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Pierre Charbonnier, Abondance et liberté. Une histoire environnementale des idées politiques.

Il y a des livres dont la lecture s’inscrit immédiatement dans son histoire personnelle pour le lecteur. J’ai en effet lu l’ouvrage du philosophe Pierre Charbonnier, Abondance et liberté. Une histoire environnementale des idées politiques (Paris : La Découverte, 2020) dans les semaines mêmes qui ont précédé le « grand confinement » que nous sommes en train de vivre. Je ne trouve cependant que maintenant le temps d’y revenir. Or il se trouve que la question de la temporalité de ce que nous sommes en train de vivre – celle d’une accélération  du temps et des événements – s’inscrivait par avance dans le livre lui-même. Son introduction commence en effet par cette phrase: « Durant le temps nécessaire à l’écriture de ce livre, le site américain de Mauna Lao, à Hawaii, indique que la concentration de CO2 atmosphérique a franchi la barre des 400, puis des 410 ppm. » (p.5) Après avoir listé toute une série de changements récents et profonds (écologiques, politiques, sociaux), il souligne : « Cinq ans suffissent donc à enregistrer des mutations capitales. Cinq ans suffisent à regarder un passé pourtant proche comme un univers totalement différent de celui dans lequel on évolue désormais, et vers lequel on ne reviendra jamais. La rapidité de ces évolutions nous laisse aussi devant une question plus sombre: où en serons-nous lorsque cinq ans de plus se seront écoulés? » (p.7) Au regard des jours que nous vivons, on pourrait presque trouver à ces quelques phrases une tonalité prophétique, qualification qui aura sans doute le don d’agacer le dit philosophe s’il tombe sur mon compte-rendu tant il se veut d’un rationalisme sans failles, mais qui pourrait être aussi un hommage à sa capacité à inscrire son propos dans son temps, dans notre temps de mutations rapides.

Cet exorde sur le temps qui s’accélère et défie la temporalité dont a pourtant besoin une pensée philosophique pour se construire s’explique aisément par l’objectif premier de l’ouvrage. L’auteur se propose en effet de relire l’histoire de la philosophie politique (occidentale) à l’aune de cette nouvelle condition historique, que l’on peut résumer par le terme d' »anthropocène ». Il s’agit largement d’y trouver la source de nos maux présents (réchauffement climatique, écroulement de la biodiversité, etc.), mais aussi, en étant ainsi revenu à la source, de dégager des perspectives pour en sortir, de renouer avec une pensée critique capable d’aider chacun à s’orienter politiquement. P. Charbonnier ne veut en effet  à aucun prix s’inscrire dans une vision de l’avenir où tout serait déjà perdu, et l’on comprend vite qu’il n’apprécie, ni les collapsologues, ni les partisans intéressés du business as usual till the end, ces deux groupes si opposés par ailleurs  formant un étau bien digne de désespérer celui qui croit encore en l’humanité (p. 409).

L’exercice consiste alors à relire toute la philosophie occidentale depuis le XVIIe siècle pour montrer à quel point elle a été aveugle aux conditions mêmes de sa réussite à donner un sens à ce qui arrivait à l’Occident, à savoir le triomphe conjoint de la liberté et de l’abondance. « Le socle écologique des controverses politiques était souvent implicite, comme quelque chose qui obsède la pensée sans pour autant être formulé. » (Conclusion, p. 423) Cette histoire d’une cécité, oserai-je dire, prend de très nombreuses pages (correspondant aux chapitres 1 à 8, p. 15-314). Fort bien écrites parfois, elles témoignent de l’enracinement de l’auteur dans la connaissance des textes et de leurs interprétations. Mais, pour résumer l’idée centrale de ces huit premiers chapitres, l’erreur fondatrice serait la suivante: le libéralisme classique, politique et économique, s’élabore au XVIIe et au XVIIIe siècles dans la visée de rendre à la fois plus libre, plus autonome et plus productive une société particulière, sur un territoire donné, avec des ressources agraires par définition limitées. Les sociétés européennes qui adoptent cette doctrine libérale les premières (Royaume-Uni, Pays-Bas, France) connaissent effectivement le succès économique, mais ce dernier s’explique surtout au départ par l’aventure coloniale qu’elles connaissent au même moment. Elles croient bénéficier  de leur meilleure organisation (« croissance intensive ») qui permet d’allier liberté et abondance, mais profitent surtout de leur prise de possession coloniale de vastes parties du globe (« croissance extensive »).

Puis, rebelote, au XIXe siècle, ces mêmes sociétés connaissent effectivement à la fois la « Révolution industrielle », la libéralisation politique et quelques décennies plus tard un début de solution de la « Question sociale », mais elles sont aveugles au double Deus ex machina, qui permet ce nouveau succès : la poursuite de la colonisation, directe ou indirecte, et l’exploitation d’une énergie fossile, le charbon. Et, re-rebelote, lors de la « Grande Accélération », d’après 1945, où croissance forte, État-providence et consensus social reposent en fait la manne énergétique représentée par le pétrole, manne qui, contrairement au charbon encore perçue par certains auteurs du XIXe siècle comme la source de tous ces bouleversements positifs en terme de liberté et d’abondance, finit par être complètement oubliée par un philosophe critique comme Herbert Marcuse, pris par P. Charbonnier comme exemple de cette cécité, en dépit même de sa critique radicale du capitalisme tardif, au moment même où le pétrole remplace le charbon comme énergie dominante en Occident (p.297-305).

La démonstration de Pierre Charbonnier est sur tous ces points difficilement réfutable: aucun des auteurs, en particulier les classiques (J. Locke ou A. Smith en particulier), n’avait pu imaginer une société et une économie aux succès, justifiés par leurs idées, mais fondés en réalité sur l’exploitation coloniale et sur la divine surprise de l’énergie fossile. Pourtant, ce sont tous ces auteurs qui seront à la source de la légitimité politique de nos sociétés dites développées, ou que  les diverses pensées critiques des deux derniers siècles prendront pour cible sans jamais réussir à dépasser fondamentalement l’erreur de perception qu’ils ont permis.  Pour ce qui concerne le rôle (réel comme peuvent le montrer les historiens, mais dénié ou ignoré par les philosophes d’alors) de la colonisation et des échanges internationaux (inégaux) dans le succès des sociétés libérales et riches de l’Europe de l’ouest, selon P. Charbonnier, seul le philosophe allemand Johann G. Fichte aurait perçu et critiqué le tour de passe-passe libéral dans son livre de 1800, L’Etat commercial fermé. Ce dernier pose en effet que, pour qu’une société soit vraiment autonome et juste sur son territoire, il faut qu’elle ne fasse appel à aucune extériorité pour lui éviter de faire ainsi recours à la violence ou à l’injustice dans l’acquisition de biens qui lui seraient utiles. « Son élaboration théorique met ainsi les États européens face à leur constitution invisible, à leur incapacité à se tenir au régime de la loi, qu’ils affirment pourtant si haut: la question spatiale n’est que la manifestation tangible d’un inachèvement de l’idéal juridique, dont la nécessaire clôture géographique est immédiatement relativisée par l’ouverture commerciale. »(p. 124) P. Charbonnier acclimate dans son propos le concept d’exaptation (p. 131-133) pour  résumer l’une de ses idées essentielles présentée dans son texte sous forme d’une question rhétorique : « (…) la théorie libérale classique n’est-elle pas la théorie d’une pratique devenue obsolète au cours du XIXe siècle? » (p.132)

