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François Fourquet, Penser la longue durée.

img20180611_20502686Il y a de ces livres dont on se demande comment un éditeur sérieux (en l’occurrence, François Gèze. cf. p.4) a pu le travailler sans se rendre compte qu’il offrait ainsi aux lecteurs un produit (presque) sans intérêt. Le livre (posthume) attribué à François Fourquet, Penser la longue durée. Contribution à une histoire de la mondialisation (Paris : La Découverte, 2018) fait partie de ceux-là.

Ce livre partait pourtant d’une bonne intention. Il s’agissait de rendre hommage à un économiste hétérodoxe trop tôt disparu.  Né en 1940, auteur d’un classique souvent cité (Les comptes de la puissance, 1980), F. Fourquet est mort en effet en  2016 – à 76 ans donc. Il avait mis en chantier un livre qui aurait été une histoire de la mondialisation. Un collègue du  disparu, Alain de Toledo,  a voulu au moins publier l’introduction théorique de cet opus à jamais inachevé (« Avertissement », p. 5-6). Fort bien.  Cela constitue à peu près les deux tiers de l’ouvrage (p. 17-172). Comme tout de même l’éditeur a dû penser que ce texte n’était pas des plus passionnant, il a eu l’idée de republier un article de F. Fourquet, paru en 2004 dans l’Année de la Régulation (n°8), « Le rapport international est toujours dominant » (p. 183-236). Et, comme les thèses exprimées dans cet article constituaient une critique en règle de l’approche de l’international par « l’École française de la Régulation », l’éditeur a proposé à Robert Boyer, son plus éminent représentant, un droit de réponse dans une longue postface, « Vertus et limites  d’une histoire globale de la mondialisation: un dialogue entre François Fourquet et la théorie de la régulation », en date du 31 janvier 2018 (p. 237-306). Pour donner quelque légitimité à cet ensemble un peu brinquebalant, Christian Chavagneux livre une Préface, « La méthode Fourquet » (p. 7-15), à moitié convaincue, qui ne cache pas qu’il n’est pas d’accord avec tout ce que F. Fourquet peut dire dans l’ouvrage.

Comme chacun sait, l’enfer est pavé de bonnes intentions. (Enfin, bon d’accord, c’est une fake news…). Le texte laissé par F. Fourquet (et mis en forme par A. De Toledo) constitue en effet plus un  document pour les historiens des sciences sociales qu’un apport vraiment novateur. En effet, comme fort honnêtement, F. Fourquet cite ses références intellectuelles à plusieurs reprises (dont dans ses « Remerciements », p. 17-21, qui ouvre son propos), on se rend compte avec quelque effroi qu’il semble avoir arrêté la plupart de ses opinions dans les années 1960 et n’en avoir guère bougé ensuite. J’ai eu l’impression en le lisant de parcourir les rayonnages des librairies d’occasion que j’affectionne tant par ailleurs.  Quelqu’un qui, au cœur des années 2010, cite sérieusement (dès la page 19, et p. 57-58) Sartre, Critique de la raison dialectique (1960), comme une œuvre qui lui a inspiré des concepts (dont ceux de « pratico-inerte » et  de « quasi-sujet », deux des points les plus contestables de toute la démonstration par ailleurs) fait preuve d’un beau courage – ou d’une absence totale de sens de l’à propos par rapport à l’état des sciences sociales de son temps. Idem pour l’hommage à A. Toynbee (p. 17), lui aussi utilisé ensuite. A ces références pour le moins vieillies (pas toutes heureusement), il faut ajouter que le lecteur comprendra rapidement que F. Fourquet étale pour le moins complaisamment une vieille rancœur contre le mouvement communiste si typique  d’un ancien croyant de la foi communiste de sa génération. C’est peu dire que ce genre de ratiocinations n’intéressera guère en 2018 le lecteur de moins de 70 ans – dont je suis tout de même! Sans doute pour bien se démarquer de ses anciens camarades de parti, F. Fourquet en vient ainsi à prétendre que, d’un certain point de vue, « le capitalisme » ne peut pas exister puisque c’était le nom de l’adversaire que le communisme et le socialisme s’étaient construits, et, comme ces derniers n’existent plus comme perspectives historiques et bien le capitalisme non plus (p. 113-115). Ce genre de truisme  est certes fort plaisant à enregistrer pour l’historien des idées, ou plus exactement pour celui des générations intellectuelles en France, mais fort rebutant pour le lecteur contemporain.

