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Des salauds en casquette… aux salauds en T-shirt.

Le conflit autour de la « Loi travail » suit imperturbablement son cours depuis des mois, et comme tout conflit d’une certaine ampleur, il permet de clarifier les positions des uns et des autres.

La récente sortie d’Emmanuel Macron face à deux syndicalistes sur leurs t-shirts qui ne lui font pas peur et les costumes qu’on doit s’acheter grâce à son travail n’a été que l’un de ces mots doux qui traduisent la réalité des luttes (de classe) dans la France (apaisée) d’aujourd’hui.

Bien sûr les grévistes de la CGT sont des sortes de « voyous » ou de « terroristes » pour le responsable du MEDEF. Of course, le chômage de masse, c’est la faute de ce même syndicat, selon ce même homme qui parle d’or. Bien sûr une grève qui gêne quelque usager ou une personne qui veut travailler, c’est « une prise d’otage » pour la Ministre (socialiste!) du travail. Et naturellement, pour la même Ministre, la « majorité silencieuse » est du côté de sa réforme – nonobstant les sondages indiquant le contraire, mais il est vrai que, pour répondre à un sondage, il ne faut pas par définition rester silencieux, CQFD. (Quand on connait un peu l’histoire de ce terme de « majorité silencieuse », on se dit que soit la Ministre en question n’a aucune culture politique et utilise les mots du sens commun conservateur sans réfléchir à l’énormité ainsi proférée pour une personne s’inscrivant à gauche, soit que, décidément, elle se situe en réalité très à droite et sait très bien manier la rhétorique conservatrice.)

Et puis ceux qui, à gauche, soutiennent les grévistes et autres protestataires  ne font, selon un autre Ministre, rien moins que « le jeu du Front National », et sans doute nous promettent le retour des heures les plus sombres de notre Histoire. Il faut que la gauche reste unie (derrière F. Hollande)… sinon cela sera… Hitler Marine Le Pen.

Un chouïa de violences policières, un peu excessives tout de même, pour donner un peu de corps  à ce brouet. Un Président de la Commission européenne qui vient ajouter son grain de sel en précisant que cette « Loi travail » est certes  bien sympathique, mais qu’elle ne va pas assez loin. Du coup, avec tout cela, il semble même aux dernières nouvelles qu’un Alain Touraine en soit sorti de la tombe où il s’apprêtait à entrer  pour se plaindre du sort fait aux acquis du mouvement ouvrier. Réussir à faire en sorte de reclasser A. Touraine à gauche de la gauche, il fallait le faire tout de même.

On en passe et des meilleures. Et le tout agrémenté du mot de « progrès » répété inlassablement pour justifier le tout.

Si F. Hollande compte vraiment sur cet épisode pour passer le premier tour de l’élection présidentielle à venir, c’est  vraiment là un pari fort intéressant. Il me semble surtout en bonne voie de réussir la « Pasokisation » ou la « PvdAisation » du PS. C’est la touche (finale?) à la grande œuvre commencée à l’été 2012 avec le refus d’aller à l’affrontement politique avec l’Allemagne conservatrice d’A. Merkel. Quelle meilleure démonstration pouvait-il offrir en effet pour finir son quinquennat aux électeurs encore de gauche  qu’en réalité la majorité du PS (qui le suit tout de même dans cette aventure) n’a rien rien d’autre à proposer qu’une version hypocrite de l’ajustement (néo-libéral) aux contraintes de la zone Euro? La régression nommée progrès.

Les électeurs de gauche n’avaient pas voté pour cela, et ils risquent de s’en souvenir, comme d’autres électeurs ailleurs en Europe..

Il ne faut pas chercher des explications (S. Royal)

Cette formule péremptoire, selon laquelle « Il ne faut pas chercher des explications » aux attentats du 13 novembre 2015, explications qui amèneraient à « culpabiliser », a été utilisée par Madame la Ministre de l’Environnement, Ségolène Royal, lors de son entretien avec Europe 1, Le Monde et I-télé du dimanche 29 novembre 2015 (tel que retranscrit dans Le Monde du mardi 1er décembre 2015, p. 17, sous le titre « Ségolène Royal: ‘Pas question de culpabiliser la République' »). Elle précise d’ailleurs sa pensée en ajoutant : « Je me refuse à entrer dans ces logiques culpabilisantes dans un pays qui donne à tous ces enfants le droit à l’accès à l’école, même si des inégalités demeurent. (…) La France est un grand pays démocratique qui fait de l’éducation sa priorité, où tous les enfants vont à l’école gratuitement, où il y a un modèle social très protecteur, l’accès à la santé. Il n’est pas question en plus de culpabiliser les Français et de culpabiliser la République. »  Ces déclarations ne sont qu’un exemple du discours tenu par les autorités en place depuis les attentats du vendredi 13 novembre 2015 : l’idée générale reste la même, à savoir un refus radical de même penser les causalités qui sont à l’œuvre dans ces attentats. 

Il n’y a aucune réflexion, du moins publiquement, sur la stratégie répressive à mettre en œuvre. Il n’y a même pas de commission d’enquête parlementaire, contrairement à ce qu’avaient fait les États-Unis en 2001 pour comprendre la faillite de leur communauté du renseignement (et aussi pour contrer la vision complotiste du « 9/11 »). Avec l’état d’urgence, on se contente de continuer sur la même voie,  sans apparemment aucune réflexion sur les raisons de l’échec enregistré en novembre, alors même qu’un attentat majeur avait eu lieu en janvier. A ma connaissance, aucun responsable n’a d’ailleurs démissionné ou n’a été démis de ses fonctions.

Il n’y a aucune réflexion sur notre politique étrangère dans le « Grand Moyen Orient » pour reprendre un terme néo-conservateur. Avons-nous  vraiment la bonne stratégie pour contrer les divers groupes djihadistes que nous affrontons en Afrique et au Moyen-Orient? Avons-nous les moyens et les alliés de nos ambitions? Mystère.

Il n’y surtout aucune réflexion sur les causes qui peuvent amener des jeunes gens, indéniablement socialisés sur le territoire français, à se radicaliser au point de devenir des terroristes visant à faire un vendredi soir le maximum de victimes parmi une foule d’anonymes fêtards parisiens. Les spécialistes français ne manquent pourtant pas.  Le Président du CNRS Alain Fuchs a encouragé le 18 novembre 2015 les chercheurs à amplifier cet effort de compréhension du terrorisme afin de mieux le combattre. De fait, pour nos dirigeants politiques, comme l’a très bien expliqué  le journaliste scientifique Xavier Molénat dans un article d’Alter Eco+, intitulé « La sociologie excuse-t-elle les terroristes? », il n’y a là que la reprise en France d’un thème typique des conservateurs américains pour lesquels toute explication sociologique, psychologique, économique, etc. d’un comportement délictueux revient à excuser ce comportement. Si l’on fait des sciences sociales, on ne peut qu’être littéralement révulsé par de telles affirmations.  Je ne vais pas me lancer moi aussi dans la démonstration, pour tout dire triviale, que comprendre et expliquer ne veut pas dire excuser.

Le lecteur intéressé par ce genre de discours de négation des sciences sociales pourra d’ailleurs se reporter au texte de Paul Berman, « Il n’y a pas de causes sociales au djihadisme »(publié dans le Monde du 1er décembre, p. 16), pour en juger sur pièce, et encore faut-il préciser que l’auteur, s’il réfute les « causes profondes » mises en avant par toutes les sciences sociales (sociologie, économie, géographie, etc.), met lui-même en avant  deux causes, la rage qui s’empare de certaines êtres humains depuis la nuit des temps – rage qu’avaient bien décrit selon lui les poètes de l’Antiquité – , et les discours haineux de l’islamisme. P. Berman semble ignorer qu’en désignant le discours de l’Islam radical comme cause de la violence, il contredit sa propre idée archaïque d’une rage meurtrière sans cause! Ce texte, quoique qu’il soit d’une nullité intellectuelle bien digne de servir d’illustration dans un cours d’introduction à la logique scientifique pour les étudiants de première année de sociologie,  témoigne  cependant  de la volonté maintenue de chercher un motif au terrorisme contemporain. Nos dirigeants semblent eux vouloir aller plus loin dans le refus de même envisager des causes, et, comme je fais partie de ces égarés qui passent leur temps à tenter d’expliquer ou de comprendre le comportement d’autrui aux frais de la République, je tenterais ici quelques hypothèses explicatives au refus des gouvernants actuels de rechercher quelque explication que ce soit.

