Je range ma bibliothèque.

Cet été, j’ai dû me résoudre à trier ma bibliothèque. (Oui, je suis un universitaire à l’ancienne, j’ai encore chez moi des livres! Ma documentation ne se résume pas à des fichiers pdf accumulés sur un disque dur ou un cloud quelconque).  Le désordre y était devenu tel que je n’arrivais plus à l’utiliser. Cette aventure, à laquelle je ne m’étais pas livré depuis mon déménagement à Lyon il y a exactement dix ans, m’a laissé songeur, surtout dans le contexte dans lequel je m’y suis livré.

En effet, une des premières conclusions qui ressort de ce tri intégral des livres en ma possession (dont les plus anciens remontent à mon adolescence dans les années 1970) est la place extraordinairement réduite de tout ce qui a trait à l’Islam, à l’islamisme, au monde musulman en général. Cela ne m’a visiblement jamais intéressé. J’ai bien retrouvé une traduction en français du Coran, datant des années 70 ou du début des années 80, publiée en Folio-Gallimard, trace de ma curiosité de l’époque, mais je n’ai guère approfondi sa lecture, et, en le feuilletant cet été, je me suis rappelé l’ennui que m’avait procuré sa lecture. La Russie, l’Inde et l’Extrême-Orient sont bien présents par contre, et visiblement, ont satisfait ma soif d’exotisme. Ce désintérêt durable, qui n’est probablement pas qu’une particularité personnelle, fait sans doute partie du problème que rencontre actuellement notre pays. Toute une génération de futurs travailleurs intellectuels a été éduquée sans aucune vision du monde musulman. Je suis sans doute typique en effet de ces gens pour lesquels, après 1962, la colonisation, et donc le rapport avec le monde musulman, étaient tellement réputés être de l’histoire ancienne qu’il n’était pas utile de les informer à ce propos. Par ailleurs, je me rends bien compte que mes intérêts ultérieurs ont été complètement tournés vers une vision inspirée de la philosophie politique libérale (au sens politique) qui ne touchent que très incidemment l’Islam, plutôt d’ailleurs comme problème ou question, que comme ressource pour penser quoi ce soit. En effet, s’il y a bien une chose qui ressort aussi du tri de ma bibliothèque, c’est l’absence (presque) totale d’une pensée (que ce soit en économie, en sociologie, en anthropologie, etc.) énoncée par un locuteur identifiable comme de religion musulmane (de quelque obédience que  ce soit d’ailleurs), ou simplement élevé dans la religion musulmane. De J. M. Keynes, K. Marx, J. Rawls, M. Weber, E. Durkheim, W. Benjamin jusqu’à T. Piketty ou  P.Singer, rien de bien musulman dans la « bio »de tous ces auteurs. Cela fait dans doute aussi partie du problème, le canon occidental des sciences sociales au sens large – en tout cas tel qu’il m’est accessible – ne comprend guère de grands auteurs « musulmans » – et ce n’est guère différent du côté de la littérature (à l’exception de la littérature francophone d’Afrique).  Le poids de l’orthodoxie (du christianisme orthodoxe de l’est de l’Europe) se fait sentir par contre dans ma bibliothèque via les grands auteurs russes, tout comme celui du judaïsme, qui, décidément, est bien présent,  mais pas celui de l’Islam (sinon comme un exotisme vu de loin par un J. Kessel par exemple).

Du coup, le lecteur de ces lignes comprendra que l’actualité de ces derniers jours, avec cette polémique sur le « burkini », m’a pour le moins affligé.  Que la place de l’Islam en France devienne décidément le problème majeur traité dans l’arène médiatique de ce pays me pèse -même si j’ai déjà fait des fiches méthode pour mes étudiants en signalant ce point il y a déjà au moins cinq ans. En effet, visiblement, cet été, il est devenu clair, que, pour toute une partie de l’opinion publique, « Le musulman, voilà l’ennemi ». Ce n’est plus tant de lutter contre l’islamisme, le salafisme ou le djihadisme, dont il est désormais question, mais de lutter contre la présence même de musulmans en France. Vu le contexte international et l’état de l’opinion publique sur ce point, le « Delenda est Carthago » à  leur encontre ne cessera sans doute plus de résonner à nos oreilles pendant un bon moment. En même temps, pour positiver, tout en faisant mon point Godwin, puisque la polémique autour du « burkini » montre la volonté de rendre invisible sur nos plages la présence de femmes ayant une vision pour le moins austère de la religion musulmane, c’est là une intention incomparablement plus libérale que la pratique nazie qui consistait à justement obliger les Juifs à se distinguer du reste de la population par le port d’un signe sur leurs vêtements ou à leur interdire la fréquentation de certains lieux. Les nazis ne voulaient en effet pas manquer de reconnaître le Juif traitreusement dissimulé derrière l’Aryen, nos bons apôtres de la laïcité veulent surtout pouvoir croiser un musulman (ou une musulmane en l’occurrence), même austère, et interagir avec lui (ou elle) sans le savoir. C’est du coup presque louable en un sens que cette recherche d’un « voile d’ignorance » comme dirait J. Rawls à l’encontre des musulmanes un peu trop austères. Nos bons apôtres de la laïcité ou du vivre-ensemble s’évitent sans doute ainsi de tomber en tentation d’avoir un comportement raciste ou discriminatoire à leur égard, voire même islamophobe. De fait, je comprends (au sens webérien) ce choix  pour en partager bien des attendus (ou plus précisément des cécités): que vient donc faire l’Islam dans l’histoire de ce pays? mais comment donc?!? des salafistes se sont implantés chez nous??? et qui ose donc vendre des « burkinis » à des inconsidérées??? Comme acteur social, lui-même construit par son histoire, toute cette affaire me renvoie donc à mes propres limitations.

Pour finir sur une notation plus légère, le rangement de ma bibliothèque m’a aussi rappelé à quel point, par comparaison avec les éditeurs de langue anglaise et allemande, l’édition française produit des ouvrages à la qualité matérielle douteuse. La mort presque complète du « hard back » dans l’édition française (à l’exception des livres d’art par exemple) fait peine par comparaison avec ce que j’ai pu acheter en langue anglaise depuis quelques années. J’ai aussi constaté que la qualité du papier utilisé est parfois tellement mauvaise que des livres de poche français des années 1990 ou du début des années 2000 sont passés à un beau gris de mauvais aloi, qui leur donne l’air d’avoir cent ans et des poussières. L’usage de papier sans acide blanchissant s’est certes répandu ensuite et semble donner lui de bien meilleurs résultats à terme. Ces aspects matériels paraitront anecdotiques, mais je crois y déceler aussi l’une des raisons de la dévalorisation de l’objet livre. D’expérience, ce sont d’ailleurs les grands éditeurs qui font le plus mauvais travail sur ce point, contrairement aux petites maisons d’édition, qui soignent plus les aspects matériels des livres qu’elles produisent. Là encore, ce constat a accentué mon sentiment de décalage avec mon époque et mon milieu: qui s’intéresse encore aux livres comme objets?

Bref, ranger sa bibliothèque, c’est sans doute nécessaire pour l’efficacité professionnelle (et pour la paix de ménages…), mais pas très bon pour la perception de sa place dans le monde actuel.

2 réponses à “Je range ma bibliothèque.

  1. Et maintenant qu’elle est bien rangée cette bibliothèque, peut-on la voir en photo ? :-)

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