Pour ce qui est de la thèse centrale de F. Fourquet – rassurons tout de même les mânes de l’auteur : elle existe -, le problème qui apparait tout de suite au lecteur un peu informé est qu’elle n’est pas si nouvelle que cela. Il le dit d’ailleurs lui-même: il s’inspire largement des travaux de François Braudel sur l’économie-monde, les généralise et les amène jusqu’à l’époque la plus contemporaine. On pourrait ainsi  résumer sa thèse en disant qu’il propose une version économique de l’hypothèse Gaïa. Pour F. Fourquet, le tout de l’économie-monde (une fois devenu économie mondiale au XIXème siècle par absorption de toutes les économies-mondes dans l’économie-monde dominée par Londres) détermine en dernière instance tout le reste. Le tout (de l’économie mondiale capitaliste) l’emporte sur les parties (nationales/régionales/locales). Le tout permet en réalité la création des parties qui n’existent que comme parasitage ou hèlage (national/régional/local) du capital.  Les États sont  en effet des organisations territoriales qui tendent, soit à taxer le capital, soit à essayer de le séduire pour qu’il s’installe sur leur territoire (ce que F. Fourquet appelle le hèlage). Et, concrètement, si on le suit, ce sont les grandes familles marchandes/financières/capitalistes qui dominent le centre de l’économie-monde et qui forment le cœur de l’économie mondiale. Les États ne représentent eux qu’un parasitage de ce mécanisme fondamental d’une vie économique, sociale et culturelle du monde, organisée par cette super-élite marchande centrale. Cette dernière vit de la richesse créée par la coopération, par l’intelligence collective, de toute l’humanité. En dehors des auteurs que cite F. Fourquet, cette thèse ressemble beaucoup pour le passé à celles de K. Polanyi sur la naissance du capitalisme (années 1950), et, pour le présent, aux thèses de T. Negri et M. Hardt sur la « multitude » et l' »empire » (début des années 2000) – ou dans un autre registre, à celle de Yuval Noah Hariri dans Homo Deus (2015) insistant sur la « collaboration » comme source ultime du pouvoir d’Homo sapiens sapiens sur la planète .

Cette thèse centrale – respectable en elle-même- se trouve malheureusement encombrée de considérations annexes (sur la religion, sur les civilisations, sur le changement social par effervescence [sic] à la Durkheim, etc.) qui rendent le propos des plus énervants. Par moments, j’aurais eu envie de renvoyer une version corrigée de son ouvrage à F. Fourquet s’il avait encore été de ce monde, et je détesterais que certains propos de ce livre soient repris par des étudiants naïfs. (Désolé, j’ai vraiment les défauts de mon métier). Le pire est que l’article de 2004, ici reproduit, dit finalement les choses plus clairement, et il pose d’ailleurs une objection à la théorie de la régulation: y aurait-il pu avoir le « compromis fordiste » au niveau des nations occidentales s’il n’y avait pas eu la Guerre froide, et le changement, observé dès les années 1970, n’est-il pas lié à ces aspects géopolitiques? C’est là à dire vrai une très bonne question. Et j’aurais tendance à répondre avec les historiens de la Guerre froide que les compromis nationaux n’auraient décidément pas été les mêmes si la menace communiste n’avait pas existé.

Malheureusement, pour ajouter de la confusion, R. Boyer dans sa réponse ne se saisit pas vraiment ce point d’histoire – qui, il est vrai, n’est pas de son domaine de compétence. Il explique encore une fois la théorie de la régulation dans son dernier état – avec force schémas plus ou moins clairs-, et il montre comment celle-ci peut rendre compte du changement de régulation du compromis fordiste vers le néo-libéralisme financiarisé. Revenant sur l’idée de compromis socio-politique, R. Boyer insiste sur l’importance du niveau national, sans vouloir se confronter à cet argument (juste à mon sens) de la Guerre froide.  En outre, même s’il prend en compte l’ensemble du propos de F. Fourquet, R. Boyer répond surtout à l’article de 2004, qui portait plutôt sur la période contemporaine, mais pas à l’argument ultra-mondialiste de F. Fourquet sur la longue période. Trompé peut-être par les formulations vraiment un peu mystiques par moment de F. Fourquet (Hegel sort de ce corps!), R. Boyer croit seulement y voir une idée philosophique – facile à réfuter, ou à ne pas prendre en compte-, mais il manque la question tout à fait historique. L’économie est-elle d’abord mondiale, avant d’être nationale?

En même temps, à vouloir répondre à F. Fourquet, on retomberait sans doute sur la réponse de Braudel: il y le proche et il y a le lointain. La période contemporaine est peut-être celle où tout le proche (l’économie de subsistance) se trouve pris dans le lointain (l’économie de marché). F. Fourquet aurait pu d’ailleurs argumenter qu’avec les effets multiformes de l’économie mondiale sur l’écologie de la planète terre, toute activité (y compris celle de groupes de chasseurs-cueilleurs au fin fond de l’Amazonie) est prise dans ce tout et en subit les conséquences (externalités). Bizarrement, il n’évoque pas ces aspects écologiques. Il voit l’économie mondiale comme le résultat productif de toutes les intelligences humaines et les économies nationales comme la résultante de la répartition politique de ce résultat, mais il ne voit pas que son raisonnement pourrait être facilement étendu aux pollutions. Par exemple, si les riches électeurs de D. Trump encaissent les profits de leurs capitaux investis à Wall Street, c’est aussi grâce au fait que les Inuits par exemple sont forcés de subir des température élevées qui détruisent ce qui restait de leur mode de vie et qu’ils ne disposent pas des moyens de coercition pour contrer cette destruction. Leur mode de vie est négociable.