Premièrement, il y a d’évidence, comme l’a bien vu X. Molénat, un repli des dirigeants socialistes actuels sur une vision complétement réactionnaire de la déviance, sur ce qu’on appelle souvent le « populisme pénal », dont ils escomptent quelque profit électoral. On n’en est même plus au célèbre slogan de Tony Blair, « Tough on crime and tough on the causes of crime », des années 1990, on en est désormais carrément revenu à une vision victorienne de la déviance, il ne nous manque bientôt plus que le bagne et le gibet comme solutions. Ce discours cherche à s’appuyer sur les lacunes intellectuelles du grand public. Qu’il faille rappeler en 2015 que comprendre et expliquer un comportement humain ne veut pas dire l’excuser ni avoir un jugement, moral ou politique,  positif sur ce dernier souligne surtout l’incompréhension d’une majorité de la population face à une démarche de sciences sociales. On peut regretter que les socialistes de 2015 appuient cette régression intellectuelle qui aurait fait honte à ceux qui firent jadis la grandeur du socialisme européen, mais c’est ainsi que le socialisme se meurt. J’attends de fait avec une joie mauvaise l’annonce par F. Hollande lors  d’un prochain attentat qu’il serait bon de penser à rétablir la peine de mort pour crime terroriste. Ce qu’un socialiste fit, il est en effet bon qu’un socialiste le défit.

Deuxièmement, il y a, comme le montrent avec une belle candeur les propos de S. Royal, un déni de ses propres responsabilités. En effet, si l’on admet à titre d’hypothèse de travail vraiment intellectuellement audacieuse que « l’on ne nait pas terroriste, mais qu’on le devient », il est impossible de ne pas étudier les conditions de la socialisation qui favorisent ce genre de grave déviance. Or ces conditions sont au moins pour partie liées aux politiques publiques menées sur le territoire où est socialisé le futur terroriste – sauf à supposer que les politiques publiques n’existent pas et que seule la société existe. Ainsi, bizarrement, peu de terroristes contemporains semblent avoir été socialisés en Suisse, mais je peux me tromper. Le laïus de S. Royal sur les politiques publiques d’éducation, de redistribution et de santé, qui sont à l’écouter presque excellentes en France, souligne bien sans le vouloir la difficulté : il ne faut surtout pas chercher d’explications, car cette recherche d’explications mènerait directement aux responsabilités des partis qui ont gouverné la France depuis des décennies. Il faut toute la candeur politique d’un Emmanuel Macron pour oser – d’un point de vue néo-libéral –  pointer quelques problèmes dans la société française qui pourraient bien expliquer ces événements. Il faut surtout toute la jeunesse politique d’Emmanuel Macron qui ne le rend pas comptable de tout ce qui a été fait depuis les années 1980 par le PS lorsque ce parti fut au pouvoir (1981-86, 1993-2002, 2012-..). Au contraire, F. Hollande, S. Royal, et quelques autres rescapés des années 1980 portent tout le poids de la responsabilité d’avoir été le Parti socialiste au niveau national tout au long de ces années. Ils peuvent voir les fruits de leurs décisions d’antan. Pour être un peu polémique, c’est ainsi le Parti socialiste qui a inventé et fait prospérer la « politique de la ville » depuis les années 1980 comme réponse aussi privilégiée que fallacieuse aux mutations du marché du travail dans le cadre de la mondialisation. L’ancienne « Ministre des mamans » comme les enseignants la moquaient pour son populisme (déjà!) quand elle était en charge de l’éducation au début des années 1990 a peut-être quelque part de responsabilité dans le (dys)fonctionnement actuel de cette République.

Ouvrir la porte à une discussion sur les explications ne manquerait donc pas de donner raison à tous les opposants de ces socialistes-là. L’extrême droite bien sûr, qui validerait ses thèmes privilégiés : l’immigration, le laxisme, et, bien sûr, la tolérance face à l’Islam. Les néo-libéraux à la Macron, Attali, Tirole, etc., qui mettraient en accusation tous les blocages maintenus de la société française excluant trop de gens du monde du travail. Et aussi bien sûr tous les gens de la gauche de gauche, qui sont sans doute atterrés  de voir une S. Royal présenter désormais la France comme un véritable pays de Cocagne. On comprend donc qu’il soit vraiment très urgent pour les dirigeants socialistes de ne pas se demander comment on en est arrivé là et de se replier sur une vision aussi monadique que possible du terroriste, ce pur agent du Mal, qui, si possible, devrait s’auto-engendrer. Et cela ne s’explique pas.

Nous en sommes donc là en ce 2 décembre 2015.

L’absence de changement, c’est maintenant et pour l’éternité.

La démission du gouvernement Valls I et sa reconstitution immédiate sous forme d’un Valls II épuré de ces (rares) éléments (supposés) gauchistes constituent d’évidence l’aboutissement d’un parcours commencé dès l’été 2012. Contrairement à ce qui a été beaucoup écrit et contrairement à ce que prétend le Président de la République lui-même en mettant en avant son Pacte de responsabilité de janvier 2014, la ligne économique et sociale est toujours restée la même. Je l’ai moi-même constaté en la suivant au jour pour les besoins d’un article de politique comparée en anglais, devenu ensuite un working paper en français (disponible sur le site de l’IEP de Grenoble). Pourtant présente dès l’été 2012, elle était relativement indicible au début du quinquennat, parce qu’elle reste bien trop choquante par rapport aux attentes (classiques) du « peuple de gauche ». Maintenant, elle peut apparaître en pleine lumière. Le dit « peuple de gauche » a fait défaut aux municipales et aux européennes, il ne reviendra sans doute pas voter pour le PS aux régionales de l’an prochain. Les dégâts en matière de postes électifs et de prébendes associées sont en fait désormais largement acquis, et il n’est pas utile de pleurer sur les pots de lait renversés. Le Président Hollande peut donc faire ce qu’il croit être bon pour le pays sans plus  s’occuper de ces aspects électoraux propres au  PS. Il est donc possible de ne plus cacher un Emmanuel Macron dans les couloirs de l’Élysée, il est même devenu jouable de l’exposer en pleine lumière au Ministère de l’Économie. Ce n’est là finalement que justice, puisque cet inspecteur des finances, passé par la Banque Rothschild, était le principal conseiller économique du Président Hollande depuis son entrée en fonction en 2012. Comme il se trouve sans doute largement être l’un des responsables des choix économiques faits depuis lors, il est  logique, et honnête vis-à-vis des électeurs, qu‘il assume son bilan présent et à venir. Les électeurs sauront en effet au moins qui vouer aux gémonies si toute celle telle mécanique de « redressement » ne fonctionne pas. Même remarque pour Pierre Gattaz, l’actuel dirigeant du MEDEF, qui semble désormais approuver pleinement la ligne suivie par le gouvernement Valls I et annoncée pour le gouvernement Valls II.  Les médias parlent à très juste titre de « clarification ». La « désinflation compétitive » des années 1980 connaitra donc son digne héritier dans la « dévaluation interne » des années 2010. De ce point de vue, l’augmentation du chômage, inexorable selon ce que les économistes prévoient, n’est nullement une mauvaise nouvelle pour le gouvernement Valls II, puisqu’elle signifie une plus grande modération salariale encore, ce qui est bien l’effet recherché. En effet, si la France veut tenir le rythme de la baisse des coûts du travail face à l’Espagne et au Portugal  (et à l’Allemagne dans une moindre mesure), il faudra encore faire quelques gros efforts, et quelques points de chômage supplémentaire auront un effet disciplinaire bienvenu sur les aspirants et actuels salariés. (Si la France entrait vraiment en déflation, il faudra aussi penser à baisser les traitements des fonctions publiques,  le SMIC et les minima sociaux…, à la manière grecque, mais là j’ai peur que cela coince un peu tout de même.)

