Un autre Macron est-il possible? (Spoiler : Non)

Depuis quelques semaines,  sous le choc de l’épidémie et de ses diverses conséquences, Emmanuel Macron prétend vouloir se réinventer en modifiant sa ligne politique en la rendant plus sociale et plus écologique d’une part, et plus protectionniste d’autre part. Il a été question par exemple, dans une allocution présidentielle, des « jours heureux », allusion transparente au titre du programme du Conseil National de la Résistance (CNR), ou du rapatriement désormais jugé nécessaire de certaines productions dites essentielles sur le sol français. Fidèle interprète du nouveau discours présidentiel, Bruno Le Maire, jamais en reste d’une flagornerie, a lui aussi prétendu avoir eu depuis peu la révélation que les délocalisations à tout crin de la production industrielle n’étaient pas une bonne chose pour la France. Divine surprise, le paladin du néo-libéralisme tardif, le chantre autoproclamé du progressisme, le rapporteur du Rapport Attali de 2007, semble donc vouloir s’amender.

Je ne sais pas s’il existe vraiment un seul idiot dans notre pays pour se laisser prendre vraiment à tel virage ainsi annoncé, en dehors de quelques éditorialistes  prompts à nous revendre leurs analyses avariées depuis des lustres, et de l’entourage présidentiel cherchant à sauver l’insauvable, mais, sait-on jamais, faisons donc de la pédagogie – terme fort macroniste! –  à l’intention de cet idiot (fictif) pour bien lui rappeler que ce genre de changement de cap radical n’arrive en fait presque jamais en politique, et qu’il ne saurait pas en tout cas concerner un Emmanuel Macron à ce stade de sa Présidence. En effet, presque personne ne se réinvente jamais vraiment en politique à ce point, au mieux on apprend de ses erreurs, on évolue légèrement, on se plie aux réalités, et, à cette transformation éventuelle, il faut du temps, celui déjà de faire oublier au plus grand nombre ce qu’on était encore quelques années auparavant. Dans les deux années et demie qui lui restent de mandat présidentiel, notre Rastignac de la Somme ne saurait se transformer en un nouveau Mitterrand faisant son deuil du « changer la vie » de 1981 lors du « tournant de la rigueur », se faisant pourtant battre en 1986 par la droite, parvenant à se faire réélire en 1988 au nom de la France unie, pour tout reperdre dès 1993. Surtout le chemin de Damas en politique, cela se voit bien plus rarement qu’en matière de croyance religieuse, et cela demande tout de même bien de l’habileté et de la réflexion. Et, après ses étranges déclarations télévisées digne du debriefing d’un candidat malheureux dans une émission de télé-réalité, sur le fait qu’il n’y a jamais eu de pénurie de masques en France lors de cette pandémie, il parait certain qu’Emmanuel Macron n’a sans doute pas les ressources (intellectuelles) d’un Mitterrand pour (paraître) se réinventer vraiment.

Faisons toutefois de la pédagogie, enfonçons donc les portes ouvertes, rappelons malgré tout les évidences.

