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Matteo R. peut-il sauver François H. ?

Comme je suis parallèlement la politique française et la politique italienne, je ne peux que constater le contraste pour le moins saisissant entre le sort des deux partis de gouvernement de part et d’autre des Alpes.  Le PS de F. Hollande connait à ces élections européennes un plus bas historique: 14% des suffrages exprimés, bravo l’artiste! Ce n’est d’ailleurs là que justice immanente des sentiments populaires. A trop renier toutes ses promesses et à ne tenir que celles qui n’intéressent qu’une minorité (le « mariage pour tous »), il ne fallait pas s’attendre à autre chose. Inversement, le PD de Matteo Renzi enregistre un score extraordinaire : un peu plus de 40% des suffrages à lui seul (avec en plus une participation électorale de près de 59%) laissant très loin derrière le second parti (le M5S de Beppe Grillo avec 21%).

La situation économique des deux pays latins n’est pourtant guère différente : chômage au plus haut, croissance nulle ou anémique, budgets publics en peau de chagrin, consommation des ménages qui flanche, régions entières en déshérence, mais pourtant le PD de Matteo Renzi réussit à « casser la baraque », et se retrouve l’un des rares partis de gouvernement de l’Europe des 28 à dépasser à lui seul le seuil de 35% des suffrages exprimés. Une des premières raisons du succès du PD se trouve à mon avis dans le prédiction faite par son principal adversaire, Beppe Grillo, qu’en cas de victoire du M5S (entendue comme ce parti devant le PD), il faudrait changer de gouvernement. Je parierais que cette crainte d’une nouvelle crise gouvernementale, sans issue claire, a effrayé les électeurs italiens, et cela d’autant plus que B. Grillo a organisé toute une série de meetings semblant annoncer la révolution par les urnes. Or les ménages italiens, étant les premiers possesseurs de la dette publique italienne, ne peuvent qu’avoir quelque crainte face aux projets révolutionnaires de B. Grillo sur le traitement de cette dernière. Bref, le succès du PD -seul grand parti de gouvernement encore crédible actuellement en Italie -, c’est d’abord le refus des aventurismes qu’incarne le M5S. Par ailleurs, Matteo Renzi, depuis qu’il s’est imposé sans grande élégance au poste de Président du Conseil en débarquant Enrico Letta, son collègue de parti, n’a eu de cesse de promettre des réformes en Italie et de critiquer assez durement les choix « austéritaires » de l’Union européenne. M. Renzi n’est au pouvoir que depuis quelques mois, et les électeurs ont pu lui faire aussi crédit de sa volonté réelle de réorienter la politique européenne – mais là encore sans aventurismes excessifs.

Dans le cas français, c’est bien sûr tout le contraire. F. Hollande a été élu en mai 2012 sur la promesse de réorienter la politique européenne. Il n’a en réalité rien fait, rien en tout cas qui soit perceptible par l’électeur français de base. Le slogan du PS, tiré d’une phrase du candidat PSE à la présidence de la Commission, l’allemand Martin Schulz, « L’austérité en Europe est une erreur », qui se trouvait sur ses affiches électorales, se trouve pleinement démenti par la pratique des gouvernements Ayrault et Valls d’une austérité, déniée certes, mais bien réelle. La campagne du PS était schizophrène ou hypocrite au choix.

Maintenant les perspectives pour le PS de F. Hollande et la gauche française en général sont sombres. Le scénario central comprend désormais : défaite aux sénatoriales à l’automne prochain; déroute générale aux régionales de 2015 et aux cantonales si elles sont organisées; non qualification d’un candidat de gauche au second tour de l’élection présidentielle en 2017; et enfin victoire très probable du candidat de la droite modéré à la présidentielle avec le secours effrayé des électeurs « républicains » face au « péril brun ». Bis repetita placent. On reparlera donc d’alternance à gauche en 2022 ou en 2027. Je comprend la mine contrite de J. L. Mélenchon hier soir.

Peut-on encore éviter ce sort tragique (ou juste)? Sur les seules bases françaises, et en restant dans le calendrier institutionnel actuel, non. En effet, la politique du « socialisme de l’offre » n’aura au mieux que des effets limités, à la fois géographiquement et socialement, pour améliorer le sort des Français. Ce sera toujours la France des grandes métropoles modernes qui en profitera, et la France du XXème siècle continuera sa lente agonie. Ce seront toujours les personnes qualifiées qui auront un emploi et celles qui le sont peu qui « galéreront » ou attendront petitement de toucher leur petite retraite dans la gêne d’un chômage sans fin.  Ce n’est pas en baissant les impôts sur le revenu que les électeurs vont se (re)découvrir soudain une âme d’électeur de gauche. Surtout,  j’ai ainsi entendu à la veille de l’élection européenne un ministre socialiste promettre qu’on redescendrait à 3.000.000 de chômeurs début 2017, autant dire que le chômage de masse restera sans doute donc la préoccupation numéro 1 des Français à ce moment-là et que le parti au pouvoir n’aura même pas besoin d’espérer être qualifié au second tour de l’élection présidentielle.  Feu la gauche…

Maintenant, il ne reste qu’à espérer que Matteo Renzi, fort de son résultat, fort aussi de la la situation italienne où tous les partis qui ont des électeurs, y compris le sien, critiquent l’austérité imposée par Bruxelles, soit à même de faire modifier vraiment les grands choix de politique économique européenne. Déjà, c’est l’italien Mario Draghi, à la tête de la BCE, qui a sauvé l’Euro à l’été 2012 et qui semble bien décidé depuis quelques mois à éviter une déflation européenne à la japonaise. C’est peut-être Matteo Renzi qui va réussir à persuader ses pairs européens qu’il faut absolument se débarrasser de la charge de l’endettement public par un retour à une croissance un peu solide dans tous les pays de l’Union, y compris dans l’Europe du sud, et non par l’austérité à tout crin. Dans un tel scénario, où l’Union européenne choisirait un relance concertée de son économie pour solder ses dettes accumulées, on peut espérer une diminution sensible du chômage et une transformation de l’ambiance générale en Europe. Cela finirait par profiter au parti au pouvoir en France.

La première étape de ce scénario va bien sûr être le choix du Président de la Commission et la composition de cette dernière. La logique de démocratisation du choix du Président de la Commission qu’avaient publiquement adoptée les « partis européens » (PPE, PSE, ALDE, PVE, PGE) avant le vote devrait assurer la nomination du luxembourgeois  J.- C. Juncker par le Conseil des chefs d’État et de gouvernement. Cet homme d’expérience ne va pas donner une image très réjouissante de l’Europe. Est-ce que les partisans d’une Europe à l’image plus dynamique réussiront à imposer une autre personnalité plus dynamique? A. Merkel a déjà dit qu’il y aurait des « discussions ». Là encore, F. Hollande risque d’être sauvé ou enfoncé encore plus par des éléments qui ne dépendent plus de lui. Plus généralement, le PS de F. Hollande ne me semble plus maître de son destin, et cela d’autant plus que je vois mal comment de ce parti fatigué avant même d’avoir gouverné trois ans puisse sortir des idées novatrices pour relancer l’économie française sans aide d’un contexte européen plus favorable.

