Congrès de l’AFSP 2011- impressions éparses.

La semaine dernière avait lieu à l’IEP de Strasbourg le XIème Congrès de l’Association française de science politique (AFSP). Cette réunion, qui a lieu depuis quelques années tous les deux ans, rassemble une bonne part de notre petite (en taille relative bien sûr…) discipline. Comme certains m’ont mis au défi de faire un post sur le Congrès, j’obtempère, non sans avoir conscience de mes biais de perception.

Vu l’ensemble des activités proposées et leur recoupement temporel, il faut  souligner en effet que l’on se trouve dans la situation classique de « Fabrice à Waterloo ». L’image qu’un seul individu, impliqué de plus comme simple participant ayant des tâches à accomplir, peut se faire d’un tel événement, est nécessairement éminemment parcellaire. Par exemple, sur le plan de l’organisation pratique du Congrès, j’ai eu l’impression que tout avait parfaitement fonctionné, et que les organisateurs  ont parfaitement fait leur travail. Le seul bémol que j’ai entendu dans les conversations auxquelles j’ai participé concerne les repas de midi, délégués au CROUS de Strasbourg. Une choucroute, servie jeudi dernier à midi, aurait été selon des collègues de confiance particulièrement digne de rester dans les annales des horreurs gastronomiques. Infime détail en l’occurrence, mais, sans doute, un Congrès se juge aussi à la qualité de la chère que l’on y fait, et il est vrai que les précédents (Toulouse en 2007 et Grenoble en 2009) furent plutôt réussis de ce point de vue.

De fait, donner une idée de l’ensemble d’un événement rassemblant plusieurs centaines de participants, répartis en pas moins de 53 sections, correspondant chaque fois en pratique à un (petit, moyen ou grand) colloque, n’est possible qu’en se référant à la trace écrite – un catalogue ad hoc de 475 pages imprimé sur le papier le plus lourd possible (que j’ai d’ailleurs  eu toutes les peines du monde à traîner avec moi) – ou au site Internet du colloque.

En parcourant le catalogue et le site, je crois pouvoir faire quelques remarques, en me posant la question de ce que nous apprend sur la discipline et le monde un tel événement.

Premièrement, une sorte de diagnostic, éclaté mais partagé, sur l’état des politiques publiques menées dans les dernières années, me semble émerger de ce Congrès. Il ne semble être question dans les résumés des communications (pas d’ailleurs nécessairement faites dans des sections explicitement labellisées politiques publiques) que de changements, de bouleversements, de chambardements. En plus, au final, ces derniers ne profitent qu’à certains acteurs exclusivement et laissent de côté les autres, les plus nombreux, et les ressortissants de ces politiques. A la lecture des résumés de leurs travaux, les spécialistes de politiques publiques tendent, au delà du codage scientifique du propos, à donner une image finalement terrible de ce qui est en train de se passer dans tous les domaines. Cela m’interroge d’ailleurs comme enseignant d’un IEP, parce que, souvent, ces petits jeunes aux dents longues, ces managers,  ces entrepreneurs, ces experts, ces  « acteurs », qui liquident les droits, savoirs, pratiques, espoirs, revenus, etc. de la vile populace des employés et des bénéficiaires, ce sont peut-être pour partie nos propres (anciens) étudiants. Dans le fond, à ce stade, je me demande s’il ne  faudrait pas étudier directement l’économie morale de ces experts, acteurs, entrepreneurs, des politiques publiques, ou en revenir aux  bons vieux concepts de la lutte des classes.

Par contre, ce qui est un peu étonnant (comme me l’a d’ailleurs fait remarquer un doctorant), c’est, dans ce Congrès 2011, une absence de prise en compte directe des effets de la crise économique ouverte en 2008 – ne serait-ce que dans les titres et résumés des communications. Cette absence dans les résumés des communications tient peut-être au fait qu’aux yeux des spécialistes de chaque terrain, l’après-2008 n’a fait qu’accentuer, renforcer, confirmer des tendances déjà à l’œuvre. C’est d’ailleurs peut-être là une des caractéristiques majeures de cette crise. Alors même que de très nombreux esprits critiques dénoncent à longueur d’articles, d’ouvrages, d’interventions dans les médias, le fait que nous (la société occidentale) sommes arrivés au bout de la logique adoptée dans la seconde moitié des années 1970, et bien, pourtant, les décisions prises continuent imperturbablement à faire plus de la même chose – à de rares exceptions prés. Incidemment, un doctorant m’a interrogé sur la raison pour laquelle, selon moi, les partis socialistes et sociaux-démocrates semblaient  incapables de saisir l’occasion pour changer de paradigme, de revenir en gros sur leur conversion au néo-libéralisme. Pour autant que cette immobilité soit réelle (par exemple, en Allemagne, il me semble que le SPD a bougé sur bien des points), j’aurais tendance à y voir un effet de la socialisation des élites actuellement à la tête de ces partis. En tout cas, à en croire ce Congrès, la « réforme » – mot qui finira par rejoindre la signification qu’il a déjà dans le domaine de l’élevage –  a encore un bel avenir.

