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Yanis Varoufakis, Et les faibles subissent ce qu’ils doivent?

img20160505_09434804.jpgLes affres financières de la Grèce sont en train de revenir par petites touches au premier plan de l’actualité. Le dernier livre en date de l’ancien Ministre de l’Économie du premier gouvernement Tsipras, l’économiste Yanis Vafoufakis, vient d’être traduit en français, et porte un titre plutôt énigmatique à première vue, Et les faibles subissent ce qu’ils doivent? Comment l’Europe de l’austérité menace la stabilité du monde (Paris : Les liens qui libèrent, 2016, 437 p.). Il permet de les resituer dans un plus vaste horizon, et de comprendre comment on en est arrivé là.

J’avais lu le précédent ouvrage du même Y. Varoufakis traduit en français, Le Minotaure planétaire. L’ogre américain, la désunion européenne et le chaos mondial ( Paris : Éditions du cercle, 2015). La thématique des deux ouvrages se ressemble en fait très fortement. Dans les deux cas, il s’agit pour Y. Varoufakis d’expliquer que les maux contemporains de l’économie mondiale en général, et européenne en particulier, dépendent d’une maladie commencée dès le milieu des années 1960 lorsque les États-Unis ne furent plus capables de soutenir de leur puissance industrielle et commerciale le système de Bretton Woods. Pour le remplacer les dirigeants américains inventent, faute de mieux, entre 1971 (fin de la convertibilité-or du dollar) et 1979-1982 (hausse drastique du taux d’intérêt aux États-Unis) en passant par les deux  chocs pétroliers successifs (1974 et 1979) ce que Y. Varoufakis appelle le « Minotaure », soit un mécanisme de recyclage des excédents qui  permet aux États-Unis de maintenir leur suprématie politique sur le monde occidental en dépit même de leur affaiblissement industriel et commercial. En synthèse, les États-Unis continuent à accepter que leur marché intérieur reste grand ouvert aux  pays exportateurs d’Europe (l’Allemagne par exemple ) et d’Asie (le Japon et la Corée du sud, puis la Chine, par exemple), et donc d’avoir  en conséquence un fort déficit commercial avec ces derniers qu’ils payent en dollars, mais ils proposent en même temps, grâce à des taux d’intérêts élevés et grâce à leur marché financier immensément développé,  à tous ceux qui génèrent ainsi des excédents en dollars de les placer aux États-Unis, en particulier en titres du Trésor américain, en pratique la réserve ultime de valeur à l’échelle mondiale, ce qui permet  du coup à l’État américain d’avoir de manière presque permanente un déficit budgétaire conséquent. On retrouve le thème bien connu des « déficits jumeaux » de l’Amérique.  Les autorités américaines l’ont voulu pour protéger un temps encore leur hégémonie sur le monde occidental. De fait, ce recyclage des excédents, via un secteur  financier qui se développe aux États-Unis à due proportion, permettra d’assurer bon an mal an la croissance de l’économie mondiale jusqu’à la crise dite des « subprimes » en 2007-08. Les États-Unis jouent jusqu’à ce moment-là à la fois le rôle pour le monde de consommateur en dernier ressort et de placement en dernier ressort. Depuis lors, la situation est devenue fort incertaine : le « Minotaure » est mourant, mais rien ne semble vraiment le  remplacer comme moteur de l’économie mondiale.

Pour ce qui est du côté européen de ce vaste tableau de l’économie mondiale que dresse ainsi l’auteur, Y. Varoufakis montre à quel point les Européens, depuis les années 1960, furent en fait incapables d’adopter des solutions cohérentes à ce problème du recyclage des excédents. Sur la foi de travaux historiques, il rappelle ainsi que l’abandon du système de Bretton Woods par le Président Nixon le 15 août 1971 a dépendu largement de la mauvaise volonté préalable des Européens (dont le Général De Gaulle) à soutenir le cours du dollar en onces d’or. Une fois confrontés au nouveau régime de changes flottants décidé à Washington, ces mêmes Européens n’ont cessé de chercher une solution leur permettant de maintenir une parité fixe entre leurs monnaies. Malheureusement pour eux, ils ont toujours choisi des solutions qui se sont révélés irréalistes à terme, parce qu’ils n’ont jamais voulu créer un système de recyclage politique des excédents. En effet, dans la mesure où il existe des pays à la fois plus forts industriellement  et moins inflationnistes que les autres (en particulier, l’Allemagne à cause de la fixation anti-inflationniste de la Bundesbank et du compromis social-démocrate en vigueur outre-Rhin) et d’autre plus faibles industriellement et plus inflationnistes (en gros la France, l’Italie et le Royaume-Uni) un système de changes fixes se trouve pris entre deux maux, soit son éclatement à intervalles réguliers, soit une crise dépressive telle que la connaît la zone Euro depuis 2010. Des déficits commerciaux se creusent en effet inévitablement au profit du grand pays industriel peu inflationniste. Les pays déficitaires, dont la France, ont alors le choix entre dévaluer leur monnaie ou ne pas dévaluer. Si le pays concerné dévalue sa monnaie (au grand dam de ses politiciens et de ses classes supérieures), il regagne des parts de marché, mais il risque de connaître encore plus d’inflation. Pour ne pas dévaluer, la seule solution est de ralentir son économie, en augmentant ses taux d’intérêt et en adoptant des politiques d’austérité. C’est cette seconde solution qui l’a emportée au fil des années 1980-90, non sans crises d’ailleurs (comme celle de 1992), dans ce qui est devenu ensuite la zone Euro. Or l’existence de cette dernière, avec des parités irrévocables en son sein, provoque, d’une part, la possibilité pour la puissance industrielle centrale de conquérir désormais des parts de marché dans la périphérie sans risque de subite dévaluation et, d’autre part, l’apparition de ce fait de forts excédents d’épargne au sein du centre industriel. Ces excédents d’épargne, lié au fait qu’au centre on produit plus de valeur qu’on n’en consomme, sont recyclés par les banques du centre en placements, à la fois outre-Atlantique dans le « Minotaure » nord-américain et dans la périphérie de la zone Euro. Ces deux destinations des excédents d’épargne offrent l’avantage d’offrir avant 2007-08 des rendements très attractifs. Y. Varoufakis appelle ce mécanisme mis en oeuvre par les banques le « recyclage par beau temps ». Les épargnants (ménages et entreprises) du centre se laissent persuader par leurs banquiers  de placer leur argent dans des lieux qui paraissent à la fois sans risque et rémunérateurs. Les placements en périphérie de la zone Euro se révèlent en effet particulièrement intéressants avant 2008 parce que la BCE fixe un taux d’intérêt unique lié plutôt à l’état des économies du centre de l’Eurozone, alors qu’en périphérie l’inflation reste plus élevée qu’au centre. Il est donc intéressant d’emprunter à ce taux unique, relativement faible, pour profiter de l’inflation de la périphérie, et d’obtenir ainsi un taux d’intérêt réel faible sur son emprunt. Ce dernier mécanisme fonctionne plutôt bien et accélère la croissance par le crédit à bas coût dans la périphérie de la zone Euro au début des années 2000 (en donnant lieu cependant à des bulles immobilières en Espagne ou en Irlande par exemple).

Malheureusement, tout ce bel échafaudage s’écroule entre 2008 et 2010, parce que les investisseurs comprennent d’un coup la nature de l’illusion de croissance qu’ils avaient eux-mêmes créée par leurs prêts. Et, en racontant les différents soubresauts de la crise européennes, Y. Varoufakis souligne toute la faiblesse de la zone Euro . En effet, une fois que le « recyclage par beau temps » s’est arrêté subitement, cette dernière a été incapable d’inventer un « recyclage politique » pour pallier les effets de cet arrêt. Au contraire, on en est revenu pour rééquilibrer les flux commerciaux à la solution classique pour éviter une dévaluation  en régime de changes fixes, à savoir une austérité drastique dans les pays déficitaires de la périphérie (ce qu’on a appelé d’ailleurs la « dévaluation interne »), ce qui y a provoqué de profondes récessions et hausses du chômage. Surtout, les pays de la périphérie ont été forcés d’assumer seul la garantie des mauvais investissements faits chez eux par les banques du centre. Y. Varoufakis interprète ainsi le plan d’aide à la Grèce de mai 2010 comme un plan destiné à permettre aux banques français et allemandes de sortir sans trop de dommages de la nasse de leurs prêts hasardeux aux secteurs privé et public grecs, tout en faisant passer tout le fardeau aux contribuables grecs. Il se trouve que, comme le rapporte le journaliste de la Tribune Romaric Godin,  un journal allemand, le Handelsblatt, vient de rendre compte d’une étude universitaire allemande qui dit exactement la même chose. R. Godin fait d’ailleurs remarquer que le fait même que cela soit dit dans un journal allemand lié au patronat est en soi une nouvelle – puisqu’en fait, par ailleurs, le reste du monde financier l’a fort bien su dès le début. Le tour de passe-passe de 2010 qui a constitué à charger les Grecs de tous les maux pour dissimuler les fautes des grandes banques du centre de l’Eurozone (françaises et allemandes surtout) commence donc, comme toute vérité historique dérangeante, à ressortir en pleine lumière, y compris dans le pays où le mensonge a été le plus fortement proclamé par les autorités et reprise par les médias. Le drame pour l’Union européenne est qu’un tel mensonge – avec les conséquences dramatiques qui s’en suivies pour des millions d’Européens (les Grecs et quelques autres) – met en cause toute sa légitimité. A ce train-là, il nous faudra bientôt une commission « Vérité et réconciliation » pour sauver l’Europe. Nous en sommes cependant fort loin, puisque les principaux responsables de ce mensonge sont encore au pouvoir en Allemagne et puisqu’ils continuent à insister pour « la Grèce paye ».