Enfin, il va falloir se supporter tout cela.

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Lire, puis voter (ou pas) aux Européennes.

Comme à chaque fois, les élections européennes sont l’occasion en France d’une vaste révision d’instruction civique sur l’Union européenne. On semble vraiment la découvrir à cette occasion. A la veille de l’élection, de bons auteurs proposent du coup leur interprétation du cours actuel de l’Union européenne, mais, en général, ils ne concluent pas en indiquant qu’elle serait le vote à exprimer à ces Européennes en fonction de ce qui a été exprimé par eux dans l’ouvrage. Je me suis amusé en reprenant mes lectures (qui ont parfois été l’occasion d’un post sur le présent blog) à aller un pas plus loin qu’eux. Cela ne correspond pas toujours à ce que l’auteur ferait lui-même dans la mesure où, comme tout le monde, ils ne sont pas parfois capables (ou désireux) de tirer les conclusions de leur propre vision (ou science?) de la réalité.

#Laurent Wauquiez, Europe : il faut tout changer (Paris, Odile Jacob, 2014). A ma connaissance, L. Wauquiez, membre de l’UMP, demande toujours à ce jour de voter le dimanche 25 mai 2014 pour son propre parti. Cependant, il faut bien dire que, si le lecteur le suit dans son propos, il devrait plutôt voter pour Debout La République (DLR) pour le côté « souverainiste-ronchon-de-droite-mais-pas-facho-tout-de-même », ou bien pour le côté « UDI-Modem-revenons-aux-bases-fédéralistes-du-projet-de-départ-et-repartons-sur-des-bases-saines », ce qui veut dire en faisant la moyenne des deux positions… voter UMP?  Il est cependant possible que certains lecteurs (de droite) en concluent que le FN a eu raison avant tout le monde, et que le petit Wauquiez commence seulement à comprendre.

#Frédéric Lordon, La malfaçon. Monnaie européenne et souveraineté démocratique (Paris, LLL Les liens qui libèrent, 2014) : de cette exécution publique des potentialités progressistes de l’Union européenne actuelle, et de l’Euro en particulier, il ressort surtout qu’il ne faut surtout pas voter, si on s’identifie à la gauche, pour la « droite complexée », c’est-à-dire le PS, et qu’il faut éventuellement voter bien plus à gauche aux européennes. Surtout, il faut faire vivre et respecter la réalité de la démocratie nationale qui constitue le seul espoir possible et réaliste d’émancipation pour les temps qui nous restent à vivre. Donc vote possible pour le Front de gauche, Nouvelle Donne, LO, NPA (pour leurs aspects nationaux), ou abstention .

#Franck Dedieu, Benjamin Masse-Stamberger, Beatrice Mathieu, Laura Raim, Casser l’€uro pour sauver l’Europe (Paris, LLL Les liens qui libèrent, 2014). Cette équipe de journalistes de la grande presse bourgeoise (comme disait jadis) soulignent que l’Euro n’est pas une réussite économique (euphémisme!?!) et qu’il faudrait en sortir si possible en douceur en créant une « monnaie commune » (sur un modèle inspiré très visiblement par F. Lordon ou J. Sapir). Pas très crédible à mon sens : ce sera l’Euro perinde ac cadaver, ou bien le retour aux monnaies nationales, tertium non datur. Normalement, cette lecture doit cependant échauffer le sang du lecteur (qui suit l’analyse) et, selon son inclination politique, devrait l’inciter à voter, ou FN, DLR, ou bien FG, NPA, LO, ou encore éventuellement UPR.

#Coralie Delaume, Europe. Les Etats désunis (Paris, Michalon, 2014). Présentation fort pédagogique des tenants et aboutissants de l’impasse européenne actuelle, en particulier de la désunion, économique, sociale, politique, que provoque en pratique la monnaie unique à l’insu du plein gré de ses instigateurs. Cet ouvrage ne donnera pas vraiment de piste à son lecteur pour voter, puisqu’il se situe plutôt dans une vision de moyen terme des problèmes européens actuels. Quoiqu’il en soit, il incite plutôt à sanctionner ceux qui ont gouverné à l’échelle européenne et nationale ce désastre, soit pour la France, ce qu’on peut appeler la « Triplice » UMP-PPE, PS-PSE, UDI-Modem-ALDE-PDE. Dans la mesure où elle considère tout réel saut fédéral comme une chimère  (cf. Conclusion, p. 214), cela interdit à son lecteur de voter sereinement même pour le Front de gauche, et ne lui laisse guère que le choix de l’abstention (prônée d’ailleurs par le MRC de J. P. Chévènement),  le vote « indépendantiste » pour l’UPR, ou, si on fait partie de la droite décomplexée, FN, DLR.

#François Rufin, Faut-il faire sauter Bruxelles? Un touriste enquête (Amiens, Fakir Editions, 2014). Cette petite brochure présente, en partant d’un point de vue de gauche de la gauche (plus rouge que rouge tu meurs camarade!), les institutions européennes/bruxelloises comme entièrement aux mains des lobbys affairistes (et sans pudeur en plus). Cela n’incite pas à mon avis à aller voter, même pour le Front de gauche (selon lui, des mous européistes comme les ultra-vendus au grand capital transnational de sociaux-traitres du PS et les lavettes de la Confédération européenne des syndicats). Il invite à tenir la position, guère représentée dans l’espace politique français, de l’indépendantisme de gauche. A la limite, si vous tenez à aller voter, il vous faudra voter LO, NPA, ou profiter du vote blanc, ou encore  « indépendantiste »,  UPR par exemple. Mais, à mon avis, c’est bien plutôt vers l’abstention que se dirigerait le lecteur cohérent.