Maintenant que les choses sont claires, il reste un tout petit détail à régler : les quelques députés socialistes qui avaient, soit mal compris en 2012 le fond de la pensée de F. Hollande par simple naïveté militante (pourtant ce n’est pas faute d’avoir été prévenu par l’histoire du PS depuis 1981), soit voulu mal comprendre par espoir fort déplacé que cela ne soit pas ainsi et que l’on puisse changer le rapport de force de l’intérieur.  Le gouvernement Valls II va demander un vote de confiance à la Chambre des députés : toute la question est désormais de savoir si les « frondeurs » et autres mécontents supporteront l’humiliation que F. Hollande et M. Valls viennent de leur infliger ces trois derniers jours. Est-ce que d’ici ce vote de confiance des mesures, même parfaitement symboliques, seront prises pour leur éviter de perdre totalement la face? de ne pas finir par être les Gérard Filoche de service? soit une de ces personnes, pour moi  au final un peu étranges du point de vue de la décence ordinaire qu’on attend dans l’espace public, qui perdent tous les combats internes à leur parti et qui font mine d’y croire encore? Le partisan du nucléaire civil chez les Verts, de l’augmentation des minima sociaux à l’UMP, ou de l’immigration de masse au FN…

Avec la réaffirmation d’une ligne économique « approuvée par le MEDEF » et la nomination d’un E. Macron à un poste ministériel d’une telle importance et visibilité, le duo Hollande-Valls n’est-il pas en effet allé trop loin dans l’humiliation de certains? Le duo compte visiblement sur la peur supposée de ces députés de « tuer le PS » en provoquant la dissolution de l’Assemblée nationale qui résulterait de leur refus de voter pour ce gouvernement Valls II et surtout de finir ainsi sans gloire leur carrière politique ? Certes, nos « frondeurs » peuvent avoir peur pour leur avenir personnel, mais Hollande et Valls ont-ils bien fait leurs calculs? Bien sûr, ils les connaissent bien mieux que moi, ces élus de base, et ils peuvent bien juger d’expérience pour avoir participé, directement ou indirectement, à leur sélection que ce sont tous des « petites bites » sans courage, des « employés du mois », mais qui sait?  Cela pourrait mal tourner. F. Hollande n’aurait plus alors qu’ à dissoudre et attendre la victoire probablement écrasante de l’UMP-UDI-Modem. L’opposition en cas de dissolution et de victoire de son camp a en tout cas raison d’annoncer qu’elle refuserait toute cohabitation avec F. Hollande. Espérons qu’elle tienne jusqu’au bout cette (bonne) résolution, car cela permettrait au moins de montrer que le PS à la Hollande ne mène qu’à une impasse et d’espérer débarrasser durablement la gauche de ce parti. Cette démission forcée de F. Hollande rétablirait au moins l’espoir d’une gauche qui resterait loyale à l’avenir  à ses électeurs.

En tout cas, vu cette orientation économique et sociale réaffirmée, il ne faudra pas venir se plaindre ensuite de tout ce qui arrivera ensuite électoralement à la « gauche de gouvernement ». Le modèle de la manœuvre en cours, le SPD lui-même, ne s’est d’ailleurs pas complètement remis des années Schröder, pour ne pas parler du PASOK ou des socialistes hongrois et polonais. Il ne faudra pas se lamenter non plus de la hausse de l’abstention, il ne faudra pas se désoler outre mesure non plus si une bonne part des électeurs pensent que « l’UMPS » en matière économique et sociale existe bel et bien, et qu’ils en tirent certaines conséquences pour le moins désagréables.

Enfin, maintenant, au moins, c’est sûr, la France va se redresser!  Je m’en vais de ce pas consommer, emprunter, faire la fête.

Matteo R. peut-il sauver François H. ?

Comme je suis parallèlement la politique française et la politique italienne, je ne peux que constater le contraste pour le moins saisissant entre le sort des deux partis de gouvernement de part et d’autre des Alpes.  Le PS de F. Hollande connait à ces élections européennes un plus bas historique: 14% des suffrages exprimés, bravo l’artiste! Ce n’est d’ailleurs là que justice immanente des sentiments populaires. A trop renier toutes ses promesses et à ne tenir que celles qui n’intéressent qu’une minorité (le « mariage pour tous »), il ne fallait pas s’attendre à autre chose. Inversement, le PD de Matteo Renzi enregistre un score extraordinaire : un peu plus de 40% des suffrages à lui seul (avec en plus une participation électorale de près de 59%) laissant très loin derrière le second parti (le M5S de Beppe Grillo avec 21%).

La situation économique des deux pays latins n’est pourtant guère différente : chômage au plus haut, croissance nulle ou anémique, budgets publics en peau de chagrin, consommation des ménages qui flanche, régions entières en déshérence, mais pourtant le PD de Matteo Renzi réussit à « casser la baraque », et se retrouve l’un des rares partis de gouvernement de l’Europe des 28 à dépasser à lui seul le seuil de 35% des suffrages exprimés. Une des premières raisons du succès du PD se trouve à mon avis dans le prédiction faite par son principal adversaire, Beppe Grillo, qu’en cas de victoire du M5S (entendue comme ce parti devant le PD), il faudrait changer de gouvernement. Je parierais que cette crainte d’une nouvelle crise gouvernementale, sans issue claire, a effrayé les électeurs italiens, et cela d’autant plus que B. Grillo a organisé toute une série de meetings semblant annoncer la révolution par les urnes. Or les ménages italiens, étant les premiers possesseurs de la dette publique italienne, ne peuvent qu’avoir quelque crainte face aux projets révolutionnaires de B. Grillo sur le traitement de cette dernière. Bref, le succès du PD -seul grand parti de gouvernement encore crédible actuellement en Italie -, c’est d’abord le refus des aventurismes qu’incarne le M5S. Par ailleurs, Matteo Renzi, depuis qu’il s’est imposé sans grande élégance au poste de Président du Conseil en débarquant Enrico Letta, son collègue de parti, n’a eu de cesse de promettre des réformes en Italie et de critiquer assez durement les choix « austéritaires » de l’Union européenne. M. Renzi n’est au pouvoir que depuis quelques mois, et les électeurs ont pu lui faire aussi crédit de sa volonté réelle de réorienter la politique européenne – mais là encore sans aventurismes excessifs.

Dans le cas français, c’est bien sûr tout le contraire. F. Hollande a été élu en mai 2012 sur la promesse de réorienter la politique européenne. Il n’a en réalité rien fait, rien en tout cas qui soit perceptible par l’électeur français de base. Le slogan du PS, tiré d’une phrase du candidat PSE à la présidence de la Commission, l’allemand Martin Schulz, « L’austérité en Europe est une erreur », qui se trouvait sur ses affiches électorales, se trouve pleinement démenti par la pratique des gouvernements Ayrault et Valls d’une austérité, déniée certes, mais bien réelle. La campagne du PS était schizophrène ou hypocrite au choix.

Maintenant les perspectives pour le PS de F. Hollande et la gauche française en général sont sombres. Le scénario central comprend désormais : défaite aux sénatoriales à l’automne prochain; déroute générale aux régionales de 2015 et aux cantonales si elles sont organisées; non qualification d’un candidat de gauche au second tour de l’élection présidentielle en 2017; et enfin victoire très probable du candidat de la droite modéré à la présidentielle avec le secours effrayé des électeurs « républicains » face au « péril brun ». Bis repetita placent. On reparlera donc d’alternance à gauche en 2022 ou en 2027. Je comprend la mine contrite de J. L. Mélenchon hier soir.

Peut-on encore éviter ce sort tragique (ou juste)? Sur les seules bases françaises, et en restant dans le calendrier institutionnel actuel, non. En effet, la politique du « socialisme de l’offre » n’aura au mieux que des effets limités, à la fois géographiquement et socialement, pour améliorer le sort des Français. Ce sera toujours la France des grandes métropoles modernes qui en profitera, et la France du XXème siècle continuera sa lente agonie. Ce seront toujours les personnes qualifiées qui auront un emploi et celles qui le sont peu qui « galéreront » ou attendront petitement de toucher leur petite retraite dans la gêne d’un chômage sans fin.  Ce n’est pas en baissant les impôts sur le revenu que les électeurs vont se (re)découvrir soudain une âme d’électeur de gauche. Surtout,  j’ai ainsi entendu à la veille de l’élection européenne un ministre socialiste promettre qu’on redescendrait à 3.000.000 de chômeurs début 2017, autant dire que le chômage de masse restera sans doute donc la préoccupation numéro 1 des Français à ce moment-là et que le parti au pouvoir n’aura même pas besoin d’espérer être qualifié au second tour de l’élection présidentielle.  Feu la gauche…

Maintenant, il ne reste qu’à espérer que Matteo Renzi, fort de son résultat, fort aussi de la la situation italienne où tous les partis qui ont des électeurs, y compris le sien, critiquent l’austérité imposée par Bruxelles, soit à même de faire modifier vraiment les grands choix de politique économique européenne. Déjà, c’est l’italien Mario Draghi, à la tête de la BCE, qui a sauvé l’Euro à l’été 2012 et qui semble bien décidé depuis quelques mois à éviter une déflation européenne à la japonaise. C’est peut-être Matteo Renzi qui va réussir à persuader ses pairs européens qu’il faut absolument se débarrasser de la charge de l’endettement public par un retour à une croissance un peu solide dans tous les pays de l’Union, y compris dans l’Europe du sud, et non par l’austérité à tout crin. Dans un tel scénario, où l’Union européenne choisirait un relance concertée de son économie pour solder ses dettes accumulées, on peut espérer une diminution sensible du chômage et une transformation de l’ambiance générale en Europe. Cela finirait par profiter au parti au pouvoir en France.

