Archives de Tag: gauche

Bilan (personnel) des départementales 2015 : la routine (éternelle?) de la Ve République.

Dans la métropole de Lyon, nous n’étions pas invité à voter pour les départementales de mars 2015, puisque ici les compétences du département et de l’intercommunalité ont été dévolues depuis le 1er janvier 2015 à l’assemblée intercommunale élue l’année dernière à travers les municipales. Je n’ai donc pas pu suivre en direct une campagne départementale, et je n’ai eu finalement accès qu’aux résultats de ces départementales tels qu’ils ont été diffusés par les médias nationaux.

Contrairement aux commentateurs qui en ont souligné les nouveautés (parité, percée du Front national au premier tour, implantation nationale de ce dernier, effondrement de la gauche en général, etc.), je reste frappé par la normalité des résultats si on les examine dans la perspective longue de la Vème République.

Premièrement, comment ne pas voir qu’il s’agit d‘élections intermédiaires classiques désormais pour une Vème République complètement incapable depuis la fin des « Trente Glorieuses » de mener des politiques publiques qui satisfassent des majorités durables d’électeurs ? Comme d’habitude, en particulier avec le chômage de masse qui persiste et embellit depuis des lustres,  le camp gouvernemental se prend une rouste (méritée), et l’opposition classique (en l’occurrence la droite républicaine) l’emporte (sans grand effort). L’alliance partisane UMP-UDI-Modem gagne en effet très largement l’élection en voix (33,3% des suffrages exprimés selon les calculs des collègues de Slowpolitix). La droite (y compris les divers droite) l’emporte largement en terme de sièges de conseillers départementaux (plus de 2400), et en terme de présidences de départements (67 sur 98). Le rapport de force droite/gauche à ce niveau est ainsi complètement inversé.  C’est d’autant plus remarquable qu’il y a quelques années, dans une conjoncture similaire pour les forces soutenant le gouvernement en place, des commentateurs de droite pleuraient dans le pages du Monde sur l’implantation locale perdue de la droite et du centre, et n’y voyaient pas de remède. Il suffisait pourtant d’attendre le retour du balancier. Quod demostrandum erat. Du coup, attribuer à l’action de Nicolas Sarkozy himself cette victoire constitue une affirmation bien héroïque à tous les sens du terme, elle résulte surtout du traditionalisme de l’électorat français -en fait du traditionalisme de la (toute petite) majorité de votants parmi les inscrits!  N’importe quel leader de la droite aurait sans doute gagné cette élection départementale. Ceux des électeurs qui se déplacent pour voter ne sont de toute façon pas prêts dans leur majorité pour essayer des nouveautés. Pas d’aventurisme surtout.

Deuxièmement, dans le camp de la gauche, si l’on observe le nombre de conseillers départementaux élus et encore plus les présidences des départements conservés (ou gagné), comment ne pas être frappé par la prééminence maintenue du PS? Même à cet étiage bas, le PS dispose encore selon les calculs des Décodeurs du Monde d’un peu plus de 1000 conseillers départementaux, alors qu’EELV plafonne à 48,  le PRG à 65 et le FG (PCF et PG) à 156.  Selon les collègues de Slowpolitix,  la proportion de voix obtenus par les partis situés à la gauche du PS au premier tour serait de 10,1% des suffrages exprimés, alors que le PS serait lui à 24,7%.  Les candidats du PS auraient donc réussi à mobiliser en leur faveur un électorat près de deux fois et demi plus important que celui de ses alliés (habituels) à gauche. Il reste en fait le seul parti de gauche à avoir un maillage territorial important (même s’il y a désormais des conseils départementaux d’où il est absent ou marginalisé), et presque le seul à conserver des présidences de conseils départementaux. Selon les calculs des décodeurs du Monde, le PS serait même le parti de gauche où le taux de survie des sortants se représentant serait le meilleur! 61% des sortants socialistes se représentant auraient retrouvé leur siège, contre seulement 46% des anciens élus divers gauche, 56% des élus communistes et 55% des radicaux de gauche. Les élus EELV qui se représentaient n’auraient été que 6 sur 22 à revenir siéger dans l’arène départementale, et les élus FG (non-PCF) seulement 4 sur 12. De fait, la modération du PS, autrement dit le fait de se situer à la droite de la gauche, lui permet de continuer à dominer de très loin les autres partis de gauche en terme d’élus départementaux. Dans la perspective de la « reconstruction de la gauche » après sa (à ce stade très probable) éviction (probablement fort méritée) du pouvoir national en 2017 (si le quinquennat va à son terme naturel), cette donnée – la prééminence de la gauche (très) modérée au niveau des élus locaux –  continuera à jouer à plein. Les autres partis de gauche connaissent eux, soit la poursuite de leur interminable déclin  (comme pour le PCF qui ne préside plus qu’un département), soit une implantation locale toujours très limitée et le plus souvent dépendante du bon vouloir du PS lui-même (EELV en particulier, qui lui ne préside toujours aucun département à ce jour).

