Dominique Reynié (dir.), Où va la démocratie?

img20171120_21250069Dominique Reynié, directeur de la Fondapol (Fondation pour l’innovation politique), a souhaité financer un  sondage d’opinion transnational sur la perception de la démocratie dans les pays européens et aux États-Unis. Les résultats de cette enquête, réalisée à l’hiver 2017 par la société IPSOS, portant sur 26 pays, utilisant au total 23 langues, et ayant interrogé 22041 personnes au total, sont publiés dans un ouvrage collectif qu’il a dirigé, intitulé Où va la démocratie? Une enquête internationale de la Fondation pour l’innovation politique (Paris : Plon, 2017).

C’est un ouvrage au premier abord un peu étonnant pour le lecteur ordinaire de science politique. En effet, cet ouvrage se trouve être largement illustré (par des photos à la forte teneur symbolique, souvent double page, issues de l’Agence Reuters surtout, créditée p.5), un peu comme un news magazine – les publicités en moins -, et il a été imprimé sur un papier glacé étonnamment épais (par Galaxy Imprimeurs, p.5, qui n’a pas l’air d’être un imprimeur très préoccupé de développement durable), ce qui induit un poids de l’ouvrage plutôt gênant à la lecture. Ces deux aspects – photos souvent pleine page et papier glacé ultra-épais  – n’apportent pas en fait grand chose au lecteur que je suis. Peut-être témoignent-ils de l’intention de voir largement circuler cet ouvrage dans un contexte de prêt en bibliothèque, et peut-être permettront-ils aux historiens de l’avenir de savoir comment on illustrait les choses à notre époque pour parler d’Europe. Car, en fait, l’ouvrage – même s’il traite des États-Unis – parle surtout d’Europe (hors Russie, mais avec la Suisse et la Norvège), comme le signale sans ambiguïté l’image choisie pour sa couverture. On notera ainsi que, parmi les pays choisis pour réaliser l’enquête, ne figure pas le Japon, pourtant un pays démocratique digne d’intérêt dans ses évolutions – malgré la proximité idéologique, l’approche n’est décidément pas ici celle de la « Trilatérale » des années 1970, où des chercheurs engagés (à droite) se préoccupaient de l’avenir de la démocratie libérale face à la menace communiste interne et externe. De fait, ni Dominique Reynié, ni celui/celle qui a rédigé la notice de présentation de l’enquête (p. 21-22), n’ont souhaité replacer cette enquête transnationale dans le contexte des nombreuses enquêtes comparatives désormais disponibles (dont bien sûr les inévitables Eurobaromètres pour le cas européen, voir pour un panorama, le manuel d’A. Chenu et L. Lesnard, La France dans les comparaisons internationales. Guide d’accès aux grandes enquêtes statistiques en sciences sociales, Paris : PFSNP, 2011), et, du coup, le lecteur ne sait pas bien quelle est la valeur ajoutée d’une telle enquête par rapport à ce qui existe déjà. Les 36 questions du questionnaire donné en annexe (p. 307-314) ne m’ont pas paru d’une folle originalité, et je reste aussi un peu dubitatif sur la réduction de la taille de l’échantillon de 1000 à 600 ou 500 personnes pour les petits pays selon leur poids démographique (indiqué p. 21), ce qui implique une augmentation de la marge d’erreur. Mais, bon, n’ergotons pas, au moins les tableaux croisés de base sont disponibles sur le site internet de la Fondapol.