La première étape de ce scénario va bien sûr être le choix du Président de la Commission et la composition de cette dernière. La logique de démocratisation du choix du Président de la Commission qu’avaient publiquement adoptée les « partis européens » (PPE, PSE, ALDE, PVE, PGE) avant le vote devrait assurer la nomination du luxembourgeois  J.- C. Juncker par le Conseil des chefs d’État et de gouvernement. Cet homme d’expérience ne va pas donner une image très réjouissante de l’Europe. Est-ce que les partisans d’une Europe à l’image plus dynamique réussiront à imposer une autre personnalité plus dynamique? A. Merkel a déjà dit qu’il y aurait des « discussions ». Là encore, F. Hollande risque d’être sauvé ou enfoncé encore plus par des éléments qui ne dépendent plus de lui. Plus généralement, le PS de F. Hollande ne me semble plus maître de son destin, et cela d’autant plus que je vois mal comment de ce parti fatigué avant même d’avoir gouverné trois ans puisse sortir des idées novatrices pour relancer l’économie française sans aide d’un contexte européen plus favorable.

Enfin, il va falloir se supporter tout cela.

L’austérité, la nier toujours et encore.

Au risque d’ennuyer mes lecteurs, je ne résiste pas à l’envie de souligner encore une fois à quel point le mot « austérité » se trouve refusé par les gouvernement successifs de ce pays au risque évident de se faire prendre en flagrant délit de mensonge par les citoyens – il ne faudra pas s’étonner ensuite du  manque de confiance de ces derniers envers les politiques en général.

Manuel Valls, en tant que Premier Ministre, vient d’annoncer hier toute une série de mesures qui font partie de l’attirail habituel de toute politique d’austérité qui se respecte (blocage du point d’indice des fonctionnaires, blocage de la revalorisation des retraites, blocage de celle de la plupart des aides sociales, etc.; diminution des dépenses de l’État, des agences publiques, et des collectivités locales, etc.). Certes, jadis, dans les années 1970-80, un plan d’austérité visait aussi à maîtriser le dynamisme de la demande interne et à juguler l’inflation. Pour l’heure, nous sommes au bord de la déflation, et parler de dynamisme excessif de la demande parait désormais du dernier comique. Désormais, l’austérité vise d’une part  à satisfaire (au moins en principe) les attentes des marchés financiers et à préserver ainsi le crédit du pays auprès des investisseurs internationaux (alias le grand, moyen et petit capital), et, d’autre part, à obéir fissa fissa aux obligations européennes à laquelle les gouvernements français successifs ont souscrit.

Il reste que les mesures de politique économiques qui ont été annoncées hier par M. Valls ne peuvent décemment recevoir d’autre nom que celui d’austérité. Certes, en stricte orthodoxie néo-libérale, on pourrait aller plus loin, plus fort, plus vite. Par exemple, on ne fait que continuer à bloquer le point d’indice des fainéants de fonctionnaires, on ne diminue pas d’un coup leurs traitements de nababs surpayés de 5% ou de 20% comme dans d’autres pays européens depuis 2008. Idem pour les retraites de ces inutiles de vieux ou les aides sociales des assistés. Certes, l’austérité pourrait donc être faite à la mode lettone, mais il reste que la politique économique  suivie vise bel et bien à limiter autant que possible toutes les dépenses publiques en s’en prenant directement aux revenus de ceux qui dépendent des budgets publics ou étatisés.  Pourquoi refuser le terme d’austérité alors? Pourquoi continuer à dire que ce n’est pas de l’austérité, au risque d’apparaître comme insincère?

A mon sens, par le même réflexe, qui fit nier l’évidence au moment de la « Guerre d’Algérie », ne parlait-on pas en effet des « événements »? Refuser de dire qu’on se trouve désormais en plein dans l’austérité, c’est refuser d’admettre que F. Hollande a enfermé la France dans le même piège que celui qui s’est refermé sur l’Espagne, le Portugal, la Grèce et l’Italie. Et que de ce piège, dans le cadre actuel de la zone Euro, on ne pourra pas sortir sans une diminution des salaires, des retraites et des droits sociaux d’une ampleur inédite pour la France. Puisqu’on veut jouer au grand jeu européen de la « dévaluation interne », ce qui est bien l’objectif du « pacte de responsabilité », il va falloir s’aligner, remettre au pot.

Paradoxalement, si Manuel Valls refuse le terme d’austérité, il affirme dans le même mouvement que la France a vécu au dessus de ses moyens depuis 30 ans, or c’est là le postulat fondamental de toute politique d’austérité contemporaine : il supposerait que la France se trouve effectivement en déclin productif, et que tout le progrès scientifique, technologique, intellectuel depuis 30 ans est en fait nul et non advenu! Les Français sont selon les statistiques plus éduqués qu’il y a 30 ans, mais ils seraient moins productifs en général et donc vivraient au dessus de leurs (petits) moyens, conclusion logique : soit les statistiques par niveau d’éducation sont fausses, soit l’éducation rend idiot et improductif! (La preuve : je suis éduqué et je critique le gouvernement!)

Maintenant, il ne nous reste qu’à observer, avec sadisme ou commisération au choix, les contorsions de ces pauvres députés de la majorité parlementaire. Pour ceux qui disposent d’un minimum de lucidité, ils ont désormais le choix entre voter une politique d’austérité qui mènera à terme leur propre parti au désastre électoral (et moral) en 2015 et en 2017 sans doute à la manière du PASOK, ou ne pas la voter et provoquer dans la foulée une destruction en vol du PS. Je ne doute pas un instant que les très courageux députés socialistes qui se plaignaient déjà avant les annonces de M. Valls, comme  Laurent Baumel et autres Christian Paul, sauront au moment opportun avaler leurs grosses couleuvres avec la dignité qui convient à des élus de la République « responsables », et se dire pleinement satisfaits des quelques modifications (symboliques) apportés aux propositions de Manuel Valls.

Avec tout cela, il sera fort intéressant de voir quelles seront les catégories d’électeurs qui voteront pour le PS aux européennes, quel sera la nature et l’ampleur du noyau dur des croyants de ce parti, qui domina les institutions de la France en 2012. Les paris sont ouverts.

Ps. Sur cette même idée que l’austérité, c’est maintenant, voir aussi Pascal Riché, « Alors l’austérité, ce serait couper un doigt à chaque Français? », sur Rue 89 (qui oublie toutefois dans sa présentation pédagogique le sens ancien du terme, de ralentissement voulu de la demande pour freiner l’inflation), ou Martine Orange, « Ce que Valls devrait apprendre de l’expérience Zapatero »,  sur Médiapart qui fait le lien avec l’expérience espagnole en la matière.  L’économiste de l’OFCE, Xavier Timbaud, sous le titre, « Hollande fait ce que Sarkozy voulait faire« , mise lui toujours sur le calcul selon lequel F. Hollande voudrait faire croire qu’il fait effectivement de l’austérité selon les souhaits de  la Commission européenne (ce qui nous mènerait droit dans le précipice), mais qu’en réalité,  notre très subtil et machiavélique Président en fait bien moins qu’il ne le prétend publiquement (tout en le niant par ailleurs), et que, de ce fait, cela ira moins mal que s’il faisait vraiment ce qu’il dit faire à la Commission (vous avez compris?).  Quoiqu’il ne soit, il restera à expliquer cette incapacité des dirigeants socialistes à penser autre chose que leurs petits camarades de classe libéraux et conservateurs. Apparemment, selon les Echos, Martin Schulz, le candidat du Parti socialiste européen au poste de Président de la Commission européenne, veut faire campagne sur le thème du refus de l’austérité. « L’austérité de Bruxelles est une erreur. Par un autre vote, imposons une nouvelle croissance. », serait le slogan du PSE.  Cela va tout même faire un drôle d’effet à l’électeur français que de constater ce chiasme parfait entre les politiques suivies, ou au moins annoncées, en France au nom de l’Europe par le PS au pouvoir et les discours tenus à propos de l’Europe par le PSE. C’est peut-être aussi pour cela que M. Valls & Cie s’évertuent à nier faire de l’austérité en France, et nient que cela ait rien à voir avec les obligations européennes de la France. Il aurait peut-être mieux valu être honnête au niveau du PSE, avec un slogan plus honnête du genre : « L’austérité, oui, mais dans la justice sociale », ou « Vers l’abîme économique, oui, mais dans la justice », ou « La croissance, c’est fini pour longtemps, mais la justice sociale c’est maintenant! »

Frédéric Lordon, La Malfaçon. Monnaie européenne et souveraineté démocratique.

lordonL’économiste (hyper-)critique Frédéric Lordon ne pouvait manquer de s’exprimer encore une fois sur la zone Euro. Son dernier livre, La Malfaçon. Monnaie européenne et souveraineté européenne (Paris :  Les liens qui libèrent [LLL], mars 2014, 296 p.) n’y va pas par quatre chemins : c’est clairement à un appel sans concession à en finir tout de suite avec la monnaie unique nommée Euro qu’on assiste.

