléité de s’y opposer.

D’une part, les deux grands partis de gouvernement, LR et le PS, vont avoir besoin de temps pour se reprendre et se créer des identités d’opposants crédibles. Logiquement, cela devrait certes être plus facile à gauche dans la mesure où les mesures prises par la majorité « macroniste » vont sans doute braquer le monde du travail et nombre de syndicats ouvriers.  Il est possible aussi que le paravent Hulot ne tienne pas très longtemps pour cacher le productivisme d’E. Macron et que les électeurs de sensibilité écologique constituent l’une des bases politiques de la nouvelle opposition de gauche. Par contre, sauf miracle bien improbable, « l’unité sera un combat », et l’on peut se demander combien de défaites successives il faudra à la nouvelle gauche pour retrouver une unité d’action. A court terme, il sera en tout cas intéressant de voir ce que devient la marque « PS » et tout ce qui va avec (Fondation Jean Jaurès par exemple). A droite, cela sera plus compliqué encore. Il y a certes la ligne Wauquiez du libéral-identitaire à tout crin, mais  la remarque de « Jupiter » sur des bateaux qui amènent guère du poisson mais « du Comorien » aura rappelé à tout le monde que notre nouveau Président demeure un bon bourgeois français comme les autres et qu’il sait mépriser les êtres inférieurs qui ne sont pas encore rentrés dans l’Histoire dans son for intérieur. Pour un électeur de droite guère enclin aux sympathies vis-à-vis des étrangers, qu’y a-t-il du coup à redire?

D’autre part, l’électorat populaire va sans doute encore se réduire dans les années qui viennent en proportion de son poids réel dans la population.  En effet, si les réformes néo-libérales annoncées sont véritablement mises en œuvre par la « majorité présidentielle », une partie grandissante des classes populaires sera déstabilisée dans sa vie quotidienne, et, vu leurs difficultés à vivre au quotidien, elles auront d’autant moins la possibilité de s’intéresser (même minimalement) à la vie politique. Les deux auteurs ne mettent pas beaucoup l’accent sur cet effet de rétroaction des réformes libérales sur les possibilités de mobilisation politique, mais il me parait essentiel. L’oubli devenu possible des classes populaires (de gauche comme de droite) dans le compromis bourgeois qui se bâtit tient aussi au fait que celles-ci sont et seront de plus en plus constitués d’individus déstabilisés et isolés. Les travaux sur les précaires, sur le rôle de l’âge dans la participation politique ou sur la différenciation du rapport à la politique selon le statut professionnel dans les classes populaires (C. Peugny en particulier) vont tous dans ce sens: une vie quotidienne difficile amène beaucoup de gens à abandonner de facto leur statut d’électeur. C’est tout bénéfice pour les autres. Un disenfranchisement volontaire comme disent les anglophones pour désigner ce phénomène. Et quel parti/association se trouve aujourd’hui en mesure de les mobiliser durablement en leur offrant des services sociaux/conviviaux parallèles, ou en faisant un usage à cette fin des ressources des collectivités locales qu’il contrôle? Le FN s’y essaye, le PCF a quelque reste en ce sens, mais cela restera limité par la faible implantation locale de ces partis. Une France du travail encore plus précarisée sera sans doute politiquement plus atone encore qu’aujourd’hui.  Par ailleurs, comme les deux auteurs le notent, les classes populaires sont divisées entre leur droite et leur gauche. Il est de fait impossible qu’un parti ou un groupe de partis puisse les rassembler en tant que telles. Comme le notait F. Escalona dans son compte-rendu de l’ouvrage déjà cité, la question immigrée clive les classes populaires contemporaines. A l’inverse, le « macronisme », cet orléanisme adapté à notre temps, témoigne sans doute comme son prédécesseur qui unissait finalement (presque) tous les aristocrates et bourgeois, de l’affaiblissement (temporaire?)  des oppositions doctrinales au sein des élites, et plus généralement au sein des classes moyennes et supérieures. C’est en quelque sorte le fruit, certes tardif, de l’affaiblissement du clivage religieux à ce niveau.

Certes, probablement, le macronisme, dont le caractère orléaniste ne fera guère de doute au fil des mesures adoptées, va se heurter rapidement à la rue. Mais, cela aussi, c’est visiblement prévu. Il n’y aura pas de « février 1848 ».  Tout sera bouclé pour la rentrée de septembre, et, pour le reste, il suffira de continuer les pratiques de répression en vigueur.

Sur ce, braves lecteurs, je m’en vais pour ma part réfléchir à la création de ma start-up.

Post-scriptum (matin du 12 juin 2017) :

Vae victis.

Le géographe Jacques Lévy a fait une remarque tout à fait juste lors de son intervention à France-Inter ce matin: l’électeur des partis tribuniciens (FN ou FI) n’est plus celui d’hier (PCF jadis) en ce sens qu’une fois une première défaite confirmée (en l’occurrence la non-qualification de son/sa candidate au second tour ou sa défaite au second tour), il se décourage, il se désintéresse, et donc il s’abstient. J. Lévy citait pour expliquer ce fait la différence des rapports à l’avenir: les lendemains qui chantent pouvaient encore attendre un peu et le découragement n’était pas de mise. J’ajouterai à cette analyse idéologique le bien moindre encadrement social /partisans de ces mêmes électeurs tribuniciens : où sont désormais les structures collatérales (syndicats, associations d’éducation populaires, etc.) et où sont les militants qui encadrent les moins mobilisés? Tous ces protestataires sont aujourd’hui bien plus des individus isolés que leurs prédécesseurs ne le furent hier.

Le collègue directeur du CEVIPOF, Martial Foucault, m’a bien énervé par contre sur France-Info. Lorsqu’un journaliste a évoqué devant lui, l’hypothèse de l’introduction d’un scrutin proportionnel en France pour éviter le hiatus qui est en train de se produire entre le pays légal et le pays réel (si j’ose dire en prenant une expression marquée),  il s’est contenté de reprendre le laïus convenu sur la IVème République aux gouvernements et majorités instables, en ignorant (sciemment?) que de grandes démocraties fonctionnent avec un tel scrutin proportionnel depuis des lustres. (Une autre de ses réponses montrait qu’il le sait très bien, puisqu’il indiquait que ce mode de scrutin ne renforçait pas la participation électorale, en Allemagne par exemple.) Et puis, en citant le projet d’E. Macron, de réduction du nombre de parlementaires et d’introduction d’une dose de proportionnelle, il n’a pas été en mesure de souligner pour les auditeurs que de telles réformes s’avèrent typiques de la part de ceux qui veulent encore accentuer la prééminence de l’exécutif. C’est ce que voulait faire en Italie le Silvio Berlusconi de la grande époque, ou plus récemment Matteo Renzi. Avoir un minimum de députés, et, pour la galerie, deux ou trois opposant folkloriques parmi eux pour donner l’impression qu’il existe encore un Parlement pour voter légitimement la loi (dans un simulacre post-démocratique), voilà bien un projet pour notre temps de radicalisation autoritaire et plébiscitaire du néo-libéralisme. Tant qu’à être cohérent, la suppression pure et simple des deux chambres du Parlement me paraitrait plus économe des deniers publics. Venons-en directement à l’autocratie élective. Une Douma n’est même pas nécessaire, votre Excellence!