Sur le fond, l’ouvrage regroupe des textes généralement courts d’auteurs plus ou moins connus en science politique (du professeur ou chercheur émérite au mastérisant, cf. p. 25, Présentation des auteurs, qui traitent, soit d’un sujet (le rapport au vote, le terrorisme, les jeunes, la sécurité, l’Islam, etc.), soit d’une aire géographique ou d’un pays (l’Europe de l’est, l’Italie, les Pays-Bas, le Royaume-Uni, l’Allemagne, etc.). Le tableau dressé de l’état de la démocratie en Europe et aux États-Unis s’avère pour le moins nuancé, et, au final, un peu éclaté. En effet, à lire ce livre d’un point de vue européen, on ne peut que constater encore une fois les énormes différences internes à l’Europe sur de très nombreux sujets. Par exemple, sur un fond partagé d’inquiétude sur l’Islam (D. Reynié, L’Islam est considéré comme une menace dans le monde démocratique, p. 215-217), les différences s’avèrent frappantes, surtout avec la poussée d’inquiétude bien visible dans les chiffres ici donnés pour les anciens pays de l’Est. De même, on constate une différentiation croissante de la perception de la démocratie en Europe en fonction des performances nationales en  matière de gestion publique (par exemple, voir le texte de Bruno Cautrès, La préférence pour un homme fort à la tête de l’État, p. 103-111). Au total, l’alarmisme raisonné et raisonnable de Dominique Reynié (qu’on trouvera aussi dans les textes de ce dernier, Introduction : l’hypothèse d’un dépérissement démocratique, p. 21-24, et La dépendance de la démocratie à l’égard du progrès, p. 293-296), partagé par tous les auteurs, informe  la tonalité de l’ouvrage :  il faut certes s’inquiéter (surtout au regard des évolutions dans les jeunes générations (cf. Anne Muxel, L’effritement de la conscience démocratique par le renouvellement des générations, p.43-50), mais il n’y a pas de quoi (trop) paniquer sur le sort de la démocratie représentative (puisque ceux trouvent que ce serait une très bonne idée d’avoir un homme fort à la tête du pays sont très minoritaires parmi les répondants [10%], cf. Aminata Kone, Quel citoyen souhaite un dirigeant autoritaire?, p. 118-122). Inversement, si rien n’est (encore) perdu, il faut se méfier, parce que certains ex-pays de l’est en particulier paraissent vraiment sur une pente glissante (cf. Jacques Rupnik, Le désenchantement démocratique en Europe centrale, p. 127-130, et Corinne Deloy, Fragiles démocraties à l’est, p. 135-141). De ce point de vue, de manière étonnante, les données ici rassemblées tendent à faire des deux pays issus de l’ex-Tchécoslovaquie, connaissant pourtant des succès économiques ces dernières années, parmi les plus prompts  à un virage autoritaire (ou anti-partisan?), et elles constituent d’évidence une bonne préfiguration du résultat des élections tchèques de cet automne 2017. Le graphique p. 141 qui place les pays en croisant « insatisfaction à l’égard du fonctionnement de la démocratie » et « disponibilité pour un gouvernement d’experts » pourrait constituer un bon résumé de l’ouvrage, avec l’opposition qu’il dessine entre l’Europe « heureuse » du nord-ouest (Scandinavie et Europe du nord) et l’Europe « malheureuse » du centre-est et du sud (ex-pays des Empires austro-hongrois et russe et pays méditerranéens). Bref, le moins que l’on puisse dire, c’est que nous sommes bien « unis dans la diversité »… à moins que cela soit désunis dans l’adversité.

Cependant, au total, comme spécialiste de science politique, on trouvera plus dans cet ouvrage collectif des confirmations de ce qui a été déjà écrit bien des fois – par exemple, qu’il y aurait comme un malaise démocratique dans les classes populaires (sous la plume de Corinne Dely et Aminata Kone, Malaise au sein des classes populaires, p. 157-164), What a surprise my Dear! How silly they are! – que de grandes nouveautés. Les différents textes sont en fait d’un format trop court pour se prêter à de longues polémiques. Ils ne comportent pour la plupart aucune notation bibliographique.  Ils me semblent du coup plus là pour informer un débat public à partir d’eux que pour le mener directement – ce qui constitue après tout un choix éditorial pour le coup logique de la part d’une institution créée pour nourrir ce même débat.

Cependant, le plus intéressant dans l’ouvrage, c’est quand il se fait directement politique, au sens de propagandiste. Le texte de Dominique Reynié, Contre le risque populiste : l’Euro… (p. 265-270), explique ainsi que, partout dans la zone Euro, les répondants sont plus attachés à l’existence de ce denier qu’à l’Union européenne elle-même. Il pérore même: « L’euro n’est pas seulement la monnaie unique européenne, il est surtout l’unique objet européen capable de circuler tous les jours, entre les mains de tous (…). L’euro, c’est l’Europe populaire, l’Europe de tous les jours. (…) C’est parce qu’il est une meilleure assurance de la valeur des patrimoines que l’euro est populaire. Et il est bien plus populaire que l’Europe »(p. 265) – citation reprise légèrement modifiée, p. 254, pour commenter une image du Parlement européen (choix iconographique un peu étrange par ailleurs).

D. Reynié souligne que, grâce à l’Euro, « Même les électeurs protestataires ne sont pas prêts à risquer leur patrimoine » (p. 266) – comme l’a montré pour lui l’élection présidentielle française de 2017 par exemple. Plus encore, l’Euro en ce qu’il focalise l’intérêt personnel, égoïste, matérialiste, de chacun sur la permanence de l’Europe permet de la défendre au mieux – comme il conclut son court texte (p. 266).