D’une part, il suffit d’observer les différentes décisions prises par les membres du gouvernement actuel à la faveur de l’open bar législatif et réglementaire ouvert par l’état d’urgence sanitaire depuis la mi-mars 2020 pour se rendre compte que, sous couvert de propos bienveillants annonçant un tournant social, écologique et protectionniste, c’est la même politique menée depuis 2017 qu’il s’agit d’approfondir encore et encore. Nous sommes à y regarder de près plus proche de la « stratégie du choc », telle que théorisée en son temps par l’essayiste « altermondialiste » Naomi Klein, que d’autre chose de plus sympathique et porteur d’avenir, surtout pas de ce pauvre CNR dont les membres seraient bien étonnés de voir leurs mânes ici évoquées. En terme plus neutres, nos dirigeants actuels semblent bien décider à utiliser la « fenêtre d’opportunité » qu’ouvre la crise économique et sociale qui se profile pour nous refourguer tous leurs vieux invendus, dont bien sûr l’inévitable remise en cause de tout ou partie du droit social, cet éternel empêcheur d’exploiter en rond le bon peuple. Ah cette magnifique allusion du Ministre de la Santé à la nécessité de repenser les 35 heures à l’hôpital, comme ce fut beau et clair comme du Sarkozy.  Pour ne prendre que le seul exemple qui me concerne directement, notre Ministre de l’Enseignement supérieur, Madame Vidal, dans sa gentille lettre envoyée ces jours derniers pour remercier ces braves demeurés d’universitaires que nous sommes de nos efforts pour assurer la continuité pédagogique nous annonce benoitement au détour d’une phrase, fort bien tournée il est vrai,  la poursuite et l’approfondissement de tout ce qui était en cours en terme de réformes de la recherche et de l’université avant le confinement décidé à la mi-mars. Nous avons tout de même eu de la chance par rapport aux soignants : nous avons évité la médaille que quelque inconsidéré présent en haut lieu a eu l’idée de leur promettre pour solde de tout compte pour leurs bons soins lors de la pandémie.  Médaille qu’ils pourront certes refuser ces ingrats, comme l’a dit d’un ton sec Emmanuel Macron à un fâcheux qui l’interpellait à ce sujet.   Nos dirigeants auraient en effet tort de se gêner de continuer à persister dans leur être néo-libéral en diable, puisque l’état d’urgence sanitaire leur a donné l’occasion d’interdire toute manifestation de rue, et encore plus tout meeting en intérieur, jusqu’à ce qu’il soit levé par lui-même (en fait par sa majorité parlementaire de « playmobils », soit au plus tôt désormais fin juillet 2020), le tout avec l’aval du Conseil d’État et du Conseil constitutionnel qui se sont révélés à cette occasion de bien médiocres gardiens de nos libertés fondamentales. Les quelques Gilets jaunes, aussi résiduels que téméraires, qui ont eu l’outrecuidance de vouloir manifester ce premier samedi d’après le confinement dans quelques villes de France, l’ont appris à leur dépens. La police française veille toujours avec autant de zèle  à faire avorter tout mouvement social d’envergure. Nous ne sommes pas en Allemagne tout de même, cette démocratie mâture qui tolère des manifestations d’extrémistes de tout poil en pleine pandémie… Et n’oublions pas la « loi Avia » contre la « haine en ligne », votée définitivement en plein confinement, qui permettra une fois entrée en vigueur de censurer à coup sûr des propos « haineux » tels ceux que je profère sans doute ici aux yeux de nos bienveillants dirigeants. Ce n’est pas parce que ce pouvoir se sait impopulaire, comme le lui répètent pourtant les sondages à longueur de temps, qu’il va renoncer à réformer le pays à son idée. Je dirais même que ce qui est fascinant, c’est cette capacité à en rajouter encore et encore tout en disant avoir changé. Cela ferait presque penser au vieux sketch de Bourvil sur l’eau ferrugineuse. (Là, je sais, seuls les plus de 60 ans comprendront l’allusion.)

D’autre part, sur un plan plus général, il faut rappeler que les grandes et fortes inflexions de politiques publiques, celles qui restent dans l’histoire des deux derniers siècles, n’ont pu se faire le plus souvent qu’à travers un changement de dirigeants et d’équipes pour les mettre en œuvre. Faut-il reparcourir ici pas à pas deux siècles d’histoire de France pour s’en convaincre? Sommes-nous devenus assez bêtes nous-mêmes pour croire un instant que Laval ou Blum, Daladier ou Raynaud, Pétain ou De Gaulle, c’est la même chose? Mitterrand passant du bleu pâle puis au rose pâle, devenu ensuite rouge vif, pour redevenir  rose pâle en quelques décennies de carrière politique, ou De Gaulle donnant finalement son indépendance à l’Algérie, c’est du grand art politique qui n’est pas permis à tout le monde. De fait, pourquoi, dans la plupart des cas, changerait-on alors les dirigeants dans une entreprise en difficulté ou dans un club sportif en perdition pour « redresser la barre »? Pourquoi cette considération toute pragmatique ne vaudrait-elle pas aussi en politique? Même s’il ne faut pas fétichiser le rôle du décideur, la réorientation des buts ou des méthodes de toute organisation, surtout si elle se veut nette et profonde, demande au moins, comme condition nécessaire, un changement d’homme à sa tête.