Par ailleurs, la seule intuition de F. Fourquet qui m’a semblé vraiment originale est celle selon laquelle le centre de l’économie-monde, une ville ou une conurbation entre plusieurs villes (actuellement New York – Washington), doit être un lieu de tolérance religieuse, culturelle et politique. L’intolérance nuit aux (bonnes) affaires qui forment le cœur de  l’économie monde. Cela semble bien être le cas pour les cas du passé (Venise, Anvers, Amsterdam, Londres), et il serait logique que cela soit le cas dans l’avenir. C’est là un argument qui laisse à penser à F. Fourquet que la Chine (communiste) ne peut pas devenir à terme le centre de l’économie mondiale (en particulier p. 169-170, et p. 173-175, reproduisant un point de vue donné au journal le Monde en 2010). (Ou est-ce que cela veut dire que Singapour sera le centre du monde du XXIème siècle?) Pour le coup, c’est là une prédiction que les historiens de l’avenir auront le loisir de falsifier ou de confirmer. Si elle est vraie, l’idée que le centre de l’économie-monde est par nécessité tolérant me parait aussi un message d’espoir pour la liberté intellectuelle de l’humanité.

Au final, la publication de cet ouvrage, dont je déconseillerai la lecture aux étudiants même avancés, dessert la cause que F. Fourquet entendait sans doute servir. L’idée est bonne, mais la réalisation terrible. Il aurait donc mieux valu s’abstenir de proposer au lecteur de 2018, d’une part, des preuves si éclatantes d’une pensée vieillie à bien des sens du terme, et, d’autre part, des démonstrations si bancales. Faire les fonds de tiroir n’est jamais très raisonnable, même par amitié. A chacun son époque.

 

 

 

 

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Eric Dupin, Voyage en France

Le journaliste Eric Dupin (qui tient aussi son propre blog) vient de publier un Voyage en France (Paris : Seuil, 2011).  Cet ouvrage constitue sans doute pour son auteur comme un prélude à la Présidentielle de 2012.  Eric Dupin, plutôt connu pour être  spécialiste des sondages d’opinion,  a décidé  de changer de méthode pour comprendre l’état d’esprit des Français. On ne sait comment, cet heureux homme  s’est payé le luxe (pour un journaliste) de visiter la France petite région par petite région, en essayant de ne pas aller dans les parties de France dont les médias (nationaux) parlent en priorité (Paris et sa banlieue en particulier). Ce livre constitue du coup comme la dernière actualisation en date du mythe de la « France profonde », ou de la vieillotte « veuve de Carpentras », dont il serait bon de savoir ce qu’elle vit et ce qu’elle comprend du monde pour gouverner. Dix-sept escapades dans cette France de la périphérie (autrement dit, loin de Paris intra-muros) donnent lieu à chaque fois à des rencontres, plus ou moins de hasard,  avec les habitants du crû. Sans ligne directrice de départ, en désirant se laisser surprendre, Eric Dupin veut dessiner un portrait des joies et des peines des Français de ce qu’un Premier Ministre a nommé il y a quelques années « la France d’en bas ». De fait, le livre se lit facilement; quelques facilités de plume sont cependant à regretter et l’on peut ne pas apprécier totalement le côté guide gastronomique à moitié assumé de l’ouvrage, mais le bilan ainsi dressé n’est pas sans intérêt, malgré l’aspect bien peu scientifique il est vrai  de la méthode suivie.

Première conclusion sur l’état d’esprit des personnes rencontrées : personne ou presque n’est content de la « mondialisation ». Ouvriers et patrons communient dans la déploration du phénomène. En gros, cette dernière signifie pour les personnes rencontrées:  délocalisations (en Chine essentiellement), éloignement des centres de décisions (en Amérique, avec les fonds américains de pension par exemple qui contrôlent les entreprises), fin du « travail bien fait » , et, en prime, réglementations (parisiennes et/ou bruxelloises) aussi proliférantes qu’abusives. Clairement, Eric Dupin, en choisissant d’éviter presque complétement Paris et les métropoles régionales (à l’exception de Lille), et en parlant à ceux qui prennent le temps de lui parler (retraités et pré-retraités, maires de communes de petite taille, restaurateurs, routiers, petits entrepreneurs, artisans, commerçants, etc. ),  se retrouve en permanence ou presque dans la « France du non » (au référendum de 2005), et ce d’autant plus qu’il privilégie la visite de la France des petites villes et des campagnes . Or ce sont souvent elles qui ont subi les effets de l’inexorable spécialisation productive des territoires (à l’échelle française, européenne, mondiale). Du coup, au fil de la plupart des chapitres, le lecteur a l’impression de visiter globalement un champ de ruines où gît l’industrie française, ne surnageant ça et là que, d’une part, des pôles de très haute technologie (n’employant évidemment pas les gens auxquels E. Dupin parle puisqu’eux n’ont pas de temps à perdre, ils bossent eux!), et, d’autre part, des modes de vie alternatifs, vraiment post-industriels pour le coup.