Deuxièmement, une certaine tendance à l’auto-analyse disciplinaire. D’une part, une section était consacré à l’histoire (ou plutôt la socio-histoire) de la science politique (ST 1 Socio-histoire de la science politique), avec un long papier sur Maurice Duverger qui exécute à coup d’archives le grand-père indigne de la discipline. D’autre part, certains collègues titillent sur ce même terrain historique les voisins juristes (ST 42 Les enjeux politiques et académiques de l’enseignement du droit : perspectives comparées). En outre, une section entière était consacrée aux seules réformes de l’enseignement supérieur et de la recherche (ST 24 Universités et recherche face à la réforme). Il y a là à la fois une recherche de réflexivité sur une pratique – qui correspond aussi à l’introduction, bienvenue, de cinq « Modules professionnels et pédagogiques » dans l’agenda du Congrès -, mais sans doute aussi à l’effet direct du fait que nous-mêmes nous sommes des ressortissants de politiques publiques qui ne nous plaisent pas particulièrement. Dans un ordre de faits proches à mon avis, j’ai participé comme candidat d’une liste dans le collège A (professeurs et assimilés) à la présentation des listes et programmes des deux collèges (A et B) pour le prochain renouvellement du  CNU (Conseil national des Universités) dans notre quatrième section. Lors de cette présentation organisée par l’AECSP (Association des enseignants et chercheurs en science politique), j’ai été frappé par le consensus, tout au moins dans les déclarations des uns et des autres, pour « neutraliser l’évaluation », c’est à dire pour contrer d’une manière ou d’une autre les effets vus comme délétères de la grande nouveauté introduite par les réformes de 2009, à savoir une évaluation quadriennale individualisée de chaque enseignant-chercheur. Personne ne s’est levé dans la salle ou à la tribune pour affirmer qu’il fallait quantifier les points de performance des uns et des autres sur une grille préétablie, et en tirer ensuite les sévères conséquences, à savoir modulations de service d’enseignement à la hausse pour les losers (fainéants, assistés, cancer de la France) et à la baisse pour les winners (travailleurs, productifs, forces vives de la Nation), modulations qui amélioreraient la productivité de la recherche (et de l’enseignement?). On pourrait y voir bien sûr du corporatisme, du copinage entre pairs, des promesses électorales qui n’engagent que ceux et celles qui les croient, le refus rétrograde et conservateur d’une saine évaluation-sanction destinée à valoriser le mérite, à élever les meilleurs et à punir les pires – ou, même, l’effet de notre trop faible fréquentation des jeux d’élimination proposés par la télé-réalité pour notre édification morale, de notre ringardise collective en somme.  Je préfère y percevoir  la conscience acquise à travers les recherches de terrain sur les autres secteurs de politique publique, ou, à travers la lecture des compte-rendus des recherches des collègues, qu’il n’y a pas meilleur moyen de faire pourrir une situation au profit exclusif de certains. Olivier Nay, président sortant du CNU, pourtant soumis à quelques critiques sur ce point de la part des listes concurrentes de la sienne (dont celle à laquelle je participe), a lui-même indiqué que la manière de procéder de la section du CNU des économistes constituait pour lui un repoussoir. (Il faut dire d’ailleurs que les économistes marginalisés par cette évaluation ont fini par faire dissidence en créant leur propre association académique, et réclament une autre section du CNU.)