Troisièmement, contrairement à l’image qu’en ont donnée les médias, il faut souligner que, envisagé du point de vue stratégique, le FN s’est pris lui aussi une rouste lors de ces départementales. Certes, il fait au premier tour de l’élection départementale son meilleur score pour ce qui concerne une élection locale (25,7% des suffrages exprimés toujours selon les collègues de Slowpolitix), mais, au second tour, c’est globalement la branlée. Il réussit certes à obtenir beaucoup plus d’élus qu’auparavant (68, il n’en avait que deux), mais il se fait battre dans la plupart des cas quand il s’avère présent au second tour. La logique du scrutin majoritaire à deux tours – au premier tour, on choisit, au second tour, on élimine – fonctionne donc encore à plein à son détriment. Et cela vaut aussi en cas de triangulaire : toujours selon les décodeurs du Monde, les binômes FN ne remportent que 5 triangulaires sur les 273 auxquels ils ont participé, soit un taux de succès (misérable) de 1,8%.  Cette logique, qui vaudrait d’ailleurs pour tout parti se situant à une extrême du système politique se retrouvant dans la même situation, est renforcée, d’une part, par l’absence totale de parti allié du FN qui soit de quelque importance (les autres partis d’extrême droite aurait recueilli, 0,1% des suffrages exprimés, et encore je parie que le gros de ces voix concernent le rival de la « Ligue du sud » de Bompard & Cie),  d’autre part, par la médiocre éligibilité des binômes proposés par le FN à l’attention des électeurs. Le Monde a publié un article cruel sur une candidate FN dans l’Aisne, soulignant à quel point le FN manque d’éligibles même là où il dispose a priori d’électeurs. Certes, il semble qu’une partie des électeurs de la droite le rejoignent en cas de duel FN/gauche, mais ce transfert de voix n’est pas appuyé par une consigne partisane en ce sens, encore moins par une alliance en bonne et due forme. Le FN peut bien se glorifier d’être (en suffrages exprimés) le « premier parti de France » (aux européennes de 2014), il reste le vilain petit canard de la politique française avec lequel personne ne veut patauger. Ce constat n’est sans doute pas étranger à la crise  au sein du FN autour des déclarations de J.M. Le Pen dans les jours qui ont suivi ces résultats. De fait, si aucun parti ne veut s’allier dans le futur avec le FN, ce reniement du fondateur par la direction actuelle du FN, dont sa propre fille,  ne servira pas à grand chose. En effet, s’il veut l’emporter, s’il reste sans allié, le FN doit nécessairement  être majoritaire à lui tout seul. Or, dans un scrutin majoritaire à deux tours comme les départementales, ce seuil lui est en l’état présent des rapports de force la plupart du temps inaccessible. En principe, les régionales lui sont un peu plus favorables, puisqu’au second tour, une majorité relative suffit pour emporter une région. Cela reste toutefois à vérifier, et ce mode de scrutin des régionales pourra toujours être modifié par les autres partis largement majoritaires à l’AN et au Sénat si besoin est s’il permettait trop souvent au FN d’accéder seul aux responsabilités régionales (ce qui a été déjà fait en 2004 suite aux élections régionales de 1998). En somme, le seul espoir pour le FN solitaire d’accéder au pouvoir  demeure l’élection présidentielle – et en imaginant que des (r)alliés viennent ensuite à la soupe une fois la victoire présidentielle acquise pour assurer une majorité parlementaire permettant de gouverner ensuite. Les départementales de 2015 tendraient pourtant à indiquer qu’il s’agit d’un espoir bien ténu. Le FN reste un tiers exclu de la politique française – tant que personne ne lui ouvre la porte.

Quatrièmement, au total, est-ce qu’on ne doit pas constater surtout l’inertie du système politique français? Nous sommes pourtant dans une crise économique majeure, le chômage est au plus haut, les sondages d’opinion montrent une insatisfaction massive de l’opinion envers les politiques, l’abstention persiste et signe, mais, finalement, pas grand chose de nouveau ne se passe. L’alternance régulière entre la droite républicaine et la gauche continue à s’effectuer, sans que le FN – qui occupe pourtant tant les médias  aux deux sens du terme – perturbe le jeu politique tant que cela. Il n’a même pas réussi à conquérir une présidence de département, et il n’a même pas réussi à bloquer par sa présence même le moindre conseil départemental. E la nave va.