C.Dautreppe, C. Parrot, M. Vaudano, Lui, Président. Que reste-t-il des promesses de François Hollande?

img20170302_10535297Il est des livres dont la date de parution (début octobre 2016) était calibrée pour en assurer l’écho public, et qui, pourtant, tombent à plat, parce que le contexte a inopinément changé. Celui de trois journalistes, Corentin Dautreppe, Clément Parrot et Maxime Vaudano sur le quinquennat de François Hollande est de ceux-là. Lui, Président. Que reste-t-il des promesses de François Hollande? (Paris: Armand Colin, 2016) se veut à la fois une synthèse et une réflexion sur la réalisation ou non des promesses faites par le candidat F. Hollande en 2011-12. Le livre reprend le travail fait au fil des ans et publicisé déjà par le blog éponyme. (Travail très pédagogique par ailleurs, et primé à juste titre  d’un Prix de l’innovation en journalisme).

La décision de F. Hollande donne bien sûr une toute autre tournure à la lecture de l’ouvrage que celle  sans doute envisagée au départ par les auteurs. A travers des chapitres organisés autour de personnages types qui jugent le quinquennat de leur point de vue (militant de gauche déçu, techno socialiste, ministre hollando-compatible, conseiller au Château, opposant de droite, Président lui-même), le lecteur devait être amené au fil des pages à porter un jugement pondéré sur ce dernier. Évidemment, le renoncement de F. Hollande montre bien qu’au delà de la réalisation des promesses – pas si mauvaise au total et fort explicable à chaque fois – quelque chose n’a vraiment pas fonctionné dans ce quinquennat. La présente campagne électorale pour la présidentielle en constitue d’ailleurs l’épilogue tragi-comique.

Les auteurs en sont d’ailleurs largement conscients, puisqu’un fil rouge semble parcourir leur ouvrage, à savoir la faute originelle de toute campagne présidentielle actuellement: trop promettre à trop de monde pour gagner à tout prix l’élection sans vouloir tenir compte de la réalité institutionnelle des pouvoirs (et/ou absences de pouvoirs) présidentiels. Il faut dire que, selon eux, F. Hollande aurait fait pas moins de 551 promesses (en comprenant celles faites au cours du mandat lui-même). Ils se concentrent d’ailleurs seulement sur les 60 du programme écrit officiel du printemps 2012. Par ailleurs, comme journalistes, ils sont particulièrement sensibles au mauvais tour pris par les médias  en matière de couverture de la vie politique. Le caractère superficiel du travail fait par ces derniers, lié à la recherche d’une couverture instantanée des événements, est dûment décrite au fil des pages et en conclusion comme l’une des raisons du dysfonctionnement de notre vie politique.

Pour qui a suivi la vie politique des dernières années, le livre n’apportera  cependant aucun scoop ou point de vue vraiment nouveau. Il constitue plutôt une synthèse de (presque) toutes les polémiques qui ont émaillé ce quinquennat, et il permettra par exemple à un étudiant de premier cycle en science politique de faire le point sur l’actualité récente. Sa méthode repose de plus presque entièrement sur des entretiens avec des acteurs politiques. Il n’est fait aucun appel qu’à très peu d’analystes (en particulier pas à un politiste, à un économistes ou à des écrits de politiste ou d’économiste). Les intellectuels mobilisés pour comprendre sont des philosophes (M. Gauchet et M. Revault d’Alonnes) et un historien (P. Rosanvallon). C’est plutôt maigre, et, dans le fond, en décalage avec le lourd travail de suivi des promesses fait par ailleurs.

Du coup, pour un lecteur politiste, la seule chose vraiment intéressante qui ressort de cet ouvrage, c’est l’idée d’une bien réelle impréparation des socialistes à gouverner. Cela revient à plusieurs reprises dans les propos rapportés des uns et des autres. Cela tient autant aux politiques proprement dits qu’à leurs conseillers. Cela resterait à vérifier – pour autant que cela soit empiriquement possible – et surtout à expliquer – autrement que par un simple constat droitier de l’irréalisme foncier de toute gauche.

Moins innovant de ce point de vue, ce petit ouvrage bien écrit, comme d’autres, confirme l’importance dans l’échec du quinquennat dans la méthode décisionnelle suivie au quotidien par F. Hollande: s’occuper des détails qui ne devraient pas le concerner, ne rien dire y compris à ses proches soutiens jusqu’au dernier moment, ne pas expliquer vraiment ses grands choix y compris à ses propres ministres ou conseillers, louvoyer presque toujours, rester dans le flou, temporiser, etc. On en vient à se demander parfois ce qu’aurait été ce quinquennat avec les mêmes promesses et la même ligne politique, mais une personnalité présidentielle différente. La question reste cependant très hypothétique dans la mesure où le livre rappelle bien à quel point des promesses particulièrement foireuses (la taxe à 75% sur le revenus de plus d’un million d’euros par an) faites pour gagner l’élection en 2012 sont issues de l’inventivité du futur Président Hollande.

Bref, de ce livre comme d’autres, il ressort encore une fois que Hollande paye à juste titre cet échec dont il apparait tout de même comme le premier responsable. Et dire que le bruit court que notre héros se verrait bien finir sa carrière en Président du Conseil européen, prenant la suite de D. Tusk. Cette odieuse rumeur, que je ne donne à mes lecteurs qu’avec effroi et consternation, doit encore être un mauvais coup de V. Poutine! Il osera donc tout!

Jézabel Couppey-Soubeyran, Blablabanque. Le discours de l’inaction

img20151008_17543977   Par les temps qui courent, c’est toujours réjouissant de voir un économiste utiliser un modèle intellectuel venu d’une autre science sociale. C’est en effet ce que fait Jézabel Couppey-Soubeyran dans son récent Blablabanque. Le discours de l’inaction (Paris : Michalon, 2015). En effet, cette maître de conférences en économie à l’Université Paris-I y reprend les thèses exposées dans le célèbre livre d’Albert Hirschman, Deux siècles de rhétorique réactionnaire (Paris : Fayard, 1991) et les applique au discours des représentants les plus officiels du secteur bancaire français contemporain.

Elle montre ainsi, citations à l’appui (cf. 2ème Partie, Une capture par le discours et par les mots : Décryptage d’une rhétorique réactionnaire, p. 63-184) , que les grandes banques universelles,  leur porte-parole institutionnel (la « Fédération bancaire française », FBF),  les économistes qui  en dépendent directement (salariés) ou indirectement (fournisseurs d’études), et même le Gouverneur sortant de la Banque de France, le très « capturé » Christian Noyer, utilisent trois figures de rhétorique pour contrer toutes les réformes qui ont été proposées depuis 2008 pour réguler leurs activités: l’argument de l’effet pervers (« si vous réformez, cela aura des conséquences pires que que l’existant »), celui de l’inanité (« réformez donc, cela ne sert à rien, on se jouera de vos réformes »), et enfin celui de la mise en danger (« mon Dieu, si vous réformez ainsi, cela sera la fin du monde! »).  Nos banquiers n’hésitent d’ailleurs pas à se contredire entre les différentes tropes utilisées : la même réforme peut être en effet présentée selon le cas comme porteuse d’effets pervers, sans effets ou menant au désastre. Bien sûr, c’est toujours l’intérêt national de la France (avec un grand « F ») qui se trouve en jeu, et si, par malheur, on s’avise de trop ou mal réguler à Paris, à Bruxelles ou à Bâle, les concurrents britanniques, américains, allemands, etc. vont en profiter, et, là, mon cher Monsieur, ma chère Dame, adieu emploi, investissement, croissance! L’objectif de cet arsenal rhétorique est, comme pour tout conservatisme, de préserver le statu quo favorable aux intérêts économiques des dirigeants de ces grandes banques en refusant des réformes pourtant logiques au vu des risques que ces banques universelles font peser sur la stabilité économique de la France et de l’Europe. Fait qui n’est plus à démontrer après 2008, mais qui demeure constamment minimisé par les banquiers pour l’époque présente où rien de tout cela ne saurait bien sûr se reproduire. (On risque de rire jaune sous peu à leurs lénifiants propos, mais bon…)