Troisièmement, comme aux précédents Congrès, une montée en puissance des outils méthodologiques peut s’observer. Concrètement, l’argent obtenu auprès de l’ANR (Agence nationale de la recherche) semble aider à créer de nouveaux instruments de recherche. C’est un peu épars, puisqu’il n’y a pas de section spécifiquement consacré aux progrès de la méthodologie, mais l’effort pour se rapprocher de standards internationaux en la matière semble bien engagé. Pour ce qui concerne le sujet, qui me tient particulièrement à cœur comme lecteur, à savoir l’innovation en science politique, j’ai du mal à partir de ce Congrès à m’exalter (réaction banale de ma part, n’est-ce pas?). Les deux sections auxquelles j’ai participé (ST 21 et ST 28), fort sérieuses toutes deux et bien préparées par leurs responsables respectifs,  n’ont pas révolutionné ma vision du monde, et mes propres communications n’ont pas dû non plus révolutionner la vision du monde de mes auditeurs dans ces deux sections. Probablement, il s’est dit quelque chose dans une section à laquelle je n’ai pas participé qui sera considéré plus tard comme le début de quelque aventure scientifique importante, mais je n’étais pas là pour en être l’un des témoins. Dommage. J’ai aussi constaté que, comme à chaque Congrès désormais, la discipline est éparpillée façon puzzle – puzzle que personne n’est en mesure de reconstituer d’ailleurs-, et que rares sont les communications qui tentent une recomposition intellectuelle, ne serait-ce que sur un domaine.  Les textes de présentation des sections sont parfois fort riches, et jouent cependant un peu ce rôle en réalité. Il n’y a pas non plus de conflits intellectuels évidents qui ressortent du Congrès – par exemple, les études de genre ont obtenu leur ghetto avec deux sections, ST 52 et ST 53, mais ne viennent pas déranger l’ordonnancement général : probablement, les gens qui sont opposés à cette manière, qui se veut scientifique, collective et professionnelle de faire de la science politique,  ne sont tout simplement pas présents. (L’un des représentants de cette autre science politique m’a d’ailleurs vertement tancé pour ma participation à ce bal-là.)On pourrait ainsi dire que, dans un tel Congrès,  les domaines et approches s’additionnent plutôt qu’ils ne se combattent.  Ou alors qu’un seul « -isme » survit ici, à savoir l’empirisme!

Enfin, pour conclure ces quelques remarques, inspirées de la lecture de l’ensemble des résumés disponibles des communications, et par ma présence sur place dans deux sections et un module pédagogique,  j’ai bien peur d’être pris entre l’admiration pour le travail fourni par les collègues (combien de temps me faudrait-il pour lire toutes les communications? ambition folle de  ma part) et l’image du monde qui ressort de tout cela. On parlait jadis pour l’économie de « science lugubre », au delà des différences entre sous-discipline, terrains, méthodes, etc., le terme pourrait peut- être  être adapté. (Mais je suis pessimiste ! C’est bien connu!)

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9 réponses à “Congrès de l’AFSP 2011- impressions éparses.

  1. Une réaction en passant à votre observation selon laquelle les conséquences de la crise de 2008 ont été peu abordées lors de ce congrès : une différence marquante, me semble-t-il, entre le congrès de l’APSA, par exemple, et celui de l’AFSP, est qu’à l’APSA les organisateurs essaient de mettre des thématiques d’actualité (comprendre : inscrites à l’agenda dominant) à l’ordre du jour, et les communicants semblent s’y plier plutôt de bonne grâce, de sorte que la discipline se trouve en forte prise avec la demande sociale. A l’inverse, en France, il me semble que les chercheurs attachent davantage d’importance à l’autonomie du champ scientifique (en écrivant cela, je me demande d’ailleurs si l’intentionnalité prêtée aux chercheurs est nécessaire. Peut-être est-ce simplement le champ de la science politique française qui est plus autonome).

  2. Et sinon, je confirme, à 15 € la choucroute, le CROUS s’est fichu de nous.

    • @ Joël : oui, c’est sans doute le champ qui se veut plus autonome, et ce sont plutôt les chercheurs qui proposent ou non des sections plutôt que les organisateurs du Congrès qui font l’agenda.

      Décidément, il se confirme que cette choucroute à 15 euros avait quelque chose de très spécial… Pour la bonne réputation de la ville de Strasbourg, puisque nous sommes dans les détails pratiques, je tiens tout de même à préciser que j’ai mangé dans un restaurant de la ville, pas très loin du quartier des Facultés, une excellente choucroute garnie à 13,50 euros.

