2022: toujours pas de miracle en vue pour la gauche.

Nous sommes début février 2022. La campagne présidentielle se déroule cahin-caha, et la situation parait de plus en plus désastreuse pour la gauche en général.

Dans mon dernier post sur le sujet datant de septembre 2021, j’avais fait allusion à la « primaire populaire » en y voyant une éventuelle voie de sortie qui aurait fait émerger une candidature (presque) commune. Je laissais alors mon jugement en suspens.

Cette dernière a bien eu lieu finalement, in extremis, à la fin du mois de janvier 2022, mais elle aboutit pour l’instant à l’exact inverse de ce qu’elle prétendait faire. à savoir promouvoir le choix d’une candidature commune de la gauche capable de se porter au seuil de qualification pour le second tour (autour de 20% des suffrages, voire seulement 15%, vu l’opération Zemmour en cours sur le flanc droit de l’offre politique).

Comme chacun sait, Christiane Taubira a en effet fini par être la seule candidate d’importance (?) acceptant la règle du jeu posée par les organisateurs, et elle l’a emporté en un tour grâce au mode de scrutin choisi (le « jugement majoritaire »). Résultat : elle se considère désormais vraiment comme candidate à l’élection présidentielle. Or ses premières interventions en tant que candidate investie montrent qu’en fait elle n’a rien travaillé en aval et qu’elle s’est fait prendre au piège de son envie de revenir sur le devant de la scène médiatique. Un bel exemple de « protagonismo », comme disent les Italiens, de ce besoin irrépressible de certains acteurs politiques sur le retour d’exister encore, alors que leur temps est passé et que l’on sait bien d’expérience que ces personnes n’apportent rien à la vie politique d’autre que leur envie d’avoir encore une fois leur heure de gloire médiatique. Quelques absences de plus, et quelques personnes malintentionnés pour rappeler son passé politique pour le moins sinueux, sans compter son caractère peu amène en réalité, et la mascarade sera vite finie.

Comment en est-on arrivé là? Tout d’abord, il y a l’erreur de stratégie de la candidate investie par le Parti socialiste, Anne Hidalgo. Dans un premier coup de théâtre, après avoir dit le contraire, elle accepte de participer au processus proposé par les initiateurs de la « primaire populaire », elle lui offre donc un début de légitimité. Dans un second temps, voyant que même le candidat investi par la « primaire écologiste », qu’elle pouvait raisonnablement avoir l’espoir de battre, Yannick Jadot, refuse de se plier à l’exercice (pour ne pas parler de celui de l’Union populaire, Jean-Luc Mélenchon ou du PCF, Fabien Roussel), elle fait machine arrière toute, en voyant en plus l’apparition dans ce jeu-là de Christiane Taubira. Les organisateurs de la « primaire populaire » face à ces refus, qui montraient que même le regroupement du PS, de ses anciens et nouveaux satellite partisans (PRG, Nouvelle Donne, etc.) et des divers partis écologistes, était impossible, auraient pu déclarer forfait. Ils ont décidé d’aller jusqu’au bout, en inscrivant d’office, pour faire semblant de rassembler, dans les possibilités de vote Jadot, Hidalgo et Mélenchon, tout en signalant bien que ces derniers avaient refusé de participer. Un éminent juriste lié au PS a souligné juste avant le vote de la « primaire populaire » que, selon lui, la procédure proposée revenait à organiser un sondage sans en respecter les normes légales. Le PS n’a pas été plus loin et n’a pas souhaité faire donner l’artillerie légale pour essayer de tout bloquer. Selon le journal Libération, Fabien Roussel a été exclu parce qu’il n’avait pas reçu assez de parrainages dans le processus préalable au vote proprement dit. Il n’était pas du côté masculin parmi les cinq mieux parrainés. Cette circonstance qui m’avait échappé souligne que tous les électeurs possibles de gauche ne se sont pas reconnus dans cette « primaire populaire », en tout cas pas ceux proches du candidat du PCF, pour ne pas parler des électeurs séduits par nos trois trotkystes en lice.

Comme le temps manquait désormais, nous étions tout de même fin janvier 2022, le vote, exclusivement en ligne, de la « primaire populaire », rassemblant tout de même quelques centaines de milliers de braves gens, n’a été précédé d’aucun vrai débat entre les candidats retenus (le plus fort dans l’affaire est que la favorite Christiane Taubira s’est fait remplacer pour le seul débat organisé entre les quatre candidats ayant accepté la procédure), l’effet escompté de mobilisation de l’attention des médias sur les propositions des candidats a donc été complètement raté. Et, à la fin, « la gauche » (avec des gros guillemets tant la revendication de représenter tout ce camp en est devenu peu assurée) se retrouve avec une candidate de plus: la dame Taubira, dont le caractère présidentiable m’échappe un peu. Qu’a-t-elle fait d’important depuis 2017 pour le « peuple de gauche »? Exister? Évidemment, Anne Hidalgo tient perinde ac cadaver à rester candidate, n’étant pas prête à jouer les Montebourg elle aussi, et à retourner en plus à sa gestion de la capitale. Du coup, elle se réclame dans le journal Libération, dont la une la montrant sur un fond rouge sang restera dans les annales, d’une légitimité naturelle, en quelque sorte historique. Ne représente-t-elle pas le parti dominant de la gauche depuis les années 1970? Il se murmure que François Hollande et son dernier Premier Ministre, Bernard Cazeneuve, viendraient sous peu à son secours.

