Debout les morts? (enfin les endormis)

En ce début d’année 2009, le corps des enseignants chercheurs va-t-il se réveiller de cette mort (sociale) qui semble être la sienne depuis que les « réformes » s’abattent sur lui comme une grêlée de plomb sur le gibier un jour d’ouverture de la chasse. (Je ne sais pas pourquoi j’use de cette métaphore cynégétique de mauvaise qualité, mais elle me dit quelque chose de la situation.)

La grande presse, Le Monde et Libération, ont dument célébré le grand moment que constitue pour les universités le 1er janvier 2009. Le moins que l’on puisse dire, c’est que la présentation des choses par ces deux journaux de centre-gauche (centre? centre-droit? droite?) n’est pas des plus plaisantes pour l’avenir des universitaires dans ce pays. Dans Libération du 2 janvier 2009, on trouvera un article intitulé « Quand les facs coupent le cordon », qui traite surtout du cas de l’université de Cergy-Pontoise, et un autre qui demande : « Vers un système à plusieurs vitesses? » . Les deux articles sous la plume de Véronique Soulé sont plutôt orientés vers les difficultés matérielles de mise en place de la LRU, sans s’interroger sur le fond de l’affaire.

Même ton dans le Monde daté du vendredi 2 janvier 2009 avec l’article « Avec l’autonomie, les universités doivent apprendre la gestion des ressources humaines », sous la plume de Catherine Rollot. On dirait dans les deux cas que les universités ne sont vues que comme des institutions à la gestion jusqu’ici défaillante et à améliorer si possible.

En ce qui concerne l’évolution du statut des enseignants-chercheurs, dans l’article du Monde, il est simplement indiqué que les Présidents d’université « auront toute latitude en matière d’attributions de primes et d’évolution de carrière des enseignants (…) ils pourront moduler les heures de chaque enseignant-chercheur, entre enseignement, recherche et tâches administratives ».

Le lendemain, en date du 3 janvier 2009, le Monde fait son éditorial sur « L’an I de l’autonomie », en appuyant de fait la réforme en cours et en renvoyant la charge de la preuve sur la base  : « Plus que jamais, pour que leur autonomie ne soit pas vaine, ou pis, signe de déclin ou de relégation, les universités devront faire des choix : déterminer les domaines où elles souhaitent atteindre l’excellence ou s’y maintenir, se regrouper, abandonner des filières… Elles devront aussi réorganiser leur fonctionnement. Leurs personnels devront s’adapter. (…) Il incombe à tous les acteurs du système de faire de l’autonomie une chance et un honnête pari sur l’avenir. » Là au moins on ne peut pas faire plus clair et plus idéologiquement marqué : les universités sont des organisations au sens de Michel Crozier, et, si elles doivent enfin fonctionner mieux, c’est aux « acteurs » de terrain qu’il faut demander de faire des efforts. On notera que nous sommes donc au mieux des « acteurs » (au sens de Crozier) , ou, au pire, une part des « personnels » qui doivent « s’adapter ». Le mot d’enseignant, d’enseignant-chercheur ou de chercheur n’est d’ailleurs pas utilisé dans cet éditorial, qui m’a réjoui le début d’année.

Bizarrement (ou logiquement?), le Monde daté du mardi 5 janvier publie une tribune intitulée « Université : pas de normalisation par le bas », signée par 13 universitaires (pas superstitieux) de renom. Cette tribune reprend largement l’analyse développée plus longuement par l’un de ses signataires Olivier Beaud, et disponible par exemple via la page dédiée de l’APSP. Celle-ci repose sur l’idée que la réforme du statut d’enseignant-chercheur revient à nier la spécificité du « temps d’autonomie », qui caractériserait au fond le métier d’enseignant-chercheur. Les signataires du texte dénoncent à juste titre la transformation de l’enseignant-chercheur en « employé de l’Université »,  à l’immense polyvalence de surcroit.