De fait, c’est sur la description des affaires européennes que la tonalité des deux livres diffère. Le second livre prend en effet une tonalité plus tragique, plus littéraire, parce que Y. Varoufakis en devenant Ministre de l’économie a vécu directement les apories de la zone Euro qu’il avait repérées auparavant dans les travaux historiques et par ses propres réflexions sur la crise de zone Euro.  Du coup, la lecture de Et les faibles subissent ce qu’ils doivent? m’a fait penser au récit d’un maître zen qui aurait reçu pour la perfection de son éducation quelques bons coups de bâtons bien assénés par un autre maitre plus avancé sur le chemin de la sagesse, et qui aurait ainsi approfondi son état de clairvoyance.

L’absence de mécanisme européen de « recyclage politique des excédents » correspond ainsi à la prévalence des intérêts nationaux des pays dominants du centre de l’Eurozone, les fameux « pays créditeurs ». Le titre de l’ouvrage correspond à ce constat selon lequel que, derrière les institutions européennes qui officialisent l’égalité des États, tout le déroulement de la crise européenne depuis 2010 montre que la bonne vieille politique de puissance demeure intacte. Reprenant un passage de l’historien antique Thucydide, il souligne qu’un vainqueur peut imposer au vaincu des conditions de reddition honorables ou excessives. Or imposer une paix carthaginoise comme on dit mène en général à des suites fort désagréables au sein de l’État ainsi humilié, et finit en plus par relancer le conflit. Or, pour Y. Varoufakis, c’est tout à fait ce qu’ont fait les dirigeants européens depuis 2010 à l’encontre de son propre pays et des autres pays périphériques de l’Eurozone. Leur faire porter la responsabilité pleine et entière de la crise en lui donnant le nom fallacieux de « crise des dettes souveraines » sans jamais admettre les erreurs de jugement de leurs propres banques commerciales,  moins encore celles de la BCE et encore moins les défauts évidents de construction de la zone Euro envisagé sous cet angle du recyclage des excédents.

Le propos  de Y. Varoufakis souligne ainsi à longueur de pages l’ampleur des égoïsmes nationaux tout au long de la crise européenne et l’incapacité des dirigeants européens à comprendre la nécessité d’un mécanisme de recyclage politique des excédents pour pérenniser la zone Euro – alors même que les dirigeants américains essayent de leur signaler le problème. Même s’il précise explicitement que ce livre ne constitue pas un compte-rendu de son action comme Ministre de l’économie, il reste que Y. Varoufakis fournit au fil des chapitres de nombreux éléments tirés se son expérience ministérielle. Il souligne ainsi qu’il n’a jamais constaté de volonté de dialogue réel de la part des représentants des États créditeurs, du FMI ou de la BCE avec le premier gouvernement Tsipras. Il indique aussi que ce gouvernement n’a jamais été réellement aidé par celui de F. Hollande. Il a d’ailleurs  la dent particulièrement dure tout au long de l’ouvrage à l’encontre des politiciens français. Ces derniers ont en effet dès le milieu des années 1960 vu l’établissement d’une monnaie unique européenne comme le moyen de s’emparer du pouvoir monétaire allemand. Or, à ce jeu-là, ils ont surtout réussi à être prisonnier d’une zone Euro où ils ne décident pas grand chose tant cette dernière obéit dans sa construction même aux desiderata des autorités allemandes, et où, en plus, l’Allemagne industrielle ne cesse de l’emporter sur la France en voie de désindustrialisation. Les autorités allemandes ne sont pas épargnées non plus. Décrivant le déroulement de la crise européenne, Y. Varoufakis rappelle par exemple comment le Premier Ministre italien,  Mario Monti, a proposé en 2012 « l’Union bancaire » pour faire en sorte de séparer les comptes des États de ceux des banques situées sur leur territoire, et  comment les autorités allemandes qui l’avaient accepté se sont efforcés ensuite de vider la proposition de sa substance et donc de son efficacité (p. 249-254). En fait, à suivre Y. Varoufakis, il n’y a vraiment rien à sauver dans l’attitude des responsables des pays créditeurs face à la crise.

Or ce constat l’amène – quelque peu paradoxalement à mon sens – à soutenir une réforme de l’Union européenne afin d’y faire émerger un intérêt général européen d’essence démocratique. Le livre comprend ainsi le « Manifeste pour démocratiser l’Europe » (p. 369-382), qui se trouve à la base du mouvement Diem25, qu’il a fondé cette année. Une de ses conclusions se trouve en effet être que cette politique de puissance et d’intérêts nationaux plus ou moins avouables, qui opère en particulier dans le cénacle restreint de l’Eurogroupe, n’aurait pas été possible si une discussion démocratique ouverte à tous les citoyens européens concernés avait eu lieu à l’occasion de la crise, si les décisions au sein de l’Eurogroupe et du Conseil européen avaient été prises publiquement. Il n’aurait pas été possible en particulier dans une discussion ouverte aux citoyens de faire payer aux habitants les plus désavantagés des pays en crise le sauvetage des banques du centre de l’Eurozone. En effet, on ne s’étonnera pas qu’en tant que citoyen grec, l’économiste Y. Varoufakis soit particulièrement choqué, pour ne pas dire plus, par le choix d’une austérité drastique qui a surtout frappé les classes populaires et les classes moyennes de son pays. Il l’est cependant tout autant pour les Irlandais, les Espagnols, etc. Il souligne à juste titre que le fonctionnement actuel de l’Union européenne revient à traiter très différemment les gens selon leur État d’appartenance. Une démocratie européenne au sens fort du terme n’aurait pas accepté de tels écarts de traitement. Y. Varoufakis s’illusionne peut-être sur la capacité des démocraties nationales ou des fédérations démocratiques à répartir équitablement les charges et les avantages, mais il reste que l’Union européenne a fait à peu prés tout ce qu’il fallait pour démontrer son iniquité sur ce point tout en se prévalant de sa « solidarité ».

Le raisonnement de Y. Varoufakis me parait cependant terriblement contradictoire – ou utopique si l’on veut. En effet, dans tout l’ouvrage, il ne cesse de montrer que, depuis le milieu des années 1960, le cours des événements ne dépend que de la poursuite d’intérêts nationaux où le fort écrase le faible, où le rusé berne le moins rusé, que certains intérêts, obsessions ou faiblesses s’avèrent à y regarder de prés bien plus permanents qu’on ne pourrait le penser a priori (par exemple si l’on observe le rôle de la Bundesbank au fil des décennies d’après-guerre) et qu’ils savent se dissimuler derrière l’idée européenne, que la bureaucratie de l’UE n’a aucune autre ambition que de développer son pouvoir.  Or, en même temps qu’il établit ce florilège de bassesses, trahisons entre amis, vilénies et autres coups pendables entre alliés occidentaux, il prétend pouvoir rompre avec tout cela d’ici 2025. C’est en effet le sens de son mouvement Diem25.

Cette contradiction est particulièrement visible sur l’Euro. Il rend en effet hommage à Margaret Thatcher pour avoir vu dès le départ qu’il existait une incompatibilité entre la création de la zone Euro et le libre exercice de la démocratie nationale en son sein, il semble approuver les dirigeants britanniques qui ont réussi ensuite à ne pas tomber dans ce piège, et, en même temps, il ne propose pas de dissoudre cette même monnaie dont pourtant il passe tout un chapitre de son ouvrage à expliquer que son existence même éloigne au total les Européens les uns des autres (chapitre 6, Alchimistes à l’envers, p. 211-280). En fait, comme il l’a dit à plusieurs reprises dans la presse, Y. Varoufakis semble fermement convaincu que la dissolution de l’Euro aboutirait à une catastrophe économique d’une ampleur inimaginable et qu’il n’y a donc d’autre choix que de l’éviter. En conséquence, il ne reste qu’à bâtir d’urgence une démocratie européenne qui permettrait de supprimer les perversités actuelles que permet à certains puissants cette monnaie.