Inversement, l’inertie observée des politiques publiques réside souvent dans le fait que, si les dirigeants politiques changent effectivement à la faveur d’une élection décisive, ou d’un changement de régime, et s’ils se donnent alors de nouveaux objectifs de politique publique et prévoient pour ce faire des moyens nouveaux,  les administratifs de tout rang qui les servent demeurent le plus souvent (sauf épuration radicale) comme un legs difficile à gérer. Ces derniers ralentissent les changements voulus par les dirigeants politiques, ou les rendent parfois simplement impossibles. Pour donner l’exemple de l’Italie que je connais bien, le personnel politique « antifasciste » de la « Première République », arrivé au pouvoir en 1946-48 à la suite du ventennio fasciste (1922-1943)  et du régime monarchique des Savoie (1861-1922), dut composer avec le personnel administratif, judiciaire, militaire, éducatif, légué par les deux régimes précédents, et il se trouva ainsi entravé dans son action jusqu’au seuil des années 1970 par ce dernier lorsque, enfin, il prit sa retraite. Même remarque pour la R.F.A d’après 1949. En France, de nombreuses études sectorielles de politiques publiques rappellent ce poids des générations de gestionnaires, petits et grands, dans l’inertie observée, ou inversement d’ailleurs, dans les innovations.

Or, actuellement, ce qu’il faudrait à notre pays, c’est effectivement une rupture franche et nette avec 40 ans de politiques publiques, où la facilité intellectuelle de la réduction de la dépense à tout prix et du contrôle bureaucratique fondé sur l’absence de confiance envers les exécutants l’a presque toujours emporté sur toutes les réflexions sectorielles de fond – donc avec 40 ans de haute fonction publique au rabais menant les dites politiques publiques. Emmanuel Macron venait sous couvert de Révolution (pour reprendre le titre de son livre programme de 2016) parachever, accélérer, parfaire cette évolution néo-libérale et néo-managériale de nos politiques publiques, fortement encouragée par les secteurs les plus dominants de la haute fonction publique (dont il est lui-même issu comme Inspecteur des Finances) et en lien bien sûr avec les secteurs économiques pensant, à tort ou à raison, en profiter . Comme il fallait ainsi faire toujours mieux avec toujours moins et ne pas faire confiance aux exécutants, cette contradiction dans les termes a fini par porter ses fruits inévitables: le résultat à l’hôpital, et plus généralement dans tout le secteur médical, s’est bien vu à l’occasion de cette épidémie. Nous n’avons échappé au pire – pour l’instant – que grâce à la volonté tenace des soignants de faire tout de même leur métier jusqu’au bout. (Rien n’est moins sûr d’ailleurs que leur capacité à encaisser là dessus, après tant d’efforts, une éventuelle deuxième vague épidémique.)

Depuis 2017, Emmanuel Macron s’en est donné à cœur joie dans cette ligne du néo-libéralisme réduit à l’usage d’un tableur. Il en aura fallu de très peu qu’il ne réussisse à faire passer une réforme des retraites, dont le caractère néo-libéral (et étatiste dans ce sens-là) consistant à faire prétendûment plus juste pour tous les retraités futurs avec cependant moins de ressources économiques dédiés à ce secteur de l’action publique ne pouvait échapper à personne d’un peu informé. Il ne peut pas en venant de ce monde-là en devenir tout un coup l’inverse. Il lui est donc particulièrement difficile d’opérer ce virage social, écologique, protectionniste, qu’il faudrait opérer et de liquider toute cette classe de bureaucrates d’État au service du Marché (ou plutôt de certaines grandes entreprises) dont il représente la quintessence. L’hypocrisie et les rôles de composition ont tout de même leurs limites. Il a d’ailleurs fort singulièrement avoué lors de la visite faite dans un hôpital parisien que ses différents plans de remise à plat du secteur de la santé et de l’hôpital depuis 2017 n’avaient pas été dimensionnés à la hauteur des problèmes réels. Mais à qui revient la faute de ce sous-dimensionnement, sinon à cette même haute fonction publique auquel il appartient qui s’enorgueillit depuis des années de ne pas écouter les revendications des divers secteurs mobilisés? Ce membre éminent de la corporation des spécialistes surdiplômés de la non-écoute et du mépris des revendications « corporatistes » des différents métiers du secteur public ou du pays profond en général  s’étonne tout d’un coup de son erreur grossière, et des conséquences pratiques de cette dernière.

Le plus simple à ce compte-là ne serait-il pas d’en tirer toutes les conséquences? En laissant à un autre ce poste de Président de la République qui le dépasse. Il ne le fera pas bien sûr. Cela serait là un choc que notre Narcisse se prenant pour le nouveau De Gaulle ne peut pour le coup assumer.  Aucune aide psychologique ne lui permettrait de surmonter le choc. Il n’a pas cette résilience-là. Il va donc s’accrocher, arranger les faits à sa façon, comme nous venons d’en avoir un avant-goût avec cette déclaration sur les masques qui n’ont jamais manqué, et probablement tenter de séduire encore le bon peuple par quelques formules alambiquées dont il croit avoir le secret, tout en exaspérant au passage toute personne un peu informée de la réalité de la situation.

