Séparatisme?

C’est la rentrée 2020. L’épidémie de Covid-19 est toujours là, et les Tartarin de Tarascon qui nous gouvernent avec une étrange désinvolture ne semblent guère être plus au point dans leur stratégie de lutte contre cette dernière qu’au printemps. Passons. Crèvera bien qui crèvera le dernier.

Mais, comme il est urgent de s’occuper d’autre chose, voilà que le pouvoir s’en prend au « séparatisme » qui menace la République dans ses fondements mêmes. Il va même faire voter une loi en urgence pour lutter contre ce « séparatisme ».

Bien sûr, ce terme, nouveau dans le vocabulaire politique français dans cet usage, désigne la menace que ferait porter sur l’unité (réelle) de la République le travail de sape de groupes liés à l’Islam politique ou à l’islamisme – toute autre interprétation serait inexacte ou hypocrite. La ministre chargée de mettre en œuvre l’aspect législatif de cette politique publique a d’ailleurs répondu à une question (insidieuse) d’une journaliste que cela ne visait bien sûr par les Corses. Elle se revendique corse elle-même, c’est dire. Autrement dit, pour un néophyte en langue française, un étudiant étranger par exemple arrivant ces jours-ci en France, il faudra lui expliquer qu’il existe désormais, à l’initiative du pouvoir actuel, deux sens du terme « séparatisme »: l’ancien sens, attesté depuis le XIXème siècle, pour désigner l’action de personnes réclamant la division d’un État constitué en vue de la création d’un autre État sur une partie du territoire de cet État (ou, éventuellement, le rattachement de leur territoire de prédilection à un autre État déjà existant) – l’Europe est de fait pleine de séparatismes en ce sens-là (Catalans, Flamands, etc.), et la France connait au moins un séparatisme bien réel, celui du mouvement pour l’indépendance de la Kanaky -; le nouveau sens constitué par analogie avec le premier qui repose sur l’idée que des groupes islamistes sur les « territoires perdus de la République » organiseraient une contre-société refusant les lois de la République, et surtout les mœurs qui sont en vigueur dans nos pays européens. Le « séparatisme » en ce nouveau sens serait ainsi l’aboutissement du « communautarisme ». La raison de l’abandon de ce premier euphémisme pour désigner les visées de l’Islam politique sur notre belle terre de France n’est cependant pas si claire que cela. Est-ce parce qu’à force d’en parler depuis au moins deux décennies le « communautarisme » ne faisait plus assez peur?

Or, vu depuis le sens habituel du terme, il faut bien dire que ce nouveau « séparatisme » dont le pouvoir impute le dessein à des groupes islamistes ressemble fort, pris dans ses manifestations quotidiennes, à une auto- ghettoïsation. Du point de vue économique, ce serait en effet plutôt à la création de « Bantoustans » que seraient en train de prêter leur concours nos braves islamistes, certes, veut-on croire, « à l’insu de leur plein gré ». Les « territoires perdus de la République » – là où les « barbus » font, selon la vision commune du phénomène, la pluie et le beau temps – sont en effet plutôt constitués par des banlieues pauvres de grandes métropoles, ou par des quartiers délaissés de villes petites et moyennes. En dehors du trafic de stupéfiants, qui dépend lui-même d’un libre accès au reste du territoire français, où se trouvent les riches clients disposés à payer au prix fort les dites substances illicites, je ne vois pas du tout qu’elle serait la richesse cachée de ces territoires pauvres. Or, d’un point de vue comparatif, tout mouvement séparatiste vise à créer pour la nation ou le groupe qu’il entend représenter un État viable, tout au moins au moins a priori, c’est à dire disposant de la continuité territoriale entre ses différentes parties, de ressources économiques suffisantes pour assurer son autonomie, et regroupant l’ensemble (ou au moins la majorité) de la population qu’il entend constituer en nation. Pour prendre un exemple, allez donc expliquer aux Kanaks qu’ils auront bien l’indépendance, mais, manque de chance, sans les mines de nickels de la Nouvelle-Calédonie. La France a tenté ce coup-là au moment de l’indépendance de l’Algérie avec le pétrole du Sahara, fort bizarrement les négociateurs du FLN n’ont pas apprécié la proposition.