De fait, en dehors de quelques régions plutôt rurales ou touristiques, la tonalité du mécontentement domine. E. Dupin parle plus largement d’une « fatigue de la modernité » (cf. sa Conclusion), qui n’est pas sans rappeler les propos tenus pour son départ par le Médiateur de la République. Cette dernière ne veut pas dire que les personnes rencontrées voudraient revenir dans le passé, mais simplement que le présent et l’avenir n’apportent pas ce qu’ils auraient dû apporter de mieux par rapport au passé.  Cette fatigue, pour les gens rencontrés par Eric Dupin, ne se traduit pas vraiment dans une xénophobie exacerbée, mais plutôt par un repli sur le local, le régional, le « pays », seule valeur un peu sûre dans un monde qui leur parait totalement incontrôlable et incontrôlé.

Deuxièmement : le pays apparait au voyageur qui se permet de flâner sans but bien précis comme en voie d’américanisation du point de vue de l’organisation de son espace. Partout, l’étalement urbain, ou plutôt la marée pavillonnaire dans les ex-campagnes, domine, avec, comme conséquence, un étiolement des centres des petites villes (malgré les efforts en sens contraire de tous les maires concernés) et la naissance de centres alternatifs, constitués par le supermarché du coin. Mon expérience personnelle à la Mure d’Isère (38) correspond parfaitement à ce schéma décrit par Éric Dupin : meilleures voies de communication par rapport à ce qu’elles étaient il y a un quart de siècle qui font de la petite région concernée (Matheysine) une périphérie résidentielle de la métropole grenobloise pour des salariés d’exécution, explosion pavillonnaire, développement de centres commerciaux le long de la route (ex-)nationale (« Route Napoléon »), et enfin déclin prononcé de la ville de la Mure et de ses commerces. Cela correspond aussi à la description de David Mangin, La ville franchisée. Formes et structures de la ville contemporaine, Paris : Editions de la Villette, 2004). Cela se lit dans les statistiques  sur l’augmentation de la distance domicile-travail par exemple, ou sur celles, effrayantes, de la consommation de terres agricoles pour lotir et bâtir.

Ces deux conclusions ne sont pas étonnantes bien sûr, et surtout la deuxième est partagée par tout le monde,  Eric Dupin donne simplement une  forme plus  littéraire à ce double constat. Sur le second, il ne semble pas loin de penser que notre pays souffre désormais d’un problème de laideur généralisé (avec des entrées de ville horribles partout) et d’homogénéisation de fait mal digérée : comme tout finit par se ressembler, les édiles inventent partout des traditions, des différences, mais celles-ci se retrouvent être presque partout les mêmes (une vieille Église romane ou gothique, des traditions rurales disparues, etc.) et finissent par être une marchandise comme une autre.

Que conclure du point de vue politique  de cette incursion dans la France profonde, dont bien sûr il serait facile de souligner les limites dans la sélection des personnes rencontrées?

A  suivre E. Dupin, aucun candidat à l’élection présidentielle n’a intérêt pour conquérir ces segments d’électorat ruraux ou péri-urbains  à  dire quelque bien que ce soit de la mondialisation; bien au contraire, à suivre la logique de répudiation de cette dernière qu’il décrit, il ne  faut pas hésiter à la charger de tous les maux possibles et imaginables. Je me disais au fil de ma lecture, que les conseillers de François Hollande avaient dû lire le livre avec leur concept de « normalité », ou bien être arrivés aux mêmes conclusions qu’Eric Dupin par d’autres voies (le fait d’être maire de Tulle y est peut-être pour quelque chose). Idem pour Arnaud Montebourg avec son idée de « démondialisation ». Décidément, un DSK, ex-Directeur du FMI, fort bien logé sur la Place des Vosges à Paris IVème,  aurait été une catastrophe pour la gauche dans ces segments de l’électorat, surtout face à un Nicolas Sarkozy n’hésitant pas une seconde à donner de la voix sur la France qui ne doit pas perdre ses industries.