Le XIXe et le XXe siècle ne vont donc pas arriver à se sortir vraiment de cette illusion première. P. Charbonnier parle à ce sujet de projet d’« autonomie-extraction ». Les sociétés veulent se définir comme autonomes de toute détermination, de toute limite pré-imposée par autre chose que la libre volonté collective, mais, en réalité, cette autonomie suppose d’oublier les interdépendances avec les ressources, les milieux, les espaces, situés de fait en dehors de ces mêmes sociétés.  P. Charbonnier montre ainsi que la pensée socialiste, même si elle intègre des éléments oubliés par les libéraux, comme le travail concret, ne fait guère pas vraiment mieux qu’eux de ce point de vue, si l’on raisonne toujours en terme de cécité vis-à-vis des déterminations dont les sociétés industrielles profitent. Comme P. Charbonnier  se fait un obligation de faire l’histoire de toutes ces cécités, le lecteur finit tout de même par s’ennuyer un peu à voir défiler tous ces grands auteurs qui, certes effectivement, n’ont pas posé les questions telles qu’il aurait peut-être fallu les poser. Le seul penseur un peu clairvoyant, vu de 2020, n’est autre que l’économiste William Stanley Jevons. Dans The Coal Question, livre paru en 1865, il voit bien que le succès du Royaume-Uni tient tout entier dans ses ressources exceptionnelles en charbon, mais que ces dernières ne sont pas infinies et qu’il faut donc se poser la question de la suite (p. 142-150). En fait, dans les trois quarts de son ouvrage, P. Charbonnier produit donc largement l’inverse du travail d’un autre philosophe contemporain Serge Audier. Ce dernier, dans ses deux imposants ouvrages sur les prodromes de la pensée écologique en Occident (La société écologique et ses ennemis, 2017, L’âge productiviste, 2019, tous deux parus à la Découverte, le même éditeur que celui de l’ouvrage de P. Charbonnier), montre à quel point des auteurs, qu’ils soient marginaux ou bien connus mais peu écoutés sur ce point de leur œuvre, ont pensé les difficultés nouvelles crées par la multiplication de la puissance d’agir de l’homme sur son environnement depuis le début du XIXe siècle. Il dément ainsi l’idée que la pensée écologique n’apparaitrait que dans les années 1970. Elle fut présente dès l’exorde de la Révolution industrielle, mais toujours ignorée, récupérée ou minimisée. P. Charbonnier travaille à l’inverse : il prend des auteurs importants en leur temps, soit qu’ils soient des auteurs conservateurs de l’existant d’alors ou qu’ils en soient des critiques acerbes, et il montre qu’ils n’arrivent jamais à toucher complètement cette question, qu’ils restent prisonniers (volontaires?) d’une vision qui ignore toutes les ressources prises à l’extérieur de leur société idéale pour y assurer conjointement la liberté et l’abondance .

Je dois avouer préférer très nettement l’approche de S. Audier. Cette dernière possède l’avantage de montrer que, sur le plan du discours au moins, des possibilités autres que celles qui ont été empruntées par nos sociétés étaient ouvertes. Certes, elles ne l’ont pas été, et, d’ailleurs, S. Audier explique aussi pourquoi l’insuccès fut au rendez-vous, mais, tout de même, si ces minoritaires avaient été pris au mot et s’ils avaient conquis les esprits, nous n’en serions sans doute peut-être pas là où nous en sommes arrivés.

Si le livre de P. Charbonnier se contentait donc de faire une longue histoire des cécités de tous les penseurs occidentaux depuis quatre siècles qui nous ont mené à la situation actuelle de l‘ »anthropocène », il n’aurait finalement guère d’intérêt, sauf à montrer que tout cela ne fut pas à l’honneur de la clairvoyance de la philosophie politique du passé.  Fermez le ban. Heureusement, les trois derniers chapitres (9. Risques et limites, 10. La fin de l’exception moderne et l’écologie politique, et 11 L’autoprotection de la terre)  réveillent le lecteur, assommé jusque là par de trop longues – et il faut bien le dire quoique bien tournées presque pédantesques digressions sur Proudhon, Marx, Guizot, Durkheim, Veblen et tutti quanti. Ces trois chapitres essayent de se mettre en effet dans les pas de Karl Polanyi. Cet auteur est connu pour avoir décrit le mouvement de désencastrement et de réencastrement de l’économie dans la société. La révolution libérale du XVIII-XIXe siècle selon Polanyi, c’est l’économie qui devient autonome de la société, au point de commencer à la détruire, et, inversement, le socialisme du XIX-XXe siècle, c’est le réencastrement de l’économie dans cette dernière, qui préserve toutefois la liberté, contrairement au contre-mouvement fasciste, qui annihile la liberté au passage. Or, comme le montre de manière plutôt convaincante P. Charbonnier, avant de pouvoir mettre en œuvre ce réencastrement, encore faut-il que l’idée même de  société existe – ou pas. Car, comme le répétait comme un mantra de Margaret Thatcher, « There is no such thing as society ». Et bien sûr les socialistes, qu’elle entendait éradiquer jusqu’au dernier,  avaient dit depuis plus d’un siècle qu’au contraire, la société existait bel et bien, et qu’il s’agissait de lui donner des droits contre la prédation capitaliste.

Du coup, ce que P. Charbonnier recherche dans les trois derniers chapitres, c’est ce qui fut l’équivalent de la « société » pour le socialisme du XIXe et du XXe siècle, soit un sujet historique capable de se constituer, de s’opposer à ce qui nous arrive et enfin de se sauver. L’idée s’avère fort séduisante que cette ouverture que le philosophe entrevoit vers un sujet possible, encore à  décrire et à nommer, car elle permet d’y intégrer aussi des êtres non-humains qui ne sont pas aujourd’hui compris dans l’idée de société, et de dépasser complètement le productivisme liée au naturalisme. « L’autonomie politique des peuples se joue, se jouera, dans une réponse aux affordances de la terre susceptibles de contourner le mode de relation productif qui domine le naturalisme depuis au moins la révolution industrielle, dans un abandon du régime de souveraineté fondé sur l’ubiquité et dans la libération d’un sujet collectif critique qui ne répond pas à la définition traditionnelle de la société qui implique son opposition à la nature. » (p.390)   En s’appuyant ainsi  beaucoup sur les pensées post-coloniales, sur toute la mise en question du naturalisme comme mode exclusif de saisie du réel, sur les luttes des subalternes,  il essaye donc de reconstituer toutes les pièces d’un « contre-mouvement » à la Polanyi pour notre temps, qui se situerait dans la filiation du socialisme, tout en dépassant ses impasses. « En voulant freiner la tendance libérale consistant à déléguer au marché la responsabilité d’organiser les rapports aux ressources et au territoire, le socialisme a fait des relations collectives au monde un enjeu politique. Et c’est son legs principal à une époque marquée par les mutations écologiques majeures. Au delà de ses échecs, et en particulier de ses échecs sur le plan environnemental, le socialisme a laissé un héritage qui ne trouve aucun équivalent dans la mémoire de la pensée politique. Et c’est en ce sens que le contre-mouvement suscité aujourd’hui par le changement climatique se situe dans cette tradition: il remet en scène, dans des termes et dans un contexte entièrement nouveau, la capacité collective à identifier une menace, à définir le sujet collectif qui se lève contre elle, et à faire de cette mise à l’épreuve l’occasion d’une reformulation de l’idéal de liberté des égaux. » (p. 395) P. Charbonnier ajoute quelques lignes plus loin : « C’est en ce sens que l’écologie politique reste un avatar de la modernité: elle suppose une autocritique et une correction de la réflexivité politique, une transformation volontaire des moyens par lesquels le collectif se prend en charge – et, pas, surtout pas, une soumission à des normes externes, qu’elles soient « naturelles » ou théologiques. » (p. 396)

Ces quelques lignes aident à comprendre que P. Charbonnier ne se conçoit pas lui-même sans adversaires au sein même du camp des possibles de l’écologie politique. Il réfute en fait toute idée de limitation « réelle » – au double sens d’un réel physico-chimique qui échapperait à toute médiation collective des êtres humains, ou du réel de règles générales de fonctionnement des sociétés humaines . C’est son côté logiquement anti-malthusien, un peu anti-Jevons, voire un peu anti-Club de Rome. Il n’apprécie guère non plus les partisans d’une Mère Nature apte à se venger de nos excès et nous demandant désormais de nous mieux nous tenir au grand banquet de la Nature. Il ne doit guère apprécier l’écologie profonde, ni l’Encyclique « Laudato Si’ « , ni toute forme d’autorité transcendante. Son désintérêt pour l’histoire de tous ceux qui ont dit et pensé l’importance de la Nature en elle-même, qui transparait à quelques reprises dans son ouvrage, se comprend alors aisément. Sa gentille moquerie à l’égard de ceux qui pensent que sortir du « naturalisme » pour retrouver l’« animisme » va nous sortir d’affaire se justifie aussi ainsi (p.372).