Comme politiste, je ne suis pas convaincu du tout  qu’on puisse sortir de la « dépendance au sentier » qui marque l’Union européenne et la zone Euro. Tout cela ne s’est pas (mal) construit ainsi par hasard.  Le fonctionnement de ces dernières correspondent à la fois à l’inexistence ou du moins à la faiblesse d’acteurs économiques ayant une base continentale (le « Grand capital » européen n’existe pas…contrairement au « Grand capital » allemand, français, grec, etc.) et à l’inexistence d’un électorat européen unifié. De fait, puisque toutes les élites nationales ne pensent qu’à leurs intérêts nationaux, qu’ils soient économiques ou électoraux,  la lecture de Y. Varoufakis inciterait plutôt à plaider pour qu’on arrête là les frais. Il faudrait d’ailleurs ajouter aux propos de Y. Varoufakis que l’actuelle politique d’argent gratuit menée par la BCE et l’énervement qu’elle provoque désormais chez certaines autorités allemandes confirment que l’absence presque totale de vision un peu européenne chez certains acteurs clé.

Quoi qu’il en soit, le livre de Y. Varoufakis mérite vraiment d’être lu par la profondeur historique qu’il propose au lecteur. Quoi qu’il advienne ensuite à l’Union européenne et à la zone Euro, il restera comme un témoignage sur la manière dont un internationaliste a essayé de sauver l’idée européenne.

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Hollande (un peu) impopulaire, non pas possible?

Apparemment, selon un sondage d’opinion de la société BVA, François Hollande serait en train de crever le plancher d’impopularité : moins de 30% de popularité, ce qui dans cette mesure-là ne serait jamais arrivé à un Président depuis les 32 ans qu’elle existe. Il me semble pourtant qu’il ne s’agit guère d’un scoop dans la mesure où d’autres instituts de sondage aboutissaient depuis le printemps au même résultat d’une popularité présidentielle historiquement basse. Les données compilées par le site Délits d’opinion sur la popularité de l’exécutif actuel selon les divers instituts  confirment mon souvenir. C’est en fait depuis le printemps 2013 que la popularité de l’exécutif passe en dessous des 30% dans certains sondages. Je m’interroge du coup sur la dignité particulière que la presse (hormis celle qui a commandité le dit sondage qui est en droit de le faire pour l’avoir payé) a entendu conférer à ce sondage de la société BVA. A ma connaissance, dans l’univers du sondage politique, cette dernière entreprise n’est ni  meilleure, ni  pire d’ailleurs, qu’une autre. J’en suis réduit à supposer que c’est le moment de publication du sondage, juste après l’affaire Leonarda, qui a été saisi par BVA pour faire parler de son produit, mais il resterait à savoir pourquoi l’ensemble de la presse lui a accordé tant de crédit sans trop se poser de questions.

Quoi qu’il en soit, il ne fait aucun doute en tout cas que la popularité présidentielle telle que mesurée par les sondages les plus courants est en berne, et chute à grande vitesse depuis mai 2012. Les paris semblent désormais ouverts : où se situe le taquet? 20%? 15%, 10%%? Selon la compilation de Délits d’opinion, certains sondages sont déjà d’ailleurs vers 20%.

Doit-on s’en étonner? Pas vraiment. C’est le contraire qui serait étonnant. En effet, quand, en mai 2012, une majorité de Français élit ce nouveau Président, ils sont déjà très préoccupés, par le chômage en particulier. Or ce dernier n’a cessé d’augmenter depuis lors – sans d’ailleurs que les médias n’en fassent grand cas à vrai dire à la mesure de ce que cela représente pour les personnes concernées et leurs proches. Ce n’est que lorsqu’une chômeuse crève l’écran en s’adressant au Président ou à un leader de parti d’opposition que les médias semblent se rendre compte de l’importance du problème. Ah le côté humain au delà des chiffres… Misère de la société émotionnelle. Donc, sur la mission principale qu’ils se sont eux-mêmes assignés ce Président et cette majorité sont donc pour l’instant en échec : toutes les mesures de politiques publiques prises depuis juin 2012 préparent peut-être à une reprise de l’emploi dans les années à venir, mais, en octobre 2013, la population ne voit rien venir, et, en plus, vu à travers les grands médias, les restructurations de l’économie français continuent de plus belle avec leur lot de licenciements collectifs et font évidemment grand bruit.

F. Hollande savait sans nul doute que sa popularité allait pâtir de son choix d’un « socialisme de l’offre ». De fait, comme le rappelle l’économiste Philippe Askenazy dans sa chronique (« François Hollande est-il de gauche? », Le Monde, 28/10/2013), ce dernier n’est pas vraiment dans ses différentes composantes une nouveauté conceptuelle, tout au moins au centre-droit. Ce « socialisme de l’offre » suppose de faire à peu près comme le camarade Schröder avec les lois Hartz, en tenant compte toutefois des contraintes politiques françaises (cf. la très prudente réforme des retraites de cet automne). Il semble constituer la seule option possible pour un gouvernement socialiste français voulant rester dans les clous européens, à la fois du point de vue financier et du point de vue de la vision de l’économie (plutôt néo-libérale) en vigueur à Bruxelles. Dès que la fenêtre d’opportunité du tout début du mandat (qui aurait consisté à contester à la base le policy mix européen en refusant de ratifier le TSCG en lui opposant « la volonté souveraine du peuple français » incarnée dans l’élection présidentielle) s’est refermée, il ne restait plus qu’à faire ce qui est en train de se faire, c’est-à-dire une bonne vieille politique « barriste » si j’ose dire. Un doctorant de vingt-cinq ans me disait qu’il avait une impression de déjà vu face à cette politique économique, et à sa performance médiocre, que devrais-je dire moi-même à près de cinquante ans? Aucun problème évoqué depuis que je suis en âge de comprendre quelque chose à la vie publique ne semble avoir été résolu à ce jour … (ce qui est d’ailleurs une remarque plus générale : de plus en plus de gens n’ont comme moi connu que « la crise », cf. V. Tiberj, « Un nouveau citoyen? », in V. Tiberj (dir.), Des votes et des voix. De Mitterrand à Hollande, Nîmes, Champ social, 2013, p. 58-65, en particulier p. 64).

Probablement, F. Hollande n’avait pas bien compris que son propre slogan de campagne, « Le changement c’est maintenant », cernait très bien l’impatiente d’une bonne part de la société française face au problème du chômage, du pouvoir d’achat, de la justice fiscale, etc.. Selon Adrien Degeorges (« Les Français et le rôle de l’État dans la mondialisation », in V. Tiberj (dir), idem, p. 32-40),  les sondages de l’équipe Triélec tendaient à indiquer, comme rarement depuis un quart de siècle qu’une majorité d’électeurs était plutôt favorable à l’intervention de l’État (cf. p.33).  Dans son récent entretien pour Médiapart, Vincent Tiberj le dit aussi très explicitement (dans ses premières phrases) : début 2012, les Français n’avaient jamais eu des idées sur l’économie aussi à gauche depuis 1981 (sic). Si F. Hollande fait un tabac lors du meeting du Bourget en janvier 2012, en proclamant que « son ennemi, c’est la finance« , ce n’est pas totalement un hasard; s’il propose de taxer les « riches » à 75% sur leurs revenus au delà de 1 million d’euros – sans bien préciser vraiment la mesure -, cela fait donc fortement sens remis dans son contexte.  Il est alors peu étonnant qu’au bout d’un an et demi de pouvoir socialiste, les Français, qui avaient il y a près de deux ans de telles opinions, n’ayant pas vu venir grand chose de positif de ce point de vue dans leur vie quotidienne, expriment comme une légère déception (euphémisme). Pour une bonne part d’entre eux, ils attendaient un Mitterrand version mai 1981 (en dépit d’ailleurs que, dans le programme présidentiel, rien de bien révolutionnaire ne leur avait été  promis), ils se sont trouvés encore une fois devant un Delors. Comme le remarquait avec raison le journaliste du Monde, Thomas Wieder, dans son article du mardi 23 octobre 2013 (« François Hollande, chantre d’un idéal qu’il savait illusoire », p. 11), il suffisait de lire les ouvrages de M. Valls, P. Moscovici et F. Hollande pour savoir à quoi s’en tenir sur les options fondamentales de la future Présidence socialiste: « Là encore seuls ceux qui avaient la mémoire courte [n.b. utilisation plutôt malheureuse par  T. W. d’un syntagme miné] avaient des raisons de tiquer. Dans son livre Le Rêve français (Privat, 2011), celui qui n’était alors que candidat à la primaire socialiste [Hollande] se posait déjà en promoteur de l »esprit d’entreprise’, expliquant que celle-ci devait être ‘respectée, comprise et encouragée’ « . T. Wieder en concluait d’ailleurs : « Que ceux-ci [les électeurs de F. Hollande] se sentent trompés est naturel. Mais qu’ils aient été naïfs est indéniable. » Il resterait bien sûr à expliquer les mécanismes de cette « naïveté » : il avait fallu près d’une décennie de travail politique pour transformer le très modéré F. Mitterrand des années 1960 en héraut du « changement » en 1981. (Et, encore, à l’extrême-droite, on savait  à l’époque qu’il avait eu en son temps « la Francisque » le bougre…) Dans le cas de F. Hollande & Cie, personne qui avait suivi la politique française depuis 20 ans ne pouvait ignorer leurs biographies. Si une bonne partie des électeurs, et d’abord ceux des primaires socialistes, s’y sont laissés prendre, n’est-ce pas que les médias et les autres politiciens n’ont pas bien fait leur travail d’information à ce sujet? Est-ce F. Hollande aurait pu se faire élire si les médias et ses adversaires politiques avaient rappelé en détail son passé de la même manière que pour tout candidat à la Présidence aux États-Unis?  En tout cas, à en croire les sondages, ce sont désormais les Français qui ont cru F. Hollande de gauche au sens interventionniste du terme (de la bonne vieille « politique de classe ») qui désertent désormais le camp majoritaire. Comme dès le départ l’électeur de N. Sarkozy de mai 2012 n’était guère disposé à faire crédit au « socialiste » F. Hollande et que cela ne s’est vraiment pas arrangé depuis lors (les électeurs proches de l’UMP seraient en octobre 2013 97%[!?!] à avoir une mauvaise opinion de F. Hollande selon BVA), il ne devrait bientôt plus rester comme soutien à la majorité présidentielle que le noyau dur de gens qui se reconnaissent dans ce « socialisme de l’offre ». Au final ça va sans doute pas faire bézef.