Le niveau d’incompréhension qu’elle affiche face à sa situation confine au tragique-comique. Elle est désormais à moins de 5% des intentions de vote dans tous les sondages disponibles. Les données de sondages collectées par notre collègue Emiliano Grossman sont sans appel : une moyenne de presque 6% des intentions de vote début octobre 2021 pour la candidate du PS, et, en ce début février 2022, moins de 3%. L’actuelle maire de Paris ne comprend visiblement rien à ce qui lui arrive. C’est pourtant simple : Hollande. Elle aurait dû le comprendre dès le départ de sa campagne aux réactions outrées suscitées par sa promesse de « doubler le salaire des enseignants ». Personne n’y a cru, et surtout pas les premiers intéressés. Sa participation houleuse à la grande manifestation des enseignants de ce mois de janvier2022 pour protester contre l’ « Ibiza-blanquérisme » aurait dû l’éclairer encore plus. Les électeurs traditionnels de la gauche, y compris sa frange la moins radicale (les enseignants), se sont sentis trahis par les (basses) œuvres du dit Hollande. Ils n’ont pas oublié, et ils ne sont prêts d’oublier. La marque PS est donc aussi grillée que celle de celle de la SFIO en son temps. (Remarque bien sûr bien désolante: il a fallu aller de 1956-58 à 1981 pour que les socialistes français reviennent aux affaires.)

Mais, au sein du PS, ils n’ont visiblement pas compris que le quinquennat Hollande les a tués. Ils ne comprennent décidément pas que les choix économiques et sociaux de ce quinquennat 2012-2017 sont à la source de tous leurs déboires actuels. C’est amusant de voir certains d’entre eux, dont Anne Hidalgo elle-même à demi-mot dans un oral de rattrapage organisé par Médiapart, admettre que le PS n’a pas assez travaillé entre 2017 et 2021. Ce n’est pas de travail proprement dit qu’il aurait dû être question, ce ne sont pas les propositions en terme de politiques publiques qui manquent, mais de reformulation complète de l’histoire du « hollandisme » au pouvoir, d’affirmation d’une ligne politique de rupture radicale avec ce passé-là. Il aurait fallu rompre radicalement avec François Hollande et tout ce qui l’entourait dont bien sûr le fait d’avoir engendré un Emmanuel Macron et quelques autres personnages dont l’histoire de France se serait fort bien passé (C. Castaner, JL. Guérini, O. Dussopt, M. Schiappa, etc.). Or le dit Hollande et ce qui lui reste de proches semblent bien vouloir revenir mettre leur grain de sel dans la candidature Hidalgo. La pauvresse, serait-on tenté de dire tant on finit par plaindre la toujours candidate du PS.

De fait, d’un point de vue plus comparatif, en Europe, tous les partis socialistes et sociaux-démocrates qui ont trahi depuis les années 1990 leurs bases électorales historiques (le « petit salariat » pour simplifier) en mettant en place, ou en laissant mettre en place dans le cadre d’une coalition gouvernementale, des politiques économiques et sociales d’inspiration néo-libérale, des chocs d’austérité expansive, finissent par le payer très cher électoralement. On peut penser aux naufrages sans retour à ce jour des partis socialistes en Pologne, en Hongrie, en Grèce, voire aux Pays-Bas. Inversement, lorsque les dirigeants d’un parti socialiste ou social-démocrate comprennent à temps, non souvent sans des fortes batailles internes pour le leadership, qu’il faut revenir aux fondamentaux de l’offre politique socialiste (comme l’ont fait non sans mal, ceux du SPD en Allemagne ces dernières années, rompant avec le très néo-libéral et très poutinien G. Schröder, ou ceux du PSOE en Espagne) sans verser toutefois dans la radicalité et la complexité (en gros, en n’oubliant pas de promouvoir d’abord la hausse du salaire minimum et la hausse des retraites par exemple) ou ont compris qu’il ne faut jamais les quitter (comme le PSD en Roumanie), il peut rebondir nettement, ou tout au moins se maintenir dans le jeu. En 2012, le PS était dans cette situation. Le « peuple de gauche », fervent lecteur d’Indignez-vous de S. Hessel, avait voté cette année-là pour ce retour aux bases du socialisme après les cinq années de « sarkozysme ». C’est bien toute l’importance du discours de février 2012 de François Hollande (« Mon ennemi, c’est la finance. ») qui promettait ce retour aux bases de l’offre politique du socialisme. Or, à moins d’être membre du dernier carré des « hollandistes », le PS au pouvoir a fait exactement le contraire sur ce plan-là de ce que le cœur de son électorat populaire, et pas seulement d’ailleurs, attendait. Plus le quinquennat avançait, plus cela devenait évident, et plus les défaites électorales du PS s’enchainaient avec une belle régularité On finit tout de même la mascarade du hollandisme au pouvoir sur la « loi El Khomry » et la « loi Macron ». Et, à la fin, courageux mais pas téméraire, François Hollande n’a même pas jugé bon de se représenter au jugement du bon peuple de France – ce qui aurait pourtant soldé la facture en quelque sorte. (Un Hollande à 5% des suffrages au premier tour des présidentielles de 2017 aurait bien clarifié les choses.)

Malheureusement, pour le PS et la gauche en général, les dirigeants actuels du PS n’ont pas su tirer les leçons de cette situation. Certes, ils ont fait par toute une série de documents l’inventaire des années Hollande (ce qui a irrité bien sûr le dit personnage et ses proches), mais ils n’ont pas su marquer le coup en se débarrassant de lui radicalement (comme l’a fait par exemple le Labour britannique avec Tony Blair en raison de son rôle dans la légitimation de seconde Guerre du Golfe en 2003). Pas physiquement bien sûr, mais politiquement.

En effet, de deux choses l’une.