Au delà du démontage de la rhétorique déployée par les grandes banques universelles et leurs affidés,  démontage appuyée sur une solide connaissance des tenants et aboutissants de l’activité bancaire contemporaine, le but de l’ouvrage est de livrer au grand public un plaidoyer en faveur d’une réglementation renouvelée du monde bancaire. En effet, pour  J. Couppey-Soubeyran, ce n’est pas tant en effet qu’il  existerait un manque d’idées et de débats sur la manière d’améliorer la réglementation bancaire parmi les spécialistes du domaine, mais bien qu’on se heurte en la matière à une capacité des banques à mener des combats de retardement face à ces innovations. Les banques, fait-elle remarquer perfidement, adorent les innovations financières et n’y voient jamais malice, mais elles détestent avec une belle constante toutes les innovations réglementaires… sauf bien sûr celles qu’elles ont directement inspirées aux régulateurs ou aux législateurs pour améliorer leurs profits. Elle liste  bien dans  le chapitre 3, Ne pas rester au milieu du gué, de sa troisième partie  (p. 227-258), les nombreuses réformes  qui ont été entreprises depuis 2008 (« Bâle III », « Union bancaire », etc.), mais elle souligne à chaque fois qu’elles n’ont pas été menées assez loin et que d’autres chantiers de réformes devraient être ouverts (comme par exemple la mise au jour de l’activité réelle des banques à travers des outils statistiques renouvelées).

Malgré l’indéniable qualité de l’ouvrage, j’ai toutefois envie de faire un peu de rhétorique réactionnaire à son propos. En effet, l’auteure a conçu son ouvrage comme une manière d’initier le grand public à ces problématiques afin qu’il ne s’en laisse pas compter par les banquiers (cf. Conclusion. Ne manquent plus que le courage politique et l’élan citoyen, p. 259-261) – d’où le titre évoquant le « blabla » des banques. En même temps, certains éléments présents dans son ouvrage laissent à penser que là n’est vraiment la question.

Tout d’abord, elle explique fort bien en 1er partie, Omniprésence, omnipotence : l’organisation tentaculaire du lobby bancaire français (p. 13-61) la présence au cœur même du pouvoir économique et politique français des grandes banques universelles. On pourrait parler à ce propos de « complexe financiaro-politique », sur le modèle du « complexe militaro-industriel » conceptualisé pour les Etats-Unis par C. W. Mills dans les années 1950. A des éléments bien connus (rôle de l’Inspection des finances, dépenses de lobbying du secteur bancaire que ce soit en France ou au niveau européen par exemple), elle ajoute d’ailleurs sa touche féministe, en soulignant que les quelques régulateurs qui ont été pugnaces face aux banquiers ces dernières années dans différents pays occidentaux ont été des femmes. Sans doute parce que celles-ci ont réussi à rompre « l’entre-soi de ce secteur » (p. 60). Elle ne cache pas non plus que le niveau des rémunérations offertes par la finance et la banque permettent de convaincre bien des gens de la grande justesse de la cause bancaire. (Moi-même, si on double mon salaire, je croirais aux vertus immanentes et permanentes de la banque universelle à la française, je l’avoue d’avance!) J. Couppey-Soubeyran pense toutefois que cet indéniable aspect proprement économique (ou matérialiste) reste moins important que la capacité de ce secteur à produire des discours de défense et illustration bien calibrés (p. 61) – thème central de son ouvrage de démystification.

Or, en lisant son démontage en règle des arguments des banquiers, on peut avoir  tendance à l’inverse à se dire que leur faiblesse même témoigne de l’importance de la simple domination qu’ils exercent ou des liens privilégiés qu’ils entretiennent avec le pouvoir politique. Puisque les banquiers racontent des bêtises, se contredisent même en fonction de la ligne argumentative privilégiée, ceux qui les croient, soit sont subjugués par le simple fait que ce sont des winners dont la parole est d’or, soit parce que ce sont de bons amis (ou de bons amis d’amis). La facilité avec laquelle les députés ont donné leur accord à la nomination comme Gouverneur de la Banque de France par le Président de la République actuel d’un ancien haut responsable de la BNP, malgré le tintouin sur le sujet de quelques 150 économistes effrayés par le conflit d’intérêt que cela représente, tendrait plutôt à souligner cet aspect primordial de la domination de certains et de la connivence d’autres.

Ensuite, Jézabel Couppey-Soubeyran, comme tous les auteurs parlant de ce sujet, parle « des banquiers » en leur attribuant de fait une large identité de vue, tant cela va désormais de soi que le secteur bancaire français se trouve totalement dominé (et représenté) par les grandes banques universelles. Il n’y a pas (ou plus?) d’alternative au sein même du secteur bancaire. Elle a beau souligner l’existence (récente) d’un contre-lobby, Finance Watch, elle ne peut ignorer qu’il n’existe pas  en France « une autre banque » et que ce contre-lobby ne repose ici sur rien de tangible en matière d’activités bancaires. Le secteur mutualiste, dont sont d’ailleurs issues deux des quatre banques universelles, s’est en effet rallié au modèle dominant, et il n’est pas en reste d’ailleurs pour participer à la fête et aux lendemains pâteux de soulographie (cf. les aventures grecques du Crédit agricole par exemple).  Elle appelle de ses vœux un retour du secteur bancaire à ses fondamentaux (d’un autre temps?) (chapitre 2 de la 3ème partie, La nécessité d’un secteur bancaire remis au service de l’économe réelle, p. 207-226) : prêter aux particuliers et surtout aux entreprises non financières, mais elle s’avère bien incapable de citer ne serait-ce qu’une seule banque française ayant pris ce tournant! Au contraire, elle montre bien que cette activité de prêt à l’économie est marginalisée au sein des banques actuelles. (Elle en oublie même la BPI, mais est-ce une banque stricto sensu?) Autrement dit, il n’existe aucun pluralisme de stratégie dans le secteur bancaire, et il faut aller vers les plate-forme internet de prêts entre particuliers (crowdfunding) pour trouver des innovations en ce sens (p. 217-226). De fait, j’ai quelque doute qu’un simple dévoilement des arguments fallacieux des « banquiers » actuels les détourne de leur manière privilégiée de s’enrichir. On ne transforme pas ainsi des joueurs de casino, avides et sûrs de leur bon droit, en « bons pères de famille ».

