B. Hamon l’européen, victime de ses soutiens académiques?

Si l’on en croit tous les sondages publics disponibles à quelques jours seulement du premier tour de l’élection présidentielle de 2017, le candidat de la « Belle Alliance populaire », désigné par une primaire ouverte, Benoit Hamon, va connaître dimanche prochain son Waterloo. Il est en effet maintenant situé en dessous de 10% des suffrages. La présence dans ce maigre total mesuré par les sondeurs de deux électorats d’appoint, celui écologiste fidèle à EELV ou celui radical au PRG, signale s’il en était besoin l’ampleur de l’écroulement du candidat officiel du PS. Or, paradoxalement, ce candidat en grande difficulté  se trouve être sans doute celui qui bénéficie des soutiens les plus forts parmi les dominants du champ académique marqué à gauche (Thomas Piketty, Dominique Méda, etc.). Ceux-ci ont investi dans sa campagne, en particulier parce qu’ils ont conçu le programme européen du candidat. Il existe même en librairie depuis un mois un ouvrage pour expliquer les détails de la proposition de ces intellectuels : Stéphanie Hennette, Thomas Piketty, Guillaume Sacristie, Antoine Vauchez, Pour un traité de démocratisation de l’Europe (Paris : Seuil, 2017), avec en bandeau Thomas Piketty pour bien attirer le chaland. L’ouvrage reprend et affine les propositions qu’a fait T. Piketty depuis quelques années déjà.

Ces intellectuels – dont on pourrait s’amuser à décrire leur position favorable dans le champ académique – ont donc proposé à B. Hamon d’effectuer une critique interne de l’Union européenne. Ils en décrivent ainsi les défauts et proposent des solutions réalistes à leurs yeux qui ne mettent pas à bas tout l’édifice, mais le modifient substantiellement. Celle qui a connu le plus de publicité n’est autre que la création d’une « assemblée parlementaire de la zone euro » fonctionnant sur des principes démocratiques plus classiques pour la gérer que ceux de l’actuelle situation. Or, sauf à tenir pour totalement anecdotique la position en matière européenne des différents candidats, force est de constater que cette option n’a pas beaucoup contribué à séduire l’opinion de gauche : l’option de l’adaptation à marche forcée à l’ordre européen existant (soit celle d’Emmanuel Macron), ou celle de sa critique radicale à grand renfort de bruit et de fureur (soit celle de Jean-Luc Mélenchon) fonctionnent, toujours selon les sondages disponibles, beaucoup mieux.

Il se peut bien en effet que, sur ce point, les électeurs soient plus rationnels que nos distingués collègues. En effet, dans un ensemble aussi vaste et divers que l’Union européenne actuelle, ou même que la seule zone Euro, il est sans doute déraisonnable de laisser croire qu’une réforme puisse être portée par un seul pays. De fait, toutes les grandes avancées des Communautés européennes, puis de l’Union européenne, ont été portées l’accord des élites politiques des principaux pays. Or, à suivre la campagne électorale, la proposition Hamon-Piketty apparait ainsi isolée, sans alliés européens bien précis pour l’imposer, ne serait-ce que sans alliés européens au niveau intellectuel, puisque nos braves penseurs ont oublié de mobiliser quelques intellectuels étrangers à l’appui de leur noble cause – ne serait-ce que dans leur livre.

Du coup, il parait plus simple de se plier à la règle commune comme propose de le faire le haut noble d’État E. Macron en faisant à marche forcée de la France un autre paradis néo-libéral – ou social-libéral si l’on veut – à l’image de l’Allemagne, ou de la refuser  comme le tribun de la plèbe Jean-Luc Mélenchon en se noyant dans une nuée de drapeaux tricolores tout en scandant « Résistance! ». En somme, en 2017, aux yeux de la plupart des électeurs de gauche sans doute instruits par l’expérience des dernières années, on ne peut pas changer l’Europe, on s’adapte ou on la quitte. Tertium non datur.

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10 réponses à “B. Hamon l’européen, victime de ses soutiens académiques?

  1. Ah ironiser sur Mélenchon, quel délice, et se lamenter de la mauvaise stratégie de ce cher parti de la raison, de l’ordre et de l’Europe de la paix qui protège (les riches), quel plaisir… mais personne ne se noie dans quoique ce soit, et le fait que les universitaires avec Hamon soient plutôt des professeurs et ceux avec Mélenchon plutôt des maîtres de conférences et en-dessous a peut-être sa petite signification sociologique…

    • @ erikantoine : oui, la différence des soutiens entre Hamon et Mélenchon au sein du monde des économistes semble bien correspondre à une opposition à gauche entre des gagnants académiques (professeurs, directeurs de recherche) et des perdants relatifs (maîtres de conférence, chargés de recherche, « exilés »). Il faut ajouter aussi un critère d’âge pour juger du côté gagnant ou perdant (cas de J. Généreux par exemple). La théorie des champs de P. Bourdieu semble à première vue bien fonctionner encore une fois. (Et moi-même, of course, cela explique mon propos.)