Soit François Hollande était fondamentalement d’accord avec la politique économique et sociale inspirée par son secrétaire général adjoint à l’économie à l’Élysée, alias Emmanuel Macron, et, dans ce cas-là, un parti socialiste en quête de reconquête électorale de l’électorat populaire ne doit rien avoir à faire avec cela. Il faut exclure cette personne et ses proches du Parti socialiste. Tout leur mettre sur le dos, changer de nom, interdire à tout ministre du dit Hollande de représenter le parti ou la gauche plus généralement (coucou dame Taubira, très loyale Ministre du brave homme), et repartir de l’avant en oubliant ce désastre. (En réalité, avec le départ de Benoit Hamon, pour créer Génération(s), l’inverse exact s’est passé. Les « hollandistes » sont restés pour pourrir la barque déjà bien vermoulue, et F. Hollande reste « socialiste ».) Il est vrai que dans le cadre de la Vème République, il était difficile aux nouveaux dirigeants du PS de dire que, parmi les deux Présidents élus par le PS depuis 1962, les deux étaient en réalité de droite dans leurs convictions profondes, et que le dernier en date était vraisemblablement le plus à droite des deux. (Mitterrand était sans doute philosophiquement de droite, mais il savait au moins que le pays avait besoin de mesures de gauche.) Cela ne fait pas un récit très glorieux. De ce point de vue, le PS français souffre désormais de ces anciens leaders bien peu reluisants, surtout celui qui n’est pas encore mort et enterré. Enfin, il leur restera toujours Jaurès et Blum… en attendant que Jospin soit mort pour pouvoir le célébrer lui aussi.

Soit François Hollande s’est fait vraiment couillonner dans les grandes largeurs par Emmanuel Macron, comme Hollande lui-même aurait tendance à le dire, mais là c’est presque pire. En effet, quel est ce parti de gouvernement où un ennemi idéologique (car il ne fait guère de doute désormais que le dit Macron, s’il a des convictions, a gardé et développé celles de son milieu d’origine) monte au plus haut du pouvoir d’État lorsque ce parti le détient en principe? Plus généralement, quel est ce parti dit « socialiste » qui engendre de fait par scission d’une partie de son aile droite un parti aussi « (néo-)libéral » que LREM? Pour l’instant, le PS en tant qu’organisation n’a eu aucun réflexion sur ce développement, et ne semble guère avoir pris la mesure de l’impact que cette filiation PS-LREM peut avoir sur l’électorat de gauche. (Il se trouve que le Parti démocrate (PD) italien a connu un phénomène assez similaire. Matteo Renzi a réussi à s’emparer de la direction du PD, puis de la tête du gouvernement, en écartant le groupe dirigeant de centre-gauche. Heureusement pour le PD, la réforme constitutionnelle très à droite visant à pouvoir faire passer en force toutes les réformes néo-libérales possibles et imaginables, que le dit Renzi avait fait voter par le Parlement élu en 2013, a été très largement refusée par les électeurs italiens fin 2016, provoquant la chute du gouvernement Renzi et le retour à une direction de centre-gauche à la tête du PD. Finalement, après quelques années de flottement, le dit Renzi a quitté le PD en 2020 avec ce qu’il faut bien appeler ses obligés (les députés et sénateurs qu’il avait fait élire en 2018 en les plaçant sur les listes du PD) . Il a créé ses propres groupes parlementaires à la Chambre et au Sénat, et son propre petit parti centriste, très très centriste, sans aucun attrait sur l’électorat italien d’ailleurs. Le PD se repositionne depuis lors au centre-gauche, il est certes très très loin d’être à gauche, mais, au moins, n’est-il plus dirigé par un homme dont tout porte à croire qu’il a toujours été un homme de droite. )

Au final, cette situation lié au quinquennat Hollande est tragique pour toute la gauche. Car, clairement, le parti qui occupait le centre-gauche depuis les années 1970 est électoralement mort, au moins à l’échelle nationale. Les actuels dirigeants du PS ont cru ne pas l’être en regardant les résultats des municipales, départementales et régionales de 2020 et de 2021. Ils auraient tout de même pu regarder le score d’une ancienne ministre de F. Hollande dans la région Auvergne Rhône-Alpes. Cela ne laissait présager rien de bon. La plus-value auprès des électeurs apportée par le fait d’avoir été Ministre sous Hollande semble bien faible.

Cette situation de carence de l’offre au centre-gauche est d’autant plus tragique que le « peuple de gauche » aurait encore plus qu’en 2012 quelques revendications à faire valoir. Il ne se passe en effet pas un jour sans qu’on entende parler d’un secteur de l’action publique en souffrance (éducation, justice, santé, logement, etc.) et sans qu’on se dise que tout cela correspond(ait) à des aspirations en général assumées par la gauche de gouvernement (et par la droite républicaine quand elle n’était pas encore devenue « décomplexée »). Tout le bilan des politiques publiques pendant le quinquennat Macron, qui a déjà été et va être publicisé par diverses instances (privées ou publiques) à l’occasion de cette présidentielle 2022 va montrer que tout ce qui était pris en charge par la gauche de gouvernement depuis un siècle a souffert. Les macronistes vont se défendre bien sûr, en soulignant les quelques avancées qu’ils mettent toujours en avant (ah oui, le dédoublement des classes de CP dans les écoles aux publics difficiles, le reste à charge zéro pour les appareils auditifs et les lunettes…). Mais il sera difficile d’y croire, l’arbre ne fait pas la forêt. Plus les divers spécialistes sectoriels font les bilans pour leur secteur, plus le désastre d’ensemble pour les politiques publiques apparait. Pour ne prendre qu’un seul exemple, les macronistes, pourtant des libéraux en économie, n’ont même pas été capables de légaliser l’usage du cannabis (avec THC), malgré un rapport en ce sens d’un de leurs propres députés, et font tout pour saboter l’émergence en France d’un marché légal du CBD (le cannabis sans THC) pourtant avalisé par un jugement européen, alors même que cette légalisation du cannabis (avec THC) aurait pu correspondre à une désescalade dans les relations entre une partie de la population et la police, à la création d’un marché nouveau, à une aide bienvenue à un secteur de l’agriculture française, et surtout à l’idéologie libérale professée en 2017 (et mise en œuvre par ailleurs avec la foi du charbonnier). Ou encore pensons au refus obstiné de donner accès au RSA à tous les jeunes le nécessitant au profit d’usines à gaz bureaucratiques censées atteindre le même but. Ou à la catastrophe depuis 2017 en matière d’offre immobilière (y compris par les promoteurs privés). Ou au sous-financement des Universités face à la hausse du nombre d’étudiants (dans toutes les filières [par ex. droit, médecine, gestion], pas seulement celles menant aux bien connues licences, masters et doctorats en « islamo-gauchisme intersectionnel ») . Ou aux EPHAD qu’il s’agit surtout de ne pas trop surveiller. Bref.