Du coup, il me semble percevoir dans tout cet ouvrage une contradiction, ou tout au moins un pari. Il nous démontre d’abord par a+b que toute la pensée occidentale moderne de la liberté depuis le XVIIe siècle, versions socialistes comprises, nous a mené à ce désastre – ou tout au moins ne l’a pas empêché, pensées critiques comprises -, il nous dit ensuite, fort justement, que « la transformation de nos idées politiques doit être d’une magnitude au moins égale à celle de la transformation géo-écologique que constitue le changement climatique » (p. 403, en italique dans l’original), et il conclut pourtant qu’il faut sauver les idées d’égalité, de liberté et d’autonomie de la société  (ou de quelque chose à inventer encore sur un registre similaire). Il veut en effet, dit-il, réinventer « l’ambition démocratique hors du socle de l’abondance » (p. 417) Et, ai-je envie de dire, et si c’était pour le coup impossible! Et, si P. Charbonnier nous présentait sa version, certes aux intentions noblement démocratiques, du « tout changer pour que rien ne change »?

Tout d’abord, je me permettrais de souligner que, rhétoriquement, la formulation du problème posé par la poursuite des idéaux modernes de liberté et d’autonomie dans un monde où l’abondance ne sera peut-être plus au rendez-vous, tout en posant dans un même mouvement les penseurs de ces mêmes idéaux à la source de nos ennuis,  ne risque guère de séduire grand monde. En effet, face à une difficulté inédite liée à notre propre héritage intellectuel, n’est-il pas  plus raisonnable alors de tout repenser, de sortir complètement du monde intellectuel précédent? Ou bien ne vaut-il pas mieux, pour sauver notre glorieux passé, s’empresser de retrouver l’embranchement où l’erreur a été commise pour repartir de là? Je me permettrais d’esquisser une comparaison avec l’Encyclique ‘Laudato Si’ du Pape François (Loué sois-tu, Laudato Si’. Sur la sauvegarde de la maison commune, Paris : Bayard/Cerf/Mame, 2015) . Dans ce texte, le Pape François prend bien soin dans le deuxième chapitre, L’évangile de la création, de récuser l’accusation lancée contre le christianisme d’être la source du mauvais usage du monde que nous constatons. « S’il est vrai que, parfois, nous les chrétiens nous avons mal interprété les Écritures, nous devons rejeter aujourd’hui avec force que, du fait d’avoir été créés à l’image de Dieu et de la mission de dominer la terre, découle pour nous une domination absolue sur les autres créatures. » (p.59) Bien sûr, il est facile d’y voir un artifice pour sauver la doctrine chrétienne de ses responsabilités qui ne convaincra au final que les croyants, mais il reste que, du point de vue de la défense et illustration de sa thèse d’un sauvetage des idéaux de la modernité et du socialisme, P. Charbonnier me parait être un bien piètre stratège au regard de la subtilité du jésuite devenu Pape.

(En passant, je me permets aussi de signaler que P. Charbonnier réduit d’un coup à l’insignifiance toute pensée critique de la modernité libérale qui ne soit pas socialiste [cf. sa formule déjà citée, « le socialisme a laissé un héritage qui ne trouve aucun équivalent dans la mémoire de la pensée politique »]. C’est, pour le moins, rapide, très rapide. Je ne me permettrais pas d’enseigner cela à mes étudiants.)

Ensuite, seconde critique, j’ai été frappé par la tendance de P. Charbonnier à passer sous silence un autre grand épisode où la liberté des égaux eut une base matérielle et où elle eut une traduction philosophique, à savoir la période athénienne classique. La démocratie athénienne des hommes libres reposait in fine sur l’existence des esclaves, des étrangers et des femmes qui leur donnait le loisir de palabrer sur les affaires de la Cité. Que quelqu’un doive apporter les ressources en temps, doive payer l’addition, pour permettre aux autres d’être libres et autonomes n’est donc pas une idée très novatrice, et d’ailleurs à ce compte-là, toute la démonstration de P. Charbonnier sur la base matérialiste déniée des idées politiques depuis le XVIIe siècle me parait par bien des côtés très classique. Les libres citoyens des Cités grecques ne connaissaient certes pas l’autonomie-extraction (charbonnière et pétrolière), mais ils profitaient de ce qu’on pourrait appeler l’autonomie-esclavagisme (et déjà de l’apport de colonies). Cet oubli fait d’ailleurs proférer à P. Charbonnier une énorme bêtise quand il critique H. Marcuse : « Marcuse, lui, fait reposer sa réflexion sur une répartition sévère des activités entre une sphère déterminées par les besoins, dont il s’agit de s’affranchir, et une sphère ouverte aux possibilités esthétiques et ludiques. Soyons clairs : aucune autre société que le capitalisme industriel avancé n’a jamais rendu possible (ou disons, envisageable) une telle définition de la liberté. » (p. 304) P. Charbonnier n’aurait-il donc jamais entendu parler de cette dichotomie entre l’otium et le negotium qui, parait-il, faisait partie de l’idéologie des élites antiques?  Et après tout, qu’est-ce que Marcuse, et un siècle avant lui Marx, réinjectent dans le discours critique philosophique, sinon justement cette idée que l’être humain en général, et pas seulement, la petite élite des possédants ou des élus, a un droit à l’otium? Au libre usage de leurs facultés? A la liberté en ce sens-là? Et  le fameux droit à la paresse de Paul Lafarge, qu’est-il, sinon une vulgarisation de cette idée? Je pourrais presque écrire, comme dans une mauvaise dissertation, « de tous temps », dans toutes les sociétés de grande taille, certains ont pu être libres et autonomes grâce aux ressources des autres (esclaves, étrangers, serfs, femmes, colonies, etc.). Or, effectivement, d’abord grâce au colonialisme, et ensuite grâce à l’abondance énergétique, nos sociétés ont pu depuis le XIXe siècle élargir les possibilités d’action d’individus de plus en plus nombreux, leur liberté au sens subjectif. Sans cette abondance énergétique fossile, qui, par ailleurs, nous tue et nous tuera littéralement par ses effets destructeurs sur le climat, il est vraiment à parier que nous retomberons dans la situation précédente: une minorité, libre et autonome, vivra plutôt bien, les autres bosseront et crèveront, des penseurs justifieront. En même temps,  P. Charbonnier est conscient de cet aspect, car il décrit bien le raidissement des élites néo-libérales (p.397-400), qui traduit bien cette tendance lourde dans le comportement des élites.  De fait, je ne vois à l’horizon aucune espérance d’une refondation néo-socialiste telle que l’envisage P. Charbonnier , car, justement, vu sur le fond colonial, pétrolier et charbonnier qu’il propose, l’histoire du socialisme montre que les élites n’ont cédé du terrain aux classes inférieures que si cela ne leur coûte pas trop en terme de niveau de vie. C’est cela le miracle de l’abondance due aux énergies fossiles et au colonialisme, cela permet aux élites de céder sans trop maugréer aux revendications populaires dans leur propre société, sinon, suivant leur habitude, elles font donner la garde et tirent dans le tas, et jusqu’à récemment, dans l’histoire humaine, cela leur a plutôt en moyenne bien réussi. Déjà Machiavel dans son Discours sur les décades de Tite-Live remarquait que, si la plèbe de Rome avait obtenu sa liberté du Sénat, c’est parce que l’expansion impériale permettait de faire payer à d’autres qu’aux élites sénatoriales l’addition de leurs largesses envers cette dernière.

Enfin, troisième point de critique, les propositions de P. Charbonnier manquent quelque peu paradoxalement de s’affronter à l’exceptionnalité du moment « anthropocène ». Est-ce que justement, comme il le dit lui-même, il ne faudrait pas mettre en avant des idées radicalement nouvelles?