Le plaidoyer de l’économiste bien connu des lecteurs de son blog au sein du Monde diplomatique, la Pompe à Phynance, s’adresse exclusivement (cf. « Avant-propos. De quoi s’agit-il? », p.7-20, et chap. 8 « Ce que l’extrême droite ne nous prendra pas », p. 227-245) aux lecteurs qui se sentent de gauche, ou plutôt de la vraie gauche, pas de celle qui croit encore que le Parti socialiste serait de gauche. Il traite d’ailleurs ce dernier parti de « Droite complexée » pour l’opposer à la droite décomplexée de l’UMP, et lui réserve ces pires sarcasmes. Or, croyez-moi,  F. Lordon s’y connaît  en la matière, un vrai pamphlétaire à l’ancienne. Il se laisse d’ailleurs souvent emporter par sa verve, et cela lassera sans doute certains lecteurs pressés, cela nuit aussi probablement à la réception de ses idées. Pourtant, au delà de l’emballage un peu années 1880-1930 par moments, les idées exprimées tout au long de l’ouvrage s’avèrent simples et fortes.

Premièrement, l’Euro tel qu’il a été institué et toute la gouvernance économique qui va avec et qui s’est renforcé au cours de la crise économique est ontologiquement « de droite ». Il est bâti, d’une part, pour complaire aux obsessions ordo-libérales de la classe dirigeante allemande, d’autre part, pour rendre impossible toute autre politique économique que celle prônée par cette classe dirigeante allemande, y compris lorsqu’un autre électorat national que celui de l’Allemagne en aurait décidé autrement. En particulier, tout a été fait sciemment dès la conception de la future monnaie unique dans les années 1980-90 pour que ce soient les marchés financiers internationaux qui soient les arbitres des élégances des politiques économiques nationales. Par ailleurs, tous les choix faits pour résoudre la crise de la zone Euro depuis 2010 n’ont fait que renforcer institutionnellement cette tendance de départ. Et il y a en plus fort à parier que toute avancée ultérieure vers le « fédéralisme » (comme les Eurobonds par exemple, cf. p.50-57) ne se fera qu’à la condition expresse que la classe dirigeante allemande soit vraiment certaine que tous les pays continueront de s’aligner sur la one best way ordo-libérale préconisée.

Deuxièmement, selon F. Lordon, les Allemands – je préfèrerais pour ma part utiliser le terme de classes dirigeantes allemandes (au pluriel : économique, politique, académique, syndicale) – voient dans l’ordo-libéralisme et  dans son obsession à l’encontre de l’inflation l’unique voie possible en matière d’organisation de l’économie européenne. Dans le chapitre 3, « De la domination allemande (ce qu’elle est, ce qu’elle n’est pas) », F. Lordon critique l’argument de la germanophobie utilisé à l’encontre de ceux qui, comme lui, pointent cette réalité de l’Allemagne contemporaine : toutes les grandes forces politiques adhérent au « cadre » de l’ordo-libéralisme, et cela ne risque pas de changer de sitôt. C’est une donnée indépassable à moyen terme de l’équation européenne. Une zone Euro qui comprend l’Allemagne comme partenaire principal ne peut donc qu’être ordo-libérale ou ne pas être.

Troisièmement, cet état de fait (un ordre économique européen ordo-libéral institué dans les Traités, et un pays dominant dont les élites croient dur comme fer à cet ordo-libéralisme qui leur convient bien par expérience depuis 1949) ne pourra jamais résoudre la crise économique en cours. Le livre a visiblement été rédigé au cours de l’année 2013 à un moment où aucune reprise économique n’apparaissait, mais avant qu’on commence à parler de déflation. Par ailleurs, F. Lordon souligne dans son chapitre 6, « Excursus. Un peuple européen est-il possible? » (p. 161-184), que tout saut fédéral (sans guillemets) est illusoire vu que personne n’en veut en réalité. Ce chapitre constitue d’ailleurs d’une lecture étrange pour un politiste. En effet, loin de se référer aux travaux de nos collègues sur le sujet, F. Lordon se bricole pour l’occasion une science politique des conditions préalables au fédéralisme à partir de références à son cher … Spinoza. (C’est un peu comme si je mettais à parler de politique industrielle en utilisant les travaux des physiocrates.)

De ces trois points, F. Lordon conclut, fort logiquement, que, pour défendre une vision « de gauche » de l’avenir de la société française, il faut absolument que la France sorte de la zone Euro, qu’il faut arrêter d’avoir peur à gauche d’une solution « nationale » (cf. chapitre 5, « La possibilité du national », p. 133-160). Cette sortie de la zone Euro ne serait pas économiquement la fin du monde, contrairement à ce que prétendent les européistes, mais plutôt la fin d’un certain capitalisme exclusivement financier. Toutefois, et c’est là que l’auteur fait preuve de son originalité, F. Lordon propose que cette sortie se fasse dans le cadre de la création d’une monnaie commune. Cette dernière serait une articulation entre le retour aux monnaies nationales, un système de change semi-fixe entre elles, et une monnaie commune pour assurer les échanges entre les pays membres de la nouvelle zone Euro et le reste du monde. Il expose son projet dans le chapitre 7, « Pour une monnaie commune (sans l’Allemagne – ou bien avec, mais pas à la francfortoise » (p.185-216), et il le précise dans  une Annexe, « Ajustements de changes internes et externes en monnaie commune » (p.219-226). Ce projet voudrait faire en sorte que les taux de change entre monnaies de la nouvelle zone Euro s’ajustent à raison des déficits/excédents commerciaux des uns et des autres, sans laisser le soin de cet ajustement aux marchés des changes pour éviter spéculations et overshooting, en le confiant au bon soin des dirigeants européens eux-mêmes. Il est sans doute loin d’être absurde économiquement, mais je ne saurais dire à quel point je l’ai trouvé absurde politiquement! En effet, F. Lordon flingue lui-même à tout va tout au long de l’ouvrage l’irréalisme (ou le double jeu intéressé) de ceux qui prétendent faire advenir le fédéralisme européen dans les années qui viennent, au sens fort de fédéralisme comme aux États-Unis ou dans l’Union indienne. On peut lui renvoyer la politesse. En effet, dans l’hypothèse où la zone Euro viendrait à éclater, où chaque pays de la zone Euro retournerait à sa monnaie nationale, est-il bien sérieux de considérer l’hypothèse selon laquelle ces mêmes pays ou une partie d’entre eux se mettraient à se concerter gentiment sur les taux de changes entre leurs monnaies? La dissolution de la zone Euro ne pourra se faire que dans l’acrimonie mutuelle, et par des gouvernements qui souligneront que toutes les difficultés rencontrées par les populations viennent de la politique non-coopérative des voisins. De fait, l’Europe a déjà connu des négociations entre pays membres sur les taux de change, au temps déjà lointain certes des « montants compensatoires monétaires ». Pour conserver un marché commun agricole dans les années 1970-80 lors des dévaluations ou des réévaluations de monnaies de ses membres,  la Communauté économique européenne jouait sur un système de taxes pour limiter l’impact de ces mouvements de changes sur ce dernier. Les négociations n’étaient dans mon souvenir pas très faciles. On imagine ce que seraient des négociations dans une Europe post-Zone Euro.

A mon humble avis, après la fin de la zone Euro, cela sera chacun pour soi et Dieu les changes flottants pour tous!  Et cela d’autant plus, que, selon les ambitions « gauchistes » de F. Lordon, certains pays saisiraient le moment pour revenir  sur la financiarisation du capitalisme, pour promouvoir un capitalisme plus centré sur la production nationale de biens et services réels avec un système bancaire (nationalisé) orienté vers l’appui à cette dernière. On aura donc déjà de la chance si, dans cette hypothèse de la fin de la zone Euro, les pays de l’ancienne zone Euro réussissent à maintenir la liberté de leurs échanges commerciaux. (Je suppose que Washington nous fera la leçon à nous Européens pour nous obliger à conserver le libre-échange entre nous, enfants dissipés ayant voulu jouer à créer des Etats-Unis d’Europe sans en avoir les capacités.)