Bien sûr, au delà d’une Hidalgo touchée coulée et d’une Taubira qui va devoir sérieusement bosser ses dossiers pour ne pas connaître le même sort, il reste trois autres candidats à gauche (en excluant les trois trotskystes). Roussel, Jadot, Mélenchon. Le candidat issu de la « primaire écologiste » baisse lui aussi nettement (de plus de 8% en octobre 2021 à moins de 5% début février 2022). Inversement, Roussel augmente un peu (de 2 à 3%). Mélenchon lui oscille autour de 10%. On marquera que les deux qui se maintiennent ou progressent se trouvent être les plus traditionnellement à gauche. De fait, il reste encore l’hypothèse d’un décollage plus franc de Mélenchon, le « trou de souris » comme il le dit lui-même. On serait alors dans la situation qu’a connu la Grèce en 2012-2015 quand à l’écroulement du PASOK a fait pièce la percée de SYRIZA. Vu les incertitudes sur le flanc droit de la compétition(Pécresse/Zemmour/Le Pen), ce n’est bien sûr pas totalement impossible de voir Mélenchon se qualifier au second tour, qu’il l’emporte à ce second tour est encore une autre paire de manche. Ce serait en effet vraiment une première dans toute l’histoire politique de la France qu’une majorité de gauche gagne avec un leadership issu de son aile gauche. Ce ne fut pas le cas en 1936 (Blum), en 1956 (Mollet), en 1981 (Mitterrand), en 1988 (Mitterrand), en 1997(Jospin), ou en 2012 (Hollande). Ou alors il faudrait (re-)découvrir d’ici le 10 avril 2022 que Mélenchon n’est dans le fond qu’un social-démocrate un peu bourru. (En vérité, vu sa longue carrière au sein du PS, c’est bien le cas, mais les deux sont valables : social-démocrate et bourru.)

Le candidat des écologistes (Jadot) pourrait incarner ce leadership de gauche plus centriste, mais encore aurait-il fallu que cela soit acté depuis des mois par un ralliement de toutes les forces issues du PS (sauf bien sûr Hollande et consorts si l’on suit mon raisonnement). C’est vraiment bien tard pour une telle opération.

L’enjeu à ce stade commence du coup à être tout autre : que va-t-il rester de toute la gauche, écologistes compris, aux législatives? Pas grand chose à mon avis. Les députés survivants vont être très rares. On peut comprendre du coup la stratégie du PCF d’essayer d’exister lors de cette campagne. Il faut sauver les derniers députés du parti de Maurice Thorez, et le camarade Roussel semble mener ce combat-là non sans une certaine efficacité.

Bref, à part un miracle... les cinq prochaines années seront encore celles de l’opposition pour la gauche. Et là, il va bien falloir une vraie remise à plat. Or, vu les projets des deux candidats les plus susceptibles d’être élus ou réélus à ce stade, Macron ou Pécresse, il va y avoir du sport, car toutes les difficultés que les spécialistes décrivent du côté des politiques publiques ne vont pas disparaître le lendemain de l’élection, et nos deux vainqueurs probables n’ont aucune idée un peu crédible pour redresser la trajectoire, bien au contraire. De larges secteurs de la société française vont avoir de quoi se mobiliser.

Ah, mais homme de peu de foi que je suis, pour nous éviter ce long chemin de croix, ô Sainte Taubira, patronne des causes désespérées, sauvez-nous! Dites-nous un psaume, un poème, un discours, de vous, ô génie de notre belle langue, et notre peuple, votre peuple désormais, se lèvera en ce 10 avril, et l’espoir des jours heureux renaitra! Amen.

Post-scriptum (en date du 9/2/22): les intentions de vote de dame Hidalgo et de dame Taubira plongent plus vite que je n’arrive à mettre à jour mes propos. Par exemple, dame Hidalgo aux derniers pointages du Conseil constitutionnel dispose de ses 500 parrainages et plus, et dame Taubira n’en a que moins de 40. C’est là une extraordinaire illustration de la force maintenue du PS parmi les élus locaux et de son image désastreuse auprès des électeurs. A confirmer bien sûr le 10 avril. Mais vraiment là remonter de presque plus rien à quelque chose, cela serait là pour le coup une vraie « remontada », n’est-ce pas Arnaud?

Erratum (en date du 11/2/22) : J’avais mis dans une première version de ce post que l’on ne savait pas pourquoi F. Roussel n’était pas dans la liste des candidats-malgré-eux (comme Jadot, Hidalgo et Mélenchon). Selon Libération, il n’a pas reçu des parrainages en nombre suffisant pour être proposé. Il n’y a donc rien d’obscur là-dedans, mais cela constitue plutôt un indice intéressant des électeurs qui ont été intéressés par cette démarche. Pas les partisans de Roussel et/ou du PCF tel qu’il l’incarne en tout cas. L’évolution et les bons résultats dans les sondages de la ligne « 100% terroir, diesel et nucléaire » de Fabien Roussel constitue le reflet inverse de cette non-qualification.

17 réponses à “2022: toujours pas de miracle en vue pour la gauche.