De fait, je soupçonne fort que n’importe quel Président de gauche élu en 2012 – un DSK ou une Martine Aubry pour citer deux possibilités -, qui aurait mené une telle politique de reconstitution de l’offre, aurait subi une telle érosion de sa popularité. Par définition, cette politique de l’offre, sans cesse remise sur le métier depuis les années 1970, en usant de slogans différents selon les époques, constitue une politique de moyen/long terme. Elle tend à court terme à déprimer l’activité et à accepter, comme disait notre bon docteur R. Barre, la disparition des canards boiteux.  Cette politique de l’offre repose par exemple sur l’élévation du niveau général de formation de la population, une politique qui, par définition, n’aura des effets que dans un futur plus ou moins lointain. Certes, le gouvernement actuel pourrait être accusé en prenant le point de vue de ce « socialisme de l’offre » de ne pas en faire assez et surtout pas assez vite : la réforme de la formation professionnelle par exemple traine en longueur, alors même qu’en bonne logique d' »offre », elle aurait dû faire partie des priorités absolues de l’été 2012. Il y a donc sans doute une très mauvaise gestion du temps par cette majorité, mais il reste que le « socialisme de l’offre » ne pouvait que déprimer la popularité présidentielle. Il n’est pas d’évidence ce qu’attendait une bonne part du « peuple de gauche » en 2012.

Y avait-il alors dans le cadre européen un autre choix que cet éternel retour du chabanisme (cf. la citation, un brin perfide, du discours d’investiture de Chaban, Premier Ministre, par P. Askenazy dans l’article cité)/barrisme/delorisme? On aurait pu imaginer théoriquement deux options.

Première option : le  big bang néo-libéral (si on croit que cela peut fonctionner pour en finir avec la chômage …), en faisant ce que la droite s’est (prudemment) refusé à faire depuis 2002: augmentation de la durée du travail au maximum possible européen (c’est-à-dire bien au delà des 35 heures légales actuelles), suppression de deux ou trois semaines de congés payés (pour en venir à la norme américaine en la matière) et de la plupart des jours fériés, baisse drastique du « coin socio-fiscal » à tous les niveaux de salaire avec en contrepartie fin de tout paritarisme dans la gestion de la « Sécu » afin de faire de « vraies » économies, etc. (Je connais mes gammes néo-libérales.)  Difficile évidemment… à envisager pour une majorité et un gouvernement de gauche, sauf à innover complètement en créant un revenu minimum significatif pour tout le monde. Cette option aurait supposée de faire la campagne présidentielle dessus, et sans doute de la faire approuver par référendum ensuite. Je doute qu’elle ait eu beaucoup d’écho auprès de l’électorat…  Cette option d’une thérapie de choc aurait eu l’avantage de faire baisser drastiquement le coût du travail en France, et, si j’ose dire, de rendre à l’Allemagne la monnaie de sa pièce…  Vous voulez jouer aux cons, chers camarades allemands, jouons aux cons… et maintenant discutons franchement de l’avenir de l’Europe.

Deuxième option: le  retour à une vision de plus long terme du temps de travail et de la croissance potentielle attendue par un pays comme la France, c’est-à-dire tenir compte par exemple des propositions du « collectif Roosevelt », en particulier de leur point 13 sur le temps de travail. On remarquera toutefois que pas une fois au cours de la campagne des « primaires » du PS, puis du candidat Hollande, il n’a été question de réduction générale du temps de travail. D’évidence, les dirigeants actuels du PS considèrent avoir fait une erreur avec les 35 heures en 1997-2002, et ils n’entendent pas, eux vivants, la répéter.

Comme ces options qui supposeraient une autre histoire lors de l’élection de 2012 sont exclues, que va-t-il se passer désormais?

Une remarque inspirée par l’histoire : toutes les expériences de la gauche française au pouvoir (Cartel des gauches, Front populaire, « 1944-1947 », « 1956 », « 1981 », « 1997 ») ont commencé par annoncer beaucoup de changements dans l’ordre capitaliste en vigueur, à les faire parfois, pour ensuite se dé-radicaliser au fil du temps et finir parfois dans la capitulation totale au regard des glorieux objectifs affichés au départ. Dans le cas présent, on observe le même phénomène en partant d’options au départ bien moins radicales que pour les expériences précédentes. L’éco-taxe, qui vient, semble-t-il, de tomber au champ d’honneur hier (qu’elle repose en paix!), n’est pas vraiment une mesure de socialisation de l’économie telle qu’on pouvait l’envisager en 1980, cela correspond plutôt à du libéralisme écologiquement correct – et, bien même cela, le gouvernement Ayrault n’a pas été capable de le vendre! Il me parait donc vraiment très peu probable qu’au cours du quinquennat, le Président Hollande mette tout d’un coup la barre à gauche toute, cela serait d’ailleurs d’autant plus difficile désormais que l’électorat de droite et d’extrême droite se sent déjà fort maltraité par ces « socialistes » et qu’il réagirait sans doute très vivement. Plus généralement, l’opinion publique n’est d’ailleurs plus autant prête à entendre parler d’intervention de l’État qu’au début de l’année 2012. Elle se déclare, surtout à droite certes, affolée par les impôts et taxes. Le balancier est reparti dans l’autre sens. En somme, c’est trop tard pour une option de gauche.

Par ailleurs, pour aller plus à droite (comme les expériences précédentes de la gauche au pouvoir le laisseraient deviner), un nouveau gouvernement après celui de J. M. Ayrault aurait peut-être du mal à trouver une majorité, sauf à supposer que les centristes UDI veuillent bien réitérer l’opération Rocard 1988 – mais je ne vois pas ce qui les pousserait à venir au secours d’une Présidence Hollande en perdition qui aurait perdu sa majorité parlementaire.

Bref, je sens qu’on va se trainer quelque temps encore dans cet état… et que d’autres records seront battus.

Austérité, austérité, austérité, jamais tu ne prononceras ce nom.

Au même moment où F. Hollande se lance dans une croisade contre la corruption supposée des élites, avalisant au passage et sans doute par mégarde la croyance populaire selon laquelle ils sont « tous pourris », il n’a pu s’empêcher de récuser encore une fois le terme d‘austérité. Comme tous les politiciens français depuis des lustres, en France, il n’est jamais question de faire de l’austérité. C’est un terme maudit. Il l’est depuis qu’en des temps fort lointains désormais, le « meilleur économiste de France » devenu Premier Ministre, Raymond Barre, avait qualifié sa politique ainsi, et l’avait mise en œuvre à travers des Plans successifs d’austérité (Plan Barre I, Plan Barre II). A l’époque, il s’agissait surtout de vaincre l’inflation, et un peu moins de rétablir les comptes publics de la France.

La gauche mitterandienne pratique en 1983 le « tournant de la rigueur » – en déniant avec tout autant de vigueur qu’aujourd’hui faire de l’austérité à la manière de l’odieux (à ses yeux) R. Barre. La rigueur n’est pas l’austérité – tout comme, dans les années 1950, le rétablissement de la paix civile en Algérie n’est surtout pas la guerre.  On sait ce qu’il en advint.

Aujourd’hui, le vocabulaire a encore une fois changé, on ne fait pas de l’austérité – ce qui serait vraiment diabolique! – ni même de la rigueur – ce qui serait presque satanique! – , on se contente désormais du « sérieux budgétaire » – ce qui est angélique bien sûr.  N. Sarkozy tenait d’ailleurs exactement le même discours de dénégation. Jamais, ô mon Dieu, ne livrerait-il le bon peuple de France aux pompes sataniques de l’austérité! Il l’en saurait garder.

Pourquoi un tel entêtement de la part des politiques à nier cette évidence?

Parce qu’ils supposent que les électeurs français (au moins une partie d’entre eux) vont très mal réagir à ce seul mot, comme si les gens allaient se réveiller d’un coup en l’entendant et commencer du coup à mordre : les Français ne sont pas si endormis que cela, ils sont au courant des choix faits, utiliser le mot juste  serait plutôt un hommage rendu à leur intelligence  – cela tend à oublier par ailleurs que toute une partie de l’électorat n’attend que cela, des comptes publics en équilibre, quitte à avoir beaucoup moins de services publics (mal rendus et inefficaces par nature), de fonctionnaires (nécessairement fainéants et inutiles), etc.  Il existe aussi une « France libérale » qui voudrait « affamer la bête« .