C’est sans doute l’élément le plus original de la tribune qui, par ailleurs, dénonce les risques d’inféodation des universitaires à leur Président, de clientélisme et de féodalisme que cela comporte, de conception déplaisante de l’enseignement comme sanction pour absence de recherche (et/ou de lien avec la Présidence). Bref, je signerais volontiers ce texte moi aussi, même si je ne sais pas s’il constitue la meilleure stratégie à adopter.

Je trouve en effet l’idée de « temps d’autonomie » tout à fait adéquate à représenter un certain idéal universitaire (qui n’est que la version en français contemporain de l’indispensable – mais indicible désormais – otium aristocratique qui permet effectivement  la pensée! comme aussi les périodes de prison ou de relégation pour les révolutionnaires…), mais, en même temps, je sais bien d’expérience que, déjà, un très grand nombre de collègues n’ont pas vraiment la possibilité d’en jouir, et c’est le moins que je puisse dire. De ce point de vue, les différences entre « nous » sont déjà tellement énormes qu’user d’un tel argument de style néo-aristocratique (voir aussi le titre de la tribune) peut poser problème pour mobiliser au sein même du milieu universitaire. Il n’est pas dit non plus d’ailleurs que cette idée d’un temps vide comme celui de  l’aristocrate ou du prisonnier politique corresponde bien à la conformation psychologique de la majorité de nos collègues qui préfèrent peut-être avoir leur temps bien occupé, bien cadré, bien valorisé (financièrement) par l’instance dans laquelle ils opèrent. Cette liberté  auxquels se réfèrent les auteurs de la tribune a aussi son cout moral. (Comme me l’expliqua un jour un collègue parti depuis en retraite, on peut avoir besoin à un moment de sa carrière de se perdre dans les activi administratives, ou « collectives », sans autre objectif personnel que de ne pas en avoir.)  Par ailleurs, en dehors du monde universitaire, je doute que la réaction à cette tribune ne soit pas justement inverse à celle recherchée, du genre : « enfin, on va les mettre au travail, cette bande de ci-devants fainéants. »  (D’où peut-être sa publication par le Monde, si l’on est un peu cynique…) Les signataires de la tribune ont d’ailleurs raison de souligner que les personnes qui écrivent cette réforme soit ne connaissent pas le milieu universitaire soit l’ont fui pour adopter d’autres valeurs, mais, dans ce cas, ne vaudrait-il pas mieux, pour les convaincre, ces « ilotes » ou ces « traîtres », leur parler dans leur langage?

Leur expliquer par exemple qu’il s’agit d’une aberration du point de vue de la division du travail (donc des coûts et de l’efficacité) d’utiliser des « personnels » qui ont au moins Bac+8 pour effectuer des tâches qui sont du ressort de personnes ayant simplement le Bac ou Bac+2 (je pense à la surveillance des examens par exemple ou à l’ensemble des travaux administratifs assumés de fait par des Maitres de conférence ou des Professeurs). De ce point de vue, le décret sur le statut en préparation semble pouvoir faire rentrer dans le service d’un enseignant-chercheur à peu prés tout : nous voilà par exemple conseillers d’orientation, concepteurs de site Internet, représentant-placier pour la Fondation de l’Université, etc. Avec un peu d’imagination, en cas de déroute financière de notre institution, nous ferons le ménage si besoin est, et nous nous occuperons de l’entretien courant des locaux.  (Des collègues m’ont déjà raconté des histoires dans ce genre.)