  1. Monsieur Bouillaud, c’est toujours un vrai plaisir de vous lire.
    Même si je vous trouve votre analyse très convenablement social-démocrate il n’en reste pas moins que l’ensemble est solide et sagace.
    J’aimerais rapidement développer un commentaire sur l’après.
    S’il doit y avoir remise à plat elle ne peut se faire avec tous les joyeux fossoyeurs encore à la manœuvre.
    Les partis (LFI compris) et organisations groupusculaires tel pour exemple la Gauche Républicaine et Socialiste sont, comme l’ont exposé il y a déjà fort longtemps Robert Michels et Gaetano Mosca, des oligarchies aux services de petits voir très petits intérêts individuels. C’est là, je vous l’accorde, une vérité succinctement présentée et qui mériterait débats (notamment une rehistorisation) mais l’exemple du comportement de LFI lors des régionales de 2021 dont le principal objectif a été de placer en position éligible des proches (maintenant redevables) de Jean-Luc Mélanchon est une illustration tragi-comique du fait.
    Ah notre Jean-Luc, bien vu en « social démocrate bourru », minable face à Zemmour (et très court intellectuellement, comme quoi on peut longtemps faire illusion) et qui n’aura, lui, rien à craindre de 5 années de Macron ou Pécresse.
    A l’origine des grands partis sociaux démocrates en Angleterre en Allemagne se sont les syndicats. De syndicats il ne reste que des oligarchies bureaucratiques où chacun veut garder sa place (je garde dans ma tête le court métrage de Jacques Willemont et Pierre Bonneau sur de la reprise du travail à l’usine Wonder à Saint Ouen en juin 68) mais il existe des syndicalistes militants actifs ou retraités qui militent pour changer le monde et pas garder ou espérer une place.
    Et des actions offensives où l’organisation du mouvement n’est pas déléguée aux OS, des lanceurs d’alerte dans les usines à viande ou les entreprises du CAC 40 fabriquent des petites briques pour la reconstruction. Pas la convergence des luttes, mais la convergence des petits cailloux à l’usine, à l’université, dans les villes et les villages, sur les places, dans la rue, les associations…
    L’urgence qui s’annonce est propice. Des gens comme vous peuvent contribuer à l’émancipation intellectuelle, à l’analyse.
    Je terminerai par ce qui se passe dans la restauratIon. L’hôtellerie-restauration va augmenter la grille des salaires de 16,3%. Partout il se négocie des améliorations des conditions de travail…
    Ils en avaient sous le pied les patrons ! Et personne ne revient sur la farce de la baisse de la TVA en 2009 ! Sans rapport de force (quel que soit sa forme) pas d’avancées.
    Bien cordialement.
    Michel

    • @ Mosca : merci pour votre appréciation. Je suis tout à fait d’accord qu’il faudra repartir des mobilisations de base des diverses composantes du « peuple de gauche ». C’est ce que j’indiquais par mon allusion, sur « il va y avoir du sport ». C’est aussi que je reproche à Taubira, qui n’a pas été très active (euphémisme) depuis 2017 en soutien aux mobilisations.

  2. A vous lire, il semblerait que le PS soit mort de n’avoir pas fait une politique suffisamment sociale et suffisamment de gauche. Mais alors, dans ce cas, pourquoi les partis situés à sa gauche n’ont pas raflé la mise en récupérant ses électeurs ???
    Votre propos s’entendrait en effet si Mélenchon était à 20 %, le PCF à 10 et Jadot la 15. Mais le compte n’y est pas.
    Il y a un point que vous passez totalement sous silence, c’est la droitisation du pays. La France n’a jamais été aussi à droite et le camp national regroupe 30 % des intentions de vote.
    Donc, désolé de vous le dire, mais vous vous bercez d’illusion. Car toute votre thèse s’effondre si les électeurs déçus sont partis plus à droite, d’abord chez LREM et aussi chez Zemmour et RN. Et c’est bien ce qu’il s’est produit depuis 10 ans.
    Vous oubliez Terra Novæ et la décision des socialistes d’abandonner le peuple au profit des minorités. La gauche sans le peuple, ça marche mal.
    Vous oubliez l’islamisme, objet d’un parfait déni de toute la gauche.
    Et vous oubliez le woke et tous ses combats rétrogrades qui ont fini par faire remplacer la lutte des classes par la lutte des races.
    La gauche agonise parce qu’elle n’a plus aucune réflexion et aucune solution sur les problèmes du moment. Et elle continue encore d’appliquer sur la société une grille des années 80.
    La gauche, c’était les yeux grands ouverts sur l’injustice. Et c’est devenu les yeux fermés sur le réel. Bref, une maison devenue infréquentable pour les gens honnêtes.

    • @ Gallet : (Je réponds au premier de vos commentaires) Vous négligez dans votre analyse la montée de l’abstention parmi les électorats qui auraient pu être attirés par une gauche sociale (jeunes ou classes populaires). Vous négligez aussi l’évolution des valeurs des jeunes générations vers une optique plus cosmopolite (voir le récent rapport de l’Institut Montaigne sur le sujet).
      Toutes ces groupes sociaux pourraient voter à gauche, s’ils votaient encore ou s’ils prenaient le soin de voter. La droitisation tient aussi à cela.
      Il y a un problème d’offre politique à gauche, de crédibilité à moyen terme, tout au moins sur l’axe de compétition électorale socio-économique. La droite au pouvoir (Sarkozy en particulier) ne trahit pas son propre électorat, la gauche si. C’est sûr que si vous êtes un électeur de gauche, venu des classes moyennes supérieures, finalement vous n’aurez pas de mal à apprécier le macronisme.
      Après, sur les divers problèmes sur l’axe de compétition culturel que vous évoquez, il y a du vrai, mais cet axe apparait d’autant plus saillant qu’on n’est plus fort sur l’autre.
      Par ailleurs, sur le fait que les électeurs ex-PS ne se précipitent pas vers des solutions plus radicales, c’est aussi qu’ils ne se sentent pas particulièrement radicaux eux-mêmes. Ils aimeraient bien des changements, mais pas l’aventure, surtout que la plupart des médias décrivent les forces à gauche du PS comme des dangeureux « décroissants », « chavistes », etc.