La première, qu’il rejette à travers son mépris affiché pour les collapsologues, est que nous pourrions vivre vraiment le temps de la fin. Personnellement, quand je vois des spécialistes du climat évoquer de plus en plus sérieusement l’hypothèse de la « Hot House Earth », soit un basculement rapide et irréversible vers un climat de la terre radicalement différent où l’on grille tous littéralement, je me dis que la tâche de la philosophie politique devient démesurée: quel devoir-être peut-on encore penser dans une telle situation? La survie de l’espèce? Le retour de la « Liberté des Anciens », comme aurait dit Benjamin Constant, soit le primat du groupe sur l’individu? Et même si nous échappons à cette perspective proprement effrayante, ne devrait-on pas justement admettre que les contraintes et les limites existent? En effet, ce qui parait étonnant dans le projet de P. Charbonnier, c’est cette réaffirmation d’une autonomie de la collectivité humaine, contre des « normes externes », mais n’est-ce pas là justement le problème? La démesure. Et il n’est pas besoin d’être moraliste vieux jeu un peu catho pour la dénoncer, il suffit à ce stade de croire vraiment ce que les scientifiques ont à nous dire.

La deuxième, plus politique que la précédente remarque, sans doute liée à mon pessimisme foncier, est la nature de ce sujet dont P. Charbonnier évoque la naissance. Comme la citation que j’ai fait de lui plus haut, P. Charbonnier pense visiblement à une construction par la base de ce sujet. Il parle ainsi de « peuples », s’appuyant largement ici sur les luttes en cours dans l’ancien Tiers Monde en matière écologique. Or je me demande si l’anthropocène n’appelle pas exactement l’inverse, à savoir un véritable  État mondial. Pour donner un exemple simple, plutôt que d’avoir une multiplication de luttes locales contre l’exploitation des gaz de schistes ou les sables bitumineux, ne vaudrait-il pas mieux, dans l’idéal, un État mondial qui interdit purement et simplement ce genre de forages pour trouver du pétrole, et qui soit capable d’imposer à tous, y compris par la violence contre les récalcitrants, cette interdiction. Je sais bien combien la tradition philosophique libérale se déclare hostile à cette idée d’un véritable État mondial, et combien elle préfère des versions plus souples de l’ordre international qui respectent les peuples, les nations, les communautés. Il est certain que, dans le cadre d’un État mondial, les dissidents n’auraient guère plus le choix que de disparaître, ne pouvant pas émigrer sur une autre planète. Toutefois, si l’on suit la filiation socialiste à la Polanyi que nous propose P. Charbonnier pour la politique à venir, ce n’est pas complètement contradictoire : après tout, les luttes décentralisées du prolétariat du XIXe siècle aboutissent in fine aux États providence du milieu du XXe siècle. Nous sommes peut-être si loin du but que nous ne pouvons mêmes pas envisager pour l’instant cet État mondial écologique et social comme résultat – d’autant plus que les négociations interétatiques dans le cadre de l’ONU ont donné depuis qu’elles existent des résultats totalement piteux et qu’en plus, les acteurs privés les plus mondialisés, les multinationales, constituent justement les acteurs principaux des désordres écologiques mondiaux. Il est vrai aussi qu’un véritable État mondial ne pourrait sans doute s’établir que par le force, et qu’en l’état de nos armements, cela résoudrait effectivement les problèmes posés par l’existence d’une civilisation humaine industrielle sur la planète Terre.

Au total, le livre de P. Charbonnier, qui rebutera sans doute certains lecteurs par son style parfois trop relevé et par ses longueurs, est une lecture qui en vaut tout de même la peine, ne serait-ce par l’hommage rendu à Karl Polanyi. Il n’est certes pas parfait, il est même très irritant par moments, mais il possède le mérite de vouloir vraiment penser la situation contemporaine, d’être de son temps. A le reparcourir en pleine pandémie, on se dit qu’il semble devoir bien vieillir.

 

 

 

Timothy Morton, La Pensée écologique.

Désolé , voici encore le commentaire d’un livre qui ne m’a guère plu. Un éditeur  (Zulma Essais) vient (février 2019) en effet de faire traduire le livre de Timothy Morton, La Pensée écologique (paru originellement en anglais en 2010 à Harvard University Press). Selon le quatrième de couverture, il aurait eu un grand succès auprès du lectorat anglo-saxon, et l’auteur s’avère être un digne philosophe exerçant au plus haut de la hiérarchie universitaire des postes dans ce même univers anglo-saxon. J’ai pourtant eu l’impression en lisant cette traduction, pourtant visiblement d’un bon niveau, d’avoir affaire à la fois, à un vaste trolling et à  une vaste récupération, de toutes les réflexions environnementalistes ou écologistes, qui l’ont précédé. En résumé, à la fois, rien ne lui va vraiment et tout lui va par quelque côté. Notre auteur s’assoit en effet avec l’allégresse sur le principe de non-contradiction. Cette manière d’écrire où l’on mélange tout et son contraire au fil des pages me parait exactement ce qu’il faudrait refuser d’emblée si l’on prétend intervenir comme philosophe – ou alors faut-il expliquer pourquoi le principe de non-contradiction ne vaut plus.

L’environnementalisme classique, beurk! L’écologie profonde, beurk! La Nature beurk! L’Humanité beurk! etc. Place à la moins clairement définie des choses, du moins dans le détail du texte : la  pensée écologique, autrement dit la pensée du grand génie intergalactique Timothy Morton, qui s’arroge le droit de dire ce qu’elle doit être et de lui donner ce nom. Heureusement, il y a les titres de l’introduction et des trois chapitres: Penser critique, Penser grand, Sombres pensées, et Penser prospectif, qui permettent de se raccrocher à quelque chose d’un peu cohérent pour ne pas sombrer dans l’indifférenciation. En gros, il faut être critique, car rien ne va; il faut penser à la fois en très gros et en très intime; le monde est à fois très étranger et très familier; il faut en reconnaitre le maillage déjà toujours là partout, mais il faut aussi faire du lien, mais pas avec tout le monde, c’est impossible, mais sans exclure personne; la situation est certes très grave et attristante, car l’apocalypse écologique est déjà là, mais, dans notre désespoir rationnel pourtant, il ne faut pas nous désespérer, l’avenir est ouvert; la science nous a mis dans les difficultés, mais il faut faire plus de science, il faut que la science nous aide même à résoudre des questions philosophiques comme celle de la source et de la nature de la conscience (sic, p. 186-192); le capitalisme c’est ben sûr très mal, mais attention à ne pas régresser vers l’anti-modernité et le fascisme du local ; la solution est dans l’art, ah non pardon, dans l’éthique, ah non dans l’art, désolé, ah non dans la discussion éthique. Ne soyons surtout pas holistes, puisque la Nature n’existe pas, c’est un fantasme humain, mais pensons le maillage infini du tout et des parties, qui bien sûr n’est qu’une représentation humaine.  Etc. , ad libitum sur 220 pages. La phrase de conclusion des Remerciements constitue un résumé involontaire à lui tout seul de ce pensum: « Je dédie ce livre à ma fille Claire. Penser à elle me transporte dans les royaumes de l’indicible, tout comme la pensée écologique. Dans les royaumes de l’indicible amour » (p. 259). Sic, sic, et re-sic (attention tout de même, ne surtout pas être lacanien en plus en lisant cette phrase de Morton). De la mièvrerie comme art de justifier son incapacité de penser, après s’être dûment moqué de tous ceux qui aiment la Nature pour son côté beau ou sublime.

En fait, si l’on essaye de démonter cette machine rhétorique, on comprend d’abord que Morton fait un usage massif de la culture académique littéraire la plus classique, surtout de langue anglaise, pour impressionner le chaland, tout en montrant à quel point il connait aussi la culture populaire contemporaine (les Pink Floyd, Blade Runner, etc.). Un américain cool de ma génération en somme (il est né en 1968). Quelques extraits de poètes sont mis en jalons et commentés tout au long de l’ouvrage  pour montrer la profondeur de réflexion auquel notre auteur se situe. Évidemment, pour un lecteur qui ne dispose pas de ces références, celles de littérature anglaise en particulier, cela tombe complètement à plat. L’appel à l’art pour nous ouvrir l’esprit m’a surtout être une façon de réitérer son refus de la pensée conceptuelle. Un philosophe analytique doit probablement être pris de convulsions au bout de la lecture de quelques pages de ce livre.