  2. Bonjour,
    Je me faisais une réflexion approchante il y a quelques jours sur les propositions de Piketty. C’est un esprit brillant sur l’analyse des problèmes, mais qui ne peut penser de solutions que dans la « fenêtre d’Overton » des gens bien peignés.
    Il a écrit « le Capital au XXIème siècle », démontrant sur de nombreux chapitres, et sur des séries longues le déclassement du « monde des revenus (donc du flux) » par rapport au « monde des propriétés (donc du stock »), problème d’une importance capitale pour comprendre l’état de nos pays occidentaux. Mais au chapitre des préconisations, il se perdait dans une rêverie sur un impôt mondial sur le capital, dont il est bien évident que les conditions politiques de réalisation, ne serait-ce qu’à moyen terme, sont inexistantes.
    Et là il récidive sur son projet d’évolution des traités européens, suite de propositions dont on sait qu’elles sont inacceptables pour une large partie des pays de l’Union. Il est dans l’abstraction, en surplomb du jeu politique concret, et pose que « l’idéal serait que… » sans se soucier du chemin politique pour déboucher sur une réalisation. Cela peut se défendre, un chercheur peut choisir de penser l’idéal, de le proposer à la réflexion de tous, et cette démarche est en soi légitime.Le problème commence quand il en fait des prescriptions au soutien de Benoît Hamon.
    Cette candidature me semble rassembler de plus en plus des gens qui ont retiré un tel bénéfice narcissique de se penser comme « le camp de la réconciliation humaine », qu’ils sont devenus incapables de penser une situation conflictuelle dans les termes réels de sa conflictualité. Qu’un bloc de pays conservateurs sur le long terme, pour des raisons structurelles tenant notamment à leur démographie, souhaite imposer par la force son modèle économique à ses voisins européens, en fasse accessoirement un débouché servile à ses exportations (dans un modèle assez colonial finalement) et un « lest » pour bénéficier d’une monnaie sous-évaluée (de leur point de vue), c’est une réalité trop violente à penser pour eux. Ils préfèrent partir dans une « rêverie d’évitement » sur un parlement de la zone euro et le revenu universel. Leur seul discours possible est psychiquement un discours qui rapproche, s’il le faut sans rapport avec la situation concrète, tout discours qui oppose étant inaccessible.

    • @ ADL ; oui, ils sont en difficulté pour penser le conflit, et j’ai bien peur qu’ils oublient aussi l’état réel des exaspérations dans la société française en plus. Il est vrai que l’on se sent moins exaspéré quand on opère depuis toujours dans des institutions dominantes que dans des cadres dominés.

  3. Yannick Rumpala

    On peut même dire que l’« homologie structurale » se réfracte jusqu’au niveau de la répartition entre disciplines académiques, avec à nouveau une domination des économistes, visibles jusque dans les arrière-plans lors des débats télévisés (Julia Cagé représentant par exemple l’autre partie du couple).

    • @ Yannick Rumpala : oui, c’est sûr les économistes dominent la partie visible du camp Hamon, et ce sont qui n’enseignent pas n’importe où!

  4. Les maîtres de conférences, ater, contrats doctoraux, ingénieurs de recherche, etc… « perdants » de l’ordre académique et les professeurs et directeurs de recherches « gagnants »… je n’avais pas vu ça comme ça, mais c’est intéressant. Je connaissais les « perdants » et les « gagnants » de la mondialisation, mais pas de l’ordre académique. Voilà qui en dit long sur l’état d’esprit féodal de notre monde. Joyeux 7 mai avec Emmanuel Macron, le candidat de ceux qui veulent devenir millionnaires…

    • @ erikantoine : en tout cas, je peux vous garantir que certains maitres de conférence font bien sentir au professeur que je suis qu’il est un « gagnant » – et encore, je suis enseignant-chercheur dans une discipline qui ne valorise pas trop la différence entre les statuts. (Et comme m’a dit un collègue une fois : nous ne sommes pas non plus en Allemagne où la hiérarchie à l’Université on sait ce que c’est…)
      Enfin, c’est sûr avec Macron tout le monde pourra espérer devenir millionnaire… sans doute grâce à une défiscalisation du Loto! Une chance enfin égale pour tous.

  5. Vous êtes un professeur stigmatisé par les maîtres de conférences… condoléances. Dans la vraie vie, dans pleins de situations, quand on est maître de conférences, on a juste pas grand chose à dire, quand ça compte, en particulier dans les élections, qui se font par collège, le dernier vote censitaire… (enfin, que je connaisse).
    Et pour revenir à notre discussion, je ne crois pas que Jacques Généreux, Liem Huang Ngoc ou Charlotte Girard soient des « perdants » de quoi que ce soit…
    Nous avons toutefois perdu, c’est vrai, dimanche 23 avril. Dommage…

    • @erikantoine : je suis d’accord que le vote par collège à l’université fait vraiment ringard. Cela m’a toujours étonné à vrai dire.

      Par contre, dans leur champ académique respectif, les gens que vous citez sont en difficulté. En particulier, en économie, il y a une visée d’éradication de la diversité qu’ils représentent de la part de la majorité « tirolienne » de la discipline. Cela en est d’ailleurs arrivé au point que les futurs éradiqués ont demandé depuis quelques années déjà la création d’une nouvelle section du CNU pour rétablir l’équilibre. Cette demande a été refusée par les ministres de l’enseignement supérieur qui se sont succédé, sous la douce pression des « tiroliens » qui ont accusé les dissidents de non-existence scientifique pure et simple (cf. les propos de Cahuc et Zyvelberg dans leur récent pamphlet).. La domination existe donc bien au sens d’accès aux moyens de faire vivre, de vivre de et de diffuser de la science « hétérodoxe », perçue par ailleurs comme légitime en dehors du champ académique comme vous le dites vous-même. En revanche, sur un autre plan plus général, il est vrai que ces économistes dissidents se sentent sans doute bien dans leur parcours respectif. Ce ne sont pas des perdants au sens plus global de la vie sociale. Un MCF en général non plus d’ailleurs.

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