Ensuite, si la France est désormais « pavillonnaire » à ce point-là, ne peut-on pas alors prédire que les enjeux liés à ce mode de vie (des classes moyennes et populaires) vont prendre de l’importance ? La bronca actuelle d’une partie des députés UMP autour des récentes mesures visant à renforcer la sécurité routière tient sans doute aussi à cette conformation de l’espace, plus encore qu’à une idéologie libérale de la responsabilité ou à un anti-fiscalisme grossier. A force d’avoir amélioré le réseau routier, et permis ainsi aux gens d’habiter loin de leur domicile dans la riante campagne, voilà le résultat, ces braves gens vont trop vite d’un point à un autre, et se prennent à foison amendes et suppressions de points. Idem pour le coût du chauffage des maisons individuelles. Idem aussi pour les problèmes de pouvoir d’achat, largement liés aux monopoles locaux exercés par les supermarchés.

En tout cas, le portrait de la France profonde dressé par Eric Dupin mérite le détour. (Désolé, mais le jeu de mot s’imposait.)

Le poisson pourri par la tête, surtout au soleil de juillet.

Au détour d’une conversation estivale avec un invité d’un banquet d’anniversaire auquel je participais, j’ai eu l’occasion de constater à quel point une partie des élites de notre pays n’avait « rien vu, rien appris, rien compris« , en dépit même de la crise économique et sociale montante.

Mon interlocuteur d’un jour se trouvait être un haut fonctionnaire, économiste de formation, travaillant dans une des agences gouvernementales créées depuis quelques années. La conversation est venue par je ne sais quel détour, les retraites me semble-t-il, sur le rôle du commerce international. Comme je faisais remarquer que ce dernier ne semblait pas être très favorable à l’ensemble des Français, je me suis fait durement rabrouer sur le thème selon lequel ce même commerce avait sauvé rien moins qu’un milliard d’êtres humains de la pauvreté dans les dernières années, et que je reprenais dans ma critique  contraire en tous points  à la science économique les erreurs archaïques de Marx… Je n’ai pas bien compris à dire vrai d’où venait  exactement le lien entre Marx et mon constat que toute la population française (en particulier certains segments de la population active les moins qualifiés ou les plus ouvriers pour ne pas faire comme si ces personnes étaient sans vertu ce que suppose la première expression) ne semblait pas profiter de la part commerciale de la mondialisation (du moins en tant que  producteur). De fil en aiguille, on s’échauffa de part et d’autre à l’heure du café à l’étonnement d’une partie des convives lancés dans des conversations plus anodines semble-t-il. Comme je faisais remarquer que l’ensemble des politiques économiques suivies depuis 30 ou 40 ans n’étaient pas à l’avantage du développement d’une société harmonieuse, comme dirait le jargon du PCC, et que l’impasse était désormais patente, le haut fonctionnaire finit par me faire remarquer que de nombreux emplois étaient créées dans… la restauration (en dehors même de  la mise en place de la TVA réduite dans ce secteur, réduction bien inutile à ses yeux d’économiste), et que c’était là un exemple de la bonne marche dans la reconversion de notre économie dans le cadre de la mondialisation. Est-ce que, moi-même d’ailleurs, je n’aimais pas aller au restaurant? (autrement dit, est-ce que dans le fond, la création de nouveaux services de restauration en dehors du domicile ne constitue pas la satisfaction d’un besoin que je ressens moi-même? CQFD) J’en suis resté un peu pantois…  Qu’un haut fonctionnaire trouve fort bien que la main d’œuvre, rendue disponible par la place nouvelle de la France dans la division internationale du travail, se déverse pour user du terme consacré dans le secteur de la restauration (sans compter en plus dans quelle restauration… ) m’a éclairé sur l’état d’aveuglement de certains…

En effet, le secteur de la restauration – au delà de la façade de la gastronomie française –  se trouve être l’un de ceux où les rémunérations se trouvent être les plus basses, où les conditions de travail sont les plus dures, et où, enfin, l’économie souterraine est loin d’être absente. Cette personne avait-elle entendu parler de ces luttes des « sans papiers » dans ce même secteur de la restauration qui avaient  au moins le mérite d’officialiser une situation sociale pour le moins peu exemplaire?