Deuxièmement, l’auteur utilise sans retenue des grands auteurs critiques du passé, aussi bien lointain, comme Freud, Marx, Fromm, ou plus proche comme la « French Theory » (Derrida, Deleuze, Guattari, etc.) ou d’autres auteurs  de la seconde moitié du siècle dernier (Levinas, Zizek), pour impressionner là encore le chaland. Or se revendiquer de grands auteurs critiques ne constitue pas en soi une preuve que sa propre pensée s’avère vraiment critique ou simplement digne d’intérêt. Ce livre use et abuse donc de l’argument d’autorité. Selon une réflexion inaperçue du grand Z cité le grand exégèse X , alors on peut dire avec certitude que… Il faut noter aussi, que, comme par un hasard, les grands précurseurs de l’écologie sont eux plutôt absents. Hans Jonas n’est pas cité, sinon peut-être implicitement en reformulant son impératif de responsabilité (p. 203). Un William Morris attendra, tout un Jacques Ellul et tant d’autres, à la porte de l’érudition de cet auteur qui prétend définir à nouveaux frais la pensée écologique sans leur demander à eux quoi que ce soit.

Troisièmement, ces propos plutôt littéraires, prétendant à une bonne connaissance de la poésie (W. Blake, Mallarmé) et de la philosophie classique (Descartes, Kant), sont parsemées de quelques références scientifiques qui se veulent les plus au fait de l’état de l’art pour appuyer ses remarques. Or, d’expérience, c’est un indice prédicteur de difficultés intellectuelles quand un auteur philosophique/littéraire/de sciences sociales prétend appuyer son raisonnement sur des références scientifiques mal digérées. Cela impressionne bien sûr le lecteur de voir un tel Pic de la Mirandole si bien au fait des avancées de la Science avec un grand S, mais cela donne souvent des résultats intellectuels piteux. Les avancées de la pensée ne se produisent que dans des lignées cohérentes.

Quatrièmement, c’est sur le fond un retour à Darwin que prétend opérer Timothy Morton (en fait via des auteurs qui ont travaillé sur Darwin) . En gros, si j’ai bien compris sa thèse (car, tout de même, j’ai cru en discerner une, mais je peux me tromper!), la Nature séparée du sort de l’humanité n’existe pas, et inversement, l’Humanité n’a plus d’environnement si elle en a jamais eu. Morton refuse en particulier de voir dans la nature tout ce qui pourrait la rendre « sublime », en tapant ainsi contre toute forme d’écologie profonde. De fait, il insiste sur sa monstruosité si on prend en considération tout ce qui vit dans son entièreté. Il faut apprendre à aimer les monstres, nous dit-il. Par ailleurs, tout ce qui existe est « maillé » dans le grand jeu de l’évolution qui à la fois s’étale sur les temps géologiques et se trouve présent à chaque instant. Il faut donc voir grand, accepter de ne pas être seul dans ce grand jeu de l’évolution avec des « étranges étrangers » partout en lien avec nous et en nous. Il faut accepter en bon darwinien orthodoxe que l’on ne sait pas où tout cela nous mène. Il ajoute pour faire bonne mesure que les « hyperobjets » (d’origine humaine) et autres IA (intelligence artificielle) doivent être inscrits dans ce cours de l’évolution – tout en pensant tout de même en passant à dépasser le capitalisme. Comme il le dit, « Dans la pensée écologique, il s’agit autant d’ouvrir son esprit que de savoir telle ou telle chose en particulier. A terme, c’est une ouverture radicale à tout. »(p. 35) Mouais, mais encore? Pour donner une idée de son désir d’avenir à lui, il dit : « J’aurais plaisir à voir des chimpanzés promener des chiens dans la rue, et des pays adopter une charte de conduite à l’égard des robots » (…) « Et par dessus tout, je serais heureux si le dérèglement climatique ne se soldait pas par un renforcement du capitalisme, mais par un examen sérieux des raisons pour lesquelles nous sommes en vie et de ce que nous voulons en faire, ensemble ». (p. 169) Certes, moi aussi, c’est vraiment novateur comme idée: définir l’avenir souhaitable, personne n’y avait jamais songé avant.  Surtout en posant soi-même ses propres désirs d’avenir d’entrée de jeu. Non, vraiment personne n’avait jamais eu une telle audace.

En fait, en nous proposant ce vaste magma de réflexions, j’ai surtout l’impression que Timothy Morton désarme tout début de pensée un peu politique. Quelles sont ses priorités? Qu’est-ce qui possède de la valeur et qu’est-ce qui n’en a pas? Que peut-on espérer ou pas? C’est vague, il faut en discuter, mais, à part ça, imaginer des chimpanzés qui promènent des chiens, c’est top sympa. On pourrait sans doute aller plus loin en remarquant que, certes Morton attaque bille en tête les Républicains (américains) « climatosceptiques », mais qu’il ne manque pas une occasion de flinguer en passant toutes les formes réellement existantes d’environnementalismes ou d’écologie politique. Il trouve finalement plutôt intéressant par exemple les organismes génétiquement modifiés, tant que le capitalisme n’en fait pas mauvais usage en privatisant le tout. Certes. L’arme nucléaire, c’est sympa aussi, tant que les politiques et les militaires ne s’en occupent pas.  Il moque comme par un heureux hasard le véganisme comme menant à l’anorexie (sic, « haine  furieuse, érotique, du corps qui se manifeste dans la  ‘véganorexie’ et les vêtements de taille XXS », p. 169). La cause animale  ne semble pas d’ailleurs lui tenir à cœur, du moins pas à la manière d’un Peter Singer par exemple. De fait, au fil des pages, il lance du coup toute une série de débats qui permettront effectivement aux partisans de l’environnementalisme ou de l’écologie politique de perdre leur temps à lui répondre, d’où son côté troll. Et ne suis-je pas moi-même en train de perdre mon temps à commenter rationnellement ce livre, qui ne dit sans doute qu’une chose l’égo surdimensionné d’un universitaire. (Et quant à moi, je suis puni de ma curiosité.)

Et, pour finir cette recension fort désabusée, allez donc lire en librairie les quelques pages (Des Tibétains dans l’espace, p. 50-54) qu’il consacre à une prétendue vision tibétaine du cosmos, qu’il aurait comprise grâce  à son propre séjour d’une quinzaine de jours sur le plateau tibétain (lors d’un trekking je suppose), et qui permettrait aux Tibétains de faire des bons astronautes (sic, p.52). Elles  devraient vous faire bien rire. Comme si la pensée du bouddhisme tibétain résultait du fait de vivre à 5000 mètres d’altitude et de voir le ciel étoilé de prés (en écrivant ces mots, je sens que c’est tellement fleur bleue qu’on ne me croira pas, allez lire le passage). Ce sont en tout cas les spécialistes du bouddhisme qui vont apprécier. Ce genre de délire passe facilement sans doute parce que Timothy Morton se livre à la fin de ce même passage à une descente en flamme d’Heidegger (p. 54). Quelqu’un qui déteste ce fasciste territorial d’ Heidegger (tout le citant ailleurs dans l’ouvrage plus favorablement) ne peut pas être un mauvais homme – même si bien sûr avec cette allusion à une vision bouddhiste tibétaine du cosmos, il n’est nullement question de s’en inspirer pour circuler soi-même sur une voie parallèle à celle du classique émerveillement romantique devant la Nature. So You Shall Be Damned for Eternity, You Morton the cosmic troll!