De fait, une des forces et des faiblesses de l’ouvrage est de souligner à quel point les banques françaises semblent au vu de leur comportement complètement dépendantes de leurs activités sur les marchés financiers pour gonfler leurs profits. C’est en effet pour préserver leur accès privilégié au grand casino financier mondial qu’elles font tous les efforts du monde pour bloquer les tentatives de régulation. (La loi bancaire de 2013 est de ce point de vue un modèle de réussite pour eux, mais cet aspect est désormais trop connu pour y revenir.) Elles y sont de l’avis général des joueurs privilégiés. En effet, elles peuvent se financer à court terme à bas coût en utilisant la garantie implicite de l’État de venir à leur secours pour leur éviter la faillite, puisqu’elles gèrent les comptes courants des particuliers et des entreprises non financières. Elles peuvent donc prendre des risques rémunérateurs sans rien risquer au fond. Jézabel Couppey-Soubeyran explique d’ailleurs que leurs comptes sont rendus assez opaques dans leur version publique pour qu’il soit difficile de comprendre d’où viennent exactement leurs gains sur ces marchés financiers. Je crois qu’une des premières réponses serait tout bonnement de la triche! comme l’ont montré les scandales sur le Libor, l’Euribor, etc.  Il est possible aussi qu’elles profitent des intervenants financiers « naïfs » comme l’ont montré quelques exemples en ce sens au moment de la crise des subprimes.  Bref, je me demande si l’auteure ne sous-estime l’enracinement dans la délinquance en col blanc, ou, du moins pour rester poli et prudent, dans le jeu avec les règles, qui est devenu typique de ce monde bancaire-là. Du coup, est-ce qu’il faut seulement une meilleure réglementation? est-ce qu’il ne faut pas aussi d‘autres banquiers et d’autres banques? Mais est-ce seulement possible?

En tout cas, avec un ex-haut dirigeant de la BNP à la tête de la Banque de France, à la carrière parfaite pour illustrer le concept de revolving doors devant des étudiants, ce n’est sans doute pas demain qu’en France une telle révolution dans la manière d’être banquier aura lieu. Mais en attendant allez donc lire et faire lire Blablabanque

De la « Loi Macron » ou de la paralysie montante du pouvoir « socialiste ».

Hier matin, mercredi 9 décembre 2014, le contenu de la « Loi Macron » a été finalement détaillée d’abord au Conseil des Ministres, puis devant les médias. Les mesures annoncées, correspondant largement à ce qui avait filtré dans la presse depuis quelques jours, s’inscrivent parfaitement dans le grand référentiel « néo-libéral » des politiques publiques en vigueur depuis au moins les années 1980. Faites en sorte qu’il y ait plus de concurrence entre offreurs de biens et de services, et vous aurez plus de croissance économique par le simple fait que les prix des biens et services concernés baisseront et que les consommateurs dégageront ainsi du pouvoir d’achat pour acheter d’autres biens et services, entrainant ainsi de la croissance. Par exemple, la « Loi Macron » veut libéraliser le transport par autocar en France. Cela accroitra la concurrence avec les autres moyens de transport individuels et collectifs, le prix baissera et/ou la qualité augmentera, les consommateurs de transport seront plus satisfaits qu’avant, ils garderont leur bel argent pour faire d’autres achats. Ils achèteront par exemple sur un cybermarchand une console de jeu fabriquée en Chine par exemple…

Au delà de son inspiration 100% néo-libérale – qui aurait aussi bien pu être présentée par une majorité de droite -, cette « Loi Macron » frappe en fait surtout par sa tiédeur. Nos partenaires européens (c’est-à-dire en pratique la Commission européenne de Mr. Juncker, la Banque centrale européenne de Mr. Draghi, et l’Allemagne de Madame Merkel) attendent en effet des « réformes structurelles » pour prix de leur magnanimité en matière de dépassement par la France des critères de déficit public et de dette publique. Le « paiement » dans cette monnaie bien particulière qu’est devenue entre pays européens de la zone Euro la « réforme structurelle » est attendu en mars 2015. Or cette « Loi Macron » d’évidence ne fera pas le poids. Ce n’est pas en autorisant un peu plus largement le travail le dimanche que l’on satisfera les Dieux voraces de la zone Euro. Pour l’instant, il n’est question que de quelques dimanches de plus et d’extension de l’ouverture des commerces le dimanche dans certaines zones … or, en bonne logique néo-libérale, le travail du dimanche devrait être autorisé encouragé toujours – tous les dimanches du premier au dernier – et son extension spatiale, conçue comme une nécessité historique d’envergure mondiale (le temps est argent en tout temps et en tout lieu!), ne doit pas s’encombrer en plus d’archaïques discussions avec les syndicats représentatifs (de quoi d’ailleurs? un syndicat est une association de délinquants prédateurs du bien public pour un néo-libéral cohérent). D’évidence, du point de vue néolibéral, il faudrait des sacrifices bien plus consistants pour que le compte y soit (les « 35 heures », les seuils sociaux, les jours fériés, les congés payés, le « contrat unique » à la Tirole, le statut de fonctionnaire, etc.), or, de fait, dans le projet Macron, il n’y a vraiment rien  à ce stade de bien révolutionnaire sur le marché du travail.

Ce texte proposé pourtant par un jeune Ministre qu’il serait fort malséant de soupçonner de quelque « conservatisme » que ce soit montre donc que la Présidence Hollande considère qu’elle ne peut plus aller plus loin. D’une part, elle se méfie sans doute de la « fronde » dans les rangs des parlementaires socialistes, et, d’autre part, elle sait bien qu’elle se trouve à un minimum de popularité qui la rendrait très fragile devant tout mouvement social de grande ampleur. On semble donc entendre déjà en haut lieu les cris « Hollande dégage! » hurlés par les masses en furie.  Comme pour l’Ecotaxe et ses possibles camionneurs Chilean style, il est donc urgent de reculer – ou tout au moins de ne pas avancer trop imprudemment.

L’annonce faite ce matin même par l’Élysée que, finalement, le budget des Universités serait moins amputé que prévu, s’inscrit dans la même logique. Il ne faudrait pas que, poussés par des universitaires évidemment manipulateurs,  mécontents de tant de coupes déguisées en mirobolantes augmentations de crédits, qui protestent aujourd’hui, « la jeunesse soit dans la rue ».

Personnellement, je doute que la France s’en tire à si bon compte auprès de nos partenaires européens. Il faudra bien leur donner quelque chose de plus dès le printemps 2015. Cela sera sans doute la tâche d’un autre gouvernement, peut-être d’une autre majorité, voire d’un autre Président. Les « socialistes » ont donné tout ce qu’ils pouvaient – électeurs, élus, cohérence (cf. leur charte de valeurs à peine adoptée…), honneur (cf. les reniements dans leurs rangs sur le travail du dimanche )- à la très noble cause du néolibéralisme, d’autres acteurs devront entrer en scène, sans doute après les élections départementales. Elles mettront sans doute fin à toutes les illusions des socialistes sur leur  degré de popularité dans le pays. La messe sera dite, si j’ose dire.

Principe pollueur-râleur ou les vaisseaux brûlés?