#Antoine Vauchez, Démocratiser l’Europe (Paris, Seuil, la République des idées, 2014) : en soulignant que « la vérité est ailleurs » (c’est à dire dans la domination des « indépendantes » – c’est-à-dire de la Commission, de la BCE, et de la Cour de Luxembourg – sur tout le reste du système politique européen), cet auteur souligne l’illusion démocratique que constitue en conséquence le Parlement européen et inciterait plutôt à l’abstention dimanche prochain. Le compte-rendu de cet ouvrage dans le Monde allait d’ailleurs à la même abominable conclusion : voter serait alors inutile, mon Dieu, quelle apostasie!  Cependant, l’importance de la technicité des élus européens pour prendre les « indépendantes » à leur propre jeu de l’intérêt général européen qu’elles sont censées défendre inciterait à voter quand même, non pas pour un parti, non pas pour changer un rapport de force au sein du Parlement, mais pour un éligible qui comprenne et travaille vraiment les affaires européennes. En somme, si vous tenez à aller voter le 25 mai, votez pour un parti qui présente des éligibles qui ont travaillé leurs dossiers ou qui ont une bonne chance de travailler leurs dossiers d’après les informations publiquement disponibles sur cette personne! (Attention, dans ce cas-là, vu les éligibles de la plupart des partis français qui vous pousseront donc vers l’abstention, vous ne pouvez pas choisir de voter en Allemagne, en Grande-Bretagne ou Suède… désolé).

#Bernard Cassen, Hélène Michel, Louis Weber, Le Parlement européen, pour faire quoi? (Bellecombes en Bauges, Editions du Croquant, 2014). Les trois auteurs de ce petit ouvrage, à la fois incisif et rempli de connaissances, sur le Parlement européen soulignent qu’il ne faut pas le rêver pour l’instant comme constituant le lieu d’une vie démocratique parlementaire semblable à celle d’un pays membre – il y a pour l’heure un fort aspect consensuel dans ce Parlement entre les trois partis européens de la « Triplice » PPE-PSE-ALDE -, mais qu’il faut cependant savoir l’utiliser de manière stratégique pour soutenir les luttes (sociales, éthiques, etc.). Il ne faut pas même envisager un ralliement du PSE à une alternance à gauche au sein de ce Parlement, entièrement construit sur l’idée de consensus centriste et dépolitisant entre libéraux des deux rives. Pour les auteurs, le poids et l’activisme des eurodéputés de la gauche de la gauche (Parti de la gauche européenne [PGE]) ou de certains élus de la gauche modérée (y compris donc certains élus écologistes et socialistes) peut déterminer des avancées (ou plutôt des non-reculades sociales) dans l’Union européenne, pour autant qu’il y ait une action combinée entre ces élus qui agissent de l’intérieur et un mouvement social qui les appuie de l’extérieur. En conclusion, il faut aller voter Front de gauche, ou éventuellement EELV, à l’exclusion d’autres forces de gauche de la gauche, parce que ce sont soit des social-traîtres (le PS of course qui a droit à une exécution en règle), soit parce qu’ils (LO, NPA, Nouvelle Donne, Féministes pour l’Europe) ne peuvent avoir raisonnablement des élus vu le mode de scrutin spécial anti-petits partis émergents adopté en 2003 par la droite et pas remis en gauche par le PS depuis 2012 . Ainsi, pour les auteurs, il ne faut pas surtout se laisser prendre aux balivernes du PS sur le tournant que représenterait un socialiste à la tête de la Commission. Les luttes sociales priment en Europe comme ailleurs, mais avoir des élus européens en appui feu peut aider à l’assaut de l’infanterie. Hourra camarades! Vinceremos!

#Aurélien Bernier, La gauche radicale et ses tabous. Pourquoi le Front de gauche échoue face au Front national (Paris, Seuil, 2014). Ce livre n’est pas exclusivement consacré à l’Union européenne, mais il insiste sur le fait que le Front de Gauche a laissé pour l’heure le monopole de la défense de la Nation au Front national. Il s’agit plus d’une analyse de ce qui risque de se produire le 25 mai, à savoir un FN qui représenterait en pourcentage des suffrages le double voire le triple du score du FG. Cela correspond à l’hésitation du FG sur l’Euro : faut-il vouloir en sortir ou pas? ou se contenter d’appeler à une zone Euro revue par la pensée de gauche? Pour la présente élection, je suppose que cela incite tout de même plutôt à aller voter malgré tout Front de gauche.

Globalement, tous ces ouvrages soulignent à quel point la situation actuelle est pleinement insatisfaisante dans l’Union européenne, mais aucun d’entre eux ne remet en cause par contre l’Idée même d’intégration européenne. Ceux qui veulent sortir de l’Euro inventent même la possibilité d’une illusoire « monnaie commune » pour ne pas s’effrayer eux-mêmes devant le désastre moral que cette sortie représenterait pour l’Idée européenne. Personnellement, je ne crois pas du tout au désastre économique que provoquerait une fin sans gloire de l’Euro, mais, par contre, je suis persuadé du désastre moral que cela représenterait pour l’Idée européenne! L’Euro et l’Union européenne vivront ou périront ensemble désormais: les choses sont allées bien au delà du point de non-retour. En revanche, aucun de ces ouvrages ne constitue un plaidoyer pour la ligne suivie par les partis actuellement au pouvoir en Europe, soit ce que j’appelle la « Triplice » PPE-UMP, PSE-PS, ALDE-UDI-Modem, qu’un militant du FN appellerait, plus simplement et moins exactement, l’UMPS, ou « le système ». Le seul grand texte que j’ai vu passer pendant cette campagne qui soit un plaidoyer intelligent pour l’Europe communautaire actuelle n’est autre que la longue tribune de Jean-Louis Bourlanges dans le Monde du mardi 20 mai 2014 (p. 20), « L’imposture euro-présidentielle ». Il y souligne la réalité du fonctionnement nécessairement consensuel de l’UE (comme en fait  le livre Le Parlement européen, pour faire quoi?),  et refuse qu’on vende de l’illusion aux électeurs français avec le choix prétendûment offert aux électeurs entre un président de droite  ou un président de gauche de la Commission. C’est kif-kif.

En résumé, avec tout cela, c’est surtout le PS qui est habillé pour l’hiver.

Une élection européenne? Où ça une élection européenne?

A mesure que nous nous rapprochons du jour de l’élection européenne, fixé en France le dimanche 25 mai 2014, on voit se déployer tout le cérémonial médiatique qui préside à la campagne électorale en pareille circonstance. Les journaux, radios, télévisions s’intéressent donc enfin à l’Europe, et en réexpliquent les bases au grand public.