 

Sylvain Piron, L’occupation du monde.

img20180606_09451897Voici un livre intriguant que j’ai découvert au hasard de mes flâneries (devenues bien trop rares à mon goût) dans les librairies : Sylvain Piron, L’occupation du monde (Bruxelles : Zones sensibles, 2018). C’est en effet l’œuvre d’un médiéviste qui se pique d’apporter quelque chose au débat contemporain sur l’anthropocène.

La thèse de cet ouvrage – car il y en a une – est d’une simplicité pour ainsi dire biblique : la manière d’agir dans le monde qui constitue le fondement ultime du capitalisme – et donc de l’anthropocène – est issue d’une modulation de la pensée chrétienne occidentale qui s’exprime dès le XIIIème siècle de notre ère dans la première scolastique. Pour user d’une métaphore (dont n’use certes pas l’auteur), les esprits de notre humanité présente sont en proie à un virus (au sens d’un virus informatique) – le rapport capitaliste au monde humain et non-humain, dont les économistes néo-classiques constituent les principaux propagateurs – dont l’origine première est à rechercher dans cette réflexion intellectuelle du début du présent millénaire. Dans les mots de l’auteur, « La principale thèse que défend ce livre peut donc s’énoncer très simplement. Il reste un impensé théologique au cœur de la raison économique. (…). Le noyau initial en a été formulé, dans le seconde moitié du XIIIème siècle, par des théologiens éclairés qui n’y voyaient qu’un secteur particulier des relations sociales, requérant des règles spécifiques. »

Cette thèse, énoncée dès l’introduction, se trouve surtout discutée dans le chapitre VII de l’ouvrage, L’économie des scolastiques (p. 157-180), mais elle informe le parcours en crabe de tout l’ouvrage. En effet, comme le reconnaît l’auteur dans ses lignes de conclusion (p. 190), en comparant en raison de son caractère hybride son ouvrage à un ornithorynque (sic), ce livre se  situe en dehors des clous d’une publication scientifique classique. Quoique d’évidence informé par des connaissances et recherches précises sur le sujet (et doté en conséquence d’un appareil de notes des plus conséquent), il ne se présente pas en effet un travail historiographique abouti. Il ne plaira sans doute pas du tout aux évaluateurs bureaucratiques de la recherche. De fait, à plusieurs reprises, Sylvain Piron annonce la publication d’un second volume, plus érudit sans doute, qui fera la démonstration détaillée de ce qu’il annonce ici comme conclusion : c’est dans la première scolastique que l’on trouve le tout début du virus capitaliste qui s’est emparé de l’Occident chrétien d’abord, et du monde ensuite.

Mais alors, en dehors de l’annonce d’une thèse et de sa démonstration simplifiée, qu’y a-t-il dans les près de 200 pages déjà livrées à l’éditeur,  à l’imprimeur et donc au lecteur ? Il m’a semblé que L’occupation du monde se trouve de fait consacré à présenter à la fois  l’amont de la recherche qui mène à la thèse et à l’aval de cette dernière. L’amont de la recherche (ou de la découverte si l’on veut) correspond à toutes les pages consacrées  à ceux qui, avant Sylvain Piron,  ont eu l’intuition que c’est du sein même du christianisme médiéval occidental qu’est sortie la Bête de l’Apocalypse capitaliste. L’aval de la recherche, c’est faire comprendre en quoi cette thèse conforte des analyses déjà disponibles de notre présent.

Ainsi, du côté amont, l’auteur traite longuement de l’intuition de l’historien américain Lynn White. Ce médiéviste, historien des techniques, aurait eu, dès 1967,  l’intuition de ce lien entre christianisme occidental, essor de la technique et capitalisme qui serait à la source de la crise écologique qu’on commençait alors à bien percevoir. Il l’aurait mis en lumière dans une conférence, devenue un article à succès de Science (cf. chap. I, Les conséquences historiques de l’anthropocène, p. 25-50, en part. p. 33 et suivantes). Sylvain Piron rappelle plus généralement la montée en puissance dès les années 1960 d’une conscience chez certains chercheurs que le moment de la Nemesis allait arriver pour l’humanité à force d’user et d’abuser de la nature et  l’étouffement ensuite de ce même discours. Plus largement, il revisite à grandes enjambées toute une série d’auteurs (Max Weber ou Norbert Élias par ex.) qui ne sont pas loin d’avoir été proche de ce qu’il considère comme le fin mot de notre histoire longue, qui mène au triomphe actuel du capitalisme et sa conséquence, l’anthropocène.

Et, du côté aval, il s’attarde sur les auteurs qui ont fait le lien entre le devenir capitaliste de notre monde vécu et l’écroulement du christianisme. Il rapproche ainsi (cf. chapitre III, L’âge du plastique, p. 73-96): l’historien Marcel Gauchet, l’écrivain Michel Houellebecq et le philosophe Ivan Illich. Il conclut la comparaison, pour le moins surprenante a priori, des trois auteurs par cette interrogation toute rhétorique : « (…) n’y aurait-il pas, malgré tout, de bonnes raisons de reconnaître un certain caractère religieux à l’hégémonie actuelle des préoccupations économiques, un religieux d’une texture particulière, dépourvu de toute spiritualité? » (p.95) La liste des auteurs ayant travaillé sur les conséquences de l’effondrement du christianisme sur le destin spirituel (ou moral?) de l’Occident aurait d’ailleurs pu être rallongé à l’envie, et il n’y a rien là de très neuf.

Au total, en effet, malgré une écriture claire et incisive, c’est peu dire que ce livre m’a laissé fort perplexe.

Sur le plan du simple plaisir de lecture, je ne peux pourtant que le conseiller. Je l’ai d’ailleurs lu presque d’une traite. Le profane y apprendra bien des choses, sur l’histoire longue du christianisme (cf. chap. VI, Les bifurcations de l’histoire chrétienne, p. 127-156) ou sur cette circonstance que des auteurs des années 1960-70 furent décidément bien conscients qu’un mauvais tournant avait été pris, et que tout fut bien oublié ensuite (cf. chap. I, déjà cité), et chap. II, La grande asphyxie, p. 51-96). C’est là un fait historique qui ne peut effectivement manquer de fasciner et qui illustre à quel point la contre-révolution néo-libérale fut puissante ensuite. Le TINA fut d’autant plus fortement affirmé qu’il y eut justement une réflexion préalable sur les alternatives. De plus, ce livre qui inculpe en quelque sorte le christianisme occidental d’avoir enfanté le virus capitaliste ne peut manquer de toucher quelqu’un qui, comme moi, a été élevé dans un milieu catholique. On n’est pas si loin ici de l’esprit d’un Bernanos.