La conversation en resta là plus ou moins. Le haut fonctionnaire a dû repartir chez lui en pensant qu’il est bien difficile de gérer un pays avec des universitaires qui ne comprennent rien à l’économie, l’universitaire que je suis se dit qu’il avait eu en live un bel exemple d’arrogance néolibérale…

A quelques dizaines de kilomètres de l’endroit idyllique où se déroulait paisiblement l’anniversaire auquel j’étais convié, se déroulait une émeute de plus dans un quartier populaire de notre paisible pays. Celui de la Villeneuve à Grenoble. Comment ne pas faire le lien avec la discussion avec le haut fonctionnaire? En effet, tous ces quartiers sont affligés d’un fort taux de chômage, en particulier pour les moins de 30 ans de sexe masculin sans qualification. Les  plus prompts à la déviance de ces jeunes hommes, dont il faut bien dire que, dans le fond, l’économie française n’a absolument pas besoin pour fonctionner au jour le jour, se livrent à la petite criminalité, puis à la grande délinquance.  Parfois, à force de tirer sur la corde, cela finit mal pour eux, comme vendredi dernier, et leurs amis et connaissances se livrent à une émeute donnant ainsi l’occasion à la force publique de se déployer dans toute sa majesté et rigueur.  Cette fois-ci, on a même sorti un blindé. Je ne suis pas sûr que proposer à ces « jeunes » comme espoir professionnel  la restauration ou quelque autre secteur à basse valeur ajoutée les fasse rêver… Comme les sociologues l’ont fait remarquer depuis longtemps sur le cas des Etats-Unis, il existe des emplois dans le secteur tertiaire qu’il reste difficile à un jeune homme d’occuper, parce qu’il lèse l’idée que ce dernier se fait à tort ou à raison de sa virilité. A cet obstacle dans les représentations de soi au niveau individuel, il faut ajouter au niveau global l’impasse dans lequel se mettrait une société qui n’aurait plus de classes moyennes. L’opinion commune des politistes, du moins telle que je la comprend,  veut en effet que la polarisation sociale et économique ne peut que se traduire à terme en extrémismes politiques de part et d’autre. Que Grenoble, ville réputée pour sa spécialisation dans les hautes technologies et sa vie académique, soit le lieu d’émeutes urbaines constitue un utile symbole de cette division de la société française : d’un côté, cette magnifique « économie de la connaissance » dont Grenoble constitue l’un des fleurons français, plongée de plain pied dans la part solaire de la mondialisation, qui consomme de l’ingénieur, du technicien supérieur et du chercheur à tout va (du moins quand la conjoncture est bonne), de l’autre, cette part maudite du non-qualifié, condamnée à la relégation dans le sud de la ville et à exercer  au mieux un métier de service donnant droit à la « prime pour l’emploi ». Un « petit Chicago » effectivement comme l’a dit un syndicaliste policier craignant la sécurité de ses ouailles. Pas celui d’Al Capone – ne mythifions pas les voyous du crû!- , mais le Chicago actuel, avec son université d’excellence et ses quartiers ghettos.

En même temps, comment faire dans un pays où un haut fonctionnaire croit que l’augmentation de l’emploi dans la restauration fait partie de la solution?

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Pour rester dans le ton un peu déprimé de ce billet estival, je viens de lire qu’un rapport parlementaire suggérait de rendre obligatoire une assurance pour couvrir le risque de dépendance à compter de 50 ans… Quelle belle officialisation de la perspective que nous avons tous de finir à l’état de « dépendant »… Merci la Science et la Médecine…. Merci l’Éthique et le Droit… Quelle belle illustration du lobbying des assureurs pour se garantir un nouveau marché avec des assurés guère en état par définition de se plaindre qu’on les roule dans la farine! Que d’emplois nouveaux à faible productivité à créer dans ce secteur de la « dépendance » dont la demande va être ainsi rendue solvable… Après la restauration, la becquée…  J’en pleurerais presque. Quelle belle contradiction avec la nécessaire baisse des revenus des plus de 50 ans que nous prédisent les économistes pour permettre justement le maintien dans l’emploi des dites personnes jusqu’à 67 ans… Quel bel abandon de ses responsabilités par l’État… Quelle incapacité à faire des choix de notre part… Tous dépendants à la fin…

P. Artus/M.-P. Virard, Pourquoi il faut partager les revenus.

Ayant été enseignant de sciences économiques et sociales dans une vie passée, je ne désespère pas complètement de comprendre quelque chose à la crise économique actuelle.  Je me suis donc jeté sur le dernier ouvrage de Patrick Artus et Marie-Paule Virard, Pourquoi il faut partager les revenus . Le seul antidote à l’appauvrissement collectif (Paris : La découverte, 2010) qui vient à peine d’arriver dans les  librairies lyonnaises.

Ce livre  de moins de 200 pages de petite format (et vendu tout de même 13 euros)  n’est malheureusement pas d’un très grand intérêt. En effet, un lecteur informé n’y apprendra pas grand chose de nouveau, et un lecteur peu informé aura du mal à comprendre de quoi il ressort finalement – en dehors du titre  et de la couverture qui lui auront tout de même  fait plaisir s’il n’est pas assujetti à l’ISF.