Par ailleurs, aucune autre force politique alternative que le FN n’émerge au niveau national, en particulier à gauche, comme le note plus généralement le collègue Fabien Escalona, spécialiste des gauches européennes, sur Slate.  On reste toujours dans cette atonie de la gauche de gauche observable en France par comparaison depuis 2010 au moins – en dehors du feu de paille Mélenchon aux présidentielles de 2012. En effet, je veux bien que la situation grenobloise soit un signal important avec la victoire dans deux cantons de binômes du « Rassemblement citoyen » soutenant l’actuel maire de Grenoble, mais cet événement ancré déjà dans une longue histoire de la ville des Alpes  ne correspond pas à un bouleversement des rapports de force nationaux au sein de la gauche. Ce phénomène général d’inertie s’est trouvé sans doute renforcé par la caractéristique même de ces élections départementales. En effet, malgré leur nationalisation due à leur organisation en une seule fois sur la France entière, ces départementales restent destinées à désigner des élus locaux, dont les compétences (un peu floues en plus ces temps-ci…) ne sont susceptibles de mobiliser sur le fond des politiques publiques concernées qu’une part limitée des électeurs. La part de notabilité locale dans chaque élection n’est sans doute pas non plus à négliger – contrairement d’ailleurs à ce qu’avait pu faire penser le redécoupage des cantons et l’introduction des binômes paritaires. Surtout, dans ce résultat finalement si banal (en particulier si l’on observe « qui gagne à la fin »),  j’ai du mal à ne pas voir  le rôle central du mode de scrutin majoritaire à deux tours. En effet, ce scrutin oblige un parti nouveau qui veut avoir des élus, soit à attendre d’être à soi seul  majoritaire – ce qui n’a jamais pris qu’une bonne quarantaine d’années à un FN fondé tout de même en 1972… et encore le compte n’y est pas encore -, soit à s’allier avec plus centriste que soi, et donc à risquer de ne pas apparaître « nouveau » très longtemps aux yeux des électeurs. Pour prendre un exemple (facile, trop facile), avec ce que synthétise un personnage comme le sénateur Jean-Vincent Placé,  un parti comme EELV réussit à sembler aussi vieillot que le radicalisme de gauche, de droite ou du centre réunis, sans même en avoir l’histoire sénescente pour excuse.

Si les départementales avaient été organisées sur un autre mode de scrutin, proportionnel par exemple, les dynamiques observées auraient été sans doute différentes. Des partis comme DLF (Debout la France) ou Nouvelle Donne auraient eu leur (petite) chance. Pour l’heure, malgré les bruits qui courent d’un coup à la Mitterrand de F. Hollande en ce sens,  il faudra nous en passer sauf sous forme d’ersatz cache-misère, car le scrutin majoritaire à deux tours demeure trop bien favorable aux deux partis dominants, l’UMP et le PS, et à leurs annexes directes, l’UDI et le PRG, pour qu’ils décident d’un coup de s’en passer. Il n’est que d’observer leur presque parfaite harmonie quand il s’agit de légiférer ces jours-ci sur le renseignement au détriment des libertés publiques pour mesurer le caractère commun de leurs « intérêts professionnels ». Aucun des responsables de ces partis n’imagine même qu’ils pourraient être un jour durablement cantonnés dans l’opposition et en proie à un pouvoir devenu par malheur tyrannique et usant des outils qu’ils mettent en place.  Ils sont le pouvoir, et ne sauraient donc craindre ses abus. CQFD.

On sent déjà du coup le triste scénario pour 2017. Probablement, Marine Le Pen, candidate du seul FN, sera au second tour – sauf si les diverses affaires qu’on voit monter ces derniers temps la concernant auront réussi d’ici là à faire place nette de sa personne. Sauf bouleversement économique ou géopolitique (inimaginable à ce jour?), elle sera pourtant battue par n’importe quel candidat « républicain », de gauche ou de droite, qui ralliera une majorité (âgée et/ou éduquée) de citoyens craignant les aventures. On ne fait pas la (contre-)révolution par les urnes dans une maison de retraite qui, quoique décrépie, arrive encore à servir des repas encore tièdes, si ce n’est chauds, à la plupart des résidents. Cela va aviver les batailles à droite et à gauche pour être ce candidat « républicain », mais cela n’apportera rien de neuf en matière de réorientation générale des politiques publiques, parce qu’aucun des deux camps ne peut d’évidence se renouveler de l’intérieur, parce qu’aucun ne constitue plus depuis longtemps un vecteur portant un ou des mouvements sociaux défendant des besoins actuels des citoyens. Le système politique de la Vème République est bloqué, et bien bloqué, et ce ne sont pas à en juger par ces départementales les électeurs eux-mêmes qui risquent de le débloquer.

Et comme symbole de tout cela, un réacteur EPR à x milliards d’euros qui se moque de nos présomptions à la maîtrise technologique.

 Ps. Allez lire aussi l’excellent entretien avec mon collègue Pierre Martin, qui va plus en détail dans le cambouis électoral que je ne saurais le faire.  Nos conclusions se rejoignent, en particulier sur le FN. Selon P. Martin, le FN reste une « force impuissante » : « La conclusion est cruelle pour le FN : le PS et l’UMP conservent le quasi-monopole de la capacité à offrir des carrières politiques attractives. C’est un échec important pour la stratégie de Marine Le Pen et un facteur de crise pour ce parti car ceux qui espéraient trouver dans le FN l’opportunité d’accéder à des carrières politiques ont presque tous échoué. »  Une question accessoire se pose alors : si cette analyse du blocage du système politique français se répand largement dans l’opinion, que peut-il se passer? Est-ce que l’opportun (?) retour de l’idée du vote obligatoire n’a pas à voir avec ce constat dérangeant qui pourrait être (un peu trop) partagé?