La Conférence des Présidents d’Université, dont les instances viennent d’être renouvellées, a quant à elle rendue publique hier 5 janvier 2009 une lettre ouverte au Président de la République. Celle-ci, enfin, dénonce les aberrations liées à la modulation des services telle qu’elle ressort du futur décret. La CPU est donc consciente que « cela revient à considérer l’enseignement universitaire comme une activité par défaut – ce que l’on est obligé de faire quand on n’est pas capable de faire autre chose – » (…). Elle pointe le fait que cela revient à enfermer ceux qui ne disposent pas déjà de « temps d’autonomie » (pour user du terme proposé par les signataires de la tribune) dans une situation auto-entretenue d’où la recherche sera définitivement absente. (Evidemment, si je fais 300 heures d’enseignements et quelques autres travaux administratifs pour faire tourner mon IUT ou mon université sous-dotée en personnel, je vais avoir quelque mal à faire de la recherche… sauf  à être trés peu demandeur en heures de sommeil). Il est significatif que, dans ce texte, on retrouve le mot « punitif » (« conception restrictive et punitive ») qui constitue par ailleurs le sel de l’analyse du SNESUP sur le décret (« vision punitive de l’enseignement »). La CPU semble se rendre compte qu’en l’état, le décret est un cadeau empoisonné pour les Présidents eux-mêmes.

La lettre ouverte de la CPU ne reprend cependant pas un argument qu’on trouvait dans la tribune publiée le 16 décembre 2008 dans le Monde par un groupe de Présidents d’université, intitulé (platement) « Quelle ambition pour les universités? ». C’était le suivant : « A l’évidence, le ministère vise à inclure dans les services statutaires les heures complémentaires, ce qui revient à asphyxier toute recherche dans nombre de domaines, en particulier en lettres et en sciences humaines ». Ce point me parait important bien sûr du point de vue des recherches faites, mais aussi des rémunérations percues : la Ministre V. Pécresse a bien précisé lors d’un chat que les heures complémentaires ne disparaissent pas au delà du service dû, …sauf que celui-ci est modulé! Il risque donc d’y avoir des enseignants-chercheurs qui vont, non seulement enseigner plus sans qu’ils ne le désirent et qui, en plus ,vont perdre tout ou partie de leurs heures complémentaires. A moins de supposer que les universitaires en question sont des fonctionnaires surhumains, insensibles à toutes les incitations qu’elles qu’elles soient, il me parait évident que ces « punis » (deux fois) vont relâcher leur effort, pour ne pas dire saboter le travail. On confine là à l’absurde du point de la vue de la gestion des ressources humaines : payer moins les gens pour leur faire faire plus quelque chose qu’ils n’aiment pas… Et comme l’Université n’est pas trés taylorisable tout de même à la manière des Temps modernes, il est facile de prédire que les étudiants ne vont pas beaucoup apprécier ce genre d’enseignants – qui en plus vont sans doute se retrouver concentrés dans le premier cycle.

Je ne sais pas le sort qu’aura la lettre ouverte de la CPU (qui comporte d’autres aspects importants dont je ne me sens pas de traiter ici), mais je sais déjà que Libération n’en a pas fait grand cas : elle a droit à un entrefilet en page 15, section France, du journal de ce jour, 6 janvier 2009. Il est vrai que c’est l’exemple même de la nouvelle infiniment peu attrayante.

Ce début d’année 2009 marquera-t-il  le début d’un réveil de ce corps flasque et quasi spectral que représente aujourd’hui l’Université? Je le souhaite. On peut être politiste et avoir le droit de se faire des illusions.

Publicités

2 réponses à “Debout les morts? (enfin les endormis)

  1. Pour se faire une vague idée (s’il en était besoin) de l’image que se fait le français moyen du chercheur, et par là même une partie de ses représentants politiques, on peut se référer utilement aux commentaires d’un article paru dans le Figaro :
    La vision qui transparait des doctorants et des chercheurs, et surtout des chercheurs en sciences humaines, comme des parasites fainéants déconnectés de la réalité est finalement assez proche de celle qui sous-tend la réforme.

  2. C’est vrai que certains de ces commentaires sont des bons indices des sentiments d’une partie des lecteurs du Figaro. On remarquera d’ailleurs que l’article lui-même, qui est le prétexte du débat, aurait pu être lui publié dans n’importe quel quotidien généraliste. Cet anti-intellectualisme d’une partie du grand public n’est pas nouveau, mais il ose s’exprimer aujourd’hui dans toute sa crasse certitude.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s