Le Président de la République, F. Hollande vient lui-même de livrer au Monde une tribune électorale, « L’Europe que je veux », dont la banalité, la maladresse du propos et les contradictions sont foison. La prétention à incarner une « Europe de la volonté », alors même qu’à peine élu Président, F. Hollande, a renoncé à renégocier le traité signé par N. Sarkozy au nom de la France, alors qu’il aurait pu s’appuyer alors sur la souveraineté populaire qui venait de l’investir, peut faire sourire de la part d’un Président au plus bas dans les sondages d’opinion, et sans doute bien incapable de faire valider par les Français quelque choix européen d’importance que ce soit via un référendum. Il aurait mieux fait de parler pour décrire son attitude de l’Europe de la ténacité, ou même l’Europe de la résilience. De même, la mise en écho dans le texte du vieux slogan du Front national (« La France, tu l’aimes ou tu la quittes. »), par la formule présidentielle, (les Français sont) « Libres de choisir l’Europe ou de la quitter », me parait quelque peu maladroite en ce qu’elle contredit l’autre ligne de la tribune qui affirme plus classiquement la capacité à changer l’Europe telle qu’elle est.

Par ailleurs, je ne suis pas sûr non plus que cela soit de si bonne politique  que d’admettre la longue litanie des défauts de fonctionnement de l’Union européenne telle qu’elle est, de faire du Laurent Wauquiez en somme, tout en siégeant soi-même depuis deux ans au sommet de cette dernière, via le Conseil européen, et sans jamais s’être vraiment fait remarquer dans le concert européen pour des actes de rupture avec l’existant. Au moins un David Cameron, lui, peut revendiquer quelques actes à son actif pour crédibiliser ce genre de discours de mécontent de l’intérieur, qui aimerait changer bien des choses, discours tenu afin de lutter contre ses propres méchants eurosceptiques de l’UKIP. Et puis, il y a cette fin de discours : « La France veut plus que le progrès de l’Europe. Elle veut l’Europe du progrès. » C’est le summum de la banalité, presque une envolée lyrique à deux francs six sous telle que je la pratique parfois devant mes étudiants pour me moquer du creux des discours politique le plus convenus : y a-t-il un seul politicien européen qui ne déclare pas  vouloir très officiellement l’Europe du progrès?

Ce n’est sans doute pas avec ce genre de perles qu’on arrivera à intéresser l’électeur à cette campagne européenne. Il reste cependant un espoir.  Comme le lecteur informé le sait sans doute, nous devrions en principe assister à la première vraie élection ressentie comme européenne, puisque, pour la première fois, toutes les grandes forces politiques paneuropéennes (PSE, PPE, ALDE, PGE, Verts) présentent leur candidat pour la Présidence de la Commission. Encore faudrait-il pour que le show fonctionne que les électeurs comprennent l’importance même du poste qu’il s’agit de mettre ainsi en compétition électorale et de soumettre à leur verdict. Or j’ai trouvé dans un sondage paru récemment un  indice que cette importance même du poste ne va pas sans doute pas du tout de soi pour la majorité des électeurs : effectué par Louis Harris Interactive début mai 2014, ce sondage indique que 68% des sondés ne connaissent pas le nom de l’actuel Président de la Commission européenne, pour 26% qui citent spontanément son nom. Or, rappelons-le, José-Manuel Barroso finit tout de même son second mandat  de cinq ans à la tête de cette Commission, et on ne peut pas dire que la période 2004-2014 ait été exempte de crises où  l’Union européenne n’aurait pas été au centre de la scène. De quoi a-t-on parlé sinon de crise(s) européenne(s) depuis des années? Si le sondage (fait en ligne, 1600 répondants, méthode des quotas) n’a pas un biais majeur que je ne m’explique pas en faveur des citoyens mal-comprenant qui n’ont vraiment pas suivi l’actualité mais qui daignent pourtant répondre sur Internet aux sondeurs, on entrevoit  la difficulté qu’il peut y avoir à intéresser les Français à l’élection européenne via la personnalisation de celle du Président de la Commission. Cela serait plus facile sans doute de leur proposer de voter pour élire le prochain Pape ou le prochain Président des États-Unis. On comprend aussi mieux la réticence (toute commerciale certes) de France 2 à retransmettre un débat entre les prétendants à un poste dont la plupart des Français ne savent même pas qui l’a occupé depuis 10 ans et sans doute à plus forte raison quelles prérogatives il implique.

Il est assez piquant aussi de voir que les sondeurs de Louis Harris font comme s’il y avait clairement une majorité de droite au Parlement européen sortant, et interrogent les Français en partant de cette prémisse. Ils peuvent ainsi remarquer que les Français se situant à gauche espèrent une majorité de gauche dans le nouveau Parlement. Il est vrai certes que la majorité numérique des députés européens sortants se trouve à droite (si on compte hormis le PPE et les libéraux de l’ALDE, tout ce qui se trouve à leur droite), mais, selon les données du site VoteWatchEurope, les majorités au  Parlement européen se font le plus souvent sur des majorités de « concentration européenne » ou de « troisième force » (façon IVème République française) (PPE+PSE, ou PPE+PSE+ALDE) (70%), quelquefois sur des majorités de droite (PPE+ALDE+divers droites) (15%), et quelquefois sur des majorités de gauche (PSE+écolo+PGE) (15%). La gauche (au sens au moins du PSE) n’est pas vraiment dans l’opposition à Bruxelles. Il faudrait aussi rappeler à ces braves électeurs plein d’espoir qu’en fait l’Union européenne (dans sa partie « communautaire ») fonctionne sur un principe bicaméral parfait, avec une Chambre des Etats (alias le Conseil des ministres ou le Conseil de l’Union européenne) en sus du Parlement européen, et que la majorité dans une seule Chambre ne peut emporter la décision finale qui résulte toujours d’un accord entre les deux Chambres (« codécision »).

En somme, tout le monde aura sans doute remarqué que la campagne électorale pour les européennes s’avère particulièrement courte, mais cela ne serait rien si l’information en amont de l’opinion publique avait été faite. Cette campagne européenne ressemble donc encore une fois à la préparation du bac par un mauvais lycéen qui s’y prend au dernier moment pour apprendre les bases, et qui voudrait en plus obtenir une mention.

L’austérité, la nier toujours et encore.

Au risque d’ennuyer mes lecteurs, je ne résiste pas à l’envie de souligner encore une fois à quel point le mot « austérité » se trouve refusé par les gouvernement successifs de ce pays au risque évident de se faire prendre en flagrant délit de mensonge par les citoyens – il ne faudra pas s’étonner ensuite du  manque de confiance de ces derniers envers les politiques en général.

Manuel Valls, en tant que Premier Ministre, vient d’annoncer hier toute une série de mesures qui font partie de l’attirail habituel de toute politique d’austérité qui se respecte (blocage du point d’indice des fonctionnaires, blocage de la revalorisation des retraites, blocage de celle de la plupart des aides sociales, etc.; diminution des dépenses de l’État, des agences publiques, et des collectivités locales, etc.). Certes, jadis, dans les années 1970-80, un plan d’austérité visait aussi à maîtriser le dynamisme de la demande interne et à juguler l’inflation. Pour l’heure, nous sommes au bord de la déflation, et parler de dynamisme excessif de la demande parait désormais du dernier comique. Désormais, l’austérité vise d’une part  à satisfaire (au moins en principe) les attentes des marchés financiers et à préserver ainsi le crédit du pays auprès des investisseurs internationaux (alias le grand, moyen et petit capital), et, d’autre part, à obéir fissa fissa aux obligations européennes à laquelle les gouvernements français successifs ont souscrit.