L’abandon de l' »Ecotaxe » sur la circulation des poids lourds au nom du refus de « l’écologie punitive » par la Ministre  en charge du dossier, Ségolène Royal, n’a même pas fait la une de la presse plus d’une journée. Il est vrai que la raison de l’abandon de cette mesure, pourtant inscrite dans la loi de la République et prévue par le « Grenelle de l’environnement », parait tellement caricaturale – la pression de groupes patronaux censés pouvoir paralyser le pays en quelques jours – qu’il n’y a guère besoin d’expliciter plus avant la situation. Vu l’état actuel d’immense popularité du pouvoir en place, il n’était sans doute pas envisageable de se lancer dans un conflit avec les routiers pollueurs et râleurs. Ils sont certes bien « sympas », mais ils ont pris tout de même de bien mauvaises habitudes ces dernières décennies. Or leur apprendre avec humanité et avec cœur le respect de l’ordre républicain aurait pu se révéler tout de même fort compliqué. Il est vrai qu’avec leurs grosses machines, ils sont moins malléables au CRS ou gendarme mobile que le bénéficiaire de quelque « rente » (au sens contemporain du terme : fonctionnaires, allocataires des minima sociaux, chômeurs indemnisés, etc.) ayant l’envie déplacée de protester contre une « réforme structurelle », et bien sûr que l’universitaire en colère qui lui se déplace à vélo dans le même temps vers la capitale pour protester contre des budgets en peau de chagrin. Le refus de la Ministre de même se battre pour faire appliquer la loi votée par les représentants du peuple (dont ceux appartenant au parti de la Ministre) tient aussi sans doute au fait que la dite « Ecotaxe » n’était pas exempte de graves vices de conception, ne serait-ce que par la mise en place d’un affermage de sa collecte, à la société Ecomouv. Il sentait certes bon son Ancien Régime par bien des côtés. On comprend fort bien que la Ministre n’ait pas eu envie d’une longue explication de texte sur le sujet devant le peuple français. Le bougre aurait bien pu prendre parti pour les sympathiques routiers. Le « principe pollueur-râleur » semble donc suffire à expliquer cette capitulation.

En même temps, au delà de cette explication simple,  je finis par me demander si il n’y a pas autre chose. En effet, si on regarde le contexte de ce choix (début octobre 2014), on ne peut qu’être frappé par son absurdité du point de vue des finances de l’État (quoiqu’on pense, par ailleurs, de la manière de faire entrer de l’argent dans une des caisses de l’État dédiée au financement des infrastructures de transport par une société ad hoc comme Ecomouv, et sans prendre en compte les aspects écologiques de la décision). Comme chacun devrait le savoir désormais, l’État français est censé se trouver « en faillite », « dépensier », « ruiné », etc. Nous vivons au dessus de nos moyens, c’est bien connu. On ne pourra bientôt plus chauffer les prisons et les hospices, et, après-demain, les crèches. Du coup, abandonner sine die l’Ecotaxe, alors même que cela va coûter d’évidence à l’État français des centaines de millions d’euros en indemnités à Ecomouv et en taxes non perçues, c’est totalement illogique, presque criminel si on se place de ce point de vue. Du coup, n’est-ce pas alors en fait un moyen de brûler ses vaisseaux, de signaler à Bruxelles et aux partenaires européens, que ce gouvernement ne peut vraiment pas aller plus vite que la musique en matière d’austérité? De signaler qu’il voudrait  certes bien aller plus loin – ses intentions néo-libérales sont certes pures! (cf. les déclarations sur le marché du travail de Rebsamen et de Macron) -, mais qu’il se trouve pour l’instant au taquet et que sa popularité ne lui permet pas de risquer quelque conflit majeur que ce soit avec un groupe un tant soit peu menaçant?  Cette capitulation, tout de même un peu trop rapide pour être honnête, n’est-ce pas une façon de montrer sa faiblesse, pour ne pas dire sa débilité, pour négocier ensuite avec la Commission européenne et les autres Européens le fait de ne pas aller plus loin dans l’austérité budgétaire en 2015? Cela cadrerait assez avec les déclarations martiales d’un Manuel Valls (qui a approuvé S. Royal) assurant ce week-end que l’Europe ne saurait dire à cette grande Nation qu’est la France et qu’il faut « respecter » ce qu’elle doit faire en matière budgétaire.

J’attends du coup avec curiosité la suite du jeu avec les partenaires européens de la France. Si, finalement, la France obtient des accommodements, l’abandon de l' »Ecotaxe » aura été un bon investissement, puisqu’elle aura dûment signalé que le gouvernement ne peut plus rien faire en terme d’ajustement fiscal, et que le budget 2015 devait être pris tel quel.  Par contre, si le gouvernement Valls se trouve obligé d’annoncer dans quelques jours ou semaines, non seulement d’autres « réformes structurelles » (cela me parait inévitable), mais aussi quelques nouvelles hausses de recettes et diminution de dépenses dès 2015 (entre 8 et 28 milliards d’euros selon les sources d’ajustement supplémentaire), on dira simplement que le principe pollueur-râleur l’a encore une fois emporté, y compris dans ce contexte. Retour à la normale. Cela montrera donc que, même avec une contrainte budgétaire présentée comme très forte, certains sont bien plus égaux que d’autres – et que, bien sûr, « l’écologie ça commence à bien faire », mais cela on le savait déjà. Nos universitaires à vélo sauront sans doute apprécier l’ironie de la situation.

Y’a Bon l’austérité! Y’a Bon la crise!

Toutes mes excuses à mes lecteurs pour le titre un peu vulgaire de ce post, mais j’ai  vraiment de plus en plus de mal à contenir mon exaspération face aux errements de la Présidence de François Hollande. En ce début d’automne 2014, nous semblons en effet nous acheminer vers une phase ultérieure de la longue crise européenne commencée en 2008, celle où la France va occuper le centre de la scène. Les indicateurs économiques sont médiocres en France pour 2014, et les prévisions de croissance de l’INSEE pour 2015 sont désormais inquiétantes. Se situant à bien moins de 1,5% de croissance, elles signifient à coup sûr l’augmentation du chômage.

De fait, il est clair que le piège européen se trouve en train de se refermer sur la France. Le budget 2015, proposé par le gouvernement de Manuel Valls, essaye de combiner une acceptation de la logique de l’ajustement structurel (le « consensus de Bruxelles »), typique des règles européennes, avec une prise en compte de la détérioration de la conjoncture macroéconomique en France et en Europe. On ferait donc comme prévu en janvier 2014 des économies à hauteur de 21 milliards d’euros l’an prochain, mais pas plus que prévu, pour ne pas que le « multiplicateur » ne joue trop négativement sur la conjoncture. On repousserait le retour au 3% (en part de PIB) de déficit budgétaire de deux ans encore à 2017, alors qu’on avait déjà négocié un report à 2015.  Or des bruits courent déjà dans les médias que ce budget 2015 sera refusé par la Commission européenne. Il ne correspondrait pas à ce à quoi la France s’est engagé, en particulier dans le plus récent traité (TSCG) ratifié sous la Présidence de F. Hollande.  L’accueil plutôt désagréable fait par les Eurodéputés de droite lors de son audition à Pierre Moscovici, candidat au poste de Commissaire européen aux Affaires économiques, témoigne s’il en était encore besoin de l’écart des visions présentes en Europe sur les moyens de sortir de la crise économique : Moscovici, pourtant vu  par une bonne partie de la gauche française comme un néo-libéral sans nuances, a été en somme accusé de ne pas avoir su imposer de « la vrai austérité qui saigne » en France quand il était Ministre de l’économie, comment saurait-il alors garantir que les règles imposant l’austérité à tous les pays soient respectées, en particulier par la France? Moscovici semble avoir été déçu de tant d’ingratitude…