Il va de soi que, pour l’instant, il n’y a pas le début du commencement de la création d’une telle unité territoriale viable des Islamistes radicaux présents sur le sol de France – au sens fort d’autonomie à venir d’un État souverain sur une partie de la France actuelle. Ou alors le gouvernement devra nous montrer la carte de cette division du territoire prévue par ces derniers. (Mais il est vrai que, comme le « Grand Remplacement » est par ailleurs aussi en cours, c’est toute la France qui deviendra à terme un califat. Mais, du coup, ce n’est plus du séparatisme… Ou plutôt le séparatisme changera de camp, selon le trope bien connu de l’extrême-droite, nous serons devenus des Indiens dans leurs réserves.)

Pourquoi user alors d’un tel terme aussi inexact par rapport à ce qu’il signifie habituellement?

Tout d’abord, le terme de « séparatisme » par son sens traditionnel porte en lui-même une allusion à la violence. Certes, toutes les luttes séparatistes, depuis que le mot est entré dans le vocabulaire politique, ne sont pas violentes, mais il faut bien avouer que, globalement, le séparatisme représente plutôt un phénomène politique donnant lieu à de la violence. La « Guerre de Sécession » opposant les Confédérés à l’Union figure le cas le plus emblématique de cette violence armée. Et il ne faut pas oublier qu’une guerre est en cours depuis 2014, sur le continent européen, dans la région du Donbass où des séparatistes pro-russes s’opposent à l’armée ukrainienne. Lutter contre le séparatisme, c’est donc prévenir une violence à venir – ou déjà présente?

Ensuite, le pouvoir actuel, comme les précédents d’ailleurs, veut continuer à euphémiser. Au lieu de dire clairement et simplement qu’il veut lutter contre l’islamisme (c’est-à-dire à mon avis contre toute vision de l’Islam qui irait au delà de la pratique religieuse au sens le plus restreint du terme et de la liberté de croyance dans le for intérieur, de la liberté de religion réduite à l’essentiel), il euphémise. Du point de vue même d’une telle politique publique, je ne vois guère à vrai dire l’intérêt de cet euphémisme qui ne trompera sans doute personne en France. A part le pauvre étudiant étranger que j’évoquais plus haut. Cela dissimule du coup la vraie question autour de laquelle le début tourne en France depuis des décennies : quelle latitude réelle veut-on permettre dans les mœurs et les croyances de chacun? Quel doit être la place de l’Islam? On va encore une fois donner une réponse de biais, de manière hypocrite, au lieu d’aller directement au fait, en ayant en plus des effets de bord, liés à la formulation même de la nouvelle législation nécessairement universelle, qui vont perturber la vie d’autres personnes que les islamistes initialement visés.

Si pour des raisons de sécurité nationale – qui peuvent faire l’objet d’une discussion publique -, le pouvoir veut donner un statut spécial à toutes les formes de la pratique de l’Islam présentes sur le sol français, qu’il le fasse, un peu à la manière de Kemal Atatürk en son temps dans la Turquie des années 1920, et qu’on en finisse avec tous ses faux-semblants. Et arrêtons cette palinodie autour du « séparatisme ». Commençons déjà par respecter le sens des mots. Ne nous séparons pas du français déjà là.

8 réponses à “Séparatisme?