  3. A vous lire, les électeurs ont déserté la gauche social-démocrate, parce qu’elle n’était plus assez de gauche du fait du hollandisme. Cela pourrait s’entendre si les courants de pensée encore plus à gauche en avaient profité.
    Or il n’en est rien. Ces courants sont faibles et Mélenchon n’a pas la moitié des intentions de vote vis-à-vis de son score de 2017.
    Alors où sont-ils ?
    N’avez-vous pas entendu parler de la droitisation de la société française ? Le courant national cumule actuellement 30 % de l’électorat. Alors désolé, mais votre thèse s’effondre si l’électorat du PS est parti plus à droite. Ce qui est le cas… LREM pour une part ; et bien plus à droite pour une autre.
    L’électorat actuel du RN est sociologiquement le même que celui du PC dans les années 70. L’auriez-vous oublié ?
    Je ne vous ai pas lu non plus sur Tera Novæ qui a incité le PS à délaisser le peuple au profit des minorités. C’est sûr, la gauche sans le peuple, ça marche moins bien.
    Je n’ai rien lu non plus sur l’islamisme, objet absolu de déni dans toute la gauche. C’est une cause majeure de la désertion…
    Et que dire du Woke et ses théories débilisantes, qui ont contaminé la gauche française et qui amène chaque jour LFI et bien d’autres, à abandonner les valeurs universalistes et à troquer la lutte des classes contre la lutte de races…
    La gauche c’était les yeux grands ouverts sur l’injustice. C’est devenu les yeux fermés sur le réel ; et donc une maison infréquentable pour les gens honnêtes.

    • @ Gallet :(Je réponds aussi à votre second commentaire). Oui, vous avez raison le courant national (comme vous dites) cumule 30% des intentions de vote. Indéniable. Oui, il est particulièrement puissant dans certaines anciens fiefs communistes ou socialistes. Mais ce ne sont pas exactement les mêmes électeurs.
      Effectivement, je ne parle pas de la note célèbre de Terra Nova, mais je crois l’avoir critiqué en son temps.
      Sur l’islamisme, tout au moins sous son aspect de djihadisme, pour le coup, Hollande a fait le job (en Syrie, au Sahel, etc.).
      Et sur « le Woke et ses théories débilitantes », je suis désolé de vous le dire : cela compte moins dans le choix électoral que le pouvoir d’achat, le prix du diesel, et si cela compte, c’est surtout en parallèle aux opinions sur l’immigration.

  4. Je vous donne raison sur l’abstention. Même si récupérer l’abstention est toujours un peu spécieux. C’est comme de faire parler les absents…
    Vous écrivez :
    La droite au pouvoir (Sarkozy en particulier) ne trahit pas son propre électorat, la gauche si.
    Sarkosy et Chirac ont largement déçu leur électorat. Et pour reprendre la formule caustique : Sarkosy avait promis le karcher, et on a eu le Kouchner…
    Et vous ne dites rien sur l’électorat du RN très similaire à celui du PCF d’il y a 40 ans. Pourquoi croyez vous que MLP a un programme économique de gauche ?
    Il y a bien eu une droitisation de pas mal d’électeurs de gauche (et j’en suis) à force de constater l’incapacité de la gauche à traiter des problèmes de fonds. Le fait que vous pensiez que Hollande a fait le boulot sur l’islamisme en dit long sur l’ampleur du problème…

    • @ Gallet : sur les aspects économiques et sociaux, Sarkozy n’a pas trahi ses électeurs. Par contre, il est vrai qu’il en a déçu une partie sur les questions de sécurité, immigration, etc. Mais rappelons-nous tout de même qu’il a pu se représenter, et qu’il a connu une défaite très honorable face à un F; Hollande qui avait su se gauchiser pour l’occasion.

      Entendons-nous, sur l’islamisme, je faisais allusion à l’aspect policier des choses. La répression policière (et militaire en Syrie) des islamistes passés à la lutte armée ou en voie d’y passer a plutôt fonctionné. Par contre, il n’est pas encore possible, que ce soit sous Sarkozy, Hollande ou Macron, d’interdire en France à des personnes de mal-penser à la manière des islamistes. On peut réprimer les actes, voire les intentions d’actes (ce qui est déjà discutable), mais guère les pensées surtout quand elles restent exprimées dans des forums restreints ou pas exprimées. Autrement dit, la lutte contre l’islamisme n’est pas uniquement une prérogative de l’État, mais repose aussi sur la société civile.

      Qu’il y ait des gens déçus, c’est indéniable, mais, en même temps, il y en aurait moins si, du côté économique et social, le PS avait « fait quelque chose de gauche » entre 2012 et 2017.

  5. « De fait, d’un point de vue plus comparatif, en Europe, tous les partis socialistes et sociaux-démocrates qui ont trahi depuis les années 1990 leurs bases électorales historiques (le « petit salariat » pour simplifier) en mettant en place, ou en laissant mettre en place dans le cadre d’une coalition gouvernementale, des politiques économiques et sociales d’inspiration néo-libérale, des chocs d’austérité expansive, finissent par le payer très cher électoralement. » dites-vous très justement.
    Cependant vous oubliez de préciser que cela résulte de la conversion d’une grande partie de Gauche à Maastricht. Cela a impliqué une perte progressive de Souveraineté nationale, en particulier celle qui touche à la monnaie, qui a laissé les commandes du pays à la superstructure « européenne » non élue qui, à travers ses GOPÉ, dirige véritablement les pays membres.
    En restant dans le carcan de l’UE, il est devenu impossible de mettre en oeuvre une politique économique et sociale de Gauche.
    Les naïfs qui pensent (croient? espèrent?) qu’ils vont réformer l’UE dans un sens plus social se trompent lourdement en conduisent plus sûrement les classes populaires à l’abstention ou au pire dans les bras de Le Pen ou de Zemmour.
    Ne pas aborder clairement la question de sortir de l’UE met la Gauche dans l’impasse et quand, par hasard, elle réussit à arriver au pouvoir c’est pour mener plus ou moins la même politique économique et sociale désespérante que la Droite.
    La Gauche rate le coche encore une fois!