Il reste que les mesures de politique économiques qui ont été annoncées hier par M. Valls ne peuvent décemment recevoir d’autre nom que celui d’austérité. Certes, en stricte orthodoxie néo-libérale, on pourrait aller plus loin, plus fort, plus vite. Par exemple, on ne fait que continuer à bloquer le point d’indice des fainéants de fonctionnaires, on ne diminue pas d’un coup leurs traitements de nababs surpayés de 5% ou de 20% comme dans d’autres pays européens depuis 2008. Idem pour les retraites de ces inutiles de vieux ou les aides sociales des assistés. Certes, l’austérité pourrait donc être faite à la mode lettone, mais il reste que la politique économique  suivie vise bel et bien à limiter autant que possible toutes les dépenses publiques en s’en prenant directement aux revenus de ceux qui dépendent des budgets publics ou étatisés.  Pourquoi refuser le terme d’austérité alors? Pourquoi continuer à dire que ce n’est pas de l’austérité, au risque d’apparaître comme insincère?

A mon sens, par le même réflexe, qui fit nier l’évidence au moment de la « Guerre d’Algérie », ne parlait-on pas en effet des « événements »? Refuser de dire qu’on se trouve désormais en plein dans l’austérité, c’est refuser d’admettre que F. Hollande a enfermé la France dans le même piège que celui qui s’est refermé sur l’Espagne, le Portugal, la Grèce et l’Italie. Et que de ce piège, dans le cadre actuel de la zone Euro, on ne pourra pas sortir sans une diminution des salaires, des retraites et des droits sociaux d’une ampleur inédite pour la France. Puisqu’on veut jouer au grand jeu européen de la « dévaluation interne », ce qui est bien l’objectif du « pacte de responsabilité », il va falloir s’aligner, remettre au pot.

Paradoxalement, si Manuel Valls refuse le terme d’austérité, il affirme dans le même mouvement que la France a vécu au dessus de ses moyens depuis 30 ans, or c’est là le postulat fondamental de toute politique d’austérité contemporaine : il supposerait que la France se trouve effectivement en déclin productif, et que tout le progrès scientifique, technologique, intellectuel depuis 30 ans est en fait nul et non advenu! Les Français sont selon les statistiques plus éduqués qu’il y a 30 ans, mais ils seraient moins productifs en général et donc vivraient au dessus de leurs (petits) moyens, conclusion logique : soit les statistiques par niveau d’éducation sont fausses, soit l’éducation rend idiot et improductif! (La preuve : je suis éduqué et je critique le gouvernement!)

Maintenant, il ne nous reste qu’à observer, avec sadisme ou commisération au choix, les contorsions de ces pauvres députés de la majorité parlementaire. Pour ceux qui disposent d’un minimum de lucidité, ils ont désormais le choix entre voter une politique d’austérité qui mènera à terme leur propre parti au désastre électoral (et moral) en 2015 et en 2017 sans doute à la manière du PASOK, ou ne pas la voter et provoquer dans la foulée une destruction en vol du PS. Je ne doute pas un instant que les très courageux députés socialistes qui se plaignaient déjà avant les annonces de M. Valls, comme  Laurent Baumel et autres Christian Paul, sauront au moment opportun avaler leurs grosses couleuvres avec la dignité qui convient à des élus de la République « responsables », et se dire pleinement satisfaits des quelques modifications (symboliques) apportés aux propositions de Manuel Valls.

Avec tout cela, il sera fort intéressant de voir quelles seront les catégories d’électeurs qui voteront pour le PS aux européennes, quel sera la nature et l’ampleur du noyau dur des croyants de ce parti, qui domina les institutions de la France en 2012. Les paris sont ouverts.

Ps. Sur cette même idée que l’austérité, c’est maintenant, voir aussi Pascal Riché, « Alors l’austérité, ce serait couper un doigt à chaque Français? », sur Rue 89 (qui oublie toutefois dans sa présentation pédagogique le sens ancien du terme, de ralentissement voulu de la demande pour freiner l’inflation), ou Martine Orange, « Ce que Valls devrait apprendre de l’expérience Zapatero »,  sur Médiapart qui fait le lien avec l’expérience espagnole en la matière.  L’économiste de l’OFCE, Xavier Timbaud, sous le titre, « Hollande fait ce que Sarkozy voulait faire« , mise lui toujours sur le calcul selon lequel F. Hollande voudrait faire croire qu’il fait effectivement de l’austérité selon les souhaits de  la Commission européenne (ce qui nous mènerait droit dans le précipice), mais qu’en réalité,  notre très subtil et machiavélique Président en fait bien moins qu’il ne le prétend publiquement (tout en le niant par ailleurs), et que, de ce fait, cela ira moins mal que s’il faisait vraiment ce qu’il dit faire à la Commission (vous avez compris?).  Quoiqu’il ne soit, il restera à expliquer cette incapacité des dirigeants socialistes à penser autre chose que leurs petits camarades de classe libéraux et conservateurs. Apparemment, selon les Echos, Martin Schulz, le candidat du Parti socialiste européen au poste de Président de la Commission européenne, veut faire campagne sur le thème du refus de l’austérité. « L’austérité de Bruxelles est une erreur. Par un autre vote, imposons une nouvelle croissance. », serait le slogan du PSE.  Cela va tout même faire un drôle d’effet à l’électeur français que de constater ce chiasme parfait entre les politiques suivies, ou au moins annoncées, en France au nom de l’Europe par le PS au pouvoir et les discours tenus à propos de l’Europe par le PSE. C’est peut-être aussi pour cela que M. Valls & Cie s’évertuent à nier faire de l’austérité en France, et nient que cela ait rien à voir avec les obligations européennes de la France. Il aurait peut-être mieux valu être honnête au niveau du PSE, avec un slogan plus honnête du genre : « L’austérité, oui, mais dans la justice sociale », ou « Vers l’abîme économique, oui, mais dans la justice », ou « La croissance, c’est fini pour longtemps, mais la justice sociale c’est maintenant! »

« Toutes les données sont nominales ».