Parce qu’ils ont l’impression que l’austérité affichée crânement à la R. Barre (à ne pas confondre avec la réalité des chiffres sous sa gestion) les mènera nécessairement à la catastrophe politique. Il vaut donc mieux prétendre ne pas faire d’austérité, ne serait-ce que pour ne pas annoncer à son propre camp que la défaite électorale se trouve désormais certaine aux prochaines élections, ce qui ne manquerait pas de produire quelques remous au sein de la majorité en place. Si F. Hollande disait faire effectivement de l’austérité, il annoncerait aux élus socialistes que les élections de 2014, municipales et européennes, seront en conséquence une Bérézina. ( Hypothèse d’ailleurs à ce stade la plus probable vu la popularité de l’exécutif. )

Parce qu’ils veulent préserver aux yeux des électeurs l’illusion d’une autonomie budgétaire de la France.  Au même moment où F. Hollande prétend ne pas faire d’austérité, la Commission européenne rappelle par un rapport de suivi des finances publiques des pays européens que des efforts en ce sens sont engagés, mais qu’il va falloir en faire encore beaucoup plus dans les années à venir. Christian Noyer, gouverneur de la Banque de France, a lui aussi craché le morceau.

Parce qu’en comparaison avec d’autres pays européens, la France n’est certes pas (complètement) engagée dans une correction budgétaire radicale (et suicidaire). L’évolution du point d’indice de la fonction publique est gelé depuis 2010 – mais il n’a pas été baissé. Les prestations sociales n’ont pas été diminuées, et elles ont même continuées à suivre l’inflation. Les retraites n’ont pas été rognées – même si un premier pas en ce sens vient d’être franchi par le récent accord interprofessionnel sur les retraites complémentaires. Le gel des dépenses de l’État n’est pas général (cf. éducation nationale) et ne provoque pas pour l’instant des désagréments insupportables pour l’ensemble de la population; les diminutions de crédits restent largement du ressort de conflits sectoriels.  En ce sens, si l’on attribue au mot « austérité », le sens de « disette » ou « famine » budgétaire – ce qui tendrait être le sens de ce mot désormais en Europe – , la France n’en est pas encore à ce stade.  C’est vrai que P. Moscovici n’est pas G. Osborne.

Quoiqu’il en soit, cette stratégie de dénégation de l’austérité par F. Hollande va apparaitre de plus en plus artificieuse à mesure que la France va être obligée de céder – comme elle s’y est récemment engagée – aux obligations en ce sens que l’Union européenne lui impose. Les prochaines semaines risquent d’être amusantes à observer – surtout avec des prévisions de croissance aussi médiocres que celles annoncées pour la France par la Commission elle-même pour 2013 et 2014.

Un dernier point : la Commission européenne réclame à la France (comme à ses autres patients) des « réformes structurelles ». Je trouve cela très bien vu comme demande à un Président de la République et un Premier Ministre qui sont déjà en train de battre des records d’impopularité sondagière après moins d’un an de mandat.

Ps 1. Deux matins de suite sur France-Inter, l’auditeur que je suis a eu droit à une dénégation en règle de l’austérité.  Hier, mardi, Pierre Moscovici a tenu un discours propre à rendre fou tout auditeur un peu cohérent : première partie du discours, non, non, au grand jamais, ce gouvernement ne donne pas dans l’austérité; deuxième partie, illustration des diverses mesures d’économies dans les dépenses de l’État engagées depuis 2012, et à poursuivre en 2013 et 2014. Il est donc à conclure qu’en France, stabiliser ou même diminuer les dépenses de l’État ne constitue pas de l’austérité – avec les effets récessifs que cela peut avoir ailleurs  -, et n’a donc aucun effet sur la conjoncture économique générale. A croire que toutes ces dépenses de l’État qui se faisaient l’étaient auprès d’agents économiques fantômes qui prenaient l’argent de l’État, ne rendaient aucun service en échange, et disparaissaient ensuite dans le néant avec l’argent reçu… Idem pour les impôts supplémentaires, sans doute prélevés sur des thésauriseurs qui gardaient de toute façon leur argent sous leur matelas. Ce jour, mercredi, rebelote avec Jean-Marc Ayrault sur le même thème : non pas d’austérité bien sûr, mais des dépenses amoindries pour rétablir… (sic) la capacité de dépenser pour l’avenir. Ayrault ajoutait en effet aux propos de Moscovici une complication supplémentaire : la réduction de dépenses d’aujourd’hui constitue la réduction de la dette accumulée et des intérêts à verser de demain (jusqu’ici tout va bien..), qui permettra plus de dépenses d’investissements après-demain (ou tout de suite???), qui, faut-il en douter, apporteront de la croissance… dans un certain temps (ou dans pas longtemps???). Pour donner un exemple de la cohérence de la ligne gouvernementale, autant que je le sache, en raison de l’austérité, les dépenses afférentes au « Grand Paris » n’ont effectivement pas été annulées, mais elles ont été différées dans le temps en raison d’économies budgétaires à faire tout de suite… ce qui veut dire que les effets économiquement positifs pour la France de renforcer ainsi la métropole mondiale parisienne se trouvent décalés d’autant à un horizon tel que je risque d’être au cimetière au moment où ils seront là… Tout cela est un peu fou : soit ce sont des dépenses porteuses d’avenir dans le cadre de la « guerre économique mondiale » dans laquelle nous sommes engagés, et il faut les faire tout de suite, à marche forcée; soit cela ne sert à rien en fait, et on les annule tout de suite.

Ps2. La vraie bonne nouvelle de la semaine, un peu passée inaperçue : les Pays-Bas sont en train de craquer. Apparemment, selon les Echos, le gouvernement de coalition libéraux/sociaux-démocrates est en train de revenir sur le train d’économies qu’il avait envisagé en se mettant en place – sans qu’il y ait eu apparemment de grandes mobilisations populaires en ce sens d’ailleurs.  La petite économie ouverte, donneuse de leçons, qui ne compte que sur ses exportations pour vivre semble avoir quelques difficultés elle aussi dans ce contexte… Bien étonnant, tout de même, mais apparemment, ils ont aussi en plus leur propre crise de l’immobilier.  Avec un peu de chance, quand tout le monde en Europe sera vraiment au fond du trou, on va pouvoir commencer à discuter sérieusement de l’avenir économique du continent, on se rapproche de l’échéance.

Laurent Mauduit, L’étrange capitulation.

mauduitLaurent Mauduit vient de faire paraître ce vendredi 5 avril 2013 l’un des premiers livres (si ce n’est le premier?) qui s’essaye à faire un bilan de la Présidence Hollande engagée en mai 2012. Je l’ai lu L’étrange capitulation (Paris : Jean-Claude Gawsewitch Editeur, 2013) profitant d’un samedi bien maussade sur Lyon. Cet ancien journaliste de Libération et du Monde, actuellement à Médiapart, ne cache pas son attachement à « la gauche », et c’est de ce point de vue qu’il entend rendre compte d’un peu moins d’une année de retour du PS au pouvoir après dix années d’opposition.

Et le moins que l’on puisse dire, c’est que L. Mauduit  n’est pas tendre. Comme le titre l’indique, il s’agit d’une « étrange capitulation ». Il  construit en effet toute la rhétorique de son ouvrage autour d’une méditation sur le livre de Marc Bloch, l’Étrange défaite.  Ce dernier, historien du Moyen-Age, avait voulu comprendre, alors même qu’il était engagé dans la Résistance, comment la France avait vu ses défenses s’écrouler si subitement en mai-juin 1940. Il en attribuait la responsabilité à la nature des élites d’alors, guère prêtes à faire ce qu’il fallait pour sauver le pays du désastre, peut-être même au contraire bien contentes de se faire battre par l’Allemagne de Hitler pour sauver par la même occasion d’inavouables intérêts domestiques. Dans le cas présent, il s’agit de monter que, contrairement aux expériences précédentes d’accès aux responsabilités nationales de la gauche (en 1936, en 1981 et en 1997), F. Hollande n’a même pas essayé de faire des réformes correspondants à ce qu’attendait (confusément) le « peuple de gauche » : (…) « d’emblée, en 2012, les socialistes baissent les bras et appliquent la politique du camp d’en face » (p. 250) En effet, selon L. Mauduit, F. Hollande fait exactement ce qu’attendent les milieux patronaux et la haute fonction publique  (libérale), et cela en liaison avec ses amis de toujours, comme Jean-Pierre Jouyet, actuel dirigeant de la CDC. Ce dernier avait défini publiquement la ligne réelle de la future Présidence dès l’automne 2011 sans qu’on y prenne garde (p. 201-204). « En vérité, 2012 est comme un épilogue dans l’histoire socialiste. C’est François Hollande qui gagne l’élection présidentielle, mais ce sont les milieux d’argent qui détiennent plus que jamais le pouvoir » (sic, p. 272). Ce livre de journaliste, bon connaisseur des élites parisiennes, vaut d’ailleurs surtout par sa capacité à mettre en lumière les continuités humaines entre l’époque sarkozyste et la Présidence Hollande qui commence.