  3. mouais…Autonomie du champ, ou vrai problème de la science politique française de s’emparer des question économiques de manière politique. Pourtant, la sociologie et l’anthropologie se sont emparés de la question et les questions lourdes comme les trajectoires et pratiques de acteurs économico-financiers sont plutôt bien couverts. Mais, il existe très peu d’approches macro et de construction de modèles d’analyse politique d’objets que l’on doit pourtant qualifier de majeurs dans l’analyse du pouvoir en général : l’Union Économique et Monétaire, FMI, OCDE, la Fed… On a très clairement un angle mort (comblé partiellement quand même par quelques chercheurs) qui explique le manque de prise en compte directe des conséquences de la crise (états des jeux de pouvoir dans l’UEM ou plus généralement entre monde politique et marchés). Cet angle mort est aussi expliqué par 1) le manque de formation des politistes francais aux questions économiques et 2) la scission de l’économie politique (cf. école de la gouvernance) des méthodes et du champ de la science politique (cf Jabko Nicolas, « Why IPE is Underdeveloped in Continental Europe, » in Mark Blyth, ed., Handbook of International Political Economy (London : Routledge, 2009)

    • @ Mr Miette : l’absence d’une économie politique chez les politistes français à quelques exceptions près joue sans doute beaucoup, mais, dans le fond, la crise commencée en 2008, vu son caractère global, peut concerner potentiellement toutes les sous-disciplines, toutes les approches. Par exemple, quelqu’un qui travaille en théorie politique/philosophie politique pourrait travailler sur les principes de justice ou d’équité à la lueur (lugubre) de la crise (en même temps, c’est banal de souligner le triomphe du principe d’irresponsabilité totale lors de cette crise). On pourrait multiplier les exemples. Au delà de l’autonomie, je crois qu’il y a aussi la crainte, surtout chez ceux qui participent au congrès de l’AFSP, de « tomber dans le journalisme ». Par ailleurs, je me demande si le fait qu’en France les thèses soient particulièrement longues à faire (j’ai cru entendre qu’on resterait en moyenne autour de 5/6 ans) impliquent éventuellement un désajustement d’agenda entre ce que proposent les doctorants et docteurs pour se valoriser lors d’un tel événement et ce qui est d’actualité au moment du Congrès. Il est certain que celui qui a commencé sa thèse il y a quatre/cinq ans sur les pays arabes a de bonne chance d’être d’actualité cette année.

      • “Tomber dans le journalisme” serait en effet dangereux scientifiquement, mais le découplage entre la discipline et les médias est un vrai problème. L’absence d’analyse politique de la crise laisse le champ libre à Jacques Attali…

        Un premier exemple : mon cafetier et mes deux boulangères sont convaincus que l’euro implosera avant la fin de l’année. Étrangement, alors que nous abordions le sujet avec un ami qui lit la presse à ma place, je me suis retrouvé à parler d’un papier récent de Kathleen McNamara sur le sujet, mais étais incapable de donner une seule référence européenne (pas juste française ; je note que Nicolas Jabko a déjà été cité plus haut). « Granted », comme disent les Britanniques, cela en dit certainement plus sur mes biais que sur la discipline.

        Un deuxième exemple : juste à côté de la France se trouve un État qui détient le record du fonctionnement sans gouvernement (fédéral), qui risque sérieusement de devoir modifier son système politique pour y remédier, et qui se trouve incidemment être une capitale politique de l’Union européenne. Mais c’est dans le « Financial Times » que j’ai lu le papier le plus intéressant sur cette situation (l’article notait que la Belgique vit assez bien la crise : sans gouvernement, pas de mesures d’austérité ; de plus, une bonne partie des protections sociales belges sont indexées sur l’inflation).

  4. J’ajoute un élément à ce que dit @bouillaud : les contraintes logistiques d’organisation du congrès. Les propositions de ST se font quasiment deux ans avant le congrès… certes dans le cas de la crise de 2008, il était matériellement possible de faire des propositions à ce sujet, mais tout de même, ce timing n’incite guère à vouloir traiter de sujets d’actualité.

  5. @ phnk : en même temps, l’exemple que vous donnez de K. McNamara est significatif : une telle comparaison « États-Unis dans les années 1860/ Union européenne aujourd’hui » ferait sans doute bondir la plupart de nos collègues. Pour dire quelque chose de signifiant sur le réel, il faut parfois faire preuve d’imagination, utiliser des hypothèses ardues, risquer le concept-stretching, etc. , or de tels gestes héroïques peuvent vous déconsidérer auprès des collègues (cf. ce que je dis moi-même sur E. Todd… qui joue ce jeu-là). Il vaut mieux dire des choses bien établies (si elles existent) à très petite portée. Du coup, pour les affaires courantes, on tendra à ne pas dire grand chose.
    En tout cas, par comparaison avec les économistes, sociologues, ou juristes, la discipline parait particulièrement prudente dans son expression publique.

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