C’est donc peu dire que j’ai été peu convaincu par l’hypothèse de la monnaie commune pour remplacer la monnaie unique. J’y vois surtout une ruse pour faire passer l’amère pilule de la fin de l’aventure européenne qu’incarne l’Euro auprès des socialistes et autres européistes de gauche à convaincre. Il ne faut pas désespérer « Boboland »! Une façon de se différentier aussi des positions du Front national. (La question ne se pose pas en effet pour un lecteur de droite, ce dernier se contentera d’un retour aux monnaies nationales et aux changes flottants.)

Par contre,  je voudrais souligner pour finir cette recension à quel point l’idée reprise par F. Lordon chez K. Polanyi  de la nécessité vitale pour la « société » de se défendre contre sa destruction par le « marché » est devenue aujourd’hui une hypothèse de travail centrale. En effet, telle qu’elle existe la zone Euro interdit de vivre (littéralement, cf. augmentation des taux de mortalité infantile en Grèce par exemple) aux peuples  qui ne se reconnaissent pas dans ses coordonnées ordo-libérales – ou qui n’y arrivent pas tout simplement. F. Lordon a raison de se demander si le contrat social de délégation du pouvoir aux représentants peut survivre à la dévolution de ce même pouvoir aux seuls marchés financiers (« La finance, tiers intrus au contrat social », p.32-35). Pour F. Lordon,  « La construction monétaire européenne est viciée à cœur. Elle est viciée par la neutralisation démocratique, dont elle a fait son principe sous l’ultimatum allemand. Qu’on ne puisse pas demander si la banque centrale doit être indépendante ou pas, si les dettes contractées à la suite des désastres de la finance privée doivent être remboursées ou pas, c’est une monstruosité politique que seul l’européisme élitaire ne pouvait apercevoir – mais qui tourmente tous les corps sociaux européens. Sauf l’Allemagne. Il n’y a qu’à l’Allemagne que ces interdictions n’apparaissent pas comme d’insupportables dénis de démocratie, car, aux choses sanctuarisées, le corps social allemand, pour l’heure, et pour encore un moment, adhère comme à des valeurs supérieures, méta-politiques, c’est à dire au delà de la politique et soustraite à la politique » (l’auteur souligne, p. 213-214).

J’aurais tendance à répondre face à cette hypothèse par une alternative : on peut imaginer que certains pays, peuples, sociétés finissent par connaître des réactions à la Polanyi – c’est peut-être déjà le cas en Hongrie par exemple : V. Orban, réélu hier pour quatre ans, ne prétend-il pas faire justement la politique de la Nation hongroise contre l’Europe et les marchés? -; on peut imaginer que, dans d’autres cas, les sociétés incapables, soit d’assumer l’ordo-libéralisme, soit de le combattre, se dissolvent simplement dans l’insignifiance, l’apathie, la dépression, l’inexistence sociale. Tout le pari de K. Polanyi/F. Lordon est qu’il existe un stade au delà duquel la « société » reprend ses droits sur le « marché ». Les voies concrètes et réalistes de cette réaction ne vont pas de soi, et après tout, les sociétés peuvent aussi mourir! Ou tout au moins une part de la société. Et sur ce point, la perception de F. Lordon du « corps social allemand » est peut-être aveugle et cruelle : l’Allemagne n’est-elle pas justement l’un des pays où les perdants ont perdu jusqu’au droit moral et jusqu’à l’énergie vitale de se plaindre de leur sort?

Ps. Ce matin, jeudi 17 avril 2014, F. Lordon a été invité à s’exprimer dans la « Matinale » de France-Inter. Ses propos m’ont paru plus percutants que dans son ouvrage. J’ai admiré sa façon de s’imposer sur un terrain médiatique qu’il sait particulièrement hostile à ses thèses. C’est en ce sens un modèle d’expression in partibus infedelium.

Par contre, son insistance sur le lien indissoluble entre le concept de souveraineté et celui de démocratie m’a paru à l’écoute excessif. Certes, il ne saurait à ce stade y avoir de démocratie effective sans qu’elle puisse influer sur les choix d’un État souverain, c’est-à-dire un peu maître de son destin interne et externe. Un État fantoche ne saurait être démocratique. Mais on peut très bien imaginer à l’inverse un État souverain sans aucune démocratie à l’intérieur. F. Lordon identifie la souveraineté à la démocratie, qu’il identifie elle-même à la délibération citoyenne. Or il me semble qu’on peut très bien voir la souveraineté comme décision libre de la part d’un « souverain » peu ou pas du tout démocratique. L’exemple typique de ce genre de souveraineté nous est donné dans le monde contemporain par la Russie,  l’Arabie saoudite, la Chine populaire, l’Iran ou la Corée du Nord. F. Lordon reconnait d’ailleurs implicitement lui-même ce fait puisqu’il distingue « souverainisme de droite » (autocratique) et « souverainisme de gauche » (démocratique), mais il voudrait que  la vraie et sainte souveraineté soit uniquement celle de la Nation à la manière de 1789. Elle peut être aussi celle du Sacre de l’Empereur des Français!

« Toutes les données sont nominales ».

Depuis que les résultats du premier tour et du second tour des municipales de cette année 2014 sont connus, je ne peux m’empêcher de penser que tout cela était écrit, depuis au moins l’automne 2012. J’arrive très difficilement à croire que les gouvernants de l’heure aient été surpris de la débâcle électorale de leur parti. Comme on a pu le lire partout, les élections intermédiaires constituent depuis des décennies des sanctions pour le gouvernement en place. Certains socialistes actuels ont d’ailleurs commencé ainsi leur ascension politique (en 1977). Comment aurait-il pu alors en être autrement dans un contexte : a) où le chômage continue d’augmenter; b) où le gouvernement Ayrault n’a été en mesure de réaliser aucune amélioration notable aux yeux de la majorité de nos concitoyens dans leur vie quotidienne; c) où son chef et le Président de la République se trouvent en plus particulièrement impopulaires selon tous les sondages disponibles ? Le scénario était écrit d’avance.

C’est la même chose pour le changement de gouvernement. A-t-on vu ces dernières années que les forces politiques au pouvoir, face à une déroute électorale lors d’une élection intermédiaire, se décident de changer vraiment de chemin? Je n’en ai pas souvenir. On ne se refait pas… En l’occurrence, F. Hollande vient d’annoncer qu’il allait continuer et approfondir ce qui (lui) a si bien réussi jusqu’ici. C’est son devoir. Pour la France. La nomination de Manuel Valls à Matignon, qui n’a guère émis de critiques virulentes contre la politique économique et sociale menée depuis 2012, constitue un signal fort de continuité – sauf si ce dernier se transforme d’un coup en cet accoucheur inattendu du « hollandisme révolutionnaire » que prédisait bien imprudemment un Emmanuel Todd au printemps 2012. Cela serait assez drôle comme surprise pour le coup : le candidat le plus à droite des primaires du PS en 2011 qui se découvre une âme de communard prêt à toutes les audaces. Cela n’en prend pas le chemin : prudemment, les deux ministres écologistes ont déjà décidé ce soir de quitter le navire, il faut avouer qu’ils n’ont guère pesé depuis 2012 et qu’ils sont peut-être las de jouer les utilités,  il faut dire aussi qu’il y a des élections européennes à deux pas, et qu’il semble qu’à en juger par les résultats des municipales, un vote critique de centre-gauche ait envie de s’exprimer dans les urnes plutôt que dans l’abstention, ce serait bien  bête de ne pas essayer de le capter. (Avec EELV dans l’opposition, certes récente, les Européennes s’annoncent encore plus désastreuses que prévues pour le PS. On pourra en effet voter à gauche, pour l’Europe mais contre le gouvernement.)

La suite semble donc entendue. Manuel Valls va continuer la même politique économique et sociale, mais avec plus d’allant et de fermeté. Il va essayer de trouver 50 milliards d’économies (ou plus?) sur les dépenses du secteur public en trois ans pour financer une dévaluation interne au profit des entreprises, tout en essayant de faire du « social-cosmétisme ». Le choix de son ministre de l’économie et des finances risque déjà d’être fort intéressant, aura-t-on finalement droit à Pascal Lamy? ou à l’invitation de quelque grand patron à la table du gouvernement?

La vraie (petite) inconnue est alors de savoir si il n’y aura pas quelques députés socialistes pour refuser d’aller à Canossa, pour refuser de continuer d’endosser la version austéritaire du socialisme de gouvernement. C’est peu probable, les enjeux de carrière sont trop importants pour eux, et puis ce serait aussi donner raison à leur ancien (mauvais) camarade désormais à la tête du Parti de gauche, mais qui sait? Certains préféreront peut-être une fin dans l’horreur, qu’une horreur sans fin. Mais je me demande toutefois  si, de ce pas-là, le PS n’est pas destiné à finir comme le PASOK grec, balayé par ses propres contradictions.