En effet, pour un lecteur qui voudrait comprendre quelque chose au drame économique qui se joue en ce moment, l’ouvrage manque désespérément de pédagogie. On n’y trouve par exemple aucun glossaire, aucun tableau chiffré, aucune explication des mécanismes économiques en cause (en dehors de quelques notes de bas de page, comme celles sur l’équivalence ricardienne), aucun schéma pouvant utilement résumer la situation – complexe – qu’on entend décrire. Bien sûr, le texte est illustré d’exemples (dont on remarquera d’ailleurs  en passant qu’ils sont ceux-là même dont quelqu’un qui suit l’actualité a déjà entendu parler);  il fait parfois usage de métaphores  qui donnent une idée de la direction à privilégier (comme avec le dernier chapitre sur le « temps du tango » illustrant la nécessité d’une nouvelle solidarité entre Européens… et non pas une répétition à l’échelle continentale des difficultés de l’Argentine), mais le moins que l’on puisse dire, ce n’est pas avec un tel texte que la culture économique des Français va s’améliorer… J’ai en effet bien peur d’avoir compris grosso modo le contenu de l’ouvrage grâce à quelques réminiscences d’économie que ne possède pas nécessairement tout lecteur intéressé. J’y ai même remarqué quelques contradictions, mais sur ce point je ne me sens pas assez sûr de mon cas pour en faire part plus avant ici.

Contrairement à ce que le titre et l’image de couverture racoleur laissent entendre, il ne s’agit pas d’abord d’un plaidoyer pour la révolution sociale par la loi de finances dans le cadre d’un rétablissement du socialisme dans un seul pays pour éviter le déclin de la France (du genre solution à la Baverez version Thorez), mais de la suite des considérations de Patrick Artus et Marie-Paule Virard sur la crise économique déjà présentées dans des ouvrages précédents (par exemple Globalisation, le pire est à venir paru en 2008). Le livre a été visiblement finalisé à la fin de l’hiver 2010, et le dernier chapitre sur l’Europe a été écrit à l’arraché au moment des premières décisions européennes sur la crise grecque. Le message est au total  assez simple et déprimant : il ne faut pas compter sur les autres pour nous sortir de cette crise économique-là.

En effet, la sortie de la crise mondiale dans les pays émergents serait marquée par trois phénomènes fort désagréables pour l’Occident (en particulier les pays de l’Union européenne) : en premier lieu, la demande nouvelle de ces pays serait de plus en plus satisfaite par la production locale de ces pays – donc l’effet d’entrainement de la croissance des « Bric » serait faible sur nos pays; en second lieu, les Bric, tout particulièrement la Chine, seraient  en train de faire mentir la vieille théorie de la division internationale du travail – la Chine remonterait à tout vitesse la chaine de valeurs, et devient un compétiteur sur les produits les plus innovants comprenant le plus de technologies en leur sein; en troisième lieu, les entreprises de l’Occident et  les gérants de l’épargne de l’Occident auraient bien perçu le déplacement du dynamisme économique du monde en faveur des Bric en allant investir encore plus dans ces pays pour y trouver de juteux profits. Jusque là, à dire vrai, rien de très nouveau. Les auteurs parlent de « déglobalisation » (sic) pour décrire ces phénomènes, qui correspondent tout de même à la poursuite et à l’accentuation des tendances antérieures que je croyais avoir vu nommées depuis 20 ans sous le nom de globalisation et/ou mondialisation.  La Chine est devenue grâce aux… capitaux étrangers l’atelier du monde, il ne faut pas trop s’étonner ensuite que les produits de l’atelier s’améliorent de jour en jour, et finissent par dépasser ceux du maitre occidental. L’histoire est bien connue depuis l’émergence des Etats-Unis, de l’Allemagne, du Japon, à la suite du pionnier britannique au XIXème siècle.  L’usage du terme de « déglobalisation » correspond pour les auteurs, au fait que le commerce international croit moins qu’auparavant et que les pays émergents n’ont plus besoin de nous pour utiliser leur épargne, celle-ci trouvant usage directement chez eux… Or ces deux phénomènes, pour autant qu’ils soient empiriquement fondés sur le moyen terme, ne mettent pas en cause le sens plus général du terme de globalisation. De fait, tout l’ouvrage démontre au contraire que les interactions entre les différents marchés (des biens, des capitaux, des monnaies) à l’échelle mondiale apparaissent plus forts que jamais, et, que ce à quoi il faut viser (intellectuellement), c’est justement à une modélisation de cette économie globale.