Publicités

Sociologie politique appliquée?

Hier dans Libération (16 novembre 2010), tribune de la Fondation Copernic, intitulée « Démocratie : la dissidence populaire ». Les membres de cette association qui entend depuis 1998 promouvoir une pensée critique à la gauche de la gauche n’ont pas souvent l’occasion de se voir offrir une telle tribune dans le journal dirigé par Laurent Joffrin. Or que disent nos compères, dont des politistes des plus influents (W. Pelletier, Claire Le Strat, et  surtout Bernard Lacroix)? Allez lire le texte : en gros, ils constatent que les membres des classes populaires sont découragés par le tour qu’a pris la politique la plus institutionnelle (élections et partis en particulier) et qu’ils tendent à s’en désintéresser (abstention), et que, de surcroit, les conditions objectives  du travail salarié d’exécution tendent désormais à séparer les gens plus qu’à ne les réunir dans un collectif. Ils auraient pu ajouter cyniquement que, jadis, on luttait en commun, aujourd’hui, on se suicide seul. Les 8 premiers paragraphes du texte (sur 9)  sont consacrés à l’établissement de ce constat. Ils citent d’ailleurs à l’appui de leur approche les travaux de Jean-Louis Dormagen et Cécile Braconnier sur une cité de banlieue parisienne (qu’on trouvera dans La démocratie de l’abstention. Aux origines de la démobilisation en milieu populaire [Paris, Folio-Gallimard, 2007], recherche de terrain qui m’a tellement fasciné que je crois bien l’avoir « racontée » deux fois de suite à mes étudiants de Master  ce semestre…) Seul le dernier paragraphe rompt avec ce constat déprimant en citant quelques exemples d’actions qui prennent un sens politique de la part d’habitants des cités populaires, conclusion : « De l’action politique, il y en a. Elle contourne la délégation électorale et s’en détourne ». Certes. Mais, de la part de représentants d’une Fondation qui est censée inspirer les programmes de la gauche (voir les propositions de la Fondation Copernic dans la même page de Libération),  il me semble qu’il y a comme une erreur stratégique à s’exprimer ainsi.

En effet, jusqu’à preuve du contraire, dans une démocratie représentative comme la nôtre où le pouvoir d’État est attribué par l’élection au suffrage universel, les abstentionnistes ont toujours tort. Nous ne sommes pas dans une « démocratie populaire » en 1980, quand le terme de dissidence prenait un sens fort qui opposait un pays légal et un pays réel. Un groupe social dont la majorité des membres ne participe régulièrement pas aux élections (locales, nationales) n’aura qu’un poids marginal dans la décision politique. C’est là un fait plutôt bien établi par la science politique (il correspond d’ailleurs à une organisation internationale, l’IDEA, basée en Suède, qui essaye d’encourager l’expression électorale et partisane de toutes les minorités dans tous les pays), et, en France, tout particulièrement, il est assez facile de relier les grandes orientations de politique économique et sociale à ce poids différentiel des groupes sociaux dans les urnes (comme vient encore de le rappeler le choix de N. Sarkozy de se concentrer sur la « dépendance »…) Or les propositions de la Fondation Copernic pour rentrer en application supposent la maitrise des lois (par exemple pour réformer la fiscalité), donc une majorité dans les urnes, ou tout au moins une masse électorale organisée afin de pousser de telles propositions dans un ou des partis telle qu’aucun gouvernement ne puisse les ignorer (comme avec le poids électoral du Front national depuis les années 1980). Or que propose la Fondation Copernic pour lutter contre l’apathie électorale des classes populaires? La source de cette dernière (sauf événement exceptionnel comme l’élection présidentielle de 2007) tient, comme ils l’indiquent, à un délitement de plus en plus marqué des liens de sociabilité formels (partis, associations) et informels (collectif de travail, vie de quartier) entre les individus concernés. Que faire pour remédier à cette situation, qu’on observe d’ailleurs aussi bien aux Etats-Unis (voir les travaux de Theda Skocpol ou de Robert Putnam)? Comment (re)créer les bases sociales de la mobilisation politique institutionnelle des classes populaires dans l’ère post-industrielle?  Je n’ai pas l’impression que la Fondation Copernic dispose de beaucoup de réponses à cette difficulté. Le diagnostic, c’est bien, une ébauche de remède, ce serait mieux, surtout si on veut aider son camp.