Bref, malgré les preuves empiriques accumulées depuis 2010 que réduire les budgets publics ou augmenter les impôts en période de récession nuit à la croissance économique, la majorité relative de droite en Europe et la majorité de son aile française tiennent exactement pour le contraire : l’austérité ne peut pas nuire à la croissance, tout au moins à terme. Une bonne saignée rétablit le malade. Il est, par ailleurs, à ce stade de la crise (nous sommes en 2014, pas en 2010) probable que les « austéritaires » savent en fait parfaitement que l’austérité nuit fortement à la croissance et à l’emploi, mais que leurs objectifs se trouvent ailleurs que dans la croissance et l’emploi. On peut faire l’hypothèse qu’il s’agit en fait d’en finir à l’occasion de cette crise avec les formes de démarchandisation de la vie qu’instituait l’État social : la France « socialiste » constitue du coup une cible d’autant plus importante dans la mesure où beaucoup croient en Europe que nous aurions encore en 2014 un État social particulièrement généreux et un marché du travail particulièrement rigide et protecteur.  Un stage de terrain auprès des bénéficiaires du RSA-socle ou du Minimum-vieillesse, ou bien dans une agence d’Intérim, d’un certain nombre de commentateurs européens, en particulier de l’Europe du nord, changerait peut-être ces fausses perceptions, mais il faut tenir compte de ces croyances en une « douce France » où, sans être un rentier ou un gagnant à l’Euromillion, l’on pourrait vivre comme un nabab sans travailler.

Plus généralement, nous en restons toujours au dilemme apparu dès les années 1970 (sic) : doit-on et peut-on gérer l’économie européenne comme un tout où l’on pourrait penser à faire une politique macroéconomique pour l’ensemble européen, ou doit-on se contenter simplement de rendre compatible les politiques macroéconomiques nationales avec l’existence d’une intégration économique et monétaire poussée?  De fait, la situation n’est pas si différente avec ces années-là, certes fort lointaines, où les partenaires de l’Europe des 9, puis des 12, n’arrivaient à coordonner leurs efforts de relance économique, et où ils ont fini avec le Traité de Maastricht pour opter pour la non-relance partagée, associée à la création d’une monnaie unique. C’est toujours en somme la question du partage des coûts et des bénéfices d’une relance économique qui fait achopper l’Europe depuis plus de 40 ans. Nous ne sommes décidément pas aux États-Unis, où c’est le budget fédéral, fondé sur une taxation directe des individus et des entreprises, qui peut relancer l’économie au cas où sans qu’il y ait au départ une discussion entre Etats fédérés sur qui finance la relance et sur qui en bénéficiera vraiment. Quoiqu’il en soit de ces considérations institutionnelles,  F. Hollande va du coup peut-être être amené à aller où il ne voulait pas du tout aller.

En effet, si la Commission européenne rejette effectivement le budget 2015 de la France, il faudra en effet choisir : soit le gouvernement de Manuel Valls modifie son budget pour s’ajuster aux règles européennes, donc augmente les impôts et/ou diminue les dépenses encore plus par rapport à la première version, et, là, il sera clair aux yeux de tous les citoyens un peu informés que la France a vraiment perdu sa souveraineté budgétaire sous la Présidence Hollande, il sera clair aussi pour beaucoup que la France s’engagera alors dans une spirale dépressive pour quelques années. Nous allons tous visiter la Grèce, voire la Lettonie, sans bouger de notre place. Soit le gouvernement de Manuel Valls refuse de revoir son budget, et, là, il faudra assumer un conflit avec les partenaires européens sur le sens même de la politique économique européenne.  Paradoxalement, le très prudent et pusillanime François Hollande a déjà un allié dans ce combat éventuel : l’actuel Président du Conseil italien, Matteo Renzi. Ce dernier a en effet récemment déclaré que personne en Europe ne devait être traité comme un élève par un instituteur. En effet, vu l’état de l’économie italienne (en récession depuis 2011), M. Renzi se rend bien compte que la dernière chose dont l’Italie aurait besoin, c’est d’une France qui se mettrait à ressembler à la Grèce et qui, en voulant rétablir ses comptes publics, emporterait toute l’économie européenne vers le fond, l’Italie la première.

Au vu de ses choix depuis son arrivée au pouvoir en 2012, il est fort probable que F. Hollande accepte un compromis, il lui en coûtera encore quelques points de popularité, et l’on pourra prendre les paris sur le jour où le chiffre de sa popularité sera égal à celui du taux de chômage en France. Je me demande par contre comment les députés socialistes « frondeurs » et assimilés vont pouvoir accepter l’éventuelle seconde version du budget 2015, revue et approuvée par la Commission européenne. Je suivrais avec joie les contorsions d’un Pierre-Alain Muet, ci-devant (macro)économiste, allant répéter partout ces temps-ci que le choix de l’austérité à marche forcée n’est pas le bon: jusqu’où ira sa loyauté partisane? Right or wrong, my party! La nemesis socialiste approche de plus en plus, et je ne m’en réjouis guère.

David Stuckler, Sanjay Basu, Quand l’austérité tue. Epidémies, dépressions, suicides : l’économie inhumaine

stucklerbasuVoilà un livre qu’il faudrait faire d’urgence lire à nos gouvernants « socialistes » de l’heure,  ils y trouveraient sans doute de salutaires inspirations en matière de politiques publiques à suivre pour sortir la France de l’ornière de la crise économique, mais il est pourtant presque certain qu’ils ne le liront pas, ou du moins pas sérieusement : les pistes qui y sont indiquées sont bien trop opposées à celles qu’ils entendent suivre actuellement. David Stuckler et Sanjay Basu proposent en effet dans Quand l’austérité tue. Épidémies, dépressions, suicides (Paris : Autrement, 2014, préface des Économistes atterrés) de mettre à disposition d’un lectorat grand public les résultats de leurs recherches à la croisée de l’épidémiologie, de l’économie politique et de la sociologie. Celles-ci ont été le plus souvent publiées dans des revues spécialisées du monde médical, comme The Lancet par exemple. Elles  montrent que, lors d’une crise économique, il ne faut surtout pas économiser sur la protection sociale, la santé, l’aide au logement, le conseil au chômeurs, mais qu’il faut au contraire augmenter les dépenses dans ces secteurs de politiques publiques pour assurer l’avenir démographique et économique du pays concerné. Ce surcroit de dépenses publiques se justifie en effet à leurs yeux pour trois raisons : éviter un pic de mortalité évitable due à la crise économique; bénéficier des effets multiplicateurs de telles dépenses financées sur fonds publics sur l’activité économique en général; maintenir ou même augmenter le capital humain disponible à terme qui permettra de produire plus dans le futur. Eh oui, les travailleurs malades ou morts sont peu ou pas productifs, ne payent guère d’impôts, voire restent à la charge de la société, et ne permettent même pas du coup de rembourser la dette publique…