Ps. en date du jeudi 3 avril 2014 : il n’y a pas à dire l’usage par les médias du terme de « remaniement » pour le passage alors à venir du gouvernement Ayrault au gouvernement Valls était fort bien vu. Normalement, le mot est utilisé pour le cas où l’on change seulement quelques ministres, alors que le chef du gouvernement reste en place. Dans le cas présent, c’est presque le contraire, on change le chef du gouvernement en gardant presque tous les ministres importants à la même place ou à une autre place plus idoine en principe, d’où l’usage impropre, mais finalement bien vu, du terme de « remaniement ». C’est effectivement de cela qu’il s’agit.  Le resserrement du gouvernement sur sa base socialiste (et radicale), très minimum winning coalition,   me fait penser qu’on devrait moins parler de « gouvernement de combat » que de « gouvernement d’assiégés ».

Par ailleurs, sur le fond, il se confirme que rien ne va changer à la ligne générale, on reste encore dans l’ambiguïté sur les 50 milliards d’euros d’économies à faire (cf. Michel Sapin, nouveau Ministre des Finances, ce matin sur France-Inter). Il va bien falloir pourtant annoncer les mauvaises nouvelles un de ces jours.

Enfin, un petit détail pour s’amuser (ou s’affliger au choix), le Ministère confié à l’ancienne (et fort méritante vu les circonstances) porte-parole du gouvernement Ayrault, réjouira par son intitulé protéiforme tous ceux qui y verront rassemblés toutes les minorités politiques du pays (majoritaires en nombre en réalité) dont un seul Ministère de plein exercice suffira ainsi à s’occuper : les « femmes », les « habitants des banlieues », les « jeunes » et même les « sportifs ». Bref, excusez du peu, toutes ces minorités qui n’ont pas de cerveau! du moins pas de cerveau politique! Ah, ces socialistes qui trahissent ainsi leur bon vieux géronto-machisme gaulois, tout en pérorant sur les droits des minorités! Les « pétroleuses » ne leur font pas peur.

Hollande l’européen à la vie, à la mort.

Bien, bien, notre Président F. Hollande a donc fait comme prévu sa conférence de presse de rentrée. Le moins que l’on puisse dire, c’est que le contenu de ses propos n’aura surpris que ceux qui n’ont pas suivi sa politique économique et sociale depuis le début de son quinquennat, ou ceux qui n’ont pas voulu comprendre de quoi il s’agissait, soit par intérêt, soit par idéologie. Je n’y vois donc personnellement nul tournant, et je dois dire que cela n’est pas sans faire mes affaires. J’ai en effet rendu en juin 2013 un article pour un livre collectif en anglais à paraître à la mi-2014 qui illustrait déjà assez exactement ce qui se passe en matière de politique économique et sociale. Simplement, si j’avais eu au moment de rédiger mon article les propos que F. Hollande a tenu pendant cette conférence de presse, j’aurais pu donner une formulation plus rhétorique à mon propos en ayant de belles citations bien compréhensibles à utiliser. J’aurais bien mis en exergue ce poncif parmi les poncifs de la pensée libérale (historique) : « L’offre crée sa propre demande » , j’aurais pu aussi utiliser le magnifique laïus hollandien sur la production (exportée?), mère de toutes les réussites sociales et politiques. (Et, pour le Rafale, on fait quoi au fait? )

Plus sérieusement, j’aurais pu noter l’utilisation du terme de « réformes de structure » dans lesquelles il faut désormais s’élancer avec détermination, un équivalent linguistique des très saintes « réformes structurelles » demandées à la France par la Commission européenne, la Banques centrale européenne, les partenaires européens de la France, et quelques dizaines de milliers d’économistes libéraux en leur nom propre ou au nom de leurs institutions. Le p(r)êcheur Hollande va donc entamer continuer la rédemption complète de notre pays, en commençant par libérer les entreprises de cette charge indue que sont les cotisations patronales pour la branche famille de la Sécurité sociale. A quoi sert en effet au capital de financer la reproduction de la force de travail, puisqu’à terme il n’en aura (presque) plus besoin, ou qu’il pourra s’en procurer à bon compte une grande quantité si besoin est sur le marché mondial? Il n’est donc plus besoin de prendre en compte le coût d’amortissement de la main d’œuvre.

Des fâcheux, comme Autheil, se sont empressés de faire remarquer que si F. Hollande précisait bien que les entreprises allaient bénéficier ainsi d’un allégement de leurs « charges », et qu’il promettait que les ménages ne paieraient pas (directement) l’addition de cet allègement, il restait pour le moins flou sur les postes de la dépense publique qu’il s’apprêtait à réduire de plusieurs dizaines de milliards d’euros. Les journalistes présents à la conférence de presse n’ont guère aidé le Président à préciser sa pensée. F. Hollande a certes indiqué une méthode: la création d’un nouveau haut comité Théodule (« comité stratégique de la dépense publique »), et des domaines visés : les collectivités locales dont les régions (cela tombe vraiment bien, elles passeront pour la plupart à droite en 2015, ce qui évitera aux camarades socialistes de tailler dans leurs dépenses…) et la Sécurité sociale (ceux qui auront fait le lien comme moi avec la libéralisation de l’euthanasie font du mauvais esprit), mais il n’a guère été plus loin. Le Président, très Vème République à l’ancienne, a toutefois précisé que les mesures prises entraineraient un vote de confiance du Parlement. J’ai bien apprécié ce détail inutile a priori vu les rapports de force parlementaires issus des élections de juin 2012: les députés de la majorité (socialistes ou écologistes) qui trouveraient l’addition un peu salée pour le « peuple de gauche » ont été ainsi dûment prévenu qu’ils peuvent toujours se plaindre, mais que tout cela se fera avec ou sans leur accord. Ils sont  prévenus: c’est cela ou la porte. Il faut bien dire que l’idée de « contreparties » aux allégements de cotisations de la part des entreprises fait bien rire tout de même, et ne peut satisfaire que ceux qui veulent croire à gauche par un acte de foi bien compréhensible que F. Hollande n’est pas sur ce point à 100% sur la ligne du MEDEF, ce qui pourrait leur faire un peu mal tout de même. Voilà bien en effet une coûteuse machinerie bureaucratique dont on pourrait largement se passer : soit la mesure d’allégement des charges se trouve avoir l’effet annoncé par la théorie micro-économique du marché du travail reprise par le MEDEF qui s’appuie sur elle pour étayer sa demande pressante, et là il n’y a rien à faire de plus qu’attendre le dit effet: l’économie de marché créera des emplois là où il sera rentable pour les entreprises d’en créer; soit cet effet attendu ne se produit pas, la théorie s’avère fausse, le MEDEF s’avère mal conseillé en économie (ou cynique?), et ce n’est pas en discutant gentiment avec les représentants patronaux des branches professionnelles que cet effet apparaîtra. Tertium non datur.

En tout cas, cette conférence de presse confirme que F. Hollande apparaît à 100% dans la ligne du respect des engagements formels et informels de la France en matière économique et sociale. La satisfaction affichée à Bruxelles et à Berlin confirme qu’il n’existe pas le moindre doute qu’il s’est engagé auprès de ses partenaires « to deliver » (à mettre en œuvre) les réformes promises.

Pour que les choses soient encore plus claires auprès des Français et des partenaires européens, je suggèrerais volontiers à F. Hollande de nommer à la tête du comité Théodule un ancien Premier ministre social-démocrate ayant fait le job dans son pays. Pourquoi pas ce cher G. Schröder (si V. Poutine veut bien nous le prêter), T. Blair (s’il ne prend pas trop cher), ou un Göran Persson (s’il veut bien accepter de sortir de sa retraite)? On pourrait penser aussi à ce cher Mario Monti qui se trouve actuellement un peu désœuvré et qui parle bien français en plus. Nommer Olli Rehn, actuel Commissaire européen, serait aussi une idée forte, qui clarifierait les enjeux, mais cela en ferait un cumulard à la Française. Quoi qu’il en soit, la présence d’une sommité internationale en matière de réduction de la dépense publique à la tête du comité marquerait les esprits, et éviterait de souligner la redondance du dit comité avec d’autres institutions hexagonales existantes (la Cour des comptes par exemple qui publie des rapports sur le sujet depuis un bon moment…, ou encore la procédure « Modernisation de l’action publique »[MAP], ex-RGPP, gérée en principe par une Ministre). Il faudrait en tout cas éviter de nommer à la tête de ce comité Jacques Attali. Cela ne fera pas sérieux. Il faut un vrai boucher, un vrai méchant à la tête de cette instance. Un cost-killer venu du secteur privé? Faut que ça saigne, comme dirait le regretté Boris (Vian).