Depuis que les résultats du premier tour et du second tour des municipales de cette année 2014 sont connus, je ne peux m’empêcher de penser que tout cela était écrit, depuis au moins l’automne 2012. J’arrive très difficilement à croire que les gouvernants de l’heure aient été surpris de la débâcle électorale de leur parti. Comme on a pu le lire partout, les élections intermédiaires constituent depuis des décennies des sanctions pour le gouvernement en place. Certains socialistes actuels ont d’ailleurs commencé ainsi leur ascension politique (en 1977). Comment aurait-il pu alors en être autrement dans un contexte : a) où le chômage continue d’augmenter; b) où le gouvernement Ayrault n’a été en mesure de réaliser aucune amélioration notable aux yeux de la majorité de nos concitoyens dans leur vie quotidienne; c) où son chef et le Président de la République se trouvent en plus particulièrement impopulaires selon tous les sondages disponibles ? Le scénario était écrit d’avance.

C’est la même chose pour le changement de gouvernement. A-t-on vu ces dernières années que les forces politiques au pouvoir, face à une déroute électorale lors d’une élection intermédiaire, se décident de changer vraiment de chemin? Je n’en ai pas souvenir. On ne se refait pas… En l’occurrence, F. Hollande vient d’annoncer qu’il allait continuer et approfondir ce qui (lui) a si bien réussi jusqu’ici. C’est son devoir. Pour la France. La nomination de Manuel Valls à Matignon, qui n’a guère émis de critiques virulentes contre la politique économique et sociale menée depuis 2012, constitue un signal fort de continuité – sauf si ce dernier se transforme d’un coup en cet accoucheur inattendu du « hollandisme révolutionnaire » que prédisait bien imprudemment un Emmanuel Todd au printemps 2012. Cela serait assez drôle comme surprise pour le coup : le candidat le plus à droite des primaires du PS en 2011 qui se découvre une âme de communard prêt à toutes les audaces. Cela n’en prend pas le chemin : prudemment, les deux ministres écologistes ont déjà décidé ce soir de quitter le navire, il faut avouer qu’ils n’ont guère pesé depuis 2012 et qu’ils sont peut-être las de jouer les utilités,  il faut dire aussi qu’il y a des élections européennes à deux pas, et qu’il semble qu’à en juger par les résultats des municipales, un vote critique de centre-gauche ait envie de s’exprimer dans les urnes plutôt que dans l’abstention, ce serait bien  bête de ne pas essayer de le capter. (Avec EELV dans l’opposition, certes récente, les Européennes s’annoncent encore plus désastreuses que prévues pour le PS. On pourra en effet voter à gauche, pour l’Europe mais contre le gouvernement.)

La suite semble donc entendue. Manuel Valls va continuer la même politique économique et sociale, mais avec plus d’allant et de fermeté. Il va essayer de trouver 50 milliards d’économies (ou plus?) sur les dépenses du secteur public en trois ans pour financer une dévaluation interne au profit des entreprises, tout en essayant de faire du « social-cosmétisme ». Le choix de son ministre de l’économie et des finances risque déjà d’être fort intéressant, aura-t-on finalement droit à Pascal Lamy? ou à l’invitation de quelque grand patron à la table du gouvernement?

La vraie (petite) inconnue est alors de savoir si il n’y aura pas quelques députés socialistes pour refuser d’aller à Canossa, pour refuser de continuer d’endosser la version austéritaire du socialisme de gouvernement. C’est peu probable, les enjeux de carrière sont trop importants pour eux, et puis ce serait aussi donner raison à leur ancien (mauvais) camarade désormais à la tête du Parti de gauche, mais qui sait? Certains préféreront peut-être une fin dans l’horreur, qu’une horreur sans fin. Mais je me demande toutefois  si, de ce pas-là, le PS n’est pas destiné à finir comme le PASOK grec, balayé par ses propres contradictions.

Ps. en date du jeudi 3 avril 2014 : il n’y a pas à dire l’usage par les médias du terme de « remaniement » pour le passage alors à venir du gouvernement Ayrault au gouvernement Valls était fort bien vu. Normalement, le mot est utilisé pour le cas où l’on change seulement quelques ministres, alors que le chef du gouvernement reste en place. Dans le cas présent, c’est presque le contraire, on change le chef du gouvernement en gardant presque tous les ministres importants à la même place ou à une autre place plus idoine en principe, d’où l’usage impropre, mais finalement bien vu, du terme de « remaniement ». C’est effectivement de cela qu’il s’agit.  Le resserrement du gouvernement sur sa base socialiste (et radicale), très minimum winning coalition,   me fait penser qu’on devrait moins parler de « gouvernement de combat » que de « gouvernement d’assiégés ».

Par ailleurs, sur le fond, il se confirme que rien ne va changer à la ligne générale, on reste encore dans l’ambiguïté sur les 50 milliards d’euros d’économies à faire (cf. Michel Sapin, nouveau Ministre des Finances, ce matin sur France-Inter). Il va bien falloir pourtant annoncer les mauvaises nouvelles un de ces jours.

Enfin, un petit détail pour s’amuser (ou s’affliger au choix), le Ministère confié à l’ancienne (et fort méritante vu les circonstances) porte-parole du gouvernement Ayrault, réjouira par son intitulé protéiforme tous ceux qui y verront rassemblés toutes les minorités politiques du pays (majoritaires en nombre en réalité) dont un seul Ministère de plein exercice suffira ainsi à s’occuper : les « femmes », les « habitants des banlieues », les « jeunes » et même les « sportifs ». Bref, excusez du peu, toutes ces minorités qui n’ont pas de cerveau! du moins pas de cerveau politique! Ah, ces socialistes qui trahissent ainsi leur bon vieux géronto-machisme gaulois, tout en pérorant sur les droits des minorités! Les « pétroleuses » ne leur font pas peur.

Il ne faut vraiment pas sauver le soldat Martine!

Sic transit gloria mundi! Comme les sondages et plus simplement le suivi de l’actualité le laissaient amplement prévoir, la plupart des alliés européens du PS français ont connu de très sérieuses déconvenues (euphémisme…) et le groupe du PSE au Parlement européen en ressort  pour le moins affaibli…  La très fantomatique nouvelle majorité de gauche au Parlement européen, dont Martine Aubry se faisait encore vendredi dernier le héraut auprès des électeurs français, a disparu dans les limbes de l’actualité dimanche soir. Et pour couronner le tout, le PS français dans l’opposition depuis 2002 (tout de même) ajoute sa propre part au déclin du socialisme européen.