Pour résumer à l’extrême leur propos, les auteurs pensent en effet avoir réuni, à travers leurs propres travaux et ceux d’autrui (voir entre autres, la bibliographie, p. 251-256) de nombreuses preuves que : a) une période de récession économique, avec en particulier le chômage qu’elle implique pour une grande partie de la population,  détériore l’état de santé de la population, et provoque un surcroît de mortalité (par exemple, sous forme de crises cardiaques dues au stress ou de suicides liés à la détresse économique) ; b) ce surcroit de mortalité peut cependant ne pas apparaître du tout si les autorités publiques prennent des mesures adéquates en renforçant l’aide au retour à l’emploi et/ou en augmentant les dépenses sociales, en particulier en matière de santé et de logement. Dans ce cas, la mortalité peut même diminuer lors des récessions : en effet,  comme les gens  sont tout de même privés d’argent lors d’une récession, ils prendront moins leur voiture ou rouleront moins vite pour économiser du carburant. Cette restriction de dépense en matière d’usage de l’automobile fera baisser la mortalité routière, et donc la mortalité générale. Cette considération peut paraître déplacée, mais c’est là un effet qui s’avéra non négligeable lors de la Grande dépression aux États-Unis dans les années 1930 avec une mortalité routière alors à un niveau effrayant par kilomètre parcouru. Cet effet de moindre mortalité automobile a pu faire penser à certains que la récession économique constituait en général une bonne chose pour la santé des populations, idée que les auteurs démontent consciencieusement en distinguant les types de mortalité dans les années 1920-30 aux États-Unis (cf.Dompter la Grande Dépression, p.35-60). Cet effet de la mortalité routière doit donc bien être distingué des autres causes de mortalité évitable pour voir statistiquement les effets délétères de la récession sur la santé. (En passant, on rappellera d’ailleurs qu’en France à l’été 2014, la mortalité routière n’a jamais été aussi faible, sans doute largement en lien avec le fait que moins de Français ont pu partir en vacances à cause de la crise économique.)

Pour prouver les affirmations selon lesquelles « l’austérité tue », ils font appel à deux instruments principaux : les comparaisons entre pays et les études épidémiologiques proprement dites.

D’une part, ils comparent les réactions de pays similaires face à un choc économique exogène identique. En fonction de la réaction du gouvernement de chaque pays face à ce choc, les destins démographiques des populations s’avèrent en effet très différents. Ils prennent ainsi l’exemple des anciens pays du Bloc soviétique face à la transition du « socialisme réel » au « capitalisme réel » (La crise de mortalité post-communiste, p.61-91), ils constatent que les pays qui ont choisi une « thérapie de choc » (avec des privatisations aussi massives  que maffieuses au profit des apparatchiks locaux) proposée par les conseillers occidentaux sans tenir aucun compte de ce que cette dernière impliquait pour le niveau de chômage et surtout pour la protection sociale des individus, ont connu un pic de mortalité dans les années 1990. Ainsi en comparant la Russie (thérapie de choc) avec la Pologne ou la Biélorussie (changements graduels), ils pensent avoir trouvé une « expérience naturelle » pour souligner cet effet morbide d’une incertitude massive sur l’avenir économique des individus accompagné d’une absence concomitante de protection sociale. En Russie, le phénomène a été particulièrement massif parce que le travail dans une entreprise d’État donnait droit à la santé, au logement, aux vacances, etc., la perte d’emploi signifiait donc la fin de toute protection sociale. A cela s’ajoute l’existence de nombreuses villes de mono-industries qui ont sombré économiquement avec la fin de leur industrie, et enfin la large disponibilité d’alcools forts, souvent frelatés en plus …  Ils retrouvent la même chose en comparant les pays lors de la crise asiatique de 1997-98 (Du miracle au mirage, p.92-112), et, malheureusement, dans l’Europe d’après 2008 (Tragédie grecque, p. 146-175), avec les cas très opposés face aux difficultés de leurs finances publiques de l’Islande (pas de mortalité supplémentaire, augmentation de la protection sociale, des dépenses de santé, et des aides au logement) et de la Grèce (mortalité supplémentaire, réveil ou développement d’épidémies dont le VIH, diminution drastique de la protection sociale, des dépenses de santé et des aides au logement). Ces différences entre pays sont selon les auteurs fortement liées à la capacité des populations concernées à exercer leur pouvoir de veto démocratique contre des mesures  de démantèlement de la protection sociale (si elle existe déjà) et/ou à la capacité de mobilisation sociale pour demander des protections sociales (si elles n’existent pas) ou leur renforcement. On retrouve là la vieille conclusion d’Armartya Sen selon laquelle, en démocratie, une famine est impossible, parce qu’on ne laisse pas mourir de faim ses électeurs, et on peut en quelque sorte ici l’inverser : lorsque la mortalité évitable augmente lors d’une crise économique dans un pays, cela tendrait à prouver qu’il ne s’agit pas vraiment d’une démocratie au sens fort du terme, c’est-à-dire  où le peuple s’avère souverain. L’opposition, désormais presque canonique, entre la réaction islandaise, occasion d’un sursaut démocratique, et la réaction grecque, contrainte par l’appartenance du pays à la zone Euro et marquée par une suspension au moins temporaire de la démocratie (référendum promis puis annulé), ne cessera d’interroger sur le sens même qu’a pris l’Union européenne pour les populations concernées dans ces années 2010-2014 tant que cette dernière n’aura pas connu des épisodes plus heureux.

D’autre part, ils s’appuient sur des études épidémiologiques qui font le lien entre le contexte économique et social d’un individu et sa probabilité de développer telle ou telle pathologie. On ne sera pas très étonné par exemple d’apprendre que beaucoup d’études font un lien entre chômage et dépression, crise économique et augmentation de l’alcoolisme ou de l’usage d’autres drogues, absence de logement fixe et détérioration de l’état de santé. Ils rappellent aussi qu’aider les gens à retrouver un emploi (Retour au travail, p. 197-216), en particulier en leur assurant un suivi en face à face par un être humain à leur écoute, s’avère une dépense très rentable au total : les chômeurs retrouvent plus vite un travail (Mon Dieu, quelle surprise!), et ils ont tendance à moins déprimer et/ou à boire et/ou à se droguer (surtout s’ils avaient des tendances préexistantes à agir en ce sens face aux difficultés de leur vie).  Les auteurs, dans la lignée classique des études de santé publique, font ainsi remarquer que plus on traite tôt un problème d’emploi, de santé, de logement, etc., moins les conséquences seront fâcheuses pour l’individu concerné, et moins cela coutera finalement à la protection sociale et à l’État.