De ce point de vue, le modèle des auteurs n’est pas explicité clairement, il semble  pourtant bien être le suivant : la place des économies dans l’économie mondiale tient à leur place dans la division du travail; or, contrairement à ce qui était prévu il y a vingt ans, les économies émergentes se mettent rapidement à occuper la « frontière technologique » et à concurrencer directement les vielles nations industrielles sur le terrain qu’elles croyaient avoir en monopole pour quelques décennies encore; du coup, les entreprises occidentales n’ont eu d’autres choix que de réagir par un ajustement drastique à la baisse de leurs effectifs pour augmenter leur productivité et maintenir leurs profits et/ou de réagir par des délocalisations  à la même fin – cela d’autant plus que la norme de rentabilité exigée par les actionnaires a atteint dans le même temps des sommets, entrainé par une économie de bulles spéculatives successives depuis le début des années 1980 ; pour les auteurs, ces évolutions se sont vues dans une forme presque pure dans le cas japonais : le résultat de ces stratégies de survie des entreprises face à la concurrence des émergents, tout en préservant les actionnaires, n’est autre qu’un écroulement de la part des revenus salariaux… et donc de la demande interne. « Avec la crise,  les entreprises sont plus que jamais tentées de défendre le niveau de leurs profits en jouant sur les délocalisations et la compression de la masse salariale.  C’est bien ce que l’on a observé un peu partout dans le monde développé, de manière plus ou moins nette selon les pays [des chiffres! des chiffres!]. On sait que la baisse des salaires fut à la  source de la déflation japonaise dès la fin des années 1990. [voir le chapitre correspondant] On sait aussi qu’ Etats-Unis et  zone Euro ont fini par emprunter le même chemin. [des chiffres!] «  (p. 144-145)  Faute d’augmentation de la demande interne générée par les salaires, les pays occidentaux ont eu tendance pour préserver un niveau de croissance à se doper – via des politiques monétaires accommodantes – à l’endettement privé et/ou public . L’augmentation de la part des profits dans la richesse produite induit en effet mécaniquement une moindre demande dans la mesure où les individus qui reçoivent la plus grande part des profits comme revenus s’avèrent être ceux qui sont déjà assez riches pour ne pas avoir à tout dépenser.

Les auteurs proposent de rompre avec cette situation, où l’on reconnaitra l’impact de l’insuffisante propension à consommer des titulaires des revenus du capital, une idée plutôt keynésienne, par une réorientation des fiscalités des pays développés permettant de redonner du pouvoir d’achat aux salariés. Cette prescription des auteurs fait un peu vite fi des considérations de rapports de force politiques dans nos sociétés. Un basculement du poids de la fiscalité (au sens large) sur les revenus du capital en Occident, ou en France, ne me parait pas d’une entière actualité… et supposerait que l’on résolve aussi le problème de la concurrence fiscale entre pays développés.

Plus profondément, les auteurs proposent, sans s’en rendre bien compte,  de revenir  à l’aporie qu’ils dénoncent. En effet, ils appellent de leurs vœux une politique de réindustrialisation des pays développés. Il s’agit en effet de ne pas se contenter d’offrir des emplois de service mal payés aux populations laborieuses. Intention certes louable, mais quels moyens proposent-ils à cette fin? Une fiscalité adéquate et une finance publique de long terme, qui remplacerait les carences, par trop évidentes, des circuits actuels de financement de l’investissement industriel de long terme en Occident. Les auteurs reprennent en somme la « Stratégie de Lisbonne », dont ils disent de manière piquante que « Les Chinois sont les seuls à avoir adopté la Stratégie de Lisbonne » (p.123) en citant le grand bond en avant des capacités intellectuelles,  et donc productives, du peuple chinois via l’éducation depuis 30 ans. Autrement dit, les pays développés doivent retrouver une avance technologique sur les pays émergents sur quelque nouvelle camelote qui fera fureur sur les étalages du monde entier….  Dans leur monde idéal, les pays européens ( Italie, Espagne, Grèce et Portugal compris, pour ne pas parler des ex-pays du bloc soviétique) se mettent à dépenser 5% au moins de leur PIB en R&D, créent  dans la foulée les produits phare du XXIème siècle, et tout d’aller mieux pour les populations européennes concernées… Les auteurs ont eux-mêmes un (petit) doute sur cette stratégie de rattrapage des pays en rattrapage tant les investissements en éducation ont été et sont forts dans ces pays, en Chine en particulier.

Vu l’interconnexion du monde contemporain, j’ai pour ma part quelque difficulté à croire que les pays émergents laisseront échapper désormais quelque nouveau marché porteur que ce soit…  Il faut plutôt espérer que les pays émergents vont voir croitre en leur sein une nouvelle classe de consommateurs qui aura soif de diversité dans les produits offerts. On se retrouverait alors assez vite dans la situation dans laquelle les pays développés et les Bric s’échangeraient des produits similaires. Dans ce cas, les taux de change entre monnaies jouent un rôle essentiel dans les succès (temporaires) des uns et des autres. Nous n’en sommes certes pas là, mais je trouve cette issue moins illusoire que de croire regagner une avance définitivement perdue.

Pour l’instant, l’analyse de P. Artus et M. -P. Virard officialise ce que l’on savait déjà : le monde économique global se rééquilibre en faveur des pays émergents. Quelle découverte…