En effet, pour ce qui concerne l’électorat français, certes dans un contexte d’abstention majoritaire qui demande à relativiser les résultats obtenus, il se fait humilier par le parti présidentiel et ses petits alliés  qui n’en attendaient pas tant (cf. le cas de Brice Hortefeux, élu par inadvertance), et  il manque de se faire doubler par un cartel électoral pour l’heure tout « de circonstance ». Le désastre en France semble particulièrement net si on compare les contextes qu’ont dû affronter les autres partis socialistes, travaillistes ou sociaux-démocrates, ayant eux aussi perdu les élections européennes cette année :  en effet, le PS n’est pas au pouvoir national seul ou en coalition depuis un temps qui détermine largement l’ampleur du désaveu subi (contrairement aux Britanniques, aux Espagnols, aux Portugais, aux Hongrois, aux Néerlandais, aux Allemands, aux Autrichiens, aux Bulgares); dans l’opposition, il n’est pas confronté à la force de frappe médiatique pro-gouvernementale d’un Silvio Berlusconi comme son futur allié, le Parti démocrate italien; dans des conditions de concurrence politique normales, il n’est même pas capable de limiter la casse comme certains  de ses confrères nordiques. Je n’épiloguerais pas sur la victoire du peu fréquentable (vu d’ici) SMER slovaque ou  sur la capacité des sociaux-démocrates roumains au pouvoir à se maintenir en tête (certes d’un cheveu de… jeune femme) malgré leur statut (récent) de parti au pouvoir en coalition, ni sur celui du PASOK  grec qui (hélas! Hellas!) repasse devant son rival habituel de droite, ni enfin sur celui des socialistes francophones belges qui restent le premier parti de leur communauté linguistique à la (mauvaise) surprise générale. Ces  cas, peu évoqués dans la presse française, démentent l’idée d’une déroute nécessaire des socialistes dans le contexte historique présent, qui verrait comme une inévitabilité de la droite.

Si l’on écarte donc cette idée d’inévitable  victoire des droites, il ressort d’autant plus crûment que le PS français  réussit  à faire un résultat presque aussi mauvais que celui des travaillistes britanniques, confronté à des circonstances bien plus défavorables dont un scandale d’une portée inédite (à ma connaissance) dans le contexte britannique. Les élections européennes ont déjà certes porté malchance à des dirigeants du PS français comme un certain Michel Rocard, et elles ne sont pas a priori faciles pour un grand parti de gouvernement qu’il soit au pouvoir ou dans l’opposition. La pitoyable déclaration de Martine Aubry dimanche soir n’a pourtant fait que souligner l’échec complet de sa stratégie sur cette élection. Difficile en effet d’apparaitre comme un personnage  crédible quand on annonce la veille la victoire européenne à portée de main et que son camp en général se prend une historique déculottée, difficile surtout de dire qu’il faut rénover encore et encore le Parti socialiste français quand on en représente un des représentants majeurs depuis des années…. Se battre la coulpe en public  pour se faire pardonner ses péchés est passé de mode et ne mènera pas très loin. La première rénovation passe par la liquidation politique de toutes les personnalités incarnant la ligne passée du Parti socialiste des années 1980-1990. N’importe quel jeune dirigeant à la place de Martine Aubry aurait pu avoir quelque crédibilité après quelques mois seulement de pouvoir à la tête du PS  pour appeler à une poursuite de la rénovation en proposant à l’occasion une réforme destinée à écarter tous les anciens, mais un vieil apparatchik comme Martine Aubry, « fille de » en plus, « figlia d’arte » comme on dit en italien, « politique né de politique »,  n’a plus aucune crédibilité à tenir ce genre de discours. A ce stade, cela fait presque comique de répétition. 1993, je dois rénover, 2002, je dois rénover, 2007, je dois rénover, 2009, je dois rénover, qui suis-je? sinon la même personne!

Enfin, à voir ce résultat, il m’est venu le soupçon qu’une partie des électeurs avait de la mémoire. En 2004, aux Européennes, le PS triomphait sur le slogan « Et maintenant l’Europe sociale! ». Bien évidemment, celle-ci fit comme Godot, elle ne vint pas, et l’on eut « business as usual », l’arrêt Viking de la CJCE fut même offert en prime pour les déniaiser aux électeurs socialistes qui avaient cru respirer un temps avec la version amendée de la Directive Bolkenstein. En 2009, le PS a voulu promettre peu ou prou la même chose, soit du social au niveau européen. Une promesse ni  très nouvelle  ni très crédible (n’en déplaise à ma collègue de l’IEP de Grenoble, la juriste Florence Chaltiel, qui s’est essayé à faire rêver dans le Monde du 26 mai 2009 à ce sujet: « En Europe, tout est possible à condition de volonté politique », dixit l’éminente collègue), d’autant plus que quelques électeurs avertis se sont peut-être rendus compte que Martine Aubry n’était autre que cette même personne qui avait été Ministre des Affaires sociales de 1997 à 2002 au temps (un peu lointain déjà certes) où les gouvernements socialistes étaient majoritaires au Conseil européen et pire peut-être (même si elle n’y est pour rien) qu’elle était bien la fille de ce même  Jacques Delors qui avait  promis un volet « social » à l’Union européenne entre 1985 et 1995 (il y a donc très, très, très longtemps…) sans que cela ne se concrétise jamais… Las d’attendre l’Europe sociale, cet électeur qui aurait eu quelque mémoire des faits décida donc de sauver au moins la planète en attendant, cela irait plus vite.

Ps. Au matin du mercredi 10 juin, il me faut constater en plus que la direction du PS a réitéré ses promesses d’ivrogne d’arrêter de boire « dans les six mois ». Je promets quant à moi de faire du sport et de maigrir de dix kilos d’ici novembre.

Il (ne) faut (pas) sauver le soldat Martine.

Ce matin, sur France-Inter, à la veille des élections européennes, Martine Aubry intervenait comme l’invitée dans le 7/10 de cette station. C’est peu de dire que ses propos m’ont paru une illustration parfaite du chiasme européen que je soulignais dans mon post précédent. En effet, la première secrétaire du PS a répété à cette occasion l’antienne qui lui est familière lors de cette campagne  selon laquelle le changement de majorité au Parlement européen était à portée de main,  que, si cette majorité changeait, l’on pourrait se débarrasser de José Manuel Barroso et voter rapidement des directives européennes favorables aux Français qui souffrent, qu’enfin il suffisait que dans chaque pays un député supplémentaire socialiste ou social-démocrate soit élu en plus pour faire basculer les choses du bon côté. Encore un effort, camarades, la victoire est à portée de mains!