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  2. L’euphémisation par le langage fait partie des classiques de la politique (avec son opposé, la dramatisation, comme lorsque Macron parle de « guerre » pour le covid). Cela dit, il faut aussi admettre que le terme de séparatisme a changé de sens, ce qui est le sort de beaucoup de mots. Le livre de Fourquet sur l’archipel français, excellemment présenté sur ce site, avait déjà indiqué qu’on est dans une logique de séparation culturelle plus que territoriale, même si cette dernière est aussi présente. Les mots doivent s’adapter aux enjeux du temps présents. Quand on parlait de l’intégration des Algériens dans les années 1980, ce n’était plus pour parler de l’intégration de l’Algérie à la France.
    Très belle remarque à la fin. Mais on voit mal quel leader pourrait assumer un programme d’occidentalisation forcée à la Atatürk, d’autant que ça se termine plutôt mal en Turquie…

    • @ Vince 38: A vrai dire, il me semble que « séparatisme » est à la fois un euphémisme, une dissimulation, et une dramatisation (vu l’usage ancien du mot). Je ne sais pas s’il existe un mot dans le vocabulaire de la rhétorique pour désigner cette alliance des contraires. Un oxymore? C’est grave, mais pas trop, ou c’est urgent, mais pas vraiment.

      Tu as raison de faire le lien avec le mot « intégration » et son transfert au fil des décennies. Je me demandais d’ailleurs si ce « séparatisme » n’était pas une réutilisation d’un terme en usage pendant la Guerre d’Algérie. Il me semble que l’on parlait plutôt de la « subversion » ou des « indépendantistes algériens ». Il faudrait vérifier chez les historiens.

  3. En effet, tout le bruit autour du « séparatisme » ne trompe que ceux qui veulent être trompés. Et je pense que même à l’étranger, ça ne fait pas illusion. Il suffit de lire ce qui ce dit dans la presse états-unienne sur « l’ensauvagement », avec par exemple le New York Times et Politico :

    https://www.politico.eu/article/marine-le-pen-racist-myth-france-descent-into-savagery/

    Aux USA, on a parfaitement compris que le pouvoir macroniste faisait du dogwhistling, en bon français, utilisait l’appeau à trolls d’extrême-droite, pour détourner l’attention de sa gestion calamiteuse (euphémisme) de la crise du Coronavirus.

    Concernant le communautarisme, le pouvoir avait, lors de la campagne des municipales, essayé d’effrayer l’opinion avec les « listes communautaires », supposées liées aux islamistes. Ces listes n’ont eu aucun élu aux municipales. Aux élections européennes de 2019, aucune n’avait dépassé les 0,3%. Aux législatives de 2017, les candidats plus ou moins liés à l’islamisme n’avaient dépassé les 2% dans une seule circonscription (celle de Sarcelles). Si je fais ce rappel, c’est parce que ça fait bientôt 40 ans qu’on nous bassine avec l’influence des islamistes sur les musulmans français. En 1983 (à l’époque, je n’étais pas encore à la maternelle), lors des grèves des travailleurs immigrés dans l’industrie automobile, des membres du gouvernement les accusaient d’être derrière le mouvement. Et il n’y a pas si longtemps, certains jouaient à se faire peur en voyant derrière Tariq Ramadan (qui avait demandé la nationalité française) l’équivalent dans le monde réel du président islamiste du « Soumission » de Houellebecq. Cela fait 20 ans qu’on a survendu l’influence de Tariq Ramadan sur les musulmans français, parce qu’il est le petit-fils du cofondateur des Frères Musulmans. La réalité, c’est que Ramadan n’a, sur le plan politique, réussi qu’à se constituer un fan-club qui harcèle ses ennemis sur les réseaux sociaux, et à abuser de son autorité pour obtenir des faveurs sexuelles auprès des femmes, ce qui est déjà beaucoup. S’il avait le talent politique que ses principaux détracteurs lui prêtent, il aurait créé un mouvement semblable à La Manif Pour Tous. Les auteurs des attentats de 2015 et 2016 seraient-ils passés à l’acte s’ils étaient ses disciples, et pas ceux d’Al Qaida ou de Daesh ?

    @Vince38 : l’occidentalisation forcée à la Atatürk, on en voit le résultat, avec Erdogan. Moderniser une société jugée arriérée du fait de la religion sans apporter la démocratie, en traitant les citoyens avec paternalisme (on sait ce qui est bien pour vous, tout ça…), en brimant les minorités, c’est mettre les religieux, avec ou sans clergé, dans le rôle de force contestataire. On l’a vu en Iran sous le shah.