Du fait, on aurait du mal à donner tort sur le fond de l’affaire  à L. Mauduit, ce n’est pas de fait un scoop de dire que le « choc de compétitivité » auquel Louis Gallois associe son nom, la « réforme bancaire » (enfin réforme, c’est un grand mot …), l’ « Accord national interprofessionnel (ANI) sur la sécurisation de l’emploi », la « Modernisation de l’action publique (MAP) », la création de la « Banque publique d’investissement(BPI) », les décisions prises autour du sort de l’aciérie de Florange,  les choix budgétaires annoncés pour les années 2013-2017, dessinent, selon la terminologie consacrée, les contours d’un « socialisme de l’offre ». Ce dernier se trouve pour le moins assez éloigné de ce qu’attendaient, à court terme, une partie au moins des électeurs de F. Hollande lors du second tour – ceux qui croyaient que leur vie quotidienne serait moins dure.

En revanche, j’aurais quelques critiques à formuler sur la surprise (supposée) que cela représente et sur les raisons qui expliquent cette accentuation des politiques économiques d’inspiration néo-libérale depuis l’élection de F. Hollande.

Premièrement, j’oserais dire que n’ont été surpris que ceux qui voulaient bien se laisser surprendre! (au vieux sens du mot surprendre). Le livre est d’ailleurs un peu contradictoire en ce qu’il apporte lui-même des éléments pour prouver que, dès 2011, F. Hollande a choisi la ligne « socio-libérale » qu’il appliquera s’il parvient à la Présidence. L. Mauduit explique aussi comment la taxe à 75% constitue un coup de génie qui permet d’enterrer la réforme fiscale voulue par le PS dans son programme et … de prouver au bon peuple de gauche qu’on porte des intentions sérieuses de redistribution  (p. 134-140). L. Mauduit ne fouille pas assez la dynamique de l’opinion publique : en effet, à mon sens, dès avant l’élection de 2012, toutes les personnes informées (parce qu’elles lisent la presse, dont Médiapart) savent que F. Hollande tiendra la ligne qu’il va finalement tenir; en revanche, une bonne part de ses électeurs (peu informés), de ses militants (trop confiants), croient apparemment, ou se laissent aller à croire pour ne pas désespérer, que « le changement, c’est maintenant ». Cela tient sans doute à l’habileté de F. Hollande d’avoir réussi à tenir ce double discours pour deux cibles socialement et politiquement différentiées. Quand Emmanuel Todd parle de « hollandisme révolutionnaire » en mars 2012, c’est bien parce que toute une partie de l’opinion (de gauche) sait déjà largement à quoi s’en tenir. De ce point de vue, tous ceux qui geignent maintenant (genre Gérard Filoche ou les récents pétitionnaires « Ce n’est pas pour cela que nous nous sommes engagés ») font preuve d’une bêtise crasse ou d’une duplicité coupable.

Deuxièmement, L. Mauduit tisse son livre de comparaison avec 1936, 1981 ou 1997, en soulignant qu’à chaque fois la gauche essaye au moins de faire au début quelque chose. Certes. Il devrait souligner encore plus qu’il ne le fait, qu’à chaque fois, on trouve derrière les changements législatifs annoncés par les socialistes et leurs alliés du moment une forte poussée d’un mouvement social. Pour prendre l’exemple de 1997, la « réduction du temps de travail », mise en œuvre mollement et lentement par le PS, est portée par un mouvement social. Ce dernier a même été capable d’influencer la droite au pouvoir avant 1997, qui vote  la « loi Robien » qui ouvre la voie à cette idée de réduction du temps de travail (certes dans une forme néo-libérale). Sans doute, L. Mauduit ne veut-il pas insulter le public qu’il vise en écrivant ce livre, mais, après tout, si le PS revenu au pouvoir avec F. Hollande se donne tout entier, selon lui, aux idées de son adversaire traditionnel, n’est-ce pas aussi parce que la poussée pour le changement social s’avère en fait nulle en 2012? Ou n’est-ce pas que ceux qui voulaient ce changement ont été encore une fois trop naïfs vis-à-vis des actuels dirigeants du PS?  Feu sur le quartier général, camarades!

Troisièmement, L. Mauduit me semble négliger de mettre en lumière une cause majeure des choix de F. Hollande : l’Europe, l’Europe, l’Europe. Il consacre un chapitre 9, « Le FMI comme maître à penser » (p.169-179) à faire le lien entre l’ANI sur la sécurisation de l’emploi du 11 janvier 2013 et les recommandations des instances économiques internationales en matière de « réformes structurelles » du marché du travail. L. Mauduit n’a pas tort. Mais, pour le reste, il néglige l’importance des contraintes européennes que doit affronter désormais tout dirigeant français. La véritable « étrange capitulation » est peut-être justement là : lorsqu’il fait campagne, F. Hollande prétend vouloir renégocier le TSCG et surtout réorienter l’Europe vers la croissance. Pour l’instant, c’est l’échec complet. La vraie question est alors de se demander pourquoi, en juin 2012, fort de l’onction du suffrage universel français, F. Hollande n’ose pas provoquer une crise européenne en affirmant clairement que la politique menée depuis 2010-11 de rigueur à marche forcée ne fera qu’emmener l’UE dans la récession, et bloquer à ce moment l’adoption du TSCG. Il est vrai que, pour le fils spirituel de Jacques Delors, jouer le tout pour le tout à ce moment-là aurait sans doute été difficile. Sans doute aussi, l’onction du suffrage universel français se trouve un peu démonétisée dans le cadre européen – elle ne l’est pas tant que cela pour les Français. On est certes plus au temps du Général de Gaulle et de la « crise de la chaise vide ». Il est vrai aussi que seulement menacer de se fâcher aurait pu entraîner une crise financière si grave que l’Euro en aurait passé l’arme à gauche – ce qui n’était pas dans le programme de F. Hollande- , mais tout de même? D’ailleurs, dans son récent interview sur France 2, le Président a eu des phrases alarmistes sur l’effet de l’austérité sur la tenue de l’Union européenne : pourquoi continuer alors dans le même temps (comme il l’a confirmé aussi) à respecter la rigueur européenne? Je soupçonne que si L. Mauduit a négligé cet aspect européen qu’il connait sans doute bien, c’est parce que cela l’aurait emmené sur des routes fort sinueuses, dans la mesure où il voulait reprendre la thématique de Marc Bloch. Dans le fond, n’aurait-on pas alors une étrange capitulation devant l’ordo-libéralisme germanique, auquel les élites françaises seraient bien contentes de se livrer pour de trop évidentes raisons intérieures? Pour en finir ainsi avec les « archaïsmes français »?

Enfin, dernière critique. L. Mauduit reproduit un schéma bien connu dans les monarchies : le roi a un bon fond, seuls ses conseillers sont mauvais. L. Jouyet, et les anciens proches de DSK, P. Moscovici et J. Cahuzac, apparaissent comme les responsables de tout cela, mais F. Hollande lui-même, comme le montre la fin de l’ouvrage qui reproduit une tribune de ce même F. Hollande en 1999 contre un autre ouvrage critique de L. Mauduit à propos de la gestion Jospin (p. 289-295), semble ne pas être un mauvais bougre, c’est un vrai réformiste de gauche qui veut avancer à tous petits pas de manière réaliste. C’est là un peu vouloir sauver ce qu’il peut rester d’espoir à gauche dans cette Présidence Hollande. Encore un peu de courage, camarade Mauduit…

Et, le plus drôle dans tout cela, c’est que la droite, elle, ne fait mine d’y voir que de l’affreux socialisme rétrograde… Où comment perdre sur les deux tableaux…

Le mode de scrutin et ses effets… républicains?

Premier tour des élections législatives 2012. Pas de grande surprise. Tout est normal. Le mode de scrutin se montre toujours aussi favorable aux deux grands partis en place et à leurs (petits) satellites directs. Le barrage à 12,5% des inscrits pour se maintenir au second tour, en plus en contexte de faible participation, limite les triangulaires au strict minimum. La faible participation résulte en plus clairement de la séquence présidentielle-législative dans cet ordre-là.

Résultat : le centre indépendant (Modem) a sans doute fini son existence politique, même si F. Bayrou sauvait dimanche prochain par un petit miracle politique son siège à l’Assemblée. On ne se moque pas impunément des règles non écrites d’un système politique, elles finissent par se venger. Le FN « dé-diabolisé » peut lui envisager d’avoir au mieux quelques élus (trois au maximum selon les sondeurs), ce qui constituera certes une belle victoire symbolique, mais ne lui permettra pas d’être vraiment présent dans l’arène parlementaire. Que fait-on en effet à trois pékins parmi 577?  EE-les Verts et le Front de gauche vont sauver eux (un peu) les meubles, uniquement parce qu’ils sont alliés avec le PS, et auront peut-être les 15 élus leur permettant d’avoir leur groupe parlementaire. Idem pour le Nouveau centre et le PR avec l’UMP. Bref, point de salut comme d’habitude dans ce mode de scrutin uninominal majoritaire à deux tours pour celui qui n’est pas allié à l’un des deux camps, à l’un des deux grands partis de gouvernement, PS et UMP.