Pour finir, je note tout de même que ce cher François a eu l’intelligence de souligner nos divergences avec l’Allemagne, en insistant sur une initiative commune dans trois domaines : la fiscalité, l’énergie, et la défense. Manière fort élégante de rappeler à nos partenaires d’Outre-Rhin à quel point ils ont agi sans consulter leurs partenaires (abandon programmé du nucléaire) ou qu’ils ne sont d’aucun secours face à la situation troublée au sud du Sahara qu’affronte presque seule l’armée française. C’est vraiment habile et retors. Bravo, pan dans les dents d’Angela!

Jusqu’ici tout va bien… pour le PS.

L’élection législative partielle dans l’ancienne circonscription de Jérôme Cahuzac  s’est donc très bien déroulée au total pour le candidat du PS.  Il arrive tout de même troisième! Il a conquis pas les suffrages de pas moins de 10,35% des inscrits de la circonscription de Villeneuve-sur-Lot, soit 23,76% des suffrages exprimés. Pas si mal. Le candidat de l’UMP fait 12,54% des inscrits et 28,80% des exprimés, et le candidat FN fait 11,37% des inscrits et 26,11% des exprimés. Bien sûr, le PS subit une hémorragie en voix par rapport à 2012, et  le candidat du PS est sèchement éliminé du deuxième tour, comme il se doit avec un tel niveau d’abstention établi à 54,28% (sans compter un niveau de blancs et nuls de près de 5% parmi les votants).

Pourtant, tout va très bien, dans cette circonscription le PS reste malgré tout le grand parti indépassable de la gauche. Ni le « Front de gauche » (5,10% des exprimés) ni bien sûr les « Verts » (2,79% des exprimés) ne sont sur le point de le remplacer là-bas dans le cœur de l’électorat de gauche. Surtout, le PS ne tombe pas comme une pierre. Il n’est pas (encore?) à 5% ou moins des exprimés.

Ma réaction vous étonne? Simplement, je me permets de comparer implicitement la situation du PS avec celle du PSI (Parti socialiste italien) dans les années 1990. J’ai vu la mort électorale de ce parti, où il est passé en quelques mois au début des années 1990 de 15/13% des voix à 2/1%, pour ne plus jamais dépasser ensuite cet étiage lors de ses diverses tentatives de réincarnation. (Et il y en a eu, un vrai roman.) Je pense aussi à la mort électorale des socialistes polonais et hongrois, tout aussi brutale.

Pourquoi une comparaison avec le PSI?

Parce qu’en l’occurrence, s’il y a dû y avoir une législative partielle, c’est suite à l’affaire Cahuzac, magnifique exemple de corruption et d’arrivisme des élites socialistes de ces dernières années.  Pour voter le candidat du PS à Villeuneve-sur-Lot, il fallait bien différentier l’homme Cahuzac et le PS – pour ne pas voter aussi d’ailleurs, puisqu’il y a eu, semble-t-il, une candidate fantaisiste pro-Cahuzac. En pratique, cela veut dire que la marque PS est encore dissociée par une partie des électeurs de cette circonscription de la corruption avouée d’un de ses membres éminents. En Italie, à un certain moment (entre le printemps et l’automne 1992), le mot même de « socialiste » est devenu pour l’immense majorité de l’électorat un synonyme de « corrompu », et le beau mot de « socialisme » ne s’en est jamais remis (encore en 2013). Il est d’ailleurs intéressant de ce point de vue que le PS ait choisi de présenter son candidat et n’ait pas essayé de se cacher derrière une candidature unitaire d’un Monsieur Propre venu d’un autre parti de gauche.

Parce que la situation économique de la France (comme de l’Italie au début des années 1990) est pour le moins mauvaise (euphémisme) : chômage record, croissance nulle, et pouvoir d’achat stagnant ou en régression. Un candidat pro-gouvernemental n’a donc pas grand chose à faire valoir auprès de l’électeur comme bilan après un an de gouvernement de la gauche.

Donc, pour le moins, les vents étaient contraires au candidat du PS, et pourtant il fait tout de même un petit quart des suffrages exprimés, et le reste de la gauche n’est visiblement pas en état de modifier le rapport de force interne dans ce camp.

Donc j’en conclus que tout va bien pour le PS : il va continuer à perdre toutes les élections à venir, mais il restera la force à laquelle la majorité de l’électorat de gauche (en tout la partie qui va voter) s’identifie. En conséquence de quoi, une fois renvoyé dans l’opposition, ce qui ne manquera pas de se produire au train où vont les choses,  il pourra repartir à la conquête du pouvoir.

3% et des poussières

Nous y voilà donc… il va donc être difficile de tenir l’objectif soit-disant sacré de 3% en terme de déficit public. On va, paraît-il, le manquer de peu… Jean-Marc Ayrault vient de vendre la mèche.  Mais, attention bonnes gens, croix de bois croix de fer si je me mens je vais en enfer, nous serons à 0% de déficit en 2017…

Ce qui m’étonne, ce n’est pas bien sûr que nous en soyons là. Il y avait assez d’économistes pour prévenir du désastre entraîné par l’austérité générale en Europe. Ce qui me surprend tout de même un peu, c’est que nous ne soyons en fait que le 14 février. L’année 2013 n’est donc commencée que depuis un mois et demi, et, déjà, on laisse entendre que c’est cuit pour le déficit public. Bon, bien sûr, ce n’est pas complétement cuit, mais le miracle tant attendu ne risque pas vraiment de se produire. Normalement, devrait suivre quelque déclaration de la même eau sur le chômage… Ah, oui, pardon, cela devrait aller mieux au début de 2014…. enfin au milieu de 2014… enfin en 2015, quoi, ou peut-être, en 2016. Du coup, j’attends avec amusement les négociations de la France avec la Commission européenne pour faire passer la pilule, et la réaction à cette pantalonnade des partenaires « euro-rigides » de l’autre côté du Rhin.

Ce qui m’apparait aussi bien amusant dans l’affaire, c’est que, par ailleurs, le gouvernement Ayrault abrite en son sein de dangereux individus qui se proposent de renforcer les droits sociaux des Français. J’entendais hier soir sur France-Inter la Ministre en charge des personnes âgées promettre que le risque de la dépendance allait enfin ressortir pleinement de la solidarité nationale – le tout accompagné d’un concert de pleureuses sur le sort déplorable de nos personnes âgées dans les maisons de retraite. L’objectif de la Ministre est sans doute moralement louable (encore que… ne s’agit-il pas là des mêmes vieux qui n’ont guère préparé collectivement l’avenir du pays depuis 1973?), et politiquement habile vu l’électorat concerné (y compris moi-même en fait!), mais quel bel irréalisme du point de vue des finances publiques! Si la France veut vraiment respecter le TSCG qu’elle a signé, y compris la clause de réduction de la dette déjà présente à marche forcée, il faudrait tout de même clairement prévenir les Français que « la bonne vie, c’est fini » – ou tout au moins, qu’il va leur falloir à apprendre à se passer désormais de pas mal de choses.  S’ils veulent se protéger contre le risque de dépendance – ce qui peut se comprendre -, il leur faudra oublier « la douce France » d’antan. Pourquoi ne pas réduire par exemple dès l’année prochaine drastiquement le nombre de communes en profitant des élections municipales, en ne gardant que les actuelles « intercommunalités »? Pourquoi ne pas en finir avec les aides à la presse (5 milliards d’euros tout de même de 2009 à 2011, selon le récent rapport de la Cour des comptes, pour un résultat pitoyable)? Pourquoi ne pas supprimer l’illisible doublon « Prime pour l’emploi »/ »RSA activité »?  etc.  Pour l’instant, le gouvernement préfère faire semblant qu’il s’en sortira sans user de la chirurgie lourde… comme d’ailleurs l’avait fait la Présidence Sarkozy. Dans les deux cas, le défaut a été de s’en tenir  lors de leurs campagnes électorales respectives à une idée de progrès, de modernité, d’un avenir qui va tout de même vers le mieux. « Ensemble, tout est possible », « Le changement, c’est maintenant ». Eh bien non les gars, le bel avenir, c’est fini – du moins, avec ce genre de choix politiques. Cela serait mieux d’aborder de manière réaliste et pragmatique cette donnée nouvelle. Mais là je rêve. Honte sur moi!