    • @ Jean Paul B:: A mon avis, vous vous trompez. Cf. le cas du Portugal ou de l’Allemagne. Les électeurs de gauche sont plus modestes que vous dans leurs demandes. Ils veulent juste que les partis socialistes ou sociaux-démocrates n’aillent pas trop à droite. Par exemple, en France, la « loi El Khomry » représente la quintessence de ce qu’il ne fallait pas faire. Certes, dans l’esprit des dirigeants socialistes français, il s’agissait encore une fois de flexibiliser le marché du travail au nom de la compétitivité de la France, mais ils auraient mieux fait de s’abstenir de faire ce travail, et de le laisser à la droite.

      • « A mon avis, vous vous trompez. Cf. le cas du Portugal ou de l’Allemagne. Les électeurs de gauche sont plus modestes que vous dans leurs demandes. Ils veulent juste que les partis socialistes ou sociaux-démocrates n’aillent pas trop à droite » me répondez-vous.
        Mais ces électeurs de gauche savent-ils ou pour ceux qui savent, ont-ils compris que le fait d’appartenir à l’UE et de ne plus avoir de monnaie nationale contraint tout gouvernement ,de gauche ou de droite (!), à mener LA MÊME politique économique et sociale, la seule autorisée par les traités « européens »? (cf. En Espagne la « réforme du marché du travail » exigée par l’UE pour pouvoir accéder au plan d’aide européen!)
        Vous savez bien que la Commission de Bruxelles fixe périodiquement là chacun des États membre les réformes à réaliser et les délais (les Grandes Orientations des Politiques Économiques (les fameuses GOPÉ!), prévues par 121 du TFUE.
        Comme le disait justement Philippe Seguin:
        « La droite et la gauche (pro-UE) sont deux détaillants qui ont le même grossiste, l’Europe ».
        Tout est dit.

  6. Vous savez, je vous lis souvent avec intérêt (introduction dite « in cauda venenum »), mais il y.quelque chose d’ahurissant, mais que je retrouve chez une bonne partie de la « gauche MCF », c’est que vous êtes capable d’écrire un long texte sur la mort de la gauche en pointant des causalités diverses… sans mentionner une seule fois son rôle dans la construction européenne et la mise à l’abri de la décision démocratique de tous les domaines essentiels d’où découlent les hiérarchies sociales (monnaie, budget, économie,etc). Je ne vous apprécie pas politiquement mais vous respecte intellectuellement parce que c’est souvent intéressant et argumenté (ça annonce la deuxième couche). Mais j’ai l’impression que vous faites partie de cette gauche ayant conclu que 1789 pouvant mener à 1940-1944, il était devenu urgent au sortir de la guerre de neutraliser les potentialités du vote populaire par le corsetage de l’action publique par le jeu des traités et de la communauté internationale, dont l’UE n’est qu’une expression radicale. Une fois les valeurs progressistes de la bourgeoisie libérale mises au coffre, on serait alors au chaud entre cognoscenti à pouvoir s’opposer sur des valeurs, sans risque majeur quant au destin de la société. Et que vous avez été pris au piège de la radicalisation desdites valeurs libérales quand le coeur du dispositif du service public à la française a été attaqué, que même le statut de MCF/profs d’université a été attaqué, avec une dégradation terrible des conditions de travail et un déclassement social objectif. Procès d’intention ? Il faut voir. Votre refus d’évoquer l’éléphant au milieu de la pièce qui est la participation de la gauche au processus de construction européenne ne peut pas ne pas être signifiant. Ce n’est pas un point de détail que vous avez omis. Alors qu’il n’y a, en 2022, plus d’équivoque quant au sens profond de la construction européenne : c’est un projet élitaire de sortie du cycle démocratique s’étant déroulé au XVIIIeme siècle et s’étant approfondi au XIXeme, pour appuyer l’autonomisation des élites de leur base populaire nationale. Maastricht, c’est Coblence.Tout le reste, de « l’Europe sociale » à « l’Europe puissance permettant de peser ensemble face aux États continents » n’a été que l’habillage et l’enfumage permettant de masquer le tout. Cet angle mort, de toute évidence délibéré (l’éléphant est trop gros pour que ce soit involontaire) ne traduit-il pas le souhait d’un retour au statut quo ante: le confort d’universités aux crédits reconduits sans justification de projet, riches en personnels administratifs et ATER pour que vous puissiez retrouver le prestige de la recherche, et le goût des grandes monographies sur « la question sociale dans les territoires désindustrialisées » n’oubliant jamais cependant de conclure que « le processus de rééquilibrage mondial de la division internationale du travail est cependant globalement bénéfique, sortant des millions d’asiatiques de la misère et réparant historiquement les avanies de la guerre de l’opium » pour bien garantir que l’exposé de sa grande conscience sociale reste un jeu rhétorique entre initiés mais ne débouche sur aucune proposition politique de protection des populations sacrifiées. Bref, une gauche de cadre A de la fonction publique voyant d’autant plus loin qu’ils sont à l’abri de tout. Une gauche statutaire dont la garantie sociologique réelle, c’est le statut de la fonction publique+le statut des intermittents+les aides à la presse. Continuez votre blog à part ça, ceci dit, c’est très intéressant (en fait, je ne réponds pas simplement à vous mais à un auteur composite Bouillard/Raveaud/Palombarini).

    • @ ADL : Il n’y aura ici que la réponse d’une partie de l’auteur composite que vous avez créé. Je suis flatté de faire partie du lot.

      Pour ce qui me concerne, vous ne m’apprenez rien sur l’histoire intellectuelle, économique, sociale, et institutionnelle de l’Europe communautaire (Union européenne). C’est sans l’ombre d’un doute un projet élitaire, fondé sur un compromis entre libéraux, sociaux-démocrates et démocrates-chrétiens, contre les nationalistes (populistes) à droite et contre les communistes à gauche. Toute résolution de la « question sociale » par une voie révolutionnaire y est donc totalement exclue d’avance. Ensuite, dans les années 1980, le tout prend une coloration « néo-libérale », où le compromis social-démocrate est lui-même mis en cause. Si vous avez le courage de relire d’anciens posts de ma part, je suis bien conscient me semble-t-il des aspects très « anti-sociaux » de l’UE entre l’Acte Unique (1986) et les années COVID (2020 et suivantes). La situation présente me parait en effet plus indéterminée.