De ce point de vue, il faut noter l’incohérence du PS. Martine Aubry indiquait ce matin sur France-Inter que son parti ferait tout pour faire battre les candidats du FN, y compris appeler à voter pour le candidat UMP si nécessaire en cas de duel FN-UMP. Belle attitude républicaine, serait-on tenté de dire, qui me parait tout de même par sa radicalité en contradiction avec la promesse du même PS, dirigé par M. Aubry, d’introduire une « dose de proportionnelle » dans le mode de scrutin des législatives. Or quelque soit la « dose de proportionnelle » choisie, il serait alors dans ce cas difficile d’empêcher le FN (surtout s’il se maintient à un étiage autour de 15-20% des voix) d’avoir des élus à l’Assemblée nationale. La contradiction me semble patente : la proportionnelle accroit la diversité de la représentation des opinions dans les assemblées. Elle n’est d’ailleurs pas nouvelle parmi les partisans de gauche de la « dose de proportionnelle », mais cela fait peine de la voir perdurer et devenir une simple hypocrisie. Certes, ce n’est pas exactement la même chose de voir un candidat du FN l’emporter à la pluralité des suffrages dans une circonscription (50%+1 des votants) et de voir des candidats FN élus à l’Assemblée en vertu du fait qu’au niveau national le FN aurait eu autour de 15% des suffrages. Il reste que la contradiction est patente : on ne peut pas vouloir la proportionnelle sans accepter que tous les partis (légaux) de quelque importance aient des élus… Cela se passe ainsi dans tous les pays qui ont ce mode de scrutin : les extrêmes et le(s) centre(s) ont des élus. Pour l’heure, l’actuel mode de scrutin continue de faire les riches heures de l’UMP et du PS.

Bref, une élection normale, normale, normale…

Eric Dupin, La victoire empoisonnée.

Ce qui oppose sans doute beaucoup journalistes et universitaires, c’est le rapport au temps. En tout cas, le temps de la publication.

Eric Dupin, journaliste politique que j’apprécie depuis longtemps, vient de faire paraître un livre dans la foulée immédiate de la présidentielle de cette année (La victoire empoisonnée, Paris : Seuil, 2012). Ce livre d’un peu plus de 250 pages correspond à un journal raisonné de la campagne présidentielle de 2011-2012. Le livre ne se limite pas à la phase finale de cette dernière, mais il embrasse aussi les primaires organisées par le Parti socialiste pour désigner son candidat (le journal commence le 29 août 2011). Il reprend par ailleurs largement le principe du précédent livre d’E. Dupin (Voyages en France, Paris : Seuil, 2011, aussi chroniqué sur le présent blog), qui consiste à faire parler des Français ordinaires sur la situation du pays, rencontrés à l’occasion des pérégrinations professionnelles de l’auteur dans les différentes régions de France à la suite des  candidats. Le livre mélange donc au fil des semaines les verbatim des hommes politiques et des citoyens ordinaires.

Pour un lecteur, qui a suivi comme moi-même cette campagne, parallèlement à d’autres obligations professionnelles plus terre-à-terre, le livre d’E. Dupin constitue une sorte de « corrigé ». A-t-on oublié d’enregistrer dans sa mémoire quelque chose d’important? Inversement, puisque les évènements dont E. Dupin rend compte sont encore frais dans la mémoire de ceux qui, comme moi, ont suivi la campagne, a-t-il oublié quelque chose?  J’ai eu l’impression qu’E. Dupin n’oubliait rien, à un épisode prés que je cite plus loin. De fait, ce livre sera comme un vin qui aura d’autant plus d’intérêt qu’il vieillira. Un livre qui intéressera les historiens. En effet, il offrira à mon sens un témoignage précieux sur ce que les contemporains que nous sommes (au moins ceux orientés à gauche) auront perçu de cette campagne, de ses temps forts, de ses inflexions, de son absence de (grande) surprise, de son caractère finalement ordinaire dans un monde montrant par ailleurs des signes croissants de désordre. Les historiens s’amuseront – ou s’indigneront?- sans doute de nos cécités, de nos limites, de notre (relative) insouciance. Je pense en particulier au fait que le changement climatique et ses conséquences n’auront tenu aucun rôle dans cette campagne présidentielle. La bonne vieille « croissance » sera restée le totem de notre société.

Le seul point d’oubli que je puisse signaler, c’est le traitement par E. Dupin de l’affaire Merah (19 mars, p. 172-173). C’est  bien trop rapide. Surtout, le journaliste oublie un aspect du traitement de l’information sur le moment, à savoir le rôle extraordinaire des chaînes d’information en continu dans le déroulé de l’affaire Merah, le côté « à la O.J. Simpson » du traitement des faits, les images fortes et faibles qui en sont ressorties. Ce sont mes propres étudiants (qui ont visiblement plus de temps à perdre que moi devant la télévision, mais que je remercie vivement de ces remarques) qui m’avaient rendu attentif  au fait qu’à cette occasion, le direct télévisuel – où, littéralement, rien ne se passait – avait connu un saut qualitatif nouveau (dans le néant?). Le terme de « meubler » semble avoir pris alors un sens nouveau.

Pour le reste, les enseignements de ce livre me paraissent double.

D’une part, sous la plume d’Eric Dupin, les hommes politiques, grands ou petits, à quelque camp qu’ils appartiennent, apparaissent plutôt sous un jour favorable. Ce sont des « hommes de bonne volonté ».  Contrairement à d’autres, visiblement, E. Dupin ne recherche pas la petite phrase assassine et mesquine, mais plutôt le côté analytique des politiques. C’est du coup assez rassurant à lire, puisque chacun défend l’analyse correspondant à sa position. Pour ce qui est de F. Hollande, à en croire E. Dupin, celui-ci serait conscient des ennuis qui l’attendent (cf. chapitre 10, « François Hollande prêt à apaiser les colères françaises », p. 186-203, correspondant à la seule date du 30 mars 2012). Tout le livre (dont le titre) est de fait marqué par la crainte (partisane?) d’un nouvel échec de la gauche au pouvoir (d’où le sous-titre, « Et maintenant? »). Là encore, c’est un témoignage pour l’histoire : la victoire de la gauche à la présidentielle de 2012 constitue la première victoire « post-moderne » de ce camp, celle où l’avenir radieux n’existe plus du tout de la base au sommet, même si le vocabulaire classique du « progrès », du « rêve français » (pour reprendre une expression de campagne de F. Hollande), de la « justice », reste encore présent. Cela rejoint la recherche (illusoire) des coordonnées idéologiques de F. Hollande. Il n’y en a pas, pas en tout cas, dans les termes de la modernité classique, il s’agit juste de faire au mieux. Cet aspect m’intéresse particulièrement dans la mesure où je m’interroge avec d’autres sur la manière dont des sociétés démocratiques qui ont toujours vécu depuis deux siècles sous le signe de l’amélioration de leur condition matérielle vont pouvoir assumer, au minimum, leur stagnation, au pire leur régression, sur ce point,  tout en continuant à payer par ailleurs les dégâts du progrès.

D’autre part, un fil discret  parcourt tout le livre, surtout à travers surtout les entretiens avec les gens ordinaires, les « socioprofessionnels », ou les élus locaux croisés au fil des voyages, à savoir l’interrogation sur l’avenir du travail qui parcourt la société française. Comment organiser une société où le travail rémunéré semble devoir manquer durablement pour une bonne partie des individus? Du coup, le thème sarkozien de « l’assistanat à combattre » parait largement encastré dans le plus profond de la société française, pas nécessairement sous l’angle retenu par N. Sarkozy lui-même d’une stigmatisation.  L’auteur retrouve cette interrogation assez partagée sur la mondialisation et ses effets qu’il avait déjà soulignée dans son ouvrage précédent.

Au total, c’est typiquement le livre que je donnerais à lire à des étudiants étrangers, un peu avancés, dans un « cours de civilisation française ». C’est clair, bien écrit, plein de petits détails sur notre vie politique, économique et sociale. Bref, du bel et bon journalisme.

Une victoire normale… dans un contexte hors norme.

François Hollande a donc gagné cette élection présidentielle de l’an 2012. Je m’inquiétais bien à tort. Les instruments d’analyse de la veille se sont révélés fiables.