Toutefois, cet argument m’a paru un peu spécieux, car il ignore ainsi tous les effets de composition liés à l’existence de la zone Euro. Individuellement, je peux certes avoir intérêt à son existence si je réfléchis uniquement en terme d’épargne et de patrimoine, mais, déjà, cela devient un peu plus compliqué si je pense à ma situation comme producteur (salarié, indépendant ou entrepreneur). Et surtout, cette stabilité monétaire apparente que garantit l’Euro est-elle vraiment bonne pour le pays? Si les sondages avaient existé à l’époque, dans les années 1920 et 1930, aussi bien les Britanniques que les Français auraient sans doute été majoritairement très favorables à l’existence de l’étalon-or, probablement même les classes populaires des deux pays sous l’influence de la presse de l’époque. Or, comme tout étudiant en histoire économique le sait bien, c’est justement l’abandon de l’étalon-or par les différents pays qui a permis les réajustements monétaires nécessaires à la relance (partielle) des économies concernées. Je comprends que D. Reynié, un collègue européiste s’il en est, s’accroche à l’Euro comme à une ancre dans la tempête en comptant sur la crainte des individus pour leur épargne et leur revenu, mais cet attachement peut aussi constituer un piège pour l’Europe et la démocratie en Europe. A force de s’accrocher à l’Euro dans sa forme actuelle, les dirigeants modérés que Dominique Reynié apprécie bien sûr, pour en être en France l’un des conseillers institutionnels en tant que directeur de la Fondation pour l’innovation politique,  peuvent aussi aboutir à un désastre économique pour leur nation, qui peut finir par se payer d’un écroulement démocratique. Le fait que, dans ce sondage, il n’ y ait que 45% d’italiens souhaitant conserver l’Euro – ce que note d’ailleurs bien D. Reynié -, montre qu’un raisonnement économique, un peu plus compliqué certes que la seule préservation de l’épargne, commence à s’y faire jour. (Le chiffre est d’autant plus significatif que, rappelons-le, les Italiens sont collectivement parmi les plus gros détenteurs d’épargne du continent.) On ne peut pas imaginer rester éternellement dans un système monétaire aussi dysfonctionnel tel que l’Euro dans sa forme actuelle (en l’absence de politique budgétaire commune/ d’ « union de transfert ») pour une partie au moins des pays qui en sont membres sans qu’à un moment quelque chose de grave ne se passe.

Plus généralement, c’est un peu la faiblesse de ce genre d’ouvrages lié au mainstream contemporain. Ils permettent de bien décrire la situation – tout au moins si l’on croit à l’utilité des sondages -. Une lecture transversale gauchiste de l’ouvrage parait en effet possible, où l’on s’aperçoit que les diverses victimes du capitalisme contemporain (classes populaires, femmes, jeunes, ruraux, habitants des pays périphériques de l’est ou du sud européens) ne sont pas très contentes de l’être au total, et que c’est un peu là où cela pourrait finir par coincer – même si l’attachement à la démocratie comme droit de dire son avis sur la chose publique reste partout presque unanime. Mais un tel ouvrage peut paraitre au total un peu exaspérant par les apories qu’il  implique en n’osant pas remettre en cause certains paramètres qui expliquent les résultats de sondage qu’il enregistre, mais, après tout, est-ce là son rôle?

Il faut donc se contenter d’utiliser cet ouvrage collectif comme une autre source sur l’état présent de l’opinion européenne à propos de la démocratie représentative (et à comparer à ce qui existe déjà bien sûr). Et là, Pronostic réservé, pourrait-on dire.

 

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2 réponses à “Dominique Reynié (dir.), Où va la démocratie?

  1. « Toutefois, cet argument m’a paru un peu spécieux, car il ignore ainsi tous les effets de composition liés à l’existence de la zone Euro. Individuellement, je peux certes avoir intérêt à son existence si je réfléchis uniquement en terme d’épargne et de patrimoine, mais, déjà, cela devient un peu plus compliqué si je pense à ma situation comme producteur (salarié, indépendant ou entrepreneur) » . Y verrait-on un léger effet d’âge, si je peux me permettre dans toute mon impertinence? Car la hausse des prix immobilier (liée a la hausse des prix de marche, elle-même liée aux politiques monétaires non conventionnelles de la BCE) bénéficie d’abord aux propriétaires (et par là, aux ménages plus âgés qui ont davantage de chances d’être propriétaires au détriment des plus jeunes). Au delà des effets générationnels, la politique monétaire de la BCE depuis 10 ans engendre des effets distributifs tranchés, en faveur des ménages les plus riches en patrimoine (immobilier mais surtout mobilier). Si l’enjeu était davantage publicisé, je me demande comment se positionneraient les citoyens dans le trade-off, beaucoup plus d’inégalités en faveur des plus riches, mais votre petite pension sera protégée, oui oui. Je me fais un peu d’autopublicité sur le sujet si tu permets : http://www.laviedesidees.fr/Banques-centrales-et-inegalites-economiques.html

    • @Clem Fon: à mon avis, même si tu penses que les riches propriétaires vont s’enrichir encore, si tu penses uniquement épargne ou préservation d’un revenu hors marché (comme une retraite), je suis presque sûr que l’avantage est à la préservation à tout prix de l’Euro. Par ailleurs, le raisonnement par comparaison (les autres s’enrichissent, je suis toujours aussi pauvre) joue moins que celui qui détermine mes propres perspectives d’emploi. En même temps, les jeunes, premiers concernés par cet aspect-là, votent peu, et quand ils votent, ils votent « avec leurs pieds », en choisissant d’aller travailler au centre de la zone Euro ou hors de celle-ci dans un pays en croissance. Ne restent donc à la fin que les vieux apeurés de perdre leur petite épargne…
      Mais, je crois que ton raisonnement correspond bien au fait qu’une étude récente de Chatam House montre que les plus fédéralistes des Européens se recrutent parmi les vieux (hommes) riches du sud de l’Europe – en gros, les propriétaires immobiliers espagnols, italiens et grecs. Ce sont les grands gagnants de cette situation d’argent facile de la BCE. (Moi-même si je n’avais pas un conjoint au chômage, je me serais laissé tenter par quelque opération immobilière…)

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