Celle esquissée dans le texte, qui fait allusion à des actions politiques diverses (se mobiliser pour la Palestine ou contre le viol, cacher des sans-papiers, rapper)  suppose qu’on pourrait contourner l’obstacle via d’autres formes de politique. C’est là entretenir ainsi le mythe que par des mobilisations partielles le sort des classes populaires puisse en être radicalement changé. Certes, certaines injustices, torts, préjudices, etc. peuvent être diminués par des mobilisations extra-électorales, et sans doute toute aventure d’émancipation  d’un groupe opprimé commence  en dehors de la seule sphère électorale, mais, comme vient de le montrer le triste sort gouvernemental réservé à la patronne de l’association « Ni putes, ni soumises », on ne compte pas grand chose dans la grande politique (celle qui coûte des milliards…) si on ne dispose pas  in fine de millions de voix dans les urnes…

Leur thèse comporte en plus le défaut de souligner l’éclatement des causes défendues par les quelques minoritaires mobilisés de çi de là. C’est bien de se mobiliser pour sa petite cause à soi, mais quelle synthèse entre toutes ces causes? Comment faire comme disait jadis un candidat noir aux primaires démocrates pour la Présidence des Etats-Unis une « coalition arc-en-ciel » de tout cela?   On a eu ce printemps un avant-goût de la difficulté avec la polémique qu’a provoquée à gauche la présentation par le NPA d’une candidate voilée aux élections régionale. Si l’on utilise le terme de « dissidence », on devrait déjà se rappeler que ce terme correspond à l’invention d’un cadre intellectuel commun pour une mobilisation diversifiée. Où en est-on de ce point de vue? Pas très loin, me semble-t-il.

Bref, pour l’heure, ce genre de sociologie politique appliquée – qui n’est pas contestable à mon sens dans sa base empirique – me parait pour le moins devoir plus  rassurer Neuilly que l’inquiéter.

Barre à droite toute, souquez!

Un peu moins de deux ans après le déclenchement de la crise économique mondiale de ce début de siècle, les conséquences politiques commencent à se dessiner nettement en Europe. Ce matin, Dominique Reynié, invité dans le journal de France-Inter à commenter les résultats des élections en Belgique, donnait à ses propos une tonalité plutôt apocalyptique. Il devient en effet difficile de ne pas voir que les électorats européens répondent avec plus de ferveur en ce moment aux messages les incitant à  taper sur quelque bouc-émissaire et à faire preuve d’absence de solidarité avec le voisin, qu’à des messages d’amour et de fraternité. Le cas belge apparait  du coup – en dehors des idiosyncrasies du plat pays – comme une illustration d’une tendance plus générale au refus de la solidarité – tout au moins de celle qui s’exprime dans les formes institutionnelles. L’État belge constitue, comme tout État européen moderne, un puissant mécanisme de redistribution, tout aussi bien à l’échelle individuelle qu’à celle des territoires. Or on peut tourner les choses dans tous les sens:  les électeurs de la partie flamande du Royaume expriment, dans toutes les nuances de leurs votes, un rejet, plus ou moins net certes, d’une solidarité entre Belges. Le coup semble d’autant plus rude qu’au même moment, la crise de la zone Euro et des finances publiques de nombreux pays européens amène à discuter ouvertement entre pays européens d’un renforcement de la solidarité financière entre Etats de l’Union européenne. En plus, de nombreux  économistes nous serinent sur tous les tons qu’il faudrait un budget fédéral européen conséquent pour pouvoir stabiliser la zone Euro par gros temps; or, le moins que l’on puisse dire, c’est que le vote belge, pris comme l’illustration d’une tendance plus générale, confirme aux hommes politiques en place dans les différents pays européens que les masses électorales – à ne pas confondre avec l’opinion publique mesurée par les sondages ou avec l’opinion des populations en général – ne sont pas pour l’heure des plus partageuses. Dominique Reynié, qu’on sait très attaché à l’idée européenne, ne peut que constater le hiatus.

De fait, force est de constater que les élections nationales de ce printemps 2010 se suivent et se ressemblent, mutadis mutandis bien sûr. Les électeurs hongrois ont ouvert le bal en avril, avec une victoire de la droite et de l’extrême-droite, certes prévisible depuis  les dernières élections européennes de juin 2009, mais tout de même  digne dans son ampleur d’interloquer si l’on était moins habitué depuis les années 1990 aux revirements électoraux dans les ex-pays d’Europe de l’Est.  A la suite de ces élections,  le Fidesz, qui a atteint la super-majorité de 2/3 des sièges, peut changer par ses seuls votes la Constitution hongroise. Depuis quand a-t-on déjà vu en Europe une chose pareille lors d’élections (vraiment) libres? Les Britanniques ont eux fait triompher, plutôt modestement il est vrai, les Conservateurs le 6 mai. Les électeurs tchèques ont suivi les 28/29 mai 2010; même s’ils ont laissé le parti social-démocrate arriver en tête, ils se sont exprimés en majorité pour les anciennes et nouvelles droites.  Le 9 juin, les électeurs des Pays-Bas ont propulsé le « Parti de la liberté »(PVV) de G. Wilders à 15,5% des suffrages , ce qui en fait le troisième parti du pays.  Surtout,  ils ont placé en tête de leurs votes le parti libéral, le VVD, avec 20,4%, pendant que s’écroulait dans le même temps l’extrême-gauche. Le vote des électeurs slovaques du 12 juin 2010 est plus ambigu : le parti de R. Fico, Smer (Direction), un affilié un peu particulier du PSE, qui gouvernait avec l’extrême-droite locale, arrive en tête avec prés de 35% des suffrages, mais il est confronté à une défaite de ses alliés et à une poussée des centres et des droites… Autrement dit, la situation slovaque peut être assimilée à une défaite de la rhétorique nationaliste (ou populiste) de la gauche  au profit de partis de droite en principe plus raisonnables… sauf que certains d’entre eux répugnent à aider la Grèce… Cela leur passera sans doute au moment de voter le texte de loi nécessaire, mais, tout de même, voilà une bien mauvaise façon de gagner des voix si l’on est attaché à la solidarité européenne.