  4. N’est-ce pas le retour de l’antique « cinquième colonne » ? Le prolongement d’une rhétorique qui fait de français de faux français, ou des français de papiers ? Il aurait fallu analyser de manière conjointe l’usage du  » séparatisme » brandi comme menace avec celle de  » l’ensauvagement ». On est clairement dans la ratification ou dans un usage opportuniste de tout un imaginaire d’extrême droite…c’est assez inquiétant…

    • @ madeleine : Oui, vous avez là pointé un autre élément du contexte. Là encore, cela ne date pas d’hier : ah vous rappelez des « sauvageons » d’un Ministre de l’intérieur d’il y a deux décennies?

      Effectivement, si ceux qui veulent se séparer de vous sont des « sauvages », il faut certes leur apporter les « bienfaits de la civilisation » – ou les laisser prendre en main leur destin, car ils sont « différents ».

      Mais, en même temps, il vaut mieux (quand on lutte contre un vrai séparatisme territorial) prétendre que la majorité silencieuse de ce territoire est avec vous. Regardez ce qui se passe en Catalogne: c’est manifestation monstre contre manifestation montre, vote « catalan » contre vote « espagnol » . Garder un territoire dans un État contre le gré de la majorité de sa population, cela ne se fait plus guère… (sauf en Inde avec le Cachemire, où même les pro-Inde sont mis en prison!).

      Pour le séparatisme, dont il est ici question par glissement de sens, on pourrait dire qu’il est vraiment très contradictoire : même dans les « territoires perdus de la République », personne ne peut prétendre qu’il existe des majorités politiques localisées d’islamistes – ou alors il faut descendre au niveau très fin d’un quartier, d’un bloc d’immeuble, voire d’un étage ou d’un appartement. C’est très « granulaire ».

      • C’est pour cela que je trouve bien naïf – pardonnez moi – à vouloir donner une leçon de sémantique à nos gouvernants alors que l’enjeu n’est en aucun cas un séparatisme réel. Le mot est bien employé pour distiller le sous entendu qu’une partie de la population n’est pas française..plus qu’une confrontation entre une signification véritable du mot et la réalité, mieux faudrait cibler ses connotations et les contextes socio-historique qui l’ont déjà vu employer ( ex : guerre d’algérie ? )

        Je relisais De swann  » diviser pour tuer  » et sans vouloir tomber dans le point goodwin, il insistait particulièrement, dans les préalables des mécaniques génocidaires, sur ce ressort qui consiste à vouloir rétablir l’unité de la nation par la purification des soi disant minorités n’en faisant pas partie ….

  5. @ madeleine : Je suis d’accord sur le sous-entendu que nos gouvernants distillent, sauf qu’à ce stade, ce n’est presque plus un « sous-entendu », puisque cela ne trompe personne.
    Ma réaction tient à mon sous-champ disciplinaire au sein de la science politique : il se trouve que j’ai beaucoup travaillé sur les séparatismes, les ethno-régionalismes, le fédéralisme, etc. et que comme spécialiste de la vie politique des pays européens, je sais à quel point ces aspects territoriaux sont importants (ne serait-ce que chez nos voisins belges ou espagnols). Du coup, je me sens particulièrement énervé de cette dérive du mot sous l’impulsion des gouvernants de l’heure. .
    Je préfère par ailleurs laisser laisser l’aspect historique de l’usage du mot aux historiens de la (dé)colonisation.

    J’ai pris conscience par ailleurs, après avoir écrit le post qu’il existe aussi une contrainte de langue : officiellement, on lutte contre le « repli identitaire » (sic), or il est plutôt difficile de créer un seul mot à partir de cette notion. Le « repliisme » ou l »identitorepliisme », d’où aussi l’usage du mot « séparatisme » (avec toutes les connotations qu’il charrie).

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