Sa démission, pour souhaitable qu’elle soit, aurait d’ailleurs le triste effet de propulser au moins temporairement à la tête de l’État, l’actuel Président du Sénat, un Gérard Larcher, dont le poids dans le maintien du premier tour des municipales le 15 mars semble désormais bien établi, et dont le sens des réalités d’une épidémie, telle que celle que nous affrontons, semble donc quelque peu affaibli par le poids de l’âge. De fait, cette présence de Larcher à la tête du Sénat peut constituer l’une des bonnes raisons qui tendrait à faire réclamer une organisation du second tour des municipales dès le mois de juin. En effet, c’est à cette seule condition que tous les conseils municipaux seront enfin élus, et que, donc, les élections sénatoriales pourront se dérouler ensuite cet automne. Il faut espérer que la Seconde Chambre saura alors se doter d’un autre Président, nécessairement de droite certes, mais plus adapté aux circonstances, nécessairement troublées, d’une éventuelle démission d’Emmanuelle Macron.

Écartée (à mon grand regret!)  l’hypothèse de la divine surprise de la démission de l’acteur Macron, ayant enfin admis qu’il est mauvais à tous points de vue, il faut donc bien se mettre dans la tête que, pour le futur immédiat, nous sommes pris au piège de la Ve République : normalement, pour marquer une inflexion en matière de politique publique, c’est le Premier Ministre qui est remercié ou qui part, comme ce fut le cas par exemple en 1976 lors du départ de J. Chirac remplacé par R. Barre, ou lors du remplacement de P. Mauroy par L. Fabius en 1984. Dans le cas présent, c’est le Président lui-même qui incarne toute la ligne suivie depuis 2017. C’est lui et lui seul qui a décidé de transformer une victoire par défaut contre Marine Le Pen en un supposé blanc-seing enthousiaste de la majorité du peuple français pour son programme – comme ses partisans l’ont rappelé ad nauseam de manière mécanique à chaque protestation rencontrée depuis 2017.  C’est lui seul qui a décidé d’en profiter pour faire sa prétendue « Révolution » avec une base sociale et politique des plus réduite (au mieux 20% de l’électorat) pour l’approuver. Un départ du Premier Ministre ne changerait donc pas grand chose.

Et, puis, quel serait alors le nouveau Premier Ministre qui pourrait mettre sous tutelle ce Président obsolète avant l’âge, tout en changeant (un peu) de ligne en allant vers le social, l’écologie, le protectionnisme ? Rions un peu : Nicolas Hulot (faisant comme première mesure expulser le lobbyiste des chasseurs des couloirs des  palais de la République)?  Manuel Valls (lui pardonnant d’avoir trahi Hollande plus vite que lui)? Ségolène Royal (revenant sur ses déclarations assassines des derniers mois, car « Souvent femme varie… « )? Laurent Berger (encore une fois prêt à tout avaliser en faisant mine de s’opposer)? François Bayrou (lui pardonnant le coup de pied de l’âne de la probité de l’été 2017)? Stéphane Guérini (le charisme incarné)? Qui d’autre? F. De Rugy (la revanche de l’amateur de homard)? F. Hollande (l’hypothèse la plus drôle sans doute que j’ai trouvée)?   Je préfère encore garder Édouard Philippe. Une vraie droite vaut mille fois mieux qu’une simili-gauche.

Et j’ajoute pour l’éventuel idiot qui m’aurait lu jusqu’ici – désolé des banalités ici énoncées – : ce qui veut dire au final que, si l’on veut changer vraiment de politiques publiques, il ne suffira pas de protester, agir, manifester, contre ce pouvoir – utile bien sûr! indispensable même!-, mais qu’il faudra se débarrasser du personnage Macron et de ce qu’il synthétise. Rien de vraiment concret en matière de réorientation radicale des politiques publiques ne se fera en effet avant son départ du pouvoir. De ce point de vue, tous les manifestes d’intellectuels qui ne se donnent pas les moyens d’une action concrète pour mettre Macron dehors en 2022 me paraissent parfaitement inutiles. Imaginer le monde d’après, c’est bien, le faire advenir, c’est mieux. Dans un pays de démocratie représentative, cela passe par la voie électorale, par l’horizon 2022 donc. Sauf surprise.

Finalement Larcher…

 

 

 

 

 

 

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