Le cas belge du 13 juin 2010 semble ainsi conclure la série  et lui donner son caractère de kermesse bien peu héroïque – même si, là encore, le socialisme électoral résiste, surtout en l’occurrence en  Wallonie.

D’une certaine façon, les électorats de ces différents pays sont en train de valider – plus ou moins clairement selon le niveau de démagogie en vigueur dans chaque espace national – des réponses à la crise économique  fondées sur l’austérité, la rigueur, la réduction du périmètre de l’État, la chasse aux fonctionnaires et aux assistés.

Marc Lazar faisait remarquer dans la Repubblica du 4 juin 2010 dans un article consacré à l’aphasie du Parti démocrate italien, traduit par Presseurop, que les politiques d’austérité menées en Grèce, en Espagne et au Portugal par des gouvernements socialistes ne différaient guère des politiques menées par la droite au pouvoir dans les autres pays ayant choisi l’austérité. Il faisait aussi noter que, si la gauche réformiste n’inventait pas sous peu quelque discours plus mobilisateur, les plus fragiles des Européens, face à cette situation, seraient tenté par l’abstention ou le repli sur la vie privée. La remarque est sans doute trop schématique, mais elle saisit bien un élément de fond qui semble ressortir de la situation présente : lors de chacune de ces élections, les groupes sociaux qui sont susceptibles de payer par leurs impôts les pots cassés de la crise économique – qui mènent donc encore une vie normale en pleine crise – semblent bien plus mobilisés que ceux qui vivent déjà au quotidien les conséquences de cette dernière. On retrouve un peu là le syndrome des « chômeurs de Marienthal » décrit par le jeune Lazarsfeld : ceux qui ont perdu leurs moyens d’existence ne sont pas les plus susceptibles de se mobiliser politiquement. C’est un vieux constat de la sociologie politique, mais j’ai bien peur qu’on en vérifie encore une fois la validité dans les années à venir.

Enfin, si ces tendances aux virages à droite toute et à l’austérité venaient à se poursuivre d’ici 2012, la gauche française, dans l’hypothèse où elle arriverait à revenir au pouvoir, va se trouver dans une situation plutôt désagréable. Elle aurait intérêt à déterminer à l’avance une ligne politique qui ne compte en aucune façon pour réussir sur l’influence qu’elle exercerait sur ses 26 partenaires européens.

Joffrin paye sa tournée – et le Monde aussi.

Episode 1 – Laurent Joffrin (Libération) paye sa tournée.

Le rédacteur en chef de Libération propose en ce matin de l’Ascension un bel éditorial sous le titre d’Humiliant. Il y flingue, pour m’exprimer à son niveau de langue, la proposition de la Commission européenne de valider par avance les budgets des Etats membres de l’Union européenne avant même qu’ils ne soient présentés aux parlements nationaux pour approbation. Je le cite: « L’Europe de l’argent et du conservatisme veut imposer ses normes à la faveur de la crise [bon jusque là, c’est du Naomi Klein, why not? ]: il faut évidemment refuser cette idée honteuse pour la démocratie selon laquelle le budget des Etats serait soumis à la surveillance de quelques gnomes [sic, et re-sic, pourquoi pas « technocrates apatrides »,  « ploutocratie »  ou « ‘État impérialiste des multinationales » tant qu’à faire du style ?] avant même d’être examinés par les élus légitimes des nations. » En lisant cette phrase, je me suis dit : là,  Joffrin « paye sa tournée », et drague le supposé lecteur populaire de Libération (s’il existe?) qui commence à trouver l’addition européenne un peu salée tout de même.