Par contre, sur le plan de la recherche et des conséquences pratiques à en tirer, je me permettrais de me montrer plus que dubitatif. Si vraiment le christianisme médiéval occidental était à la source de l’esprit du capitalisme (pour paraphraser Max Weber – d’ailleurs commenté par Sylvain Piron, dans le chap. VI), il resterait à expliquer pourquoi aucune autre grande religion (Islam, judaïsme, bouddhisme, hindouisme, etc.) ou simple conception du monde (confucianisme, stoïcisme, etc.), liée aux sociétés disposant de l’écriture, n’a opposé une résistance forte et définitive à sa fusion avec l’esprit du capitalisme. A ma connaissance, en effet, toutes ces grandes options, religieuses ou civilisationnelles, ont été impuissantes à empêcher le saccage des relations sociales traditionnelles et de la nature au nom du profit capitaliste – une fois certes qu’ils l’ont découvert par eux-mêmes ou importé -, et tout le monde a trouvé des accommodements intellectuels et pratiques avec la logique du profit pour le profit, de la puissance pour la puissance, sans trop se soucier de la nature. Le cas japonais me parait exemplaire en ce sens: le shintoïsme, le bouddhisme, voire l’arrière-fond animiste encore présent sur l’archipel, n’ont empêché en rien la conversion capitaliste du pays et l’adoption d’un rapport de prédation vis-à-vis de l’environnement.  Plus généralement, avait-on vraiment besoin du christianisme occidental pour inventer le capitalisme? L’auteur soutient que oui. Géographiquement, il n’a pas tort. C’est bien dans l’ouest de l’Europe que tout commence.  Mais s’agissant d’une histoire qui ne s’est produite qu’une fois, sa thèse est largement indécidable. (Max Weber était déjà bien plus avancé que la présente recherche avec son approche comparative, dont, bien sûr, je m’inspire moi-même dans ma présente critique.) Ensuite, je me demande si Sylvain Piron ne confond pas une justification avec une cause. Il explique en effet bien lui-même que le discours scolastique arrive au terme d’un processus engagé dès le début du second millénaire, revenant à occuper le monde (d’où le titre de l’ouvrage), à relancer ce qu’on appellerait dans notre vocabulaire économique anachronique, la productivité et la croissance. Lorsque le scolastique Pierre Jean de Olivi invente selon Sylvain Piron dans des cours donnés à Narbonne les prodromes de ce qui sera ensuite la pensée économique, ne propose-t-il pas simplement une justification à un processus déjà bien engagé? Avoir une justification apparait certes important, parce qu’elle facilite l’action capitaliste aux yeux des censures d’autrui et de soi-même, mais est-ce en soi la cause d’un développement historique tel que le capitalisme? (De même, est-ce que c’est le racisme qui explique l’esclavagisme? Ou est-ce que l’esclavagisme a besoin d’inventer le racisme pour justifier sa pratique de prédation à l’encontre de certains humains ainsi déshumanisés?)  Et là encore, force est de constater que toute religion ou grande pensée a fini – hélas, trois fois hélas! –  par trouver en son sein des intellectuels qui l’ont adapté aux nécessités de l’accumulation capitaliste ou de l’impérialisme (cf. par exemple toutes les recherches menées actuellement sur « l’Islam de marché », ou le lien entre des sectes bouddhistes zen et l’impérialisme japonais en Chine dans les années 1930-40, que j’ai découvert au hasard d’un séminaire franco-japonais).

Ensuite, sur le plan pratique, à quoi cette thèse d’une source chrétienne occidentale du capitalisme nous avance-t-elle?  A la lecture, j’ai eu l’impression que l’auteur voulait nous offrir un remède au capitalisme, producteur de l’anthropocène, en en décrivant le virus premier. Une fois le virus identifié, on pourra le détruire. Or il s’inscrit là dans toute cette tradition , renouvelée ces temps-ci, qui fait du capitalisme un enjeu spirituel. Pour que l’humanité se sorte du très mauvais pas dans laquelle elle s’est elle-même fourrée – l’anthropocène -, qu’elle atterrisse, il serait bon qu’elle fasse un retour sur ses conceptions du monde les plus fondamentales, à la fois sur sa manière d’appréhender le monde et de donner un sens à notre présence dans ce monde. C’est du Latour ou du Descola en somme, version médiéviste. Rompre avec l’anthropocentrisme par exemple, ou avec notre culte de la technoscience, du matérialisme, etc. L’auteur rêve ainsi d’un nouveau Nietzsche pour devenir l’imprécateur de notre époque (p.188): « L’époque a besoin de trouver son Nietzsche, d’un véritable imprécateur capable de secouer les consciences par un verbe irréfragable. S’il m’entend, qu’il se lève et prenne la parole. » Il ne l’est donc pas lui-même, il n’est donc qu’un Saint-Jean Baptiste.

Or, en termes pratiques, je ne crois guère à cette hypothèse de l’effet salvateur d’une conversion spirituelle, même d’une part limitée de l’humanité. Tout cela me parait en effet bien hypothétique : l’ère des grands messages spirituels de salut est finie. Ou alors sous une forme marchandisée… Et je crois encore moins à l’impact sur le réel de quelque imprécation que ce soit! Tous les avertissements possibles et imaginables, dans tous les styles d’expression connus par l’humanité contemporaine (rapports, science pure, essais, romans, bandes dessinées, poésie, films, etc.),  ont été émis sur la crise écologique, et cela n’a eu (presque) aucun effet. Au pire, un choc en retour climatosceptique, au mieux, un greenwashing universel…  A mon sens, la sortie de ce capitalisme destructeur des conditions de  vie pérenne des humains et des non-humains peut être envisagée en termes plus simples, universels, mais aussi plus inquiétants, dans une simple nécessité de survie. Ainsi, si les autorités chinoises ont fait diminuer à marche forcée la pollution de l’air à Pékin, c’est parce qu’au delà d’un certain seuil les inconvénients devenaient vraiment trop grands. La recherche de profit et de puissance n’a d’autre limite que la mise en danger imminente de ceux-là mêmes qui la mènent.

En même temps, pour conclure, je préférerais que la voie spirituelle de sortie du capitalisme prédateur soit la bonne, car je sais bien que la voie matérialiste sera semée de tant de tribulations qu’il n’est pas très réjouissant de l’imaginer et encore moins de devoir la vivre.

 

 

 

E.M. Conway, N. Oreskes, L’effondrement de la civilisation occidentale

ConwayOreskesLe petit ouvrage, récemment traduit en français, de Erik M. Conway et Naomi Oreskes, deux historiens des sciences, L’effondrement de la civilisation occidentale (Paris : LLL Les liens qui libèrent, 2014), est un petit bijou de propagande en faveur d’une réaction immédiate face aux risques, largement désormais avérées du point de vue scientifique, que font courir  à l’humanité le réchauffement climatique.

En effet, au lieu de simplement décrire les conséquences catastrophiques de ce dernier comme d’autres ouvrages (ce qu’il fait cependant en s’appuyant sur des nombreuses références ), il se place du point de vue d’un historien de l’avenir, qui aurait à décrire en 2093 les conséquences du désastre advenu quelques années auparavant (vers 2060-70). Or, comme chacun devrait le savoir, l’histoire n’est écrite que par les vainqueurs, et, en l’occurrence, le vainqueur est représenté ici par un historien chinois, au service de l’État chinois héritier de l’actuel régime autoritaire et ayant gardé les mêmes caractéristiques dictatoriales. Dans le scénario de prospective ici présenté, le « communisme »  reste donc toujours en place à la fin du présent siècle en Chine, alors que les États-Unis d’Amérique et leur démocratie libérale auraient disparu dans la tourmente. L’idée principale du livre est en effet qu’au train où vont désormais les choses, les seules forces humaines organisées qui survivront sur une Terre bouleversée et martyrisée par le changement climatique seront des régimes autoritaires, car ils s’avéreront les seuls capables de gérer politiquement de manière centralisée  -et de fait non démocratique – les conséquences tragiques du réchauffement climatique sur leur territoire. On peut douter en réalité que ces régimes survivent mieux que les autres, ne serait-ce que parce qu’il ne me semble pas certain qu’ils disposeraient des ressources de loyauté populaire suffisante pour survivre aux chocs annoncés, mais  l’expérience des deux guerres mondiales montre que, face à une catastrophe,  les États n’ont eu d’autre choix pour survivre que de recourir à des contraintes très fortes sur les libertés économiques des individus et des entreprises. Par exemple si la production agricole s’écroule, il faut bien en finir par recourir au rationnement, on ne pourra plus laisser jouer les mécanismes de l’offre et de la demande, sauf à laisser sciemment les pauvres mourir de faim, ce qui reste tout de même difficile dans un pays (un peu) démocratique.

Le message du livre constitue donc une spéciale dédicace aux libéraux et autres libertariens nord-américains qui veulent à tout prix défendre les vertus du libre marché : d’accord, old chaps, vous ne voulez pas réguler maintenant les émissions de CO2 au nom de la Liberté en allant jusqu’à nier la Science, très bien, libre à vous; vous choisissez donc de lancer à pleine vitesse l’humanité dans une série de catastrophes que la science peut prédire désormais, or celles-ci ne seront surmontées que, par certains régimes autoritaires mettant fin pour longtemps à la liberté telle vous l’entendez. C’est là user d’une ligne argumentative classique : chers conservateurs, si vous ne faites rien maintenant, vous aboutirez à une révolution ou un bouleversement de l’existant où vous perdrez vraiment tout, par contre, des réformes vous permettraient de sauver l’essentiel. Je trouve cela d’autant mieux vu que c’est la Chine populaire actuelle qui joue dans leur scénario le rôle du futur vainqueur de l’attentisme occidental. Le livre  joue  donc à plein sur le « péril jaune/communiste », sur le fantasme pour le coup bien (vieil-)occidental celui-là d’un monde dominé par les « méchants et pervers jaunes/communistes ». L’argument serait probablement encore plus fort s’il annonçait à la droite américaine la domination mondiale des salafistes les plus éloignés de leurs valeurs libérales et bien décidés à l’occasion à éradiquer toute forme de christianisme partout, y compris au Texas, mais, là, la crédibilité du récit historique imaginé aurait été plus faible.