Manque de chance pour elle, le journaliste faisant la revue de presse qui s’intercale entre les propos de l’invité a indiqué que la droite selon les sondages publics disponibles avait le vent en poupe dans toute l’Europe ou presque (et une droite dure en plus, ajouterais-je…). Un auditeur attentif ne pouvait que remarquer le hiatus entre les propos triomphalistes de la première secrétaire et la réalité annoncée ; Bernard Guetta, qui ne pouvait pas laisser passer cela tant cela crevait les oreilles, demanda  du coup très poliment  et avec quelques circonvolutions d’usage, à l’invitée si cette situation ne posait pas problème, et notre chère Martine de répondre par une envolée lyrique sur l’unité des socialistes européens et leur enthousiasme, et sur la victoire qui reste à portée de mains, et sur les commentaires qui ne doivent pas précéder les faits…

En un sens, je comprends qu’il faille faire « rêver le peuple de gauche ». Ce discours s’accompagnait d’ailleurs d’un discours inverse de peur affirmant que, si la droite  en France et en Europe l’emportait, cette dernière voterait des textes permettant au néo-libéralisme de tout raser sur son passage de ce qui reste des avantages sociaux des Français (santé, retraites, etc.).

Pour la leader d’un parti qui se veut « européen », tout cela m’a paru pitoyable, impardonnable.

Premier point : inutile de se le cacher, tous les sondages prédisent une débâcle pour les forces liées au PES/PSE. Martine a-t-elle entendu parler de la situation britannique? A-t-elle eu des nouvelles récentes des camarades hongrois? Sait-elle qu’en Pologne, la gauche (en général) semble toujours à la limite du coma dépassé où elle se trouve depuis des alternances au pouvoir qui ont réjoui le coeur et le portefeuille des citoyens polonais? Sait-elle qu’en Italie, le parti frère membre du PES proprement dit joue sa survie parlementaire au sein d’une liste de loosers réunis (Socialismo é Libertà) qui n’est pas certaine de passer le quorum de 4% des voix  désormais exigé et que le futur allié du groupe du PES, le Parti démocrate, lutte lui pour ne pas réaliser son pire score? Il existe sans doute des situations nationales plus favorables, mais, pour le moins aucune vague socialiste ou social-démocrate ne se dessine à la veille du scrutin, les rapports de force au sein du Parlement européen devraient donc rester globalement inchangé.  De fait, concrètement , il  ne peut rester pour seul espoir pour le  PES  à l’issue de ces élections de 2009 que celui de dépasser le groupe du  PPE en sièges au Parlement européen à la faveur de l’abandon par les Conservateurs britanniques et leurs alliés (ODS tchéque en particulier) du groupe PPE-DE. L’espoir, s’il existe, réside donc dans une combinaison parlementaire liée au renforcement de la droite « anti-fédéraliste », et non pas dans un glissement au centre-gauche des rapports de force parlementaire.

Second point : pour profiter du jeu parlementaire typique du Parlement européen, qui oblige à constituer une super-majorité pour faire fonctionner concrètement le Parlement, le PES et ses alliés (Parti démocrate et peut-être Modem?) peuvent éventuellement échanger avec le PPE affaibli par la perte de certains de ses  compagnons de route l’abandon d’une seconde présidence Barroso contre le soutien du PES  à une Commission un peu recentrée à gauche – d’un centième de millimètre tout au plus. En ce sens, Martine Aubry pourrait avoir raison, mais il ne s’agirait aucunement de changer la majorité au Parlement européen au sens de changer la majorité dans un Parlement national, mais de recentrer légèrement les rapports de force au sein du bloc de gestion habituel du Parlement européen au profit du centre-gauche en profitant du… renforcement de la droite conservatrice de plus en plus ouvertement eurosceptique. Il est vrai que cette combinaison parlementaire ne fera pas vraiment rêver l’électeur, mais c’est là une perspective (presque) réaliste. (J’en doute toutefois:  en effet, sur site de la Fondation R. Schuman, dans leur suivi de campagne, on découvrira qu’il faudrait ajouter à la liste de supporters socialistes d’une seconde présidence Barroso de la Commission, le Chancelier autrichien et le Premier Ministre bulgare, qui s’ajouteraient aux « traitres » bien connus, espagnol, portuguais et britannique, qui obligent déjà Martine et Poul Nyrup Rasmussen à tant d’habiles circonvolutions…)

Troisième point : M. Aubry fait donc comme si le Parlement européen avait une majorité modifiable par une élection et comme si une nouvelle majorité pouvait voter de nouveaux textes à sa guise. En même temps, si on l’interroge sur les votes des représentants du PES et du PS français dans le Parlement sortant, elle est obligée de reconnaître que l’on vote souvent les textes « techniques » avec tout le monde et que, par ailleurs, on vote parfois un texte parce qu’on a obtenu un amendement intéressant pour les causes qu’on entend défendre. Ce n’est pas faux,  loin de là, tout comme dire que sur les grands textes engageant des choix essentiels, il existe effectivement une vraie opposition entre droite et gauche; mais cette description réaliste du fonctionnement du Parlement européen me semble incohérente avec l’idée de changer d’un coup de baguette magique la majorité qu’on vend à l’électeur au même moment. Surtout, j’aurais envie de rappeler à l’ancienne Ministre des Affaires sociales que le Parlement européen n’a pas l’initiative des textes législatifs qu’il vote (qui reste du ressort de la Commission) et surtout que tout texte législatif européen doit avoir l’aval du Conseil – soit selon les matières traitées d’une majorité qualifiée ou d’une unanimité des gouvernements nationaux… Il est donc impossible à une éventuelle majorité de gauche (fantasmée devant l’auditeur) du Parlement européen de rien faire sans le Conseil dominé comme on le sait actuellement par des gouvernements de droite ou de centre-droit…

Pour ma part, je ne crois pas que ces incohérences dans le discours soient inévitables. Le Parti socialiste français aurait pu bâtir une campagne plus cohérente en se présentant comme le défenseur du dernier bastion (ou presque) en Europe d’un socialisme des services publics et de l’action bien ciblée de l’État. Il aurait donc mieux valu appeler les électeurs à la défense d’un modèle républicain français contre une vague déferlante européenne de droite plus ou moins dure, et bien leur indiquer qu’au Parlement européen, sans pouvoir changer les données de fond, plus le PS français et ses alliés du PES seraient forts, plus ils pourraient chercher à éviter des conséquences dommageables pour les Français qui souffrent. C’était là jouer en défense, mais j’ai bien peur que c’était une meilleure option que jouer à la Nivelle en attaque avec des chances nulles ou presque de réel succès.

Plus généralement, ces petits ou gros mensonges, demi-vérités et approximations, font ressortir nettement l’écart entre les valeurs du socialisme dont on se réclame (qui suppose de croire le peuple fait d’individus matures qui peuvent comprendre les données d’une situation si  on prend la peine de leur expliquer à la manière d’un Jaurès ou d’un Léon Blum) et la pratique politique. Si effectivement lundi prochain, les journaux européens titrent (entre autres) sur la « Fin de la social-démocratie », Martine Aubry représentera l’une des bonne raisons de cette débâcle.