      Par contre, comme comparatiste, je vois bien que les partis socialistes, dans ce cadre qui leur est globalement hostile, peuvent dans les années 2010-2020 selon le type de stratégie nationale adoptée y survivre plus ou moins bien. Le cas portugais me parait une belle démonstration de ce fait. Le PS portugais a réussi (après avoir eu des tentations) à ne pas se faire l’instrument de toutes les lubies néo-libérales. Il est revenu au pouvoir avec des alliés plus à gauche. Et il semble avoir sauvé sa tête, lors des élections anticipées, en se débarrassant de ses alliés de gauche. Bien sûr, le socialisme partisan actuel ne veut pas dire sortie du capitalisme ou résolution de la « question sociale ». C’est vu d’avant 1914 ultra-modéré. Mais, dans le contexte européen créé par l’UE, c’est un moindre mal, et, à mon sens, un pouvoir de cette nature peut déjà faire énormément de choses pour améliorer le sort de la population la plus fragile d’un pays. Plus généralement, je constate qu’en raison de l’existence de l’Euro, les populations ont du mal à imaginer le succès d’une stratégie qui mènerait à sortir de la zone Euro. Il faut donc en tenir compte. C’est bien ce que fait d’ailleurs J. L. Mélenchon qui ne parle plus trop de cet aspect-là (tout comme M. Le Pen et E. Zemmour à droite de la droite). Autrement dit, ce que je soutiens, c’est que toute stratégie politique réaliste doit partir du fait que l’UE existe et que notre pays est pour l’avenir prévisible inscrit dedans parce que les électeurs ne sont pas prêts dans leur immense majorité à abandonner la monnaie Euro.

      Enfin, sur les attaques ad hominem, ou plutôt, contre « le socialisme de la chaire (universitaire) », je ne peux que les accepter. En même temps, je vous ferais remarquer que la baisse du statut social et économique des universitaires français (« la gauche MCF » comme vous dites) possède au moins le mérite de diminuer cet écart toujours présent entre le prolétaire et l’intellectuel.
      Par ailleurs, vous vous moquez de nos travaux qui décrivent trop bien la crise des classes populaires et moyennes en France sans rien y changer. C’est certain que décrire une situation n’est pas en soi la changer. Mais cela fait partie de notre travail. Il suffit de voir à quel point cette simple description énerve certains conservateurs et réactionnaires pour en deviner l’utilité. Il ne faut pas en plus du côté révolutionnaire où vous vous situez visiblement s’énerver contre Cassandre. On finira par se taire.

  7. @ Jean Paul B. : Probablement les électeurs savent à quoi s’en tenir, mais préfèrent tenir que courir. Avoir un tout petit peu que rien du tout.

    Sur la contrainte par l’UE sur les politiques économiques et sociales, et en fait par l’OCDE aussi, vous avez raison. Par contre, vous négligez tout ce qu’une politique nationale peut faire dans les détails qui comptent pour rendre cela plus ou moins cruel/humain. Sans compter qu’il y a tout de même bien des choses qui échappent aux injonctions économiques stricto sensu. Ce n’est pas l’UE qui nous a suggéré d’avoir une politique aussi nulle sur notre organisation territoriale, sur notre formation professionnelle, sur la gestion RH dans le public, etc. Et pour être dans l’anecdotique significatif, ce n’est pas l’UE qui est responsable de la nullité de la dernière appli de la SNCF.

    • « Ce n’est pas l’UE qui nous a suggéré d’avoir une politique aussi nulle sur notre organisation territoriale, etc. »
      Désolé de vous contredire mais c’est bien l’UE qui, par exemple, nous a demandé (imposé?) la « réorganisation territoriale » engagée en 2014 (Coucou Hollande!) créant les 13 grandes régions métropolitaine (au nom de la politique de l’Europe des régions), programmant ainsi le transfert de plus en plus massif des pouvoirs nationaux à des « Euro-régions » avec parfois en germes des risques potentiels pour l’unité nationale en Alsace ou en Corse par exemple. Enfin il faut noter que ce transfert de certains pouvoirs du niveau national au niveau régional est la suite logique d’un autre transfert, celui de nombre de pouvoirs nationaux vers la Commission européenne et la Banque centrale européenne (BCE). Ces deux transferts cumulés réduisant chacun dans son domaine un peu plus la souveraineté nationale.
      « Par contre, vous négligez tout ce qu’une politique nationale peut faire dans les détails qui comptent pour rendre cela plus ou moins cruel/humain. »
      Je fais observer que se contenter d’une politique nationale pouvant (et ce n’est même pas sûr!) « rendre cela plus ou moins cruel », c’est consentir à la « cruauté » que les politiques « européennes » engendrent pour les classes populaires. Ce consentement n’est en réalité qu’une forme de renoncement à lutter.
      Les gouvernements eurobéats dirigés par des « socialistes » ont très bien illustré cet état d’esprit que symbolise très bien la formule des résignés:
      « C’est peu, mais c’est toujours mieux que rien! ».
      Cette « gauche » qui renie la Nation (Nation dans le sens donné à ce mot lors de la Grande Révolution) n’est certainement pas ma gauche!

      • @ Jean-Paul B; Votre dernière phrase est intéressante. La Nation (au sens de la Grande Révolution) peut-elle encore être mise en œuvre dans le monde contemporain? Vaste question.

  8. À propos de Nation, je mets en lien ci-dessous une analyse de Denis Collin qui répondra mieux que moi à votre doute sur la possibilité de la mettre en oeuvre aujourd’hui et qui, « en même temps » (comme dit l’autre), stimulera la réflexion des lecteurs de ce site sur cette notion essentielle.
    https://la-sociale.online/spip.php?article739
    Cordialement.

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