Par ailleurs, ce petit livre s’attaque aussi en passant à la « géo-ingénierie ». Pour les deux auteurs, l’idée d’une modification du climat par une action technique s’avère au moins aussi dangereuse que le déni du changement climatique lui-même (p.44-46). C’est en effet une tentative de « géo-ingénierie » qui, dans leur vision des années 2050-60, accélère encore le désastre climatique, et fait s’écrouler la civilisation occidentale pour de bon. Le message est clair: ce n’est pas la technique qui rattrapera notre refus actuel de réguler les émissions de gaz à effets de serre.

En dehors de son aspect de propagande – qui essaye de jouer sur les ressorts profonds du conservateur -, les éléments concrets du scénario ici élaborés sur la base des données de la science du climat (cf. les références) incitent par contre le lecteur à bien profiter de la vie d’avant. Les auteurs sous-estiment en effet sans doute l’étendue des troubles politiques qui résulteraient de leurs prévisions si elles s’avéraient exactes. J’ai bien peur que cela ne soit pas seulement la civilisation occidentale qui soit amené à s’écrouler, mais aussi la civilisation en général. Et dans ce cas-là, il n’y aura pas d’historien pour un bon moment…

Ps. On attribuera aussi à ce livre le prix du photomontage de couverture le plus disgracieux de l’année.

Anne Dalsuet, Philosophie et écologie.

Dans une collection de l’éditeur Gallimard (Paris), « Philosophie En Perspective Secondaire », vient de paraitre (avril 2010) sous la plume d’une agrégée de philosophie, Anne Dalsuet, un Philosophie et écologie. J’en ai entrepris la lecture pour estimer si ce livre pouvait s’adjoindre à la bibliographie d’une de mes conférences de méthode consacré à la Théorie politique. J’ai vu que le site Nonfiction en fait un compte-rendu plutôt élogieux, et lui prête donc un statut qui va au delà d’opuscule scolaire « pour les classes de terminale ».

Ce livre vise  en effet à présenter à des débutants en philosophie  les liens entre humanité et nature (voir le quatrième de couverture). Or la ligne directrice de l’ouvrage m’est apparue pour le moins étonnante, surtout si elle est destinée à des lycéens ; en résumé, si la pensée française s’est peu occupé de penser la nature, l’écologie, le destin de l’humanité dans ses rapports avec le monde du vivant, la faute en revient au seul René Descartes et à son humanisme rationaliste (p. 82-84). Le dernier avatar de cette ignorance française serait l’ouvrage de Luc Ferry, Le Nouvel Ordre écologique (paru en 1992) (p. 85-88). De fait, pour l’auteur, toute la pensée philosophique digne d’intérêt  autour de la nature, l’écologie, la vie,  prendrait sa source dans la rupture qu’introduirait la découverte de la wilderness par la pensée américaine naissante dans la première moitié du XIXe siècle (cf. Perspective 1, « Retrouver la nature? Le caractère inaugural de la pensée américaine », p. 23-49, ainsi qu’une bonne part de Perspective 2, « La question de la préservation de la nature et de ses droits », p. 51-73). Je ne me permets pas de douter des faits  et propos rapportés par l’auteur, mais je vois dans cette façon de présenter les choses aux lycéens comme un coup de force. Tout le livre repose  en effet sur un principe de minimisation du rôle joué par la pensée continentale européenne (allemande, française et autre) au profit d’une mise en valeur des sources et des développements de la pensée philosophique de la nature via les Etats-Unis, soit comme origine première de cette pensée, soit comme lieu privilégié du déploiement contemporain de cette dernière (cf. Perspective 6, « L’originalité  et la valeur des éthiques environnementales : comment leur diversité nous aide-t-elle à penser la ‘nature’? », p. 153-191). Il m’a semblé d’ailleurs qu’une autre des lignes directrices de l’ouvrage consistait en une critique d’une vision trop pessimiste, ou trop influencée par l’idée de catastrophe à venir, des rapports de l’homme et de la nature, celle d’un Hans Jonas et son « heuristique de la peur » (p117-121) en particulier, au profit d’une vision optimiste de ces derniers, par redéfinition complète des deux termes (homme et nature)(voir Perspective 5, « Penser la catastrophe, la nature nous menace-t-elle? », p. 123-151).

En dehors de cette opération de marketing intellectuel qui vise si j’ai bien compris à rattraper un autre retard français et qui se conclut comme il se doit en pareille matière sur des louanges à la pensée de Bruno Latour (p. 211-213) – ce qui constitue je l’avoue un bon indicateur pour moi de la faiblesse de quelque auteur quand ce dernier est cité de manière positive – , la ligne intellectuelle de l’ouvrage n’est pas d’une clarté si évidente qu’on doive le conseiller à un lycée ou à un étudiant.  Malgré l’existence de passages très bien vus (comme ceux consacrés en particulier aux origines nord-américaines d’une nouvelle vision de la nature, ou ceux consacrés aux diverses versions d’éthique environnementale anglo-saxonne), les obscurités restent nombreuses. Les pages consacrées à la pensée de Martin Heidegger (p. 111-117) miment à souhait le verbiage du penseur de l’Être sans réussir à clarifier en quoi ce soit sa pensée, et constituent un bon exemple de ce qu’il ne faut pas faire en matière de pédagogie. La reprise sans autre forme de procès de la pensée molle, pour ne pas dire flasque, d’Isabelle Stengers (p. 142-149), interroge d’ailleurs sur le sens critique d’Anne Dalsuet. Par méthode, tout ouvrage qui demande que l’on pense autrement, mais ne donne pas de preuves d’une autre pensée sinon par un nominalisme de l’annonce, doit être considéré  comme nul et non advenu.

En effet, ce qui m’a le plus gêné dans cet ouvrage, où il ne fait guère de doute que l’auteur a travaillé son sujet (voir l’excellente bibliographie, p. 215-221), ce sont les passages où l’auteur admet un vague de la pensée tout à fait inacceptable si on prétend apprendre à la jeunesse à penser clairement. (Mais il est vrai que je suis un rationaliste vieux jeu, presque vendu à la philosophie analytique …)

Plus encore, si l’on veut faire œuvre de pédagogie, pourquoi est-ce que la « décroissance » comme théorie du lien homme/nature se trouve ici absente, alors même qu’elle constitue une des branches les plus vivantes de la réflexion écologique en France? Ne serait-ce pas parce qu’un des pères de cette doctrine, Nicholas Goergescu-Roegen, se trouve être un économiste des plus rationalistes? Et que son approche, « bioéconomique », peut être dite dans le fond cartésienne, puisqu’elle se fonde sur les principes d’une science, issue de Bacon, de Galilée et de toute cette clique rationaliste assez peu chère au cœur d’Anne Dalsuet apparemment, pour nous prédire une impasse planétaire à notre mode de développement?

Pourquoi par ailleurs avoir oublié des auteurs français comme Jacques Ellul, Ivan Illich, ou René Dumont? et j’en oublie sans doute. Est-il nécessaire d’avoir été ou d’être enseignant dans une université anglo-saxonne pour être digne de considération?

Bref, au total un livre à ne pas conseiller aux étudiants et encore moins aux lycéens,  tout au moins comme initiation – significatif en revanche d’une évolution chez certains philosophes -, mais il me fallait bien le lire pour m’en rendre compte. C’est cela aussi le travail d’enseignant-chercheur, savoir perdre son temps.