Le livre a aussi l’intérêt de montrer qu’en tant que chercheurs qui insistent sur le fait que la diminution des ressources consacrées par l’État à la santé, à la protection sociale et au logement, comporte des effets mesurables sur l’augmentation de la mortalité à quelques mois ou années des coupes budgétaires envisagées, ils ont été ces dernières années confrontés à des opérations négationnistes de ce lien. Les organisations internationales comme, en particulier, le FMI qui proposent ces « cures d’austérité », tendent à nier ou à minimiser cet effet de hausse de la mortalité, les journaux comme The Economist qui soutiennent cette doctrine de la purge d’austérité manipulent les chiffres disponibles pour effacer les effets sur la mortalité, des économistes bien placés dans les sphères politiques ou administratives empêchent la diffusion des chiffres pertinents de certains pays (comme ceux de la Grèce) pour comprendre ce qui est en train de se passer ou bien vont à la recherche d’explications alternatives plus ou moins crédibles qui n’impliquent pas les choix économiques du gouvernement (du genre, la plupart des chômeurs sont au chômage, parce qu‘ils sont dépressifs). Les auteurs montrent ainsi que la réception de leurs travaux est influencé par un fort filtre idéologique. Ceux qui croient à la seule force des marchés et à la nécessité de diminuer à tout prix l’emprise de l’État sur la société pour assurer une croissance économique forte tendent à nier ces effets sur la mortalité, et, inversement, ceux qui ne sont pas dans cette optique les acceptent comme des évidences. Ils citent pour illustrer leur propos les réactions contrastées lors de la présentation en 2009 de leurs études devant une commission du Parlement suédois et devant une autre du Parlement britannique (p. 213). Et ils montrent bien (p. 213-216) que, lorsque les Conservateurs et les Libéraux-démocrates arrivent au pouvoir en 2010, ils ne pouvaient pas ignorer les conséquences de la politique d’austérité qu’ils ont adoptée sur les populations britanniques les plus fragiles. Ils ont donc choisi de tuer, certes indirectement par le changement du contexte, certains de leurs concitoyens pour rétablir l’équilibre des comptes publics et relancer l’économie. Il faut faire des sacrifices (humains) aux Dieux courroucés pour revenir à la croissance.

Les conclusions en terme de politiques publiques qu’ils en tirent (cf. Conclusion. Soigner le ‘Corps économique’, p.240-250) sont une condamnation sans appel de toutes les mesures qui reviennent à diminuer la protection sociale, c’est-à-dire les dépenses de santé, d’aide au logement et de retour à l’emploi pendant une récession économique. Selon eux, ces dépenses sociales au sens large ont en plus à la fois un fort effet multiplicateur sur l’état général de l’économie (contrairement aux dépenses militaires par exemple), probablement parce que le gros de ces dépenses vont à des agents économiques installés par définition sur le territoire national. Elles ont en plus la particularité de préserver le « capital humain » de la nation considérée, ce qui permet de produire plus ensuite. Dans le cas de la France, cela voudrait dire arrêter de faire des diminutions du budget « maladie » de la Sécurité sociale  et aussi réduire le rôle des mutuelles et assurances privées pour revenir à un modèle de protection plus universel. Cela voudrait dire avoir une politique du logement social et du logement pour les sans-abris cent fois plus efficace et ambitieuse qu’aujourd’hui. Cela voudrait surtout dire mettre enfin autant d’argent que nécessaire pour faire fonctionner Pôle Emploi et la formation continue des chômeurs. (Voilà donc un beau programme pour le candidat de gauche en 2017 …2022? 2027?)

Au total, ce livre constitue une contribution au débat sur l’austérité en Europe et montre bien qu’il existe une autre voie que celle actuellement suivie. Les auteurs impliquent essentiellement l’idéologie du marché et les intérêts particuliers qui vont avec (tous ceux qui profitent de la privatisation de la santé par exemple) dans le refus de considérer ces aspects délétères sur la santé des populations des politiques d’austérité. Ils comparent en particulier les choix de la Présidence Obama quand elle avait une majorité au Congrès pour faire passer ses idées après 2008 et les décisions des Conservateurs et Libéraux-démocrates britanniques depuis 2010. Il me semble toutefois que se limiter à une mise en cause du néo-libéralisme de certains politiciens qui nieraient les faits établis par les chercheurs (p. 241-242) ne va pas complètement au fond des choses. En effet, les auteurs font  dans leur conclusion comme s’il allait de soi que tous les politiciens voulaient protéger toute leur population, qu’ils partageaient a priori cette valeur cardinale de l’égale humanité des assujettis. Les auteurs font mine de penser que, si les politiciens prennent conscience par une démonstration factuelle des effets délétères de leurs choix en faveur de l’austérité, ils reviendront dessus. Or est-ce qu’en fait, certains au moins de ces politiciens néo-libéraux ne savent pas très bien ce qu’ils font? Par exemple quand le gouvernement libéral-conservateur britannique essaye de réduire le nombre de handicapés aidés à travers des tests pour le moins orientés ou qu’il réduit les aides publiques au logement, il peut difficilement ignorer qu’il va mettre des tas de gens dans la misère ou à la rue, il n’est sans doute pas dupe de son propre discours de légitimation sur la lutte contre la fraude aux allocations handicapés ou aux allocations logement. En choisissant des politiques d’austérité, ces politiciens savent bien que des pauvres, des malades, des handicapés, des enfants, etc. vont souffrir, et peut-être mourir, mais cela leur importe-t-il en quoi ce soit? Peut-être même, cela les arrange-t-il au fond que ces groupes sociaux qu’ils méprisent profondément disparaissent. Plutôt que de néo-libéralisme, ne faudrait-il pas parler d’un  « darwinisme social »  qui ne peut certes plus s’assumer aussi publiquement qu’en 1890, mais dont l’existence donnerait de la cohérence à l’action suivie qui ne se trouve pas nécessairement du côté des résultats économiques de l’austérité proprement dits? Un surcroit de suicides des perdants de l’économie est-ce vraiment un problème pour tout le monde, comme semblent le croire les auteurs, et pas plutôt une solution élégante pour se débarrasser de gens dont on ne sait trop que faire?  Et ne faudrait-il pas faire remarquer que, partout où l’austérité tue ou a tué selon les auteurs, les divisions sociales, politiques, ethniques, semblent au départ importantes. Que les Conservateurs et Libéraux-démocrates adoptent une telle politique d’austérité après 2010, dont une bonne part du corps médical britannique annonce pourtant publiquement qu’elle va nécessairement tuer, en dit peut-être moins long sur leur ignorance supposée des mécanismes ici décrits que sur leur volonté d’en finir en passant avec tout resterait encore de la « working class » et de ses ridicules prétentions à mener une vie décente? Idem pour les Républicains aux États-Unis qui verraient bien leur grand et beau pays sans ces très pénibles descendants des esclaves noirs supposés uniques bénéficiaires du « welfare »? Idem sans doute en Russie où les élites post-soviétiques se verraient bien se passer en 1990 de ces répugnants moujiks devenus par la force de l’industrialisation stalinienne de répugnants ouvriers ?  Idem en Grèce où ce qui s’est passé et se passe encore n’est sans doute pas sans lien avec les divisions de la société grecque liées à la Guerre civile des années 1940 et avec ses suites des années 1960-70? Et, fort inversement, pour le « peuple-famille » des Islandais, parce qu’ils se sentent de fait tous cousins!

En somme, l’erreur des auteurs – ou la stratégie rhétorique si l’on veut – est de croire que tout le monde partage les mêmes valeurs humanistes de fond, et que les faits en eux-mêmes pourraient persuader certains d’agir autrement qu’ils ne le font. Ces faits ou mécanismes démontrés comme arguments contre l’austérité ne valent que si l’on partage ces valeurs de fond, en somme que si tel ou tel autrui nous importe – pour des raisons qui émanent sans doute largement d’un parcours historique précis. Leurs trois principes, « Ne pas nuire » (par une austérité sur les soins et le logement), « Aider la population à retourner au travail », « Investir dans la santé publique », ne valent en fait que pour ceux qui se soucieraient de toute leur population. Et force est de constater qu’il existe aussi des préférences révélées des gouvernants.