Premier point : la proposition de la Commission européenne se trouve être d’une logique imparable ; pour coordonner les politiques économiques des Etats  européens, qui passent par leurs budgets respectifs,  il n’existe guère d’autre solution que d’aller bien au delà de ce qui existe par ailleurs déjà, les peu connues GOPE (Grandes orientations de politiques économiques). Il faut bien qu’une instance, en l’occurrence la Commission, étudie ex ante la compatibilité des divers budgets nationaux entre eux et avec la ligne générale que les dirigeants nationaux prétendent se donner. Les dix dernières années ont marqué l’échec des stratégies molles de coordination, comme avec la défunte « Stratégie de Lisbonne » (2000-2010). Vu la crise de l’Euro, qui souligne pour toute personne censée les embarras d’une monnaie unique sans politiques budgétaires nationales cohérentes entre elles, il faut aller plus loin – ou tout arrêter -, et, comme on ne veut pas tout arrêter, cela suppose une contrainte supranationale supplémentaire sur les souverainetés partagées des Etats européens. On peut discuter des détails de la méthode choisie,  on pourrait aussi passer par une session annuelle commune de tous les comités/commissions budgétaires de tous les Parlements nationaux qui jugeraient de manière croisée de la qualité  et de la compatibilité de leurs budgets respectifs, mais, en pratique, si l’Union européenne veut progresser dans l’efficacité de ses politiques économiques, il est inévitable que le centre bruxellois ou une coordination intergouvernementale  se renforce de quelque façon : et, dans ce cas, il peut arriver que le centre bruxellois et/ou la collectivité des pays européens disent au gouvernement d’un pays qu’au vu de son budget, il ne semble  guère faire preuve d’à propos ou de solidarité et qu’il faudrait en conséquence y retravailler.

Monsieur Joffrin a-t-il oublié d’où vient en effet cette  catastrophe économique qui nous menace? Et bien, sauf si quelqu’un me prouve que la Grèce n’était pas une démocratie représentative sur les dix dernières années, « des élus démocratiquement désignés par le peuple » (dont L. Joffrin souligne les droits à voter le budget de chaque nation dans une vision un peu datée du fonctionnement d’un État par temps de parlementarisme rationalisé) ont adopté  des budgets pour le moins déraisonnables. On ne peut qu’être très étonné de voir un leader d’opinion d’un journal réputé pour son européisme (voir son attitude en 2005 et dans les années suivantes) se livrer à ce genre de discours complètement incohérent avec ce qu’amène  la poursuite de l’intégration européenne. Je comprends fort bien qu’un journal orienté à gauche (enfin semble-t-il plus à gauche que le Figaro) n’ait pas envie de voir que cette montée en puissance de la supranationalité européenne signifie en pratique, pour l’instant, une cure de rigueur généralisée; mais il faut choisir :  si l’on considère l’Union européenne comme un bien qui doit être défendu, cela signifie en raison des rapports de force actuels dans le système de gouvernance de l’Union européenne (qui comprend comme l’actualité vient de nous le rappeler, à la fois les Etats-unis d’Amérique, le FMI et toute une série d’institutions internationales publiques et privées) qu’il faut subir la potion amère perinde ac cadaver, et si possible sans se plaindre en plus pour pousser les électeurs dans les bras des eurosceptiques. Ou alors, il fallait militer pour la faillite de la Grèce – une opportunité extraordinaire d’en finir rapidement avec l’intégration européenne sous cette forme néo-libérale -, suivie de celle du Portugal, de l’Espagne et de quelques autres pays dont peut-être le nôtre, pour la fin de la zone Euro qui en aurait résulté, et enfin de l’Union européenne telle qu’elle existe. On aurait tout repris à zéro. Pour ma part, je ne suis pas sûr que je n’aurais pas préféré la solution du « défaitisme révolutionnaire » à l’encontre de cette Union européenne-là, une « stratégie du choc », mais à l’encontre cette fois-ci de la finance et de ce type de gestion des affaires publiques. Cela n’a pas été le choix des autorités européennes et nationales qui se disent prêtes à payer autant que « les marchés » le demanderont. Ce choix a été appelé de ses vœux par le journal vaguement de gauche nommé Libération, et bien qu’il assume maintenant! En plus, comme L. Joffrin se trouve être de gauche (modérée), il peut toujours rêver que, dans dix, vingt, trente, quarante ans, l’Union européenne, devenue entre temps  une « fédération » pour ne pas avoir disparue en 2010, pour avoir été prise dans un puissant spill-over vers la mise en commun des politiques économiques nationales, réalisera les ambitions sociales d’Altiero Spinelli et de François Mitterrand.

Second point : l’allusion aux « gnomes ». Plus que lamentable. A marquer d’une pierre pour se rappeler des évolutions de la gauche française.  En pratique, la Commission européenne est constituée d’hommes politiques. On peut avoir toutes les préventions idéologiques, morales, techniques, contre ces personnes, y compris la première d’entre elle,  le Président de la Commission, J. M. Barroso, mais cela constitue une bien mauvaise façon d’informer son lecteur que de reprendre l’affabulation « souverainiste » , digne du café du commerce, de Commissaires européens qui ne seraient même pas des êtres humains, sans âme, sans cœur, sans patrie. Plus sérieusement, comment le rédacteur en chef d’un journal se voulant sérieux, peut-il oublier que la Commission, constituée d’hommes et de femmes politiques nommés par leurs gouvernements nationaux respectifs, se trouve par ailleurs être investie par le Parlement européen? On peut disserter sur les défauts de la représentation des populations au sein de ce Parlement, comme je l’ai fait par ailleurs dans des écrits plus posés que celui-ci, mais on ne peut nier ce lien institutionnel entre la Commission et le Parlement européen, élu au suffrage universel direct. Plus encore, j’ai envie de poser à Monsieur Joffrin la question : êtes-vous européen au point  d’admettre qu’il peut exister une majorité en Europe qui vous soit contraire et qui ait prise sur votre vie? Pour l’instant, la majorité des gouvernements des pays de l’Union européenne se trouvent à droite (voire aux franges de l’extrême-droite, comme en Slovaquie, au Danemark, et en Italie); la majorité du Parlement européen, élu en 2009,  est encore plus  clairement dominée que celui élu en 2004 par la droite modérée. Bref, cher éditorialiste, l’Union européenne roule à droite (si ce n’est à l’extrême-droite). Ce n’est pas une question de « gnomes », c’est une question de rapports de force dans l’Union européenne pour l’instant très défavorables à la gauche.