Les premières analyses du lendemain (cf. celles fort claires d’Eric Dupin, par exemple sur le vote de droite toujours aussi interclassiste, ou celle de Bruno Cautrès dans Libération de ce jour, 9 mai 2012 [article réservé aux abonnés sur le net]),  montrent que cette élection présidentielle va s’inscrire dans le droit fil de ce qu’on sait sur le fonctionnement de l’électorat français. Pour ma part, si je regarde les résultats à Lyon et dans l’agglomération lyonnaise, je ne peux que constater que chacun y retrouvera ses petits. Les arrondissements marqués à droite « depuis toujours », correspondant aux quartiers de la vieille bourgeoisie, d’Ainay et des Brotteaux (2ème et 6ème respectivement), sont fidèles à leur camp « naturel », et les autres donnent des majorités électorales à F. Hollande (à l’exception du 5ème, moins important dans la géographie symbolique lyonnaise que les deux précédents, qui, lui,  reste légèrement à droite). C’est la même chose au niveau de l’agglomération, où l’ouest aisé s’oppose à l’est défavorisé (avec aussi des niveaux d’abstention typiques).

Même sentiment de déjà vu lorsque l’on regarde la carte départementale des résultats. Il y a eu effectivement une « vague » – certes pas celle qu’attendait N. Sarkozy! -, mais les grands équilibres de l’électorat se sont maintenus, ce qui donne effectivement une impression de vague au sens de variation assez régulière des équilibres. Ni l’Alsace, ni la Savoie, ni la région niçoise, ne se convertissent encore cette fois-ci aux joies du socialisme! … en 2050 peut-être… Même impression sur les sondages disponibles. Par exemple, les catholiques pratiquants continuent de voter massivement à droite… comme le précise notre collègue Pierre Bréchon. Surtout, la France électorale est, comme aux précédentes élections présidentielles, coupées en deux blocs de force comparables.

Ces résultats « normaux » font contraste avec les élections tenues le même jour dans deux autres pays européens. En Grèce, c’est comme prévu l’écroulement des deux partis de la majorité « austéritaire », PASOK et Nouvelle Démocratie. En fait, ils ratent de deux sièges seulement la majorité parlementaire. Dans le système de scrutin proportionnel grec, le premier parti bénéficie en effet d’une prime de 50 sièges. Or, même avec la dite prime, les deux partis « austéritaires » ratent (de peu) la marche. Comme il était logique vu la situation économique du pays, qui devrait être qualifiée de dépression pure et simple plutôt que de récession comme la presse s’entête à le faire, les électeurs grecs ont exprimé leur frustration, à raison de leur identité précédente d’électeurs de droite ou de gauche. Chacun des deux camps voit en effet croître ses dissidences, justement à cause de l’Europe. Les résultats tels que j’ai pu les trouver sur le site du Guardian, qui offre d’ailleurs un suivi excellent de la situation, et qui sont disponibles aussi  sur le site du Ministère de l’intérieur grec, sont les suivants:

– Droite traditionnelle : « Nouvelle Démocratie », 18.9% des voix, 108  sièges (dont 50 par bonus pour le premier parti), et sa dissidence : « Grecs indépendants« , 10.6% des voix,  33 sièges, soit autour de 30% pour la droite;

– Gauche traditionnelle : PASOK, 13.2%, 41 sièges, très logiquement, le grand perdant de l’élection, une branlée de belle facture, belle leçon de choses pour les social-démocraties européennes (mais il  y a eu des précédents au fil des années quand un parti social-démocrate a suivi une politique d’austérité, en y ajoutant un zeste de corruption : Pologne, Hongrie);

– Extrême-gauche : SYRIZA (elle-même une coalition de petits partis), 16.8%, 52 sièges, le grand gagnant de l’élection, « Gauche démocratique » (qui a été ralliée par des dissidents du PASOK), 6.1%,  19 sièges,  et KKE (parti communiste), 8.5%, 26 sièges, soit autour de 30% pour l’extrême-gauche au sens large, mais avec une fracture très ancienne entre les « staliniens d’origine contrôlée » et les autres;

– Extrême-droite : « L’Aube dorée » , 7.0%, 21 sièges. A noter de ce côté-là, que le parti « Alarme populaire orthodoxe », qui a participé au gouvernement d’union nationale avant de le quitter en février de cette année, disparait sous la barre des 3% (avec 2,9% des voix). L’électorat d’extrême-droite se situe donc autour des 10% (sauf à considérer les « Grecs indépendants » comme eux aussi d’extrême droite, ce qui nous mènerait à 20%). Les médias européens font toute une histoire de la percée de « l’Aube dorée », certes, semble-t-il, des gens à ne pas croiser dans une rue d’Athènes la nuit si on est un immigré, mais, comparativement, cette poussée reste moindre qu’ailleurs en Europe.

Il faut ajouter à ce portrait une abstention importante : seulement 65% des électeurs ont voté, et la dispersion vers d’autres petites forces politiques, dont les Verts grecs qui font un score à la Eva Joly (2,9%), revient à faire qu’autour de 10/15% des votants n’ont pas de représentants parlementaires, mais, en dehors des Verts, toutes les tendances idéologiques semblent présentes au Parlement. En nombre absolu de votants, parmi les partis qui entrent au Parlement grec en 2012, qui étaient déjà présents aux élections de 2009, seuls Syriza qui triple son électorat, le KKE qui le fait progresser légèrement, et « l’Aube dorée » qui le multiplie par… 22 (d’un peu moins de 20.000 voix à plus de 420.000), gagnent des suffrages. « Nouvelle Démocratie » est certes en tête, mais avec moitié moins d’électeurs qu’en 2009.

Quoiqu’il en soit, il est évident qu’une nette majorité d’électeurs grecs a voté contre la majorité « austéritaire », qui ne regroupe au sens strict que 32% des voix, soit en contradiction totale avec les obligations de la Grèce selon les mémorandums signés par les gouvernements grecs depuis 2010. Faute de pouvoir trouver une majorité parlementaire, il serait même question d’appeler à un second scrutin dès le mois de juin. Il est certes alors possible que, dans ce cas, les partis « austéritaires », ayant peut-être réabsorbé leurs dissidences respectives ou ayant gagné des voix de la part des abstentionnistes ou des électeurs des autres partis n’ayant pas dépassé les 3% des voix, gagnent une majorité parlementaire grâce à la prime de 50 sièges, mais ils resteront sans doute en dessous des 50% des suffrages exprimés à eux deux. Cependant, les déclarations des politiciens allemands appelant au strict respect des engagements de la Grèce risquent, si elle se réitèrent, de ne rien arranger.  De plus, Jean Quatremer indique que le leader de la droite a connu un échec personnel à ses élections, ce qui laisserait supposer que ND serait affaibli lors du second round éventuel et devrait pour les gagner changer  de leader. De fait, au vu de ces résultats, avec un PASOK,  réduit sans doute au noyau dur de ses clientèles, et une « Nouvelle Démocratie » en panne, le rebond du camp « austéritaire » va être difficile sans concessions européennes, et encore…

Autre pays qui voté le même jour que la France et la Grèce, l’Italie. Il ne s’agissait là  que d’une tournée d’élections municipales (en Italie, elles ne sont pas toutes organisées la même année). Chez notre voisin, ce sont plutôt les deux composantes de la coalition de droite qui a régi le pays pendant presque toutes les années 2000, qui commencent leur descente aux enfers: le « Peuple de la Liberté » (PDL, le parti de S. Berlusconi), et surtout la Ligue Nord, perdent leurs électeurs dans un style qui n’est pas sans me rappeler les années 1992-1993. La Ligue Nord surtout finit par payer l’écart entre son image – désormais historique – de parti opposé à la corruption, au népotisme, au clientélisme, etc., des « méridionaux », et sa réalité, bien « méridionale » pour le coup, de parti des copains, des coquins et de la petite famille! Népotisme bien ordonné commence par soi-même! L’Unité italienne est enfin faite!

Et puis, comme aux élections locales précédentes, l’étrange (non-)parti de Beppe Grillo, les « Listes Cinq Étoiles », fait des scores étonnants. Ne se contentant plus de vilipender les politiciens italiens de tous bords, B. Grillo commence en plus à s’en prendre désormais à l’Union européenne – occupant une place laissée vacante par toutes les autres forces. En même temps, même si son candidat arrive au ballotage à Parme (en raison de l’écroulement de la droite ultra-corrompue du cru), les résultats électoraux de son organisation « anti-partis » restent limités si l’on pense qu’il n’y aurait plus que 4% des Italiens à faire confiance aux partis politiques (selon les sondages de Renato Mannheimer, publiés dans le Corriere della Sera) – d’autres chiffres indiquent 2%… Le score de confiance dans les partis italiens n’a jamais été très élevé depuis plus d’un quart de siècle, mais la marge de la progression dans la défiance devient désormais très faible. Heureusement, ces 96% de défiants ne votent pas tous pour les listes B. Grillo!  L’échec de la refondation du système politique italien sur des bases plus saines (en principe) dans les années 1990 est désormais évident, mais comment refonder avec  un tel passif?

Bref, comparée aux situations grecque et italienne, la France est un havre de régularité électorale, et possède un système politique pleinement fonctionnel. Ouf! Le nouveau Président et le nouveau gouvernement vont pouvoir affronter la tempête européenne en préparation sur des fondements institutionnels solides.

Les électeurs français peuvent encore se distinguer eux aussi à l’attention générale des Européens en imposant dès juin une majorité de droite aux législatives… ce qui constituerait une rupture inopinée avec la Cinquième République, mais là je vais essayer de ne pas trop y penser.