Troisième point : cet éditorial de Laurent Joffrin dans son exagération même montre bien les dilemmes qu’aura à affronter la gauche modérée à la veille de 2012. Les politiques économiques et sociales vont avoir d’ici là un aspect terriblement rigoriste, droitier, « anti-social ». Les gouvernements socialistes espagnol et portugais sont en train d’annoncer des mesures  du plus bel effet dans ce style. Le gouvernement Fillon devrait suivre. Cette rigueur se fait entre autre au nom de l’Europe, comme depuis 1983…, mais là l’électorat de gauche, dont les sondages montrent déjà les doutes à l’égard de l’Union européenne telle qu’elle est (et non vis-à-vis de l’Europe comme projet d’ouverture), risque de décrocher complètement, y compris la frange la plus éduquée de cette gauche à laquelle Libération s’adresse. L. Joffrin veut faire croire à cet électorat qu’il y aurait – au moins à court terme – une autre Europe possible, et bien non, il n’existe rien d’autre en magasin! Il va falloir faire avec. Take it or leave it!

Épisode 2 –  Et le Monde aussi.

On croit toujours avoir tout lu, on se trompe toujours… Ce matin, vendredi 15 mai 2010, en découvrant l’éditorial du Monde, non signé comme de coutume dans ce journal, « L’Europe, c’est comme la bicyclette… »., je n’ai pu que constater qu’en substance (malgré le titre), l’argument ressemble comme deux gouttes d’eau à celui de L. Joffrin de Libération. Le style est plus retenu, mais le propos peut se résumer ainsi : J. M. Barroso ne peut rien proposer, car il est le « pompier de la vingt-cinquième heure » qui n’a rien fait jusqu’ici face à la crise économique, surtout pas réguler les marchés financiers ; sa proposition ressemble à « une mise sous tutelle qui est aux antipodes d’une concertation intelligente » [subtil distinguo, qui signifie sans doute qu’il faut effectivement plus de supranationalisme, mais surtout pas que les populations n’en soient trop conscientes…, ou alors, intelligent, cela veut-il dire qu’on continue comme auparavant à se concerter en laissant chacun libre de choisir son destin, et advienne que pourra?]; et selon le Monde, comme l’a montré le référendum de 2005,  « les peuples européens ne sont pas prêts à accepter une fédération européenne », et encore moins  un « fédéralisme technocratique ».

Je ne vais pas redire une deuxième fois à quel point ces critiques manquent de cohérence, surtout venant d’un journal connu pour son engagement proeuropéen. J. M. Barroso (sauf à croire qu’un androïde a pris la place de l’ancien Premier ministre portugais) est un homme politique qui représente depuis 2004 une double majorité (Etats et Parlement européen). Et il faut savoir ce qu’on veut : l’Euro et la montée en puissance de cette supranationalité européenne-là (d’orientation néo-libérale pour l’instant) que cela implique, la bicyclette pour ne pas tomber doit aller dans cette direction-là, aussi désagréable que cela puisse être pour des convictions de gauche ; ou, pas d’Euro et pas d’Union européenne non plus (en faisant le pari de  reconstruire une autre Europe de l’Atlantique à l’Oural, ou plutôt de Brest à Strasbourg…).

Dans les deux éditoriaux, la même idée se trouve partagée : la proposition d’une surveillance  ex ante des budgets des Etats membres par la Commission, présentée comme mue par des « gnomes » ou des « technocrates »,  va détourner encore plus les populations de l’Union européenne.  En pratique, cette supposition peut bien être tout à fait vraie du point de vue l’opinion publique (française en particulier),  et correspond du coup à une nécessité éditoriale de ces deux journaux en grande difficulté économique (les trop rares lecteurs de ces journaux ne sont peut-être pas prêts à payer pour lire qu’ils vont en prendre plein la tête au nom de l’Europe), mais il aurait été plus réaliste de souligner que l’Euro ne peut exister sans renforcement du centre bruxellois tel qu’il existe aujourd’hui. Le « fédéralisme technocratique » et son « déficit démocratique » pour utiliser un autre terme de l’éditorial du Monde, inscrits tous deux dans le Traité de Lisbonne, sont là pour durer,  ou alors il faudra se passer d’Union européenne.